LA CIV. AU V8 SIÈCLE
faite dans la famille, que la femme prend sa large part dans le travail de la civilisation. Voilà pourquoi ces femmes honorées se trouvent en mesure d'amener, l'un après l'autre, leurs époux barbares à la foi, et avec eux les peuples qui les suivaient. Il suffit de nommer Clotilde et Clovis, Bertbe et Ethelbert, Théodelinde et Lothaire ; toutes ces conductrices des peuples paraissent, traînant à leur suite leurs nations comme enchantées derrière leur manteau royal, et traçant les voies dans lesquelles marcheront leurs descendants. Elles ont inspiré à ces peuples naguère barbares une telle confiance, que ces Germains, ces Francs, ces Saxons, ces Espagnols, rebelles à tout commandement humain, qui se faisaient gloire de mépriser toute obéissance, ne craindront pas de se soumettre à la royauté d'une femme.
Cependant il ne faut pas conclure de là que le christianisme ait détruit tout ce que la nature avait fait, qu'il ait voulu précipiter les femmes dans la vie publique, et rétablir cette égalité absolue que le matérialisme de notre époque a rêvé. Non, le christianisme ne l'entend point ainsi, il est trop spiritualiste pour avoir une pareille idée. Le rôle des femmes chrétiennes était quelque chose d'analogue à celui des anges gardiens : elles pouvaient conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux. Ce n'est que rarement que les anges deviennent visibles à l'heure du souverain danger,
LES FEMMES GHRÉTIENNES. 99
comme l'ange Raphaël avec le jeune Tobie : de même ce n'est qu'à de certains moments marqués longtemps d'avance que cet empire des femmes devient visible, et que ces anges, sauveurs de la société chrétienne, apparaissent sous le nom de Blanche de Castille ou de Jeanne d'Arc.
Je me suis arrêté à vous montrer la réhabilitation des femmes dans les mœurs pour mieux étudier ensuite, ce qui est de mon domaine et de mon devoir, pour étudier la place, le rang, l'influence des femmes dans les lettres ; et c'est ici, je crois, que nous marchons par des chemins nouveaux, et que nous quittons, pour ne plus y revenir, ce lieu commun de la réhabilitation des femmes par le christianisme.
Le christianisme, qui espérait tout de l'intelligence des femmes et ne devait rien leur refuser, prit d'abord soin de leur éducation. Nous avons, sur ce point, des documents bien a Hachants dans la correspondance de saint Jérôme. Dans les deux lettres qu'il écrit à Lieta et à Gaudentius sur l'éducation de leurs deux filles, comme tous les grands hommes, il ne méprise rien de ce qui paraît petit : il fait commencer les premiers soins de l'éducation sur les bras de la nourrice; comme ce Romain, qui attribuait les commencements de la corruption de l'éloquence aux mauvaises leçons des nourrices et des pédagogues, saint Jérôme veut une nourrice modeste et grave qui ait souvent le nom de Diou
sur les lèvres. 11 ne veut pas qu'on perce les oreilles de ces enfants, qu'on teigne leur visage avec du carmin et de la céruse, qu'on donne à leurs cheveux une couleur de flamme, qui est comme un premier reflet de l'enfer. Il demande que de bonne heure on s'applique à dégager leur intelligence, qu'on melte des lettres d'ivoire entre leurs mains pour leur apprendre à former des mots, que l'on confie d'abord à leur mémoire un grand nombre de vers grecs ; que les études latines viennent ensuite; qu'on ne leur laisse pas ignorer l'Ecriture sainte, et enfin les écrits des Pères (1).
