‹ La citoyenne TallienChapitre 15 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le roman de René, avec interversion des rôles. — M. Edouard de Colbcrt. — M. de Lamotlie. — Tous amoureux! — Voyage à Bagnères. — Incidents du voyage. — Duel. — Bonheur de Thérésia et de M. de Lamothe. — État des esprits à Bordeaux en 1793. — hQ /é minus me et les Amies de la Constitution. — Misères du temps. — Événements qui amènent à Bordeaux des commissaires de la Convention. — Tallien : son portrait, ses antécédents. — La Terreur à Bordeaux. — Incidents qui mettent en relations la citoyenne Cabarrus-Fontcnay et le représentant Tallien. — Légende. — Thérésia en prison.

Sans prétendre faire le relevé des amours de la belle M""" de Fontenay, encore moins celui de ses caprices et gaillardises, il est certains épisodes de sa vie, d'autant plus intéressants qu'ils sont difficiles à dire, qu'on ne peut véritablement passer sous silence : l'esquisse de sa physionomie en serait trop incomplète.

Une fois arrivée à Bordeaux, M™*" de Fontenay, qu'il ne faut plus appeler que M""" de Cabarrus maintenant qu'elle est divorcée, se mit à voir fréquemment ses deux frères et son oncle Galabert qui étaient en cette ville. Elle avait besoin de distractions ; à son âge, après un divorce, c'était bien naturel. Il eût été plus naturel de ne les demander qu'à son enfant et aux soins de son éducation ; mais la corde maternelic n'est pas celle qui vibrait le plus fort chez cette belle coquette. L'oisiveté, les exigences d'un tempérament ardent qui n'était point satisfait depuis que le mariage, puis le divorce, avaient mis son cœur en dispo-

nibilité, le manque d'éducation morale, de sentiment du devoir, cl môme de cette sorte de propreté morale qui les remplace quelquefois devaient [)romptement faire naître en elle une inclination quelconque. Cette manifestation du sens d'aimer se produisit par une aberration. Une espèce de névrose du cœur compliquée d'une curiosité dépravée des sens et d'une fermentation printanière et de jeunesse, la jetèrent dans une singulière aventure. Nous ne toucherons que deux mots sur ce sujet délicat, un « de ces honteux secrets que le cœur humain — pour parler comme Chateaubriand, qui les connaissait — cache trop souvent dans ses abîmes. » Nous n'en aurions pas dit un mot si l'indiscrète duchesse d'Abrantès n'en avait parlé la première. Thérésia se mit donc à aimer... Vous avez lu le René de Chateaubriand? Eh bien, c'est la même histoire que celle de René, mais, comme l'a dit la duchesse d'Abrantès, « avec une entière transposition ». Il faut le dire pour l'excuse de Thérésia, ces sortes de goûts n'étaient pas rares à la fin du xvni'' siècle. La liaison de M. le Duc (de Bourbon) avec sa sœur la duchesse du Maine avait été chose non seulement connue, mais admise. Elle avait fait école et trouvé des imitateurs, comme si l'on eût vécu dans l'ancienne Grèce ou au temps des Ptolémées. Personne n'ignorait la liaison du duc de Choiseul et de sa sœur la duchesse de Grammont; personne non plus ne songeait à s'en scandaliser, et si l'on en parlait dans les salons, c'était comme de la chose la plus naturelle. Il était donc tout simple que les indulgences excessives que le monde avait pour ces faiblesses, — évidemment parce que ceux qui se les permettaient occupaient les plus hauts degrés de l'échelle sociale — Thérésia les eût pour ses propres faiblesses

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et ne ehcrcliât point à réfréner ses instincts. vSon fièi'e ccpeiulant ne les partagea point; du nioins il ne s'y laissa pas aller, et il espéra que les distractions auraient vite raison de cette aberration passagère. Il fit donc en sorte d'avoir toujours des amis à la maison quand Thérésia devait y venir.

Parmi ses amis était un jeune homme de dix-neuf ans, alors adjoint au commissaire des guerres, M. Edouard de Golbert, qui avait déjà servi l'année précédente dans la garde nationale de Bordeaux. Il avait de l'esprit, beaucoup de distinction naturelle, des manières charmantes et une fougue de tempérament qui semble avoir diminué, en môme temps que le charme des manières, chez les jeunes gens d'aujourd'hui. II se proposait de quitter les bureaux et de prendre du service actif aux frontières, ce qui était plus dans ses goûts, lorsque l'arrivée de M'"° Gabarrus ajourna ses projets.

