CHAPITRE XVII
Le salut que la Reine du ciel (11 à sainte Élisabetti , et la sanctification de Jean.
2\'6. Sainte Elisabeth avait accompli le sixième mois de sa grossesse, et le précurseur futur de Notre - Seigneur Jésus-Christ était dans la prison du sein maternel, lorsque la très-sainte Mère Marie arriva à la maison de Zacharie.
14 tA CITÉ MTSTIQL'E.
La coiidilion du petit corps de Jean était dans l'ordre naturel , et beaucoup plus parfaite que celle des autres , à cause du miracle qui accompagna la conception d'une mère stérile , et parce que Uieu le prédestinait à la plus grande sainteté qu'il y eût entre les enfants des hommes (1 ). Mais son àme était encore plongée dans les ténèbres du péché qu'elle avait contracté en Adam , de même que les autres enfants de ce premier et commun père du genre humain. Et comme, suivant la loi commune et générale, les mortels ne peuvent obtenir la lumière de k grâce qu'a- ■ près avoir joui de celle du soleil matériel, le sein maternel , à la suite du premier péché que nous contractons avec la nature, nous sert comme d'une prison ou d'un cachot, d'autant que nous sommes coupables en notre père et chef Adam (2). Notre -Seigneur Jésus -Christ voulut devancer, au prolit de son grand prophète et précurseur, l'heure de ce grand bienfait, en lui accordant par anticipation la lumière de la grâce et la justification , six mois après que sainte Elisabeth l'eut coni;u , ahii que sa sainteté fût privilégiée autant que devait l'êti'e sa mission de précurseur et de baptiste.
216. Après le premier salut que la très-pure Marie fit à sa cousine Elisabeth, elles se retirèrent toutes deux en particulier, comùie je l'ai dit à la fin du chapitre précédent. Or dans cette retraite la Mère de la grâce salua do nouveau sa parente (3) , et lui dit : Dieu vous garde , ma très - chère cousine ! et sa divine lumière vous communique la grâce et la vie. A ces paroles de la très -sainte Vierge, Khsabelh fut remplie du Saint- Esprit [\) , et son intérieur fut tellement illuminé quelle connut dans un instant de très -hauts mystères et de très- profonds secrets. Ces effets
(i)Maith., XI, 11. — (2) Rom., v, 12. — (3) Luc, l, 40. — (K)Hrid., 4i.
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et ceux que reufant ressentit en inême temps dans le sein de sa mère, résultèrent de la présence du Verbe incarné dans celui de Marie , où , se servant de la voix de sa trèssainte Mère comme d'un instrument, il commença d'user de la puissance que le Père éternel lui donna pour sauver et justifier les âmes, en qualité de leur restaurateur (1). Mais comme il exerçait cette puissance en tant qu'homme , ce petit corps adorable, quoiqu'il ne fût conçu que depuis huit jours (chose merveilleuse), ne laissa pas que de se mettre, dans ce même sein virginal, en une posture humble pour prier le Père éternel ; par cette prière il demanda la justilication de son précurseur futur, et la bienheureuse Trinité la lui accorda.
217. Saint Jean, qui était dans le sein de sa mère, fut le troisième pour lequel notre Rédempteur pria particulièrement, étant lui-même dans celui de Marie : car celleci fut la première pour qui il rendit grâces et adressa à son Père diverses demandes et prières; saint Joseph, en qualité de son époux, obtint le second rang dans les prières que fit le Verbe incarné , ainsi que nous l'avons dit au chapitre douzième ; et le précurseur eut le troisième dans l'intercession spéciale qu'il olTrit en faveur de personnes déterminées et nominativement désignées. Le bonheur et le privilège de saint Jean furent si grands, que Notre- Seigneur Jésus-Christ présenta au Père éternel ses mérites , la passion et la mort qu'il venait souffrir pour les hommes, et en vertu desquels il demanda la sanctification de cette âme, il nomma et signala l'enfant qui devait naître saint pour être son précurseur, pour rendre témoignage de sa venue au monde (2), et pour disposer le cœur de son peuple à le connaître et à le recevoir (3) ; il sollicita en faveur de
(1) Matth., IX, 6. — (2) Joan., i, 7. — (3) Luc, i , 17.
cet élu toutes les grâces , tous les dons , toutes les faveurs convenables et proportionnées à. la sublimité de son ministère, et le Père accorda tout ce que lui demanda son Fils unique incarné.
