CHAPITRE XXVIII
Lucifer et les sept légions continuent à tenter la très-sainte Vierge. — La tête de ce dragon est vaincue et brisée.
359. Si le prince des ténèbres était capable de reculer dans sa malice, son orgueil démesuré aurait été rebuté et humilié par les victoires que la Reine du ciel avait remportées. Mais comme il ne cesse de se révolter contre Dieu (1) sans pouvoir assouvir sa malice , quoique vaincu, il ne se rendit pas encore. Ce qui attisait le feu de son inextinguible fureur, c'était de se voir vaincu, et vaincu à ce point par une humble et faible femme , lorsque lui et ses ministres infernaux avaient soumis un si grand nombre d'hommes courageux et de femmes magnanimes. Cet ennemi parvint à connaître, Dieu le permettant ainsi, la grossesse de la très-pure Marie : il sut seulement toutefois qu'elle portait un enfant véritable, la divinité et les autres mystères restant toujours cachés à ses ennemis ; de sorte qu'ils se persuadèrent que ce n'était point le Messie promis, puisque c'était un enfant seinblal)le aux autres liomines. Celte méprise les dissuada aussi que la très-sainte Vierge fût celle Mère du Verbe qu'ils craignaient tant, parce que
(i) Pb. Lxxni , 23.
PAnT. II, LIV, m, CHAP. XXVIII. 141
le Fils et la Mère devaient leur écraser la tête. Néanmoins ils conjecturèrent que quelque grand personnage d'une sainteté insigne naîtrait d'une femme qui avait déployé une si grande force, et qui avait remporté sur eux de tels avantages. En conséquence, le dragon conçut conire le fruit de l'auguste Marie cette fureur que dépeint saint Jean dans le chapitre douzième de l'Apocalypse, et dont j'ai fait mention dans la première partie, attendant qu'elle l'eût enfanlé pour le dévorer.
3<)0. Lucifer, contemplant cet enfant renfermé dans le sein de sa très-sainte Mère, ressentait une force secrète qui l'accablait. El bien qu'il comprît seulement qu'en sa présence il se trouvait réduit à l'impuissance et comme enchaîné, cela suffisait pour exciter sa fureur et lui inspirer le dessein de travailler par tous les moyens possibles à détruire cet enfant si suspect à ses yeux, et à perdre la mère , qu'il reconnaissait lui être si supérieure dans le combat. Il apparut à notre divine Souveraine sous divei'ses figures épouvantables, telles que celle d'un méchant taureau ou d'un dragon affreux; il prit encore d'autres formes pour s'approcher d'elle , mais sans pouvoir y réussir. Il faisait tousses efforts pour l'attaquer de près, et il en était empêché sans savoir par qui ni comment. Il se débattait comme une bête féroce qui se trouve enchaînée , et jetait des hurlements si eflroyables que, si Dieu ne les eût étouffés, ils auraient rempli le monde de terreur, et que beaucoup de gens seraient morts de frayeur. Il vomissait du feu mêlé avec une fumée de soufre et de l'écume venimeuse, et la divine Marie voyait et entendait tout cela sans pâlir, sans s'émouvoir plus que si elle n'eut vu qu'un petit moucheron. Il causa d'autres désordres en l'air, sur la terre et dans la maison par des tempêtes et des bouleversements, sans que notre auguste Reine, toujours invincible et partout
victorieuse, perdît la tranquillité intérieure ni la sérénité extérieure.
361. Lucifer, se voyant vaincu avec tant de confusion, ouvrit sa bouche pleine de mensonges et de blasphèmes , et vomit tout ce qui lui restait de méchanceté, en proposant et énonçant devant notre divine Souveraine toutes les hérésies infernales qu'il avait forgées avec l'aide de ses ministres d'iniquité. Car lorsqu'ils furent tous chassés du ciel et qu'ils eurent appris que le Verbe devait prendre chair humaine pour être le chef d'un peuple qu'il comblerait de faveurs et enrichirait d'une doctrine céleste, le dragon résolut d'inventer des erreurs, des sectes et des hérésies contre toutes les vérités qu'il découvrirait quant à la connaissance , à l'amour et au culte du Très-Haut. Les démons travaillèrent à cela pendant tout le temps qui s'écoula jusqu'à la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ; et Lucifer, l'antique serpent, avait amassé dans son sein tout ce venin qu'il vomit par flots contre la Mère de la vérité et de la pureté , et dont il aspirait à l'infecter, en proférant toutes les erreurs qu'il avait forgées jusqu'à ce jour contre Dieu et contre sa vérité.
