Cit. lai
cœur de ne pas être admise aux Tuileries : quelle douleur de n'y pas trôner, comme Bonaparte!
Mais écoutons encore M. Reichardt : « Pour les hommes, il y avait une quantité de tables de jeu; la maîtresse de la maison présentait elle-même les cartes. Elle voltigeait au milieu des parties engagées, hasardant cinq ou six louis sur une carte, s'attardant parfois à parier, mais tout cela en passant. Quant aux Anglais, ils n'ont pas bougé des tapis verts sur lesquels l'or s'amoncelait ; les jeux de hasard faisaient fureur.
« M""® Cabarrus a fini par recruter quatre couples qui ont dansé une « française » au son d'un unique violon faisant un bien maigre accompagnement. Sa fille, gentille enfant d'une dizaine d'années, ressemblant fort à sa mère, a dansé avec infiniment de grâce une des « françaises » à la joie de sa mère, qui en avait les larmes aux yeux, et des assistants charmési de ces débats mignons. Les façons de la mère et de la fille l'une à l'égard de l'autre indiquent des natures aimantes.
« ... Cette réunion, où dominaient les Anglais, et pendant laquelle M""" Cabarrus, allant et venant sans cesse, ne pouvait suivre une conversation, a fini par me sembler un peu longue.
« ... M'"® Cabarrus venait de reconduire jusqu'à la porte du salon sa dernière invitée avec la grâce animée et naturelle qu'elle avait déployée pendant toute la soirée, quand elle revint à nous, paraissant ne plus pouvoir se traîner; elle s'affaissa dans un fauteuil, la tète renversée contre le dossier, soupirant d'une voix presque éteinte : « Je n'en puis plus, je suis morte! » Je me trouvais près d'elle avec Tourton ; dans ma simplicité, je lui demandai naïvement si elle se sentnit
indisposée. Elle se redressa comme poussée par un ressort : « Ce n'est pas ça, monsieur, » dit-elle en souriant. Puis, s'adressant à Tourton avec le même sourire : « Mon assemblée était bien nombreuse, n'est-ce pas? »
Toujours cette préoccupation de la vanité, chez Thérésia! Elle est heureuse d'avoir eu une a. assemblée » très nombreuse, non pas parce qu'on a pu s'y amuser davantage, mais parce que la mode était d'entasser dans les salons plus de monde qu'ils n'en pouvaient contenir, de presser les gens les uns contre les autres au point de leur rendre tout mouvement impossible et de les étouffer pour leur plaisir. D'ailleurs, l'appartement de Thérésia n'est pas très grand. Le même témoin le décrit en deux lignes :
« ... Il consiste en un vaste salon et une grande chambre à coucher suivie d'un boudoir ; il a été suffisant pour les soixante-dix à quatre-vingts personnes qui s'y sont trouvées réunies. »
Maintenant, suivons à pas discrets M. Reichardt dans la chambre de l'idole : « Le magnifique lit en ébène de la chambre à coucher est d'un style différent et plus sévère que celui de M""^ Récamier. Comme celui-ci, il est décoré de jolis bronzes dorés. Mais le ciel de lit très ample et très élevé, ayant la forme d'une tente ronde, est soutenu par le bec d'un pélican doré, — une forme importée d'Egypte; — les rideaux en satin blanc et cramoisi garnis de franges dorées, retombant en larges plis jusqu'au parquet. Toute la pièce est décorée de jolis bas-reliefs. »
Il n'est pas jusqu'à la coiffure de sa charmante hôtesse, jusqu'à sa toilette, que l'Allemand n'ait eu soin de noter exactement. Comme c'est ce qui intéresse le plus les femmes, il faut encore faire cet em-
prunt à son livre : « Ses magnifiques cheveux noirs, arrangés en larges tresses, étaient enroulés autour de sa tête jusqu'au front, d'une part, jusqu'à la nuque, de l'autre; des cordons de perles fines s'entremêlaient aux tresses. Sa robe était en satin blanc et couverte de belles dentelles \ »
On voit que son second divorce n'avait pas affecté la belle jeune femme plus que le premier : elle y était maintenant habituée. Sa conscience n'avait pas l'air de lui reprocher quoi que ce fût et l'on aurait mauvaise grâce à se montrer plus difficile que sa conscience. D'ailleurs, quel esprit chagrin aurait eu le mauvais goût, le triste courage de lui faire de la peine en l'éclairant sur certains cas de casuistique conjugale qu'elle aimait mieux ne pas prendre corps à corps, et troubler ainsi le bonheur de cette charmante femme qui, à tout prendre, ne vivait que du bonheur des autres?
