LETTRE V
Jupiter, Novembre.
Palais des Hôtes.
Sous un soleil lourd, réfléchi dans les verreries des toits, des dômes, des baies, des serres, la ville se fête.
De hauts pans de soie violette, pourpre et blanche frissonnent le long des façades. Sur beaucoup, les dieux sont peints. On retrouve sans cesse la grande figure de la Vierge avec sa robe pleine de cités et de peuples en marche. A la surface de ses yeux de métal, les navires voguent, gravés. Le lait fuyant de sa mamelle contient les noms des Noumènes, mêlés aux créatures des trois règnes, et Jésus,
assis au giron, porte inscrites par toute la nudité de son corps les maximes qui résument les spéculations des philosophes. Généralement derrière Elle, les deux directions de la croix, se traversent. Peintes ou sculptées elles reproduisent l'emblématurede courants éthéréens. Les planètes y semblent entraînées dans une course descendante, remontante, horizontale, qui les roule, et les unit aux comètes, aux soleils, aux noyaux des nébuleuses, aux hordes d'astres.
D'une aile, le Saint-Esprit touche la cime de la Croix ; de l'autre il atteint le front du Christ. Les pennes de ce volatile sacré, vastes comme celles de nos archanges enveloppent le Fils et la Vierge-Mère d'une même protection presque blanche, bien que chaque septénaire de plumes porte les nuances du prisme. Enfin le triangle de la Trinité encadre lumineusement la complication du symbole.
Gela se répètepartout, sur les pans de soie, hauts comme les façades, sur les litières où le clergé les porte en groupes de métal, d'ivoire, et de bois. La statue de Manès, celle du Bouddha, ornent aussi les reposoirs. Aux trépieds, enguirlandés de fleurs fraîches, de roses et de violettes, de dahlias, fument les parfums.
Le tramway qui entraîne mes deux amies et moi ne glisse point sur roues, mais sur une sorte de quille en acier s'emboîtant dans un seul rail. Les coussins sont moelleux. Avec rapidité nous filons parmi le murmure joyeux des avenues. Les uniformes corporatifs, s'assemblent sous les portiques, autour des nymphécs : scribes noirs, usiniers cramoisis, Chinois des services publics en costume national, Malais de la voirie, porteurs de cannes, et la tôte sous une mitre jaune. Nous glissons entre les édifices indéfinis, tout ouverts, et laissant voir, dans leurs
salles, des assemblées. Naturellement, les orgues glorifient le jour. Les insurgés des Philippines viennent de battre nos troupes espagnoles. La Dictature oligarchique fêle cette victoire qu'il nomme celle de la Liberté contre la Tyrannie. Voici la procession, pareille à toutes les processions catholiques. Seulement les costumes, et les objets du culte sont d'un luxe indicible. A cheval^ cent très belles filles en bas de cuir violet, le torse nu, la tète couronnée de fleurs énormes, précèdent le Saint-Sacrement, et balancent des encensoirs d'or. Depuis les hanches jusque le dessous des seins, elles portent des corselets de tissus que garnissent des joyaux composant par leur assemblage la forme déplantes fabuleuses. Leur chevelure répandue coule d'un petit bonnet en treillis d'argent. Aux cimes de leurs seins de gros rubis scintillent. Les courtes jupes de lanières noires et vertes terminées par des boucles d'or creux
flottent contre les selles de velours. Aux mors des chevaux se suspendent des éphèbes, nus également depuis les mamelles jusqu'aux caleçons de salin blanc qu'un soleil en pierreries illustre à l'endroit du sexe. Des bottes souples en peau blanche couvrent leurs jambes et leurs cuisses. Les dextres tiennent un thyrse, ou un caducée. Surmontés par les ailes décloses de colombes, de petits casques coiffent leurs chevelures.
D'autres, montées sur des chevaux noirs, soufflent dans de fines trompettes. Des femmes robustes marchent contre leurs étriers. Elles ont la gorge soutenue par des réseaux de pourpre, la robe faite de canevas noir où s'engagent de fraîches roses jaunes. A la tête, elles portent des tiares de myosotis.
Viennent des hommes géants, aux barbes ondulées et semées de paillettes. Des couronnes royales les sacrent. Les poils de leur torse sont jaunis de henné. Ils montrent
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toute la beauté de la vigueur virile. Ils retardent l'impatience des lévriers en laisse, des molosses, des jaguars, des antilopes, et des cerfs. Certains portent des pelles, d'autres des pioches brillantes, ceux-ci des leviers de cuivre fourbi, ceux-là des marteaux dorés, d'autres élèvent des équerres et des truelles au bout de hampes écarlates. En un char bas qu'ils traînent, une machine de métal rouge s'avance. Son volant, ses bielles d'acier poli, luisent plus froidement contre l'autre métal qui garde l'éclat sombre du fer incandescent. Dans leurs vêtements cramoisis, les usiniers défilent, en une armée, derrière ce char. Tous ont au chapeau la ramille verte et sur l'épaule un caducée de bois. Suivent les scribes, vêtus de noir, puis les Chinois en robe de soie brune, et deux cents fillettes à pied, avec des oiseaux privés sur les doigts, des cannes d'ivoire, des tuniques blanches à traîne, des couronnes de lauriers aux cheveux. Ensuite
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mille ballerines, par essaims qui dansent, chacun, un pas différent. Les doigts sonnent sur les tambourins. Les poings menus agitent les sistres et choquent des cymbales. D'aucunes, en des gaines écailleuses, se tordent comme des ophidiens ; et des perruques d'argent frissonnent contre leurs joues.
Au milieu d'ailes violettes, certaines bondissent sur leurs jambes vigoureuses, les seins passés à travers les ouvertures oblongues des corsets bleus. Corolles aux jambes vertes, des fleurs tournent. Tout un escadron représente les minéraux. Il passe des idoles de diamant, de topaze, de saphir ; de vivantes statues en granit, en malachite, en marbre clair. Avec une fille d'or, une d'argent, une de fer, une de cuivre, les métaux s'irradient. Des adolescentes simulent les créatures de l'eau, algues et poissons. Leur lente chorégraphie marque Tindolence des corps qui flottent.
O cette armée de danseuses! Elle se déroule durant une heure entière. Hors des collèges, des lycées, des gymnases, toutes les lilles de quelque beauté s'étaient rendues à la parade. Sur la nudité de leurs membres une espèce de fard met une moirure miraculeuse, en sorte que nul défaut d'épiderme ne se décela. Leurs chairs semblaient d'une fraîcheur éclatante, un peu vernie. Parfums qui vous échappiez de leurs gestes, et vous, fleurs, fleurs, fleurs jetées, fleurs des costumes, fleurs des tiares, fleurs des guirlandes, fleurs de bouquets, couleurs innombrables des fleurs !
Entre les façades d'émail, les escouades de danseuses comblent l'avenue. Avec leurs évolutions, marchent des éléphants blancs porteurs de tours où s'ébattent, au faîte, des aigles apprivoisés. Il glisse sur la rainure du rail maintes quilles de hauts chars dont la file présente successivement les dieux de tous
les cultes connus, avec leurs prêtres et leurs prêtresses en costume sacerdotal ofticiant autour des autels. Le palanquin d'une Mère oscille aux épaules de douze vierges en maillot de soie rayée. Parmi les voiles blancs et jaunes, la femme enceinte est étendue, sous le dais; et le mouvement des chasse-mouches montre un visage pâli que bande un diadème. Autour d'elle, les danseuses vont, les chœurs chantent un hymne et des litanies, les cymbales retentissent, les harpes vibrent. Brancards de fleurs, tentures d'étoffes lourdes, broderies illustrées, dais de brocart blanc ; les litières se succèdent entre les chars des dieux, les bataillons de danseuses, les chœurs d'enfants aux robes de pourpre.
Enfin l'image colossale de la Vierge termine le centre du cortège, derrière un clergé d'évêques, de diacres, de bonzes, de lamas, de muftis, de softas, de bayadères entourant l'altière blancheur d'un vieillard qui, Pape,
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offre, sous un dais de métal rouge, l'Ostensoir, image des cycles universels, et du grand feu Védique.
Sur son manteau bleu comme une montagne lointaine, la chevelure de La Mère est une forêt d'arbres minuscules. Ses genoux sont deux cascades. Le miracle d'un parfait mécanisme lance, derrière elle, dans la haute croix de verre, les boules lumineuses des astres, des soleils, et des comètes.
Se suivent encore des cavaleries de filles sur des étalons blancs. Elles sonnent par de longues trompettes fines. Et voici, de plus, les jeteuses de fleurs, les palanquins des Mères, les ballerines, les harpistes, les chœurs d'enfants somptueuses.
Et cela se perpétue. Je ne saurais tout vous dire. Mes yeux d'ailleurs se lassèrent. Je reportai mes regards sur Pythie et Théa. Elles me parurent en extase, ces créatures d'une froideur et d'un mépris insupportables
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envers toutes choses 1 Je les interrogeai. — Vous ne comprenez pas, ... me direntelles... Ces corps harmonieux, ces jeux de nuances unies aux plis des robes, ces symboles des religions évoquent en nous tant d'idées subtiles et universelles, à la fois. L'histoire totale des Evolutions se lit de geste en geste, de groupe en groupe. Le cortège est pour nous un volume qui se déroule. L'immense poème des Forces est chanté dans la splendeur des antilopes, des aigles, des ballerines, et des mâles. Nous sentons Dieu et Tout. Une semence vigoureuse jaillit dans nos imaginations, les féconde. Le point, le centre, ïi, le jod, le phallos et Dieu nous pénètrent à cet instant, et nous font hennir et cabrer pour des jouissances mémorables. Evidemment, avec votre éducation d'Europe, vous ne voyez ici que des femmes nues, et le passage des bètes empruntées à un jardin zoologique. Pour nous c'est l'harmonie qui passe,
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c'est le jet de la créalion qui bondit. Ne parlez plus. Laissez, nous vous en supplions, panteler nos Esprits...
Je me dressai sur la hauteur de la voiture. Alors je vis l'ensemble du défilé. A travers la courbe de l'avenue, cela s'étendait et se mouvait selon la forme du créateur, le long de deux ou trois milles. Les groupes de statues éternisant les visages des inventeurs regardaient du haut de leurs socles, autour de leurs machines de bronze, ce passage monstrueux de La Vie.
Les grandes voix des phonographes alternaient avec celles des orgues, et déclamaient des strophes. Les chœurs répondaient, dans le cortège, puis les lyres, les trompettes et les danses.
Sottise ou bon sens, j'avoue ne pas m'ètre réjoui autant que mes compagnes ni que les autres gens amassés dans le véhicule. Tout cela me parut bien obscur, bien pédant... et
pas mal pornographique. Malgré tout, le cœur de riionnète homme se révolte à ces spectacles de nudité. Si large d'esprit que l'on puisse se dire, il ne convient pas d'approuver la débauche, lorsqu'elle s'érige en principe de gouvernement et de religion.
Le lendemain, à l'audience qui me fut accordée par la Dictature, je ne pus m'empêcher de le soutenir à l'oligarque me reprochant les pratiques usitées, jadis par l'Inquisition et rétablies dans la province de Cavité, par notre général Blanco, afin de punir les insurgés philippins.
