‹ La cité mystique de DieuChapitre 14 sur 122 · PART. II, LIV. 111, CHAP. XXU · texte numérisé non relu

PART. II, LIV. 111, CHAP. XXU

de se trouver présente à son accouchement; car le grand respect qu'elle avait pour sa dignité et pour l'adorable fruit qu'elle portait, lui fit croire qu'il n'était pas décent de demander cette faveur. Aussi notre auguste Reine ne se rendit-elle point alors dans l'appartement de sa cousine, mais elle lui envoya les langes qu'elle avait préparés pour emmaillotter le bienheureux enfant. Il naquit quelques moments après , et on le vit dans toute la perfection qu'on pouvait désirer, découvrant dans la pureté de son corps celle qui embellissait son àme : car sa naissance fut en quelque façon plus pure que celle des autres enfants. On l'emmaillotta dans les langes, qui étaient déjà dignes d'une vénération singulière, étant l'ouvrage des mains de la très-sainte Vierge. Lorsque tous les arrangements eurent été pris autour de sainte Elisabeth, qui commençait à pouvoir se reposer, la très-sainte Vierge sortit de son oratoire par l'cft-dre du Seigneur, et alla voir le (ils et la mère, qu'elle félicita de ses heureuses couches,

275. A la prière de sa mère, la Reine du ciel prit dans ses bras le nouveau-né, et le présenta comme une nouvelle oblation au Père éternel. La Majesté divine la reçut avec complaisance , comme les prémices des œuvres du Verbe incarné, et comme l'exécution de ses divins décrets. Le très-heureux enfant, rempli du Saint-Esprit, reconnut sa Reine légitime; il lui lit la révérence non -seulement intérieurement, mais aussi extérieurement, par une petite inclination de tète, et il adora derechef le Verbe fait homme dans le sein de sa très-pure Mère, où il le découvrit alors par une lumière toute particulière. Et appréciant aussi le bienfait qu'il avait reçu entre les mortels, il fit des actes sublimes de reconnaissance, d'amour, d'humilité et de vénération à Jésus-Christ et à sa Mère vierge. En l'offrant au Père éternel, la très-sainte Souveraine fit pour lui

celte prière : « Seigneur d'une majesté suprême. Père « saint et puissant, recevez à votre service les prémices « de votre trcs-saint Fils, mon Seigneur. C'est celui qu'il « a sanctifié, et rachcité du pouvoir et des cfTets du péché « et de vos anciens ennemis. Agréez ce sacrilice du malin, « donnez-lui, avec votre sainte bénédiction, votre divin « Esprit, afin qu'il soit fidèle dispensateur du ministère « auquel vous le destinez pour votre honneur et pour ce- « lui de votre Fils unique. » La prière de notre Reine fut fout à fait efficace, et elle connut que la Majesté divine enrichissait l'enfant qu'elle avait choisi pour son précurseur, et cet heureux enfant ressentit dans son âme l'effet de tant de faveure ineffables.

276. Pendant que la Maîtresse de l'univers tint le petit Baptiste entre ses bras, elle demeura secrètement dans une très-douce extase pendant quelques minutes; c'est dans cet état qu'elle l'olTrit, qu'elle pria pour lui, le tenant appuyé sur son sein, où le Fils unique du Père éternel et le sien devait bientôt reposer. Ce fut un privilège singulièrement merveilleux du grand précurseur, qui ne fut accordé à aucun autre saint. On ne doit donc pas être surpris que l'ange le proclamât grand devant le Seigneur, puisque sa divine Majesté le visita et le sanctifia avant qu'il naquît, et qu'en naissant il fut mis sur le trône de la grâce (1). Ce saint enfant eut le bonheur de se voir le premier entre les bras qui devaient porter le Dieu fait homme lui-même, et de donner un motif à sa trèsdouce mère de désirer plus vivement y serrer son propre Fils et Seigneur, en même temps que ce souvenir redoublait dans le cœur de ndlrc auguste Souveraine de saintes alVcctions pour son petit précurseur. Sainte Elisabeth con-

(1) Luc, I, 15.

