‹ La Civilisation au cinquième siècleChapitre 20 sur 25 · CARMEN DE JOSEPH PATRIARCIIA · texte numérisé non relu

CARMEN DE JOSEPH PATRIARCIIA

Joseph Deo amabilis, Palri dulcis et habilis, Puer formose indolis, Et gratie multiplicis!...

Hinc ipsi nova somnia Celi promebant sidéra, Ad futuri indicia, Ipsi quasi supplicia...

Intentus est auspicio Ac si Dei negocio :

Fraternus livor invido Advertit sed hoc animo...

Joseph domi residens, Rei private providens, Jubetur mox invisere, Cunctane gérant prospère...

Nec mora ; ut conspiciunt :

« En somniator, aiunt :

« Necem ferte, ut pareat, « An juvarit quod somniat... »

. . . Culpam vitant sceleris, Ne criminentur sanguinis :

Sumpto pondo numismatis, Sic vendunt Agarenicis...

Segardus hoc dictamen fecit.

Sous ce rhythmc barbare, sous ce langage in- Rivalité

des écoles

correct où perce déjà l'idiome vulgaire, il faut re- ecciésiasticonnaître un récit plus émouvant pour des dire- et teué™les tiens que l'aventure d'Icare et le désespoir d'Œdipe. Ainsi l'enseignement ecclésiastique rivalisait avec l'enseignement laïque ; il opposait ses chaires gratuites aux maîtres salariés ; la'f gravité de ses

dogmes, la popularité de ses traditions, au culte discrédité des Muses profanes. Cette émulation éclatait en querelles : nous avons entendu les plaintes de Rathier de Vérone contre les trafiquants de science, les invectives dont Pierre Damien poursuit les moines fourvoyés à l'école des grammairiens. Gumpold , évêque de Mantoue, blâme sévèrement ceux qui, « poussés par le dé- « mon des vers, appliquent à des jeux poétiques, « à des chansons de nourrices, une intelligence « née pour de plus hautes destinées. Car l'amour « des fables les gagne à ce point, qu'ils ne crai- « gnent pas de laisser périr la mémoire des saints ; « et, s'attachant aux écrits des gentils, ils rejettent « avec mépris tout ce qui est divin, simple, et « souverainement doux pour les âmes (1). » À leur tour, les laïques n'épargnaient pas le sarcasme aux docteurs en froc. Pendant que le frère prêcheur Jean de Yicence suspendait à sa parole le peuple des cités lombardes, le grammairien Buoncompagno ne craignait pas de le chansonner dans des vers qui tirent le scandale de Bologne (2). Mais

(1) Gumpoldus, in Vita Vincizlavi ducis, apud Pertz, Monum., IV, 215.

(2) Tiraboschi, Istoria délia Letteralura ital., VIII, 15. Voici les vers de Buoncompagno, qui témoignent sans doute d'un goût peu délicat :

Et Johannes johannizat, Et saltando clioreizat.

Modo salla, modo salta, Qui celorum petis alta.

si les contemporains se scandalisaient de ces rivalités, l'esprit humain y trouvait la vie qu'il cherche toujours dans les combats ; et c'était de la dispute entre les universités et les moines mendiants qu'allaient sortir, pour la gloire de l'Italie et pour l'instruction du monde, ces deux incomparables génies, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin.

Peut-être ce court aperçu des écoles ecclésiasti- vie inédite

de

ques aux temps barbares se trouverait-il utilement s ponams,

!• i eveque

complété par une Vie inédite de saint Donatus, de Fiesole' évêque de Fiesole, et l'un de ces aventureux Irlandais qui, poussés hors de leur patrie par l'esprit de Dieu, portés aux sièges épiscopaux par l'admiration des peuples, poursuivaient du même zèle la réforme des mœurs et la restauration des études.

Un manuscrit de la bibliothèque Laurentienne (Plut, xxvii, cod. 1), où Bandini reconnaît la main d'un copiste du onzième siècle, contient, sous le titre de Vitx Patrum, plusieurs légendes parmi lesquelles on trouve, au feuillet 46 verso, la vie de saint Donatus. Elle ne forme pas moins de vingt colonnes petit in-folio ; et si je n'y trouve pas assez d'intérêt pour la transcrire entièrement, je ne puis me défendre d'en publier quelques passages qui ont le mérite de montrer en même temps les humbles commencements de l'école de Fiesole, et les fruits de l'enseignement qu'on y donnait. D'un côté, saint Donatus y paraît avec cette passion des lettres qui agitait les monastères d'Irlande; il

s'efforce degra Humer un foyer de science sacrée et profane dans des lieux encore tout consternés de l'apparition des pirates normands. On le voit exerçant ses disciples à composer en prose et en vers, leur donnant à la fois des leçons et des exemples. D'un autre côté, sa légende, écrite longtemps après lui, rédigée sur des traditions orales (juxta veridica majorum famïna), est elle-même une de ces compositions littéraires auxquelles on appliquait les jeunes clercs. Nous y trouvons à peu près ce que savait faire un écolier italien dans des siècles si mauvais. Le début a toute la solennité, toutes les formes oratoires d'un panégyrique composé pour être lu en présence du clergé et peut-être des fidèles.

« Incipit vita sancti donati scotti, fesulani « episcopi.

« Clarus et solemnis, karissimi fratres, adest (( dies omni laude extollendus, omni devotione cote lendus, in quo beatissimi patris nostri transitum « exultât ordo angelicus. Et (licet omnium sancto- « rumsanctissimesolemnitatis, fratres dilectissimi, « christianorum animus debeat fieri particeps, a cum Scriptura dicat : Pretiosa est in conspectu « Domini mors sanctorum ejus, et alibi : Cum de- « derit electis suissomnum, ecce fier éditas Domini. a Sancti enim cum pervenerint ad mortem, tune « invenient hereditatem. Ut enim ad eam pertin-

AUX TIÏMI'S BARBARES. 425

« gère valerent, sludiierunt omnia mundi labentia « despicere, universa caduca calcare, omnia mundi « blandimenta fugere, tolo nisu ad celestia ten- « dere, ut cum propheta dicere valerent : Dominus « pars hereditalis mee ; et iterum : Letatus sum « in his que dicta sunt mihi ; in domum Domini « Jetantes ibimus...) précipite tamen in eorum « jocundemur laudes (sic), quorum corpora possi- « demus ut heredes, quorum beneiîciis fruimur « fidèles, quorum suffragio sustinemur infidèles, « quorum etiam intercessione quotidie, si lugemus, « a sorde lavamur. De quorum namque collegio « beatissimus Christi sacerdos et venerandus bodie « Donatus occurrit, per quem divina pietas festivi- « tatis hodierne luce enituit, et perpétue glorie « coruscum lumen mundo effudit. »

J'interromps cet exorde, qui ne remplit pas moins de quatre colonnes, et je passe au récit.

« Scotia vero et Hibernia proxime sunt Britan- « nie. Hibernia vero insula inter Britanniam et « Hispaniam si ta, spatio terrarum angustior, sed « situ fecundior. Hec longiore ab Africo spatio in « Boream porrigitur... Scolie autem nulla anguis « babelur, avis rara, apis nulla : in tantum adeo, « ut advectos inde pulveres seu lapillos si quis « alibi sparserit inter alvearia, examina favos dece serant. Quanle autem fortune vel dignitatis sit,

« seu etiam quam arnica sit pacis, breviter idem « iste beatus Donatus versificando collaudat ita « describens :

Finibus occiduis describitur optima tellus,

Nomine et antiquis Scottia scripta libris; Dives opum, argenti, gemmarum, vestis et auri,

Commoda corporibus, aère, putre solo.