Grande femme, habillée en mousquetaire blanc, l'oligarque sourit à mon réquisitoire et changea la conversation.
On me recevait dans une pièce vaste, extrêmement simple. Les murs de stuc ne m'élonnèrent que par leur altitude élevant un dôme de verre bleuâtre. L'oligarque m'examinait de ses petits yeux pareils à des par-
l'iO LA CITÉ PROCHAINE
celles d'argent vif. Elle se tenait dans un fauteuil de velours blanc et, derrière elle, contre la muraille se déployait la bannière de l'Etat, mi-noire, mi-rouge.
— Et si,... me dit-elle brusquement,... nous usions de notre supériorité mécanique, pour fondre sur l'Europe, anéantir ses armées à l'aide des projectiles lancés par nos frégates aériennes, lui imposer ce que nous croyons l'Intelligence, l'Harmonie, le Meilleur Sort ?...
— Bah !
— Ce serait; ce sera notre devoir...
La grande femme se leva, et se mit à marcher de long en large sur le caoutchouc du plancher. Elle avait des cheveux incolores et roides, une figure défraîchie, des lèvres mortes, des mains osseuses. Une subite colère enflamma ses joues plates. Elle revint sur moi, criant :
— Oui, oui... Les temps viennent. Vou
les Espagnols, avec la cruauté des âges anciens, vous activez la hâte de nos projets. Ne croyez pas que notre âme voie sans passion votre justice écraser l'ardeur cubaine depuis trente ans, fusiller les anarchistes de Xérès et de Barcelone, réinventer pour les Phihppines les instruments de l'Inquisition. Le sang répandu sur le monde fume jusqu'à nous, et notre force tremble d'impatience. Le voile d'hypocrisie sera durement arraché de la figure du monde... L'immoralité de la Puissance devient trop dangereuse partout. Ce n'est pas seulement pour nous réjouir et cesser de pâtir que Jérôme le Fondateur mena sur ce sol notre race, et sema la vérité dans les esprits de sa descendance. Il nous a créé des devoirs aussi. Trois cent mille Arméniens périssent égorgés, et les Pouvoirs Chrétiens, par une ignoble avidité et par une ignoble défiance mutuelle, menacent de guerre qui osera fermer l'écluse du
sang faible. Jamais, en aucun temps, cela ne fut. L'histoire nomme les Croisades. Pour quel exemple ?...
— L'Europe serait bien heureuse,... dis-je ironiquement,... si la Dictature pouvait prescrire un moyen de terminer ces massacres, sans ouvrir le conflit européen.
— La Belgique et la Suisse ne peuvent-elles agir au nom du Concert chrétien, puis établir la Confédération Byzantine sur l'exemple de la Fédération helvétique, avec les petits États des Balkans, la Grèce... Mais laissons cela. La note que l'on a fait remettre à la Dictature, de votre part, demande, au nom de l'Espagne, des explications sur l'aide prêtée aux libertaires de la province de Cavile. Notre oligarchie compose en ce moment la réponse. Je crains qu'elle ne soit pas de nature à satisfaire entièrement les ministres de l'Espagne.
— Ah !
Je me levai. D'un signe la grande femme me fit rasseoir. Elle continua de marcher, gardant un silence ft\cheux. Plus lointaine, elle me parut une autruche à ailes blanches, à pattes rouges; ses guêtres étant de maroquin ainsi nuancé. De multiples pas étroits la faisaient sautillante. Elle atteignit le mur, et revint vers moi, rapidement, les mains étendues, tel un volatile en colère.
— Oui, oui; il vaut mieux tout dire, repritelle. Sachez-le donc. Il y a trois ans déjà, nos prédécesseurs préparèrent un plan pour la conquête de l'Europe et l'extinction graduelle de l'injustice sociale.. Je ne vous parlerai pas des projets militaires, mais je puis indiquer les principes généraux qui doivent guider la conduite de nos stratèges au lendemain de la victoire.
— Cela m'intéresserait fort, dis-je.
— Dans quinze ou vingt ans, cela vous intéresserait plus encore, cria l-clle dure-
ment, de sa voix aigre ; et un écho rejeta d'angle en angle la sonorité de sa prophétie.
Je laissai le sourire animer ma lèvre. La folle s'exaspérait, de plus en plus semblable à une autruche de muséum qu'un dindon frustra de sa provende.
Elle déclama tumultueusement :
— Supposez un instant ceci. Nos escadres aériennes planent sur Paris. Elles ont franchi toutes vos lignes militaires, réduit en miettes les forts, les parcs d'artillerie, les arsenaux, les casernes et les prisons, épargnant le plus possible la vie des soldats. L'épouvante produite par l'effet matériel de nos explosifs maîtrise l'opinion. Autour de la ville, nos torpilles défoncent encore les terrains inhabités, creusent dans le sol des strooms de cent mètres, font se briser toutes les vitres de la ville au bruit de leurs détonations qui, perturbant l'atmosphère, noient de pluie la con*
trée. La résistance est devenue évidemment impossible.
— La force prime le droit!... énonçai-je à propos.
— Oui, puisque les hommes ne reconnaissent que l'évidence de la force, puisque, sans la terreur d'une force plus grande, ils n'allégeraient pas le sort de ceux que leur propre force écrase. Qu'est-ce qu'une majorité et une minorité ? Deux armées en présence, dont la plus faible numériquement, trop lâche pour entreprendre la lutte, renonce tout d'abord. Qui triomphe là, sinon la stupide force numérique ; sans que la minorité vaincue obtienne rien de son espoir?... Oui, nous serons la force des minorités, la force brutale des minorités enfin victorieuses. Nous jetterons,dans le plateau le plus léger de la balance, assez de poids pour que l'équilibre se rétablisse de manière stable... Sachez-le...
L'autruche battit comiquement des ailes
devant moi. De la salive sortait de son bec avec les mots...
— Eh quoi,... reprit-elle,... craindronsnous, en imposant notre force, d'écraser l'intelligence et l'esprit ? Non, vraiment. Il est des diplomates que vos journaux d'Europe louangent,que vos Académies invitent comme des esprits notables à siéger parmi elles. Ayant l'honneur de représenter la pensée chrétienne devant le monde, ils applaudissent à tous les massacres, à toutes les injustices des Pouvoirs. Les diplomaties s'arrangent pour laisser le Turc égorger, étriper, éventrer à l'aise, en lui opposant des phrases d'absurde élégie. On atteint à ce génie de protéger Grecs et Arméniens, en paroles, sans les protéger en fait, tout en les livrant au sabre du bachibouzouk, sans approuver un crime, dont on demeure les complices évidents. La sinistre niaiserie leur vaut la flatterie des lettres, des arts, des nations.
Croyez-vous qu'en écrasant ces sortes d'intelligences notre force écrasera une pensée véritable, un honneur véritable, une noblesse d'ûmc ?... Oui nous serons la force brutale contre l'idée basse de ceux-là... Mais notre force tuera moins qu'ils ne massacrent.
L'autruche s'arrêta, essoufflée. Elle tira de sa poche un mouchoir, s'éventa.
— Voici,... dis-je,... une chose que je m'explique peu. Soigneusement vous fermez aux intrus l'accès de votre pays. Gomment viennent les télégrammes qui vous avertissent de la physionomie du monde ?
— Nous avons à Hong-Kong une maison de correspondance et un câble sous-marin. Dans certains massifs inaccessibles des Alpes, de riIimrJaya, de l'Oural, des montagnes Rocheuses, nous avons des postes qui communiquent avec les télégraphes des villes et nos nefs aériennes.
— Et aucune indiscrétion?
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— Nous payons assez cher pour que les consciences afûdées restent hors de prix.
— Alors, si cette expédition eût été faite, si l'Europe, vaincue par les explosifs de frégates aériennes, eût imploré la paix, la Dictature faisait table rase de nos institutions latines, du jour au lendemain ?
— A peu près ; mais pas immédiatement. Vos foules sont encore si dépourvues d'altruisme et d'énergie qu'elles ne supporteraient pas l'opération de la table rase sans périr dans les guerres civiles. Nos plans niénageaientune période transitoire... Oui. Si cela vous intéresse, je puis vous faire remettre une des affiches imprimées à l'avance et qui devraient être collées sur les murs de Paris, aux préliminaires de l'armistice.
— J'aimerais en connaître la teneur...
La dame me promit cet envoi.
— Vous verrez, ajouta-t-elle, que nous nous étions servis de l'armée, seul organisme
LA CITK PROCHAINE 135
fonctionnant bien, et mis à l'usage depuis des temps, pour les premières applications du nouveau régime. A l'armée militaire se substituait simplement, sans choc, l'armée agricole et industrielle. Les exercices étaient changés ; voilà tout.
— Alors, repris-je, rien de la mission que m'a conférée mon gouvernement, ne paraît devoir réussir.
— Vous m'excuserez, Monsieur. La Dictature ne peut encore répondre définitivement. Hier ont été fusillés, à Cavité, huit insurgés. Le gouverneur de Manille dénature la vérité dans les dépêches, comme son collègue de Cuba. Le Japon lui-même s'émeut de c^s injustices et se prépare à doter le mouvement insurrectionnel d'une aide effective. Les conjonctures s'aggravent. Il faut de la prudence aux diplomates.
L'audience allait finir. La dame nerveuse se réinstalla dans son fauteuil blanc, s'éventa
du mouclloir, croqua des pastilles, et, avec une de ces sautes de l'esprit familières à son sexe, me parla de mes compagnes, Pythie, Théa, demanda si leur fréquentation me séduisait. Je les louai de mon mieux.
Elle me dit encore que sa fonction sociale à l'ordinaire l'occupait comme télégraphiste dans une gare de chemin de fer. Son groupe ayant trouvé le moyen de simplifier la transmission téléphonique et télégraphique, avait été mis en candidature pour l'Oligarchie. On réforme partout les récepteurs des appareils, et c'est une œuvre énorme, d'autant que les pétitions publiques réclament la pose de téléphones en toutes les salles de tous les lieux habités.
La dame s'emballa sur la théorie téléphonique, non sans la pédanterie désobligeante dont semblent infectés tous les gens d'ici. Néanmoins je réussis à prendre congé.
La ville de Jupiter ne renferme rien de
particulièrement remarquable. Elle possède un théâtre pareil à celui de Minerve, des restaurants-serres, des avenues courbes, des édifices à coupoles de verre, des nymphées, des docks énormes, des façades à émaux imagés, un temple assez riche, où l'on remise d'habitude la colossale image de la Vierge- Mère qui sert à l'ornement des processions. Dans les rues, les vêtements blancs des oligarques n'attirent le respect ni le salut de personne, non plus que l'ironie. Ils sont des passants comme les autres. J'ai négligé de voir l'intérieur du théâtre, et de prendre part à la fête hebdomadaire, tant il est vrai que la pratique libre du plaisir vous lasse et rend vertueux.
Le nombre des statues de groupes est la chose curieuse de la cité. A tous les coins d'avenues, sur les places, au fond des squares innombrables, se dresse toujours un socle ou apparaissent, en taille naturelle,
dix OU vingt Ogures d'hommes et de femmes portant le costume d'usinier. Ces images sont très proches du réel, trop proches même. On croirait voir les résultats de très habiles moulages pris sur les personnes. Généralement les corps et les habits sont de bronze, les tètes et les mains en pâte de verre colorée. Au centre du groupe s'élève le modèle de l'objet que créa l'invention. Du socle jaillissent plusieurs fontaines.
