‹ La cité mystique de DieuChapitre 27 sur 122 · PART. 11, LIV. III, CHAP. XXVII · texte numérisé non relu

PART. 11, LIV. III, CHAP. XXVII

facilement en colère, alla trouver, tout en fureur, notre très-douce brebis, la très-pure Marie, et lui jeta en face toutes les injures imaginables. Mais notre paisible Reine lui laissant peu à peu épancher toute sa bile , lui parla ensuite avec tant d'humilité et de douceur, qu'elle la changea entièrement et lui attendrit le cœur. Quand elle la vit dans des dispositions plus raisonnables, elle la consola, l'apaisa et l'avertit de se garder du démon; puis, après lui avoir fait quelque aumône, parce qu'elle était pauvre, elle la congédia en paix, de sorte que ce piège se rompit, comme beaucoup d'autres que l'auteur du mensonge, Lucifer, avait tendus, tant pour irriter la très-douce colombe, que pour la déshonorer. Mais le Très-Haut pourvut si bien à la défense de l'honneur de sa très-sainte Mère au moven de sa propre perfection, de son humilité et de sa prudence, que le démon ne parvint jamais à entamer d'aucun côté sa réputation, parce qu'elle agissait envers tous avec une sagesse, une douceur et une circonspection telles, que toutes les machines dressées contre elle par le dragon se détruisaient d'elles-mêmes sans produire aucun eflet. La fermeté , la modération et la tranquillité que notre auguste Reine conserva dans ces sortes de tentations, flrent l'admiration des anges ; les démons eux-mêmes étaient émerveillés ( quoique d'une manière toute différente) de voir une créature humaine, et une femme, tenir une pareille conduite; car ils n'en avaient jamais trouvé aucune qui lui ressemblât.

350. La cinquième légion entra avec la tentation de la gourmandise; l'ancien serpent ne dit pointa notre Reine de changer les pierres en p'ain , comme il le dit depuis à son très-sdint Fils (1) , parce qu'il ne lui avait pas vu faire

(l)Matth.,iv, 3.

d'aussi grands miracles (ils lui avaient été cachés); il la tenta de gourmandise comme la première femme (1). Tous les démons de celte légion lui présentèrent les mets les plus délicats, dont le seul aspect aurait pu allécher et exciter son appétit; ils tâchèrent de lui altérer les humeurs naturelles, afin qu'elle ressentît une sorte de fausse faim, et ils eurent recours à mille ruses pour l'engager à regarder avec un peu d'attention ce qu'ils lui offraient. Mais tous leurs efforts furent inutiles et sans aucun effet, parce que le noble cœur de notre divine Maîtresse était aussi élevé au-dessus de tous ces objets si matériels et si terrestres, que le ciel l'est au-dessus de la terre. Aussi tint-elle ses sens dans une telle retenue, qu'elle les aperçut à peine; car ses manières étaient entièrement contraires à celles de noti-e imprudente mère Eve, qui, sans se méfier du danger, arrêta ses regards sur l'arbre de la science et sur la séduisante beauté de son fruit, puis tendit la main et en mangea, en ouvrant ainsi la source de tous nos malheurs ("2). C'est ce dont la très-prudente Vierge s'abstint, en interdisant tous ses sens dans une occasion où elle ne courait pourtant point le même péril que la première femme; aussi celle-ci fut-elle vaincue pour notre perte, tandis que notre grande Reine fut victorieuse pour notre salut et notre rédemption.

351. La sixième légion arriva avec les tentations do l'envie, découragée d'avance par la défaite des légions qui l'avaient précédée; car si elles ne connaissaient pas toute la perfection que déployait la Mère de la sainteté, elles n'en sentaient pas moins sa force irrésistible, et elles la trouvaient si inébranlable, qu'elles désespéraient de réussir auprès d'elle dans aucun de leurs desseins pervei-s.

(l)(ien., m, 1. — (2) Ibid., 6.

