LA PIERRE PIIILOSOPHALE DE LA MORALE
Le passage de « moi » à « autrui », cette « pierre philosophale de la morale », n'est peut-être pas si malaisé à trouver que l'on pense.
L'individu, dit-on, aspire au bonheur, lequel est le fruit de Imperfection, laquelle est accessible par l'effort appelé devoir. Soit. Mais, à ce compte, il n'y aurait que des destinées individuelles, que des morales individuelles, — contiguës et juxtaposées peut-être, mais essentiellement distinctes, séparées, étrangères.
Or, rien de plus faux.
Qu'est-ce en effet que le bonheur ou la vie heureuse? C'est d'abord la sécurité matérielle; c'est-à-dire le pain quotidien, ou plus exactement l'aliment, le vêtement, le logement; et tout cela suffisamment confortable.
Or l'expérience prouve que l'individu, livré à ses seules forces, est parfaitement incapable de se procurer, non seulement le confortable, mais même le nécessaire.
L'isolement fait végéter l'individu dans l'impuissance et la misère, quand il ne le réduit pas à la famine, à la détresse et à la mort.
Au contraire, avec l'association, Yindustrie naît et développe ses puissances infinies, productrices de ressources et de richesses illimitées.
Il y a plus. Une fois leur tâche faite, il reste aux sociétaires un superflu de forces et de temps, c'est-à-dire, en un seul mot, du loisir.
Que faire de ce loisir que lai ssent les activités utilitaires?
Quand l'homme a le pain charnel, il songe au pain spirituel.
Alors naissent la Science et l'Art. Alors s'épanouit, sur la tige du Corps, la fleur de 1 Esprit.
Mais sans l'association qui a mis l'être humain hors de page, la Science et l'Art seraient-ils nés? Et, une fois nés, n'est-ce pas encore par la collaboration sociale dans le temps et dans l'espace qu'ils se développent et s'accroissent indéfiniment?
Résumons :
Pour l'individu, l'isolement, c'est la double détresse et la double misère, du corps et de l'âme; et l'association, c'est la double sécurité et la double richesse.
Que conclure, sinon que les individus, en s'associant, s'entre-sauvent?
Ce n'est donc pas Y opposition des intérêts qui est le fond de la vie sociale, mais, tout au contraire, Yideniilé des intérêts.
Ce n'est donc pas la haine et la guerre, hypocrite ou cynique, entre les individus, qui est la loi de notre espèce, mais tout au contraire, Yalliance et Yamour.
Et ne le voilà-t-il donc pas trouvé ce fameux passage de « moi » à « autrui », que vous appeliez la «. pierre philosophale » de l'Ethique ?
U amour de soi et Yamour d autrui ne sont pas deux amours intersécants, ni même deux amours parallèles, mais bien un seul et même amour, — pour cette excellente raison que l'individu n'est pas un « tout », mais une « partie ». L'individu est immergé dans l'organisme social, comme la cellule est immergée dans l'organisme animal. Et dans les deux cas, le destin des » parties » s'identifie au destin du « tout ».
Je l'ai dit, et je le répète ici : mes « devoirs envers ^autrui » sont, au fond, des « devoirs envers moi ».
DIX PRINCIPALES CONI l.i SIONS. I » ;
8° LE PROBLÈME DIVITIAIRE : ÉCONOMIBMB