La belle Thérésia menait donc une existence paisible, se partageant entre son amant en titre, ses amis, M. Alexandre de Girardin, avec lequel son amitié semble avoir eu quelques nuances particulières de tendresse, ses enfants et les plaisirs. Tout semblait indiquer que cette vie serait la sienne jusqu'à son dernier jour. Peut-être le croyait-elle? Mais, si elle en avait déjà fini avec deux maris, elle n'en avait pas encore fini avec le mariage. Le 15 thermidor an XIII de la République française (18 juillet 1805), sous la seconde année du règne de Napoléon, empereur des Français, elle se mariait une troisième fois à la mairie du X® arrondissement avec le comte Joseph de Garaman ^ .
1. Reiciiardt, Un hiver à Paris sous le Consulat^ p. 200-204. 1. Voir l'acte de mariage à V Appendice, p. 345.
Le mariage fut purement civil. Il ne pouvait être religieux; l'Église catholique n'admet pas le divorce et, à ses yeux, Thérésia était toujours la femme légitime de M. de Fontenay, quelques liaisons plus ou moins sanctionnées par la loi civile qu'elle ait pu avoir depuis ce mariage.
Le comte Joseph de Caraman, qui n'avait que trentetrois ans, un an de plus que Thérésia, appartenait à l'illustre famille Riquet. C'est le père de son grandpère, M. Riquet, qui avait conçu le plan du canal de Languedoc et en avait exécuté les travaux. Il jouissait d'une grande fortune et la Révolution n'avait pu toucher que d'une façon passagère à ses revenus du canal, dont il était un des principaux propriétaires. Il avait été élevé à Roissy, à cinq lieues de Paris, dans la saine atmosphère d'une famille unie. « Roissy, écrivait M""^ du Deffand en m4, est le séjour de la paix, de l'ordre et du bonheur. Un père et une mère, huit enfants qui vivent ensemble avec une union, une amitié parfaite : c'est l'âge d'or ^ . »
Cette paix, cette union de famille, qui sont le plus grand bonheur de la vie, cette paix et cette union que la Révolution n'avait pas atteintes, étaient maintenant brisées dans la famille de Caraman. C'était l'œuvre de Thérésia. Elle avait dû bien travailler le jeune comte Joseph pour le décider à cette chose si grave : la révolte contre l'autorité du père de famille, le mariage contre le gré de toute une famille. Virtuose d'une beauté à peu près défunte, elle en avait joué en artiste consommée. Une fois qu'elle eut amené le jeune comte de Caraman à l'état d'amoureux aveugle, elle
1. M°»» DU Deffand, Correspondance complète, . II> p 426 (éd. Lescure).
lui avait tenu des propos dans le genre de celui-ci : « On se marie pour soi et non pour les autres... » et les lui avait chantés sur tous les tons, avec toutes les variantes possibles. Le pauvre garçon ne voyait pas, en sa qualité d'amoureux, que ce sont là propos à l'usage des femmes qui veulent achever de faire perdre le sens moral aux malheureux à qui elles ont déjà fait perdre le sens commun; aussi donnait-il en plein dans le piège et, pauvre dupe, il se répétait comme paroles d'Évangile les piètres arguments de Thérésia. Règle générale, les hommes ne croient, en fait de désintéressement, qu'à celui des gens qui ont intérêt à les tromper. Et, d'un autre côté, comment n'aurait-il pas cru une femme qui, sur le terrain de l'amour, avait de si beaux états de services?
On croit les hommes bien bêtes : ils sont encore plus bêtes qu'on ne croit. Les femmes le savent bien. En tout cas, ce manège ne dénote pas, chez l'expérimentée Thérésia, une bien grande délicatesse de sentiments, et l'abnégation ne paraît pas être venue compléter le nombre de ses vertus. Quand même elle eût aimé sincèrement M. de Caraman — et ce n'est pas à présumer, car c'eût été changer par trop ses habitudes — le devoir, pour elle, était de se retirer, d'engager le jeune homme à suivre le vœu de sa famille, à obéir son père, à « immoler son amour sur l'autel du devoir », comme aurait dit M™® de Staël, une connaisseuse en amour plus qu'en devoir, mais qui, au moins, quand elle fit cette folie de se remarier, n'épousa pas l'immense fortune de M. de Caraman. Quant à celui-ci, il montrait une fois de plus que c'est dans l'amour que se constate le mieux la bêtise humaine.
