‹ La Civilisation au cinquième siècleChapitre 16 sur 25 · NEO-LATINES · texte numérisé non relu

NEO-LATINES

Messieurs,

Jusqu'ici nous n'avons étudié que cette civilisation uniforme qui, au cinquième siècle, s'étendait d'un bout à l'autre de l'empire d'Occident. Deux principes s'y combatlaient : le paganisme et le christianisme, mais sans distinction de lieux, sous l'empire des mêmes lois et dans la même langue. Pendant qu'on lisait solennellement Virgile à Rome, au forum deTrajan, les grammairiens le commentaient avec une grande ardeur dans les écoles d'York, de Toulouse et de Cordoue. Si saint Augustin, au fond de sa solitude d'Hippone, dictait un traité nouveau contre les hérésies de son temps,

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toutes les églises d'Italie, des Gaules, d'Espagne, étaient attentives. Ainsi on ne découvre, au premier abord, qu'une seule littérature latine commençant, pour ainsi dire, l'éducation commune de tous les peuples occidentaux, cette éducation qu'elle doit continuer à travers les temps barbares, bien avant dans le moyen âge et jusqu'à ce que l'unité de la société chrétienne soit fondée. Mais, sous l'apparente communauté des traditions littéraires, nous voyons percer peu à peu des génies différents. Parmi tant de peuples soumis à la domination romaine n'en est-il pas qui aient conservé quelque reste de leur caractère originel? Dans leurs lois, dans leurs mœurs, dans leurs dialectes et jusque dans les œuvres de leurs écrivains, ne peut-on pas surprendre quelques traits distinclifs , quelques instincts opiniâtres, une vocation irrésistible au rôle que la Providence leur destine plus tard et qui devra constituer leur nationalité? Voilà la question qu'il nous reste à débattre aujourd'hui.

On a coutume de faire dater les nationalités modernes de l'invasion des barbares et de rétablissement des chefs germains dans les différentes provinces de l'Occident. Ainsi l'histoire des Francs commence à Glovis, l'histoire d'Espagne à Wamba, et celle d'Italie à Odoacre. On traite l'histoire des langues comme celle des nations, et c'est à la confusion des idiomes germaniques avec la laûgue latine, idiomes qui présentaient, dit-on, des formes

analytiques, avaient des articles et employaient des prépositions, qu'on attribue l'origine des langues destinées à devenir celles de l'Europe moderne. Nous écarterons d'abord les contrées dans lesquelles le flot germanique submergea tout, comme, par exemple, l'Angleterre, où la population bretonne refoulée dut faire place à une race nouvelle, les Anglo-Saxons, qui, maîtres du pays, lui imprimèrent pour toujours le sceau caractéristique de la langue; il en fut de même pour la Germanie méridionale, pour la Rhétie et le Norique, qui, autrefois soumis à la civilisation romaine, disparaîtront presque entièrement sous l'inondation des peuples bérules, vandales et lombards, qui les remplissent et y laisseront leurs descendants.

Mais il en sera tout autrement si nous nous arrêtons aux trois grandes contrées dans lesquelles les barbares ne passèrent que comme les flots du Nil, pour féconder la terre : je veux dire l'Italie, la France et l'Espagne. Là nous allons nous attacher à surprendre les premiers traits du génie national, même avant l'invasion des barbares, avant le mélange de ces idiomes à l'intervention desquels on a longtemps, mais à tort, attribué exclusivement la naissance des langues modernes.

11 faut d'abord considérer les causes générales qui conservèrent un esprit national dans chacune des grandes provinces romaines. Ces causes sont au nombre de trois : il y a une cause politique, il

y a, en quelque sorte, une cause littéraire; enfin il y a une cause religieuse.

Rome ne professa jamais un grand respect pour les nationalités vaincues. Elle les violenta souvent; mais, avec cette sagesse de la politique romaine, elle ne les violenta jamais plus qu'il ne le fallait pour les intérêts de sa domination. Elle laissa une ombre d'autonomie aux cités italiennes, aux grandes cités de l'Orient et de la Grèce ; elle souffrit qu'une sorte de lien se conservât entre les populations de la Gaule et de l'Espagne. Dans celte organisation de l'empire d'Occident qui résulte des décrets de Dioclétien et de Maximien, chacun de ces trois grands diocèses, l'Italie, la Gaule et l'Espagne, avait à sa tête un vicaire chargé de le gouverner et de l'administrer. Ce vicaire était entouré ordinairement d'un conseil formé des notables habitants de la province. Il s'ensuivait que chaque province avait, pour ainsi dire, sa représentation défendant ses intérêts, exposant ses besoins; et de cette diversité d'intérêts, de besoins, de ressources, résultait la richesse même de l'empire, chacune des provinces suppléant à ce qui manquait aux autres et devenant par là l'ornement de cette grande société romaine du temps des Césars. Il est si vrai que le monde romain tirait quelque beauté et quelque grandeur de la variété même qui se produisait au milieu de cette uniformité, que Claudien, ce poëte de décadence, dans une composition à la louange

de Stilicon, représente les diverses provinces de l'empire se rassemblant autour de Rome, la déesse, et venant lui demander son secours. Elles sont personnifiées avec leurs attributs, expression de leur génie; ainsi l'Espagne, alors si pacifique, se présente couronnée d'oliviers et portant l'or du Tage sur ses vêtements ; l'Afrique, embrasée des feux du soleil , a le front ceint des épis nourriciers qu'elle prodigue à Rome, puisqu'elle était la nourrice de l'empire romain; un diadème d'ivoire est sur sa tôle; la Gaule, toujours guerrière , relève fièrement sa chevelure et balance à sa main deux javelots; enfin la Bretagne s'avance la dernière: elle a les joues tatouées ; sa tête est couverte de la dépouille d'un monsirc marin et ses épaules d'un grand manteau d'azur dont les plis flottants imitent les vagues de l'Océan, comme si le poëte avait vu de loin que cette Bretagne, alors si barbare, était destinée à avoir un jour l'empire des mers. Ainsi la diversité même était dans l'ordre établi par Rome pour le gouvernement de ses provinces.

Mais cette diversité était bien plus prononcée encore dans les résistances que les provinces opposaient opiniâtrement à l'administration romaine. En effet, la puissance de Rome ne s'était pas établie et maintenue sans rencontrer bien des résistances, bien des colères, bien des révoltes. Après les horreurs de la conquête étaient venues toute la perversité de l'exaction, toutes les persécutions du fisc.

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