PART. H, LIV. IV, CHAP. XII
si ineffables et si dignes de nos réflexions et de notre souvenir, que nous ne saurions nier que nous ne nous rendions coupables d'une faute grossière en les oubliant, et que nous ne soyons bien ennemis de nous-mêmes en nous privant des merveilleux effets que la mémoire seule en fait éprouver aux enfants fidèles et reconnaissants.
508. La connaissance que j'ai reçue de la vénération avec laquelle la sainte Vierge, saint Joseph et les esprits angéliques traitaient l' Enfant-Dieu, me permettrait d'allonger beaucoup ce discours. Tout en m'en abstenant, je veux confesser que je me trouve au milieu de cette lumière toute troublée, toute confuse, à la pensée du peu de respect avec lequel j'ai osé traiter avec Dieu jusqu'à présent, et à la vue du grand nombre de péchés qu'il m'a été montré que j'ai commis sur ce point. Tous les anges qui accompagnaient notre auguste Reine restèrent visibles sous des formes humaines pour l'aider dans sa besogne, dès la nativité jusqu'au moment où elle se rendit en Egypte avec l'Enfant, comme je le dirai dans la suite. Le soin que l'humble et amoureuse Mère prenait de son adorable Fils était si continuel, qu'il fallait qu'elle eût besoin de prendre quelque nourriture pour qu'elle le remît soit entre les bras de saint Joseph , soit entre ceux des princes saint Michel et saint Gabriel; car ces deux archanges la prièrent de le leur confier pendant qu'ils mangeraient ou que le saint travaillerait. Alors donc ils le laissaient entre les mains des anges, afin que s'accomplît d'une manière admirable cette parole de David : Ils vous porteront dans leurs mains (1), etc. Pour garder son très-saint Fils, la très-diligente Mère ne dormait point avant qu'il lui dît de dormir et de reposer. A cet effet, le Seigneur lui procura en
(t) Ps. xc, 12.
récompense de ses soins une espèce de sommeil particulier et plus miraculeux que celui qu'elle avait eu jusqu'alors, quand elle dormait et qu'en môme temps son cœur veillait (1), de sorte qu'elle n'interrompait point ses intelligences et ses contemplations divines. Mais dès ce jour-là le Seigneur lui donna un sommeil plus merveilleux; car, tout en lui donnant le temps nécessaire, notre grande Souveraine conservait, même endormie, assez de force pour soutenir l'Enfant comme si elle eût veillé; elle le regardait avec l'esprit comme si elle l'eût vu des yeux du corps, et connaissait intellectuellement tout ce qu'elle et l'Enfant faisaient extérieurement. Ce prodige réalisait ce qui est dit dans les Cantiques, au nom de la Vierge-Mère : Je dors, et mon cœur veille (2).
509. llnem'est pas possible d'exprimer par mes faibles paroles les hymnes de louange et de gloire qu'adressait au divin Enfant la Reine du ciel, accompagnée des anges et de son époux Joseph. On pourrait faire plusieurs chapitres sur ce seul article ; mais la connaissance en est réservée comme un sujet particulier de joie aux élus. Le très-fidèle époux fut à cet égard singulièrement heureux et privilégié parmi les mortels, car bien souvent il les entendait. Outre cette faveur, il en obtenait une autre extrêmement consolante et précieuse pour son àme; c'était sa très-prudente épouse qui la lui faisait, lorsque, lui parlant de l'Enfant, elle l'appelait maintes fois notre Fils (3), non qu'il fût lils naturel de Joseph, lui qui n'était Fils que du Père éternel et de sa seule Mère Vierge, mais parce qu'il était réputé tel dans la créance des hommes. Celte faveur causait au saint une joie inexprimable, et c'est pour cela que notre divine Souveraine son épouse la lui renouvelait souvent.
(1) Gant., v, 2. — (2) Ibid. — (3) Luc, n, 48.
PART. Il, LIV. IV, CH\P. XII. 293
Instruction que me donna la Maîtresse de l'univers.