Voilà l'éducation mâle et grave que saint Jérôme propose aux filles des chrétiens. Je ne m'étonne plus qu'il offre, au besoin, de la donner lui-même, et qu'il écrive à La3ta du fond de son désert : « Je « la porterai sur mes épaules,je formerai ses lèvres « bégayantes, bien plus glorieux qu'Aristote : il « élevait un roi destiné à périr par le poison des « Babyloniens, moi j'élèverai une servante, une « épouse du Christ, héritière du ciel (2). »
Avec cela on peut s'étonner que les femmes chrétiennes des premiers siècles aient si peu écrit, car on ne saurait guère citer qu'un petit nombre de lettres admirables (5), qui ont toujours été leur triomphe, et quelques vers comme ceux de Falto-
(1) S. Ilicronym., ad Lœlam, ep. cxn.
(2) Ad Gaudentium, ep. cxxviii.
(5) Voir les notes à la fin de la leçon.
nia Proba, qui fît un centon en l'honneur du christianisme. Ce sont In les faibles titres littéraires des femmes chrétiennes des premiers siècles, ou plutôt c'est leur gloire d'avoir compris que dans les lettres comme dans l'État leur empire doit être invisible, et que leur fonction est mille fois moins de paraître que d'inspirer.
On ne voit pas que chez les anciens les femmes aient inspiré des travaux sérieux : parcourez les lettres familières de Cicéron, et vous en trouverez très-peu adressées à des femmes ; parmi les lettres de Symmaque, aucune ne s'adresse à des femmes. Sénèque, il est vrai, a écrit à sa mère et à Helvia pour les consoler; cet homme orgueilleux, qui traitait les femmes avec tant de dédain, une fois avait élé touché de leurs larmes. Mais à peine le christianisme a-t-il paru , que déjà l'exemple du Sauveur instruisant la Samaritaine est imité. Saint Jean écrit à Électc, et tous les Pères de l'Église écrivent pour des femmes. Tertullien compose les deux livres ad Uxorem suam, le traité de Cultu feminarum, le traité de velandis Virginibus. Ce génie s^ fier, ce génie indompté, s'humilie devant les servantes du Christ, et il se déclare le dernier venu et le plus humble de leurs frères. Saint Cyprien tient le même langage dans son livre de H bitu virginum. Saint Ambroise compose trois écrits sur la virginité, et s'adressant à celles qui liront son livre, il leur dit : « Si vous trouvez ici quelques fleurs, ce
« sont celles de vos vertus, et tout ce qu'il y a de « parfums dans ce livre vient de vous (1). »
Telle était la courtoisie de ce grand esprit ; mais je trouve plus lorsque j'arrive à saint Augustin. Saint Augustin est par-dessus tout l'ouvrage de sa mère, sainte Monique : elle l'avait enfanté deux fois; la première, dans les douleurs delà chair; l'autre, dans les angoisses du cœur : c'est cette fois qu'elle l'avait enfanté pour l'éternité. Nous savons avec quelles larmes elle avait suivi les égarements de son fils, et sa joie à cette parole d'un évêque, qui lui promet que le fils de tant de larmes ne peut pas
périr.
Elle a la première joie de sa conversion et la première place dans les Entretiens philosophiques de Cassiciacum. Et comme la bonne mère demande si jamais on a vu dans les livres que les femmes aient philosophé, Augustin répond que si la philosophie n'est autre chose que l'amour de la sagesse, Monique, qui aime Dieu depuis bien plus longtemps, est bien plus près de la philosophie, « car, « après tout, ma mère, dit-il, ne craignez-vous pas « la mort bien moins que beaucoup de prétendus sa- « «-es, » et il ajoute qu'il se ferait volontiers son disciple. Aussi, bien loin de l'écarter de ces disputes, il l'engage à y prendre part, et déclare que, si jamais ces livres qu'il écrit tombent entre les mains de
(1) S. Àmbr., de Virginibus, ad Marcellinam sororem siiam, 1. II, c. VI.