Melle fluit pulcris et lacté Scottia campis,

Vestibus atque armis, frugibus, arte, viris. Ursoruin rabies nulla est ibi : sœva leonum

Semina nec unquam Scottica terra tulit, Nulla venena nocent, nec serpens serpsit in herba ;

Nec conquesta canit garrula rana lacu : In qua Scottorum gentes habitare merentur,

Inclyta gens hominum milite, pace, fide (1).

« In hac enim Beatus Donatus, suorum civium « prosapia nobilium parentum progenitus, et ab « ipsis penc crepundiis totus fide catholicus, ani- « mus vero litteris deditus, et erga Ghristi culto- « res devotus, in tantum ut, infra brève coevum, « suis natu majoribus excelsior doctrina foret ef- « fectus... Hauriebal denique sitibundo pectore « flucnta doctrine, que poslea eructaret congruenti « tempore mellito gutlure, juxta illud : Eructa- « vit cor meum verbum bonum. Corroboratus ergo « in timoré Domini, cepit peregre proficiscendi « amor innasci, ila ut patriam parentesque dese- « reret et Domino soli adha3reret.

(1) Ces vers sont cités par Moore (History of Ireland, l, 514, édition de Paris), qui rapporte le pèlerinage de Donatus et son élévation au siège épiscopal. La Vie inédite que je publie s'accorde parfaitement avec le récit très-court d'àmmirato (Vescovi di Fiesole).

« Tempore igitur magnifici et illustrissimi sum- « mique pontificis Eugenii Romane présidents ca- « thedre, et cliristianorum principum Lotharii « quoque magni, Ludovicique boni sceptra regen- « tis, sub anno dominice incarnationis DCCCXVI, « Indictione X, Beatissimus Donatus multas tune « temporis per Christi gratiam illustrabat eccle- « sias, sicque factum est ut usque ad limina Apos- « tolorum perveniret. Eo igitur in tempore contigit « ut Fesulanensis Ecclesia gravia pateretur incom- « moda, scilicet ob devastationem Normannorum « quse prius acciderat, seu etiam quia orbati patris « benedictione carebant. Multa vero plebs passa « mestitia (sic), implorabat sanctorum suffra- « gia... »

Jusqu'ici la narration n'a pas d'autres ornements que le luxe des épithètes et le grand nombre des citations bibliques. On y sent l'effort de l'auteur pour maintenir sous la règle de la syntaxe latine sa pensée, qui lui échappe plus d'une fois et qui se laisse entraîner aux constructions de la langue vulgaire. Mais, à mesure qu'il avance dans son récit, qu'il s'échauffe et s'émeut, son style prend des formes nouvelles. C'est encore une prose, mais une prose rimée. Les écrivains classiques n'avaient pas toujours dédaigné ce retour des mêmes sons (homoioteleuta) ; les rhéteurs de la décadence en abusèrent, et les auteurs ecclésiastiques ne se défi-

rent pas d'un ornement recommandé par l'école, et que la foule aimait. L'historien de saint Donatus ne fait qu'imiter ces exemples, quand son récit se déroule dans une longue suile de versets qui se succèdent deux à deux avec des chutes pareilles. Donatus, après avoir prié au tombeau des saints apôtres, a repris le chemin du Nord ; il entre dans Fiesole au moment où le peuple, pressé autour des aulels, demandait à grands cris un évêque. Aussitôt les cloches s'ébranlent et les lampes s'allument d'elles-mêmes, la multitude se répand autour de l'étranger que désignent ces prodiges : la majesté de sa personne étonne Lous les regards; on le presse, on veut savoir son nom : il se nomme enlin...

« Nomine (sic) cum audierunt, »

Letabundo sic pectore dixerunt :

« Eia Donate,'

« Pater a Deo date,

« Pontificale réside cathedra,

« Ut nos perducere valeas ad astra. »

Tune sanctus pectore puro verba dixit in unum :

« Parcite,

« 0 fratres, quod ista profertis inane.

« Mea crimina lugere sciatis,

h Non in plèbe docere credatis. »

Ad hœc sonantia verba

Cuncta cepit dicere caterva :

« Sicut visitavit nos oriens ex alto,

« Sic agamus in viro sancto :

« Christuseutn adduxit ex occiduis,

« Éligamus nos in Fesulis.

« Et ecce Deo dignus

« A Christo demonstralur

« Domino Donatus ;

« Ad sedem nunc producatur,

« Ut nobis a Deo datus

« Sit pater Donatus.

« Si est voluntas resistendi,

« Fiat vis eligendi (1). »

« Sicque factum est : licet multum renitendo, « plurimumque repugnando resisteret ; intbroni- « zatus tamen est, et presul sancte Fesulane eccle- « sie electus... Benedictione itaque pontificali cori- « secratus, ila apparuitstatimforc aptus ac devotus, « ac si ad officium quod noviter ascenderat jugiter « prefuisset. Erat enim largas in eleemosynis, scdu- « lus in vigiliis, devotus in oratione, precipuus in « doctrina, paratus in sermone , sanctissimus in « conversatione.

« Ipse enim omnibus vile sue diebus nunquam « animum otio dédit, quin non aut orationi insis- « teret, aut lectioni incumberet, aut utililalibus « Ecclesie describeret, seu etiam scemala metrorum « discipulis dictarét , vel in rébus ecclesiasticis « insudaret, necnon in sollicitudinibus viduarum

(1) La rime revient avec la même régularité dans la prière du saint pour un enfant enlevé par des loups :

« 0 Pater et Nate — Spirilus et Aime, — Nostri succurre meroris — et miserere nobis. — Tu qui per crucis vexillum exclusisti, — mortem vetiti ligni, — et hoc demonstrasti signum — in redemptione captivorum dignum, — ut crucifigentes corpora, — animas érigèrent ad ethera : — ne patiaris tibi assignatos Ghrislo — devorari ab hoste sevissimo, — ne quem confirmavi chrismate sanctissimo — permittas gluttiri a lupo rapacissimo. »

« et orphanorum instaret, et egenorum curam ha- « béret. »

Ainsi refleurissaient, dans l'école épiscopale de Fiesole, les traditions laborieuses de l'Irlande. Il ne faudra donc pas s'étonner, si l'historien de saint Donatus mêle à ses rimes populaires les termes savants, les héllénismes qu'on retrouve chez les écrivains irlandais et anglo-saxons des temps barbares. 11 appelle le Verbe de Dieu Theou Logon, le Saint- Esprit Pneuma ; et quand le peuple, touché d'un miracle, rend gloire au Père, la gravité du sujet veut encore un mot grec : « Multa mox in cloxa Patris cecinit populus. » Sans doute ces exemples ne prouvent point qu'on sût le grec à Fiesole : ils font voir du moins qu'on ne le méprisait pas ; que, dans un temps si mauvais, la langue du Nouveau Testament, de saint Basile et de saint Chrysostome, était considérée non comme la langue des hérésies, mais comme un idiome saint, qui avait encore sa place dans la liturgie, auquel la théologie empruntait ses expressions sacramentelles, qu'il n'était pas permis d'ignorer tout à fait, et qu'il fallait faire intervenir de loin en loin dans le discours, pour lui prêter je ne sais quoi de solennel et de mystérieux. Mais ce qu'on savait assurément à Fiesole, ce que saint Donatus ne dédaignait pas d'enseigner à ses disciples, c'était la métrique latine, l'imitation des poêles chrétiens qui avaient chanté, dans le

rhythme de Virgile, les mystères du Sauveur et les couronnes des saints. Aussi, quand l'hagiographea épuisé toutes les ressources de la prose, et que, par un dernier effort de style, il veut égaler la grandeur de son sujet; quand il représente le vieil évêque malade, visité en songe par la vierge irlandaise Brigitte, qui laisse tomber sur lui une goutte d'huile de sa lampe et le guérit, le récit se fait en hexamètres. Enfin, Donatus, chargé d'oeuvres et d'années, va rendre sa grande âme; une dernière fois, il élève sa voix au milieu du clergé en pleurs; c'est encore en vers qu'il prie :