510. Ma fille, je vous vois dans une sainte jalousie du bonheur que j'avais, ainsi que mon époux, d'agir constamment en la compagnie de mon très-saint Fils, parce que nous l'avions sous les yeux, comme vous désireriez l'avoir, si c'était possible. Je veux vous consoler et diriger votre affection en ce que vous devez et pouvez opérer selon votre état, pour obtenir dans une certaine mesure la félicité que vous considérez en nous avec admiration et ravissement. Or réfléchissez, ma très-chère fille, à ce que vous avez pu suftisamment connaître des différentes voies dont Dieu se sert pour conduire dans son Église les âmes qu'il aime et qu'il cherche avec une affection paternelle. Vous avez pu acquérir cette science par l'expérience de tant d'inspirations et de lumières particulières que vous avez reçues, en trouvant toujours aux portes de votre cœur (1) le Seigneur, qui vous appelait et attendait depuis si longtemps, qui vous attirait à lui pai' des faveurs réitérées et par les plus sublimes leçons, afin de vous instruire et de vous persuader que sa bonté vous a destinée et choisie pour les rapports intimes et les communications de son amour (2), et afin que vous vous etforciez de parvenir à la grande pureté que cette vocation requiert.
.^U. Vous n'ignorez pas non plus, puisque la foi vous l'enseigne, que Dieu ne soit en tout heu, par présence, par essence et par puissance (3) , et que toutes vos pensées, tous vos désirs et tous vos gémissements ne lui soient dé-
(1) Sap., VI, 15; Apoc, ni, 20. — (2) Coloss., m, 14. — (3) Act., xvn, 27 ; Ps. cxxxviiii, 7 ; .lerem., xiui, 24.
couverts, sans qu'il y en ait aucun qui lui puisse être caché (1). Or, si^ convaincue de cette vérité, vous travaillez en fidèle servante à conserver la grâce que vous recevez par le moyen des sacrements et par d'autres canaux que la divine Providence a établis, le Seigneur sera encore avec vous d'une autre manière par une assistance spéciale; et ainsi il vous aimera et caressera comme son épouse bienaimée (2). Sachant et comprenant tout cela, dites -moi donc maintenant ce qu'il vous reste à envier, à souhaiter, puisque vous atteignez, vous possédez l'objet de vos plus ardents désirs? Ce qu'il vous reste et ce que je demande de vous , c'est que vous tâchiez , avec une sainte émulation, d'imiter la conversation et de reproduire les qualités des anges et la pureté de mon époux, et enfin de modeler, autant que possible , votre vie sur la mienne , afin que vous deveniez la digne demeure du Très -Haut (3). Vous devez faire tous vos efibrts pour vous conformer à ces instructions et y apporter cette même vivacité de désirs avec laquelle vous auriez voulu vous trouver à même de voir et d'adorer mon très- saint Fils lors de sa naissance : car si vous m'imitez, vous pouvez être certaine que je serai votre maîtresse et votre protectrice, et que vous aurez le Seigneur en votre àme par une possession assurée. Dans cette certitude vous lui pouvez parler, prendre vos délices avec lui et l'embrasser comme s'il était près de vous, puisqu'il a revêtu la chair humaine et s'est fait enfant pour communiquer ses délices aux âmes pures et saintes. Toutefois , vous devez toujours dans l'enfant considérer le parfait Homme-Dieu, afin que vos caresses soient accompagnées d'un profond respect et votre amour d'une sainte crainte; car, quoiqu'il daigne agréer l'amour par sa
(1) Ps. xixvii, 10. — (2) Joan., XIV, 23. —(3)1 Cor ,iii, 17.
PART. Il, LIV. IV, CIUP. XIII. 295
bonté infinie el par sa grande miséricorde , le respect ne lui en est pas moins dû.
512. 11 faut que vous persévériez dans ce commerce du Seigneur sans aucun intervalle de tiédeur qui puisse le dégoûter, parce que votre occupation légitime et continuelle doit consister en l'amour et en la louange de son Être infini. Je veux que vous ne preniez tout le reste qu'en passant , de sorte que les choses visibles et terrestres puissent à peine vous toucher et vous arrêter un instant. C'est à cette hauteur que vous devez élever votre vol, n'aspirant réellement à aucune chose créée en dehoiï du souverain et véritable bien que vous cherchez. Vous n'avez qu'à m'imiter, qu'à vivre pour Dieu , tout le reste ne doit vous rien être , pas plus que vous pour tout le reste. Quant aux dons et aux biens que vous recevez , je veux que vous les dispensiez et communiquiez à votre prochain suivant l'ordre de la charité parfaite que le détachement augmente de plus en plus, loin de la diminuer (1). Ici pourtant il y a lieu de garder une juste mesure, selon votre condition et votre état, ainsi que je vous l'ai enseigné et expliqué en d'autres occasions.