LETTRE VII
Camp de la Foret Rouge.
Nous avons quitté la voie ferrée depuis trois jours. Il fallut laisser hier les automobiles, les routes finissant. Nous voilà dans la brousse, étendue de plantes épineuses rousses et vertes où les canons enfoncent jusqu'au moyeu. Et là-dessus pèse un ciel chargé d'orage, un air fade. Devant, la cavalerie incendie les herbes et les taillis pour frayer la route aux caissons, aux colonnes. On chevauche sur les cendres chaudes. Parfois des étincelles se lèvent si le vent vient à souffler. Au-dessus de nos têtes les escadres aérien-
nés bruissent en volant. Les grandes ailes des nefs nous couvrent d'ombre. On les voit qui s'inclinent, qui fendent l'air épais du profil de leur voilure grise. Les chapelets de torpilles luisent sous la passerelle inférieure. Une hélice de trois mètres de diamètre tourne à barrière avec une vélocité qui fait disparaître l'image des rayons. Ce tourbillon pareil à un halo entoure la singulière apparition lorsqu'elle vous dépasse.
Parties en avant, les escadres aériennes vont bombarder les bois, les villages où l'ennemi se tient. Les infanteries elles cavaleries n'opèrent qu'à la suite pour occuper les positions et achever la victoire.
Jusqu'au plus loin les casques fauves des régiments progressent. Le silence absolu qu'enjoint une rigoureuse discipline ne révèle rien de cette marche. Les femmes de l'artillerie elles-mêmes ne jacassent pas. Assises sur les banquettes des prolonges qui
suivent les pièces, elles demeurent muettes, sages, la jugulaire au menton, les mains sur les genoux de leurs larges braies de toile pareilles à celles de nos zouaves.
A la halte, tout ce monde s'éparpille, étale contre terre ses vastes pèlerines, s'assied et cuisine.
Dans chaque escouade deux hommes portent un bidon de pétrole chacun, sur le sac. Quand on dévisse le couvercle du cylindre, il apparaît trois grosses mèches qu'on allume. Des ressorts redressent un cercle de métal. C'est le fourneau. Sur le cercle on place une gamelle pleine d'eau.
Le sac du soldat n'est pas comme celui de son collègue européen une lourde et formidable chose destinée à réduire sa prestesse, à renforcersa fatigue, à le rendre inutile et las. Cette poche de mince caoutchouc contient plusieurs petits paquets de riz tassé, une boîte en copeau renfermant une sorte de
liebig, un uniforme de toile roulée, un étui à brosses et à aiguilles. C'est tout. A l'extérieur on n'y <^oit point attachée la pesante batterie de cuisine qui accable le militaire européen. L'intendance fait cuire les viandes et les légumes, en arrière des lignes. Au cantonnement, si l'intendance a pu rejoindre, et c'est la majorité des cas, le soldat trouve sa ration préparée, assaisonnée. Il peut la remettre au feu, ou la manger telle. Ainsi les viandes n'arrivent pas empuanties par lempilement dans des fourgons, ni bleuies par une corruption commencée. Si l'intendance ne peut réussir à joindre le cantonnement, le soldat confectionne son riz à l'extrait de viande sur le bivouac. L'un des cylindres à pétrole aide cette cuisson. L'autre sert à chauffer l'eau dans laquelle on verse l'essence de café remplissant les doses d'un flacon métallique.
Le soldat porte encore deux musettes.
L'une garde le pain, celle de gauche ; l'autre garde les cartouches, celle de droite. Dans la gourde il y a de l'eau légèrement alcoolisée à la menthe. Tout le poids ne charge donc pas le dos seul ; et l'homme peut marcher droit, courir, se défendre sans cette bosse chère aux états-majors d'Europe.
Le fusil soutient, sur la longueur du canon, un autre cylindre d'aluminium qui est seulement le tube d'une longue vue, allant de la crosse au point de mire. Cette lunette rapproche énormément la silhouette de l'ennemi et facilite le tir. Le mécanisme de la hausse la soulève ou l'abaisse. Les pièces d'artillerie sont pourvues d'un télescope analogue, dont la puissance étonne.