quelqu'un, il est sûr que personne ne lui fera de reproche d'avoir donne la parole à sa mère. Lorsqu'il dispute sur le souverain bien, c'est Monique qui ouvre celle opinion que l'âme n'a d'autre aliment naturel que la science, que l'intelligence de la vérité ; et il se trouve par là qu'elle rencontre VHortemius de Cicéron. Saint Augustin, ravi de cetle circonstance, déclare que sa mère a remporté la palme de la philosophie, que c'est à elle qu'il doit cette passion de la vérité qu'il préfère à toute chose ; qu'il lui doit de ne penser qu'à cette vérité, de ne vouloir connaître qu'elle ; de telle sorte qu'il fait remonter toute sa vocation de penseur à l'inspiration qui lui vient de sa mère (1 ) . C'est, en effet, ce qu'il justifie dans ce passage de ses Confessions, qu'on ne peut trop rappeler, lorsqu'il nous raconte que peu de jours avant la mort de Monique il se trouvait avec elle près d'une fenêtre à Ostie, que là ils s'entretinrent ensemble de la vie future, de Dieu, de l'éternité, et qu'à un moment, par un effort du cœur, ils y touchèrent. Monique conclut l'entretien en déclarant qu'elle n'avait plus rien à faire sur la terre. Elle mourut en effet bientôt, mais son œuvre est accomplie; elle a fait de son fils tout ce que Dieu l'avait chargée d'en faire (2). Augustin reprendra plus d'une fois ce chemin de l'éternité qu'il avait suivi un soir avec sa mère dans cette
(1) S. Augustin, de Vita beata, 1. 1, c. vin.
(2) Confessiones, IX, c. ix.
dernière conversation : il retournera à Dieu, il arrivera très-avant dans la science de Dieu ; mais toujours il y retournera par la même route, repassant par les mêmes lieux, où pour la première fois, encore inexpérimenté, il ne s'était aventuré que sous l'aile de sa mère.
Saint Augustin est un tendre génie qui a pu être un jour saisi par la main d'une mère. Mais il doit en être autrement, ce semble, de saint Jérôme: et le plus merveilleux, c'est que cet homme fougueux à l'esprit indompté, à l'imagination ardente et indisciplinée, que le christianisme a conquis, ne s'est développé que sous ces mêmes inspirations des femmes chrétiennes. Nous avons déjà vu saint Jérôme à Rome ; ce qui est moins connu, c'est qu'il avait alors cinquante-deux ans, et que, jusque-là, il avait très-peu écrit, deux ou trois lettres seulement, quelques traités d'une médiocre importance. C'était là tout le produit de cette longue vie, milrie au désert. Sur sa réputation, il ne tarda pas à être entouré d'un grand nombre de ma trônes chrétiennes des plus illustres de Rome, Paula et ses deux filles, Eustochie et Rlesilla; Félicitas, Albina, Marcella, Lœa, veuve, et Àsella, vierge. Marcella, chez laquelle toules les autres se rassemblaient pour entendre le grand docteur, dévorée de la passion des Ecritures, ne voyait saint Jérôme que pour lui poser des questions, multipliant les objections autour de lui, ne l'abandonnant que lorsque la lu-
mière était complète. Et quand il eut quitté Rome, Marcella devint l'âme de cette petite société de femmes chrétiennes ; elle répondait à leurs difficultés avec ce tact et cette délicatesse qui n'appartiennent qu'aux femmes, leur disant toujours : c'est la doctrine de Jérôme ou de quelque autre, mais ne parlant jamais en son nom.
