III. L'invasion. — Elle est d'abord furieuse
implacable. Gildas décrit l'incendie ravageant l'île de Bretagne tout entière, les édifices croulant sous les coups des béliers. — Dans les Gaules, l'invasion des Suèves, des Alains et des Vandales. — Ruine de Spire, Strasbourg, Reims, Mayence et Trêves, qui n'est plus qu'un sépulcre. — En Italie, les soldais d'Alaric mettent le feu aux jardins de Salluste. — Trois jours de pillage. — On arrache les tuiles d'or du Capitole, le bronze du Panthéon. IV. Mais, après ces premières fureurs, les barbares sont touchés de la majesté romaine;' ils s'appliquent à conserver les édifices. — Cassiodore : sur l'architecte des édifices publics, au préfet de Rome : « Il convient que la beauté des monu- « ments romains ait un gardien habile, afin que « cette admirable épaisseur de nos murailles soit « conservée par une diligence admirable. Que ta « grandeur sache donc que nous avons donné un « architecte aux édifices de Rome. Il verra des œu- « vres plus belles qu'il n'en trouva jamais dans les « livres, qu'il n'en conçut dans sa pensée, des sta- « tues qui portent encore tout vivants les traits des « grands hommes. Il verra les veines courir sur le
« bronze, les muscles gonflés, 'les nerfs tendus
« Il admirera les chevaux d'airain bouillonnant « d'ardeur sous le métal immobile. Que dire des « colonnes élancées comme des roseaux , de ces « hautes constructions soutenues par des tiges lé- « gères, de ces marbres si habilement joints, que
« la nature semble les avoir jetés d'une seule pièce? « Les historiens des siècles passés ne comptent que « les sept merveilles du monde ; mais qui les tienne dra désormais pour des merveilles, quand il aura « vu dans une seule ville tant de choses surprc- « nantes? On dira vrai, si l'on déclare que Rome
« entière est un miracle (1) » Les rois francs
adoptent, la même politique réparatrice, ils habitent le palais de Julien, Chilpéric rebâtit un cirque à Soissons.
V. D'ailleurs les villes ne peuvent pas périr; elles sont défendues non-seulement par leurs évêques, mais parle saint qui repose dans leur cathédrale. Saint Martin, à Tours ; à Orléans, saint Aignan ; à Poitiers, saint Ililaire. — L'Église, comme toutes les puissances civilisatrices, ne conserve pas seulement les villes, elle en bâtit. — Les abbayes deviennent le noyau des cités nouvelles : Fulde et Saint-Gall.
VI. Les villes, berceau de l'industrie. — Rome : les neuf corporations de Numa. Collèges d'ouvriers sous les empereurs. — Traces aux temps barbares. — Transformation. — L'ouvrier chrétien. — Saint Éloi : confié à Abbon , orfèvre et chargé des monnaies royales à Limoges. — Il vient à Paris. — La chaise de Dagobert. — Les châsses. Les livres sur un rayon ; il travaille un li-
(1) Cassiod. Variorum, VII, 15, Formula ad prœfectum urbis de architecte publicorum.
vre sur les genoux. Ouvriers sacrés. Francs, Saxons chantant des psaumes. Le travail sanctifié. — Commencement des confréries. L'atelier chrétien et les établissements de saint Louis. — Au moyen â^e les corporations ouvrières font l'émancipation des communes en France, la force des républiques lombardes en Italie. —Nul n'est citoyen de Florence, s'il n'est enrôlé dans un des douze arts. Ne craignez pas que cet empire de l'industrie étouffe le sentiment du beau. Ce sont ces compagnies d'ouvriers qui font bâtir Sainte-Marie-de-la-Fieur, Or-San-Michele ; et c'est pour elles que Giotto couvre le Palais Vieux de ses fresques.
Différence entre les villes païennes et les villes chrétiennes. — Le christianisme a retrouvé, pour ainsi dire, la vie humaine et les affections de l'homme. Tout l'homme était tourné vers le dehors: il vivait sur la place publique, ou, dans l'atrium richement décoré, il recevait ses amis et ses clients ; les petites chambres étroites, qui donnaient sur le portique, étaient bonnes pour les femmes, les enfants, les esclaves. Mais le christianisme tourne le cœur de l'homme vers les joies de l'intérieur, il lui rend la vie de la famille, il lui fait trouver son bonheur au dedans de sa maison ; l'homme en sort le moins possible ; et c'est pourquoi il embellit le lieu où il passe ses jours avec sa femme et ses enfants : boiseries, tapisseries, riches mobiliers, argenterie habilement ciselée. —
Le christianisme conserve cependant la maison antique, mais dans les monastères, où le temps se passe à l'église ou au travail, où il ne faut point que la cellule soit commode. — Cependant les villes modernes, au premier abord, semblent bien inférieures aux cités antiques : voyez Pompéi, une ville de troisième ordre, que de colonnades ! portiques, thermes, théâtres, cirque. — La ville païenne a ses temples petits, ses amphithéâtres immenses. La ville chrétienne se groupe au pied de la cathédrale, elle a l'hôpital et l'école. — Les anciens sauront toujours mieux que nous l'art de jouir. Leurs villes bâties pour le plaisir; il faut désespérer de les égaler jamais. — Les nôtres sont bâties pour le travail, la souffrance et la prière ; c'est notre grandeur.
Le lecteur reconnaitra ici un ensemble d'idées déjà exposées à la fin de Tune des leçons sur le Progrès dans les siècles de décadence. Le morceau qu'on vient de lire renferme cependant quelques détails qui n'ont pas été reproduits ailleurs; de plus, il est intéressant d'observer à quel point des notes, même soignées, gagnaient à être développées par Ozanam, et à recevoir de lui le dernier poli de .la rédaction définitive.