D uchesse d'Abraktès, Salons de Paris
rente pour l'un que pour l'autre : celui auquel elle pensait restait rarement dans son cercle et c'est ce qui cx[)lique la sérénité avec laquelle elle recevait les madrigaux de ses aimables adorateurs.
Et le temps passait ainsi, les jours succédant aux jours, les semaines aux semaines, sans que les ail'aires de chacun en fussent avancées.
L'été, au milieu de cet enchevêtrement de sentiments si divers, était venu. On sait combien il est enchanteur dans cette ville de Bordeaux; il l'est encore davantage dans ses environs. Pour des amoureux c'est le paradis. Mais, en cette année 1793, l'été fat cxtraordinairement chaud. Aussi aîlait-on, le soir, aux Allées de Tourny, s'asseoir sous les arbres et causer en prenant des glaces. Le cercle ordinaire se formait et l'on devisait gaiement en dépit des terribles événements politiques. Or, un soir, on en vint à parler du repos et de la tranquillité que l'on goûte à la canqiagne.
— Pourquoi, dit Edouard de Colbert, n'irions-nous pas à la campagne? A Bagnères, par exemple? On doit y jouir d'une fraîcheur délicieuse...
Thérésia, qui ne disait non à rien quand il s'agissait de plaisirs, s'écria : « Allons à Bagnères! »
— Allons à Bagnères ! Allons à Bagnères ! s'écria après elle toute la bande, folle de jeunesse, d'amour et de mouvement.
Chacun espérait bien, à la faveur des mille incidents d'un voyage en voiture et des haltes aux auberges, avancer ses affaires d'une façon décisive. Aussi fut-il décidé, séance tenante, qu'on irait tous ensemble à Bagnères. La journée du lendemain devait être employée aux préparatifs et l'on partirait le surlendemain.
Ainsi fut fait. Les cinq personnages du petit roman assez complique qui allait se dérouler comme un rouleau de ruban de Bordeaux à Bagnères, montèrent en voiture. Le jeune Gabarrus avait trouvé un prétexte I)our no pas venir : Théodore, lui, s'était constitué le gardien de la vertu de sa sœur, et était de la partie, avec Toncle Galabert.
C'était une chose bien curieuse que de voir ces quatre hommes, tous jaloux les uns des autres, graviter autour de la belle Thérésia. Olympienne et sereine, aimable pour chacun, devinant certainement les sentiments si divers qui l'enlaçaient silencieusement, mais ne laissant pas deviner les siens, la jeune femme se livrait à une gracieuse causerie, et un bon ton parfait couvrait, il est inutile de le dire, l'acuité de la situation.
Le voyage se faisait d'une façon charmante. On allaita petites journées, déjeunant dans une auberge, dînant et couchant dans une autre... C'était délicieux. On eût dit une idylle ambulante, douce comme de l'eau de guimauve, comme les fadeurs de Bouilly et de Florian. Il n'y manquait môme pas la jolie bergère, enrubannée de rose et de bleu : mais dans peu de temps, le rose allait se changer en rouge et le drame remplacer l'idylle : c'était plus conforme au règne de folie et de sang que l'on traversait.
En effet, la paix qui régnait entre les voyageurs ne pouvait pas se [)i'olonger : c'était une sorte de paix armée, passablement hypocrite, comme celle qui règne entre certaines nations, mais la seule qu'il pût y avoir entre ces gens partis pour Bagnères et dont quelques-uns comptaient bien débarquer à Cythère. Cette paix était à la merci du moindre incident. Il ne tarda pas à surgir.
riiché Giraudon.
TALLIEN D'après le portrait desainé et ^avé par Bonneville.