PART. II, LIV. V, CHA
d'un autre côté l'amour s'est tellement emparé du cœur, qu'il saurait difficilement en être banni, même avec le secours de la raison, cette cruelle tyrannie fait souffrir à ses esclaves les douleurs de la mort. Tout cela n'est que folie dans l'amour aveugle et mondain. Mais c'est une très -haute sagesse dans l'amour divin, puisque, là où l'on ne saurait trouver aucune raison de ne pas aimer, la grande prudence est de chercher constamment de nouveaux motifs pour aimer avec plus d'ardeur et pour plaire à l'objet que l'on aime. Or, comme la volonté emploie toute sa liberté dans cette entreprise, plus elle aime librement le souverain Bien , moins elle se sent libre pour ne le pas aimer : de sorte que la volonté étant la maîtresse et la reine de l'âme dans ce glorieux débat, la rend heureusement esclave de son amour même, et fait qu'elle ne veut et ne peut, pour ainsi dire, refuser cette Hbre servitude. Que si elle essuie quelque rebut de la part du souverain Bien qu'elle aime, elle souffre, par cette libre violence, les douleurs de la mort , comme étant privée de l'objet de la vie ; car elle ne vit que paixe qu'elle aime et qu'elle sait être aimée.
728. On peut comprendre par là jusqu'à un certain point ce que le cœur très - ardent et très - pur de notre Reine souffrit par l'absence de l'objet de son amour, qui la laissa si longtemps dans les craintes qu'elle avait de lui avoir déplu. En eflet, l'auguste Marie étant un abrégé quasi immense d'humilité et d'amour divin, et ignorant la cause de cette sévérité apparente de son bien -aimé, endura le martyre le plus doux et le plus rigoureux à la fois que les hommes ou les anges puissent imaginer. La sainte Vierge, qui fut la Mère du saint Amour (l), et qui l'eut
(1) Eccli., XXIV, 24.
au suprême degré possible en une simple créature , fut seule capable de souffrir ce supplice, qui surpassa toutes les peines des martyrs et toutes les pénitences des confesseurs. De sorte qu'en elle fut accompli ce que dit l'Époux dans les Cantiques : Quand même un homme donnerait tout ce qu'il possède pour l'amour, il croirait n'avoir rien donné (1). En effet, elle oublia tout ce qui est visible et créé aussi bien que sa propre vie dans cette occasion , et n'en fit aucun cas , ne cherchant que les moyens de regagner les bonnes grâce et l'amour de son très-saint Fils et son Dieu, qu'elle craignait d'avoir perdus, quoiqu'elle en jouît toujours. Il n'est pas possible d'exprimer les peines et les soins qu'elle prit pour plaire à son aimable Fils et au Père éternel.
729. Elle passa dans ce pénible état trente jours, qui lui parurent durer des siècles ; car elle ne pouvait vivre un seul moment sans la satisfaction de son amour et de son bien-aimé. Et il nous semble que le cœur de notre doux Enfant Jésus ne pouvait pas non plus résister davantage à la force de l'amour qu'il portait à sa très-pure Mère, parce que ce tendre Sauveur souffrait aussi une surprenante et douce violence en la tenant si longtemps dans l'affliction et dans la crainte. 11 arriva que celte humble et auguste Reine se présenta un jour devant l' Enfant-Dieu , et, se prosternant à ses pieds avec beaucoup de larmes et de soupirs, elle lui dit : « Mon très-doux amour et unique a bien de mon âme , qu'est - ce que cette vile poussière « comparée avec votre pouvoir immense? Que peut toute « la misère de la créature auprès de votre bonté infinie? • Vous êtes en tout au-dessus de notre bassesse , et nos « imperfections aussi bien que nos défauts font un heu- « roux naufrage dans l'océan immense de votre misëri- (1) Gant., vin, 1.
