‹ La citoyenne TallienChapitre 103 sur 122 · Ch. Nauroy, Le Curieux. — Archives nationales · texte numérisé non relu

Ch. Nauroy, Le Curieux. — Archives nationales

de Babylone, n*" 685. Elle tenait cette maison de la libéralité de Barras. Un grand jardin l'entourait, planté de beaux arbres, et en faisait une demeure des plus agréables. On y pouvait vivre, en plein cœur de Paris, isolé comme à la campagne. Mais la vie isolée n'était pas dans les goûts de Thérésia qui, pour la troisiènxe^/ois, avait repris son nom de Cabarrus. Gomme Ouvrard subvenait à ses dépenses qui dépassaient les revenus de sa dot, écornée par son premier mari et par les événements de la Révolution, Thérésia recevait et donnait des fêtes. Les crises de la vie glissaient sur elle sans l'atteindre. Mais aussi, c'est qu'elle avait soin de ne pas jeter son cœur dans la lutte. De cette façon, elle était toujours heureuse, puisque nous ne sommes vraiment malheureux que par le cœur. Une bienveillance constante, par système peut-être plutôt que par élan naturel, était sa règle de conduite. Elle s'en trouvait bien et ses amis également. On ne saurait l'en blâmer : rien de plus sot que de se laisser torturer par un de ces cœurs qui tyrannisent et gâtent une existence en vous entraînant à des dévouements stupides, par d'impérieuses et lancinantes passions amoureuses qui n'entraînent jamais après elles que chagrins et désespoirs, et laissent l'âme dévastée et desséchée comme un arbre frappé de la foudre. Oh î qu'une douce et sceptique bienveillance est plus commode! Elle fait peut-être des ingrats, mais qu'importe, puisqu'elle ne ride ni le cœur ni le front surtout?... M'""" de Cabarrus avait trop l'horreur de toute ride pour agir autrement.

Un Allemand, qui s'était fait présenter à M"'^ de Cabarrus par le banquier Tourton l'année qui suivit son second divorce, et qui avait été invité à l'une de ses fêtes, nous en a laissé le récit. II nous fait pénétrer dans

l'intérieur de riiùtcl de la rue de Babylone et trace une esquisse de la belle maîtresse de céans. « C'est, dit-il, une belle, grande et opulente personne à qui Ton ne donnerait pas son âge, plus voisin de la quarantaine que de la trentaine. Une petite tête aux contours délicats la fait paraître encore plus grande et plus forte qu'elle n'est en réalité. Sa physionomie porte l'empreinte de cette bienveillance active dont tant de gens ont eu des preuves pendant les terribles phases de la Révolution. Ses manières ont un naturel et un abandon qui la rendent tout à fait sympathique et séduisante. Lorsque, dans le courant de la soirée, elle s'est mise à genoux, joignant ses belles mains, devant une petite Fran<;aise pour la supplier de chanter une romance, et qu'elle est restée dans la même attitude, ses grands yeux ouverts fixés sur la cantatrice, ses lèvres frémissantes paraissant répéter la mélodie, elle eût été à peindre \ »

Ce bon Allemand, M. Reichardt, se laisse prendre, comme tout le monde^ au charme de la sirène, mais il se trompe étrangement en croyant que ce qui la rend éminemment séduisante est « le naturel et l'abandon des manières ». Si jamais femme fut le contraire de naturelle, c'était bien Thérésia. A cette époque, tout, en elle, était affecté, étudié, mesuré; et pourquoi? Pour avoir l'air naturel. De même que Racine, s'il faut en croire Boileau, avait appris à faire difficilement des vers faciles, Thérésia s'étudiait à être naturelle : son grand art consistait à dissimuler cet étude et cet art, mais, aux yeux d'un observateur clairvoyant, son esprit était aussi fardé que son visage.

1. Reichardt, Un hicer à Paris sous le Consulat, p. 200, Paris, Pion. Ce livre mérite d'être beaucoup plus connu qu'il ne l'est.

« Parmi les invités, continue M. Rcichardt, se trouvait un Espagnol qui a chante en s'accompagnant de la guitare. M'"° Cabarrus nous dit qu'elle n'aimait rien tant que « ces romances de sa chère patrie », et elle fit observer qu'en Espagne ces chants accompagnent toujours une danse. Et, en effet, pendant que le guitariste préludait, les petits pieds de M""^ Cabarrus s'agitaient comme dans l'attente du signal d'un boléro. Du reste, elle n'a ni dansé ni même touché à la belle jharpe posée dans un coin du saloïi. Elle s'est exclusivement consacrée à recevoir, à placer et à entretenir les dames. Anglaises en majorité, qui venaient à son « assemblée ». Elle s'asseyait tantôt auprès de l'une, tantôt auprès d'une autre, toujours en mouvement, entraînant à sa suite un groupe de cavaliers empressés. »

On voit que M""® de Cabarrus sait toujours s'occuper de ses invités et faire avec grâce les honneurs de chez elle : c'est un mérite, et assurément il n'est pas commun. On voit aussi que les étrangères forment la « grande majorité » de son salon. Comment en aurait-il été autrement? Depuis que le premier consul avait donné, par ses exécutions nécessaires, le ton sérieux au monde parisien. M''"' de Cabarrus, qui ne désespérait pas d'y être admise, avait rompu avec la société directoriale. Le monde des émigrés rentrés ne voulait pas se montrer chez elle et le monde fonctionnaires ne l'osait pas, de crainte de déplaire. Il ne restait que la finance et les étrangers : tout cela formait un noyau, assurément fort agréable, au centre duquel trônait la belle impénitente. Car c'était là surtout son ambition : il fallait à son bonheur être reine de quelque chose, d'un salon comme d'une ville, d'un souper comme d'une révolution. De là son immense crève-

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