« Christe Dei virtus, splcndor, sapientia Patris, In genitore manens, genitus sine temporect anlc Secula ; qui nostram natus de Virgine formam Sumpsit nutritus, lactatus ab uberc matris ; Qui sancto nostras mundans baptismate culpas, Jam nova progenies celo demittitur alto ; Noxia qui vetili dissolvit prandia porni, Vulneraque ipse suo curavit sanguine nostra ; Qui moriendo dédit vitam, nos morte redemit, Cumque sepullus erat, mutavit jura sepulchri, Surgens a morte mortem damnavit acerbam ; Tartara qui quondam, nigri qui limina Ditis Destruxit, scatebras superans Acheruntis avari ; Quf hostem nigrum... detorsit in imo Carceris inferni, Letheum trusit in amnera... Tu quoque qui tantas pro nobis sumere penas Dignatus, miseris celesjia régna dedisti, Da mihi per celsas paradisi scandere scalas, Fac bene pulsanti portas mihi pandere vite... Ut merear pavidus convivas visere claros ! Quo tecum gaudent videam convivia sancti, Quo cum Pâtre mânes, régnas per secula semper, Spiritus etsanctus,pariter (1) Deus impare gaudet. «

(1) 11 faut lire sans doute numéro, au lieu de pariler.

« Expleta vero oratione, totum se ipsum armavit « signo Christi, et benedicens filios fratresque spiri- « tuales, adpositus est ad sanctos patres senex et « plenus dierum... Sepultus vero est a discipulis

« suis in area saxea, die XI kalend. novemb

« Scriptumque est illic epitaphium ejusmodi :

« Ilic ego Donatus Scotorum sanguine cretus,

Solus in hoc tumulo pulvcrc, vcrme voror. Regibus Italicis scrvivi pluribus annis,

Lothario niagno Ludovicoque bono. Octonis lustris, septenis insuper annis

Post Fesulana presul in urlic fui.

Gramrnata discipulis dictabam scripla libcllis,

Scemata metrorum, dicta beata senum (1). Posco, viator, adcs quisquis pro munere Christi ,

Te, homo, non pigeât cernere vota mea, Atque precare Deurn... qui culmina celi,

Ut mihi concédât régna bcata sua »

« Dicamus ergo cuncti : Sancle Dei et pretiose « confessor Donale, pater et pontifex, educator et « alilor, rector etpaslor, subveni precibusdestitutis « et lapsis. Miserere viduis et cnptivis, auxiliare or- « phanis et pupillis, succurre presentibus et futuris, « opem fer vivenlibus atque defanclis. Nostras quo- « que preces pelo ne récuses, qui, quamvis noxiis « loris adslrictos (sic) iniquitatis, pro capacitate « tamcn ignavie et parvitate ingenioli nostri prête sumpsimus ad laudem tuisanctissimi hec scripta « magistrisrelinquere, precantes summoconanime, « quod inutile invenerint, emendent, noslreque

(1) Ce distique est aussi reproduit dans Y Histoire d'Irlande, de Th. Moore (loco citato), mais d'après un texte moins correct»

« presumptioni indulgeant et parcant, et quia nece quimus ad paradisi pervenirc pascua, tua saltem « sancta suffragia inter supplicia sentiamus so- « lalia : precante Domino nostro Jesu Christo, qui « régnât in Trinitale, cui omnia donata sunt a « Paire in Spiritus sancti unitate in secula seculo- « rum. Amen. »

Cette prière, où il y a beaucoup de naïveté, d'humilité et de foi, achève de caractériser le petit ouvrage que nous avoiis entre les mains. C'est bien l'œuvre d'un disciple soumis au jugement de ses maîtres : c'est une de ces histoires miraculeuses, exercices favoris des jeunes clercs, qui grossissaient peu à peu la bibliothèque des églises, et qui finissaient par former tant de volumineux recueils de légendes. On y reconnaît bien le goût du moyen âge pour les pièces farcies, mêlées de prose et de vers, de langue vulgaire et de langue savante. N'en méprisons pas trop l'apparente grossièreté ; car, d'une part, ces hexamètres chancelants sur leurs pieds, mais soutenus de temps à autre par un hémistiche, par un vers entier de Virgile, attestent que l'antiquité n'est ni oubliée, ni proscrite. Et, d'un autre côté, cette prose rimée dans laquelle saint Thomas d'Àquin ne dédaignera pas de composer ses hymnes, cette prose du Dies irx et du Stabat mater, n'estellc pas destinée à devenir le type de la versification dans toutes les langues modernes?

LA CIV. AU Ve SIÈCLE. I'. 28

45i DES ÉCOLES EN ITALIE

HI. — De l'instruction publique hors du clergé.

Ainsi, dans ces siècles périlleux où il semble que toute éducation littéraire va manquer au peuple italien, il la reçoit de deux cô(és. Il y a des maîtres laïques, salariés, nourris des traditions profanes, derniers héritiers des grammairiens et des rhéteurs romains. Il y a des maîtres ecclésiastiques, dont renseignement gratuit, voué au service et à la défense de la foi, remonte de Grégoire YII à Grégoire le Grand, et cache son origine aux catacombes. Entre ces deux enseignements il y a rivalité, hostilité, tout ce qui divise les esprits, mais ce qui les agite et les féconde. Nous avons à considérer si tant d'efforts restèrent sans résultat, si l'instruction donnée du haut de tant de chaires forma des classes lettrées, et jusqu'à quel point elle pénétra dans les derniers rangs de la nation.

Les classes Écartons premièrement le clergé, dont on ne conteste pas les lumières. Au dixième siècle, c'està-dire au plus fort de la barbarie italienne, nous avons vu Rathier de Vérone, Atton de Verceil ranimer les études; Luitprand écrit, dans une prose savante, mêlée de vers et toute semée de termes grecs, l'histoire de son ambassade à Constantinople; et Gunzo, clerc de Novare, dans une dispute grammaticale avec les moines de Saint-Gai I, pousse l'é-

rudition jusqu'à citer le texte grec de l'Iliade. Il reste à savoir si, au dessous de l'Eglise, on trouve ces professions savantes qui partagent avec elle la charge d'éclairer les sociétés,

* C'est l'opinion commune, qu'aux premiers temps Les du moyen âge la médecine s'enferma dans les cloîtres, et redevint ce qu'elle avait été avant Hippocrate, une science sacrée, réservée aux prêtres, destinée à relever par ses prodiges la majesté des ,autels. Cette opinion semble se confirmer, quand on voit l'archevêque Beneclictus Crispus de Milan s'arracher au soin des âmes pour écrire en vers latins un recueil de formules médicales. Cependant nous avons déjà reconnu dans les diplômes de Lucques plusieurs médecins laïques. En parcourant les archives de Pistoia, on trouve à la date de 727 Guidoald, médecin des rois lombards, en 748 Fredus, en 777 Léon, en 1095 Bonsegnore, tous trois médecins, sans aucune qualification qui leur attribue un rang dans l'Église. Une charte de Bérenger, datée de 996, et conservée au Vatican, fait figurer parmi les témoins maître Landolphe de Serravalle, physicien (1) : c'est ainsi qu'on désigne souvent ceux qui professent l'art de guérir. Dès la fin du dixième siècle l'école de Salerne jetait tant