362. Il n'est pas convenable de les rapporter ici, non plus que les tentations du chapitre précédent, parce que ces détails seraient dangereux non-seulement pour les faibles, mais pour les plus forts même , qui doivent craindre ce souffle empoisonné de Lucifer, qui jeta tout son venin dans cette occasion. Mais je crois, par ce qui m'en a été révélé, que certainement il n'y a aucune des erreurs, aucune des idolâtries, ni aucune des hérésies que le monde a reconnues jusqu'aujourd'hui, que ce dragon ne soutînt devant l'auguste Marie, afln que la sahite Eglise pût chanter d'elle avec toute vérité, en la félicitant de ses victoires, qu'elle seule dissipa et éloufla toutes les hérésies de l'uni-
PART. H, LIV. 11!, CHAP. XXVUl. 143
vers (1). C'est ce que fit, en effet, notre Sulamite victorieuse (2), en qui il n'y avait que des bataillons de vertus, rangés en très-bel ordre pour défaire, renverser et anéantir les troupes infernales. Elle confondit toutes leurs erreurs en général et en particulier, elle les détesta et les anathématisa avec une foi inébranlable et par une trèssublime confession , attestant les vérités contraires et s'en servant pour glorifier le Seigneur, comme vérace, juste et saint , par des cantiques de louanges qui exprimaient toutes les vertus et la doctrine saine, pure , sainte et légitime. Elle demanda au Seigneur par une ardente prière d'humilier en cela l'insolence et l'orgueil des démons, d'empêcher qu'ils ne répandissent dans le monde une doc- Uine si empoisonnée, et de ne pas permettre le triomphe des erreurs qu'ils y avaient semées, ni de celles qu'ils tâcheraient d'introduire à l'avenir parmi les honuiies.
363. Je compris que cette grande victoire que remporta, et cette prière que fit notre divine Reine, forcèrent, pour ainsi dire, le Très- Haut à empêcher le démon de semer dans le monde autant d'ivraie d'erreurs qu'il souhaitait et que les péchés des hommes méritaient. Ainsi, quoiqu'ils aient donné naissance à toutes les hérésies et sectes qu'on y a vues jusqu'à ce jour, le nombre en eût été bien plus grand, si l'invincible Marie n'eût brisé la tête du dragon par tant d'insignes victoires et de ferventes prières. Ce qui donc peut diminuer l'amertume de notre douleur en voyant la sainte Église ravagée par tant d'ennemis infidèles, est un grand mystère qui m'a été découvert ici. C'est que dans ce triomphe de l'auguste Marie , et dans un autre qu'elle remporta après l'ascension de son très-saint Fils, et dont je parlerai dans la troisième partie,
(l) Offlc. Eccl. B. Mariae. — (2) Cant., vu , 1.
la Majesté divine accorda à notre Reine, en récompense de ces combats, d'obtenir par son intercession et par ses vertus la chute et rexlinction des hérésies et des fausses sectes qui s'élèveraient dans le monde contre la sainte Église. Le temps que Dieu a fixé pour une si grande faveur ne m'a pas été indiqué; mais quand même l'exécution de cette promesse du Seigneur serait soumise à quelque condition tacite ou secrète, je suis sûre que si les princes catholiques et leurs sujets servaient convenablement cette grande Reine du ciel et de la terre, s'ils l'invoquaient comme leur unique avocate et protectrice , et s'ils consacraient toute leur puissance , toutes leurs richesses, toutes leurs ressources et toute leur autorité u l'exaltation de la foi et à la gloire du nom de Dieu et de la très-pure Marie (ce qui pourrait bien être la condition de la promesse) , le Très-Haut ferait d'eux ses instruments pour détruire et ramener les infidèles , et pour bannir les sectes et les erreurs qui causent tant de ravages dans le monde, et il est certain qu'ils remporteraient sur eux de grandes et éclatantes victoires.
