Mémoires (Vune Inconnue, p
Tallien, aujourd'hui Joséphine \ dont la mère est actuellement princesse de Chimay par son mariage avec M. de Caraman.
« M""" de Chimay est toujours belle- et parfaitement bonne.
« Je la voyais souvent chez notre cousine de Pelet, et c'est là que Félix a rencontré sa fille qui est fort belle aussi, sans égaler sa mère. Félix en était très épris, mais M""' de Pelet, alliée à toute la fine fleur du faubourg Saint-Germain, voulait bien faire sa société de M^^^ Tallien, mais non sa belle-fille. Aussi manqua-t-elle de tomber à la renverse au premier mot qu'on lui en dit.
« Félix, qui a été officier dans je ne sais quel régiment, est en disponibilité; avec cela, pas grand'chose, et M"' Tallien, rien du tout.
« Le fait est que l'ex-dictateur de la Gironde et le vainqueur de Robespierre était à peu près à l'aumône quand arriva la Restauration, et, chose inexplicable, Louis XVIII, aussitôt après sa rentrée, lui fit une pension de six mille francs sur sa cassette ^.
« C'était sur cette pension que M, Tallien dotait sa fille de mille écus par année; mais le roi parti, adieu la pension et par contre-coup la dot.
c Le mariage vient d'avoir lieu. La noce a été célébrée presque à huis clos, ce qui n'a pas empêché qu'il s'y passât une assez drôle de chose. Il fallait bien que, comme père, M. Tallien fût présent; il s'est
1. On se rappelle qu'elle avait pour marraine M"» de Bcauharnais, devenue l'impératrice Joséphine.
2. On vient de voir que ce n'était pas l'avis de M""» Cavaignac, cinq ans plus tôt.
3. Le lecteur a lu, plus haut, l'explication de cette libéralité du roi à un régicide.
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donc trouvé face à face avec son ex-femme. La cérémonie terminée, M""^ de Chimay lui a proposé de le reconduire chez lui, allée des Veuves. Il a accepté et a, près d'elle, pris place dans sa voiture.
« Arrivée devant l'hôtel deCaraman, M""" de Chimay, qui ne voulait pas aller jusqu'aux Champs-Elysées, fit arrêter sa berline et allait descendre lorsque la portière s'ouvrit. M. de Chimay, qui rentrait dans ce moment, s'avança pour offrir la main à sa femme ; ce fut celle de M. Tallien qu'il rencontra. La situation était difficile; néanmoins il fit contre mauvaise fortune bon cœur, et croyant que M. Tallien voulait accompagner sa fille jusqu'au bout, il l'engagea à entrer.
« M. Tallien, soit qu'il fût troublé lui-même, soit qu'il ne crût pas devoir répondre par un refus à une politesse, accepta.
a Une collation était servie, mais vous jugez si le repas fut gai et si les yeux quittèrent souvent les assiettes. La princesse était la moins embarrassée et sut encore faire noblement les honneurs de sa table, car elle a non seulement la beauté, mais le port, l'organe et les manières d'une reine. »
M. Boucher de Perthes continue à donner dans cette lettre des indications sur ce qu'est, à cette époque, la princesse de Chimay. Ils sont intéressants et montrent, avec beaucoup de bienveillance, comment on doit se la figurer en 4815 :
(( Quoiqu'elle soit aujourd'hui un peu grasse, dit-il, ses beaux cheveux noirs, ses belles dents, ses belles épaules et ses yeux magnifiques lui donnent encore l'air d'une jeune femme, et quand elle s'anime en
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parlant, ce qui arrive toujours quand on la met sur le chapitre de la Révolution^ forte de l'influence qu'elle y a exercée, du mal qu'elle a empêché et du nombre de têtes qu'elle a sauvées, elle parle avec une rare éloquence et elle est belle à l'adoration*.
ce Ce n'est plus la même personne quand elle est à la table de jeu ; dès ce moment, on ne peut plus lui arracher une parole.
a Sans doute que son mari l'a priée de ne jouer que petit jeu, car lorsque la somme est forte, s'il s'approche elle en fait disparaître vivement une partie. Un jour qu'elle avait exécuté cette petite manœuvre, je me mis à sourire, elle s'en aperçut et m'a boudé assez longtemps.
« Elle ne paraît jamais en public sans être le but de tous les regards, et les Parisiens sont si indiscrets dans leur curiosité que j'ai maintes fois, quand je lui donnais le bras, été obligé de me tenir à quatre pour ne pas malmener ceux qui venaient nous regarder sous le nez. Dans ces occasions, peut-être par la grande habitude qu'elle en avait, elle conservait merveilleusement son sang-froid, et lorsqu'au mouvement convulsif de mon bras elle sentait combien cette impoHtesse m'indignait, elle me le pressait fortement pour me faire rester tranquille.
(( Cependant un jour je l'ai vue véritablement contrariée. C'était à l'Exposition du Louvre^. Je traversais les galeries lorsque je la rencontrai donnant le bras à M. de Fontenay, son fils du premier mariage. A l'autre bras elle avait M"^ Tallien, notre cousine
1. Boucher de Perthes était Jeune alors : on voit qu'il subit la fascination qu'exercent les femmes de trente à quarante ans, quand elles ont été belles, sur les tout jeunes gens.