(1) Brunetli, Arcliivio diplomalico toscano, n° 08 et suiv. — Archives du Vatican, copie authentique, dressée en 1282, d'un diplôme de Bérenger, daté des nones d'août 990 :

Prdsentibus... magislro Landolfo de Sera va Ile pliysico.

d'éclat, qu'Adalbéron, évoque de Verdun, y allait chercher un remède à ses infirmités. Au siècle suivant, la science médicale y était professée par une femme qu'on ne nomme pas, mais qui effaçait tous les docteurs contemporains (1). Plus tard, quand l'école entière adresse au roi d'Angleterre ces préceptes fameux, destinés à devenir le code de la médecine au moyen âge, rien n'y trahit la main d'un prêtre; et Jean de Milan, qui passe pour les avoir rédigés, prend le titre de docteur, mais non celui de clerc. L'Église est si loin de confisquer à son profit l'art de guérir, qu'elle en redoute les tentations pour ses moines : un canon du second concile de Latran, en 1129, interdit aux religieux l'exercice de la médecine, où ils se portent par une coupable passion de s'enrichir, et menace de peines sévères les supérieurs assez faibles pour tolérer un tel abus (2).

D'un autre côté, si l'étude du droit ne périt jamais en Italie, c'est que ce pays garda le sens pratique des vieux Romains, le génie des affaires, la passion de plaider, et que, selon le témoignage de Wippo, quand on paraissait devant le juge, il fallait produire ses textes. C'est ainsi qu'une requête rédigée pour l'évêque d'Arezzo contre l'évêque de

(1) Hugues de Flavigny, Chrome, ad ann. 984. Orderic Vital, ad ann 1059. Tiraboschi, Storia délia Lelterat. iial., VI, lib. 4,

(2) Concil. Romanum, anjii 1159, canon 9. Concilium Turonense, anni 1105, canon 8.

Sienne, dans un procès qui commença en 752, cite plusieurs dispositions du Digeste et du Gode (1). De pareils arguments voulaient être débattus par des gens du métier, et je ne m'étonne plus de voir au tribunal les parties accompagnées d'un avocat. Dans un plaid de l'an 908 devant les évêques, les comtes et les juges du roi Bérenger, comparaît Guidulfe, abbé de Saint-Àmbroise, assisté de son avocat (advocalus) Boniprand. En 1108, au plaid de Teramo, l'avocat [causidicus) d'une église dépouillée par violence intente pour elle cinq actions, aux termes du droit romain (2). Lanfranc, que nous avons vu nourri dès ses premières années dans l'étude des lois, quitta les banes de l'école pour faire l'étonnement du barreau par l'impétuosité de son éloquence, l'art infini de ses plaidoiries et la sûreté de ses maximes (5). Ces triomphes oratoires conduisaient à la fortune et aux premiers

(1) Fragmentwn libelli contra Senensem episcopum. Apud Muratori, Antiquit. Italie, TU, 889.

(2) Placilum Ticincnse,apuà Muralori, Antiquit. Italie. ,11, 955. « Ibique eorum venerunt presentia Guidulfus, abba monasterii « Sancti Christi, confessons Àmbrosii... et Boniprandus, judexre- '< gis... Vere sicut vos, Guidulfus abba et Boniprandus advocatus « dixistis. »

Ugbelli, 1. 1, p. 55i. Placitum Ticinense : «Ad luec adversariorum causidicus petiit edi actionem : ecclesia} causidicus de rébus invasis proponit actiones. »

(5) Milonis Crispini Vita Lanfranci, cap. 5. « Ab annis puerilibus eruditus est in scbolis liberalium artium et legum secularium, ad siise niorem patriœ. Adolescens orator veteranos adversairtes in actionibus causarum fréquenter revicit, lorrente facundice accurate dicendo. In ipsa a)!ate sentenlias depromerc sapuit, quas gratanter jurisperiti aut judices vel prjetores civitatis acceptaient. »

honneurs des cités; c'est le témoignage d'Alfano de Salerne, dans des vers inédits adressés au jurisconsulte Romuald :

Dulcis orator, vehemens gravisque, Inter omnes causidicos perennem Gloriam juris tibi, Ilomoalde,

Protulit usus....

Civium nulli, spatio sub bujus Temporis, fortuna sereuitate PraBvalet ridere beatiori

Quam tibi nuper (1).

Parmi les jurisconsultes loués dans les Lettres de Pierre Damien, il en est deux, Alton et Boniface, qu'il honore du titre de causidici (2), Six diplômes du onzième siècle, conservés aux archives diplomatiques de Florence, font voir que dans les grandes villes de Toscane des légistes se vouaient à la défense des intérêts privés (5). Mais les mêmes étu-

(1) Extrait d'une ode que je publie avec les poésies inédites d'Alfano.

(2) Pétri Damiani Èpist., lib. VIII, 7 et 9.

(5) Florence 106G, Hildibrandus, pafronus causarum. Ibid. 1000, Hildibrandus, causidicus. ïbid. 1097, Placidus, advocatus.

Ibid. 4099, Fralmus, causidicus sacri palatii. Pistoia 1095, Placidus, causidicus.

Pise 1067, Sigismundus, causidicus.

Chiusi 1072, Johannes, causidicus.

J'ai relevé ces témoignages aux archives diplomatiques de Florence ; mais ils se retrouvent tous ou presque tous dans le recueil de Brunetti. Il est vrai que M. de Savigny veut que le titre de causidicus désigne, non pas celui qui plaide une cause, mais celui qui la juge, le scabinus de la législation carlovingienne.' Mais les exemples de Komuald et de Lanfranc prouvent que la profession d'avocat avait, au onzième siècle, tout son lustre et toute sa popularité; et, dans le plaid de Teramo, les cuusidici des deux parties ne parais-

des qui préparaient l'avocat aux luttes du barreau formaient aussi le juge appelé à débrouiller le chaos des lois romaines et lombardes, et le notaire chargé de conserver, dans les formules sacramentelles de ses actes, l'image immobile du droit, au milieu de la violence des événements et des mœurs. Ces trois fonctions se confondent quelquefois ; et celui qui paraît dans un procès, assistant une partie en qualité d'avocat, y garde le titre de juge ou de notaire. Parmi les juges il y a des rangs ; il faut distinguer les juges de l'empereur ou du sacré palais, et ceux des communes (cioitatis). Sous ces noms divers on les voit siéger en grand nombre dans les mômes cours. Au tribunal du comte palatin Boderod, à Pavie, paraissent onze juges du palais et deux de la cité. En 982, Hildebrand, envoyé de l'empereur Otton, vient tenir ses plaids à Florence, dans l'atrium de la cathédrale : l'arrêt qu'il rend en faveur des chanoines est signé de huit juges impériaux et de cinq notaires. En 1288, la ville de Milan ne compte pas moins de deux deux profe, cents îu^es et de mille notaires, dont six cents forment des

o o 7 corps

commissionnés de l'empereur (1). Les juriscon- demet,ers-

sent que pour plaider. Du reste, je ne nie point que ces noms divers de juris doctor, à'advocatus, de ccuisidicus, de judex, ne s'emploient souvent l'un pour l'autre, et ne désignent une classe de jurisconsultes qui forme dans plusieurs villes le collège des échevins.