3G4. Avant que notre Rédempteur Jésus-Christ naquît, le démon crut, comme je l'ai insinué dans le chapitre précédent, que sa venue était relardée par les péchés du monde ; et pour l'empêcher tout à fait, il résolut de grossir cet obstacle en multipliant de plus en plus les erreurs et les désordres parmi les mortels. Mais le Seigneur confondit celle orgueilleuse malice par le ministère de la trèspure Marie , au moven des insignes triomphes qu'elle remporta. Après qu'il fut né Dieu et homme pournous, et qu'il fut mort pour nous racheter, ce même dragon prélendit empêcher le fruit de son sang et iclfet de notre rédemption, et dans ce but il commença d'inventer et de propager les erreurs qui ont affligé et qui affligent la sainte Ëglise depuis
PAIIT. II, I.IV. III, CllAP. XXVIII. 145
les apôtres. Notre-Seigneur Jésus-Clirisl a également remis à sa très-sainte Mère la victoire sur cette méchanceté infernale, parce qu'elle seule a mérité et pu mériter cette puissance. C'est par elle que l'idolâtrie a été dissipée à la prédication de l'Évangile, par elle que plusieurs autres sectes anciennes ont été détruites , comme celles d'Arius, de Neslorius, de Pelage et de tant d'autres hérésiarques; c'est encore elle qui a secondé les efforts et la sollicitude des rois , des princes , des pères et des docteurs de la sainte Église. Or comment douter que si maintenant les mêmes princes catholiques, tant ecclésiastiques que séculiers, prenaient avec un zèle ardent les mesures en leur pouvoir pour concourir en quelque sorte à l'œuvre de cette divine Souveraine, elle ne fut toujoui-s prête à lea assister, aies rendre très-heureux en cette vie et en l'autre, et enfin qu'elle ne détruisît toutes les hérésies qui infestent le monde? C'est pour cette raison que le Seigneur a tant enriclii son Église, les royaumes et les États catholiques, pour qui autrement la pauxreté vaudrait mieux. 11 n'était pas d'ailleurs convenahle que tout se fit parla voie des miracles; il fallait donc les laisser agir par les moyens naturels que leur ménageaient les richesses. Mais ce n'est pas à moi à juger s'ils s'acquittent de cette obligation , ou s'ils y manquent. Je dois seulement dire ce que le Seigneur m'a fait connaître en me déclarant que ceux-là sont d'injustes possesseurs des titres honorables et du pouvoir suprême que l'Église leur décerne, qui ne l'aident ni ne la défendent, et qui n'emploient pas toutes leurs forces et toutes leurs richesses pour empêcher que le fruit du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ne se perde , puisque c'est par là que les princes chrétiens doivent se distinguer des infidèles.
3Go. Reprenant mon discours, je dis que le Très-Haut T. m. r»
140 I-A ClTli MYSTIQUE.
connut par sa prescience infinie l'iniquité du dragon infernal, et prévit que, s'il pouvait salisfaii'e sa haine contre l'Église en répandant toutes les erreurs qu'il avait inventées , il troublerait un grand nombre de fidèles , et ferait tomber par sa malice les étoiles du ciel militant, qui sont les justes (i); de sorte que la divine justice serait de plus en plus provoquée, et le fruit de la rédemption presque empoché. C'est pourquoi le Seigneur résolut, dans son immense miséricorde, de détourner ce Uéau qui menaçait le monde. Et pour disposer toutes choses avec plus d'équité et à la plus grande gloire de son saint nom, il voulut que l'auguste Marie lui fit violence; car elle seule enti*e toutes les simples créatures était digne des privilèges, des dons et des prérogatives nécessaires pour vaincre l'enfer, notre incomparable Souveraine étant seule capable d'une entreprise si difficile et de subjuguer le cœur de Dieu lui-même par sa sainteté , sa pureté , ses mérites et ses prières. Rien ne pouvait rehausser davantage l'éclat de la puissance divine, que de montrer pendant toute l'éternité que le Très -Haut avait vaincu Lucifer et tous ses ministres par le moyen d'une simple créature et d'une femme, comme il avait lui-même perdu le genre humain par le moyen d'une autre; or aucune ne pouvait mieux remplir ce rôle glorieux que sa propre Mère, à qui il voulait que l'Église et le monde entier dussent faire remonter ce bienfait; c'est pour celle raison et pour plusieurs autres que nous connaîtrons en Dieu qu'il confia le glaive de sa puissance à notre victorieuse Reine , afin qu'elle abattît le dragon infernal, avec la certitude que ce pouvoir ne serait jaiuais révoqué, et qu'elle s'en servirait, au contraire, du haut du ciel pour défendre et protéger l'Église
(l) A|»()i'., XII , 4.