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Cependant la haine implacable du dragon ne se rebutait pas plus que son orgueil démesuré ne fléchissait; au contraire, il ordonna à ses ministres d'iniquité de dresser de nouvelles machines pour pousser celle qui était tout embrasée de charité envers le Seigneur et envers le prochain, à envier aux autres ce qu'elle-même possédait, ou ce qu'elle rejetait comme inutile et dangereux, ils lui tirent une longue description de beaucoup de perfections naturelles dont étaient douées d'autres personnes, en lui représentant que Dieu ne lui avait pas départi les mêmes biens. Et comme si les dons surnaturels devaient plus sûrement la piquer d'émulation, ils lui racontèrent les faveurs insignes que la droite du Tout-Puissant avait faites à d'autres, et non point à elle. Mais comment ces récits menteurs auraient-ils pu faire chanceler Celle qui était la Mère de toutes les grâces et de tous les dons du ciel? Car tout ce que les créatures réunies pouvaient avoir reçu du Seigneur, était fort au-dessous de la dignité de Mère de l'auteur de la grâce, et celle que la Majesté divine lui avait départie, ainsi que le feu de la charité qui brûlait continuellement dans son cœur, lui faisaient souhaiter avec des ardeurs incroyables que la droite du Très-Haut les enrichît et les favorisât avec munificence. Or comment l'envie aurait-elle pu trouver sa place là où abondait la charité (i)? Les cruels ennemis ne se désistaient pourtant pas de leur entreprise. Us représentèrent ensuite à notre divine Reine le bonheur apparent de plusieurs personnes qui s'estimaient fort heureuses en cette vie, et qui se distinguaient dans le monde par leurs grandes richesses. Ils suscitèrent en même temps d'autres personnes qui allèrent voir la pauvre Vierge Marie et lui dépeignirent les jouissances

(1)1 Gor.,xm, 4,

que leur procuraient l'opulence et la fortune, comme si cette félicité trompeuse des mortels n'eût point été condamnée très-souvent dans les divines Écritures (1), suivant la haute doctrine que la Reine du ciel et son très-saint Fils venaient enseigner au monde par leurs exemples (2).

352. Notre divine Maîtresse exhortait ces mêmes personnes à user saintement des dons et des richesses temporelles, et à rendre grâces à Celui qui en était l'auteur, et c'est ce qu'elle-même faisait pour suppléer à l'ingratitude ordinaire des hommes. Mais quoique la très-humble Marie se crût indigne du moindre bienfait du Très-Haut , en réalité sa dignité suprême et sa très-haute sainteté protestaient en elle du contraire, puisque c'était en son nom que les Livres sacrés avaient dit : Les richesses et la gloire sont avec moi , la magnificence et la justice ; car les fruits que je porte sont plus estimables que l'or et les pierres précieuses (3) . En moi repose toute la grâce de la voie et de la vérité ; en moi se trouve toute l'espérance de la vie et de la vertu (4). Par cette excellence et cette supériorité, elle vainquait les ennemis, les laissant tout étonnés et confus de voir que là où ils déployaient toutes leurs forces et toutes leurs ruses, ils n'aboutissaient qu'à uue plus honteuse et plus complète défaite.

353. Ils s'obstinèrent néanmoins dans leurs attaques, puisqu'ils firent avancer la septième légion, celle de la paresse; ils prétendaient l'introduire en l'auguste Marie en tâchant de lui faire éprouver quelques infirmités corporelles, une certaine lassitude, ou langueur, ou tristesse. C'est là une de leurs ruses les moins connues, par le succès de laquelle le péché de paresse fait de grands ravages

(1) Ps. XLVUl; Eccles., v, 9; Jorem., xvii, il. — (2) .Matlli., XIX, 24; I Tim., vi , 9, cl alibi. — (3) Pmv., vni , 1« ol 1i). — (4) Eccll., XXIV, 25.

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en beaucoup d'unies, et les empêche d'avancer dans la vertu. Ils firent encore d'autres tentatives pour tâcher de lui persuader qu'étant fatiguée , elle pouvait bien différer quelques exercices, jusqu'à ce qu'elle se trouvât mieux disposée; ce qui n'est pas une moindre fourberie que quand ils nous trompent en des choses plus considérables; et nous n'y prenons pas assez garde, car souvent nous ne nous en apercevons même pas. Enfin ils cherchèrent à troubler la trè^-sainte Vierge dans quelques-uns de «es exercices, par l'entremise de créatures humaines, auxquelles ils suggérèrent la pensée de l'aller voir à contretemps, pour la détourner de ses saintes occupations, dont chacune avait son heure réglée. Mais la très-prudente et très-diligente Souveraine connaissait toutes ces malicieuses inventions, et les détruisait par sa sagesse et par sa ponctualité, sans que l'ennemi pût jamais empêcher qu'elle n'opérât en tout avec toute la plénitude de la perfection. Ces ennemis restèrent comme désespérés et épuisés, et Lucifer fut saisi d'un accès de rage contre ses satellites et contre lui-même. Mais, puisant bientôt une nouvelle fureur dans leur orgueil, ils résolurent d'attaquer tous ensemble leur adversaire, comme je le dirai dans le chapitre qui suit.