Revenu dans la solitude deRethléem, saint Jérôme continua à être poursuivi des questions de ces illustres matrones. Ce n'est pas tout, plusieurs d'entre elles allèrent le rejoindre, et chercher encore cette lumière dont elles ne savaient plus se passer. Elles le poursuivent dans son désert. C'est ainsi que Fabiola traversa les mers, pour voir les saints lieux sans doute, mais aussi pour relire avec saint Jérôme le livre des Nombres, et se faire expliquer des chapitres qu'elle n'avait jamais bien compris. Paula, devenue veuve, et sa fille Eustochie renoncèrent aussi à la gloire et à la fortune qui les entouraient, franchirent la Méditerranée, arrivèrent à Antioche, et ces femmes, qui autrefois pour aller dans Rome avaient besoin des bras de leurs eunuques, montées sur les ânes, traversèrent les âpres chemins du Liban pour se rendre à Jérusalem. Arrivées à Bethléem, elles y fondèrent un monastère d'hommes et trois monastères de femmes ; et dans les règles de ces monastères de femmes, aucune religieuse ne pouvait se dispenser d'étudier l'Écriture sainte. C'était une école de théologie et une école
de langues puisque l'interprétation de l'Écriture sainte est fondée sur l'étude des langues, et que ces femmes illustres parlaient latin, grec, hébreu; Paula, en effet, chantait les psaumes en hébreu, et saint Jérôme, lorsqu'elle touchait à ses derniers moments, s'étant approché d'elle pour lui demander si elle souffrait, elle lui répondit en grec. Aussi ces deux femmes ne lui laissaient pas de repos ; elles le pressaient de relire avec elles la Bible tout entière, d'un bout à l'autre, en leur en expliquant tous les détails. Longtemps il se refusa à leurs instances ; mais enfin, ne pouvant plus résister, il y consentit, et éprouva bientôt à quelles difficultés il s'était exposé : elles ne souffraient pas qu'il ignorât quelque chose, il ne lui était pas permis de déclarer qu'il ne savait pas, et il devait dire au moins quelle était l'opinion la plus probable. Ce fut pour elles qu'il entreprit ce grand ouvrage qui fit sa gloire et sa puissance, qui, après tout, a fait de lui le maître de la prose chrétienne pour tous les siècles suivants : la traduction de l'Ecriture sainte. La Yulgate fut entreprise pour satisfaire aux impatiences et aux ardeurs de ces deux femmes : c'est à Paula et à Eustochie qu'il dédie les livres de Josué, les Jvges, les Rois, Ruth, EstJier, les Psaumes, haie, les douzes petits prophètes, et dans sa dédicace il déclare qu'elles seules ont eu le pouvoir de le décider à reprendre la charrue pour tracer ce laborieux sillon et écarter les brous-
sailles qui germent sans cesse clans le champ de l'Ecriture sainte. C'est à elles qu'il en appelle de ceux qui pourraient douter de l'exactitude de sa version : « Vous êtes, leur dit-il, juges compétents « des controverses des textes, ouvrez les originaux « hébreux, comparez-les avec ma traduction pour « savoir si j'ai hasardé un seul mot(l). » Et comme il est en butte à des accusations de toute espèce, comme on s'afflige de sa traduction ainsi que d'une nouveauté, et qu'il réduit au désespoir tous ces prêtres possesseurs d'exemplaires magnifiques, d'admirables parchemins, ornés de lettres d'or, auxquels il vient dire qu'il en faut d'autres, ceux-ci, plutôt que d'admettre une vérité si affligeante, aimant mieux révoquer en doute l'exactitude de la nouvelle traduction, il ne trouve contre eux d'autre ressource, d'autre appui que les prières de Paula et d'Eustochie. Il les conjure de prendre sa défense contre la langue des médisants.
Ces grandes dames chrétiennes semblent jouer le rôle des femmes germaines : elles aussi assistent aux combats, mais aux combats de l'esprit, elles en présagent la fin, en assurent l'heureuse issue, et pansent les blessures de la controverse. Ainsi se constituait une école chrétienne de femmes illustres qui se perpétuera pendant plusieurs siècles, et qui sera le modèle sur lequel le dix-septième
(1) Voir la lettre XCIIe à Paula et à Eustochie.
siècle devait voir tant d'incomparables et illustres personnes ne pas dédaigner de pâlir, elles aussi, sur les livres sainis et les grands docteurs de l'Eglise. Les femmes chrétiennes sont donc déjà en possession de ces deux grands rôles qu'elles conserveront jusqu'à la fin : le rôle d'inspirer et celui de concilier.