PART, n, i.iv. III, ciiAP. XXVIII. 147
militante , selon les travaux et les besoins qui lui surviendraient dans les temps à venir.
366. Or, tandis que Lucifer persistait dans son malheureux dessein, sous une forme visible, comme je l'ai dit, avec ses légions infernales , la sérénissime Marie ne daigna jamais les regarder, ni en faire le moindre cas, quoiqu'elle les entendît, ainsi qu'il était convena!)le. Mais comme l'on ne peut pas empêcher louïe, ni se boucher les oreilles aussi bien que les yeux , elle faisait en sorte que rien de ce qu'ils lui disaient ne pénétrât dans son imagination ni dans Hon esprit. Elle ne leur adressa parfois la parole que pour leur commander de cesser leurs blasphèmes. Et ce commandement était si efficace, qu'il les forçait de baiser la Itoussière; pendant qu'ils étaient dans cet abaissement, notre auguste Souveraine chantait les louanges et célébrait la gloire du Très-Haut; seulement à l'entendre converser avec la Majesté suprême , et confesser hautement les vérités divines, ils étaient si consternés et si torturés, qu'ils se mordaient les uns les autres comme des chiens enragés, ou comme des loups carnassiers; caria moindre action de notre invincible Heine était un dard enflammé, la moindre de ses paroles, un éclair qui les perçait d'une douleur plus cuisante que le feu même de l'enfer. Ce n'est pas une exagération , puisque le dragon et ses satellites prétendirent fuir la présence de la sainte Vierge, qui les humiliait et les tourmentait; mais le Seigneur les arrêtait par une force occulte, afin d'augmenter le glorieux triomphe de sa Mère et de son Épouse , et de confondre d'autant plus et d'écraser l'orgueil de Lucifer. C'est pour cela que la Majesté divine permit et môme ordonna que les démons s'humiliassent jusqu'à demandera notre incomparable Souveraine de les éloigner et de les chasser de sa vue, là où elle voudrait. Alors elle leur enjoignit impérieusement de retour-
148 I.A CITK MYSTIQUE.
ner dans l'enfer, où ils demeurèrent quelque temps, tandis que la grande triomphatrice resta tout absorbée dans les divines louanges et dans les actions de grâces.
367. Aussitôt que le Seigneur eut permis à Lucifer de se relever, cet ennemi de la paix revint au combat, usant pour instruments de certains voisins de la maison de saint Joseph; et ayant excité entre eux et leurs femmes une diabolique querelle à propos de quelques intérêts temporels, le démon prit la forme d'une commune amie, et leur dit qu'ils n'avaient pas sujet de se fâcher de la sorte les uns contre les autres, parce que Marie, femme de Joseph , était cause de tous leurs malentendus. La femme que le démon représentait avait du crédit et de l'autorité, et c'est par là qu'il réussit mieux dans son imposture. Or, bien que le Seigneur ne permît pas qu'on attaquât la réputation de sa très-sainte Mère en des choses importantes, il consentit à ce que toutes ces personnes abusées exerçassant dans cette occasion sa patience, pour augmenter sa gloire et sa couronne. Elles allèrent ensemble chez saint Joseph , et avant appelé la très-innocente Marie, elles lui dirent en présence de son époux des paroles pleines d'aigreur, en l'accusant de les tourmenter et de troubler la paix de leurs familles. Ce reproche fut sensible à notre très -sainte Souveraine, à cause de la peine (jue saint Joseph en éprouvait ; en outre , il avait déjà remai-qué sa grossesse , et la bienheureuse Marie , qui pénéh'ail son cœur et ses pensées, voyait qu'il commençait à l'.n prendre quelque souci. Elle lâcha néanmoins, dans sa siigesse et sa prudence, de dissiper ces inquiétudes troml)euses par l'humilité , par la patience et par une foi ferme cl inébranlable. Loin de chercher a se disculper et à prouver son innocence, elle s'humilia, et pria ses voisines abusées de lui ijurdonner si elle les avait oiïensées en quelque
l'AFlT. Il, I.IV, III, CHAP. .\XVIII. 149
chose, et de calmer leurs esprits; puis par des paroles pleines de raison et de douceur elle les éclaira et les pacifia, en leur montrant qu'elles n'étaient point coupables les unes envers les autres. Satisfaites alors , et édifiées de l'humilité avec laquelle Marie leur avait répondu , ces femmes rentrèrent en paiv chez elles, et le démon prit la fuite, incapable de supporter une si haute sainteté et une sagesse si céleste.