Le miracle de cet é(juipement, c'est le manteau. Imaginez une pèlerine semblable à celle des officiers de cavalerie. Léger, enduit de gomme, le tissu garantit contre les pluies tropicales. Il couvre le soldat depuis
le casque sous lequel le coUel s'emboîte, jusqu'aux guêtres. Là il s'évase, et la pluie coule comme de la pente d'un toit. Au campement, on étale le manteau à terre. C'est un tapis rond qui protège le dormeur contre l'humidité du sol et le miasme paludéen. Le camarade dresse le sien comme une tente dont un fusil planté par la baïonnett-e forme le support. Tapis et tente constituent un abri imperméable, chaud, où deux hommes peuvent se reposer à l'aise. On y ferait difficilement de la gymnastique, mais on peut s'y tenir assis ou couché. Des dispositions ingénieuses ferment hermétiquement la hutte ou la laissent entr'ouverte, selon les caprices du ciel.
Autre avantage. Ces huttes basses, grises, semblent à peu près invisibles dans la brousse . Dix mille hommes campent, sans qu'on puisse s'en apercevoir avant de rencontrer les sentinelles. Les lueurs des cylindres à
pétrole ne brillent point tant qu'ils puissent dénoncer, à trois lieues à la ronde, comme nos feux de bivouac et leurs fumées, la présence des troupes. Il était indispensable, pour une armée ayant à faire campagne, dans des régions sans villages, de posséder un système de campement discret.
Vaste et souple, le manteau ne gène pas les mouvements du tireur si, en étant revêtu, il aborde l'ennemi. Deux larges fentes à la hauteur des épaules permettent de passer les bras et de les mouvoir librement. Je pense à vos pauvres troupes françaises de 1870, que les Prussiens surprirent si souvent occupées à faire sécher leurs capotes chargées d'eau pluviale, et qui durent réendosser des uniformes humides, alourdis, rèches, pour se battre. Ici, jamais un soldat ne se trouve atteint par une goutte de pluie. Sous la pèlerine intelligemment aérée par mille petits trous, il reste disj)os et alerte.
Le premier soir de marche, nous campâmes au fond d une vallée que protège un plateau couvert alors par les patrouilles et les lignes de sentinelles. La cavalerie, à dix-huit kilomètres en avant, sondait les bois. La sécurité était donc absolue. Le repas fini, comme descendait sur nous la fraîcheur des nuits tropicales, les soldats organisèrent des danses afin de se réchauffer. Gela, dans ce pays immoral, se termina par une galanterie de gaillards venus en visite aux cantonnements de l'artillerie et du service sanitaire où les femmes sont le nombre. Rien ne se passa avec bruit ou fureurs; mais familialement.
— Comment, demandai-je à Pythie, ... la discipline n'interdit-elle pas ces satisfactions ? Les malheureuses pourraient devenir enceintes au cours de la campagne, par hasard, et cela diminuerait les effectifs.
— Enceintes I... Mais tous ces gens sont stériles. Dès que les groupes désignent l'un
OU l'autre d'entre eux pour être incorporé, on dirige le nouveau militaire sur l'hôpital de Mars. Là, le fauteur de disharmonie sociale est anesthésié par les chirurgiens. On accomplit l'ablation des ovaires, ou l'on provoque l'atrophie d'un testicule, suivant le sexe. Ainsi, l'atavisme ne pourra perpétuer leur tendance à la destruction dans les temps futurs. Ils sont voués à la stérilité définitive. Nous préservons la race contre la honte de détruire.
— Ces opérations ne sont-elles pas dangereuses? et n*est-il pas des patients pour rester entre les mains des docteurs?
