CHAPITRE ITI
L'ange du Seigneur parle à saint Joseph dans un songe , el lui révèle It' myslère de rincarnafion. — Effets de cette ambassade.
398. Les pointes de la jalousie entretiennent dans l'âme de celui qui en est atteint une douleur si vive, que maintes fois non-seulement elle trouble son sommeil , mais elle l'éloigné de ses yeux et lui ôte entièrement le repos. Personne n'en ressentit si fortement les eflets que saint Joseph, quoique, s'il l'oùl alors connue, personne en réalité n'eût moins de sujet de l'éprouver. Il était doué d'une lumière et d'une science singulières pour découvrir la sainteté et les rares qualités de sa divine épouse, qui étaient inestimables. Mais cette science et cette lumière fournissaient en même temps les raisons qui l'obligeaient de renoncer à la possession d'un si grand bien; et par conséquent, plus elles lui faisaient connaître ce qu'il allait perdre, plus elles augmentaient les douloureux regrets que lui inspirait son départ (1). C'est pour cela que les peines de saint Joseph surpassèrent tout ce que les hommes ont soull'ert d'analogue : car aucun n'eut une plus haute idée de l'objet qu'il perdait, aucun ne put le connaître et l'apprécier comme le saint patriarche. Mais il faut que nous mettions une grande différence entre la jalousie et les soupçons de ce fidèle serviteur, et ceux des autres hommes condamnés à la même épreuve. En eflot, la jalousie ajoute à un amour violent le vif désir de ne pas perdre, mais de conserver ce
(1) Ecclcs., I, 48.
que l'on aime; et par une conséquence naturelle, ce sentiment est suivi de la douleur que cause la crainte de le perdre et de voir quelqu'un nous l'ôter. C'est cette douleur ou cette inquiétude que l'on appelle communément jalousie, laquelle produit en ceux qui ont les passions désordonnées, iaute de prudence et des vertus nécessaires, divers sentiments de colère, de fureur et d'envie contre la personne aimée elle-même ou contre le rival, qui empêche le retour de l'amour, qu'il soit bien ou mal ordonné. Alors arrivent comme la tempête les conjectures hasardées, les soupçons téméraires que font naître les mêmes passions. Bientôt mille velléités contraires agitent l'àme : on veut, on se repent, on aime, on abhorre, et les appétits concupiscible et irascible sont continuellement aux prises, sans qu'il n'y ait ni raison ni prudence pour les maîtriser, parce qu'un mal de ce genre obscurcit l'entendement , pervertit le sens moral et bannit la prudence.
399. Saint Joseph ne fut point sujet à ces désordres vicieux; il ne pouvait même pas l'être non-seulement à cause de sa sainteté insigne, mais aussi à cause de celle de son épouse, en qui il ne connaissait aucune faute qui pût le portera la moindre indignation; aussi ne lui vint-il pas à l'esprit qu'elle eût mis son amour en aucun autre qu'il dût voir avec envie ou repousser avec colère, i.a jalousie du saint ne consista qu'en la grandeur de son aniour et en une espèce de doute ou de soupçon portant sur le retour qu'il avait obtenu de sa très-chaste épouse, parce qu'il ne trouvait pas le inojende vaincre ce doute par une raison décisive, telles que l'étaient les apparences qui le causaient. 11 ne lui fallut point de plus grande cerfilude pour rendre sa douleur si véhéinenle ; car en un gage aussi cher que l'amour d'une épouse , on ne doit soulfrir aucun partage, el pourciue ces apparences produisissent une
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telle jalousie, il suffisait que, tandis que l'amour le plus pur et le plus ardent remplissait tout le cœur de saint Joseph, il dût voir la moindre marque d'infidélité et éprouver la crainte de perdre le plus parfait, le plus beau, le plus agréable objet dont s'occupassent son entendement et sa volonté. En eflet, quand l'amour a des motifs si justes, les liens qui retiennent le cœur comme un captif enchaîné, sont d'autant plus forts, d'autant plus indissolubles, surtout quand il n'y a point dans l'objet aimé des imperfections capables de les faire rompre par un violent effort. Notre divine Reine n'en avait aucune,' il ne se trouvait rien en elle qui pût diminuer l'amour de son saint époux ; au contraire, tout ce qu'elle avait reçu de la grâce et de la nature lui fournissait tous les jours de nouveaux sujets de l'augmenter.