368. Saint Joseph resta un peu triste et pensif, et se laissa aller à de pénibles réflexions, ainsi que je le dirai dans les chapitres qui suivent. Mais le démon , qui ne perd aucune occasion de nuire aux hommes, voulut, quoiqu'il IgTioràl le principal motif de son chagrin, se prévaloir de celle-ci pour l'inquiétei'. Or, après s'être demandé s'il fallait attribuer ce trouble à quelque déplaisir que le saint eût ie(,u de son épouse, ou à la pauvreté à laquelle il était réduit , il visa à son but en conséquence de ces deux suppositions, également fausses. Ainsi cet ennemi de la paix suggéra à saint Joseph de sombres pensées pour le dégoûter de sa pauvreté et la lui faire supporter avec impatience et tristesse; et en même temps il lui représenta que son épouse Marie consacrait trop de temps à ses exercices et à ses oraisons, qu'elle ne travaillait guère, et qu'eu égard à sa condition elle n'était pas assez active ni laborieuse. Mais saint Joseph , déjà élevé à une sublime perfection, avait le cœur trop droit et trop magnanime pour ne point mépriser ces inventions diaboliques et les rejeter bien loin; d'ailleurs, la peine intérieure que lui causait la grossesse de son épouse le préoccupait tellement, qu'elle seule suffisait pour lui faire oublier toutes les autres. Et le Seigneur, tout en lui laissant ces premières inquiétudes , le délivra de la tentation du démon par l'intercession de la sainte Vierge , qui observait tout ce qui se passait dans le cœur de son
loO I.A CITÉ MYSTIQUE.
très-fidèle époux , et qui pria son très-saint Fils de vouloir se contenter de la peine que sa grossesse lui donnait , et de lui ôter les autres.
369. Le Très -Haut ordonna que la Souveraine du ciel soutînt un si long combat contre Lucifer, et permit à cet esprit de ténèbres, accompagné de toutes ses légions, d'épuiser tout ce qui lui restait de force et de malice , afin qu'ils fussent toujours et partout humiliés et vaincus, et que la bienheureuse Vierge remportât le plus grand triomphe que jamais aucune simple créature ait pu obtenir sur l'enfer. Toutes ces troupes rebelles se présentèrent avec leur chef infernal devant l'auguste Marie, et, pleines d'une fureur indicible, elles lui livrèrent un nouvel assaut avec toutes les tentations réunies dont elles s'étaient servies auparavant pour des attaques partielles; elles redoublèrent, s'il était possible, leurs efforts ; mais je n'entre point dans les détails, car ils se trouvent presque tous dans les deux chapitres précédents. Quant à notre incomparable Reine, elle resta aussi ferme et aussi tranquille que l'auraient été les plus hautes hiérarchies des anges, s'ils eussent entendu ces contes de l'ennemi (1). Aucune impression étrangère, aucun nuage ne put troubler la sérénité de ce ciel, c'est-à-dire du cœur de la pure Marie, quoique ces embûches, ces illusions, ces menaces et ces flatteries eussent comme épuisé toute la malice du dragon , qui en ce moment en vomit tous les flots sur cette fonuiic invincible et vraiment forte , la Vierge sans tache (2).
370. Au milieu de ce combat, et lorsque par des actes héroïques elle déployait toutes les vertus contre ses ennemis, elle comprit que le Très-Haut ordonnait et voulait qu'elle humiliât et abattit l'orgueil du dragon en usant
(1) Ps. rxviii, 85. — (2) Apoc, Xll, IT..
