L AGRICULTURE
I. Ici Rome ne doit rien qu'à elle-même. L'agriculture est la gloire de ce peuple, qui prenait ses dictateurs à la charrue, et dont le plus beau poëme est l'épopée des champs, les Géorgiques. Ah! ne confondez pas ce livre admirable avec les poëmes didactiques des littératures en décadence. Toute une inspiration nouvelle. A l'apothéose de la nature s'ajoute l'apothéose du travail. Au lieu de l'âge d'or, Virgile chante l'âge de fer.
Labor omnia vincit
Improbus, et duris urgens in rébus egestas...
Pater ipse coleudi
Haud facilem esse viam voluit, primusque per artem Movit agros, curis acuens mortalia corda, Nec torpere gravi passus suarura veterno.
C'est le génie de Rome que le poêle fait passer dans ses vers.
Hanc olim veteres vitam coluere Sabini, HancRemus et frater; sic fortis Etruria crevit, Sciiicet, et rerum facta est pulcherrima Roma.
II. Cette culture, les Romains la porteront jusqu'aux extrémités du monde que le sort des com-
bats leur a livré. — Romanus sedendo vincit. — L'empire leur semblait moins couvert par une muraille de pierre que par une ligne de moissons. — Colonies militaires établies par Trajan chez les Daces; par iUexandre Sévère, Probus, Valentinien, sur la frontière germanique; on leur donne des bestiaux, des esclaves, l'exemption de l'impôt. Ces récoltes, qui doivent tenter les barbares, servent à les repousser. — Etablissements romains sur les côtes septentrionales de la Gaule et jusque sur les derniers promontoires du Finistère. — Les paysans du duché de Bade ont encore la charrue romaine. Probus a planté les vignes du Rhin.
III. Cependant c'est Rome môme, c'est la détestable fiscalité des empereurs, c'est l'opulence de l'aristocratie qui commence à détruire cette belle économie. D'un côté, Latifundia perdidere Italiam; ces domaines immenses abandonnés à des esclaves. D'un autre côté, exactions du fisc. Le paysan passe aux Bagaudes et aux barbares. Enfin les barbares paraissent, ils se font livrer le tiers, la moitié, les deux tiers des terres : mais ils retiennent les colons romains.
IV. Cependant, pour relever ces cultivateurs forcés, commençaient à se former des légions de cultivateurs volontaires. — Un jeune homme du Latium, appelé Benedictiw, rallie autour de lui un certain nombre de chrétiens; il leur impose la pauvreté, la chasteté, l'obéissance. Il met ces trois
vertus sous la garde du travail. Six heures de travail des mains chaque jour. Il embrasse un jour son disciple Maurus, et, lui remettant le poids du pain et la mesure du vin, il l'envoie dans les Gaules. De là viendront ces colonies monastiques, qui pousseront le défrichement dans les marais de la Flandre, dans l'épaisseur de la forêt Noire, et qui reculeront la limite de la terre cultivée jusqu'à la Baltique.
Ainsi les traditions romaines ne périssent pas. L'agriculture refleurit avec la civilisation sons Gharlemagne. — Capitulaire de Villis, vers 812.
« Nous voulons que nos serviteurs soient conser- « vés en bon état et que personne ne les réduise à « la pauvreté : que nos officiers n'aient pas la barce diesse de les attacher à leur service, de leur im- « poser des corvées, de recevoir d'eux aucun don, « ni un cheval, ni un bœuf, ni une brebis, ni un « agneau, ni autre chose que des fruits, des pouce lets ou des œufs.
ce Quand nos officiers doivent foire exécuter les ce travaux de nos terres, labourer, semer, moissonce ner ou vendanger, que chacun d'eux pourvoie à a tout dans la saison, pour que toutes choses « soient en ordre. Qu'ils aient soin d'entretenir les « vignes confiées à leurs soins, que les vins soient « mis dans des vases de bonne qualité, et qu'on « veille à ce que rien ne se perde.
ce Autant un officier aura de fermes confiées à sa
« surveillance, autant il aura d'hommes pour entre- « tenir les abeilles. Les basses-cours de nos grandes « fermes n'élèveront jamais moins de cent poulets « et trente oies ; les manses moins considérables « nourriront au moins douze oies et cinquante « poulets.
« Il faut pourvoir avec la plus entière diligence « h ce que tous les produits de nos fermes, lard, «viandes sèches, vin, bière, beurre, fromage, « miel, cire, farine, soient toujours préparés avec « la plus grande propreté.
« Nous voulons que dans nos jardins on cultive « toutes les planîes : c'est-à-dire le lis, les roses, « la sauge, le concombre, le melon, la citrouille, « le pois chiche, le haricot, le fenouil, les laitues, « le romarin, la menthe, le pavot et la mauve. »
Ne sourions point en voyant ce grand homme s'abaisser à ces détails, c'est le caractère du génie d'embrasser les détails dédaignés par les esprits médiocres, comme Dieu embrasse les lois des astres, sans oublier le grain de sable et l'hysope, qui est la plus petite des plantes. Charlemagne sait le compte de ses poulets, comme il gourmande les chantres à la chapelle et les enfants à l'école : c'est à ce prix qu'il rétablit la culture des champs comme la culture des lettres.