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nut ces divins mystères, parce que le Seigneur les lui manifestait, pendant qu'elle regardait son fils miraculeux entre les bras de Celle qui lui était beaucoup plus raèrç qu'elle-même; en efl'et, il ne devait à sainte Elisabeth que l'être naturel, tandis qu'il était redevable à la très-pure Marie de celui de la grâce la plus éminente. Toutes ces merveilles faisaient une très-douce harmonie dans le cœur des deux bienheureuses mères, et du petit Baptiste, qui pénétrait aussi des mystères si profonds et si vénérables, qui exprimait la joie de son âme par toute sorte de démonstrations enfantines et par les mouvements de ses faibles membres , et qui se pressait contre notre divine Souveraine, dont il sollicitait les caresses et témoignait ne point vouloir se séparer. Elle le caressait, mais c'était avec tant de majesté et de retenue, qu'elle ne le baisa jamais, comme une Vierge peut d'ordinaire se le permettre envers des enfants de cet âge; car elle réservait sa très -chaste bouche pour son très-saint Fils. Elle n'arrêta pas même sa vue sur le visage du saint enfant, parce qu'elle ne regarda que; la sainteté de son âme , et à peine raurail-elle connu par le rapport de ses yeux; si grandes étaient la prudence et la modestie de l'incomparable Reine du ciel. 277. La naissance de Baptiste fut aussitôt divulguée, comme le rapporte saint Luc (I) ; tous les parents et les voisins en vinrent féliciter Zacharie et sainte Elisabeth, parce que c'était une maison riche, noble, estimée de toute la contrée, et qu'ils s'étaient gagné par leur sainteté les cœurs de tous ceux qui les connaissaient. D'ailleurs, comme on les avait vus si longtemps sans héritier par la stérilité de sainte Elisabeth, et qu'elle se trouvait dans un âge fort avancé, l'admiration et la joie que fit éprouver à

(1) Luc, I, 58.

tout le monde un fait si inattendu, furent d'autant plus grandes; on comprenait que cet enfant tenait plus du miracle que de la nature. Le saint prêtre Zachaiie, toujours muet , ne pouvait exprimer ses sentiments par des paroles; car l'heure n'était pas encore arrivée où sa langue devait être déliée avec tant de mystère. Mais il manifestait la joie intérieure dont il était inonde par d'autres démonstrations, et au fond de son âme il ne cessait d'offrir des cantiques de louanges et d'actions de grâces pour le bienfait inouï qu'il commençait d'expérimenter et de reconnaître après son incrédulité. Je dirai dans le chapitre qui suit comment la parole lui fut rendue.

Instruction que me donna la Reine de l'univers.

278. Ma très-chère fille, ne soyez pas étonnée que mon serviteur Jean appréhendât tellement d'entrer dans le monde ; car les ignorants du siècle ne sauraient l'aimer autant que les sages savent l'avoir en horreur, et craindre ses dangers par la science divine et la lumière céleste qui les éclaire. Celui qui naissait pour être le précurseur de mon Irès-Sdint Fils jouissait de l'une et de l'autre à un sublime degré , et connaissant par là le donuiiage que le monde fait essuyer à l'àme, il était naturel que la crainte suivit cette connaissance. Ainsi cette crainte lui servit pour entrer heureusement dans le monde; car plus on le connaît et on l'abhorre, plus sûrement on traverse ses flots agités et ses abîmes profonds. L'enfant béni commença sa course avec un tel dégoût, une telle aversion, une telle horreur pour tout ce qui est terrestre, qu'il ne donna jamais aucune trêve ù celle inimitié. Il ne fit point de paix

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avec la chair, il ne voulut souflrir aucune de ses trompeuses flatteries, il ne livra point ses sens à la vanité, il ne daigna pas même la regarder, et avec cette haine qu'il avait voue'e au monde et à toutes ses maximes, il donna sa vie pour la justice (1). Le citoyen de la véritable Jérusalem ne saurait s'accorder ni s'allier avec Babylone; il n'est même pas possible de s'attirer la gi'âce du Très-Haut, de résider dans cette sainte cité, et de nouer en même temps des rapports avec ses ennemis déclarés (2), parce que personne n'a jamais pu, personne ne peut servir deux maîtres opposés (3), ni faire que la lumière et les ténèbres se trouvent ensemble (4), et que Jésus-Christ soit d'accord avec Bélial.

279. Gardez-vous plus que du feu, ma très-chère, de ceux qui sont possédés des ténèbres et amateurs du monde (5); car la sagesse des enfants du siècle est charnelle et diabolique, et leurs voies ténébreuses mènent à la mort. Si, pouvant conduire quelqu'un à la véritable vie, il vous fallait pour cela sacrifier celle qui vous est naturelle, vous n'en devriez pas moins conserver toujours la paix de votre intérieur. Je vous destine trois lieux, afin que vous y demeuriez et que vous n'en sortiez jamais; et s'il arrive que le Seigneur vous prescrive de vous occuper des besoins des créatures, je veux que vous le fassiez sans quitter cet asile, comme celui qui, se trouvant dans un château entouré d'ennemis, serait obligé de paraître à la porte pour quelque ailaire importante; il négocierait de ce poste ce qui serait rigoureusement nécessaire avec tant de circonspection, qu'il songerait beaucoup plus au chemin par où il devrait s'en retourner pour se mettre à couvert, qu'aux afiaires du dehors, et sa prudence

(!) Marc, vi, 17. —(2) Jacob., iv, 4. - (3) Malth., vi, 24. — (4) Il Cor., VI, 14. — (5) Rom. viii, 7.

le mettrait toujours en garde contre l'imminence du péril. Voilà ce que vous devez faire, vous aussi, si vous voulez vivre en sûreté; car vous ne doutez pas que vous ne soyez environnée d'ennemis bien plus cruels et plus venimeux que les aspics et les basilics.