Mais, si elles ont l'avantage dans la science, il est à craindre qu'elles ne le perdent dans l'art et dans la poésie. En effet, les femmes ont si souvent et si dangereusement inspiré les sculpteurs et les poètes païens, que le christianisme semble devoir chercher à effacer pour toujours ces images qui parlent trop à l'imagination, aux sens émus; et pourtant il n'en fut pas ainsi : si nous pénétrons dans les catacombes, c'est-à-dire dans les lieux les plus austères que le christianisme ait habités, au milieu de tous ces souvenirs de la persécution et des menaces des satellites qui sont déjà peut-être à l'entrée, et qui, tout à l'heure, vont mettre la main sur le prêtre à l'autel et sur les fidèles qui l'entourent, nous verrons, à la clartédes flambeaux et des lampes, un certain nombre de peintures qui décorent le sanctuaire et se développent en guirlandes autour des autels. Le sujet de ces peintures, nous le dirons une autre fois ; mais j'en remarque une qui est la plus fréquente, avec celle du bon Pasteur, c'est celle qu'ils appelaient l'Orante : c'est une femme en prière, seule, les bras en croix, quel-
quefois la tète voilée, velue avec cette simplicité que Tertullien et saint Cyprien prêchèrent. D'autres fois elle paraît, comme les martyrs, au lieu du supplice, comme parurent dans l'arène Félicité et Perpétue, sans voile, sans ornements, sans ces colliers et ces émeraudes qui n'auraient pas laissé de place à l'épée du bourreau ; elle est couverte de la stola? robe simple, blanche, garnie seulement d'une bande de pourpre qui retombe jusqu'à ses pieds ; elle porte les yeux levés au ciel, les mains étendues... C'est donc sous les traits d'une femme que les chrétiens représentent la prière, se persuadant qu'avec l'humilité et la douceur de cette sainte créature, la prière fléchirait Dieu plus facilement. D'autres fois, elle est représentée avec deux vieillards qui lui soutiennent les bras à droite et à gauche. Quelquefois deux noms sont écrits aux pieds de l'image : les deux vieillards s'appellent Pierre et Paul, et la femme qui est au milieu d'eux, qui prie, qui étend les bras, s'appelle Marie. Cette figure, qui paraît à côté du Christ, ne serait donc autre chose que la première image de la Vierge, de la madone, de celte longue famille de vierges byzantines qui inspireront les peintres du moyen âge : la femme régénérée régénérera les arts modernes.
Ce n'est pas assez que la femme chrétienne ait pris possession de la peinture et des arts plastiques pour les réformer; il faut qu'elle entre dans la poésie, il faut que cette poésie tout inondée des ar-
deurs de Sapho et d'Aleée, toute brûlante des passions que les femmes de l'antiquité inspirent, se purifie en se lavant dans le sang des vierges martyres, qui deviennent les héroïnes, les inspiratrices des poêles chrétiens.
Ce qui est singulièrement touchant dans la poésie chrétienne, c'est que la première femme qui l'a inspirée, qui lui a arraché des accents nouveaux, c'est une jeune fille, sainteAgnès, qui mourut martyre à Rome, en 510, à la fin de la persécution de Dioclétien. Une sorte de prédilection s'atlacha à elle, comme à la plus jeune, à la dernière née de cette nombreuse famille des martyrs; toutes les complaisances de l'imagination contemporaine se rassemblèrent sur elle, et l'amour, le respect et l'enthousiasme s'unirent pour composer sa couronne. En effet, peu de temps après sa mort, on raconte déjà une des plus charmantes légendes chrétiennes : Ses parents veillaient, quelques jours après son supplice, et priaient à son tombeau, lorsque la vierge Agnès leur apparut au milieu d'une grande lumière, entourée d'une multitude de vierges, vêtues comme elle de longues robes d'or, elle avait un agneau blanc comme la neige à ses côtés, et, s'adressant à ses parents qui pleu^ raient, elle leur dit: « Ne pleurez pas, car vous « voyez que j'ai été reçue avec les compagnes que « voici, dans les demeures de lumière, et que je « suis unie à celui que j'avais aimé. »
Cette vie paraît avoir captivé les regards et l'admiration de tous les hommes de ce siècle, et il n'est pas de sainte qui ait été célébrée davantage dans les discours des hommes éloquents et les vers des poètes. Saint Ambroise y revient à trois fois, et, au commencement de son livre de Viryinitate, il se plaît à célébrer cette jeune lille qui avait bravé les bourreaux, qui s'était avancée au lieu du sacrifice plus triomphante que si elle était allée donner sa main au plus illustre descendant des consuls.