400. Après que le saint eut fait sa prière, il s'endormit dans cette douleur, qui alla jusqu'à la tristesse, assuré qu'il s'éveillerait à temps pour sortir de sa maison à minuit, sans être aperçu, espérait-il, de son épouse. Notre divine Souveraine attendait le remède et le sollicitait incessamment par ses humbles prières , parce qu'elle savait que, les peines de son époux étant arrivées à leur plus haut degré, le moment de la miséricorde était proche, où la consolation descendrait dans ce cœur désolé. Le Très- Haut envoya le saint archange Gabriel, qu'il chargea de découvi'ir par une révélation divine, à saint Josepii endormi, le mystère de la grossesse de son épouse Marie. Or l'archange, s'acquittant de cette mission, apparut au saint dans un songe, comme le murque saint Matthieu, et lui annonça dans les termes que cet évangile rapporte {i) , tout le mystère de l'incarnation et de la rédemption. On sera peut-être un peu surpris, aussi bien que moi, de ce
(1) Maltli.,i,20el21.
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que l'archange ait parlé à saint Joseph dans un songe, e( non point lorsqu'il veillait, puisque le mystère était si sublime et si difficile à concevoir, surtout dans le trouble extrême où se trouvait le patriarche , tandis que le même mystère fut révélé à d'autres, non durant leur sommeil, mais en pleine veille.
401. Dans ces dispositions du Seigneur, la raison suprême n'est autre que sa divine volonté, toujours juste, sainte et parfaite. Je tâcherai pourtant de dire, pour notre instruction, quelques-unes des choses que j'ai apprises à cet égard, La première est que saint Joseph était si prudent, éclairé d'une lumière si céleste, et pénétré d'une si haute estime pour la très-sainte Vierge, qu'il ne fut pas nécessaire de recourir à des moyens plus forts pour le convaincre de sa dignité et des mystères de l'incarnation; car les inspirations divines s'insinuent aiséinent dans les cœui-s bien disposés. La seconde est que son trouble ayant commencé par les sens , à la vue de la grossesse de son épouse, il était juste qu'ils fussent en quelque sorte mortifiés et privés de la vision angéliquc, et que la vérité ne fût point introduite dans l'àme par leur organe, puisqu'ils avaient donné accès à l'erreur ou au soupçon. Une troisième raison fort analogue à celle-là, est que saint Joseph, tout en ne commettant aucun péchi, soutfrit ini trouble tel, que ses sens contractèrent une espèce de souillure qui les rendit indigues de la vue et de la communication du saintange; il lailail par conséquent que l'amlrnssadeur céleste lui parlât ilans un moment où les sens, naguère sciiiid alises, fussent interdits par la suspension de leurs opérations; dans la suite, le saint homme, étant revenu à lui, se purilia et se disposa par plusieurs actes, connue je le dirai, à recevoir les inHuencesdu Saint-Esprit, que son trouble eut écartées.
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402. On comprendra par là pourquoi Dieu parlait aux anciens pères dans des songes, plus souvent qu'il ne parle maintenant aux fidèles enfants de la loi évangélique, sous le règne de laquelle ces sortes de révélations sont moins fréquentes que celles par lesquelles les anges se manifestent d'ordinaire. La raison en est que, dans l'économie divine, les plus grands obstacles qui empêchent les ;\mes d'avoir des rapports vraiment familiers avec Dieu et avec ses anges, sont les péchés, même légei-s, et voire les simples imperfections. Mais depuis que le Verbe s'est incarné et qu'il a conversé avec les hommes, les sens se sont puriGés, et nos puissances, sanctifiées par le bon usage des sacrements sensibles, se purihent aussi tous les jours, de sorte qu'elles se dégourdissent, se spiritualisent, s'élèvent et s'habilitent dans leurs opérations à participer aux inlluences divines. Ce privilège sur les anciens, nous le de- \ons au précieux sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en vertu duquel nous sommes sanctifiés par les sacrements, en y recevant les ell'ets divins de grâces spéciales, et en quelques-uns le caractère spirituel qui nous distingue et nous dispose à de plus hautes fins. Mais quand le Seigneur a parlé autrefois, ou parle maintenant dans des songes, il exclut l'intervention des sens comme incapables ou indignes d'assister aux noces spirituelles de sa communication intime etde jouir de ses épanchements célestes.