218. Cela eut lieu avant le salut et les paroles de la très- sainte Vierge. Et au moment où la divine Souveraine prononça la formule que nous avons rapportée , le Très- Haut regarda l'enfant dans le sein de sainte Elisabeth , lui donna le plus parfait usage de la raison , et l'éclaira par des secours extraordinaires de la divine lumière, afin qu'il se préparât à sa mission eu connaissant le bienfait qu'il recevait. Par cette disposition , il fut délivré du péché originel, sanctifié, constitué fils adoplif du Seigneur et rempli du Saint-Esprit, avec une grâce très - abondante et une plénitude de dons et de vertus , de sorte que toutes ses facultés furent sanctifiées, dociles et soumises à la raison. Ainsi s'accomplit ce que l'ange saint Gabriel avait dit à Zacharie, savoir que son fils serait rempli du Saint-Esprit jusque dans le ventre de sa mère (1). Au même instant l'heureux enfant vit, du lieu où il était, le Verbe incarne, le sein maternel lui servant comme d'un verre fort clair, et celui de l'auguste Marie, d'un très -pur cristal; et, se mettant à genoux, il y adora son Créateur et son Rédempteur. Ce fut là le. tressaillement de joie que sainte Elisabeth sentit et remarqua en son enfant et dans son sein (2). Le petit Jean reconnut par beaucoup d'autres actes pieux le bienfait dont il était l'objet; il exerça toutes les vertus qui se rattachent à la foi , à l'espérance, à la charité, au culte, à la gratitude, à la compassion, à la dévotion, et les autres vertus qu'il pouvait pratiquer dans cet état. Il commença dès lors à mériter et à croître en sainteté, sans
0; Luc, I, ^.^. — ^2)Mirf.,44
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en déchoir jamais, et sans cesser d'agir avec toute la force de la grâce.
219. Sainte Elisabeth connut au même moment le mystère de l'incarnation, la sanctification de son fils, la fin et les mystères de cette merveille inouïe. Elle connut aussi la pureté virginale et la dignité suprême de l'auguste Marie. En cette occasion, la bienheureuse Reine , profondément absorbée dans la vision de ces mystères et de la Divinité qui opérait en son très - saint Fils , fut toute divinisée et remplie de la lumière des dons auxquels elle participait. Sainte Elisabeth la vit dans cette majesté; elle vit aussi conmie à travers la glace la plus transparente le Verbe fait chair dans le sein virginal, comme dans une couche d'un cristal ardent et animé. L'instrument efficace de tous ces prodiges fut la voix de la très-pure Marie, aussi forte et aussi puissante que douce aux oreilles du Très- Haut; toute cette vertu émanait en quelque sorte de celle qu'eurent ces puissantes paroles : Fiat mihi seiwidùm verbum tuum (1), par lesquelles elle attira le Verbe éternel du sein du Père dans son entendement et dans ses entrailles sacrées.
220. Sainte Elisabeth, ravie en admiration par les choses qu'elle ressentait et discernait en des mystères si divins, fut toute transportée d'une joie spirituelle du Saint- Esprit, et à la vue de tout ce qu'elle découvrait en la Reine de l'univers, elle exhala ses sentiments en s'écriant à haute voix, suivant le récit de saint Luc : « Vous êtes « bénie entre les femmes , et le fruit de votre ventre est « béni. Et d'oîi me vient ce bonheur, que la Mère de mon « Seigneur me visite? Car à peine ai -je entendu votre a voix , quand vous m'avez saluée , que mon enfant a tres-
(1) Luc, 1,38.
t$ LA CITÉ MYSTIQUE.