PART. Il, I.IV. III, CHAP. XXVIII. 1 H 1
du pouvoir de Mère de Dieu et de l'autorité d'une si émiiiente dignité. Animée d'un ardent courage et d'une valeur invincibles, elle se tourna donc vers les démons, et leur dit : « Qui est semblable à Dieu, qui habite les lieux « les plus élevés (1)? » Et, répétant ces paroles, elle ajouta : « Prince des ténèbres, auteur du péché et de « la mort (2), je te commande au nom du Très-Haut de « te taire , et je t'envoie avec les ministres dans l'abîme « des cavernes infernales qui vous sont destinées (3), et « d'où vous ne sortirez point que le Messie ne vous ait « domptés et assujettis, ou qu'il ne vous l'ait permis. » Notie divine Heine était remplie d'une lumière et d'une splendeur célestes. Le dragon orgueilleux essaya de résister un instant à cet empire, il ramassii toutes ses forces; mais cela nesenit qu'à l'humilier davantage, et à lui attirer une aggravation de peine qui s'étendit à tous les démons. Ils furent précipités tous ensemble et i-enfermés au fond de l'abîme en la manière que j'ai marquée 'en parlant du mystère de l'Incarnation, et que je rappellerai encore en rapportant la tentation et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais quand ce dragon livra à la Reine du ciel un autre combat dont je ferai mention dans la troisième partie , elle le vainquit avec tant de gloire, que j'ai su que sous ses coups et sous ceux de son très-saint Fils, Lucifer perdit tout son pouvoir, sa tête fut écrasée (4) et toutes ses forces anéanties, de sorte que si les créatures humaines ne les lui rendent par leur propre malice, elles peuvent très-facilement lui résister et le vaincre avec le secours de la grâce.
371. Alors le Seigneur se manifesta à sa très-sainte Mère, et en récompense de la glorieuse victoire qu'elle
(1) Ps. cxn,.'i. — (2)Ephes., VI, 12;IJoaii., in,8;Sap., li,2i. — (3) Jud., Kp., ti. — (4) Gen.. m, 15.
152 LA CUV. MYMIQUK.
venait de rcuipoiler , il i"enrichit de nouveaux dons el de faveui"s singulières : elle vil sous des formes eorporelle? les mille anges de sa garde, accompagnés d'une infinité d'autres, qui entonnèrent de nouvelles hymnes de louange à la gloire du Très-Haut et à la sienne; et, avec une harmonie toute céleste, ils lui chantèrent d'une voix à la fois douce el éclatante les paroles autrefois adressées à Judith, qui fut une ligure de ce triomphe, et celles que la sainte Église lui applique : « Vous êtes toute helle , Marie ! il « n'est point en vous de souillure du péché; vous êtes la « gloire de la Jérusalem céleste ; vous êtes la joie d'Israël ; « vous êtes l'honneur du peuple du Seigneur (l). Vous « êtes celle qui glorilie son saint nom; vous êtes l'avocati; « des pécheurs, et vous les défendez contre leur superbe « ennemi. 0 Marie! vous êtes pleine de grâce et de toutes « les perfections (2). » Notre divine Souveraine fut remplie de joie et de consolation, louant l'Auteur de tout bien, et lui rapportant tous ceux qu'elle recevait; mais bientôt elle se rappela le chagrin de son époux, conmie je le dirai au quatrième livre, dans les chapitres suivants.
Instruction que me donna la Maîtresse de l' univers.
372. Ma lille, le soin que l'âme doit avoir de ne pas se mettre à raisonner avec les ennemis invisibles n'empêche point qu'elle puisse leur conunander avec autorité et avec empire au nom du Très-Haut, de se taire, de s'éloigner et de s'enfuir avec confusion. C'est ce que je veux que vous
(!) Jiidilli , XV, 10; XIII. :J1. — (2) Luc, i. 28.