— Peu, ...répondit Théa... Notre chirurgie est fort experle sur ce point, parce que, dès l'installation des villes, Jérôme le fondateur, obligea nos gynécologues à perfectionner sérieusement ce genre d'intervention. Quiconque a péché par haine ou par convoitise ne se reproduira plus.
— C'est terrible. Que faites- vous de la liberté, de la personnalité ? Vous créez une race de numéros sans caractère, sans passion.
— De purs esprits.
— Si l'intelligence n'est pas précisément la résultante des conflits entre les passions et l'altruisme, entre les instincts et la pitié, ou du spectacle de ces conflits...
— Qui sait ? Il faut bien tenter l'expérience...
D'ailleurs si la personnalité de chacun s'efface, le caractère de la race ne conquiertil pas l'unité la plus admirable. Le but d'un effort pareil au nôtre est précisément de substituer la personne de la race à la personne de l'individu. Celle-là se heurtera contre les caractères des autres nations, contemplera les luttes des autres nations ; et son intelligence collective augmentera en bloc, par le spectacle de ces conflits généraux, à la suite
LA CITÉ PROCHAINE 2'i7
de ces conflits, et à mesure que diminuera l'initiative individuelle.
Nous serons le seul corps de sept, dix, trente millions d'àmes semblables, et ce corps croîtra en puissance, comme la puissance d'une batterie électrique croît en raison de la parité et du nombre de ses éléments.
— Soit. Mais alors, cette race ayant à luttercontre les appétits simples des autres races, qui sont l'extension de la propriété et le désir de vaincre, se trouvera bientôt, par la nécessité de combattre avec armes égales, revenue à Tétat purement guerrier, c'est-à-dire brutal, à l'égoïsmc pur, c'est-à-dire à la qualité contraire de celle où vous prétendez atteindre... Ah!
Pythie accueillit du sourire, mon objection.
— Nous n'aurons pas à lutter avec des armes égales, puisque les nôtres sont supérieures...
A ce moment un coup de tonnerre fracassa
les airs. Puis de formidables détonations rebondirent d'écho en écho à travers l'étendue.
— Les nefs aériennes commencent la pose des torpilles, ... dit Théa.
Dès lors, il fut impossible de s'entendre. Le ciel tombant sur la terre, se cassait, s'écrasait. Tout ce qui dormait s'éveilla. Les chevaux hennirent et ruèrent. Il fallut courir à eux afin de les calmer. Douloureusement les ondes vibratoires frappaient les tempes et les os du crâne. Les soldats se coiffèrent de leurs casques munis de petits coussins, que la jugulaire colle aux oreilles.
Presque aussitôt l'ordre vint de reprendre la marche. Les tentes furent défaites, les manteaux roulés et mis en bandoulière, les guêtres bouclées, les dolmans rajustés, les rangs formés ; et, dans l'intervalle des explosions, nous entendîmes, contre le taillis, la morsure des faux et des grandes herses que pous" sent en avant des colonnes, plusieurs fluettes
locomobiles, afin d'achever l'œuvre de l'incendie, d'aplanir les pistes.
L'armée s'ébranla vers la nuit des grands bois...
LETTRE Vlll
Mercure, Palais des Onipolcs asti'onomiqucs.