Une jeune femme aussi belle que l'était Thérésia avait plu tout de suite à M. de Golbert qui en était sur l'heure devenu amoureux, mais amoureux fou, comme on l'est à son âge et comme on Tétait quand il s'agissait de Thérésia.

Il ne paraissait pas facile de déclarer à. la jeune femme les sentiments qu'elle avait inspirés. Le véritable amour rend les hommes timides, surtout quand ils n'ont pas encore vingt ans et que l'éducation leur a enlevé la présomptueuse assurance qui est presque toujours inséparable de la médiocrité ou de l'extrême jeunesse. Ne trouvant pas l'occasion de faire part à Thérésia de son amour, il en fit part à un ami, M. de Lamothe, fils du médecin ordinaire du feu roi Louis XVI. Il lui raconta comme quoi il aimait la jeune femme de toute son âme, que le son de sa

voix l'enivrait, que son regard lui donnait le vertige, que ses lèvres lui inspiraient l'irrésistible envie de les presser sur les siennes, qu'il n'en dormait plus, qu'il ne pensait qu'à elle et l'adorait à en mourir!

M. de Lamollie ne fut pas longtemps sans rencontrer ]Vr"° de (^abarrus. Il vit qu'elle justifiait de tout point l'amour de son ami. « Ma rencontre avec M""" de Fontenay, a-t-il raconté, avait eu quelque chose d'étrange. Edouard de Golbert, avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant être fort intime, m'avait choisi pour son confident et me racontait combien il était malheureux. Souvent il voulait s'éloigner, mais la magicienne resserrait ses liens par un regard et le malheureux jeune homme restait plus insensé que jamais. Je craignais d'être présenté à cette femme qui enflammait ainsi pour ne pas aimer, et puis un jour, je ne sais par quel événement simple cela se fit, je m'y trouvai présenté par Edouard lui-môme. »

C'est toujours une grande imprudence à un amoureux de présenter un homme, jeune ou vieux, beau ou laid, à celle qu'il aime : il semble que les femmes apportent jusque dans leur coquetterie et dans les choses du cœur leur esprit de contradiction. Ces jeunes gens sont, en vérité, d'une inexpérience!... Mais c'est le défaut des natures loyales : elles sont trop confiantes. M. Edouard de Colbert pria donc son ami de plaider un peu en sa faveur auprès de Thérésia.

« Puiscjuc maintenant tu es dans la maison, me dit Edouard, je t'en conjure — poursuit M. de Lamothe — fais tes efforts poui' découvrir ce qui peut causer sa froideur; car je l'aime, je l'aime comme un pauvre fou, cette femme, et je vois que non seulement elle ne m'aime pas, mais qu'elle ne m'aimera jamais. »

11 n'était pas aisé à iu. de Lamothc de i '^ider la

cause de l'amoureux. L'oncle deTliérésia, M. Galabert, avait conservé au fond du cœur quelque levain secret des sentiments qu'il avait eus pour elle huit ans auparavant à Madrid ; et, soit qu'il eût ij^ardé, depuis qu'elle était divorcée, l'espoir de se voir agréer par elle, soit pour toute autre cause, il se montrait aussi jaloux que s'il était déjà son mari. Il ne laissait jamais sa nièce seule et M. de Lamothe ne parvenait pas à lui dire deux mots qui ne fussent entendus de ses gardiens. Car l'oncle n'était pas seul à garder la précieuse Thérésia. Son frère aîné, Théodore Cabarrus « était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol, grondeur comme un vieillard de tous les pays, il était si désagréable qu'il fallait aimer sa sœur comme l'aimaient ces deux jeunes gens pour supporter ce qu'ils supportaient de lui \ »

Car, à peine présenté, M. de Lam.othc n'avait pu échapper à ce captivant parfum d'amour, à ce charme étrange et enivrant que la jeune femme répandait autour d'elle. Bien qu'il fût devenu le confident des sentiments de M. de Colbert, la beauté de Thérésia lui avait fait une plus grande impression qu'il ne le pensait lui-même et c'est malgré lui qu'il était devenu soiï rival. Il avait beau se promettre de ne plus la revoir, il se donnait ensuite le prétexte de soigner les intérêts de son ami et revenait auprès d'elle. Pais, devant la charmeuse, hypnotisé par ses yeux de V(;lour.s et la musique de sa voix, il oubliait tout et se laissait aller à aimer i)Our son propre compte colle dont il aurait dû aiguiller le cœur vers le cœur de M. de Colbert.

Mais Thérésia se montrait aussi aimable et indiffé-

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