CHAPITRE TV
Saint Joseph demande pardon à la très-pure Marie, son épouse, et notre divine Souveraine le console avec une grande prudence.
108. Saint Joseph, qui avait reconnu son erreur, attendait que la sainte Vierge son épouse sorlit de son recueillement; et, lorsqu'il crut que l'heure était venue, il ouvrit la porte de la petite chambre qu'occupait la Mère du Roi céleste ; et aussitôt il se jeta à ses pieds et lui dit avec une humilité et une vénération profondes : « Puis- « santé Mère véritable du Verbe éternel, voici votre ser- « vileur prosterné aux pieds de votre clémence. Au nom « du Seigneur votre Uieu lui-môme, que vous portez dans a. votre sein virginal, je vous supplie de me pardonner ma « témérité. Je suis certain. Madame, qu'aucune de mes « pensées ne peut être cachée à votre sagesse et à la lu- « mière divine que vous avez reçue. Je fus bien hardi a lorsque j'osai former le projet de vous quitter, et je « ne fus pas moins grossier lorsque je vous traitai jusqu'à u présent comme mon inférieure, au lieu de vous ser- « vir comme la Mère de mon Seigneur et de mon Dieu. « Mais aussi vous savez que j'ai fait tout cela pai* igno- « rance, parce que le secret du grand Uoi ne m'avait pas « été découvert, non plus que la grandeur de votre di- « gnité, quoique je révérasse en vous d'autres dons du « Très-Haut. Oubliez. Madame, les ignorances d'une vile « créature, qui, les ayant reconnues, offre son cœur et sa « vie à votre service. Je ne me lèverai point de vos pieds « sans savoir que je suis dans vos bonnes grâces , que vous
PAKT. It, LIV. IV, CHAP. IV. 191
« m'avez pardonné mes torts et accordé votre bienveil- « lance et votre bénédiction. »
409. En entendant les humbles paroles de son époux Joseph, l'auguste Marie ressentit des impressions diverses; car, si d'un côté elle se réjouissait vivement dans le Seigneur, de voir qu'il était informé des mystères de l'iiicaniation, et qu'il les confessait et les révérait avec une si haute foi et une humilité si profonde; de l'autre, elle fut un peu affligée de la résolution qu'il avait prise de la traiter à l'avenir avec le respect et la soumission qu'il lui offrait: la plus humble des Vierges craignait de perdre par ce changement les occasions d'obéir et de s'abaisser comme servante de son époux . Notre glorieuse Souveraine fut donc attristée par l'appréhension qu'elle eut que saint Joseph, l'ayant reconnue pour Mère du Seigneur, ne cessât de la traiter en toutes choses en inférieure, comme quelqu'un qui se trouverait tout à coup dépossédé d'un bijou ou d'un trésor auquel il attachait un grand prix. Elle fit lever son époux, et se prosterna elle-même à ses pieds. 11 tâcha de l'en empêcher, mais inutilement, car elle était invincible en humilité, et dans cette humble posture, elle dit au saint : « C'est moi, mon maître et mon époux, qui dois a vous demander pardon des peines et des amertumes « que je vous ai causées; je vous supplie donc, pros- « ternée à vos pieds, d'oublier vos soucis et la tristesse « qu'ils vous ont donnée , puisque le Très-Haut a exaucé « vos désirs. »
i 10. Notre divine Reine crut devoir consoler son époux, et c'est plutôt pour cela que pour se disculper, qu'elle lui dit en continuant son discours : « Je ne pouvais, malgré « mon désir à cet égard , vous rien confier du mystère « caché que le Très- Haut a renfermé en moi, parce que « je devais, petite esclave de sa Majesté souveraine, al-
i92 t\ CITÉ MYSTIQUE.
