‹ La cité mystique de DieuChapitre 82 sur 122 · PAKT. 11, LIV. IV, CHAP. XXI · texte numérisé non relu

PAKT. 11, LIV. IV, CHAP. XXI

porté dans les dix premiers chapitres de cette seconde partie, et en mémoire des neuf mois qu'elle l'avait porté dans son sein virginal. C'est pourquoi elle souhaitait de faire cette neuvaine avec son Enfant- Dieu, et de le présenter autant de fois au Père éternel, comme une offrande agréable pour de très -hautes fins qu'elle se proposait. Us commencèrent la neuvaine en se rendant chaque jour au Temple avant l'heure de tierce, et ils y restaient en prière jusqu'au soir, choisissant avec l'Enfant Jésus le lieu le plus bas; de sorte qu'ils se montrèrent dignes d'entendre ces honorables paroles, que le maître du festin adressait à l'humble convié dans l'Évangile, quand il lui dit : Mon ami, montez plus haut (1). C'est ce que mérita notre trèshumble Reine , et ce que pratiqua à son endroit le Père éternel , devant qui elle répandait son âme (2) . Or, étant en prière dans un de ces neuf jours, elle lui dit :

607. « Suprême Roi, Seigneur et Créateur de tout ce « qui a l'être, voici la cendre et la vile poussière que « votre seule bonté ineffable a élevée à la grâce , qu'elle « ne savait ni ne pouvait mériter. Je me sens. Seigneur, u irrésistiblement poussée à la reconnaissance par le tor- « rent impétueux de vos bienfaits. Mais quel digne retour a pourra vous rendre celle qui, n'étant qu'un pur néant, « a reçu de votre très-libérale bonté l'être et la vie , et de « plus , tant de favorables elléts de votre niiséricorde ? Que « peut faire pour le service de votre Divinité infinie, celle (i qui est une créature faible et bornée? J'ai reçu, et je « reçois de votre main, mon âme, mon être et mespuistt sauces; et maintes fois je vous les ai offerts, je les ai « consacrés à votre gloire. Je me reconnais voti'e débitt trice non - seulement à raison de ce que vous m'avez

(1) Luc, xiv, 40. —(2) Ps. CXLI, 2.

38 i LA CITÉ MYSTIQUE.

« donné , mais surtout à raison de l'amour avec lequel « vous me l'avez donné, et parce que votre pouvoir infini « m'a préservée entre toutes les créatures de la souillure « du péché, et m'a choisie, moi fille d'Adam, et vil com- « posé de matière terrestre , pour revêtir de la forme hu- « maine votre Fils unique, pour le porter dans mon sein « et le nourrir de mon lait. Je proclame , Seigneur, cette « ineffable bonté, et dans ma reconnaissance , mon cœur « et ma vie s'épuisent en affections de votre divin amour; « car je n'ai rien à vous donner pour tout ce que votre bras « tout-puissant a fait en faveur de votre servante. Mais « que dis-je? Une pensée me ranime, et mon cœur se « réjouit de ce qu'il a de quoi vous offrir, et que le don « qu'il peut vous faire est en substance avec vous une « même chose (1) ; égal en la majesté, dans les perfec- « lions et dans les attributs; la génération de votre enten- « dément; l'image de votre être (2), la plénitude de vos « complaisances, votre Fils unique et bien-aimé (3). C'est, « Père éternel, le présent que je vous offre, l'hostie qui; « je vous apporte , sûre que vous l'agréerez. Comme vous « me l'avez donné Dieu, je vous le rends Dieu et homme. « Je n'ai. Seigneur, et les créatures n'auront jamais rien « d'autre à vous donner, et même votre Majesté ne sau- « rait leur demander un don plus précieux ; il est si grand, « qu'il suffit pour le retour de ce que j'ai reçu. Je l'offre « en son nom et au mien à votre suprême grandeur. Or, tt puisqu'étant Mère de votre Fils unique , lui ayant donné u la chair humaine, je l'ai fait frère des mortels , et qu'il « a bien voulu venir pour ôtrc leur Rédempteur et leur « .Maître, je dois intercéder pour eux, défendre leur cause « et solliciter leur salut. Ainsi donc , Père de mon très-

(1) Joan., r, 1. — (2)Colos8.,i, 15. — (3) Malth., xvn , 5.

