Ch. Nauroy, Le Curieux
Thcrésia était donc, pour plusieurs motifs, obligée de quitter Bordeaux.
La nouvelle loi contre les ci-devant nobles fut mise immédiatement en vigueur. A Bordeaux, Ysabeau chargea le Comité de surveillance de son exécution. Le Comité convoqua les ci-devant des deux sexes et leur délivra des ordres de passe pour quitter Bordeaux. Chaque ordre portait naturellement le nom du lieu oi^i le porteur fixait son domicile.
Le registre des ordres de passe a été conservé aux Archives de Bordeaux. A la date du 15 floréal an II (4 mai n94), on trouve l'indication suivante :
« Cabarrus-Fontenay (Thérésia, femme Fontenay), vingt ans, demeurant cours de Tourny, native de Madrid, dirigée sur Orléans. »
C'est donc le 4 mai au plus tôt, mais plus vraisemblablement le 5 ou le 6 mai, que Thérésia quitta Bordeaux. Comme ce n'était pas encore la mode, chez les femmes, d'être bonnes mères, elle laissa son fils dans un hôtel garni, sous la garde d'un domestique nommé Joseph. Elle n'allait pas directement à Paris, mais à Orléans : peut-être ne voulait-elle pas faire connaître à Jullien, qu'elle savait ne lui être pas favorable, qu'elle allait rejoindre son amant à Paris, et cherchait-elle à lui donner le change. Mais, une fois à Orléans, elle saurait bien se faire délivrer un passeport pour Paris et l'aller retrouver.
L'ordre de passe délivré à Thérésia est assez curieux pour être reproduit ici ; en voici le texte intégral :
« Délivré à la citoyenne Thérésia Cabarrus-Fontenay, épouse divorcée Fontenay, âgée de vingt ans, ayant joui ci-devant des privilèges de noblesse, na-
tivc de Madrid, en France depuis quatorze ans, domiciliée à Bordeaux, cours de Tourny, laquelle nous a déclaré aller dans la commune d'Orléans, où elle déclare vouloir se retirer conformément à la loi des 27 et 28 germinal dernier.
« Signalement :
« Taille cinq pieds deux pouces, visage blanc et joli, cheveux noirs, front bien fait, sourcils clairs, yeux bruns, nez bien fait, bouche petite, menton rond.
« Fait en séance, le 15 floréal an IP. ^
Conformément à son ordre de passe, Thérésia s'arrêta à Orléans, comme en fait foi le rapport du citoyen Boulanger, général de brigade de l'armée révolutionnaire ^ Là, elle se fit donner un passeport pour Fontenay-aux-Roses, et c'est dans la maison de son ancien mari que son amant vint la voir. Mais en secret, car ce pauvre Tallien, dont la position était assez ébranlée auprès du Comité de salut public et qui savait que Thérésia était encore moins en faveur que lui, qui, déplus, se doutait qu'il était épié, ne voulait pas qu'on sût où il allait. Et c'est à ce moment que le petit Jullien, qui poussait Robespierre à les
1. Archives de la Gironde, série l, 2170. Registre des ordres de passe, f° 135. — Nous devons cet intéressant document, qui fixe la date du départ de Tliérésia de Bordeaux, et la cause réelle de ce départ, à la bienveillance de M, A. de Vivie, qui nous a communiqué quelques autres documents et nous a guidé de son érudition et de ses recherches en tout ce qui concerne le séjour de Tallien et de Thérésia à Bordeaux. Nous sommes heureux de lui renouveler ici l'expression de notre gratitude. Son bel ouvrage sur La Terreur à Bordeaux nous a été aussi de la plus grande utilité.