(1) Hist. Pair. Monument., I, n° 47. Cf. Hegel, Geschichte der Stâedteverfassung von Italien.

Archives du chapitre de Florence, année 782 : « Léo judex el missus domini imperatoris, Ilildcprandus judex doinini imperatoris

4'fO DES ÉCOLES EN ITALIE

suites ne sont pas seulement nombreux, ils sont unis : sous la domination franque, ils forment le collège des échevins. Quand les cités s'affranchissent, ils ont leur place parmi ces corps de métiers qui font la force des républiques italiennes : un document de 1142 montre déjà les avocats de Florence réunis en corporation (1). Enfin, lorsqu'on 1266 Florence, délivrée des Gibelins, se donne des lois nouvelles, et que chacun des sept arts majeurs forme une compagnie armée avec ses officiers, ses consuls et son gonfalon, l'art dos iuges et notaires y paraît, portant sur sa bannière une étoile d'or en champ d'azur ; et l'art des médecins et pharmaciens, portant l'image de Notre-Dame en champ vermeil (2).

Lcsjuris- Le statut de 1266 armait les sept métiers ; il ne

conduits , . .* «1 . . ,

îetués. les constituait pas, il Jes supposait organises ; et l'on a droit de croire que depuis longtemps la compagnie des médecins et celle des jurisconsultes avaient leurs statuts, leurs conditions d'admission, d'apprentissage et d'études. À Rome, le candidat qui aspirait aux fonctions de juge comparaissait

tnlerfuit, Teutpertus item, Petrus item, Sigefredus item, Petrus item, Donatus item.

« Ego Johannes notarius ititerfui. Ego Florentius notarius ibi fui. Ego Petrus item. Ego Roselmus item. Ego Hugo nolnrius domiui imperaloiis ibi fui. »

Galvaneus Flamma, Manipulas Floram, cap. 5 '20 : « Judices sive JLirisperitî CC, notant ecc, iidem impériales 1)C, medici CC. »

(1) Latni, Lezioni di antichità tosc, Prefaz. : « Ego Henricus, unus ex Florentina advocatione causidicus. »

(i) Villani, Iib.Ylf, cap. 15.

devant une commission de cardinaux pour y être examiné sur la science des lois; ensuite il prêtait entre les mains du pape serment de fidélité et de bonne justice ; après quoi le souverain pontife, lui remettant le livre de la loi, l'instituait en ces termes : « Recevez la puissance de juger selon les « lois et les bonnes mœurs. » Les notaires subissaient le même examen, et le pontife les instituait en mettant dans leurs mains la plume et l'écritoire (1). La sciencedu droit ne se séparait pas des lettres, qui commençaient l'éducation des esprits, qui faisaient l'ornement et le seul repos de ces laborieuses vies écoulées dans l'étude et la discussion des texles juridiques. Ainsi le légiste Burgondio, honoré par ses contemporains comme « le maître des maîtres et la perle des docteurs, » avait traduit du grec les homélies de saint Jean Clirysostome et plusieurs traités de médecine (2). Quand le démon des vers latins tourmentait les lettrés, et qu'un poëte s'écriait :

Desine : nuac etenim nul! us tua carmina curât : Hœc faciunl urbi, hœc quoque rure viii (5) ;

(1) Muratori Antiquit., t. I, dis&ert. Xlf, 087, 688.

« Quum presentatur donino Panse ille qui judex est cxaininandus, examinalur prius a cardJnalîbus, qualiter se in legum doctrina intelli^at, et si légitime natus fuerit et laudabilifcer conversatus. Qui si i.loneus repertus fuerit, homagium et fidelitatein secundum consuetudinem Romanorum domno Papse humilitcr exhibe!...', etc., de scriniario eodeni modo lit, » etc.

(2) Tiraboschi, Storia délia Letterat. ital., t. Vf, lib. 4, cap. 5.

(3) Panegyricus anonymus Berengarii. Veriz, Script. IV, 191.

je ne suis pas surpris de trouver que l'hexamètre fait irruption dans les actes notariés, et que les gens d'esprit se piquent de signer en vers latins. Ainsi dans un diplôme de Sienne, en date de 1081,

Subscripsit factis his Wido rite pcractis.

Et dans une charte de l'abbaye de Casauria, datée de 1177 :

Alferius, dignus judcx testisque benignus(l).

Le latin, La langue de l'Eglise et de l'école était aussi du poiais. celle du palais, comprise et parlée, non par les jurisconsultes seulement, mais par le peuple entier des gens d'affaires. L'historien Albertino Mussato, au commencement du quatorzième siècle, écrit en vers le récit du siège de Padoue, et le dédie à la compagnie des notaires impériaux. « Souvent, dit- « il, la compagnie palatine des notaires m'a pressé « de célébrer dans un chant métrique les maux « que Can Grande fit à notre cité, et qui, par un « retour du destin, sont retombés sur leur auteur. « Vous demandez encore que le poëme n'ait rien « de ce Ion sublime qui sied à la tragédie; mais « que le langage en soit tempéré et deseende à la « portée du vulgaire, afin que si mes livres d'his- « toire, écrits d'un style plus relevé, servent à

(1) Pecci, Storia dei vescovi di Siena; Chronicon Casauriense, apud Muratori Script. II, pars 2, col, 1015.

« l'instruction des savants, ces humbles vers, ou- « vrage d'une muse plus indulgente, soient lus « du grand nombre, et que les notaires, les der- « niers des clercs, y trouvent leur plaisir (1). » Làdessus Mussalo s'engage, non dans un chant rimé, chargé d'expressions barbares, mais dans un poème en vers hexamètres, où ne manquent ni les réminiscences virgïliennes, ni les allusions mythologiques : c'étaient les délassements delà basoche de Padoue; c'était le niveau de l'éducation publique pour tous ceux qui, sans se vouer aux professions savantes, s'arrachaient au travail des mains. On s'étonne du prodigieux savoir que Dante avait pui^é aux leçons de BrunettoLatini, et dans les disputes philosophiques des religieux de Florence. Villani, destiné au commerce, et visitant Rome au jubilé de l'an 1500, y consumait ses veilles à lire Tite-Livc, Salluste et Paul Orose, Virgile et Lucain. Il est dit du peintre Cimabue, qu'ayant donné de bonne heure des marques d'une belle intelligence, il fut appliqué aux lettres, et fréquenta l'école ouverte par les frères prêcheurs à Sainte-Marie Nouvelle (2). Ainsi la poésie et la peinture ne sortirent pas toutes ra-

(1) AlberLin. Mussatus, libri 111, de Obsidione Paduœ : Ad nolariorum Patavinorum palatinara socieUitem... « lllud quodeumque sit nietrum non altum, non Iragœdum, sed molle et vulgi intellectioni propinqnum sonet elequium, quo allais edoctis nostra stylo altiori deservirethisloria, essetque metricum hoc demissum. sub caniœna leniore notariis et qnibusque cloriculis blandimentum. »

(2) Dante, Convito, II, 15; Villani, lib. VIII, 5G; Vasari, Vita di Cimabue.

Quelle était l'instruction

(lieuses de je ne sais quelles ténèbres où l'on veut qu'elles aient trouvé leurs premières inspirations : elles grandirent dans l'étude et sous la discipline, elles se nourrirent des souvenirs de l'antiquité sacrée et profane; et si la Divine Comédie et les fresques d'Assise ravirent l'admiration des contemporains, c'est qu'ils y trouvèrent autant de savoir que de génie.

