NOS RÉSERVES SUR CETTE ASSIMILATION
J*ai tenu à montrer jusqu'où Spencer pousse, L'assimilation cuire les deux organismes, animal et social. D'autres voni bien plus loin encore que Spencer; par exemple Albert Schaeflle, qui dans son vaste travail : Ban und Leben des socialen Kœrpers, poursuit le parallélisme jusque dans les derniers détails.
Mais, pour notre compte, nous n'avons aucunement besoin d'assumer la responsabilité d'une telle identification, légitime ou non. Nous l'avons déjà dit, et nous croyons devoir le redire, nous n'avons garde de prendre à notre compte les mille difficultés que soulève nécessairement une thèse si absolue. A vrai dire, une seule idée nous suffit, à savoir, l'idée de spécialisation, avec les conséquences strictement et évidemment nécessaires qu'elle entraîne.
Dans l'animal physique, agrégat de cellules, un groupe de cellules, spécialisées dans la fonction mentale, procure ce qu'on nomme les facultés sensorielles, possédées par le cerveau.
Dans l'animal politique, agrégat de citoyens, un groupe de citoyens, spécialisés dans la fonction mentale, procure les facultés rationnelles, possédées par X élite.
L'animal politique est doué de raison, parce qu'il s est constitué une élite, — comme l'animal physique est doué d'instinct, parce qu'il s'est constitué un cerveau.
A cela peut se réduire, pour nous, au besoin, la fameuse assimilation du corps politique au corps physique.
11 y a plus. Pour nous, à d'autres égards, la cité humaine diffère totalement, non pas seulement du corps physique, mais même des autres sociétés animales.
COMMENT IL A PU SE PRODUIRE UNE REELLE DIFFERENCE DE NATURE MENTALE ENTRE INHUMANITÉ ET L* ANIMA- LITE.
En effet, le moment est venu de le dire : entre la cité humaine et les autres sociétés animales, il existe, ou il s'est produit, non seulement une différence de degré, mais une réelle différence de nature.
D'ailleurs, par différence de nature, je n'entends pas du tout ce qu'on entend ordinairement.
La nature a-t-elle formé l'homme avec d'autres matériaux et par d'autres procédés que le reste de la faune terrestre ? Non.
Mêmes matériaux, le tissu vivant. Et même procédé, Y association.
Où donc est la différence de nature? La voici.
L'animal ordinaire vit déprédation.
C'est-à-dire qu'il s'empare, pour s'en nourrir, de ce que la nature produit spontanément. Or cet aliment est limité. D'où la nécessité de se le disputer, au péril de sa vie. Péril pour péril, il n'y a pas à hésiter. Mourir sûrement de faim, si on ne combat; ou risquer seulement de périr en combattant: le choix ne saurait être douteux. Mais on voit comment le souci de l'aliment à se procurer est forcément l'obsession constante de l'animal ordinaire.
Or, c'est cette servitude terrible, c'est cette fatalité écrasante que l'animal humain a su conjurer.
La terre ne produit pas spontanément de quoi manger pour tous. Mais, en la cultivant, on peut lui faire produire dix fois, cent fois plus. Et pour la cultiver, il suffit de s'entendre, de s'associer. Dès lors la vie cesse d'être précaire et violente, pour devenir assurée et pacifique.
En quoi consiste celte révolution? En un double changement.
1° Changement du rapport des hommes entre eux, ou passage de Y opposition à Yassociation;
2° Changement du rapport de l'homme avec la nature, ou passage de la prédation à la production.
Certes l'espèce humaine n'est pas la seule des espèces animales qui connaisse et pratique l'association. Mais c'est la seule, scmhle-t-il, qui se soit servie de l'association pour instituer la culture proprement dite.
Cependant, jusqu'ici, nous ne voyons toujours pas cette différence dénature dont j'ai parlé tout à l'heure. Que l'homme se soit assuré l'aliment, si incertain pour ses frères inférieurs, c'est là une différence considérable, mais enfin une simple différence de degré.
Là en effet n'est pas le renversement total auquel j'ai fait allusion. Ce renversement, le voici enfin.
Le but de l'animalité entière, c'est de manger.
Or pour l'humanité seule, cette fin est devenue ou est en train de devenir un simple moyen.
Plus l'homme va en effet, et plus il arrive à se procurer l'aliment à bon compte, si je puis ainsi parler; je veux dire, en consacrant à cette nécessité de moins en moins de temps et d'effort. Mais alors, que fait-il de son loisir et de son superflu de force ou d'énergie? Ce qu'il en fait, il l'emploie à penser et à sentir, à créer la science et Y art, à développer et à épanouir son esprit et son cœur, ou, ce qu'on appelle d'un seul mot (malheureusement équivoque) son âme.
Naguère, son corps était fin. Maintenant son corps est ou devient simple moyen. La vie physique n'est plus que le support de la vie psychique, l'humble pédoncule de cette large fleur. Et tandis que l'animal ordinaire reste à jamais esclave de la faim matérielle, l'animal humain, affranchi de l'atroce faim matérielle,
ne connaît plus que la clémente et délicieuse faim spirituelle.
La situation, on le voit, est donc bien totalement renversée. Il existe, ou plutôt il s'est produit, entre l'animal ordinaire et l'animal humain une réelle différence de nature, — non certes quant à la substance originelle, mais quant à l'emploi des énergies, quant à l'orientation, si on peut dire, quant à la « carrière» et à la « destinée ». L'un continue à regarder la terre ; l'autre a commencé de regarder les cieux. En un mot, le premier reste rivé à la vie utilitaire ; le second a fait son entrée dans la vie contemplative !