Mais les poètes surtout s'attachent à cette image : et d'abord le pape saint Damase, qui vivait à la fin du quatrième siècle, a chanté, dans un poëme très-court, mais d'une rare énergie, le supplice d'Agnès et sa gloire, « comment au signal lugubre « de la trompette, elle s'échappa des bras de sa « nourrice, foula aux pieds les menaces du tyran, « et, quand son noble corps fut livré aux flammes, « comment sa jeune âme vainquit l'épouvante im- « mense, comment elle se couvrit de ses longs che- « veux, de peur que des yeux périssables ne vissent « le temple de Dieu. »
Viribus immensum parvis superasse timorem, Nudam profusum erinem per membra dédisse, Ne Domini templum faciès peritura videret (1).
Ces vers sont très-beaux, mais ils sont égalés par l'hymne que Prudence, poëte du commencement
(1) Bibliolh.Palrum, t. IV, p. 545.
du cinquième siècle, a compose en l'honneur de saint Agnès : il fait une longue histoire du martyre et il la couronne par cette invocation.
« 0 vierge heureuse ! ô nouvelle gloire ! nohle « habitante du palais du ciel, abaissez vers notre « fange votre front ceint d'une double couronne. « L'éclair de votre visage favorable, s'il pénètre « jusqu'à mon cœur, le purifiera. Tout devient pur « là où daignent lomber vos regards, là où se pose « votre pied éclatant de blancheur. »
INil non pudicum est quod pia visere Dignaris, albo vel pede tangere (1).
Je ne sais, mais voilà une poésie qui me semble avoir retrouvé l'élan des anciens, seulement la trace qu'elle suit, c'est la trace qui mène au ciel.
Ce n'est pas tout, un autre souffle, un souffle nouveau, qui vient aussi des lèvres des femmes, va pénétrer dans la poésie chrétienne et y révéler une fécondité dont Jes autres âges recueilleront les fruits : l'amour platonique. Ce sentiment commence seulement dans Platon à se dégager des obscénités et des ignominies de l'amour grec ; au contraire, lorsque, pour la première fois, un chrétien que le souffle inspirateur a touché, écrit en prose mais dans un langage bien poétique, lorsque Hermas compose son livre étonnant du Pasteur, l'amour
(1) Prud., Peristephanon, XIV, v. 155.
platonique s'y fait place, mais ne souffre autour de lui rien que de chaste. Il raconte que dans sa jeunesse il avait aimé, pour sa beauté et sa vertu, une jeune esclave chrétienne, dont son tuteur était le maître ; et souvent il se disait : « Heureux si j'avais « une telle épouse! » Quelque temps après, Hermas errait avec ses pensées dans la campagne, honorant les créatures de Dieu qu'il trouvait belles; et, s'étant endormi, il songea qu'il était dans un lieu sauvage où il se mit à genoux pour prier ; et le ciel s'ouvrit, et il vit la jeune fille qu'il avait aimée, et elle lui disait :
« Salut, Hermas ! — Ma Dame, que faites-vous « là ? — J'ai été appelée ici pour t'accuser devant « Dieu. — Ma Dame, si j'ai péché contre vous, « quand est-ce et en quel lieu ? Ne vous ai-je pas « toujours tenue pour ma dame et respectée comme « ma sœur? — Un mauvais désir est monté dans « ton cœur ; prie Dieu et il te pardonnera ton pé- « ché. » Et le ciel se referma (1).
Vous voyez là commencer cet amour qui se reproche jusqu'à la pensée légitime du mariage, cet amour qui ne veut rien d'intéressé, qui est tout entier dans le sacrifice, dans le dévouement, qui devient coupable au moment où il cesse de s'oublier lui-même.