Instruction que me donna la Reine de l'univers.

354. Ma fille, quoique vous ayez réduit en abrégé le récit du long combat de mes tentations, je veux que vous tiriez de ce que vous en avez écrit, ainsi que du reste que vous avez connu en Dieu , les règles et les instructions nécessaires pour résister à l'enfer et pour en triompher.

La meilleure manière de le combattre, c'est de mépriser le démon en le considérant comme ennemi de Dieu, privé de la sainte crainte de ses enfants, sans espérance d'aucun bien, abandonné dans son malheur, endurci dans sa méchanceté et incapable de s'en repentir. Appuyée sur cette vérité infaillible, vous devez paraître contre lui avec un air de supériorité et avec un cœur magnanime et inébranlable, le traitant en contempteur de l'honneur et du cuTte de son Dieu. Or, sachant que vous défendez une cause si juste, vous ne devez pas perdre courage (1) : au contraire, vous devez lutter sans cesse et opposer à toutes ses entreprises la résistance la plus énergique, comme si vous étiez à côté du même Seigneur pour le nom duquel vous combattez; car il est sûr que le Très-Haut assiste ceux qui combattent fidèlement. Vous êtes dans un état d'espérance et prédestinée à la gloire éternelle, si vous travaillez avec persévérance pour votre divin Maître.

355. Or considérez que les démons abhorrent d'une haine implacable ce que vous aimez et ce que vous désirez, c'est-à-dire l'honneur de Dieu et votre félicité éternelle , et qu'ils veulent vous priver de ce qu'ils ne peuvent recouvrer. Mais Dieu a réprouvé le démon , tandis qu'il vous offre sa grâce, sa vertu et sa force pour vaincre son ennemi et le vôtre, et pour parvenir à votre heureuse fin du repos éternel, si vous travaillez avec fidélité et si vous observez les commandements du Seigneur. Quoique l'arrogance du dragon soit grande, sa faiblesse est encore plus grande {'2.) ; ce n'est qu'un misérable atome aux yeux de la puissance divine. Mais il surpasse tant les mortels en ruses et en malice (3), qu'il ne faut pas qu'une âme s'amuse h raisonner avec lui, soit qu'il se rende visible, soit

(i) Eccles., IV, 33. — (2) Isa., XVI, 6. — (3) Job, XLi, 24.

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qu'il agisse d'une manière invisible; car il sort du sombre fonds de son entendement, comme d'une fournaise allumée, de confuses ténèbres qui obscurcissent le jugement des mortels; et s'ils l'écoutent, il les remplit d'illusions et de troubles, afin qu'ils ne connaissent ni la vérité et la beauté de la vertu, ni la perfidie de ses douceurs empoisonnées. Et alors les âmes ne savent discerner le précieux d'avec le méprisable (i), ni la vie de la mort, ni la vérité du mensonge; de sorte qu'elles tombent sous le pouvoir de cet impie et cruel dragon.

356. Faites-vous une règle inviolable de dédaigner ce qu'il vous propose dans les tentations, de ne pas l'écouter et surtout de ne point l'approfondir. Si même vous pouvez vous débarrasser et vous éloigner de l'ennemi de telle sorte que vous ne l'aperceviez plus, que ^ous oubliiez ses mauvais desseins, ou que vous ne voyiez plus les tentations que de bien loin , ce sera pour vous le plus sûr; car le démon prend toujours quelques mesures préparatoires avant d'envoyer la tentation, surtout à l'égard des âmes dont il prévoit la résistance, s'il ne s'en facilite d'abord l'entrée. Ainsi il a coutume de commencer l'attaque par la tristesse, par l'abattement de cœur ou par quelque mouvement violent, pour les distraire de la pensée et de l'affection du Seigneur; et ensuite il leur présente le poison dans une coupe d'or, afin qu'il leur cause moins d'iiorreur. Dès l'instant où, grâce à votre expérience, à l'obéissance et aux avis nécessaires, vous découvrirez en vous quelqu'une de ces marques, je veux que vous preniez votre essor avec des ailes de colombe, et que vous fuyiez l'ennemi jusqu'à ce que vous ayez gagné le refuge du Très-Haut (2) , en le priant de vous être favorable, et en lui otVrant les mérites

