PAULA ET EUSTOCIÏTE A MARCELLE
La charité n'a point de mesure, l'impatience ne connaît point de règle ? et le regret n'attend pas... Vous qui la première nous avez poussées à ces études par la parole et par l'exemple, qui nous avez rassemblées, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, maintenant vous nous laissez voler sans mère, tremblant de rencontrer l'épervier! C'est pourquoi nous vous supplions tendrement (l'absence ne nous permet pas davantage) de nous rendre notre Marcelle, et elle si bonne, si suave et plus douce que le miel
Vous répondez que la garde des anges et la grâce du Christ se sont retirées de Jérusalem depuis que le Seigneur en a prophétisé la ruine en pleurant. Mais le Seigneur ne pleurerait pas sur elle s'il ne l'aimait pas. Il pleura aussi Lazare parce qu'il l'aimait. Sachez d'ailleurs que le crime fut celui du peuple, non de la cité... On l'appelle une terre maudite
parce qu'elle a bu le sang du Sauveur. Et comment tient-on pour bénis les lieux où Pierre et Paul, les chefs de l'armée chrétienne, ont donné leur vie... Nous vénérons partout les sépultures des martyrs, et, s'il se peut, nous touchons leurs cendres de nos lèvres. Et quelques-uns voudraient qu'on négligeât le tombeau du Sauveur !
Nous ne prétendons point dire que nous ne portions pas en nous-mêmes le royaume de Dieu, ni qu'il n'y ait des saints dans d'autres contrées. Mais ici, où nous sommes venues les dernières de tous, nous avons trouvé les premiers de l'univers... Tout ce qu'il y a de grand dans les Gaules accourt à Jérusalem. Le Breton, séparé du monde, tourne le dos au soleil couchant et veut visiter les lieux qu'il ne connaissait que par la renommée et par le témoignage des Ecritures. Que dirai-je des Arméniens, des Perses, des Ethiopiens, du Pont et de la Cappadoce, terres fertiles en moines presque à l'égal de l'Egypte, et de tous les essaims qu'envoie l'Orient? Les langues ne s'accordent point, mais la religion est une. Autant de nations, presque autant de chœurs qui psalmodient. Au milieu de cette ferveur, rien d'arrogant; personne ne se fait gloire de ses jeûnes, personne ne juge le prochain, de peur d'être jugé par le Seigneur.
Oh ! quand viendra le temps où un courrier tout essoufflé nous apportera ce message, que notre Marcelle vient d'aborder au rivage de la Palestine? Tous
les chœurs des moines, tous les essaims de vierges le répéteront. Et nous déjà, nous avons hâte de courir au-devant d'elle, et sans attendre la litière, nous pressons nos pas. Nous tiendrons donc ses mains, nous verrons ses traits, à peine nous arra« chera-t-on d'un embrassement si désiré. Viendrat-il donc le jour où il nous sera donné d'entrer ensemble dans le sépulcre du Sauveur, de pleurer dans le tombeau de notre Dieu, avec notre sœur, avec notre mère? Nous baiserons ensuite le bois de la croix, nous gravirons la montagne des Oliviers, accompagnant de l'âme, du désir, le Seigneur qui la monta... Nous irons à Nazareth, et, selon l'étymologie de son nom, nous verrons la fleur de la Galilée. Non loin de là se trouve Cana, où l'eau fut changée en vin... Puis, toujours en compagnie du Christ, après avoir passé par Silo, Béthel et les autres lieux où des églises s'élèvent comme les trophées des victoires du Seigneur, nous reviendrons à notre grotte de Bethléem; nous y chanterons toujours, nous pleurerons souvent, nous prierons sans cesse, et, blessées de la flèche du Sauveur, nous dirons ensemble : « J'ai trouvé celui que cherchait mon « âme, je le retiendrai, et je ne le quitterai plus! »