J'ai appris, en outre, que les splendides costumes de la procession ne se reverraient plus à Jupiter. En toutes les villes de la Dictature ils apparaîtraient successivement pour une cérémonie semblable, et puis seraient détruits. Les artistes imaginent, à chaque fête, une décoration nouvelle des créatures et des chars. Elle ne ressert jamais. Cela donne un motif d'apprécier la richesse folle de la production sociale. Comme je m'émerveillais, Théa dit :
— Ici nous produisons joyeusement pour consommer nous-mêmes. Vous produisez tristement pour vendre. Gomment voulezvous que notre labeur ne rende pas le centuple du vôtre. A évaluer ce que coûterait en Europe, avec le système des salaires et du commerce, un cortège pareil, on atteint vite le chiffre de cinquante ou soixante millions. La Semaine Sainte à Séville, ni votre Bœuf-Gras parisien ne rivaliseraient à leur avantage.
Mais un tel travail est-il utile pour une joie si médiocre ?
Je sais bien que j'ai prononcé le mot utile, et que Pythie m'a ri au nez en toute impertinence. L'une et l'autre me considèrent comme un indécrottable imbécile. Je les déteste à peu près.
Vous trouverez, ci-joint, un fragment de l'affiche imprimée d'avance et que les stratèges des nefs aériennes devaient coller sur les
murs de Paris, lors de la prise. J'ai supprimé le préambule.
« Après les signatures de ces préliminaires, le gouvernement de Paris agira comme suit :
Article premier. — Il prononcera la dissolution de la Chambre et du Sénat. Leurs membres actuels seront remplacés :
1° Pour la Chambre des députés :
Par cent personnes, l'élection se fera au scrutin de liste. Chaque liste devra comprendre pour être éligible : dix consuls; dix professeurs de faculté ; dix écrivains ; dix jurisconsultes; dix agronomes; dix industriels ou ingénieurs; dix historiens; dix médecins, dix ouvriers; dix officiers brevetés. Ces candidats devront être âgés de trente ans au moins et de quarante ans au plus.
2" Pour le Sénat :
Par cent personnes, dont trente membres de l'Institut, trente amiraux et généraux;
trente ouvriers ; dix ambassadeurs, élus comme les députés au scrutin de liste, âgés de quarante ans au moins et de soixante ans au plus.
Art. II. — Ces nouveaux fonclionnaires n'auront pas à délibérer sur les lois. Ils seront chargés de classer les pétitions des communes.
Art. III. — Le mariage civil est aboli.
Art. IV. — L'imputation de la paternité étant illusoire et ne reposant sur aucune certitude naturelle, l'enfant nouveau né prendra sur les registres de l'état civil le nom do sa mère.
Art. V. — Le seul héritage légal est celui d& la mère aux enfants.
Art. VI. — Cet héritage sera transmis dans les conditions suivantes :
A. Il sera fait une expertise de la valeur des biens légués, meubles et immeubles.
L'héritier sera inscrit pour une somme cor-
respondante sur le Grand-Livre. La rente au taux de trois pour cent lui en sera versée sa vie durant. Cette rente ne sera pas transmissible.
B. Les autres legs, à des tiers, ne seront valables que par clauses testamentaires. Ils subiront les mêmes formalités. Mais l'Etat prélèvera cinquante pour cent sur le tarif de la rente, et les sommes dues à ce prélèvement seront versées dans les caisses de l'Instruction publique.
Art. vil — Toute femme qui se pourra croire en état de maternité prochaine devra déclarer sa situation à la mairie de l'arrondissement. Elle sera immédiatement hospitalisée dans une ville maritime au climat doux et salubre. Le temps de cette hospitation sera compté depuis le troisième mois de la grossesse jusqu'au sevrage du nourrisson. A cette époque l'enfant sera admis dans un établissement d'éducation publique pour
IGll
y être élevé, instruit aux frais de la Nation.
Art. VIII. — La mobilisation générale de l'armée française est décrétée.
Art. IX. — L'armée cultive le sol de la patrie, sème, laboure et récolte, élève les troupeaux, exploite les richesses des mines, produit dans les usines et ateliers, construit les éditices, partage et distribue entre les citoyens les richesses du pays.
Art. X. — Les usines de l'État et celles réquisitionnées à cet usage fabriqueront immédiatement un outillage agricole conforme au progrès des sciences, tel que charrues et batteuses à vapeur, semoirs, herses, etc. Cet outillage sera livré dans l'espace de trois mois aux intendants militaires.
Art. XI. — Une commission d'agronomes et d'ingénieurs choisis au concours, pour la moitié des membres, élus par leurs collègues diplômés, pour l'autre moitié, dirigeront le travail de l'armée sociale, afin que le rende-
ment du sol et de l'outillage devienne le plus fort.
Art. XII. — Les années de stage à Técole de Saint-Cyr et à l'école Polytechnique sont portées à cinq ans. Les élèves devront, pendant ce laps, ajouter aux connaissances exigées jusqu'à ce jour, celles nécessaires à l'application générale des principes scientifiques pour améliorer la culture de la terre, et la production de l'industrie.
Art. XIII. — Quiconque importera, fabriquera, vendra ou achètera de l'alcool, sera poursuivi conformément aux lois, sous le chef de tentative de meurtre. L'Etat pourvoira aux besoins des laboratoires de chimie et de pharmacie, pour la production de l'alcool.
Art. XIV. — Tout individu convaincu de vol, meurtre, incendie, banqueroute, abus de confiance, escroquerie, quiconque aura par des faits ainsi qualifiés, fait preuve du
désir de conquête, sera incorporé, pour cinq ans au moins, dans les armées coloniales. Les armées coloniales jouent, sur leurs territoires militaires, le même rôle que les armées régulières sur le territoire métropolitain.
Art. XV. — Par voie de décès du détenteur, tous les biens immeubles redeviennent propriété de l'Etat, seul possesseur du fonds.
Art. XVI, — Les colonies sont soumises au même régime social transitoire que la métropole.
Art. XVIL — Le système du gouvernement direct par le peuple est substitué au système de la représentation parlementaire.
A. Tous les dimanches, sur un registre déposé à cet usage, dans les mairies, les citoyens de la commune écriront le texte des pétitions concernant les sujets qu'ils jugeront utiles à Tintérôl général.
B. Le dimanche suivant, les citoyens de
la commune voteront sur ces textes par oui et par non.
G. Les officiers du corps législatif classeront par analogies les pétitions communales, en indiquant le nombre des suffrages exprimés, pour ou contre.
D. Dans un délai de six mois au plus, le Pouvoir fera connaître par le Bulletin des Communes les raisons qu'il croit propres à favoriser ou combattre les principes des pétitions.
E. Après un nouveau vote communal, et la sanction du Conseil d'Etat, ces pétitions prendront force de loi; mais leurs dispositions ne seront appliquées que dans les communes où elles auront été rédigées d'abord.
F. Néanmoins si d'autres communes réclament cette application, elle leur sera octroyée.
Art. XVIII. — Les hommes et les femmes jouissentdes mêmes droitscivils et politiques.
Art. XIX. — Toute femme de vingt à quarante-cinq ans doit le service social à l'État.
Art. XX. — La journée de travail est de six heures. »
Telle est, mon cher ami, la loi du vainqueur dont je prie, fervemment Dieu, devons faire grâce (1).
(1) Cf. Fénelon, Télémaquè. Livre XllI.
Mais pendant qu'on préparait ainsi les moyens de conserver la jeunesse pure, innocente, laborieuse, docile et passionnée pour la gloire, Philoclés, qui aimait la guerre, disait à Mentor :
« En vain vous occuperez lesjeunes gens à tous ces exercices, si vous les laissez dans une paix continuelle, où ils n'auront aucune expérience de la guerre, ni aucun besoin de s'éprouver sur la valeur. Par là vous affaiblirez insensiblement la nation ; les courages s'amolliront j les délices corrompront les mœurs ; d'autres peuples belliqueux n'auront aucune peine à les vaincre ; et, pour avoir voulu éviter les maux que la guerre entraîne après elle, ils tomberont dans une affreuse servitude. »
Mentor lui répondit :
« Los maux de la guerre sont encore plus horribles que vous ne pensez. La guerre épuise un État et le met toujours en danger de périr, lors même qu'on remporte les
plus grandes victoires. Avec quelque avantage qu'on la commence, on n'est jamais sûr de la finir sans être exposé aux plus tragiques renversements de fortune. Avec quelque supériorité de forces qu'on s'engage dans un combat, le moindre mécompte, une terreur panique, un rien vous arrache la victoire qui était déjà dans vos mains, et la transporte chez vos ennemis. Quand môme on tiendrait dans son camp la victoire comme enchaînée, on se détruit soimême en détruisant ses ennemis, on dépeuple son pays; on laisse les terres presque incultes ; on trouble le commerce, mais, ce qui est bien pis, on affaiblit les meilleures lois, et on laisse corrompre les mœurs ; la jeunesse ne s'adonne plus aux lettres ; le pressant besoin fait qu'on souffre un3 licence pernicieuse dans les troupes ; la justice, la police, tout souffre de ce désordre. Un roi qui verse le sang de tant d'hommes, et qui cause tant de malheurs pour acquérir un peu de gloire ou pour étendre les bornes de son royaume est indigne de la gloire qu'il cherche, et mérite de pei'drc ce qu'il possède, pour avoir voulu usurper ce qui ne lui appartient pas. Mais voici le moyen d'exercer le courage d'une nation en temps de paix. Vous avez déjà vu les exercices du corps que nous établissons, les prix qui exciteront l'émulation, les maximes de gloire et de vertu dont on remplira les âmes des enfants, presque dès le berceau, par le chant des grandes actions des héros ; ajoutez à ces secours celui d'une vie sobre et laborieuse. Mais ce n'est pas tout : aussitôt qu'un peuple allié de votre nation aura une guerre, il faut y envoyer la fleur de votre jeunesse, surtout ceux en qui on remarquera le génie de la guerre, et qui seront les plus propres à profiter de l'expérience. Par là vous conserverez une haute réputation chez
vos allies ; voti-j alliance sera rcclicrclicc, on craindra de la perdre : sans avoir la guerre chez vous, et à vos dépens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intrépide. Quoique vous ayez la paix chez vous, vous ne laisscrezpas de traiter avec de grands honneurs ceux qui auront le talent de la guerre ; car le vrai moyen d'éloigner la guerre et de conserver une longue paix, c'est de cultiver les armes ; c'est d'honorer les hommes qui excellent dans cette profession ; c'est d'en avoir toujours qui s'y soient exercés dans les pays étrangers, et qui connaissent les forces, la discipline militaire et les manières de faire la guerre des peuples voisins ; c'est d'être également incapable et de faire la guerre par ambition et de la craindre par mollesse. Alors, étant toujours prêts à la faire pour la nécessité, on parvient à ne l'avoir presque jamais. Pour les alliés, quand ils sont prêts à se faire la guerre les uns les autres, c'est à vous rendre médiateur. Par là vous acquérez une gloire plus solide et plus sûre que celle des conquérants ; vous gagnez l'amour et l'estime des étrangers ; ils ont tous besoin de vous ; vous régnez sur eux par la confiance, comme vous régnez sur vos sujets par l'autorité, vous devenez le dépositaire des secrets, l'arbitre des traités, le maitre des cœurs ; votre réputation vole dans tous les pays les plus éloignés ; votre nom est comme un parfum délicieux qui s'exhale de pays en pays chez les peuples les plus reculés. En cet état, qu'un peuple voisin vous attaque contre les règles de la justice, il vous trouve aguerri, préparé ; mais oc qui est plus fort, il vous trouve aimé et secouru ; tous vos voisins s'alarment pour vous, et sont persuadés que votre conservation fait la sûreté puljlique. Voilà un rempart bien j)lu3 assuré que toutes les murailles des villes, et
(jue toutes les places les mieux fortifiées : voilà la véritable gloire. Mais qu'il y a peu de rois qui sachent la chercher, et qui ne s'en éloignent point ! Ils courent après une ombre trompeuse, et laissent derrière eux un vrai bonheur, faute de le connaître. »
Après que Mentor eût parlé ainsi, Philoclès étonné le regardait : puis il jetait les yeux sur le roi, et était charmé de voir avec quelle avidité Idoménée recueillait au fond de son cœur toutes les paroles qui sortaient, comme un fleuve de sagesse, de la bouche de cet étranger.
