POUR LA SOLIDARITÉ
Contre l'Economisme, il faut défendre la Solidarité.
Je n'indiquerai ici qu'un argument, mais assez neuf peut-être, et en tout cas puissant, il me semble.
Quel est le raisonnement sur lequel se fonde, explicitement ou implicitement, la théorie vulgaire de la propriété*! Le voici :
1° Je m'appartiens, c'est-à-dire je suis légitimement et exclusivement propriétaire de ma personne, physique
et psychique, — propriétaire de mes facultés, de mes aptitudes, de mes énergies, de mes puissances;
2° Je suis donc légitime propriétaire du produit de mes facultés et de mes énergies , c'est-à-dire de mon travail, et du gain qui résulte de mon travail.
En d'autres termes, la propriété des choses est fondée sur la propriété de ta personne.
Ce raisonnement semble irréfutable. C'est la thèse de l'Individualisme pur : Mon moi existe, indépendamment de tout et de tous; donc mon travail et mes bénéfices, simples prolongements de ce moi absolu, participent de son indépendance, et sont par nature francs de toute servitude et de toute hypothèque.
Je le répète, ce raisonnement a longtemps paru irréfutable.
Et pourtant il pèche par la base, et peut se réfuter en six mots : Le moi est un produit social.
Pour apprécier la portée de cette formule, il suffit de se reporter au chapitre xm de notre livre II, qui la développe en dix pages, sous cette rubrique : Socialisation de Fidée du « moi ».
Il est donc fait échec à l'Economisme, par ce seul fait que sa théorie fondamentale du « moi » ou de la « personne » se trouve fausse.
Pour socialiser la richesse, produit de l'activité de la personne, il suffît de socialiser la personne. Et c'est à quoi le Socialisme lui-même ne paraît pas encore avoir assez songé.
Disons-le, en effet, tant qu'il se limitera à une superficielle théorie du travail, sans creuser jusqu'aux profondes racines psychiques de l'activité, de la mentalité et de la personnalité humaines, le Socialisme se consumera dans de stériles violences.
Se borner à entre-choquer ces deux locutions : le capital-argent et le capital-travail, sans descendre jus-
qu'aux sources de l'énergie humaine, c'esi se condamner à l'impuissance absolue.
Une réorganisation de Y atelier social implique une théorie nouvelle de la personne humaine.
Et, pour savoir ce que c'est que la personne, il faut faire appel aussi bien à l'antique psycho-morale qu'à la jeune bio-sociologie.
I !e que je reproche le plus au Socialisme contemporain, en général, c'est de manquer de bases philosophiques.
Le problème divitiaire implique une philosophie de r homme, laquelle, à son tour, implique une philosophie du monde.
Le problème divitiaire est, au fond, un problème métaphysique.
Et c'est cette métaphysique du socialisme que le prescrit volume a essayé d'esquisser.