Mais le peuple qui admirait ces beaux ouvrages,

iu peuple. |e peuple de Padouc, qui, par un vote public, décernait à Mussato la couronne de poëte; les gens des métiers de Florence, qui chargeaient Àrnolfo di Lapo de leur élever une cathédrale « si belle « qu'elle surpassât tous les monuments de la main <( des hommes; » en un mot, la multitude, dont les plus grands génies ne sont après tout que les serviteurs, était-elle capable de les juger? Pendant que les premiers feux de la renaissance rayonnent au sommet de la société italienne, quelles lueurs en éclairent les derniers rangs? quelle inslruction, quelles traditions littéraires circulent dans la foule, et entretiennent, chez des hommes voués aux fatigues du corps, le goût des plaisirs de l'esprit?

Traditions Et d'abord je remarque chez les Italiens cette

classiques. . , . , ./M .,,,

puissance delà tradition qui surprenait déjà 1 historien Olton de Freysingcn, lorsqu'il décrivait l'entrée de l'empereur Frédéric Ier en Lombardie. Les Allemands s'attendaient à trouver des alliés naturels parmi les Lombards, dont ils avaient entendu ra-

conter l'origine germanique : ils s'étonnèrent de trouver « une race amollie par la douceur du ciel « et la graisse de la terre, héritière de la politesse « et de la sagacité romaine, conservant l'élégance « de la langue latine, l'urbanité des mœurs et la « sagesse môme des Romains dans l'ordonnance et « le gouvernement des ci (es (1). » En pénétrant dans ces villes, qui ont gardé leurs vieilles murailles, on y trouve encore toutes vivantes, au douzième, au treizième siècle, les croyances poétiques des anciens. Padoue montre le tombeau d'Anténor ; le peuple de Milan ne permet pas qu'on renverse la statue d'Hercule ; les femmes de Florence bercent leurs enfant en devisant de Troie, de Fiesole et de Rome, comme les pêcheurs de Messine renouvellent chaque année la procession de Saturne et de Rhéa. La description de Rome que je publie, les premières chroniques de Florence, de Pise, de Venise, de Milan, montrent tous ces vieux souvenirs s'atlachant, se cramponnant, pour ainsi dire, comme le lierre, cà chaque pierre des ruines.

Avec les fables du passé, on en conservait la langue; et, pendant que l'idiome vulgaire fait irruption dans les chartes latines, on voit le latin se

(1) Otlon de Frcysingen, de Gestis Friderici L lib. II, cap. 15: « Verumtamen barbaricae deposito feritalis rancore,.. Terra) aerisvc proprietate aliquid romanœ mansueludinis et sagacilatis trahentes... latini sermonis elegantiam, morumque retinent urbanitatem. In civitàtum quoque dispositione ac reipublicœ conservationc antiquorum adhuc Romanorum imitantur solcrliam. »

Chunis

populaires

latins.

4i6 DES ÉCOLES EN ITALIE

maintenir avec une incroyable persévérance dans les chants populaires. Je pourrais multiplier les exemples, citer les célèbres complaintes sur la destruction d'Aquilée, sur la mort de Charlemagne, sur la captivité de l'empereur Louis II ; deux psaumes en l'honneur des villes de Vérone et de Milan, des chansons satiriques contre Rome, et beaucoup d'autres compositions profanes. Mais j'écarte tout ce qui peut rappeler le monastère ou l'école, et je m'arrête à des chants qu'on surprend pour ainsi dire sur les lèvres mômes du peuple. En 954, les gens de Modène veillaient sur leurs murailles menacées par les incursions des Hongrois. Ces bourgeois et ces artisans, armés à la hâte pour la défense de leurs foyers, et qui voyaient de loin la flamme des incendies allumés par les barbares, s'animaient en répétant un hymne guerrier que nous avons encore, où nous trouvons une latinité correcte et toutes les réminiscences de la poésie classique :

0 tu qui servas armîs isla meenia, Noli dormire, quseso, sed vigila!

Dum Hector vigil extitit in Troia, Non eam cepit fraudulenta Grecia (I).

Plus tard, Gaufrid Malaterra insère dans sa Chronique de Sicile des chants composés pour les jours d'allégresse ou de douleur publique, et s'excuse de

(1) Muratori, AnliquiL, III, 709.

ses détestables vers latins sur la volonté du prince, qui l'engage à écrire dans un langage familier intelligible pour tous (I). Vers le môme temps, un chant de guerre célèbre la victoire remportée, en 1088, par les Pisanssur les Sarrasins. Ce chant rimé n'emprunte rien à la prosodie classique ; on y sent frémir l'enthousiasme contemporain ; on y trouve encore l'idiome et les souvenirs de l'antiquilé. Si vous prenez l'auteur au mot, il vous fera croire qu'il s'agissait de vider la querelle de Rome et de Carfhage :

Inclytorum Pisanorum scripturus historiam, Antiquorum Romanorum renovo memoriain.

Il s'agit pourtant d'une croisade; il s'agit de venger l'Espagne, l'Italie, la Provence, insultées par les flottes mahornétanes. Le Christ lui-même pousse les navires des chrétiens; l'archange saint Michel sonne la trompette devant eux; et saint Pierre, la

(1) Gaufrid Valaterra, Proœmium ad chronicon : « Si autem de inrultiori poetria qiuestio fuerit, ipsa principis jussio ad hoc hortala est, ut piano sermonc et facili ad intclligcndurn, quo omnibus facilins quidqiiid diceretur patesceret, exararem. » Voici un chant de Gaufrid sur la naissance de Simon, second fils de Roger, quelque temps après la mort de son fils aine Jordan :

Pâtre orbo, Gravi morbo Sic sublalo fdio, Undc dolerot Quod careret Hœreditali gandin ; Dilat proie ; Quasi flore, Superna prajvisio.

On prêchait en latin.

croix à la main, marche à leur tète. Le combat s'engage ; mais, quand Hugues Visconti, le plus valeureux et le plus beau des Pisans, tombe dans la mêlée, le poêle, épuisant toutes les louanges pour honorer le jeune martyr, ne Irouve rien de plus touchant que de le comparer à Codrus, mort pour son peuple. 11 est vrai que la pensée chrétienne reprend l'avantage, et qu'elle éclale enfin dans une strophe pleine de mélancolie, de tendresse et d'espoir :

Sic infernus spoliatur cl Saihan deslruilur, Cura Jcsus redeinplor mundi sponte sua morilur; Pro cujus amore, carc, et cujus servilio, Martyr pulclier, rulilabis venturo judicio (I ).

Nous retrouvons aux sources de la poésie populaire la même confusion du sacré et du profane qu'on a tant reprochée aux poètes italiens ; mais nous reconnaissons aussi ce besoin du beau, cet admirable sentiment d l'art qui faisait chanter ces peuples dans la In des anciens, jusqu'à ce que le dia-

lecte v o, façonné lentement, fût devenu ca-

pable ..e satisfaire l'oreille et d'immortaliser la pensée. : b

Des populations si bien préparées trouvaient d'ailleurs une instruction plus complète qu'on ne pense dans les pratiques de la vie religieuse et de la vie civile. Sans parler des enseignements de l'Evangile, et de ees leçons que les sages du paga-

(I) Edélcstand du Méril, Poésiesjjopulaires latines, t. H, p. 259

AUX TEMPS BARBARES. 4i9

nisme auraient enviées au dernier des enfants chrétiens, sans parler des inspirations d'un culte qui mettait tous les arts au service des ignorants, des pauvres et des petits, l'Église conservait aussi la langue latine ; elle la faisait vivre par la prière et par la prédication. On priait en latin, et, bien que dès le dixième siècle le pape Grégoire Y soit loué d'avoir catéchisé les peuples en langue vulgaire (1), on continua de prêcher en latin jusqu'au lempsoù l'idiome du peuple, sanctifié sur les lèvres de saint François d'Assise et de saint Antoine de Padoue, resta maître de la chaire.