C'est là le principe de toutes les lettres chrétien-
(1) Hermas, Pastor, visio prima.
LA CIV. AU Ve SIÈCLE. II. X
nés pendant les âges qui vont suivre, et nous en aurons bientôt le spectacle. En effet, les barbares viennent, mais le christianisme a pris soin de s'assurer de leurs filles : les vierges franques et anglosaxonnes remplissent les monastères, et les saints écrivent pour elles, comme les Pères pour les vierges des premiers siècles. Ainsi Fortunat passera de longues années à Poitiers, composant des vers pour sainte Badegonde, épouse du roi Clotaire; saint Boniface, au milieu des travaux immenses de son apostolat, adresse des vers à la belle Lioba, abbesse d'un des monastères d'Angleterre, qui, plus tard, suivit la trace de Boniface, continua ses travaux apostoliques et éleva des couvents dans les forêts de la Germanie pour faire l'éducation des jeunes barbares. Ainsi Alcuin comptera parmi ses disciples les filles et les nièces de Charlemagne; elles lui demanderont des commentaires sur saint Jean, et elles ne manqueront pas de lui rappeler que saint Jérôme ne méprisait point les prières des nobles femmes, et qu'il leur écrivait de longues lettres pour dissiper les obscurités des prophéties, et il y a moins loin, ajoutent-elles, de Tours à Paris que de Bethléem à Borne. Comment aurait-il pu résister? Aussi désormais on voit son exemple entraîner la postérité : les femmes chrétiennes prennent peu à peu rang dans la théologie et dans les lettres : c'est au dixième siècle, IIroswitha ; au douzième, sainte Hildegarde; plus tard, c'est sainte Catherine de
Sienne, qui partage la gloire des plus grands écrivains; c'est enfin, au seuil des temps modernes, celte grande sainte Thérèse, qui étonne encore le inonde de son génie.
Cette influence se continuera plus tard, lorsqu'au milieu de toutes les lumières du dix-septième siècle les plus grands esprits brigueront les suffrages d'un certain nombre d'incomparables femmes ; Jacqueline Pascal, qui partagera les travaux de son frère et s'associera à sa gloire par ses efforts ; madame de Longueville, qui prêta des auspices si favorables au génie de Nicole ; madame de Sévigné, madame de la Fayette, madame de Maintenon, et toutes ces autres femmes illustres qui achevèrent l'éducation intellectuelle du peuple le plus poli de la terre.
Voilà pour la prose, pour la science ; mais pour la poésie, le respect des femmes ne sera-t-il pas le principe générateur, l'âme de toute la chevalerie? Sans l'idée de sacrifice, toute cette poésie disparaissait : il faut que le chevalier serve sa dame sans intérêt, et c'est à la même condition qu'il est permis au poëte chevaleresque de la chanter. C'est désormais ce culte destiné à épurer l'âme des adorateurs qui doit devenir l'inspiration dominante de toute la poésie des douzième et treizième siècles ; c'est lui qui suscite les premiers troubadours , les premiers Minnesinger , les premiers poètes italiens, et qui fera le génie de Dante et de Pé-
trarque? Qu'est-ce en effet que Béatrix, si ce n'est une personnification vivante de l' intelligence divine, une représentation symbolique, en même temps qu'une réalité souveraine et charmante? Qu'est-ce que Béatrix, si ce n'est celle qui est destinée a purifier l'àme de Dante, à la dégager de tout ce qui lui restait de terrestre ; le seul sourire de celte jeune fille qui passait suffisait pour inonder de joie le cœur de Dante, pour donner la paix, pour humilier l'orgueil, pour effacer les offenses et pour induire à bien faire. Dante supposait sans doute à Béatrix trop d'empire, mais du moins il a ressenti cet empire. Lorsqu'il la retrouve, lorsqu'elle lui apparaît au sommet du purgatoire, dans ce paradis terrestre qu'il reconstruit , Béatrix se montre non pour le flatter, pour lui accorder de vains éloges, mais pour l'accuser de ne pas lui avoir voué un amour assez pur, de laisser son âme s'appesantira l'atmosphère dangereuse de la terre; elle accuse Dante comme la belle esclave accusait Hermas : cette esclave inconnue qu'Hermas avait un jour aimée se trouve, en quelque sorte, la sœur aînée de Béatrix, de Laure, de toutes ces femmes illustres destinées à susciter les plus beaux génies de la poésie moderne.
