‹ La citoyenne TallienChapitre 107 sur 122 · Le salon annuel de peinture · texte numérisé non relu

Le salon annuel de peinture

actuelle, et celle-ci tenait par la main le petit de Caraman. Elle avait donc là des enfants des trois maris.

« Elle n'y avait probablement pas songé en entrant, mais on y avait songé pour elle et les chuchotements Ten firent bientôt apercevoir. Aussitôt qu'elle me vit, elle m'appela, quitta le bras de M. de Fontenay et elle prit le mien. Nous fîmes un ou deux tours et elle me pria de la reconduire à sa voiture. »

Il faudrait arrêter ici la citation, mais ce qui suit est trop à l'honneur de la princesse de Chimay pour être omis :

a Je le répète, poursuit M. Boucher de Perthes, c'est une femme bonne, excellente, qui a fait un bien infini et qui en fait encore. Elle ne peut entendre parler d'un malheureux sans vouloir le secourir et, quoique riche aujourd'hui, elle aurait bientôt donné toutcequ'elle possède si son mari, qui estaussi un excellent homme, n'y veillait. Elle y supplée par des loteries, des quêtes, des souscriptions. Il n'y a pas moyen de lui refuser, elle est irrésistible quand elle prie...^ »

On peut cependant observer que, « riche aujourd'hui », n'est pas très exact. Le princesse de Chimay était fort gênée à cette époque. La preuve en est qu'elle fut obligée de faire un emprunt à M. Laffîtte. Les guerres, deux mauvaises récoltes successives, avaient ruiné tout le monde, et elle avait de la peine à donner à sa fille la subvention qu'elle lui avait promise en la mariant^. Mais, comme elle tenait, avec

1. Boucher de Perthes, Sous dix roiSy t. III, p. 168. — Lettre citée par Ch. Nauroy dans Le Curieux.

2. Voir, à ce sujet, une lettre inédite de la princesse de Chimay à M. Laffitte {Appendice, p. 317).

juste raison, à maintenir son rang, le public ne s'apercevait pas de sa gêne. C'est pour cela, qu'elle écrit : « Etre et paraître sont deux choses bien distinctes. » Tallien, qui n'était pas moins gcné, bien qu'il ne fût pas riche; Tallien, qui n'avait pour vivre et soigner ses infirmités qu'une modeste pension, voulut aussi, en bon père, donner une dot à sa fille : il lui promit une rente de mille écus par an. C'était la moitié de sa propre pension. Et s'il ne put tenir sa promesse au delà de quelques mois, c'est que sa pension lui fut retirée.

Nous n'avons pas à suivre plus loin la princesse de Chimay. Depuis son troisième mariage, elle n'appartient plus à l'histoire. Il est juste cependant de constater que le sérieux de son existence — où il entrait peut-être une bonne part d'illusions et de beautés défuntes — effaça ce qu'il y avait eu de trop fantaisiste dans la première partie de sa vie. Alors bien revenue de la jeunesse à laquelle elle ne pardonnait pas de l'avoir abandonnée, elle eut, en ces heures amères, le chagrin de constater que le souvenir des péchés de cette infidèle était toujours vivant dans la mémoire de ses contemporains. Elle ne fut pas plus admise aux Tuileries par ce vieux libertin de Louis XVIII qu'elle ne l'avait été par Napoléon. Elle avait eu beau jeter au feu le souvenir de ses fredaines passées, elle avait beau donner au monde l'exemple de l'oubli, on s'obstinait à ne voir dans la princesse de Chimay que l'ancienne Thérésia. On ne songeait pas qu'avec l'âge, les réflexions, la gravité morale étaient venues. On ne voyait pas, on voulait pas voir qu'elle était maintenant une autre femme, une femme toute nouvelle, digne de tous les respects.

Aussi fut-ce pour elle un gros chagrin que de ne

pas être admise à la cour du roi des Pays-Bas, dont son mari était chambellan. Elle ne s'aigrit cependant pas de l'ostracisme qui continuait à peser sur elle. Avec une humilité qui avait encore sa coquetterie, elle l'accepta comme une expiation et répondit par un redoublement de charité au manque de charité qu'on avait pour elle.

Dans le fond de son exil blasonné et capitonné, il lui était venu un autre chagrin, plus grand chaque jour, celui de se voir vieillir. Elle était femme, elle en souffrit beaucoup.

Est-ce ce double chagrin qui lui donna la maladie de foie dont elle mourut le 15 janvier 1835 ?

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