‹ La cité moderneChapitre 72 sur 467 · LE CAS DES HOMMES DE GÉNIE, BONDS INATTENDUS · texte numérisé non relu

LE CAS DES HOMMES DE GÉNIE, BONDS INATTENDUS

Voyez ce qui se produit pour les génies. Certes, je le crois plus que personne : « Les hommes de génie sont des produits mérités par les aïeux ». Oui je crois profondément au dogme de l'hérédité, — à condition de retourner la formule et de dire, non pas : l'hérédité prouve le mérite, mais bien : le mérite prouve Vhèrèdiié. Il se produit en effet une accumulation séculaire de vertus mentales et morales dont les génies ne sont, pour ainsi dire, que le jaillissement final, ou l'explosion. Mais enfin, il n'en est pas moins vrai qu'entre l'homme de génie et ses ascendants, il y a un écart brusque et énorme. C'étaient, dit-on, des gens de mérite. Je n'y contredis pas, et je l'ai dit moi-même tout à l'heure. Mais mérite est-ce génie ? Et n'est-ce pas le lieu de rappeler par exemple cette parole profonde : ce qui sépare la littérature de la poésie, c'est un frisson d'éternité î La vérité, c'est que les innombrables éléments héréditaires, fournis par huit ou dix siècles peut-être, c'està-dire par dix ou douze millions d'aïeux, se sont rencontrés dans une combinaison unique, d'où a jailli un de ces pur sang de l'espèce humaine qu'on nomme

héros ou génies. C'est ce qu'a fort bien senti Alfred de Vigny, par exemple, dans la commémoration émouvante qu'il fait de ses obscurs aïeux. Eh bien, malgré ce bond qui le jelte si baut au-dessus de sa lignée, l'homme de génie cesse-t-il d'appartenir à cette lignée? Gesse-t-il d'avoir ses racines profondes dans ces obscures générations?

Pareillement, l'espèce humaine a pu, par un bond immense, « distancer » prodigieusement et les autres espèces animales sociables, et à plus forte raison les espèces solitaires, — sans pour cela rompre ses attaches avec l'animalité, sans pour cela briser sa manifeste filiation. Jailli plus haut que tous les autres, l'être humain n'en appartient pas moins à la forêt des vivants.

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