280. Or les lieux de votre demeure doivent être la divinité du Très-Haut, l'humanité de mon très-saint Fils, et le secret de votre intérieur. Vous devez être dans la Divinité comme la perle dans sa nacre et le poisson dans la mer, pouvant étendre vos affections et vos désirs dans ses espaces infinis. La très-sainle humanité de mon Fils sera le mur qui vous défendra, et son cœur ouvert, la couche royale où vous reposerez sous l'ombre de sa protection (I). Votre intérieur vous donnera une joie pacifique par le témoignage de la bonne conscience, et si vous la conservez pure, elle jous facilitera le doux commerce de votre Époux (2). Afin que la retraite matérielle et corporelle vous aide en tout cela, je veux, et c'est mon bon plaisir, que vous vous la procuriez en restant dans votre tribune ou dans votre chambre , et que vous n'en sortiez que quand la vertu de l'obéissance ou l'exercice de la charité vous y obligera. Un secret que je vous découvre, c'est qu'il y a des démons choisis par Lucifer et spécialement chargés d'attendre les religieux et les religieuses quand ils sortent de leur reU'aite, et de les attaquer alors par toutes sortes de Icntalioi'is pour tâcher de les vaincre. Ceux-là n'entrent pus facilement dans les chambres, parce qu'il n'y a pas tant d'occasions de parler, de voir, et d'user mal des sens, ce en quoi ils trouvent d'ordinaire leur proie, à laquelle ils s'attachent comme des loups carnassiers. C'est pour cela ([u'ils ragent de voir

11) Vh. XVI, 8. — (2) II Cor., I, 12.

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les i-eligieux dans la retraite et le recueillement, parce qu'ils desespèrent de les vaincre, tant qu'ils ne les surprennent point parmi les dangers de la conversation humaine.

281. En général, il est certain que les démons n'ont aucun pouvoir sur les âmes, lorsqu'elles ne s'assujettissent point à eux par le péché mortel, ou bien qu'elles ne leur donnent point accès par le péché véniel; car le péché mortel leur donne sur celles qui le commettent comme un droit propre, dont ils usent pour les entraîner à d'autres. Quant au péché véniel, de même qu'il diminue les forces de l'âme, de même il augmente celles que l'ennemi peutdéplover dans la tentation. Autant, en etlet, les imperfections atténuent le mérite et retardent les progrès de la vertu sur le chemin de la perfection, autant elles animent l'adversaire. Car quand il s'aperçoit que l'âme tolère sa propre tiédeur ou s'engage légèrement dans le péril par une oisiveté imprudente et par l'oubli du tort qu'elle se fait, alors, semblable à un serpent rusé, il l'épie et la suit pour lui communiquer son mortel venin; il la pousse devant lui comme un jeune oiseau sans expérience, jusqu'à ce qu'elle tombe dans un des pièges nombreux qu'il lui a tendus.

282. Or, considérez, ma fille, avec étonnement ce que vous savez là-dessus par la lumière divine, et pleurez avec une intime douleur la perte de tant d'âmes ensevelies dans ce sommeil dangereux. Elles vivent dans les ténèbres de leurs passions et de leurs inclinations dépravées, sans faire nulle réflexion sur le péril qui les menace, insensibles à leur propre mal, inconsidérées dans les occasions; bien loin de les éviter et de les craindre, elles les cherchent avec tout l'aveuglement de l'ignorance; elles suivent avec une impétuosité furieuse leurs mauvaises incli-

nations, qui les précipitent dans de faux plaisirs; elles ne mettent de frein ni à leurs passions ni à leurs désirs; et sans prendre garde où elles jiiettent les pieds, elles s'engagent dans toutes sortes de dangers et de précipices. Les ennemis sont innombrables , leur ruse diabolique et infatigable, leur vigilance continuelle, leur haine implacable, leur activité incessante; après tout cela faut-il s'étonner si de semblables extrémités, ou, pour mieux dire, si de tant de dangers divers résultent pour les vivants tant de maux irréparables; que le nombre des insensés étant infini (1) , celui des réprouvés soit incalculable, et que le démon s'enorgueillisse de tant de triomphes que les mortels lui ménagent pour leur propre et effroyable perte? Dieu vous préserve, ma fille, d'un si grand malheur ! pleurez et gémissez sur celui de vos frères, et demandez-en le remède avec toute la ferveur dont vous serez capable.

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