Minerve, sous la figure de Mentor, établissait ainsi dans Salente toutes les meilleures lois et les plus utiles maximes du gouvernement, moins pour faire fleurir le royaume d'Idoménéc que pour montrer àTélémaque, quand il reviendrait, un exemple sensible de ce qu'un sage gouvernement peut faire pour rendre les peuples heureux, et pour donner à un bon roi une gloire durable.
LETTRE YI
Mars.
Fort des Quatre-Tétes.
Après que le train eut franchi des contrées indéfinies, lugubrement velues de forêts denses, après qu'il se fût engouffré aux gorges de montagnes violàtres, il ressortit le lendemain matin dans un pays de lacs. Sur l'étendue des eaux vastes, bien des petites îles se mirèrent en bouquets. Des nefs glissaient entre deux sillages, sans fumée, sans bruit, sans mSts, rapidement. Nous courions par une chaussée médiane où aboutissent les eaux. Peu à peu cette chaus-
sée s'élargît. Les fleurs des tropiques envahissent le ballast bientôt défendu au moyen d'un treillage contre les plantes épineuses et les arbustes de la brousse. Et puis toute une campagne se développe. Presque entièrement les hautes verreries des serres agricoles la recouvrent. Peints de couleurs épaisses les vitrages garantissent les céréales, les fruits et les légumes contre la brûlure du soleil. Selon la nature des végétaux, ces couleurs sont diverses. Toute une longue explication de Théa m'instruisit sur cette sorle de médication par les lumières nuancées.
Beaucoup de serres étaient ouvertes. Nous aperçûmes des charrues automobiles qui labouraient toutes seules ; ailleurs des semoirs qui répandaient le grain ; en un troisième lieu des rouleaux qui aplatissaient une terre blanchâtre, gorgée de fumures artificielles. Ici les saisons ne collaborent pas.
La mécanique et la chimie remplacent le soin de la nature, avec une activité autrement multiple.
Les serres agricoles sont gigantesques.
Elles recouvrent des espaces. La galerie des machines, de Paris, donne assez la mesure des moindres. Sous les édifices de verre, les dynamos mettent en mouvement les appareils. Peu d'hommes dirigent. Il y a des vignobles portant des grappes de Terre Promise ; des blés dont les épis trop lourds exigent des étais ; des tiges de riz hautes de trois mètres. Mais les pommes de terre restent minuscules, parce que leur saveur s'accommode mieux de cette taille. Grosses comme des noix, elles valent, rissolées, croustillantes et froides, une joie délicieuse pour la bouche. De même les fraises lilliputiennes, enthousiasment le palais ; tandis que la monstruosité savoureuse des ananas et des poires rend l'àme béatepour des heures.
174 LA CITK PROCHAINE
— Oui, déclara Pythie, nos estomacs deviennent les plus choyés du monde. Comme il n'est pas nécessaire de vendre bon marché aux pauvres des produits inférieurs, nos groupes agraires éliminent de la culture tout ce qui ne semble pas atteindre la succulence. L'étude des conditions qui la favorisèrent, permet de les faire renaître au bénéfice de tous les champs. Vous avez pu voir des manœuvres manger, sur les tables des réfectoires publics, des victuailles qu'en Europe on sert aux seuls millionnaires, aux filles entretenues, aux grands escrocs et aux rois. Les gens honnêtes eux-mêmes jouissent ici des bonnes sensations...
Voilà quel est sans cesse le ton d'aigreur employé devers moi. Vous jugez, mon cher ami, du petit supplice que me cause la présence de cette femme très aimée par ma passion,très accueillantepourlafoliede mes sens, et notablement dédaigneuse de ma personne.
— Dire, reprit Théa, qu'avec votre énorme population, vous pourriez faire rendre au sol de l'Europe les mêmes félicités, à condition de secouer la tyrannie de l'argent. Au lieu de cela, vous continuez à rivaliser, haïr, vaincre, asservir et avilir..., après dix-neuf siècles de christianisme !
— Mais il me semble que nous atteignons les zones militaires, annonçai-je. Ne voilàt-il pas les terrains rectangulaires de la défense, des fortifications à ras du sol, une coupole d'acier émergeant à peine des talus bétonnés que masquent ces pentes artificielles, et cette plantation de courts arbustes. Voilà l'évidente preuve ! En vérité vous ne désirez ni haïr, ni vaincre, ni asservir... Et la Dictature me convie à suivre une expédition de vos troupes contre les tribus malaises vers qui vous portez certainement l'amour piqué à la pointe des baïonnettes, comme notre Weyler le porte aux Cubains.
— Non pas... non pas ! Nous faisons la guerre à une sorte de tyran indigène qui coupe les tètes pour réjouir ses fêtes, qui empale, pille, viole. et tue afin de distraire la monotonie du temps. La plupart de ses esclaves désertent et viennent à nous. Il exige qu'on rende à son caprice sanglant ces vies. Nous refusons. Il ût surprendre puis égorger nos sentinelles, dérailler deux trains. Il occasionna huit cents m^rts. La Dictature lui a cependant proposé la paix. Il veut ses victimes. Son honneur l'exige !... Et il préfère s'ensevelir sous les ruines de ses palais plutôt que de permettre une existence facile à des sujets fugitifs.
— Cependant il n'est pas le seul à soutenir ce principe d'honneur.
— Non ; dix ou quinze mille hommes s'arment.
— Pour l'honneur de la patrie, qu'ils jugent supérieur au bien-être matériel de
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l'individu. Je ne trouve point cela laid.
— Votre race approuva longtemps la frénésie des Inquisiteurs qui préservaient l'éternité paradisiaque des foules en écartant, par le massacre, la contagion des hérésies. Il ne m'étonne pas que vous applaudissiez à une guerre suscitée pour l'honneur de faire, au gré d'un seul, périr les gens.
— Pour l'honneur de la patrie et pour les lois de la patrie... D'ailleurs vous-mêmes n'armez-vous pas très patriotiquement, afin de venger vos concitoyens tués par les catas* trophes de chemins de fer.
— Nous, nous défendons la vie productive contre la destruction. Nous armons afin de protéger la vie.
— Une certaine forme de vie, comme les Malais arment afin de protéger une autre forme de vie qu'ils jugent supérieure à la votre.
— Ils savent bien qu'elle est inférieure à la nôtre.
— Et pourquoi ?
— Parce que porportionnellement au chiffre de population, on meurt beaucoup moins parmi nous, et on produit beaucoup plus. Et c'est là tout le critérium de supériorité ou d'infériorité entre les peuples.
— Alors, les races que frappe une mortalité grande, et qui produisent peu, devraient, par suite, renoncer aux lois de leur patrie, à leurs traditions, et adopter les formules législatives des Etats...
— ...Où la vie et la production se multiplient le plus.
— Et cela, sans tenir compte ni des atavismes de la race, ni des mœurs, ni de la personnalité de la patrie, ni du principe de nationalité.
— Mais, cher ami, vous dites des choses sentimentales, vous émettez des lieux com-
muiis de rhétorique ; vous ne raisonnez pas . Citez-nous donc, en Europe, une patrie qui soit la représentation exacte d'une race ou d'une nationalité. Votre Espagne, par exemple, contient des Basfjues, dont l'idiome est étranger à tous les patois latins ; des Celtes en Galicie, tout à fait cousins par les mœurs des gens du pays de Galles et de l'Ecosse. Ils jouent de la même cornemuse. Elle compte des Andalous de sang maure, et des Castillans fils d'Ibères et des Visigoths. Au temps de Charles-Quint votre nationalité a compris, en outre, des ItaUens, des Allemands, des Bourguignons, des gens de Flandre, et des Picards. La France votre voisine, est à peu près aussi bien lotie, pour le mélange des races. Il est donc puéril de soutenir que le principe de nationalité correspond à un ensemble d'âmes homogènes. Des nationalités géographiques sembleraient plus acceptables, telle l'Italie. Et en somme votre patrie existe
de par la configuration péninsulaire du sol, La nationalité est donc une pure définition d'atlas. C'est méconnaître toute l'histoire que de ne pas attribuer l'origine de la patrie aux seules ambitions personnelles de chefs, de rois, d'empereurs, propriétaires de territoires et qui surent intéressera leurs vues d'accroissement les serfs du domaine. La pairie réelle, le coin de terre où existe une race parlant même langue, usant des mêmes mœurs, est toujours infime. Le pays basque serait une patrie, la Provence une autre, la Bretagne une troisième. Les. Wallons du siècle de Louis XI formèrent une patrie. L'Allemagne, sauf les provinces polonaises, représente une patrie où des races homogènes et des peuples de même langue s'assemblèrent dans une même région. Cependant les Prussiens sont Scandinaves et les Bavarois Celtes le Zollverein d'Allemagne ne constituait pasunenationaUté. A quel moment Rome fut-elle la pa-
trie ? A l'époque des Rois, à celle de la République, ou des douze Césars, ou de Byzauce ? Si elle le lut à l'une, elle ne le fut plus à l'autie. Au temps de la République sou esprit vécut d'hellénisme, et d'asiatisme après les Autonins. Les Arméniens mainiinrcnt seuls l'unité de Byzance. Alors comment déiinir la patrie romaine, ce phénomène historique le plus complet et le mieux connu, depuis son origine jusqu'à sa déhiscence? La patrie, à l'origine, désigne le territoire de la gens. Les chefs de tribu, besoin ou ambition, tentent d'accroître leur propriété. Ils conquièrent, ils asservissent. Lorsque le vaincu est nombreux, un contrat est passé par le vainqueur. Les lois forment le premier lien de la nationalité qui peut grandir sans limites au moyen d'annexions successives. Le désir de propriété pousse les chefs d'un peuple fort à nmltiplicr leurs ressources en hommes (producteurs, soldats), eu sols fertiles. La natio-
nalité définit donc une agglomération momentanée de races vivant dans un même territoire, et régies par les mêmes lois. Cela ne présente rien de stable ni d'intangible. L'histoire sur ce point exprime une seule chose : la loi générale sociologique montre que la tentative des sociétés humaines vise, pour chacune, à progresser de la moindre patrie à la plus grande, sans distinction de races, de mœurs ou de climats. Il s'agit donc de voir clairement, et de fondre le plus possible les nationalités en une seule qui, les unissant, faciliterait les rapports des provinces et l'altruisme des individus. A cette tâche peinèrent les civilisations de Ghaldée, de Chine, d'Inde, d'Egypte, de Rome. En ce temps les quarante puissances qui déléguèrent à la conférence de La Haye recommencent l'œuvre d'unifier le monde. Les peuples et les philosophes de l'Europe souhaitent l'internationalisme auquel s'opposent seules les aristocraties
belliqueuses de la Prusse et de l'Angleterre.