Les villes les plus récentes de la Dictature sont, comme celle-ci, semées au milieu de forêts. Autour des édifices chuchotent des eaux vives. Les cygnes nagent à l'ombre. Sur une patte, les ibis roses méditent. Les tpamv^^ays électriques portent à la proue des figures gracieuses et sculptées qai tiennent le fanal dans leurs mains. Il en saillissait de pareilles aux proues des nefs antiques. Sur les routes couvertes par les voûtes de verdure que fournissent les frondaisons des arbres tropicaux, il court des automobiles
"■l'i^ LA CITK PROCHAINE
offrant la forme stylisée d'hippogriffes. Les ailes à demi écloses enferment la capote, tandis que le cou rengorgé du monstre, son poitrail qui se bombe, terminent de façon heureuse le train antérieur. Couronnant la tête de l'hippogriffe, six fleurons sont des ampoules électriques ; et, la nuit venue, on voit glisser, vertigineuses, ces belles bêtes desombre bois laqué,àcouronnes"de lumière. Nous avons longé, dans uue de ces voitures, la digue de maçonnerie qui soutient et qui élève le monstrueux télescope de trois kilomètres et gros à proportion. Nous avons contourné les lacs de réactifs où les savants étudient la guerre des substances. Nous avon$ circulé, des heures, entre les dômes de verre où, le vide ayant été fait, les courants odiques et les fluides les plus subtils ondulent, planent, vivent, révélés par des moirures diaphanes, et, quelquefois par un brei éclair bleu. Nous avons escaladé des
sentes do cristal, la colline d'aimant magnétique qui darde, certains soirs, une gerbe d'essence glauque vers laquelle accourent, parmi l'espace, d'innombrables gouttes de lueurs fauves, vertes, bleues, et vers laquelle zigzague la foudre, continûment.
C'est ici la région des miracles scientifiques. Dès que le soleil se couche, les gens s'illuminent, à cause d'une préparation phosphoréequi teint leurs vêtements. Alors l'éclat des promeneurs éclaire les chemins d'une sorte douce et charmante. L'ombre s'emplit de fantômes brillants qui parlent, glissent deux à deux, trois à trois. Les orgues cachées chantent. On s'aperçoit d'une parenté bien plus proche avec les èlres hypothétiques habitant les myriades de planètes en suspension dans les profondeurs.
En vérité l'enthousiasme m'a conquis ce'tte fois. Comment dirai-je le secret du bonheur ressenti? Cela tient-il aux propos des savan-
tes et des savants qui exposent avec des voix mystiques la composilion des mondes? Cela vient-il de l'air imprégné par de suaves effluves; ou des figures embellies par une adoralion loyale envers l'Harmonie des Forces que tous nomment Dieu ? Ici nulle peine n'esl lue en aucun œil. Il ne se rencontre personne qui rie, il ne se rencontre personne qui s'attriste.
« — Ecoutez... me chante Pythie ; ...écoutez si vos oreilles peuvent le faire. N'entendezvous pas bruire l'invisible vie des Idées autour de nos membres ? Ne sentez-vous pas comme la vigueur des Grands Etres vous fortifie, en ce lieu ? Ne goûtez-vous pas la confiance délicieuse de se connaître organes minuscules de la Personne Planétaire ? Je ne sais si vous percevez, ainsi que moi, la douceur de se perdre en une forme plus totale que nos individualités humaines. Je ne sais si le sens de se diluer parmi l'immense
courant de la Gnose vous transporte hors de votre gaine charnelle, comme elle me transporte. Tout s'écoule de moi qui n'est point pensée. Un magnétisme « décorpore » ici la mentalité. Ne vous semble-t-il pas concevoir aisément ce que chacun de ces promeneurs espère, entrevoit, ou contemple de son esprit ?.... Ah, vous me parliez d'amour, d'âmes en communion, d'êtres distincts rassemblés en un seul être. Vous conseillez la fusion de nos deux sentiments en une seule ardeur passionnelle... Voici qui comble le vœu. Tous les habitants de la cité vivent en une même âme qui s'évertue pour connaître plus du secret des mondes ; et le reste s'abolit devant leur désir de chercher le Dieu véritable. »
Certainement l'atmosphère de la ville est spéciale. On jouit d'une ivresse calme à travers les jardins magnifiquement colorés.