(l) Jerem., xv, 10. — (2) Ps. uv, 6 el 7.

de mon très-saint Fils. Vous devez également recourir à ma protection, comme à votre Mère et Maîtresse, et à celle des anges qui vous assistent, ainsi que des autres ministres du Seigneur. En outre, fermez tous vos sens avec beaucoup de diligence ; regardez-vous comme morte ou comme une âme de l'autre vie, sur laquelle le pouvoir' tyranniquc du serpent ne s'étend point. Appliquez-vous dès lors avec plus de zèle aux exercices des actes des vertus contraires aux vices qu'il vous propose; multipliez surtout les actes de foi, d'espérance et d'amour divin, pour bannir la lâcheté et la crainte par lesquelles la volonté s'affaiblit et mollit dans sa résistance (1) .

357. Il faut que vous cherchiez en Dieu seul les raisons pour vaincre Lucifier, sans les communiquer à cet ennemi, de peur qu'il ne vous remplisse de confuses illusions. Regardez comme une chose indigne (outre qu'elle est dangereuse) de vous arrêter avec l'ennemi de Celui que vous aimez, et qui est aussi le vôtre. Montrez-vous magnanime et supérieure à lui; protestez de vouloir toujours pratiquer toutes les vertus. Puis, contente de ce trésor, vous devez vous y retirer comme dans un asile assuré; car la plus grande adresse des enfants de Dieu dans ce combat est de fuir bien loin, parce que le démon, rempli d'orgueil, se confiant en son audace et en ses ruses, souhaite qu'on l'écoute, et se rebute quand on le méprise. De là vient l'acharnement avec lequel il travaille à se ménager au moins une entrevue quelconque : car le menteur ne peut pas se confier en la force de la vérité, puisqu'il ne la dit jamais; mais il compte sur ses importunilés, et sur l'art avec lequel il déguise ses tromperies sous les apparences du bien et de la vérité. Aussi, tant que ce ministre d'ini-

(1) IJoan., IV, 18,

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quité ne voit point qu'on le méprise, il ne peut jamais croire qu'on l'ait reconnu; c'est pourquoi il se tourne, comme une mouche importune, du côté qu'il voit le plus proche de la corruption.

3 08. Vous ne devez pas être moins sur vos gardes quand votre ennemi se seiTira contre vous des autres créatures; ce qu'il peut faire par deux différentes voies , en les portant soit à un amour désordonné, soit au contraire aune haine excessive. Quand vous remarquerez une affection trop vive en ceux qui vous fréquenteront, obsei"vez les mêmes maximes qu'en fuyant le démon, avec cette différence que vous détesterez cet esprit de ténèbres, tandis que vous considérerez les autres créatures comme les ouvrages du Seigneur, et que vous ne leur refuserez point ce que vous leur devez en Dieu et pour Dieu. Mais quant à la nécessité de les fuir, regardez -les tous comme des ennemis; car pour ce que Dieu demande de vous et dans l'état où vous êtes, celui qui voudra par lui-même ou par autrui vous éloigner du Seigneur et de ce que vous lui devez sera un démon. Que si, au contraire , on vous hait, on vous persécute, opposez aux mauvais procédés et aux mauvais traitements l'amour et la mansuétude , priant pour ceux qui vous haïssent et vous persécutent ; et cela avec une affection sincère de votre cœur. Si d'ailleurs il était nécessaire de calmer une personne irritée par des pai'oles douces ou par quelque éclaircissement en faveur de la vérité, vous ne manquerez pas de le faire ; non pas pour vous disculper, mais seulement afin d'apaiser vos frères, pour leur propre bien et pour leur paix intérieure et extérieure : car par cette charitable conduite vous triompherez tout à la fois et de vous-même et de ceux qui vous en veulent. Pour en arriver là, il faut couper, arracher jusqu'à la dernière racine les péchés capitaux , en mourant à tous les mou-

vements , à tous les appétits de la nature , où germent les vices dont le démon se sert pour tenter les âmes; car il les sème tous dans les passions et dans les appétits désordonnés et immortifiés.

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