Je veux avertir à la fin de ce chapitre que je
(1) Ps. cxii , 1. — (2) Ps. cxv, 2.
remarque en plusieurs choses que j'écris qu'il y a une grande diversité d'opinions entre les saints Pères et plusieurs auteurs : par exemple , quant à l'époque à laquelle ils disent qu'Hérode exerça sa fureur sur les Innocents, et si ce fut sur les enfants qui ne faisaient que de naître , ou sur ceux qui avaient quelques jours et qui ne passaient pas deux ans, et par rapport à d'autres points douteux, dont je ne dois pas donner ici l'éclaircissement, parce que cela n'est pas nécessaire à mon dessein , et que je n'écris que ce qui m'est enseigpé et dicté, ou ce que l'on m'ordonne quelquefois par obéissance de demander pour donner plus de liaison à cette divine histoire. 11 ne fallait pas d'ailleurs que j'introduisisse aucune controverse dans les choses que j'écris; parce que dès le commencement, comme je l'ai marqué, le Seigneur me déclara qu'il voulait que j'écrivisse tout cet ouvrage, non avec des opinions préconçues , mais avec la vérité que la divine lumière m'enseignerait. Que s'il y a lieu d'examiner si ce que j'écris est conforme au récit de l'Écriture, et si les choses ont un rapport convenable entre elles , je remets tout cela au jugement de mes supérieurs et des personnes sages et pieuses. Cette diversité d'opinions est presque inévitable entre ceux qui écrivent , les uns s' attachant à un auteur, les autres à un autre, et chacun suivant son inclination; ainsi la plupart des écrits, excepté les liistoires canoniques, sont fondés sur des conjectures , ou sur des témoignages douteux; et je ne pouvais pas suivre cet ordre dans cet ouvrage, parce que je suis une femme ignorante.
PART. Il, i.iv. IV, CHAP. xxvn. 453
Instruction que je reçus de la très-sainte Vierge.
679. Ma fille, je veux que la douleur avec laquelle vous avez écrit ce chapitre , et le funeste exemple que vous y avez découvert, vous servent d'instruction. La douleur vous montrera qu'une créature noble, et créée parla main du Seigneur à son image et à sa ressemblance , avec des qualités si excellentes et si divii^es , que de pouvoir connaître Dieu , l'aimer, le voir et en jouir éternellement (1), peut oublier sa dignité, et se laisser avilir et vaincre par la violence brutale et horrible de ses appétits, jusqu'à verser le sang innocent d'êtres incapables de faire tort à personne. Cette compassion doit vous exciter à pleurer la perte de tant d'àmes , et surtout dans le siècle où vous êtes , quand cette même ambition qui aveuglait Hérode a allumé entre les enfants de l'Égrise des inimitiés si cruelles, qu'elle cause le malheur éternel d'un nombre presque infini d'àmes, et que le sang de mon très-saint Fils, qui a été versé pour leur rédemption, se perd (2). Pleurez amèrement ce malheur et cette perte.
680. Mais profilez du malheur des autres, et considérez quels ravages peut faire une passion aveugle , qui s'insinue dans l'appétit concupiscible ; car si elle se rend maitresse du cœur de l'homme, elle l'enflamme ou du feu de la convoitise s'il réalise son désir, ou de celui de la colère s'il y trouve quelque résistance. Craignez , ma fille , ce danger non-seulement ù la vue de ce que l'ambiUon suggéra à Hérode, mais aussi au souvenir de ce que vous remarquez ou apprenez tous les jours dans l'histoire d'autres personnes. Prenez bien garde d'attacher votre affection à
(l)Sap., u, 23. —(2) Kphes., i, 7.
aucune chose , pour petite qu'elle vous paraisse j car il ne faut qu'une étincelle pour allumer quelquefois un grand incendie. Je vous redis souvent les mêmes choses touchant cette mortification de vos inclinations, et je ne cesserai de vous les répéter; parce que la plus grande difficulté qu'on rencontre en la pratique de la vertu, c'est de mourir entièrement à tout ce qui est délectable et sensible , et parce que vous ne sauriez devenir un instrument au gré du Seigneur, sans elTacer de vos puissances jusqu'aux espèces ou images de toutes les créatures, de sorte qu'elles ne trouvent aucune entrée dans votre volonté. Que ce soit pour vous une loi inviolable dç regarder tout ce qui est, comme n'étant pas, excepté Dieu, ses anges et ses saints; tendez constamment à cette abstraction : c'est pour cela que le Seigneur vous découvre ses secrets. C'est à cela qu'il vous obUge par ses communications intimes, et moi par les miennes, afin que vous soyez toujours avec le divin Maître, et que vous ne désiriez autre chose que lui.