« tendre les ordres de sa voloutc toujours sainte, juste et « parfaite. Si j'ai gardé le silence, ce n'est pas que je ces- « sassede voir en vous mon maître et mon époux. Je suis « et sera;i toujours votre fidèle servante, et je repondrai « dans toutes les circonstances à vos justes souhaits et à « vos saintes aflections. Mais ce que je vous demande du « plus intime de mon cœur, au nom du Seigneur que j'ai « dans mon sein , c'est que dans vos rapports et dans vos « manières vous conserviez le même genre qu'aupara- « vant. Le Seigneur ne m'a pas élevée à la maternité « divine pour être servie ni pour commander ici-bas, « mais pour être la servante de tous, et particulièrement « la vôtre; c'est pourquoi je vous dois obéir en tout. Voilà, « mon seigneur, mon rôlej et si vous m'en privez, vous « me priverez en même temps de ma consolation. Il est « juste que vous me le laissiez, puisque le Très-Haut l'a « ordonné de la sorte , en m'assurant vos soins et votre « protection, afin que je vive tranquille à l'ombre de (( votre nom, et qu'avec votre aide je puisse nourrir le « fruit que je porte , mon Dieu et mon Seigneur. » Par CCS paroles et par plusieurs autres pleines de la plus douce éloquence, l'auguste Marie consola et rassura son saint époux; ensuite elle se releva pour lui apprendre tout ce qu'il devait savoir. Or, comme notre divine Souveraine n'était pas seulement remplie du Saint- Esprit, mais qu'elle renfermait encore dans son sein maternel le Verl)e divin, dont le Saint-Esprit procède aussi bien que du Père, elle éclaira d'une manière merveilleuse l'intelligence de saint Joseph, qui reçut en ce moment une aboiulanlo etlusion des gniccs divines. 11 lui dit donc, le avuv tout icriouvclé et aninu" d'une nouvelle ferveur :
Ml. n Vous êtes hcnie, ma chère Dame, onlie « toute.' les femmes, heureuse et bienheureuse entre
FAUT. Il, LIV. IV, CIUP. IV. 193
« toutes les nations et toules les générations. Que le Créa- « teur du ciel et de la terre soit glorifié par des louanges « éternelles, de ce qu'd vous a regardée du plus haut de « son ti'ône royal et choisie pour sa demeure ; il a accom- « pli en vous seule les promesses qu'il a faites à nos pères « et aux prophètes. Que toutes les générations le bénissent « de ce qu'en aucune autre créature il ne s'est autant « exalté qu'en votre humilité, et de ce qu'étant le plus vil (i des hommes, il m'a choisi par sa bonté infinie pour « votre serviteur. » Ces bénédictions et ce langage furent inspirés à saint Joseph par l'Esprit divin , de môme que la réponse que fit sainte Elisabeth à la salutation de notre grande Reine; seulement la lumière et la science que le saint reçut furent d'une certaine manière plus merveilleuses , comme étant en rapport avec sa dignité et avec son ministère. L'auguste Marie, entendant les paroles de son bienheureux époux, lui répondit par le cantique du Magnificat, qu'elle répéta dans les mômes termes qu'à sainte Elisabeth (1), en y ajoutant plusieurs nouveaux versets; et pendant qu'elle les disait, elle fut tout enflammée d'un feu céleste, ravie en une très-sublime extase, et élevée de terre dans un globe resplendissant qui l'environnait; et elle y fut toute transformée , comme si elle avait déjà participé aux dons de la gloire.
412. Saint Joseph fut rempli d'admiration et d'une joie inexprimable à la vue d'un objet si divin; car il n'avait pas encore vu sa très -sainte épouse élevée à un si haut degré de gloire et d'excellence. C'est alors qu'il comprit clairemeiil , entièrement sa grandeur, parce qu'il découvrit en même temps l'intégrité et la pureté virginale delà Souveraine du ciel , cl le mystère de sa dignité ; il vit et
(1) Luc, I, 4.S.
reconnut dans son très -chaste sein rhumanité sacrée do l'Enfant-Dieu, et l'union des deux natures en la personne du Verbe; il l'adora avec une profonde humilité, le reconnut pour son véritable Rédempteur, et se consacra à son service en multipliant les actes de l'amour le plus généreux. Le Seigneur le regarda avec une grande complaisance, et le distingua entre toutes les autres créatures; car il l'accepta pour son père putatif, et lui en donna le litre; et pour qu'il pût porter dignement un nom si extraordinaire, il lui départit toute la plénitude de la science et des dons célestes que la piété chrétienne peut et doit présumer. Je ne m'arrête point à rapporter ce qui m'a été déclaré des excellences de saint Joseph, parce qu'il faudrait m'étendre au delà des bornes que m'assigne le plan de cette histoire.
413. Mais si ce fut une preuve de la magnanimité du glorieux saint Joseph, et une marque très-évidente de sa sainteté éminente , de ne pas mourir par suite de la jalousie que lui fit éprouver sa très-chère épouse, c'est encore un sujet plus digne d'admiration, de ne le voir pas sufloquer de la joie inespérée dont son àme fut inondée, au moment où toutes ses craintes furent dissipées. Dans le premier fait on découvrit sa sainteté , mais dans le second il obtint un tel surcroît de grâces et de dons du Seigneur, que si la Majesté divine ne lui eût dilaté le cœur, il onl été incapable de les recevoir et de résister à l'enivrement des consolations spirituelles. Tout son être fut renouvelé et éclairé , pour devenir digne de converser avec celle qui était Mère de Dieu aussi bien que son épouse, et pour dispenser de concert avec elle les choses qui regardaient l'incarnation et l'entrelèncment du Verbe fait homme , ainsi que je le dirai dans la suite. Or, afin qu'il fût plus apte à sa mission, et qu'il comprit mieux les obligations qu'il
PAKT. Il, av. IV, tUAP. IV. i95
avait de servir sa bienheureuse Épouse, il lui fut manifesté que tous les dons et bienfaits qu'il avait reçus de la main du Très-Haut lui avaient été départis par elle et pour elle : ceux qu'il avait obtenus afin de devenir son époux, parce que le Seigneur l'avait cboisi pour celte dignité; el ceux qu'il recevaitalors, parce qu'elle les lui avait obtenus et mérités. Il connut aussi l'incomparable prudence qui avait réglé ses rapports avec lui non -seulement quand elle l'avait servi avec une obéissance si inviolable et avec une humilité si profonde, mais lorsqu'elle l'avait consolé dans son affliction , en lui procurant la grâce et le secours du Saint-Esprit, et qu'elle avait dissimulé avec une trèsgrande discrétion tout ce qui se passait dans son âme; enfin, quand ensuite elle Vavail calmé, pacifié et animé des dispositions nécessaires pour profiter des influences de l'Esprit divin. Or, de même que noire grande Reine avail été l'instrument dont Dieu s'était servi pour sanctifier le petit Baptiste et sa mère sainte Elisabeth , de même elle fut l'organe par lequel saint Joseph reçut la plénitude de grâce avec une bien plus grande abondance. Le ti'èsheureux époux comprit tout cela, et il y répondit en trèsfidèle et très-reconnaissant serviteur.