Mais celles-ci matées par les patries du vieux monde latin et germanique s'additionneront en P]tats-Unis, sans douanes ni frontières.
Et les multitudes ouvrières finiront par exterminer les aristocraties belliqueuse^s. (Qu'importent, auprès de ce gigantesque labeur, les soucis patriotiques ?
— Aussi, répliquai-je, vous interdisez par la torpille et le bombardement aérien l'intrusJDn do l'étranger dans le domaine de la nictature...
— Parce que nous ne voulons pas que l'on vienne corrompre les âmes faibles, ici, ni que l'on vende, ni que l'on achète.
— Ni que l'on viole des coutumes qui constituent une patrie et une nationalité dont voici les défenseurs, si je ne me trompe.
Je désignais une troupe en marche. Coiffés de casques bas, en cuir fauve, velus d'un
(lolman brun, de braies semblables à celles des zouaves et brunes aussi, de hautes guêtres et de souliers saures, les soldats, sous des havresacs évidemment peu lourds, marchaient prestement par grandes enjambées sautillantes, en quintuple file. Il en défila beaucoup. Ils chantaient des hymnes assez beaux. Les fantassins étaient les plus grands, et les cavaliers les plus petits des hommes. Je m'en étonnai.
— C'est pourtant simple, dit Théa. Les grands, les solides gaillards supportent mieux la marche et la charge du sac. Au contraire, les gens de courte taille fatiguent peu les chevaux par leur poids. Aussi obtient-on le maximum de mobilité dans les deux armes. Ce sont des femmes militaires qui conduisent les voitures des régiments, les caissons à cartouches, et les équipages d'ambulance... Voyez donc !
Elles ne différaient pas des hommes, par
l'uniforme. J'en vis qui marchaient aussi en compagnies de pied. On me dit qu'on ne les employait pas à l'occasion de longues étapes. Mais elles composent les unités de l'artillerie de forteresse, les troupes de chemin de fer qui gardent les voies et défendent les gares, les régiments sédentaires en garnison dans les forts. Elles sont soldats d'administration, secrétaires d'état-major. Elles four nissent tous les éléments au corps de l'intendance et au service sanitaire.
Elles ne paraissent pas moins lestes que nos gracieuses cyclistes.
La colonne disparut au tournant de la route.
— Voilà, dit Pythie, les forces qui porteront le meilleur sort au monde.
— Pai" le fer et par le feu, ajoutai-je.
Mes compagnes dédaignèrent de répondre, un peu outrées de comprendre que je devinais dans leurs âmes altruistes le gros rêve de toutes les nations conquérantes, avec
un mobile légèrement divers d'apparence.
Lorsqu'on approche de Mars, tout à coup, les wagons plongent sous le sol, descendent la pente d'un tunnel, où un tube ininterrompu de verre contient les fils électriques en incandescence. Très vaste, ce tunnel renferme des gares desservies par des ascenseurs. Elles commandent des embranchements compliqués. De temps à autre un puits perce l'épaisseur du terrain et laisse les fumées fuir.
Cette partie souterraine de la ligne met les trains à l'abri des projectiles lancés par un envahisseur possible. Elle permettrait, jusque l'heure d'un investissement très rétréci, l'arrivée des convois munilionnaires. Mars occupe, en effet, le centre stratégique d'un système de montagnes qui ferme le territoire de la Dictature à toute incursion venue de la mer par la seule côte abordable, puis par la vallée du seul fleuve que puissent remonter des
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canonnières, des remorqueurs, des chalands chargés de vivres.
Nous roulâmes près de deux heures à travers ce tunnel resplendissant. Le phonographe criait les nouvelles. Pythie et Théa lisaient, s'embrassaient, me raillaient. Pour les contredire je poussai le bouton d'un coffre à musique ; et tout un orchestre mystérieux nous joua du Schnmann qu'elles finirent par entendre, silencieuses.
Revenant au jour réel, moins agréable que la lumière du gros tube, notre ligne de rails s'unit à d'autres sur lesquels couraient des wagons remplis de bélail, montons, bœufs, porcs et qui se dirigeaient vers la masse de la ville accroupie derrière ses fortifications rases.
— Où vont ces animaux ? demandai-je.
— A l'abatloir. Ici l'on tue toutes les ])ètes destinées à l'alimentation universelle du pays, ("e nuage de fumées épaisses couvre les che-
minées de fabriques culinaires, où ces viandes cuites, assaisonnées, sont mises en terrines, qui, par d'autres trains, repartent sur tous les points des provinces.
— C'est donc la ville des bouchers et des cuisiniers
— C'est la ville de la jMort. Les soldats égorgent les moutons et assomment le bétail pour se familiariser avec l'œuvre de sang. Les vétérans que leurs forces déchues exemptent de service sont employés aux fabrications culinaires. Ils confectionnent ces pâtés dont votre goût apprécia la saveur dans nos restaurants.
— Voyez ici : ces dômes bleus. Ce sont les fours crématoires!
— Et voici, dans ce train bleu, un convoi de cadavres humains qui viennent au feu définitif.
— Tenez, après les verdures des grands bois, ces édifices... les voyez-vous ? Ils ren-
ferment les cendres de nos concitoyens scellées dans un million de petites boîtes.
Avec une rapidité alïolanle le train bleu passa, laissant aux: narines une forte odeur pharmaceutique. Dans les wagons à clairevoie les bœufs meuglaient, les cochons criaient, les moutons bêlaient. Des sonneries militaires de trompettes éclataient de toutes parts, pendant qu'à notre flair arrivait un parfum de cuisine et de rissolement.
Le train tourna autour d'immenses parcs. Là des cohues de bœufs fuyaient l'aiguillon de cavaliers en uniforme sous le commandement d'une sorte de capitaine à bottes saures. Ailleurs les moutons galopaient aussi. Un océan de porcs roses grouillait dans une fange sans limites. Ensuite nous reconnûmes une esplanade militaire, des caissons d'artillerie, des aflùts, dés avant-trains automobiles; des wagons blindés, surmontés de coupoles métalliques fendues pour l'allonge-
[\)() LA CITh PROCHAINE
ment des gueules d'acier. Non loin de cet endroit des compagnies évoluaient, alertes, casquées bas de cuir fauve, armées de petits fusils à canons doubles, très militaires d'allure à cause des guêtres, des larges braies de toile, des courts dolmans gris, à passepoils bruns. Seule l'artillerie porte un uniforme couleur de feu, parce que cette arme opérant à longue distance, ne se dénonce point à la perspicacité de l'ennemi trop lointain par la couleur écarlate de ses costumes. On débarque. Voici des patrouilles, des bataillons, des tambours. Les façades des hautes bâtisses sont rouges. Faits de squelettes de bronze élevant sur leurs tètes un fanal électrique, des lampadaires bordent les trottoirs où circule une foule casquée, armée. Les sabres retentissent sur les dalles. Nous revoyons le funèbre train bleu franchissant un viaduc qui enjambe les aveimes. L'odeur pharmaceutique se répand. Les fumées des
fours crématoires et des fabriques culinaires s'élèvent mal, par la chaleur, dans l'atmosphère lourde. Il passe des tramways sans ouvertures. Ils viennent des abattoirs. Leur quille sanglante glisse dans le rail. La fade senteur des boucheries émane.
En une salle de restaurant, parmi les plantes, les figures de soldais, pareilles à celles de nos bouchers européens, m'étonnent par leurs fronts bas, leur chair sanguine et adipeuse. Sur presque toutes ces faces, le sceau des instincts se révèle. Je n'ignore pas (jue le service militaire remplace ici l'amende et la prison.
— Presque tous ces gens, me dit Théa, sont d.^s contrebandiers qui tentèrent d'introduire de l'alcool, du tabac, d'autres poisons. Beaucoup furent envoyés au régiment pour crime passionnel, après que leur colère eut affligé des rivaux, des rivales, ceux et celles qui n'acceptèrent pas leur domination
sentimentale, qui voulurent garder la libre pratique de l'amour, ainsi que le conseillent les lois. On punit extrêmement la jalousie parce que cette basse prétention de propriété sur la vie d'un autre gène la fécondation, la maternité, source de la plus grande vie. donc de la plus grande production. Néanmoins, en dépit de la sévérité des jugements, ces sortes de crimes encombrent la statistique.
Afin d'exaspérer mon grief contre elle, Pythie continua :
— On se déshabitue mal des vieilles injustices; on renonce difficilement au privilège saugrenu qui rend deux êtres esclaves de leurs caprices réciproques pour la vie, s'ils ont, selon les hasards de l'instinct, confondu leurs spasmes, une heure.
— Mais quoi?... répHquai-je... N'y a-t-il donc jamais parmi vous deux êtres qui se chérissent au point de recréer une seule âme
et un seul corps avec leurs deux formes et de perpétuer ce nouvel être en le contemplant de tout leur bonheur.
— Il y en a, certainement. Personne ne s'oppose à leur manie.
— N'est-il pas non plus des femmes qui se refusent à des hommes, pour n'en chérir qu'un, parmi vous ?
— II y en a peu.
— Celles-là ?
— Mais on respecte leur volonté. Nos lois avertissent d'abord, punissent ensuite quiconque tente d'asservir une femme par l'obsession ou la brutalité. Le tribunal du groupe veille au repos de chacune. Ici, dans l'année, on enrôla de force nombre de gaillards à l'instinct trop vif.
De l'œil, Tliéa désignait un trio de fantassins qtii les dévisagèrent toutes deux sans dissimuler une convoitise erotique. Moi, je me sentis mal à l'aise, d'autant plus que
Pythie, par jeu, ne se gardait pas de sourire vers les colosses.
Il entra des femmes en dolmans rouges soutachés de noir. Les mêmes casques bas les coiffaient. Sauf au sautillement de la marche on ne les différenciait guère des jeunes garçons. Quelques-unes, quadragénaires, avaient des figures pareilles à celles de nos prêtres, mais empreintes d'une expression sauvage. Leurs lèvres nues et grasses saillissaient pour une moue dédaigneuse. Des narines au menton, le pli de chair marquait les souffrances de la haine et de la rancune.
Vite les hommes elles femmes échangèrent des propos luxurieux. La joie même de nos populaces européennes se manifestapar leurs bouches affectant de grasseyer, et par leurs gestes lascifs. Des couples se formèrent aussitôt. Tout ce monde se querella, s'embrassa, s'étreignit. Ce n'était plus le silence ou les propos pédants des autres villes. Pythie
LA CITÉ PROCHAINE lOo
s'amusait de voir grogner cette honte. Un soldat ayant insinué la main dans le dolman de sa camarade, notre amie se leva, s'appro- (^lia du couple, pour demander sa part de liesse. La brutale satisfaction des deux êtres rouges et baveux la tentait. Théa dut lui dire une réprimande pour qu'elle revînt en riant, et nous suivît dans la rue.