N'avez-vous pas, mon cher ami, à certains
jours, subi rentraînement de la foule dans les rues d'une capitale ? L'indignation ou la moquerie dont elle s'anime, devant les spectacles d'une brutalité, d'une déchéance,ne vous saisissent-elles pas, malgré les avis de la raison ? Mêlé à la cohue populaire, n'avez-vous pas acclamé la souveraine qui passe, raillé l'ivrogne en querelle, applaudi l'héroïne d'un niais vaudeville, ou poursuivi le fripon qui vient de dérober à l'étalage ? Du moins, si vous n'avez pas été jusque l'acte, il vous fallut, à ces minutes, une victoire sur le penchant, une résistance à l'appel de la multitude. La contagion de l'exemple affole quand la foule est nombreuse. La préoccupation de l'incident supprime la somme des autres soucis chez ceux de la cohue. L'entière volonté de chacun se concentre aOn de participer à l'émotion générale, d'y jouer un rôle. Colères, railleries, fureurs, espoirs de vaincre, désirs bestiaux s'unissent par dessus le
reste des hommes, et composent une seule force omnipotente dont les effluves grisent. Les instincts s'excitent au paroxysme. Ils affluent des corps ; et leur mélange extérieur crée un être collectif dont les individus deviennent les membres serviles.
Cette colère ou cette joie de la rue peuvent donner une imagination approximative de ce que je ressens au milieu de cette ville. Je deviens le membre docile d'une idée collective d'existence. La fureur de poursuivre la science m'entraîne avec la cohue des êtres frénétiquement avides dy participer. Mon attention augmente d'une manière phénoménale.
Sans rien connaître de la physique, de la chimie, de la mathématique, de la cosmographie que les rudiments appris au collège, je vois se révéler l'évidence de phénomènes, de lois, de formules, de calculs, de solutions. Entre les autres et moi-même une endosmose de savoir se continue. Aux yeux et aux sourires,
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autant qu'aux paroles, je lis la certitude qu'il convient d'acquérir. Et je me rue avec la foule à la chasse de la vérité. Nul ne résiste à cet entraînement.
— Voilà, voilà... je vous aime... Pythie, ce matin. Vous venez d'éclairer les raisons de rythmes qui règlent la formation de la substance dans l'éther impondérable. Et mon esprit épouse le vôtre, l'adore en admiration... O cher amant, cher amant... qui faites paraître la force de votre intelligence ; vous avez compris les émois du monde, les motifs de sa genèse ; et la création palpite sur vos lèvres disertes Tenez voici
mon corps, aussi par surcroît, mes mains, ma gorge et ma bouche, et le reste de moi. »
Nous, eûmes une étreinte de dieux...
Théa ne nous a point suivis jusque cette ville de Mercure. Elle est repartie pour Jupiter où son office l'appelait. Nous marchons
seuls, Pythie et moi, parmi les miracles de la cité savante.
Pythie est pleine de charme. Elle va, légère et magnifique, dans son habit bleu, au haut de ses guêtres fauves. L'or mat de son visage rayonne autour de ses yeux ironiques et profonds. Mais son sourire a gagné d'ineffables indulgences.
Les palais rient de leurs céramiques colorées au bout des charmilles unies en l'air par des toits de lianes et de vignes sauvages. Vêtus de bleu, les gens marchent avec l'allure d'un bonheur grave. Il y a des allées de sable écarlate, des eaux jaillies, violettes, pourpres, orangées, mauves ; des statues groupées de personnages nooles qui regardent les astres, avec des yeux passionnés, ou dont le geste s'émerveille devant le miracle éclos aux transparences de la cornue. Un très fin réseau métallique enferme dans les perspectives sylvestres la course de daims,
de cerfs, de chevreuils. Les belles bêtes déambulent entre les arbres. Des faisans picorent. Les paons s'irradient, perchés sur le rebord des vasques. Après les verdures noires des taillis, le flamant rose baigne, en une mare constellée de fleurs énormes, ses pattes de filigrane.
Le plus étrange de la ville est un lieu cave pareil au gigantesque hippodrome de Byzance.
En ce val, des nègres et des Malais vivent solitaires, chacun à l'abri d'une arcade que des grilles ferment. Maintes cascades artificielles imprègnent de fraîcheur les rues qui desservent les façades. Des arbustes et des stores propagent l'ombre. Ces prisons forment une sorte d'avenue triangulaire dont la base est une scène de vaste théâtre. La ligne droite de l'angle est habitée par les femmes, la ligne gauche par de jeunes hommes.