i03. On doit également inférer de cette doctrine que, pour obtenir les faveurs secrètes du Seigneur, il faut nonseulement que les âmes soient exemptes de péché, enrichies de grâces et de mérites, mais encore qu'elles aient le calme et la tran(juillité de la paix; car si cette république des puissances est agitée comme elle l'était en saint Joseph , elle n'est pas disposée à recevoir des effets aussi divins et aussi spirituels que ceux que produisent dans
l'âme la visite et les caresses du Seigneur. Aussi n'arrivet-il que trop souvent que ces troubles intérieurs les empêchent, lors même que la créature gagne les plus grands mérites, comme le faisait l'époux de notre Reine, par les peines et les tribulations qu'elle supporte. C'est que la souffrance suppose toujours un travail, une espèce de lutte contre les ténèbres, tandis que la jouissance consiste à se reposer en paix dans la possession de la lumière; or la lumière n'est pas compatible avec la présence des ténèbres, dût-elle parvenir à les chassej". Ainsi, dans le plus fort du combat des tentations, qu'on peut comparer avec le sommeil ou avec la nuit, on entend d'ordinaire la voix du Seigneur par l'intermédiaire des anges, comme il arriva à notre saint, qui entendit et comprit tout ce que disait saint Gabriel, savoir : qu'il ne craignît point de demeurer avec son épouse Marie, parce que sa grossesse était l'ouvrage du Saint-Esprit (1); qu'elle enfanterait un Fils qu'il nonmierait Jésus, et qui serait le Sauveur de son peuple (2), et que dans tout ce mystère serait accomplie la prophétie d'Isaïe disant : « Qu'une vierge concevrait et mettrait au monde un fils qui serait appelé Emmanuel , c'est-à-dire Dieu avec nous (3). » Saint Joseph ne vit point l'ange sous une forme sensible, il en entendit seulement la voix au fond de son âme, et conimt le mystère. Des termes dont l'ambassadeur céleste se servit, on doit conclure que le saint avait déjà, par la pensée, quitté la très-pure Marie, puisqu'il lui ordonna de la recevoir sans crainte.
\0ï. Saint Joseph s'éveilla convaincu du mystère qui lui avait été révélé, et que son épouse était véritablement Mère de Dieu. Partagé entre la joie de son bonheur et de
(i) MaUh., I, 20. " (2) Ihid., 21. — (3) Isn., vu, \\.
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son sort inespéré , et de nouveaux regrets de sa conduite, il se prosterna à terre, et, troublé cette fois par une humble crainte et une joie inefTable , il fit des actes héroïques d'humilité et de reconnaissance. Il rendit mille actions de grâces à Dieu pour le mystère qu'il lui avait découvert , et de l'avoir fait époux de Celle quil avait choisie pour Mère , lui qui ne méritait pas d'être son esclave. Par cette révélation et ces actes de vertu , l'esprit du saint recouvra sa sérénité et se trouva disposé à ressentir de nouveaux effets du Saint-Esprit. Les doutes et les troubles par lesquels il avait passé servirent à jeter en lui les fondements d'une plus profonde humilité, nécessaire à celui à qui l'on confiait la dispensation des plus hauts conseils du Seigneur; et le souvenir de cet événement fut une leçon qu'il médita durant toute sa vie. Ayant rendu ses actions de grâces à la Majesté divine, le saint homme commença à se faire à luimême des reproches dans sa solitude , et s'écria : « 0 ma « céleste épouse et très-douce colombe, choisie du Très- « Haut pour sa demeure et pour sa propre Mère, comment « cet indigne esclave a-t-il eu la hardiesse de mettre en « doute votre fidélité? Comment celui qui n'est que cendre « et poussière a-t-il pu se laisser servir par Celle qui est « Reine du ciel et de la terre , et Maîtresse de toutes les « créatures? Comment n'ai-je point baisé la terre qu'ont (( touchée vos pieds sacrés? Comment n'ai-je pas songé « uniquement à vous servir à genoux ? Comment oserai-je « lever les yeux en votre présence, demeurer en votre ((. compagnie , et ouvrir la bouche pour vous parler ? « Seigneur, daignez me donner assez de force pour la « prier de me pardonner, inspirez -lui d'user de miséri- « corde envers moi et de ne point rejeter, suivant ses mé- « rites, ce serviteur qui avoue sa faute. Hélas! aveccom- « bien de clarté ne devait - elle pas pénétrer toutes mes