414, Les saints évangélistes n'ont fait aucune mention de ces grands mystères ni de beaucoup d'autres qui arrivèrent à notre Reine et à son saint époux Joseph, nonseulement parce que ces deux incomparables modèles d'humilité les conservèrent toujours dans leurs cœurs sans les communiquer à personne, mais aussi parce qu'il n'était pas nécessaire d'insérer ces merveilles dans la vie do ISotre- Seigneur Jésus -Christ qu'ils ont écrite, atin que par sa foi la nouvelle Église et la loi de grâce s'affermissent; d'ailleurs la connaissance aurait pu n'en être pas utile à la gentililé au commencement de sa conversion. La Pro-
vidence, toujours admirable dans ses secrets et impénétrables jugements, se réserva de tirer de ses trésors ces choses qui sont à la fois nouvelles et ancieimes (1) , au moment marqué comme le plus propre par sa divine sagesse, lorsque, l'Église ayant déjà été fondée et la foi catholique établie, les fidèles auraient besoin de l'appui et de l'intercession de leur puissante Reine et Protectrice. Ils devaient apprendre alors par une nouvelle lumière quelle mère tendre, quelle avocate zélée ils ont en elle dans le ciel auprès de son très-saint Fils , à qui le Père a donne la puissance de juger (2), afin de recourir à elle dans leurs nécessités, comme à l'unique et sûr refuge des pécheurs. Pour savoir si l'Église est arrivée à cette triste époque, il ne faut qu'observer ses larmes et ses tribulations, puisqu'elles n'ont jamais été plus grandes qu'à présent , où ses propres enfants nourris dans son sein sont ceux qui l'affligent, la déchirent et dissipent les trésors du sang de son Époux (3) , avec plus de cruauté que ses ennemis les plus acharnés. Or à quoi songent les plus fidèles, les plus catholiques et les plus constants enfants de cette Mère désolée , quand tant de misères se font sentir, quand le sang répandu de leurs frères, et surtout le sang de notre souverain Pontife Jésus-Christ (4), profané sous divers prétextes de justice, crie vengeance jusqu'au ciel? Pourquoi gardent -ils ce silence? Comment n'iiivoquentils pas, n'appellent -ils pas à haute voix l'auguste Marie? Comment, dans leur détresse, ne font-ils pas violence à son cœur par leurs prières? On ne doit pas être surpris si le remède larde , puisque nous négligeons de le chercher et de reconnaître cette divine Souveraine pour la véritable Mère de Dieu lui-même. J'avoue que cette Cité mys-
(1) Malth., xiii, 52. — (2) Jean., v, 27. — (3) Hebr, i , 29. — (4)/6«rf., xn,24.
PAnT. Il, LIV. IV, CHAP. IV, 197
tique renferme de magnifiques mystères (l) , et que nous ne pouvons les professer que par une foi vive et constante. Ils sont tels, que la connaissance complète n'en sera accordée qu'après la résurrection générale, époque où les saints les connaîtront eu Dieu. Mais en attendant, les âmes pieuses et fidèles doivent admirer la bonté de cette très-aimable et très -amoureuse Reine, qui a bien voulu se servir d'un aussi vil instrument que moi pour leur en révéler quelques-uns; et mes faiblesses et mes lâchetés sont si grandes, qu'il n'y a que le commandement maintes fois réitéré de la Mère de la charité qui puisse encourager mes efforts.
Instruction que me donna la très-sainte Vierge.
415. Ma fille, c'est dans le désir que je vous exprime de vous voir orner votre vie sur le miroir de la mienne, et régler fidèlement toute votre conduite sur mes actions, que je vous découvre dans celte histoire non - seulement les mystères que vous rapportez , mais tant d'autres que vous ne pouvez faire connaître parce qu'ils doivent tous demeurer gravés dans le plus intime de votre cœur. Ainsi, pour m'acquitter de l'office de maîtresse , je vous renouvelle le souvenir de la leçon qui Vous doit apprendre la science de la vie éternelle. Soyez prompte à exécuter ce qui vous est ordonné, en obéissante et diligente disciple. Que l'humble empressement de mon époux Joseph, sa docilité et l'estime qu'il fit de la lumière et de la doctrine divine, vous servent désormais d'exemple. Considérez que