— Alors, ...dis-jcunpeu rageur à Pythie, ... cet état social représente en réalisation tous les vœux de votre idéalité.
— Mais non, répondit la musique de sa voix... Je ne prétends point soutenir une telle, sottise. J'affirme même qu'une pareille opinion n'existe chez aucun de ceux encore vivants qui débarquèrent en cette latitude avec notre Jérôme. Ils possédaient du monde et des hommes une notion fort étrangère à celle (|ue suscitent les résultats actuels de leurs ciForts. Mais, logiquement, il se passa sur ce pays, quelque cinquante années, ce qui de-
vait advenir da conflit entre un idéal pur et les caractères, les instincts, les survivances. Certes la Dictature ne réussit pas à transformer en dieux les citoyens, comme l'attendaient Jérôme, les socialistes de 1840, comme l'attendent avec foi Kropotkine et les anarchistes. Chacun court à l'idéal d'après l'impulsion de ses besoins matériels. Ce ne fut pas magnifique, mais ce fut mieux que l'état antérieur.
Rien de ce que prédisent aujourd'hui les réactionnaires d'Europe entrevoyant les débuts de l'ère sociale, ne se produisit. Très peu de gens refusèrent le travail. Il y eut même au commencement une émulation pour concourir au bien général. La plupart des alcooliques renoncèrent à boire. Quelquesuns en moururent, et avec héroïsme. Les compagnons de Jérôme durent, cinq ans, lutter les armes à la main, contre les indigènes, souffrir la chaleur, la peste, la soif et la faim;
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aplatir des routes, canaliser des rivières, creuser des puits de mines, créer un outillage énorme. Chez presque tous, Jérôme rencontra le dévouement que Napoléon put espérer de ses soldats, qu'un Mahdi parvient à obtenir de ses derviches. Les temps héroïques passés, les villes construites, l'aise ve nue, les défaillances se firent bien plus nombreuses. Cette population de Mars se multiplia- Notre armée compte à peu près le cinquième des citoyens. Mais, l'éducation des collèges amende l'esprit de tous. Vous apercevrez ici peu de jeunes soldats. Les enrôlements datent de sept ou huit années. Nous étudions même un moyen de parer à la décrudescence de nos forces militaires, réduites de jour en jour, par la moindre perpétration des fautes. Au premier temps, les hommes se sacrifiaient à l'idéal de l'aise universelle pour les mêmes raisons obscures qui conseillèrent aux soldats de Napoléon d'encourir la mort en vue
d'une vaine gloire dont ils ne jouissaient guère, et au bénéfice d'une patrie qui les nourrissait mal. Ce n'était pas leur solde minime qui excitait au combat les grenadiers de Wagram, ni l'espoir de devenir maréchaux puisque la multitude d'entre eux n'ignoraient pas que le bâton de commandement resterait dans la giberne.Groire que seuls l'argent et l'ambition guident l'effort est une foi simpliste. Les mouvements d'enthousiasme chez les foules obéissent à des influences mystérieuses bien plus difficiles à comprendre. Vos bourgeois d'Europe agitent des arguments niais lorsqu'ils montrent, au lendemain de la révolution générale, la fainéantise maîtresse de l'etfort. Toutefois je pense que Jérôme fut sage lorsqu'il institua la sanction de l'enrôlement et de l'exil militaire contre les fauteurs de disharmonie sociale. Je pense aussi que, dans un siècle, avant peut-être, cette sanction sera devenue inutile, ou à peu près. L'intel-
ligent égoïsme de chacun aura progressé jusqu'à vouloir toujours agir en vue du bien général dont le spectacle le ravivra, tandis que la peine lui donnera de la douleur. Ainsi dans votre Europe, le père de famille intelligemment égoïste travaille pour l'aise de ses Mlles, de ses fils, redouble l'effort, afin de ne pas heurter ses regards à des figures hostiles, lorsqu'il rentre à la maison. Nous allons vers l'égoïsme bien entendu.
— Lentement, ajoutai-je.
En effet, une bagarre assemblait les curieux devant nous. Deux femmes s'assommaient, s'égralignaient, s'arrachaient. Entre les lambeaux de leurs dolmansécarlates leurs chairs apparues excitaient les réflexions audacieuses des soldats trop gais. L'une empoigna le sein pendant de l'autre, et le tordit. Un cri de chatte étranglée creva l'air. Alors les dix doigts de la blessée s'attachèrent à ce poing qui serrait plus. Les voix encourageaient les lutteuses.
La victime se rua contre la victorieuse, referma les mâchoires sur la bouche adversaire. Le sang gicla de nouveau. Mais ni les griffes de l'une ni les dents de l'autre ne lâchèrent prise. Même nous vîmes par les mouvements de sa gorge que la femme au sein tordu buvait le sang de la bouche coupée... C'était répugnant; car, tandis que la haine unissait de la sorte leurs faces et leurs bras, il semblait que la perversion de l'instinct mêlait leurs jambes qui se lièrent malgré les plis larges des braies de toile, et attirait l'un à l'autre leurs corps.
Certainement je ne fus pas le seul à concevoir ce double élan des ennemies amoureuses ; car la chaleur de Pythie soudain appuyée contre moi vint à me pénétrer tandis que des recherches secrètes de sa main obligeaient rémotion de Théa serrée contre elle. Autour de nous, des couples, des trios, s'unirent. Les mains disparurent dans les vêtements
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d'autrui. Vers la bagarre, la cohue aux joues chaudes, aux gorges pantelantes s'aggloméra, ricana, pantela, et devint plus silencieuse. La sueur coula le long des figures ; des lueurs strièrent les yeux clignés... Les expirations bienheureuses révélèrent du plaisir. Les deux femmes continuaient leur lutte et leur jeu ; elles finirent par tomber dans la poussière, y roulèrent, y restèrent, secouées de cris et de spasmes, jusqu'à ce qu'une patrouille de police, accourue la baïonnette haute, eût partagé le rassemblement. Saisies par des mains rudes, relevées, empoignées, elles marchèrent le visage en sang, l'une avec la lèvre fendue, arrachée^ l'autre soutenant de la main libre sa poitrine bleuie par les contusions. Elle sanglotait...
Le reste de la foule dispersée par la patrouille, se réfugia dans les jardins des nymphées, sous les arcades que voilent les buissons et les jets d'eau.
— Ces gens gênent l'odorat, dit Pythie. C'est dommage, car ils remplissent les arcades, les divans de pierre; et j'eus bien aimé mettre fin à mon énervement, grâce à vos complaisances.
— Moi aussi, dit Théa.
Elle cherchait de l'œil un lieu solitaire. Nous n'en trouvâmes point. Deux énormes édifices émaillés de rouge dressaient des façades à baies larges par où l'on voyait des femmes écrire. En bas, les salles de lecture et de rafraîchissement étaient pleines de ces tumultueux personnages.
Nous continuâmes notre route, sans aise.
Les maisons portent pour cariatides des Persées brandissant la tète de la Gorgone, des David décapitant Goliath, des Hercule assommant l'hydre, et les figures d'autres exploits similaires. Sur les céramiques sont émaillés les combats célèbres. On voit Bonaparte à Aréole, Attila dans les champs cata-
launiques, les cuirassiers de RcischolTen chargeant par les rues du village alsacien, les éléphants de Pandjavânâ écrasant les tètes de vingt mille Parsis, Annibal au lac de Trasimène, la bataille d'Aclium; mille autres images polychromes du temps de guerre. De façade en façade cela se suit, dans l'ordre historique. Esclaves d'un réalisme outré, qu'influence fort le japonisme voisin, les artistes ont peint de belles déroutes, avec les faces cadavéreuses des fuyards, les dents grinçantes, les yeux hagards des poursuivants, la lividité des sabres en l'air, les paniques de cavalerie, les poings terreux des moribonds. On marche en pleine bataille. A droite et à gauche le sang des images éclabousse les fleurs de Témail. Il y a des tètes grimaçantes au bout des piques, des ventres ouverts pour laisser fuir l'éboulis des entrailles.
Entre ces façades grouille une population gouailleuse, grasse, que sanglent cependant les
ceinturons et les brandebourgs. Elle se moque. Elle invective. Elle a des gestes ardents, des mimiques significatives. Toutes les faces sont rasées. Les lèvres font des bourrelets violâtres sous les nez larges. Brunes et malingres avec la double saillie des pommettes^ les faces malaises glissent parmi les autres ainsi que tètes de crotales.
Nous nous mêlâmes au flot des marcheurs. A entendre les propos bruyants, je me crus dans un faubourg de Paris, tel jour de fête publique. Sans avoir pris d'alcool, tous ces gens étaient ivres. Ils affectaient une ignominie plus basse que la réelle. Ils s'appelaient, s'injuriaient, se répondaient d'autres insultes fraternelles. Les dolmans écarlates des femmes tachaient de vif les uniformes gris et bruns des soldats. Nous arrivâmes à un grand portique bleu fabriqué selon la mode chinoise. Avant le pont-levis, toute la foule s'arrêta. Il y eut des ahgnements, puis du silence.
Alors nous entendîmes, comme à notre entrée en gare, les beuglements du bétail, derrière les murs dont les céramiques représentent des scènes de chasse ; et nous sûmes que c'étaient Les Abattoirs.
Un officier vint nous prendre, nous guida. Nous parvînmes à une sorte de tour quadrangulaire basse, où tout un état-major siégeait.
Nous assistâmes aux hécatombes.
A l'ouest de la plaine, devant nous les trains dégorgeaient des nations de bœufs, de brebis et de porcs aussitôt lâchés dans d'immenses prairies fangeuses. Les compagnies de soldats entouraient cette masse, la harcelaient, la poussaient, à coups d'aiguillons, vers dés espaces cernés de basses murailles, et de plus en plus étroits. Enfin les bètes piquées par les lances des cavaliers chevauchant parvenaient en un court tunnel. A la sortie, elles recevaient sur la nuque le coup d'un maillet de bronze enfonçant une pointe
fixée à son centre. Car plusieurs soldats colossaux, du faîte du portique, à l'issue du tunnel, maniaient cet instrument de mort avec vigueur et promptitude.
Le bœuf tombe masse, sur le wagon dont la surface prolonge le sol du tunnel et qui, aussitôt déclanché, glisse le long d'une pente vers une vaste cour où des escouades d'hommes et de femmes l'accueillent, munies de couteaux, de scies, de marteaux, de cuvelles.Gela se précipite sur l'animal, le décapite, le découpe, l'ouvre, tend les cuvelles aux rigoles de sang, détache la fressure, le cœur, les viscères, scie les os, arrache le cuir, désarticule les pieds, fend le crâne, extirpe la , cervelle, lave la graisse, déroule puis enroule les boyaux, tourne le sang avec un bâton, recueille la fibrine sur des baguettes, et, en moins de dix minutes, il reste du bœuf une dizaine de pièces de boucherie toutes fumantes, mais rectangulairemenl scindées, ficelées,
parées et prêtes pour un autre wagon qui les emporte, au bruit de son roulement, vers les fabricjues culinaires sises à l'est de cette plaine.
