‹ La cité moderneChapitre 87 sur 467 · DE L'INFILTRATION DES IDEES · texte numérisé non relu

DE L'INFILTRATION DES IDEES

En effet, si tous les individus de la cité ne possèdent pas une intelligence supérieurement aiguisée, tous du moins possèdent une intelligence. Et quand les intellectuels mettent en circulation une idée, cette idée chemine à travers la cité, et traverse toutes les intelligences, en s'y déformant plus au moins.

Il en est de la vérité, énoncée par les pensants, comme du rayon émané du soleil : tous deux, selon le milieu où ils tombent, se réfléchissent, ou se réfractent, ou s'absorbent, ou se diffusent, ou s'éteignent. Tous deux d'ordinaire, plus ou moins, s'infléchissent et se faussent.

Le trait de lumière se fausse dans l'eau.

Le trait de génie se fausse dans la fouie.

Mais l'eau pourtant a reçu la lumière, et la foule a

reçu le génie. Le faux n'est pas néant. Le faux, c'csl du vrai, au fond, mais du vrai déformé ou dénaturé. L'erreur contient une âme de vérité.

Entre l'élite et la foule, il n'y a pas rupture abrupte, solution de continuité, mais au contraire plan incliné, transitions insensibles, dégradation lente et indéfinie.

La vérité, élaborée par l'élite, infiltre plus ou moins sourdement tout le tissu du corps social, l'imprègne, et le modifie durablement.

Et c'est ce que j'appelle Y éducation de la foule par l'élite, — éducation directe parfois (les institutions pédagogiques), indirecte plus souvent (courants d'idées, opinion publique, impondérables flottant dans l'air et respires universellement).

C'est ainsi que Laplace et Claude Bernard ont agi certainement sur le plus humble de nos terrassiers, sans que celui-ci sache comment, ou même le sache du tout. Et c'est ainsi aussi, j'imagine, que les vives sensations optiques ou acoustiques du cerveau doivent retentir de quelque façon dans les cellules relativement sourdes et aveugles du tissu musculaire ou du tissu osseux.

Il est possible, disais-je, que les cellules du corps, sous l'action des cellules du cerveau, loin de laisser s'atrophier leurs propriétés mentales, les conservent et même les avivent.

En tout cas, cela est certain, quand il s'agit de l'action des individus de Yèlila sur les individus de la foule.

Toutes les cellules de l'animal physique et toutes les individualités de l'animal politique se trouvent donc élevées, en définitive, par l'action sur elles de la tète et de l'élite.

Page 1