P.VIIT. Il, I.IV. IV, CHAP. XXI. 385

a saint Fils, Dieu de luiscricoide, je vous l'offre de tout a mon cœur, et je vous prie avec lui et par lui de par- « donner aux péclieurs, de répandre sur le genre humain « vos anciennes miséricordes . et de faire éclater vos mer- « veilles d'une manière toute nouvelle (1). Voilà le lion « de Juda qui est devenu agneau (2) , pour ôter les péchés « du monde. Voilà le trésor de votre Divinité. »

608. La Mère de miséricorde tit ces prières, et plusieui-s autres semblables, dans les premiers jours de la neuvaine qu'elle commença dans le Temple. Le Père éternel répondit à toutes, les acceptant avec l'offrande de son Fils unique comme un sacrifice agréable; il s'éprit de nouveau de la pureté de sa Fille, de son unique et élue, et regarda sa saint(ïté avec complaisance. Et pour exaucer ses prières, le Roi des rois lui accorda de nouveaux privilèges, et lui promit qu'elle obtiendrait tout ce qu'elle demanderait pour ses dévots , tant que le monde durerait; que si même les grands pécheurs se prévalaient de son intercession, ils trouveraient leur salut, et qu'elle serait la coopératrice de son très-saint Fils et Maîtresse dans la loi évangélique, surtout après son ascension, temps auquel notre Reine deviendrait la prolectrice de la nouvelle Église, et l'instrument dont la puissance divine se servirait pour y exécuter ses desseins, comme je le dirai dans la troisième partie de cette histoire. Tandis que la bienheureuse Mère s'adonnait à cette sublime oraison, le Très-Haut lui départit plusieurs autres bienfaits, et lui communiqua de si grands mystères, que je ne saurais trouver des termes pour les exprimer.

009. Elle atteignit en y persévérant le cinquième jour, qui suivit la présentation et la purification, et où, pen-

(1) Eccli., xxïvi, 6. — (2) Apoc, v, 5; Joan., I, 29.

dant qu'elle était dans le Temple avec son Enfant-Dieu entre les bras, la Divinité lui fut manifestée; et quoique ce ne fût point intuitivement, elle ne laissa pas d'être toute ravie et remplie du Saint-Esprit. 11 est vrai qu'elle l'était déjà; mais comme Dieu est infini en son pouvoir et en ses trésors, il ne donne jamais tant qu'il ne lui reste de quoi donner davantage aux simples créatures. Dans cette vision abstractive, le Seigneur voulut préparer de nouveau son incomparable Épouse aux afflictions et aux peines qui l'attendaient. Et pour l'animer et la fortifier, il lui dit : « Mon Épouse et ma Colombe, vos intentions « et vos désirs sont agréables à mes yeux , et je les ac- « cueille toujours avec complaisance. Mais vous ne pou- « vez pas achever la pieuse neuvaine que vous avez com- « mencée; parce que je veux que vous vous livriez à un « autre exercice , où vous trouverez de quoi souffrir pour « mon amour; je veux que, pour élever votre Enfant et « lui sauver la vie, vous quittiez votre maison et \otre « patrie, et que vous vous retiriez avec lui et Joseph « votre époux en Egypte, jusqu'à ce que j'en ordonne « autrement; car Hérode cherchera à faire mourir l'En- « faut. Le voyage est long et pénible; vous y essuierez de « grandes incommodités, endurez-les pour moi, qui suis « et serai toujours avec vous. »

610. Toute autre sainteté et toute autre foi que celles de Marie auraient pu ressentir quelque trouble, de môme que les incrédules ont été fortement scandalisés en voyant un Dieu puissant fuir devant un misérable mortel pour sauver sa vie humaine, s'éloigner et s'absenter comme s'il eût été capable de crainte, ou qu'il n'eût point été homme et Dieu tout ensemble. Mais la Irès-prudcnle et très-obéissante Mère ne répliqua pas un seul mot; elle n'eut aucun doute, et ne se troubla nullement de l'étran-