Immédiatement l'escouade en sayons rougis se rue sur l'agonie d'un autre animal descendu des portiques et le réduit au même état comestible.
Il y a cent cinquante tunnels, où aboutit le même nombre de couloirs, et que termine le même nombre de portiques, élevant, chacun, deux soldats colossaux munis du maillet à pointe.
Pour les moutons et les porcs, les tunnels comme les portiques sont moins hauts.
Ce service des abattoirs semblent fournir au peuple la joie. En liesse les femmes et les hommes se précipitent sur les bêtes assommées, les recouvrent, telles les mouches une ordure. Des nuées de cris et de rires tourbillonnent sur le sang. Au loin, les compagnies qui poussent le bétail encore vi-
vant du côlé des couloirs et des portiques, lancent au ciel des clameurs glorieuses. Autour des assommeurs, sur des tertres et des crêtes, les compagnies en ligne acclament les beaux coups, si la bête tombe d'une masse dans le ^vagon mobile aussitôt déclanché. Des filles gambadent autour des peaux dont leurs compagnes raclent l'intérieur, à genoux dans les viscères et les mucosités. Vers le nord, au milieu de vastes esplanades, les écoles de bataillon évoluent. Les chevaux des capitaines courent. Les batteries s'exercent au tir. Les fantassins étudient l'ordre dispersé, le service en campagne et les formations de combat. Les colonnes défilent au rythme sourd de mille pas cadencés. La canonnade gronde : les caissons automobiles fuient à l'horizon dans la stridence de leurs roues et la trépidation des mécaniques. Gela n'empêche point les tambours et les clairons de battre aux champs, ni les musi-
ques d'exalter des hymnes majestueux.
— Comment, objectai-je à Théa... pouvezvous en ravalant les devoirs de la guerre aux besognes d'abattoir, inculquer à vos soldats les sentiments d'honneur et de courage que leur fonction nécessite. Ici, à ce que je vois, le bagne et l'armée se confondent. Ici vous laissez, comme en Europe, subsister la prison, les travaux forcés, les peines disciplinaires, l'autorité des chefs. Et voici, au-dessus de nos lôtes, le vol en circuit d'une nef aérienne, dont les grandes ailes jettent sur ce camp une ombre d'archange exterminateur ; car on distingue les chapelets de torpilles suspendus à la passerelle. En vérité je conçois mal toute cette organisation.
— Pourquoi donc ? Nous enrôlons dans l'armé' ceux qui manifestèrent leur goût de conquête par le larcin, leur goût de la mort par la soif de l'alcool, leur goût de détruire par la désobéissance aux lois de
production. Loin de nous l'idée de les punir. On les assimile seulement au métier qui séduit le mieux leur tempérament. Quel meilleur soldat qu'un brutal, un larron, un rageur, un contrebandier, puisque son devoir social est de vaincre, de conquérir, de s'enivrer de rage pour tuer, de ruser pour dépister l'ennemi, de mettre à mort le plus faible ? Seulement nous préférons que ces malades exercent les vertus de leur énergie contre les peuples menaçant l'harmonie sociale. Dans l'armée nous comptons un général qui demeure un de nos savants les plus féconds d'esprit. Il voulut tuer sa maîtresse et le rival. Son groupe le désigna pour commander des troupes. Il remporte depuis dix ans, victoire sur victoire. Il inventa une stratégie. Il a chargé à la tête de sa cavalerie dans un combat que rappellent les statues des places d'armes. Sa colère et sa jalousie servent admirable-
ment la cause de civilisation. Vous vous étonnez de voir les abattoirs construits sur les champs de manœuvre. Mais au contraire cette habitude de donner la mort, do voir le sang, de ne pas s'attendrir à la vue de la victime pantelante, découpée, désossée, dépouillée, prépare de façon merveilleuse nos militaires à ne pas craindre la blessure ni s'étonner de la bataille. Nous développons par tous les moyens l'envie du meurtre, l'habitude de tuer, l'instinct de vaincre. Écoutez ces clameurs de joie. Tenez : le maillet à pointe abat un porc, à demi décapité par la force du coup. Le sang jaillit en deux fontaines ; la bète ahurie, grogne et s'agite ; elle éclabousse de crachats rouges la haie des curieux ravis, et qui s'amusent à présenter les visages vers le jet du sang. Comment ces êtres-là s'épouvanteraient-ils ensuite si le sabre ennemi décapite à leur côté le camarade de même grade? Regardez à gauche ces jeu-
nés femmes qui poursuivent un mouton échappé. Quelle agilité, quelle grâce et quelle rapidité dans leur course ! Voici qu'elles vont^ l'atteindre. La grande rousse brandit le couteau. La petite noire s'efforce de la dépasser afin de frapper la première. Une troisième galope. Elle gagne du terrain. Les entendez-vous rire? Les voyez- vous bondir?... Ça y est ; la petite noire agrippe la bêle. La lame luit. Vlan : elle roule par terre avec le mouton. Tenez : toutes ces lames plongent dails la vie bêlante ; elles se relèvent rouges. Oh, la petite qui tient, par la toison, la tète ovine tranchée, où pend une loque de chair ! Voilà l'esprit guerrier dans toute sa gloire. Écoutez rire l'ivresse de vaincre...
Pythie ricana. Moi j'eus mal au cœur et demandai à partir. Nous nous éloignâmes.
Partout on rencontrait des hommes et des femmes tachés de larges plaques rouges ; avec des poils et des caillots visqueux sur
leurs guêtpcs. Ivres comme s'ils avaient Lu, ils titubaient, chantaient, parlaient fébrilement, s'eml)rassaient, s'accouplaient au hasard du sol, en s'injuriant parmi leurs râles de bonheur.
Un tramway nous emmena loin de cette fantasmagorie. La couronne de feu cernait mon front. Les nausées secouèrent mon estomac. Pythie me fit renitler des sels.
— Mais pourquoi cette diatribe? réponditelle à mes exclamations? N'élait-il pas logique de diviser les forces des citoyens en productrices et destructrices, selon les tempéraments de chacun. Certes, les compagnons de Jérôme espéraient, comme les anarchistes actuels, un peuple composé de seules âmes excellentes et bénignes. Il a fallu en rabattre. On a pris le meilleur système, en parquant les instinctifs dans l'armée où leur brutalité devient mérite, honneur, gloire. Comme on ne leur permet
pas de quitter les territoires mililaires, ils ne corrompent point l'esprit des pacifiques. Ils ne les molestent pas et n'appellent pas la riposte ni la lutte. C'est au prix seulement d'une séparation absolue que l'intelligence a pu tant s'accroître à Minerve, à Jupiter, à Mercure. Ceux-ci sont, à Mars, notre vigueur physique, notre redoutable vigueur physique. De ces soldats, la plupart ne pensent même pas à la différence entre vivre et mourir. Ils mangent, ils forniquent, ils tuent. Donner la mort leur paraît une bonne farce. Ainsi, pour une petite fille, il semble amusant de pincer la sœur plus jeune. Ils y mettent de la malice et de la sournoiserie, par esprit puéril de jeu. Ils ne comprendraient pas la pitié ni la sensiblerie, pas plus que vos soldats ne la comprennent à Cuba, ou à Manille, ni les Turcs en xA.rménie. Seulemsnt, ici, nous avons la franchise de ne pas faire du courage et du meurtre des
déités magnifiques dénommées Gloire, Honneur, Abnégation, Patriotisme, etc.
Le tramway nous conduisit jusqu'aux fabriques culinaires. Elles n'ont rien de remarquable. Dix mille cuisiniers, mâles et femelles, hachent, assaisonnent, cuisent, grillent, mettent en terrine et emballent, dans d'immenses édifices de fer bleu et de céramique blanche. Vêtus à la mode de nos marmitons européens, en coton immaculé, ces gens, quadragénaires pour le moins, opèrent devant de monstrueuses marmites.
Ensuite nous visitâmes les tanneries et les corroiries, oii l'on prépai^e les havresacs des soldats, les ceinturons, les cuirs des harnais. Comme partout, les ateliers sont vastes, les murs d'émail représentent des sujets appropriés à l'industrie du lieu. Les hommes et les femmes travaillent en commun devant des établis propres. Il n'y a rien de limmonde saleté habituelle à nos fabriques d'Occident.
210 LA CITK PROCHAINE
Les ventilateurs projettent lin air parfumé. Des jets d'eau retombentdans les vasques. Les ouvriers sont assis en de bons et larges fauteuils. Un orgue joue des choses douces; car la loi du silence est admise, observée de tous.
Cette promenade se termina par une excursion aux Fours crématoires.
Au milieu d'un bois épais, le mystère du Temple accueille de ses hautes et monstrueuses colonnes en céramique bleue. Les trains apportant les cadavres de tous les points de la Dictature aboutissent derrière les constructions dans une gare spéciale. Imbibés de phénol, embaumés, enduits de cires odorantes, les morts nepuent pas. Avant le voyage, tous subirent, devant les délégués du groupe auquel appartient le défunt, une autopsie scrupuleuse. Après la crémation, les cendres sont analysées chimiquement. Donc nulle mort occasionnée par un crime ne passerait inaperçue.
La coupole de céramique bleue recouvre une rotonde où deux cents fours sont ouverts autour d'un foyer électrique développant une chaleur de mille degrés. Hissé dans son compartiment, le mort nu est immédiatement exposé aux rayons de cette chaleur destructrice. Une lame de mica très lucide permet de suivre les péripéties de la combustion, par l'oculaire d'une lunette. Lorsque nous entrâmes là, passé les fleurs de parterres célestes, nous subîmes la curiosité d'une assistance militaire que le spectacle des cadavres enflant à la chaleur réjouissait fort.
Les filles riaient des pustules horribles gonflant sur les ventres, des tumeurs qui déformaient vite les faces bleuies à l'éclat violâtre. Dans son cercueil de plaques étincelantcs, à l'éclat quasi-solaire, le mort très vite prend l'apparence d'une énorme vessie où soufflerait un ventilateur de forge. Cela se boursoufle, ondule, monte, se tend, crève, retombe,
coule, se sèche, craque, s'effrite. Au bout de dix minutes, il reste une poussière blanchâtre.
Alors, l'opérateur tourne des boutons. Les cinq faces du cercueil s'assombrissent, rougissent, noircissent. On ferme l'oculaire de mica au grand désespoir des curieux qui réclament. La cendre, mise dans un coffret, sera transmise au laboratoire d'analyses.
Ce spectacle enchante l'assistance. Les mêmes interjections qui saluent, dans nos rues, les masques du carnaval, disent adieu aux rictus absurdes des défunts, aux lèvres vertes tirées sur les dents ternes, aux yeux devenus, par décomposition, plus gros que des œufs de poule et sortis des paupières déchirées.
Toute cette populace ricane, insulte, se tord de joie. Ces remarques de gavroches excitent les rires unanimes (1).
(1) Cf. Fénelon, Télémaque. Livre XIII.
« Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans
la ville et dont les métiers ne serviraient qu'à dérégler les mœurs, pour leur faire cultiver ces plaines et ces collines. 11 est vrai que c'est un malheur que tous ces hommes exercés à des arts qui demandent une vie sédentaire ne soient point exercés au travail, mais voici un moyen d'y remédier. Il faut partager entre eux les terres vacantes, et appeler à leur secours des peuples voisins, qui feront sous eux le plus rude travail. Ces peuples le feront, pourvu qu'on leur promette des récompenses convenables sur les fruits des terres mêmes qu'ils défricheront ; ils pourront dans la suite, en posséder une partie, et être incorporés à votre peuple, qui n'est pas assez nombreux. Pourvu qu'ils soient laborieux et dociles aux lois, vous n'aurez point de meilleurs sujets, et ils accroîtront votre puissance Vos artisans de la ville transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants au travail et ou goût de la vie cham- ]>étrc. De plus, tous les maçons des pays étrangers qui travaillent à bâtir notre ville se sont engagés à défricher une partie de vos terres et à se faire laboureurs ; incorporez-les à votre peuple dés qu'ils auront achevé leurs ouvrages de la ville. Ces ouvriers sont ravis de s'engager à passer leur vie sous une domination qui est maintenant si douce. Comme ils sont robustes et laborieux, leur exemple servira pour exciter au travail les artisans transplantés de la ville à la campagne avec lesquels ils seront mêlés. Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses et adonnées à l'agriculture. Au reste, ne soyez point on peine delà niultiplicalion de ce peuple ; il deviendra bienlot innombrable, pourvu que vous facilitiez les mariages. La manière de les faciliter est bien simple : presque tous les hommes ont l'inclination de se marier; il n'y a que la misère
qui les en empêche. Si vous ne les chargez point d'impôts, ils vivront sans peine avec leurs femmes et leurs enfants ; car la terre n'est jamais ingrate, elle nourrit toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soigneusement ; elle ne refuse ses biens qu'à ceux qui craignent de lui donner leurs peines. Plus les laboureurs ont d'enfants, plus ils sont riches, si le prince ne les appauvrit pas ; car leurs enfants, dès leur plus tendre jeunesse, commencent à les secourir. Les plus jeunes conduisent les moutons dans les pâturages ; les autres, qui sont plus grands, mènent déjà les grands troupeaux ; les plus âgés labourent avec leur père. Cependant la mère de toute la famille préparc un repas simple à yon époux et à ses chsrs enfants, qui doivent revenir fatigués du travail de la journée ; elle a soin de traire ses vaches et ses brebis, et on voit couler des ruisseaux de lait. Elle fait un grand feu, autour duquel toute la famille innocente et paisible prend plaisir à chanter tout le soir en attendant le doux sommeil : elle prépare des fromages, des châtaignes et des fruits conservés dans la même fraîcheur que si on venait de les cueillir. Le berger revient avec sa flûte etchante àlafamille assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises dans les hameaux voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue, et ses bœufs fatigués marchent, le cou penché, d'un pas lent et tardif, malgré l'aiguillon qui les presse. Tous les maux du travail finissent avec la journée. Les pavots que le sommeil, par l'ordre des dieux, répand sur la terre, apaisent tous les noirs soucis par leurs charmes et tiennent toute la nature dans un doux enchantement. Chacun s'endort sans prévoir les peines du lendemain^ Heureux ces hommes sans ambition, sans défiance, sans artifice, pourvu que les dieu.x leur donnent un bon roi qui
LA niTK PROCHAINE 221
ne (rouble p<iinl leur joie innocente ! Mais quelle Iiorrible inhumanité que de leui' arracher, pour des desseins pleins de faste cl il'amlnlion, les doux fruits de leur terre, qu'ils ne tiennent que de la libérale nature et de la sueur de leur front ! La nature seule tirerait de son sein fécond tout ce qu'il faudrait pour un nombre infini dhommcs modérés et laborieux : mais c'est l'orgueil et la mollesse de certains hommes qui en mettent tant d'autres dans une affreuse pauvreté. »
« — Que forai-jo, disait Idoménée, si ces^ peuples que je répandrai dans ces fertiles campagnes, négligent de les cultiver ? — Faites, lui répondit Mentor, tout le contraire de ce qu'on fait communément. Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu'à charger d'impôts ceux d'entre leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ; c'est qu'ils espèrent en être payés plus facilement ; en même temps, ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez ce mauvais ordre, qui accable les bons, qui récompense le vice et qui introduit une négligence aussi funeste au roi môme qu'à tout l'Ktat. Mettez des taxes, des amendes, et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses sur ceux qui négligent leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui abandonneraient leur poste dans la guerre : au contraire, donnez des grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent à proportion la culture de leurs terres. Hicntot les familles se multiplieront, et tout le monde s'animera au travail ; il deviendra mémo honorable. La profession de laboureur ne sera plus méprisée, n'étant plus accablée do tant de maux. On reverra la charrue en honneur, maniée par des mains victorieuses qui auraient
défendu la patrie. [1 ne sera pas moins beau de cultiver l'héritage reçu de ses ancêtres, pendant une heureuse paix, que de l'avoir défendu généreusement pendant les troubles de la guerre. Toute la campagne refleurira ; Gérés se couronnera d'épis dorés ; Bacchus, foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du penchant des montagnes, des ruisseaux de vin plus doux que le nectar ; les creux vallons retentiront des concerts drs bergers, qui le long des clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes, pendant que leurs troupeaux bondissants paîtront sur l'herbe et parmi les fleurs, sans craindre les loups. Ne serez-vous pas trop heureux, ô Idoménéc, d'être la source de tant de biens, et de faire vivre, à l'ombre de votre nom, tant de peuples dans un si aimable repos? Cette gloire n'est-elle pas plus touchante que celle de ravager la terre, de répandre partout et presque autant chez soi, au milieu même des victoires, que chez les étrangers vaincus, le carnage, le trouble, l'horreur, la langueur, la consternation, la cruelle faim et le désespoir ?0 heureux le roi assez aimé des dieux, et d'un cœur assez grand, pour entreprendre d'être ainsi les délices des peuples, et de montrer à tous les siècles, dans son règne, un si charmant spectacle ! La terre entière, loin de se défendre de sa puissance par des combats, viendrait à ses pieds, le prier de régner sur elle.»
Idoménée lui répondit :
« — Mais quand les peuples seront ainsi dans la paix et dans l'abondance, les délices les corrompront, et ils tourneront contre moi les forces que je leur ai données. — Ne craignez point, dit Mentor, cet inconvénient,* c'est un prétexte qu'on allègue toujours pour flatter les princes prodigues qui veulent accabler leurs peuples d'impôts. Le
remède est facile. Les lois que nous venons d'établir pour 1 agriculture rendi'ont leur vie laborieuse, et, dans leur abondance, ils n'auront que le nécessaire, parce que nous retranchons tous les arts qui fournissent le superflu. Cette abondance même sera diminuée par la facilité des mariages et par la grande multiplication des familles. Chaque famille, étant nombreuse et ayant peu de terre, aura besoin de la cultiver par un travail sans relâche. C'est la mollesse et l'oisiveté qui rendent les peuples insolents et rebelles. Ils auront du pain, à la vérité, et assez largement : mais ils n'auront que du pain et des fruits de leur propre terre, gagnés à la sueur de leur visage. Pour tenir votre peuple dans cette modération, il faut régler, dos à présent, l'étendue de terre que chaque famille pourra posséder. Vous savez que nous avons divisé tout votre peuple en sept classes, suivant les différentes conditions ; il ne faut permettre à chaque famille, dans chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue do terre, absolument nécessaire pour nourrir 1; nombre de personnes dont elle sera composée. C?tte règle étant inviolable, les nobles ne pourront faire des acquisitions sur \cs pauvres ,* tous auront des terres mais chacun en aura fort peu et sera excité par là aies bien cultiver. Si, dans une longue suite de temps, les terres man- <|uaient ici, on ferait des colonies qui augmenteraient la puissance de cet État. Je crois même que vous devez prendre garde à ne laisser jamais le vin devenir trop commun dans votre royaume. Si on a planté trop de vignes, il faut qu'on les arrache ; le vin est la source des plus grands maux parmi les peuples : il cause les maladies, les querelles, les séditions, l'oisiveté, le dégoût du travail, le désordre des familles. Que le vin soit donc réservé comme une
espèce de remède, ou comm^î une liqueur 1res rare qui n'est employée que pour les sacrifices ou pour les fêtes extraordinaires. Mais n'espérez point do faire observer une règle si importante si vous n'en donnez vous-même l'exemple. D'ailleurs il faut faire garder inviolablcmcnt les lois de Minos pour l'éducation des enfants, il faut établir des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des dieux, l'amour de la patrie, le respect des lois, la préférence de l'honneur aux plaisirs et à la vie même. Il faut avoir des magistrats qui veillent sur les mœurs des particuliers. Veillez vousmême, vous qui n'êtes roi, c'est-à-dire pasteqr du peuple, que pour veiller nuit et jour sur votre troupeau ; par là, vous préviendrez un nombre infini de djs.îrdrcs cl de crimes : ceux que vous ne pourrez prévenir, punissez-les d'abord sévèrement. C'est une clémence ([uc de faire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de l'iniquité. Par un peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup p3ur la suite, et on se met en état d'être craint sans user souvent de rigueur.
Mais quelle détestable maxime que de ne croire trouver sa sûreté que dans l'oppression de ses peuples ! Ne les point faire instruire, ne les point conduire à la vertu, ne s'en faire jamais aimer, les pousser par la terreur jusqu'au désespoir, les mettre dansl'afFreuse nécessité ou de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug de votre tyrannique domination ; est-ce là le vrai moyen de régner sans troubl ' '? est-ce là le vrai chemin qui mène à Ig aloire •' Souvenez-vous que les pays où la domination du souverain est plus absolue sont ceux où les souverains sont moins puissants. Ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'Etat ; mais aussi tout l'État languit, les campagnes
sont en friche et presque désertes, les villes diminuent chaque jour, lo commerce tarit. Le roi qui ne peut être roi tout seul, et qui n'est grand que par ses peuples, s'anéantit lui-même peu à peu par l'anéantissement insensible des peuples dont il tire ses richesses et la puissance.
Son État s'épuise d'argent et d'hommes : cette dernière perte est la plus grande et la plus irréparable. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de sujets. On le flatle, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards ; mais attendez la moindre révolution ; cette puissance monstrueuse, poussée jusqu'à un excès trop violent, ne saurait durer ; elle n'a aucune ressource dans le cœur dos peuples : elle a lassé et irrité tous les corps de l'État ; elle contraint luus les membres de ce corps de soupirer après un cliangcment.
Au premier coup qu'on lui porte, l'idole se renverse, se Jjrisc et est foulée aux pieds. Le mépris, la haine, la crainte, le ressentiment, la défiance, en un mot toutes les passions se réunissent contre une autorité si odieuse. Le roi, qui dans sa vaine prospérité, ne trouvait pas un seul homme assez Iiardi pour lui dire la vérité, ne trouvera, dans son malheur, aucun homme qui daigne ni l'excuser, ni le défendre contre ses ennemis. »
Après ces discours, Idoménée, persuadé par Mentor, se h'ita de distribuer les terres vacantes ; de les remplir de tous les artisans inutiles, et d'e.xécuter tout ce qui avait été résolu. Il réserva seulement pour les maçons les terres qu'il leur avait destinées, et qu'ils ne pouvaient cultiver qu'après la fin de leurs travaux dans la ville.