CHAPITRE XX
Quelques bienfaits singuliei-s de la très-sainte Vierge dans la maison de Zacharie , à l'égard de pereonnes particulières.
251. C'est une qualité de l'amour assez connue que celle d'être véhément, actif comme le feu, s'il trouve une matière sur laquelle il puisse agir; et ce feu spirituel a cela de particulier, que s'il n'a pas cette matière, il la cherche. Ce maître ingénieux a enseigné tant d'inventions et tant de nouvelles manières de pratiquer les vertus aux amants de Jésus-Christ, qu'il ne leur laisse point un instant de loisir. Mais comme il n'est ni aveugle ni insensé, il connaît fort bien la qualité de son très-noble objet, et il fait craindre uniquement une chose : c'est que tous ne l'aiment pas; aussi tàche-t-il de communiquer ce feu salutaire sans recherche personnelle et sans envie. Que si par suite du grand amour que tant de saints personnages ont eu pour Dieu, cl que nous pouvons appeler faible (quoique fervent qu'il ait été) eu comparaison de celui de l'auguste Marie, le zèle qu'ils eurent pour le salut des âmes fut aussi admirable et aussi puissant que le prouve tout ce qu'ils ont fait afin do le leur procurer, quel ne devait pas être celui qui animait cette grande Heine en
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faveur du prochain, puisqu'elle était la Mère de l'amour divin (1), et qu'elle portait dans ses entrailles le feu vivant et véritable qui venait embraser le monde (2) ! Les mortels verront dans toute cette divine histoire combien ils sont redevables à notre charitable Souveraine. Ainsi, quoiqu'il me soit impossible de détailler les bienfaits particuliers dont elle combla beaucoup d'ànies, je ne laisserai pas de dire dans ce chapitre quelques-unes des choses de ce genre qui arrivèrent durant le temps qu'elle passa chez sa cousine Elisabeth, pour que ces quelques traits fassent deviner les autres.
2î»5. Il y avait dans cette maison une servante d'un très - mauvais naturel , chagrine, colère, toujours prête aux jurements et aux imprécations. Elle fatiguait ses maîtres par son humeur hautaine, et elle était tellement assujettie au démon par tous ces vices et par plusieui-s autres désordres , que ce tyran l'entraînait sans peine dans toute sorte de dérèglements funestes. Il y avait environ quatorze ans qu'une bande de démons l'ohsédait sans la quitter un moment, pour s'assurer la proie qu'ils prétendaient faire de son àme. Les ennemis de notre salut ne s'en éloignaient que quand elle se trouvait auprès de la Maîtresse de l'univers; car, comme je l'ai dit ailleurs, la vertu de notre Reine les tourmentait, surtout depuis qu'elle portait dans son sein virginal le Seigneur tout-puissant et le Dieu des armées (3). Or, comme cette servante ne ressentait plus les nmuvais eftels de cette funeste compagnie , lorsque la présence de la très-sainte Vierge, en lui procurant des faveurs toutes nouvelles , forçait ces cruels persécuteurs de nos âmes de la quitter, elle commença à s'attacher par une vive atl'ection à sa restauratrice. Elle cherchait à l'assister avec un
(1) Eccli., xxiv, 24. — (2) Luc, xii , 49. — (3) Ps. xxni , 10.
oO LA CITÉ MÏSTIQUE.
tendre empressement, à lui rendre mille petits services, et à se ménager le plus de temps possible pour rester auprès de notre divine Souveraine, qu'elle regardait avec le plus grand respect; car parmi ses inclinations dépravées elle en avait une bonne : c'était une certaine compassion naturelle pour les pauvres et pour les personnes humbles, ù qui elle souhaitait même de faire du bien.
236. L'auguste Marie, pénétrant les inclinations de cette femme, l'état de sa conscience, le péril de son àme, et les mauvais desseins des démons à son égard , tourna les yeux de sa miséricorde et la regarda avec une affection de mère. Notre charitable Reine savait bien que cette obsession des démons était le juste châtiment des péchés de cette femme; elle fit néanmoins des prières pour elle, et lui obtint le pardon , la guérison et le salut. Elle ordonna à ces esprits rebelles, par la puissance qu'elle avait, d'abandonner aussitôt cette créature et de ne plus la troubler ni la molester. Et comme ils ne pouvaient résister à l'autorité de notre invincible Souveraine, ils cédèrent et s'enfuirent pleins de terreur, ignorant la cause du pouvoir de l'auguste Marie; mais ils conféraient ensemble, partagés entre l'admiration et l'indignation, et ils disaient : Quelle est celte feunne (jui a sur nou3 un empire si extraordinaire? D'où lui vient ce pouvoir exorbitant qui lui permet de faire tout ce qu'elle veut? Les ennemis conçurent à celle occasion une nouvelle rago contre celle qui leur écrasait la tète (l). QniuA à l'heureuse pécheresse, elle fut délivrée de leurs mains; et notre aimable Maîtresse l'avertit, la reprit, lui enseigna le chemin du salut, adoucit son caractère revèchc, et changea son mauvais naturel. Elle pereévdra jusqu'à sa mort dans cet heureux change-
(1) (iCIl.. Ml, 15.