« sailli de joie dans mon sein. Vous êtes bienheureuse M d'avoir cru , car les choses que le Seigneur vous a dites « seront accomplies (1). » Sainte Elisabeth renferma dans ces paroles prophétiques de grandes prérogatives de l'auguste Marie , voyant à la lumière divine ce que le bras du Tout-Puissant avait opéré en elle, ce qu'il y opérait alors, et ce qu'il allait y opérer par la suite. En entendant ces pai'oles , le petit Jean connut et comprit tout cela dans le sein de sa mère , qui , tout éclairée à l'occasion de sa sanctification, glorilia pour elle-même et pour son fils, comme l'instrument de leur commun bonheur, cette très -pure Marie, qu'il ne pouvait encore, lui, ni bénir ni louer par sa propre bouche, dans l'état où il se trouvait.
221. A ce discours de sainte Elisabeth, qui élevait si haut notre grande Reine , la Maîtresse de la sagesse et de l'humilité répondit en renvoyant toutes ses louanges à l'auteur même de ces merveilles, et de la voix la plus douce et la plus mélodieuse elle entonna le cantique du Magnificat , que nous répète saint Luc : « Mon àme glo- « rifîe le Seigneur ; et mon esprit se réjouit en Dieu mon « Sauveur, de ce qu'il a regarde la bassesse de sa servante, M car désormais je serai appelée bienheureuse dans la « durée de tous les siècles. Parce que le Tout-Puissant a « fait en moi de grandes choses, et son nom est saint. Sa « miséricorde s'étend de génération en génération sur « ceux qui le craignent. Il a déployé la puissance de son « bras; il a dissipé les desseins que les hommes superbes (1 formaient dans leur cœur. 11 a renvcreé les puissants de « leurs trônes, et il a élevé les humbles. 11 a comblé de « biens ceux qui étaient pressés de la faim, et a réduit à « la disette ceux qui vivaient dans l'abondance. Il a pris
(l) Luc, 1,42-45.
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« SOUS sa protection Israël son serviteur, se souvenant de « sa miséricorde , qu'il avait promise à nos pères, à Abra- 0 ham et à sa postérité pour jamais (1). »
222. Comme sainte Elisabeth fut la première qui entendit ce doux cantique de la bouche de la très-pure Marie, elle fut aussi la piemière qui l'approfondit et qui le commenta par l'intelligence infuse qu'elle en avait reçue. Elle y découvrit plusieurs des grands mystères qu'y avait renfermés en si peu de paroles celle qui l'avait composé. L'esprit de l'augusle Marie glorilia le Seigneur pour l'excellence de son être infini (2) ; elle lui rapporta et lui donna toute la gloire et toute la louange , connue au principe et à la fin de toutes ses œuvres (."3), comprenant et confessant que la créature ne se doit glorifier et réjouir qu'en Dieu seul , puisque lui seul est tout son bien et toute sa félicité (4). Elle proclama aussi l'équité et la magnificence du Très-Haut dans les soins qu'il prenait des humbles (3) , en leur communiquant avec largesse son amour et son esprit divin; et combien il était juste que les mortels vissent , connussent et considérassent que ce fut par l'humilité qu'elle mérita que toutes les nations l'appelassent bienheureuse , et que par cette vertu tous les humbles mériteront à leur tour le même bonheur, chacun selon son degré. En un mot elle manifesta de même toutes les miséricordes et tous les bienfaits que lui accorda le Tout- Puissant, et toutes les faveurs qu'elle obtenait de son saint et admirable nom ((>), les appelant de grandes choses, parce qu'il n'aurait su y en avoir de petites , avec une capacité et des dispositions aussi immenses que celles de cette auguste Renie.
(1) Luc, 1,47-57. — (2) /Wrf., O. — (3) I Tim., i, 17; Apec, 1,8. — {4)11 Cor.,x, 17, 18. — (5) Ps. cxxxvii,6. — (6) Luc, l, 49.