186 LA CrTÉ MÏSIIQL'E.
« pensées, étant remplie de lumière et de grâce, et rentt fermant dans son sein le Soleil de justice! Après avoir « été sérieusement décidé à la quitter, ne serai-je donc « pas téméraire de paraître devant elle? Je reconnais mon tt procédé grossier et ma lourde méprise , lorsqu'à la vue « d'une si grande sainteté j'ai accueilli d'indignes pensées <( et des doutes sur la fidélité d'un retour que je ne méri- « tais pas. Ah ! si votre justice, Seigneur, eût permis pour « me punir que j'eusse exécuté ma résolution imprudente, « quel ne serait pas maintenant mon malheur? Je vous « remercierai éternellement, mon Dieu, d'un bienfait si « incomparable. Donnez-moi, Roi tout-puissant, de quoi « vous payer largement la dette de la reconnaissance. Je « me présentei'ai à ma Souveraine, mon épouse, me « confiant en la douceur de sa clémence, et, prosterné « à ses pieds, je lui demanderai pardon, afin qu'à sa con- « sidération. Seigneur, vous me traitiez avec une indul- « gence paternelle et me pardonniez mon erreur, »
403. Saint Joseph, s'élant éveillé, sortit de son pauvre appartement aussi différent de ce qu'il était avant son sommeil, qu'il se trouvait heureux après son réveil. Mais comme la Reine du ciel se tenait toujours dans la retraite, il n'osa point l'interrompre dans sa douce contemplation avant qu'elle en sortît d'elle-même (i). Eu attendant, l'homme de Dieu délia le petit paquet qu'il avait préparc, fondant en larmes, et animé de sentiments bien contraires à ceux qui le dominaient naguère. Vouant dès lors toute sa vénération à sa divine épouse , le saint se mit, tout en pleurant , à arranger lu maison , à nettoyer le sol qu'elle devait toucher de ses pieds sacrés, et à s'occuper d'une foule de petites choses dont il avait accoutumé
(l)Canl., II, 7.
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(lo renieltrc le soin à la sainte Vierge, lorsqu'il ne connaissait point sa dignité; et il résolut de changer de façons et de conduite envers elle, en s'appropriant l'office de serviteur pour lui réserver celui de maîtresse. Dès ce jour-là ils eurent ù ce propos d'admirables disputes, pour savoir lequel des deux devait servir et se montrer plus humble. La Souveraine de l'univers découvrait toutes les pensées et tous les mouvements de son époux. Or, quand l'heure fut arrivée, il se présenta à la chambre de la bienheureuse Marie, qui l'attendait avec la douceur et la complaisance que je dirai dans le chapitre suivant.
Instruction que me donna la très-sainte Vierge.
-106. Ma fille, vous avez dans et par toutes les choses qui vous ont été enseignées au présent chapitre, un doux motif de bénir le Seigneur, en connaissant l'ordre merveilleux suivant lequel, toujours aussi sage que miséricordieux, il ménage à ses serviteurs et à ses élus tour à tour les afflictions et les consolations (l), pour les attirer tous à lui avec une plus grande augmentation de mérite et de gloire. Outie cet avis, je veux vous en donner un autre fort important pour votre conduite et pour le commerce intime auquel le Très- Haut vous convie. C'est que vous fassiez tous vos ell'orts pour vous conserver toujours dans la tranquillité et dans la paix intérieure , sans permettre à aucun événement de la vie mortelle de vous les ôter ou de les altérer par le plus léger trouble , profitant , comme d'un exemple et d'une leçon, de ce qui arriva à mon époux
(1) I Refc'., II, 6
Joseph dans la circonstance que vous venez do raconter. Le Très-Haut ne veut point que la créature se trouble par la tribulation, mais qu'elle acquière des mérites; il ne veut point qu'elle s'abatte, mais qu'elle fasse l'expérience de ce qu'elle peut avec sa grâce. Or, bien que les vents impétueux des tentations jettent d'ordinaire dans le port d'une plus grande paix et d'une plus liante connaissance de Dieu, bien qu'on puisse tirer de ce trouble la conmiissancede soi-même et le sujet de son humiliation, il n'en est pas moins vrai que tant qu'on ne rentre pas dans le calme et dans le repos intérieur, on n'est pas disposé à recevoir les visites , les inspirations et les caresses du Seigneur; car la Majesté divine ne vient point dans des tourbillons (1), et l'on ne saurait apercevoir les rayons de ce suprême Soleil de justice dans un air peu serein.
407. Si le défaut de cette tranquillité suffit pour empêcher à ce point les intimes communications du Très- Haut, il est certain que les péchés sont encore de plus grands obstacles pour arriver à une si insigne faveur. Je veux , ma fille , que vous soyez fort attentive à cet enseignement, sans vous supposer le droit de le soumettre au contrôle de vos facultés. Or, puisque vous avez si souvent offensé le Seigneur, recourez à sa miséricorde , pleurez et purifiez-vous entièrement , sachant que vous êtes obligée, sous peine d'être traitée en infidèle , de veiller sur votre ànic et de la conserver toujours pure, chaste et tranquille, comme destinée à servir éternellement de demeure au Tout- Puissant (2), afin que son Maître la possède et y trouve une habitation digne de lui. Il doit régner cnU'e vos puissances et vos sens un ordre tel, qu'il en résulte, comme de plusieurs instruments de musique, une très -douce et
(I) III na'., XIX, Il n 12. — (2) icor., m, I6,