PART. Il, LIV. IV, CHAP. XXI. 387

geté du fait. C'est dans cette tranquillité qu'elle répondit : « Mon Seigneur et mon Maître, voici votre servante avec « un cœur disposé à mourir pour votre amour, s'il le « faut. Faites de moi tout ce qu'il vous plaira. Je demande « seulement que votre bonté immense, sans égard à mon « peu de mérite ni à mes ingratitudes, ne permette point « que mon Fils et mon Seigneur soit affligé, et que les « peines me soient réservées, à moi qui dois les souffrir « avec justice. » Le Seigneur la renvoya à saint Joseph , à qui il lui dit de se rapporter pour toutes choses dans le voyage. Ensuite elle sortit de la vision qu'elle avait eue, sans perdre l'usage des sens extérieurs; car elle tenait l'Enfant Jésus entre les bras, l'extase n'ayant élevé que la partie supérieure de son âme; il en rejaillit pourtant sur les sens des dons particuliers, qui les spiritualisèrent et qui leur Orent on quelque sorte témoigner que l'âme était plus où elle aimait que là où elle animait.

61 i. Mais l'amour incomparable que notre grande Reine portait à son très-saint Fils attendrit son cœur maternel et compatissant , à la pensée des peines que l'Enfant-Dieu souiTrirait, selon qu'il lui avait été révélé dans la vision. Ce fut donc en versant des larmes abondantes qu'elle sortit du Temple pour retourner à la maison où elle logeait, sans découvrir à son époux la cause de sa douleur; et le saint l'attribuait uniquement à la prophétie qu'ils avaient entendue de la bouche de Siméon. Mais le très-fidèle Joseph , qui était d'ailleurs naturellement officieux et délicat, l'aimait si tendrement, qu'il ne put s'empêcher de se troubler un peu , en voyant son épouse tellement affligée, sans qu'elle lui fit connaître le sujet de ses nouvelles larmes. Ce trouble fut une des raisons pour lesquelles l'ange lui parla dans un songe, comme il avait fait à l'occasion de la grossesse de notre Reine, ainsi que

nous l'avons rapporté. Car celte même nuit, saint Joseph étant endormi, le même ange lui apparut et lui dit ce que raconte saint Matthieu (l) : « Levez-vous, prenez l' Ente fant et la Mère, fuyez en Egypte, et n'en partez que « lorsque je vous le dirai, parce qu'Hérode doit chercher « l'Enfant pour le faire mourir. » A l'instant saint Joseph se leva rempli de sollicitude et de peine, prévoyant combien souffrirait sa bien-aimée épouse. Et allant la trouver dans sa retraite , il lui dit : « Chère Dame , le Très-Haut « veut nous éprouver encore : car son saint ange m'a « déclaré que le Seigneur ordonne que nous fuyions avec « l'Enfant en Egypte, parce qu'Hérode projette de lui ôter « la vie. Préparez-vous , digne amie , aux fatigues de ce « voyage, et dites-moi comment je pourrai vous les adouci cir, puisque je n'ai l'être et la vie que pour les em- « ployer au service de notre très- doux Enfant et au « vôtre. »

612. « Mon époux et mon seigneur, répondit notre « Reine, si nous recevons de la main libérale du Sei- « gneur tant de biens spirituels, il est juste que nous en « acceptions avec joie les peines et les afflictions tempo- « relies (2). Nous porterons avec nous le Créateur du « ciel et de la terre; et s'il nous a placés si près de lui, « quelle main sera assez puissante pour nous blesser (3), « fût-ce celle du roi Hérode ? Emportant où nous allons « toutes nos richesses, le souverain Bien, le trésor du « ciel, notre Maître, notre guide et notre véritable lu- « mièrc, nous n'y saurions être exilés; car il est notre « repos, notre héritage et notre patrie. L'ayant avec « nous, nous avons toutes choses; allons accomplir sa « sainte volonté. » La très-pure Marie et Joseph s'appro-