29 LA CITK MYSTIQUE.
223. Comme les miséricordes du Très -Haut débordèrent de la plénitude de la bienheureuse Marie sur tout le genre humain, comme elle est la porte du ciel par où elles sortirent et sortent toutes, par où nous devons tous entrer dans la participation de la Divinité, elle confessa que la miséricorde du Seigneur s'étendra par elle sur toutes les générations, pour se communiquer à ceux qui le craignent (1). Or, de même que ses miséricordes intinies élèvent les humbles et cherchent ceux qui le craignent, de même le bras puissant de la justice dissipe et détruit les superbes (2), et tous les vains projets qu'ils forment dans leur cœur, les renversant de leur trône pour y placer les pauvres et les humbles (3). Cette justice du Seigneur fit sentir avec beaucoup de gloire ses premiers et prodigieux effets à Lucifer, le chef des superbes, et à ses adhérents, lorsque le puissant bias du Très-Haut les dissipa et les abattit (car ils se précipitèrent d'eux-mêmes) de ce rang élevé quant à l'ordre de la nature et quant à l'ordre de la grâce qu'ils occupaient primitivement dans le plan divin , et dans les desseins de l'amour infini qui veut que tous soient sauvés (4). Ils se précipitèrent par leur orgueil avec lequel ils avaient tenté de monter là où ils ne pouvaient ni ne devaient parvenir (5); par cet orgueil ils tombèrent sous le poids des justes et impénétrables jugements du Seigneur, qui dissipèrent et abattirent l'ange superbe et tous ses partisans ; et les humbles furent mis en leur place par l'intermédiaire de la très-sainte Vierge et Mère, qui est la dépositaire des anciennes miséricordes.
224. C'est pour cette même raison que l'auguste Marie dit et confesse que Dieu a enrichi les pauvres (6), en les comblant de l'abondance de ses trésors de grâce et de
(1) Luc, I, 51. — (2) Ibid., — (3) Ibid., 52. — (4) I Tim.. II, 4. - (5) Isa,, XIV, f3. — (ti)Liic.,i,5:t.
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gloire; el que quant aux riches de leur propre estime, aux hommes enflés d'une présomptueuse arrogance, à ceux dont l'àme n'aspire qu'à se gorger des faux biens dans lesquels le monde fait consister l'opulence et la félicité, le Très-Haut a renvoyé et renvoie toujours ceux-là vides de la vérité, qui ne peut entrer dans des cœurs qu'occupe tout entiers la vanité. Se souvenant de sa miséricorde (1), il a pris sous sa protection Israël, son serviteur et son enfant, pour lui enseigner où est la prudence, où est la vérité, où est l'entendement, oîi sont la longue vie et la nourriture, où sont la lumière des yeux et la paix. Il lui enseigna le chemin de la prudence et les voies cachées de la sagesse et de la discipline, que n'ont point su découvrir les princes des nations, et qu'ont ignorés les puissants qui dominent sur les animaux de la terre, qui prennent leur plaisir avec les oiseaux du ciel, et qui amassent des trésors d'or et d'argent, non plus que les enfants d'Agar et les habitants de ïheman, qui sont les sages, les prudents et les superbes de ce monde (2). Le Très-Haut communique celte sagesse à ceux qui sont enfants de lumière et d'Abraham par la foi, par l'espérance et par l'obéissance (3), suivant la promesse qu'il a faite et à lui et à sa postérité spirituelle (4) , par le béni et heureux fruit du ventre virginal de la trèspure Marie.
22o. Sainte Elisabeth pénétra ces mystères cachés en entendant les paroles de la Reine des créatures, et nonseulement ce que Je puis exprimer de ce que cette heureuse femme y découvrit, mais plusieurs autres grands secrets qui dépassent mon intelligence; je ne veux pas non plus m'étendre sur ce qui m'en a été révélé, parce que je serais trop diffuse dans ce discoui*s. Mais les deux saintes
(1) Luc, r, j4. — (2) Baruch., m , 14, Ui, 17, 18, 20, 23, 24, 37. — (3) Gai., III , 7. — (4) Ijic, i , 55.
9S t.A CtTÉ MTSTIQfE.
