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LE SOPHISME AGNOSTIQUE

L'agnosticisme n'aura qu'un temps. La raison humaine reviendra sur son malencontreux aveu d'incompétence, et cessera de se ravaler, de se détrôner ellemême.

Comment? En s'avisant que l'agnosticisme repose sur une confusion sophistique, la confusion des deux mots « connaître » et « comprendre ».

Spencer dit : « La force unique, universelle et éternelle, d'où jaillissent les phénomènes constatés par la science, est en elle-même inconnaissable.

« L'ensemble des phénomènes que nous appelons nature est connaissable, et il y a une physique. Mais le principe de ces phénomènes est inconnaissable, et, par conséquent, il ne saurait y avoir de mèla-physiqne. »

Il y a la une confusion, et un sophisme. Et on peul répondre de la façon suivante :

Je suis partie intégrante de l'univers, je suis consubslnnlicl à l'univers. Or je me connais, en quelque mesure. Donc, en quelque mesure aussi, je connais l'univers, qui n'est pas autre que moi, mais de même nature que moi.

Une goutte d'eau de mer révèle toute la salubre amertume de l'Océan : la seule existence terrestre révèle l'essence et l'âme de l'existence universelle.

En écrivant ces lignes, j'occupe un point déterminé de mon cabinet de travail, dans mon appartement, lequel fait partie d'un immeuble de tel boulevard de Paris, qui, à son tour, fait partie de la France, ellemême partie de l'Europe, qui fait partie de la planète, laquelle est un fragment du système solaire, qui enfin est un monde dans l'univers, c'est-à-dire un pan de l'immensité.

Entre l'immensité et le point que j'occupe, où est la barrière? Ce point ne participe-t-il pas à l'immensité?

Pareillement, la minute qui passe ne participe-t-elle pas à l'éternité ?

Il n'y a donc pas deux régions, dont l'une inaccessible.

L éternel vibre dans l éphémère.

Le point et l'instant paraissent choses banales et viles. Or il faudrait dire d'eux ce qu'on a dit de l'amour : Ils sont, non pas profanes, mais profanés. Et la pensée, quand elle sait les replacer dans l'immensité et l'éternité, les sanctifie.

Un jeune poète l'a fort bien dit :

Pour nous la terre sainte est l'univers entier...

Nous connaissons donc l'Être universel, en quelque mesure, d'après nous-mêmes, qui sommes partie de l'Être universel.

h'st-ce à dire que nous le connaissions à fond, ou que nous le comprenions ? Non certes.

Comprendre (cum-prehendere), c'est égaler, et notre connaissance sera toujours inadéquate.

Mais, si nous sommes exclus de l'intelligence totale (compréhension), nous ne sommes pas exclus de l'intelligence partielle (connaissance).

Spencer s'est donc trompé en disant Inconnaissable. Il fallait dire Incompréhensible.

On sent combien importe cette différence de mot.

C'est la différence entre les ténèbres absolues (d'ailleurs impossibles) et la lumière crépusculaire. C'est la différence entre pas du tout de clarté et quelque clarté.

Ce quelque sauve tout.

Les grands spéculatifs, comme Descartes et Leibnitz, sont loin d'être tombés dans Terreur de Comte ou de Spencer.

Descartes disait : Je ne peux pas envelopper de mes bras la montagne, mais je peux la toucher du doigt.

Musset, lui aussi, a bien fait cette distinction :

... Ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir. ..

Quant à Leibnitz, il mettait en toute existence, si humble fût-elle, une « perception » et une « appétition », une « aspiration confuse à l'infini ». Ignoli nulla cupido. Toute existence a donc quelque notion du Tout. Et les existences ne diffèrent que par le degré de confusion ou de distinction de leur connaissance de l'ensemble.

Ainsi tombe le mur stupide, le mur odieux par lequel, chez des penseurs récents et de moindre envergure, l'Être était si désastreusement coupé en deux.

Ainsi est rétablie en son intégrité la compétence ou la portée de l'humaine raison.

DIX PRINCIPALES C0NCL1 SIONS. 621

Mais n'est-elle pas tout à fait curieuse cette double aberration de notre démocratie, qui a cru pouvoir

fonder un progressisme terrestre sur \\n pessimisme cosmique, et le rationalisme ou royauté de la raison sur Y agnosticisme ou déchéance de la raison?

Le mal règne dans l'univers; mais on peut réaliser le bien sur la terre!

La raison seule doit être notre guide. Mais la raison est aveugle!

Telle est la double contradiction, à peine croyable, qui est au fond de nos pensées, et qui paralyse le grand effort de la France contemporaine.

Il n'est que temps de redresser la double erreur et de dire :

1° Le bien est possible dans l'univers;

2° La raison est capable de connaître.

C'est remplacer le pessimisme par l'optimisme, et l'agnosticisme par le gnosticisme.

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