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ment, reconnaissant qu'elle en était redevable aux charitables soins de notre seule Keine , bien qu'elle ne pénétrât point le mystère de sa dignité; ainsi elle se montra humble et reconnaissante, et finit sa vie saintement.
237. Il y avait près de la maison de Zacharie une autre femme qui n'était pas mieux morigénée que cette servante; et à cause du voisinage, elle avait coutume d'y entrer pour s'entretenir avec les domestiques de sainte Elisabeth. Elle Vivait dans le libertinage, sans se soucier de conserver un peu de décence. Quand elle apprit l'arrivée de notre grande Keine dans cette ville , sa modestie et sa retenue, elle dit par une espèce de légèreté et de curiosité : « Quelle est cette étrangère que nous venons de recevoir pour voisine , et dont la sainteté et la vie solitaire font tant de bruit?» Poussée par ce vain et impatient désir de connaître les nouvelles et les nouveautés, qui n'est que trop ordinaire à ces sortes de personnes , elle tâcha de voir notre divine Souveraine , pour observer sa mise et son air. Cette curiosité était impertinente et oiseuse dans son but, mais les effets n'en furent point inutiles; car cette femme, ayant satisfait son désir, se sentit tellement touchée de la présence et de la vue de l'auguste Marie, qu'elle fut à l'instant toute changée , et transformée en un être nouveau. Elle n eut plus les mêmes inclinations, et sans connaître la puissance de l'agent, elle subit son efficace inlluence; ses yeux versèrent des torrents de larmes, et son cœur fut percé d'une intime douleur de ses péchés. Cette heureuse femme, pour n'avoir que regardé avec une attention curieuse la Mère de la pureté virginale, obtint en échange la vertu de chasteté, elle fut délivrée de ses mauvaises habitudes et de ses inclinations sensuelles. Alors elle se retira abîmée dans cette douleur, pour pleurer les désordres de sa vie. Elle sollicita dans la suite le bonheur de
voir et d'entretenir la Mère de la grâce ; cette charitable Reine voulut bien l'accueillir, pour l'affermir dans sa conversion, elle qui savait parfaitement ce qui venait d'arriver, et qui portail dans son sein la source même de la grâce, de la sainteté et de la justification , en vertu de laquelle l'avocate des pécheurs opérait. Elle la reçut avec une affection maternelle, lui donna de sages avis, et l'instruisit à la pratique de la vertu, de sorte qu'elle la laissa saintement renouvelée, et affermie pour persévérer dans le bien.
258. Notre grande Reine fit un très-grand nombre de bonnes œuvres et de conversions aussi admirables que celles-là, mais toujours en les cachant des ombres du silence et du secret. Elle sanctifia toute la famille de sainte Éfisabetb et de Zacharie par sa conversation; elle augmenta la perfection de ceux qui étaient justes, et leur acquit de nouveaux dons et de nouvelles faveurs; elle justifia et éclaira par son intercession ceux qui ne l'étaient pas, et l'amour respectueux [que tous avaient pour elle, les lui soumit avec tant de force, que chacun à l'envi s'empressait de lui obéir, et de la reconnaître pour sa Mère, pour son asile et pour sa consolatrice dans toutes ses nécessités. Sa seule vue produisait tous ces cifels , qui lui coûtaient fort peu de paroles, bien qu'elle ne refusât jamais celles qui étaient nécessaires dans de pareilles occasions. Comme elle pénétrait le secret descicurs et l'état des consciences, elle appliquait à chacun le remède le plus convenable. Le Seigneur lui découvrait quelquefois si ceux qu'elle voyait étaient du nombre des élus ou des réprouvés. Mais cette connaissance produisait dans son ccrur des effets merveilleux d'une très - parfaite vertu; car elle donnait mille bénédictions aux justes et aux prédestinés (ce qu'elle fait encore maintenant du haut du ciel), et le Seigneur la félicitait de la joie qu'elle en recevait, et, de son côté, elle