et prudentes cousines Marie et Elisabeth me rappelèrent, dans les doux et divins entretiens qu'elles eurent, ces deux séraphins qu'Isaie vit autour du trône du Très-Haut, chantant alternativement ce cantique sublime et toujours nouveau, Saint, saint, etc., et ayant chacun six ailes, deux dont ils voilaient leur face, deux dont ils cachaient leurs pieds, et deux autres dont ils volaient (1). 11 est sûr que l'ardent amour de ces très-saintes femmes surpassait celui de tous les séraphins, puisque la seule Marie aimait beaucoup plus qu'eux tous ensemble. Elles s'enflammaient dans ce divin embrasement, étendant les ailes de leur cœur pour se le découvrir mutuellement, et pour s'élever à la plus haute intelligence des mystères du Très-Haut. Elles voilaient leur face par deux autres ailes d'une rare sagesse, parce qu'elles résolurent toutes deux de garder toute leur vie le secret du grand Roi (2), et aussi parce qu'elles assujettirent leur raison à une foi soumise, exempte d'orgueil et de curiosité. Elles voilèrent les pieds du Seigneur aussi bien que les leurs par des ailes séraphiques, en s'humiliant et s' anéantissant dans la plus basse opinion d'elles-mêmes à la vue d'une si grande Majesté. Puisque, d'ailleurs, la très-pure Marie renfermait le souverain Seigneur dans son sein virginal, on peut dire avec raison et avec vérité qu'elle voilait le trône où le Seigneur résidait.
220. Quand l'heure arriva pour les deux saintes parentes de sortir de leur retraite, sainte Elisabeth s'offrit elle-même comme esclave à la Reine du ciel ; elle mil toute sa famille à son service et toute sa maison à sa disposition ; elle la pria d'accepter pour son oratoire une chambre où elle-même avait l'habitude de vaquer à l'oraison, comme le lieu le plus tranquille et le plus propre aux pieux exer-
(1) Isa., IV, :« rt4. —(2) Tob., Xll, 7.
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cices. La divine Souveraine l'accepta avec d'humbles renierciments, et se proposa de s'en servir pour s'y recueillir et pour î prendre son repos; et dès lors personne n'y entra que les deux saintes cousines. Notre aimable Reine s'ofTrit à son tour de servir et d'assister sainte Elisabeth comme sa servante, lui disant que c'était un des principaux motifs de la visite qu'elle lui faisait. Oh ! quelle amitié si douce, si sincère et si étroite, resserrée par le plus fort lien de l'amour divin ! Je vois que le Seigneur est admirable, de découvrir le grand mystère de son incarnation à trois femmes plutôt qu'à aucun membre du genre humain : la première fut sainte Anne, ainsi que nous l'avons dit en son lieu; la seconde fut sa Fille et la Mère du Verbe, la très-pure Marie; la troisième fut sainte Elisabeth et son fils avec elle ; mais on ne le prend pas pour une autre personne, parce qu'il était alors dans le sein de sa mère; d'où l'on peut inférer que ce qui semble folie en Dieu surpasse toute la sagesse des hommes, comme le dit saint Paul (1).
227. Notre divine Reine et sa cousine Elisabeth quittèrent leur retraite à l'entrée de la nuit, après y avoir demeuré un assez long temps. La très-sainte Vierge vit Zacharie qui était devenu muet; elle lui demanda sa bénédiction en qualité de prêtre du Seigneur, et le saint la lui donna. Mais quoiqu'elle ne pût le voir dans cet état sans ressentir une atVectueuse pitié, comme elle savait le mystère que cette affliction renfermait, elle ne s'empressa pas de lui procurer le remède et se contenta de prier pour lui. Sainte Elisabeth, qui connaissait le bonheur du très-chaste époux Joseph (que lui-même ignorait), le traita avec beaucoup d'estime et de vénération, et le combla des plus
(1) I Cor., 1,25.
tendres prévenances. Après avoir passé trois jours dans la maison de Zacharie , le saint demanda à sa divine épouse la permission de s'en retourner à Nazareth, la laissant auprès de sainte Elisabeth, afin qu'elle l'assistât dans ses couches. 11 prit congé avec promesse de revenir chercher notre aimable Souveraine quand elle le ferait avertir. Sainte Elisabeth lui offrit quelques présents , le priant de les accepter et de les emporter; mais l'homme de Dieu ne consentit , sur ses vives instances, qu'à en recevoir une très-petite partie, parce qu'il n'était pas seulement amateur de la pauvreté, mais qu'il avait aussi un cœur magnanime et généreux. Ensuite il reprit le chemin do Nazareth avec la petite monture qu'il avait empruntée. Rentré dans sa maison , il y fut servi , dans l'absence de son épouse, par une de ses parentes et voisines qui se chargeait de leur porter les choses nécessaires du dehors , lorsque la bienheureuse Marie s'y trouvait.