Des fleurs odorantes ornent les cheveux des uns et des autres. Leurs corps dégagent
UQ parfum lourd. On les voit sans cesse aux mains des masseurs. Une musique voluptueuse énerve visiblement la langueur de leurs yeux. A portée de leurs mains des tables sont servies que chargent des fruits, des breuvages, telles contitures succulentes el pimentées, des sauces singulières noyant des purées rougeâtres.
A voix mélodieuses, les phonographes récitent certaines rapsodies malaises qui semblent intéresser les allures reptiliennes des jaguars, des chats et dea panthères domestiques frôlant les buissons de roses. Ces animaux s'étirent, rampent et puis bâillent. Ils se frottent le long des barreaux ou miaulent au ciel qui chatoie, cerné, sur la crête circulaire du val, par le frémissement de la forêt.
Il est des heures où le théâtre se peuple de danseuses javanaises. Leurs tiares de cuivre brillent au dessus des tresses noires.
Leurs mains erotiques s'agitent et fendent Tair ainsi que les nageoires des poissons fendent l'eau. Souvent une horde de négresses hurlantes imite les obscénités de l'amour. C'est la représentation habituelle aux théâtres de cette Asie, avec cependant quelque chose de plus bestial, avec des musiques sauvages, tour à tour frénétiques et lugubrement lentes.
Gela fait se plaindre les jaguars. Ils se poursuivent. Ils miaulent. Les matous aussi s'énervent et combattent. Des griffes s'ensanglantent. Leur colère tousse. Etendues sur l'échiné, et montrant leurs ventres blancs, leurs rangées de mamelles roses, les femelles des panthères appellent le mâle qui, pour surgir, troue les buissons d'où neigent les pétales des fleurs mûres. Alors, forcenées, les bêtes se mordent et s'accouplent. Une tiède odeur de fauves corrompt l'air.
Des bandes de soie sombre se déroulent
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le lon^ des mâts, se gonflent et s'amollissent au souffle de vents artificiels.
On aperçoit les solitaires qui remuent derrière leurs grilles argentées. Yeux et dents illuminent les physionomies brunes battues par les franges épaisses des cils.
L'étroitesse de l'avenue angulaire ne lient les hommes éloignés des femmes qu'à une distance minime. Ils se considèrent eu s'étirant. Les regards disent leurs convoitises mutuelle des chairs. Pensives, les filles se serrent contre les barreaux de leur arcade en contemplant la volupté des jaguars et des chats. Les frissons nerveux secouent leurs épaules, leurs seins, pendant que durent le spectacle comme la musique. Les fleurs éclatent en couleurs sur les chevelures bleues des captifs. Plus forts émanent les parfums des corps. Une commence à gémir. D'autres plaintes répondent. Toutes les faces se collent aux barreaux d'argent. Les mains
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brunes se crispent. Les saccades de rires hystériques s'unissent aux frénésies de Torehestre. Les hommes aussi bâillent douloureusement, et tordent leurs bras dans les grilles.
— Ils souffrent,... dis-je, la première fois à Pythie.
— Ils souffrent. Ces mets, ces fruits,, ces sauces, ces confitures, dont vous avez goûté une parcelle sont de puissants aphrodisiaques qui paroxisent le désir de leur instinct. Tout à l'heure ils bondiront sur place éperonnés par le délire de la chair qu'excitent encore les musiques et les^danses. Et cependant nul n'ouvrira les grilles d'argent entre lesquelles ils passent leurs cuisses et leurs bras, leurs bouches douloureuses.
— Et pourquoi ce supplice ?