D'un autre côté, la constitution des communes i/insiructi n

, . îiii i primaire

italiennes, en appelant les plus obscurs des citoyens dans icscomà l'exercice de tous les droits, les invitait en même ilalicimestemps au partage de toutes les lumières. C'est encore la remarque d'Otton de Freysingen. « Les « Lombards, dit-il, ne dédaignent po'hde porter à « toutes les dignités les jeunes oris >r$s de la der- « nière condition, et jusqu'aux gens- des plus vils « métiers, tous ceux qu'ailleurs on repousse comme « des lépreux, qu'on écarte des étu &$ honnêtes et « des arts libéraux (2).» Assurément les textes man-

(1) Doclus francigena, vulgari el voce latina

Edocuit populos cloquio triplici.

("2) Otto Frisigen., II, 15 : « Inférions conditionis juvenes vcl quoslibet contemptibilium etiara mechanicarum artium bpifices, quos cœtencgentesab honestioribus et libci ioribus studiis tanquam pestem propellunt, ad militiaj cingulum vel dignitatum gracias assumera non dedignantur. »

LA C1V. AU Ve SIÈCLE. Il ï<)

quenl pour établir uncslalistique complète de l'instruction primaire et secondaire chez ces peuples souverains de Lombardie et de Toscane. Je me borne à quelques faits qui laissent voir jusqu'à quel point le réveil des libertés assurait l'affranchissement des intelligences.

Une description de Milan, rédigée en 1288 par le frère prêcheur Bonvesino, porte le nombre des habitants à deux cent mille, et compte quatre-vingts maîtres d'école, sans y comprendre les religieux, qui élevaient certainement une partie de la jeunesse (1). A. Florence, l'historien Dino Gompagni rapporte qu'en 1501, quand Charles de Valois entra, en qualité de pacificateur, sur le terril oire toscan, « les prieurs convoquèrent le conseil des soixante-douze métiers, grands et petits, qui tous avaient leurs consuls, et qu'on leur demanda l'avis de leurs corporations. » Tous répondirent par écrit qu'il fallait ouvrir les portes de la ville au prince, et l'honorer comme un seigneur de noble sang. Les boulangers seuls opinèrent « qu'on ne lui accordât ni l'entrée ni les honneurs, attendu qu'il venait pour la ruine de la cité. » Les gens des plus humbles métiers écrivaient donc, et du moins les notables d'entre eux étaient en mesure de rédiger des conclusions (2).

(1) Galvaneus Flamma, Manipulas flonm, cap. 520.

(2) Dino Ggmpagni, lib. TL « Richiesero adunque il consi<»lio générale délia parte guelfa e delli 72 mestieri d'arti, i quali avenu

AUX TLMl'S BARBARES. 4jI

Mais ce qui étonne davantage et ce qu'on ne peut liara^uait nier, c'est que les délibérations de ces orageuses ré- lc 'SJfif cn publiques, les débats passionnés à l'issue desquels on chassait les Gibelins ou l'on rasait les maisons des Guelfes, c'est que les conseils en plein air, où la multitude frémissait sous la parole des orateurs, se tenaient en latin. On en trouve plusieurs preuves; mais je n'en connais pas de plus frappante qu'un traité composé au treizième siècle, et probablement à Bologne, sous le titre à'Oculus pastoralis, pascens officia (i). Ce titre pompeux n'annonce « qu'une instruction simple et lucide en faveur des « laïques illettrés, où l'on se propose d'éclairer « leur conduite et de former leur langage quand ■ « ils sont appelés au gouvernement des affaires puce bliques. » Après avoir traité du principe de l'autorité, des devoirs qu'elle impose, des moyens qu'elle emploie, l'auteur touche enfin à ce pouvoir de la parole qui est le maître des assemblées populaires. Il veut que l'orateur de son temps, comme de celui de Cicéron ou de Quintilien, soit honnête dans les mœurs, ingénieux dans l'invention, sobre et orné dans le style, en sorte qu'il sache y garder la mesure et la grâce. 11 ne lui permet pas de paraître au balcon du palais communal

tutti consoli, c imposoro loro che ciascuno consignasse per iscrittura se alla sua arte piacea che messer Carlo de Valos fosse lasciato veuire in Firenzc corne paciaro, » etc. (1) A'pud Muratori, Antiquitates, IV, 93.

4j2 des écoles en Italie

cl de haranguer la foule, avant que son discours, savamment médité, n'ait trois fois senti la lime. Et, se défiant enfin de son disciple, il lui propose vingt modèles de discours, comme autant de lieux communs pour toutes les grandes solennités de la vie politique : oraison du podeslat entrant en charge et sortant de charge, éloges d'un podestat mort dans l'exercice de ses fonctions, réponse à des ambassadeurs qui proposent une alliance, harangues pour la guerre et contre la guerre. Ces discours sont écrits en latin, non pour servir de texte à une amplification en langue vulgaire, mais pour être appris et récités en latin, sous peine de perdre les ornements où l'auteur a mis tout son art et toute sa complaisance ; je veux dire ces périodes nombreuses dont le doigt et l'oreille ont marqué la cadence, ces chutes pareilles amenées de loin, ce choix d'expressions poétiques et ces hémistiches de Virgile enchâssés dans la prose du treizième siècle, comme des chapilaux corinthiens dans la maçonnerie d'un beffroi. Voici la requête d'une troupe de naufragés, dépouillés par les habitants de la côte, et réclamant justice pour eux, sépulture pour les morts. Dans le récit de leur naufrage nous avons toute la tempête accoutumée des poètes, des demivers, des vers entiers :

« Visu m est in fretum — totum descendere cœ- « ium. Prœbebant fulmina lucem. — Dant saltus

« fluctus in concava teeta earinse. — Pars magna « virorum — fato est functa suo, gurgite pressa « profundo : Inlumulata caciavera stantium in litce tore maris, esca relicla feris. »

Ces sortes de beautés ne se traduisent point, et il faut conclure que les discours de YOculus pasto* ralis durent être prononcés textuellement devant un auditoire capable de les comprendre, de goûter les bons endroits, de les applaudir. Le peuple de Florence se lassait si peu des harangues latines, qu'il fallut un règlement exprès pour limiter à quatre le nombre de ceux qui prendraient la parole sur chaque question. Ce sont les termes d'un statut inédit de 128 i. Ce règlement, où les démocraties modernes pourraient trouver des leçons de sagesse et de vigueur, nous fait assister aux conseils de la république florentine dans ces courtes années d'apogée qui, pour elle comme pour toutes les grandeurs humaines, précèdent de si près le commencement de la décadence (1).

(1) Archivio délie Riformagioni, provvisioni, A, t. 1, fol. 12 et 15. On chercherait inutilement ce statut dans les Statuta populi et communis Florentiœ, 5 vol. in-4°, publiés à Florence (sous la date de Fribourg), en 1787. On n'y trouve qu'une compilation, par ordre de matières, où la rédaction primitive des textes disparaît souvent.

Statutum Florentinum anni MCCLXXX1V.