Nous avons aussi un spectacle bien rare dans l'histoire littéraire. Il y a des siècles qui sont comme de véritables printemps, où tout fleurit dans l'esprit humain; mais c'est une jouissance rarement
permise que d'atteindre jusqu'aux dernières racines et aux premiers germes de ses fleurs, de savoir d'où elles ont reçu la sève et la vie. C'est là ce que nous venons de voir, et nous ne nous arrêtons plus désormais à ces fleurs de poésie des temps chevaleresques, dont la racine est cachée dans la dernière profondeur des temps chrétiens.
En étudiant les mœurs chrétiennes du cinquième siècle, nous venons d'assister à la plus grande révolution intellectuelle qui ait jamais été. Les lettres sont gouvernées par les intelligences, oui, mais par les intelligences qu'elles ont pour mission d'instruire ou de charmer. C'est l'auditoire qui fait l'orateur; c'est la foule pour laquelle ils chantent qui inspire et suscite les poètes : dans l'antiquité, les philosophes ne parlent que pour un hien petit nombre d'esprits d'élite, que pour le cortège peu nombreux des initiés et des adeptes ; les orateurs s'adressent à la foule qui couvre les places publiques, mais cette foule ne se compose que des citoyens ; les poètes, à Athènes, produisent pour le théâtre, mais au théâtre n'entrent que les hommes libres. A Rome, les femmes vont au théâtre, mais la poésie latine, si peu intelligible pour le vulgaire, ne s'adressât rncorc qu'à un petit nombre d'esprits. Horace s'en plaint, il savait que, ainsi que Yirgile, il n'était goûté tout au plus que par des chevaliers, et que jamais son génie ne descendrait jusqu'aux derniers rangs du peuple-roi. Les lettres
antiques n'avaient jamais parlé qu'au petit nombre : il en fut autrement des lettres chrétiennes qui s'adressent à tous. Les Pères écrivent pour les esclaves et composent pour les femmes, et saint Jean Chrysoslome se félicite, dans ces termes énergiques que vous lui connaissez, de ce que le christianisme apprend à philosopher aux cordonniers et aux foulons. Les Pères montent en chaire non plus pour parler seulement à ceux qui ont le droit de cité, mais à tous les hommes libres, à tous les esclaves, aux femmes, aux enfants réunis dans la même basilique.
On a considéré comme un événement grave, dans l'histoire de l'esprit humain, l'invasion et l'arrivée des barbares : on a eu raison, car enfin les barbares venaient renouveler l'intelligence humaine en donnant à tous ceux qui étaient capables de parler et d'écrire des auditeurs nouveaux, une foule neuve, qui n'apportait pas des oreilles blasées, un esprit flétri, qui venait leur ouvrir, au contraire, un cœur jusque-là libre et disposé à frémir, à tressaillir de tout ce qui serait véritablement digne d'admiration. On a eu raison : l'arrivée de ce flot d'esprits nouveaux devait changer les conditions littéraires du monde ; mais on n'a pas pris assez garde a cette invasion plus grande, plus considérable, accomplie avant celle des barbares : je veux dire l'invasion des esclaves, des ouvriers, des pauvres, des femmes, dans le monde intellectuel, c'est-à-
dire l'invasion de la plus grande partie de l'humanité qui venait demander, non pas des empires, des biens, des terres, comme les barbares le demandèrent plus tard, mais une part légitime dans cette jouissance promise à tous, qui est due à tous, du vrai, du bien, du beau.