— Ah 1 Ah ! Comprenez-vous?... Voici la raison. Ces deux cents barbares dans la force et la jeunesse ainsi saturés de désir se trou-
vent en l'état où leurs nerfs dégagent te plus de volonté. Ils projettent leurs fluides, leur âme, leur vigueur psychique hors d'euxmêmes. Ils essaient de jaillir hors de leurs corps pour rejoindre les formes du sexe contraire: telles les électricités de nom différent qui se projettent aux bouts des pointes afin de s'unir dans la brève joie d'une étincelle bleue.
« Nos savants estiment qu'il en est de même à l'égard de ces sauvages. Leurs fluides volontaires jaillissent des pointes de leurs corps, mains, jambes, bouches, pour tenter de se joindre et de se confondre.
« Si l'hypothèse est justifiable, celte étroite avenue angulaire contient une quantité de force psychique, de fluide humain qui s'accumule invisiblement. L'on peut donc induire qu'une personne saine momentanément baignée dans ce fleuve, attirerait sur elle une partie de la force statique, et, neutre, se char-
gérait des fluides de noms conlraires. Le déneutralisation, en s'opérant, occasionnerait un état tel que, pendant une seconde au moins le baigneur se trouverait contenir le paroxysme de la force psychique émise par ces deux cents sauvages. Imaginez un savant, pénétré de l'importance de son problème capital, et qui sent très prochaine la solution. Il entre dans celte avenue. Il marche, les yeux fermés, parmi cette accumulation de fluides. Le jeûne, le bain, de préalables copulations l'ont préparé de manière à ne pas être sexuellement ému. Donc la volonté s'accroîtra d'une somme fluidique considérable empruntée à l'atmosphère. Elle se concentrera plus vigoureusement. Elle dépensera avec plus de puissance un effort centuplé. Il y a mille chances pour que notre penseur trouve, dans ce bas-fond, la résultante de son problème.
« Voyez : un plafond de verre en deux
LA cm': PROcii viNK 237
parlies s'abaisse progressivement sur l'avenue. Les fluides vont être condensés par une pression de gaz récemment créés dans c.e but. Gomme, devant les grilles, l'air s'épaissit ! Le voyez-vous bleuir ? Aux extrémités des mains, des jambes, il nait de minuscules pétillements. Voici que l'on distingue les ondes psychiques. Des courants agissent par couches, en sens contraire.... Ah ! les chats et les jaguars commencent à geindre. Bon, tous les rires hystériques donnent. Quel charivari... Regardez comme ces pauvres brutes se collent aux barreaux. Et celle-ci qui déchire sa robe, qui pousse sa chair dans les interstices de la grille..., et son rictus ; et sa chevelure qui se dresse entre les fleurs pourpres. On suiFoque tant les odeurs mâles et femelles sourdent des épidémies en sueur. Remarquez aussi les ceintures de sûreté qui gardent les captifs contre tout assouvissement artificiel. Pcndunl une Iieuic
encore, les désirs et les délires vont s'exaspérer dans leurs corps. Oh, cette panthère a-t-elle bondi haut ! On commence à se sentir mal à l'aise. Les phosphorescences sont dangereuses à regarder. Mon torse tourne sur mes hanches ; et mes seins me font mal. Sortons un peu. Dans une heure nous reviendrons.
A notre retour, le spectacle répugna.
Comme les lianes ou le lierre entourent les arbres, les corps des captifs restaient noués autour des barreaux d'argent. Presque tous étaient aphones d'avoir hurlé. Les langues sautelaient dans leurs bouches ouvertes et blanchies. Plusieurs, en se pressant contre les barreaux, avaient laissé leur chair se meurtrir, saignaient. Il y eut des filles qui se tordirent à terre en pleurant ; des hommes qui pantelèrent étendus sur le ventre. Les jaguars, les chats et les panthères blottis dans des coins, parmi des buissons.
ne bougeaient plus, miaulaient faiblement.