(1) Mntth., II, 13, - (2) Job, n, 10. —(3) Ps. xvii, 3

PART. II, LIV. IV, CH.Vr. XXI. 389

chèrent du berceau où l'Enfant Jésus était endormi, et ce sommeil n'arriva point sans quelque mystère. La divine Mère le découvrit sans qu'il s'éveillât, parce qu'il attendait ces tendres et douloureuses paroles de l'amante : Fuyez, mon bien-aimé, comme un faon de biche sur les 'montagnes des parfums (1). Venez, mon bien-aimé, allons aux champs, et demeurons dans les villages (2). « Mon « unique amour, ajouta la tendre Mère, très -doux « Agneau , votre pouvoir ne saurait être limité par celui « des rois de la terre j mais vous voulez le cacher par une « très-haute sagesse à cause de l'amour que vous portez « aux hommes. Qui d'entre les mortels peut se promettre, « mon bien-aimé, de vous ôter la vie, puisque votre « pouvoir anéantit le leur? Si c'est vous qui la donnez à u tous (3), comment vous l'ôtera-t-on? Et si c'est vous « qui les cherchez afin de leur donner celle qui est éter- « nelle, comment veulent-ils vous donner la mort? Mais « qui comprendra les secrets impénétrables de votre pro- « vidence (4)? Or donc, mon Seigneur et lumière de « mon âme, permettez-moi de vous éveiller; car, quoique « vous dormiez, votre cœur veille (o). »

(H 3. Saint Joseph dit quelque chose de semblable. Puis la bienheureuse Mère se mit à genoux, éveilla le très-doux Enfant, et le prit entre ses bras. Notre aimable Sauveur, voulant montrer qu'il était homme véritable, et attendrir davantage son amoureuse Mère , versa quelques larmes. 0 merveilles du Très-Haut en des choses qui paraissent si petites à notre faible jugement ! Mais il se tut aussitôt. L'auguste "Vierge et saint Joseph lui ayant demandé sa bénédiction, il la leur donna d'une manière sensible. Puis, lorsqu'ils eurent réuni ses pauvres langes

(1) Gant., VIII , 14. — (2) Ibid., vu , H. — (3) Joan., X, iO. — (4) Uom., XI , 34. — (o) Gant., v, 2.

dans la layelle dans laquelle ils les avaient apportés, ils partirent sans aucun délai, un peu après minuit,' se servant de la monture sur laquelle notre Reine était venue de Nazareth, et ils se dirigèrent du côté de l'Egypte avec toute la diligence possible, comme je le dirai dans le chapitre suivant.

614. Et pour achever celui-ci, j'ai reçu l'explication de la concordance à établir entre les deux évangélistes saint Matthieu et saint Luc sur ce mystère ; car conmie ils écrivaient tous avec l'assistance et sous l'inspiration du Saint-Esprit, chacun d'eux savait par la même inspiration ce que les trois autres rapportaient ou omettaient. De là vient que par la divine volonté ils rapportèrent parfois tous les quatre les mêmes particularités de la vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ et de l'histoire évangélique, et que dans d'autres endroits les uns ont raconté ce que les autres ont omis, comme on le voit dans l'Évangile de saint Jean et des autres aussi. Saint Matthieu décrit l'adoration des rois et la fuite en Egypte (l), (jue saint Luc ne décrivit pas. Et celui-ci décrivit la circoncision, la présentation et la purification (2), que saint Matthieu avait omises. Ainsi, de ce que saint Matthieu, ayant raconté le départ des rois mages de Betlilécm, dit incontinent que l'Ange ordonna ;i saint Joseph de fuir en Egypte (3), sans parler de la présentation, il ne s.'ensuit pas que l' Enfant-Dieu n'ait été présenté auparavant j car il est certain que celte présentation eut lieu après le départ des mages et avant la fuite en Egypte, comme le rapporte saint Luc (4). De même, ([uoique saint Luc dise immédiatement après la présentalion el la puiification qu'ils se rendirent à Nazareth (îi), on ne doit pas inférer de là qu'ils ne soient allés d'abord

(1) Malth , H, 1, etc. - (2) Luc, ii, 21, etc. — (3) Mallh., II, 13. —(4) Luc, 11, 22, etc. — (o) Ibid., 39.

Page 1