On sait, par l'acte de mariage, que M. Joseph de
Garaman dut faire des actes respectueux à son père, c'est-à-dir« agit contre sa volonté expresse, ce qui n'est pas très respectueux, en épousant la femme que tant d'autres avaient eue avant lui, « qui ne lui apportait que la rinçure de son verre », comme aurait dit jadis Madame, mère du Régent, dans son langage aussi franc que pittoresque. Aussi la cérémonie du mariage se ressentit-elle de cet état de choses. Le choix des témoins : deux hommes de loi du côté du comte Riquet de Garaman ; un commis principal à l'administration de la loterie et un homme de loi du côté de Thérésia, montre bien que cette union se faisait à l'encontre de toutes convenances ; famille, amis, société, tout ce qui mérite le respect faisait grève ce jour-là, et le représentant d'une des plus hautes familles de la Belgique en était réduit à prendre, pour témoins de son mariage, des gens de loi. Du côté de Thérésia, l'humilité du rang social de ses témoins n'est pas faite pour étonner ; à part le monde étranger, qui donc l'aurait vue à Paris?
Elle s'en consola en pensant que son mariage avec le comte de Garaman aurait vite fait d'épousseter son passé et de lui ouvrir toutes grandes les portes des salons de Paris.
Les jeunes époux partirent en voyage de noce. Ils allèrent en Italie. Aussi bien y étaient-ils appelés par de grands intérêts. Le prince de Ghimay venait de mourir. Gomme le comte de Garaman était son héritier \ il alla avec sa femme en Toscane pour le règle-
1. « Après avoir appartenu à la maison de Ncsle-Soissons, dans le xiii" siècle, puis à Jean de Haynault, sire de Beaumont, ]mis aux Chastillons, comtes de Blois, la seigneurie de Chimay, ville du Hainaut français, fut vendue par Thibaut de Soissons, seigneur de Moreuil, à Jean de Croy ; elle fut érigée en comté
ment des affaires de la succession. La nouvelle comtesse crut pouvoir dérober quelques heures à l'intimité conjugale pour se faire présenter à S. M. la reine d'Étrurie. C'était, il le faut croire, dans l'intérêt du bonheur de son mari. On s'adressa donc au chargé d'affaires de France, M. Artaud, qui était trop galant homme pour ne pas soutenir une compatriote en pays étranger. Ce diplomate parla à la jeune reine des mérites de la comtesse de Caraman ; il lui dit, sans entrer dans trop de détails, qu'elle avait été héroïque pendant la Révolution, qu'elle avait sauvé un grand nombre de vies humaines... Il n'en fallait pas tant pour que les portes du palais s'ouvrissent devant elle à deux battants. Et Thérésia, qui n'était pas admise, à Paris, à la cour des Tuileries, prit sa revanche à Florence en se pavanant au palais Pitti. « Elle y parut avec une robe de velours, brodée à Lyon, et à formes sévères. Son costume fut trouvé si remarquable que les Italiens dirent n'avoir jamais rien vu de si magnifique et que les dessins de la broderie furent copiés \ » W^^ de Caraman avait le bonheur au cœur : sa robe avait été trouvée belle, et elle également. Où'? A la cour ! Il y avait là de quoi faire tourner une tête moins solide que la sienne. Mais son bonheur fut au comble
par le duc de Bourgogne, Charles le Hardy (1470), et en principauté (1486). Cette principauté passa de la maison de Croy dans celle de Ligne-Arenberg, en 1612, et y resta jusqu'en 1686. Alors elle appartint, par héritage, au comte de Boussu (Philippe-Louis de Hennin) et la maison de Hennin la conserva jusqu'en 1750, époque où le comte Victor-Maurice Riquet de Caraman épousa la fille unique du prince d'Hennin d'Alsace, dernière héritière de cette illustre maison. C'est ainsi que la principauté de Chimay est entrée dans la maison de Caraman. »> {Biographie Michaudy Supplément, t. 61.)
1. Biographie Michaudy Supplément^ t. 61, Article Chimay, par Villenave.
quand, quelques semaines plus tard, elle fut reçue à une autre cour, plus considérable que celle de la reine d'Étrurie, à la cour d'un Bonaparte !
Oui, «Joseph Bonaparte, alors roi desDeux-Siciles, instruit de l'accueil fait dans Florence à M™^ de Caraman, la reçut à la cour de Naples, quoiqu'on lui insinuât que son voyage en Italie était la suite d'une disgrâce^ ».
Nous n'allons pas suivre la comtesse de Caraman dans son nouvel essai qui, cette fois, fut définitif, de la vie de femme honnête. Il faut cependant dire que, pendant la première Restauration, la religion catholique se remettant à être à la mode, Thérésia souffrit beaucoup de n'être mariée que civilement avec le comte de Caraman, qui, devenu propriétaire de la principauté de Chimay, avait le droit de porter le titre de prince et elle celui de princesse de Chimay! Mais quelle disgrâce! Toutes les portes se fermaient devant elle... La pauvre femme, au lieu d'attribuer cet ostracisme à son passé trop mouvementé, pensa que son mariage civil en était la seule cause ^. Elle fit donc des démarches en cour de Rome pour obtenir la consécration religieuse de son mariage avec le prince de Chimay.