PAUT. li , J.IV. III, CHAI'. XXVIII. 153
Tassiez clans toutes les occasions où ils vous persécuteront ; car les plus puissantes armes dont la créature humaine peut se servir contre la malice du dragon, consistent à le regarder avec mépris et à le maîtriser avec un air de supériorité, en se fondant sur sa qualité de lille de son véritable Père, qui est aux cieux (1), dont elle reçoit cette vertu et cette assurance contre les ennemis de son salut. Il est constant que Lucifer, depuis qu'il a été chassé du ciel, emploie tous ses soins à détourner les âmes de leur Créateur (2), et à semer la division entre le Père céleste et les enfants adopliCs (3), entre l'épouse et l'Époux des âmes fidèles. Aussi, quand il voit l'une d'elles unie à son Créateur, puisant dans son chef Jésus -Christ, comme un membre plein de vie, de nouvelles forces et une volonté énergique pour le combattre et le confondre, a-t-il recours pour la perdre à toutes les ruses que peut lui inspirer la fureur de la haine la plus acharnée et la plus perfide; mais s'il voit qu'il ne lui est pas possible d'arriver à son but, et que les âmes trouvent dans la protection du Très-Haut un asile sur et inaccessible (i), il perd courage et se reconnaît vaincu, et en proie à d'inexprimables tourments, de sorte que si l'Épouse bien-aimée sait le repousser avec hauteur et dédain, il n'est point de vermisseau ni de fourmi plus faible que ce superbe géant.
373. Vous devez vous anmier et vous affermir par la vérité de cette doctrine, lorsque le Tout-Puissant permettra que, dans les grandes tentations, la tribulation et les douleurs de la mort vous environnent {'6), ainsi qu'il m'arriva; car c'est dans ces sortes d'occasions que l'Époux éprouve le mieux la fidélité de la véritable épouse. Si donc elle l'est en effet, elle ne doit pas se contenter des seules
(l)Matth., vi,9.— (2)Apoc.,xii,17. - (3) Mallh., ini,25.— (4)Ps. XVII, 3. — (5)Ps. XVII, 5.
13 i LA CITÉ MYSTIQUE.
aflections, mais il faut qu'elle produise des fruits plus solides; car le seul désir qui ne coule rien à rame n'est pas une preuve suffisante do son amour, ni de l'estime qu'elle fait du bien qu'elle loue et qu'elle aime. La force et la constance qu'on montre à souffrir les afflictions avec un cœur généreux et magnanime, voilà les témoignages du vrai amour. Que si vous souhaitez si passionnément d'en donner quelque preuve à votre Époux pour vous rendre agréable à ses yeux, la plus grande de toutes sera, quand vous vous trouverez plus affligée et plus dépourvue de tout secours humain, de vous montier plus inébranlable que jamais, plus confiante dans le Seigneur votre Dieu, et d'espérer, s'il le faut, contre toute espérance (1); puisque celui qui garde Israël ne dort ni ne sommeille (2), et au moment opportun il commandera aux vents et à la mer de s'apaiser, et il fera renaître le calme désiré (3).
374. Mais ayez soin, ma fille, d'être bien prudente dans les commencements des tentations, qui sont fort dangereux, si l'àme se laisse aussitôt troubler, et lâche les passions de l'appétit concupiscible ou irascible par lesquelles la lumière de la raison est obscurcie. Car si le démon remarque ce trouble, s'il s'aperçoit des nuages qu'il élève et de la tempête qu'il excite dans les puissances, comme sa cruauté est toujours implacable, toujoui*s insatiable, il s'anime d'une plus grande ardeur, il ajoute feu sur feu et redouble sans cesse de fureur, se flattant que l'âme n'a personne qui la défende de ses insultes et qui la délivre de ses mains (4) : or, la violence de lu tentation devenant plus grande, il y a bien plus de sujet de craindre que celle qui a commencé à faiblir dans son principe ne soit pas en étal de lui résister lorsqu'elle
(1) Rom., IV, 18. — (2) Ps. cxx, 4. — (3) Mallh., vni , 26. — (*) P». LXX, 12.
PART. It, LIV. III, CHAI'. XXVIll. ibb
aura acquis toute sa force. Je vous avertis de tout cela afin que vous redoutiez le danger des premières négligences. N'en ayez aucune dans une afîaire si importante; au contraire, à quelque tentation que vous soyez exposée, persévérez dans l'égalité de vos actions; continuez intérieurement vos pieux entretiens avec le Seigneur, et conservez dans vos rapports avec le prochain cotte douceur, cette charité et cette prudente honnêteté que vous devez avoir pour lui, en vous opposant par la prière et par le calme de vos passions au désordre que l'ennemi veut y introduire.