Instruction que me donna la divine Reine.
228. Ma fille, afin que votre cœur soit de plus en plu.s embrasé de la flamme du désir continuel d'acquérir la grâce et l'amitié de Dieu, je souhaite fort que vous connaissiez la grande dignité, l'excellence et la félicité de l'àine qui parvient à en être embellie; mais cette beauté est si ravissante et d'un si haut prix, que toutes mes explications ne suffiront point pour vous en donner une juste idée, et il vous sera encore moins possible de l'exprimer par vos paroles. Contemplez le Seigneur, et regardez-le à la divine lumière dont il vous éclaire; elle vous fera voir qu'il lui esl bien pins glorieux de juslili»M' une seule niue
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que U'avoir créé tous les globes du ciel et de la terre avec cette suprême perfection naturelle qu'ils présentent. Que si les créatures connaissent la grandeur et la puissance de Dieu par ces merveilles (i), dont elles n'aperçoivent la plupart que par leurs sens corporels , que diraient-elles , que penseraient-elles, si elles voyaient des yeux de l'àme les charmes inefl'ables que la gnko répand sur tant de créatures capables de la recevoir?
229. Ce ne sont point des mots, ce ne sont point des phrases qui peuvent faire comprendre ce que sont ces communications du Seigneur, cette participation aux perfections divines, dont fait jouir la grâce sanctifiante : on en dit bien peu de chose en l'appelant plus pure et plus blanche que la neige , plus brillante que le soleil , plus précieuse que l'or et les pierreries, plus douce, plus aimable, plus délectable que les dons les plus riches, que les caresses les plus délicieuses; plus belle enûn que tout ce que les créatures peuvent rôver dans leurs désirs. Considérez aussi , ma fille , la laideur du péché , atin que vous puissiez arrivera une plus grande connaissance de la grâce par son contraire : car les ténèbres, la corruption, les choses les plus horribles et les plus monstrueuses n'en sauraient figurer la diirormité et l'infection. Les martyrs et les saints l'ont bien compris, puisque, pour acquérir et conserver celte beauté , et pour ne pas tomber dans cet abîme de malheur, ils n'ont appréhendé ni les prisons, ni les ignominies, ni le feu, ni les bêles féroces, ni les rasoirs, ni les tourments, ni la longueur des peines et des douleurs, ni la mort même (2). Tout cela ne vaut et ne pèse que très-peu de chose; tout cela doit se compter pour rien, s'il s'agit de s'élever d'un seul degré sur l'échelle de la
(1) Rom., 1,20. — (2)Hebr.,xi,36el37.
grâce. Et ce degré , et successivement beaucoup d'autres degrés peuvent être francliis par une ànie, fût-elle la plus rabaissée par le monde. Voilà ce qu'ignorent les hommes qui n'estiment et ne convoitent que la beauté passagère et trompeuse des créatures, et auxquels les objets qui en sont dépourvus paraissent vils et méprisables.
230. Par tout ce que je viens de dire, vous apprécierez jusqu'à un certain point le bienfait que le Verbe incarné fit à son précurseur dans le sein de sa mère. Lui-même l'apprécia, et c'est pourquoi il y tressaillit de la joie la plus vive. Vous saurez aussi ce que vous devez faire, et ce que vous devez souffrir pour acquérir et conserver ce bonheui-, et pour ne point ternir une si grande beauté par le moindre péché, pour ne point en retarder le développement par la plus légère imperfection. Je veux qu'en imitant ma conduite dans la visite que je rendis à ma cousine Elisabeth , vous n'acceptiez ni ne recherchiez aucune amitié humaine, et que, parmi les créatures, vous ne fréquentiez que celles avec qui vous pouvez et devez parler des œuvres et des mystères du Très-Haut, et qui peuvent vous enseigner le véritable chemin de son bon plaisir. Kl quelque grands que soient vos embarras et vos occupations, qu'ils ne vous fassent jamais négliger les exercices spirituels et les règlements de la vie parfaite; car on doit les observer et les suivre non-seulement dans la tranquillité, mais encore dans les contradictions, dans les difficultés ol dans les occupations les plus pénibles, d'autant plus que la nature iinp.urailc se relâche à la moindre o(U'asion.