PAKT. II, 1.IV. V, CHAP. If. SOI
a corde. Si je n'ai pas apporté à votre service tout le zèle « que je confesse que je vous dois, châtiez mes négligences « et pardonnez - les - moi; mais faites, mon Fils et mon a Seigneur, que je voie la joie de votre face, qui est mon « salut, et cette lumière désirée qui me donnait la vie et « l'clre. Regardez celte pauvre créature prosternée dans « la poussière à vos pieds : je ne m'en relèverai point que « je n'aie vu clairement le miroir dans lequel mon âme « s'examinait. »
730. Notre grande Reine, humiliée devant son trèssaint Fils, lui dit ces paroles et lui exposa quelques autres raisons remplies de sagesse et de l'amour le plus ardent. Et comme cet adorable Seigneur désirait de la remettre dans ses délices plus encore qu'elle ne désirait d'y rentrer, il lui répondit avec beaucoup de complaisance : Ma Mère, levez-vous. Ces mots, prononcés par Celui qui était la Parole du Père éternel, eurent tant d'efficace, qu'ils transformèrent instantanément la divine Mère et relevèrent à une très -sublime extase, dans laquelle elle vit abstractivement la Divinité; et elle y fut reçue du Seigneur avec de très-doux embrassements et avec des paroles de père et d'époux : de sorte qu'elle passa de la tristesse à la joie, de la peine à la jubilation , et de l'amertume aux plus suaves délices. Le Très- Haut lui découvrit de profonds mystères relatifs à la nouvelle loi évangélique ; et la très-sainte Trinité , voulant la graver tout entière dans son cœur trèscandide , la destina pour être l'ainée et la première disciple du Verbe incarné, afin de former en elle comme l'exemplaire qui devait servir de règle aux apôtres , aux martyrs, aux docteurs, aux confesseurs, aux vierges et à tous les autres justes de la nouvelle Église et de la loi de grâce que le Verbe allait fonder pour la rédemption des hommes.
i)02 LA CITÉ MYSTIQUE.
731. C'est à ce mystère que répond tout ce que notre auguste Souveraine dit d'elle-même, et que la sainte Église lui applique au chapitre vingt- quatrième de l'Ecclésiastique, sous le symbole de la Sagesse divine. Je ne m'arrête point à expliquer ce chapitre , parce que , sachant le mystère que j'écris maintenant, on peut facilement conjecturer que tout ce que le Saint-Esprit y dit se rapporte à la bienheureuse Marie. Il suffit de citer quelques passages du texte pour que tous pénètrent une partie d'un mystère si admirable. Je suis sortie, dit cette incomparable Reine , de la bouche du Très-Haut , je suis née avant toutes les créatures : c'est moi qui ai fait naitre dans le ciel ime lumière qui ne s'éteindra jamais , et qui ai couvert la terre comme un nuage; j'ai habité dans les lieux très -hauts, et mon trône est dans une colonne de nuée. Seule j'ai parcouru le cercle des ciev^ , j'ai pénétré la profondeur des abîmes, j'ai marché sur les flots de la mer, et je me suis assise dans tous les lieux de la terre : j'ai eu l'empire sur tous les peuples et sur toutes les nations ;j'ai foulé aux pieds par ma puissance les cœurs de tous les grands et de tous les petits : et parmi toutes ces choses j'ai cherché un lieu de repos, et je demeurerai dans l'héritage du Seigneur. Alors le Créateur de l'univers m'a donné ses ordres et m'a parlé; Celui qui m'a créée a reposé dans mon tabernacle, et il m'a dit : Habitez dans Jacob , qu'Israël soit votre héritage, et étendez vos racines dans mes élus. J'ai été créée dés le commencement et avant les siècles; je ne cesserai point d'être dans la .^uite de tous les âges , et j'ai exercé en sa présence mon ministère dans la maison sainte. J'ai été ainsi affermie dans Sion, j'ai trouvé mon re}ws dans la Cité sanctifiée, et ma puissance s'est établie dans Jérusor lem. J'ai pris racine dans le peuple que le Seigneur a honoré , le peuple dont l'héritage est la part de mon Dieu,