« In nomine Domini Nostri Jesu Gbristi. Hec « sunt ordinamenla domini potcstatis et communis « Florentie, compilata, edicta et facta ad honorcm et « reverenliam omnipotentis Dei et Bealissime Vir- « ginis Marie malris ejusdem, et B. Johann is Bap- « tiste, ac révérende sancte Reparatc, sub quorum « vocabulo Florentia civitas gubernaiur, et ad ho- « norem et exaltalionem sacrosancle Romane Ec- « clesie, ac ctiam ad honorem et fortificationem « regiminis magnifici militis domini Gilioli de Macce charesis, Potestatis civitatis et communis Flo- « rentie, et ad pacificum et quietum civilatis et « districtus ejusdem, valitura toto tempore rigimi- « nis ipsius domini Potestatis.

«... Item statutum et ordinatum est quod om- « nés et singulari de concilio generali et congre- « gatione, et quilibet alii qui ad aliquid concilium « de mandato Potestatis aut alicujus de sua familia « fuerint convocati, venire et esse debeant ad ip- « sum consilium, antequam dictus dominus Potes- « las aut alius in loco ipsius surrexit ad proponen- « dum in 1er eos de concilio, sub pena sold. II f. p. « pro quolibet eorum ; nec de ipso consilio disce- « dere debeat aliquis eorum sine licentia domini « Potestatis vel alterius proponentis ante reforma-

« tionem lectam, sub pena et bauno V sold. f. p. « pro quolibet, nisi recessit propter necessitatem « corporis, et qui propterea recessit incontinenti « redire debeat, sub dicta pena et banno, salvo ca- « pitulo constituto quod est sub rubrica : Quod « consiliarii communis vadant ad consilium, etc.

« Item, quod nullus présumât consulere et arec rengare super aliquo quod non si t principal i(er « proposition per dominum Potestatem, aut ali- « quem alium loco sui. Et qui contra fecerit, in « sold. LX puniatur et plus et minus, advolunta- « lem domini Potestatis; et quidquid dictum et « consultum fuit extra propositionem, non valeat « nec teneat.

« Item, quod nullus existons in aliquo consilio « surgere debeat ad arrengandum, donec prior arec rengator finierit dictum suum et ire inceperit ad « sedem suam, sub pena et banno sold. X f. p.

« Item, quod nullus audeat stare in pedibus in « loco ubi congregatur aliquod consilium communis « Florentie et sedere debeat, postquam dominus « Potestas aut aliis loco ipsius fuerit in dicto loco « consilii, nec surgere nisi causa consulendi vel « al ter i us necessitatis ; et contra faciens in soldos « L f. p. puniatur, nisi surgere t causa faciendi bo- « norem alicui.

« Item, quod nullus audeat aut présumât tur- « bare, aut inquietare, sive impedire aliquem arec rengantem seu consulentem in aliquo consilio

<( super aliqua propositione facta per dominum ce Potestatem, aul aliquem alium loco sui. Contra « faciens vice qualibet puniatur in sold. LX f. p. et « plus et minus , ad voluntatem domini Potestatis, « inspecta qualitate impedimenti et turbatoris.

ce Item, quod nullus audeat aut présumât suret gère in aliquo consilio, aut aliquid dicere aut ce consulere, nisi in loco tenentis consilium; et qui ce contra fecerit in sold. XX f. p. vice qualibet puce niatur, et plus ad voluntatem Potestatis, quod ce locum habeat in arrengando.

« Item, quod aliquis non arrenget aut consulat « in consilio gencrali aut congregatione aut aliquo « eorum, super aliqua propositione ultra quam IV « consiliarii, absque parabola et licenlia dicti dote mini Potestatis, sub pena XX sold. f. p. et plus ce arbitrio domini Potestatis.

« Item, quod nulla persona debeat accedere ad « slangam sive bancum domini Potestatis, ipso doce mino Potestate vel alio loco sui ibi existante causa ce consilium faciendi, ex quo ad consilium fuerit « bispulsatum, nisi causa alicujus negotii commu- « nis florentine accesserit, aut aliquid dicere voce luerit pro utilitate communis; et qui contra fecc cerit puniatur in sold. V f. p.

« Item, quod nullus in aliquo consilio vel con- « gregatione, facto vel facta de mandalo doce mini Potestatis vel alicujus de sua familia, ce debeat vel présumât dicere aliqua verba in-

AUX TEMPS DARMRES. 457

« juriosa contra aliquem in ipso concilio vel con- « gregatione existentem. Nec aliquam uixam seu « mesclantiam cum aliquo vel aliquibus ibi facere, « nec aliquein vel aliquos ibi cxistenles percutere « vel offendere modo aliquo vel ingenio; et qui « contra fecerit puniatur pena dupli quam punice retur si alibi dixisset vel fecisset predicta, vel ali- « quicl predictorum, et plus et minus ad volunta- « tem domini Potestatis, inspecta qualitate perso- « narum et facti (1). »

A mon sens, le statut de Florence, avec l'austérité de son langage, nous apprend plus que YOctilus pastoralis du rhéteur de Bologne. Aux dispositions sévères et judicieuses qu'on y trouve, on reconnaît bien un pays où l'éloquence gouverne, où il faut contenir les emportements oratoires, où le législateur sait déjà tout le pouvoir et tout le danger de la discussion. On sent qu'on n'a pas affaire à un peuple enfant, mais à des générations mûries par une longue éducation, et l'on ne regrette plus d'avoir péniblement cherché les vestiges des écoles italiennes, si le moment arrive où, avec de grands poêles, on en voit sortir de grands citoyens.

(1) Un autre statut de 1285 [ibid., p. 17) mentionne la manière de voter : « Facto et celebralo scrutinio ad pissides et balloctas... LVl ex dietis consdiariis et capitudinibus ponentibus balloctas in pisside albo ubi scriplum est sic; illi vero quibus predicta displicuerunt, pone.tes balloctas in pisside rubeo in quo scriptum est non, fuerunt soluinmodo V. »

On a dit que la lumière ne s'éteignit point aux plus mauvais temps du moyen âge, mais qu'elle se déplaça; et que, du septième au onzième siècle, l'astre des lettres, couché sur l'Italie, se levait sur l'Irlande, l'Angleterre et l'Allemagne. Je puis ajouter maintenant que l'Italie eut une de ces nuits lumineuses où les dernières clartés du soir se prolongent jusqu'aux premières blancheurs du matin. D'un côté, le souvenir des écoles impériales se perpétue dans l'enseignement laïque,- qui subordonne la grammaire et la rhétorique à l'étude des lois, qui entretient chez les Italiens la passion du droit, et qui fonde, pour cette science toute laïque, la puissante université de Bologne. D'un autre côté, la tradition des premiers siècles chrétiens se conserve dans l'enseignement ecclésiastique : les lettres y trouvent asile à condition de servir la foi, de développer la vocation théologique des Italiens, et de leur assurer la palme de la philosophie scolastique. Nous avons vu l'instruction descendre du clergé et des corporations savantes jusque dans la multitude. Ce peuple, encore tout pénétré de l'antiquité, n'en peut oublier ni la gloire, ni les fables, ni la langue. On le prêche, on le harangue en latin : les fils des marchands lisent Salluste et Virgile, et dans les conseils de Florence les gens de métiers votent par écrit. C'étaient ces populations qui méritaient, qui commandaient les miracles de l'art naissant. La mythologie avait fait jaillir d'un coup de pied de

Pégase la fontaine poétique d'Hippocrène : elle exprimait ainsi l'aimable facilité du génie grec, qui avait pour ainsi dire ses sources à fleur déterre. Celles du génie moderne étaient à d'autres profon-

deurs; et, pour creuser jusqu'à elles, il n'avait pas fallu moins de dix siècles d'efforts : la Providence a traité les nalions chrétiennes d'une manière plus sévère, et à mon sens plus honorable, en voulant que pour elles l'inspiration fût le prix du travail.

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