1, Biographie Michaud, Supplément, t. 61.
2. La vérité est qu'elle jouissait d'une détestable réputation. Voici un trait d'elle qui ne se peut dire qu'à l'oreille ou s'écrire qu'au bas d'une page. Une femme pourtant l'a écrit en plein texte, « A propos de jolies femmes, dit-elle, voici un mot bien naïf d'une qui jouait un rôle alors, qui a visé à la célébrité et n'en a, comme il arrive le plus souvent, gardé qu'une bien fâcheuse, M™" Tallien; ce mot fut dit à cette pauvre Pauline du Chambge, une de nos camarades d'enfance, qui fit la sottise de se lier avec elle et qu'il fallut renoncer à voir.
« Elle la blâmait de mettre un csrset et en nombrait les inconvénients, « assurant que ce n'est pas quand une femme est vêtue qu'il lui importe d'être belle. » {Mémoires d'une Inconnue^ p. 114.)
Il lui fut répondu que c'était la chose la plus simple du monde, que l'Église bénirait avec plaisir son union et qu'elle n'avait qu'à produire l'acte de décès de M. de Fontenay.
Hélas ! comment le produire, cet acte, puisque M. de Fontenay était vivant? La pauvre femme était en proie au plus vif chagrin : les portes de l'Église restaient fermées devant elle — ce qui lui était au fond assez indifférent, — mais celles du monde ne s'ouvraient pas davantage, ce qui lui était infiniment plus pénible. Et c'est au moment où elle maudissait le Ciel que le Ciel allait la prendre en pitié. Ces femmes-là ont toutes les chances. Justement, à l'issue de ces négociations infructueuses, M. de Fontenay, qui était cause de tout le mal et de qui elle étaitloin de s'attendre à la moindre attention, lui fit la gracieuseté de prendre congé de ce monde. C'était avoir autant de complaisance que d'àpropos.Pourla première fois, Thérésia pensa du bien de M. de Fontenay, pour la première fois elle en dit ; elle lui en aurait même souhaité, dans sa bonté, si le premier effet de 1 a réalisation de ce vœu n'eût été de la priver du plaisir de le pleurer, et surtout d'aller promener partout son titre de princesse. Car, lui mort, elle se hâta de se munir de son acte de décès et de faire donner publiquement la bénédiction religieuse à son mariage. L'union avec Tallien, ayant été purement civile, n'existait pas aux yeux de l'Église.
Le roi Louis XVIII étant revenu aux Tuileries après la seconde chute de Napoléon, et le gouvernement de la Restauration semblant solidement établi. M""" de Caraman revint à Paris. « Elle ouvrit sa belle maison de la rue de Babylone. Ses soirées devinrent à la mode : on y donnait des bals, des concerts, on y
jouait la comédie. Les étrangers les plus distingués et leurs femmes affluaient dans les salons de M""® de Cararaan, mais on n'y rencontrait presque aucun représentant du noble faubourg qu'elle habitait.
« Propriétaire delà principauté de Ghimay, le comte de Caraman n'osait en prendre le titre. La comtesse, depuis 1806, signait ses lettres Caraman-Chimay ^ sans oser aller plus loin. Elle consulta plusieurs amis qui, ignorant les usages de la Belgique et le laisser aller des sociétés de France, soutinrent qu'il fallait que les deux époux restassent M. et W^ de Caraman. Un seul de ces amis, qui avait plus d'expérience, ouvrit un autre avis. « Faites, dit-il, graver des cartes de visite au nom du prince et de la princesse de Ghimay : faites-les jeter aux portes des gens anciens et des gens nouveaux que vous voudrez recevoir chez vous. On en parlera pendant une semaine, et le lundi suivant vous serez prince et princesse de Ghimay ^ . »
G'était là un ami intelligent : il avait compris que Thérésia cherchait le moyen de se pavoiser de son titre de princesse et le lui avait indiqué. Il était de Tavis de Balzac qui a observé qu' « il n'est point de situation qu'on ne puisse imposer au monde avec de l'audace et avec de l'argent. » Le monde donna un démenti à cette observation, très fine, souvent juste, mais pas auprès de tous. Dieu merci, il y aura toujours des gens pour avoir le respect d'eux-mêmes plutôt que le respect de l'argent des autres et pour refuser de voir certaines parvenues de la finance ou du mariage.
G'est donc seulement en 1815, après quelques années d'une lente et habile métamorphose, que Thérésia osa arborer son titre de princesse de Ghimay.