Au milieu de l'angle, siégeait sur un trône une forme immobile et voilée. Nous ne vîmes que des mains de vieillard aux veines grossies. L'air dense avait des zones rouges, violettes, mauves, bleues, et les courants agissaient par ondes rapides dans son épaisseur phospborescente. La frénésie des musiques s'était lue. L'ombre emplissait le théâtre. Le plafond de verre refermé serra une masse incolore de gaz contre l'atmosphère en pression. Aux barreaux d'argent, les solitaires encore tendaient les mains, les lèvres, heurtaient leurs fronts, leurs soupirs rauques, leurs yeux de feu.
La forme du savant ne remua point toute une heure, insensible aux plaintes des torturés. Soudain il poussa un cri de triomphe, et quitta le trône pour se précipiter vers l'issue.
— Il a trouvé, dit Pythie.
Au même moment toutes les étrilles tournèrent sur leurs gonds devant les arcades ; et les solitaires surgirent vers les bras ouverts des femmes, vers les corps pantelants, et les seins meurtris. Mais, à peine dressés ils trébuchèrent. Nul des femmes ni des hommes ne put franchir l'étroite avenue. Les corps s'abîmèrent sur les buissons de roses d'où les jaguars s'enfuirent. Un grand sanglot retentit encore. Le désir avait aboli la force de réaliser l'étreinte.
Doucement le plafond se divisa. Les deux parties de verre furent redressées. L'air s'évada en sifflant par la fente. Nous sortîmes.
Au dehors les phonographes proclamaient la miraculeuse découverte obtenue par le patient du xii° groupe mathématique.
Un cortège de fête se forma aux carrefours des jardins (1).
(1) Cf. Fénelon, Télémaqiie. Livre XIII,
Déjà la réputation du gouvernement doux et modéré
d'Idoménée attire en foule de tous côtés des peuples, qui viennent s'incorporer au sien et chercher leur bonheur sous une si aimable domination. Déjà ces campagnes si longtemps couvertes dj ronces et d'épines promettent de riches moissons et des fruits jusqu'alors inconnus. La terre ouvre son sein au tranchant de la charrue, et prépare ses richesses pour récompenser le laboureur : l'espérance reluit de tous côtés. On voit dans les vallons et sur les collines les troupeaux de moutons qui bondissent sur l'herbe et les grands troupeaux de bœufs et de génisses qui font retentir les hautes montagnes de leurs mugissements. Ces troupeaux servent à engraisser les campagnes. C'est Mentor qui a trouvé le moyen d'avoir ces troupeaux. Mentor conseilla à Idoménée de faire avec les Peucèles, peuçles voisins, un échange de toutes les choses superflues qu'on ne voulait plus souffrir dans Salente avec ces troupeaux, qui manquaient aux Salentins.
En même temps, la ville et les villages d'alentour étaient pleins d'une belle jeunesse, qui avait langui longtemps dans la misère, et qui n'avait osé se marier de peur d'augmenter leurs maux. Quand ils virent qu'Idoménée prenait des sentiments d'humanité, qu'il voulait cire leur père, ils ne craignirent plus la faim et les autres fléaux par lesquels le ciel afflige la terre. On n'entendait plus que des cris de joie, que des chansons des bergers et des laboureurs qui célébraient leurs hymenécs. On aurait cru voir le dieu Pan avec une foule de satyres et de faunes mêlés parmi les nymphes, et dansant au sonde la flùle, à l'ombre des bois. Tout était tranquille et riant, mais la joie était modérée, et les plaisirs ne servaient qu'à délasser des longs travaux ils en étaient plus vifs et plus purs.
262 LA CITK PROCHAINE
Les vieillards, étonnés de voir ce qu'ils n'avaient osé espérer dans la suite d'un si long âge, pleuraient par un excès de joie mêlée de tendresse ; ils lovaient leurs mains tremblantes vers le ciel.
« Bénissez, disaient-ils, ô grand Jupiter, le roi qui vous ressemble, et qui est le plus grand don que vous nous ayez fait. Il est né pour le bien des hommes. Rendez-lui tous les biens que nous recevons de lui... »