‹ La Civilisation au cinquième siècleChapitre 6 sur 25 · SERMON POUR LA FETE DES APOTRES · texte numérisé non relu

SERMON POUR LA FETE DES APOTRES

La solennité d'aujourd'hui sollicite la piété de toute la terre : mais une joie plus vive doit célébrer cette fête dans cette ville où s'accomplit leur glorieux martyre. C'est par eux, ô Rome! que l'Evangile du Christ a lui pour toi, et que, m aï-

tresse de Terreur, tu es devenue disciple de la vérité. Par eux tu es née sous de meilleurs auspices qu'au jour où celui qui te donna son nom te souilla du sang de son frère. Ce sont eux qui t'ont conduite à ce degré de gloire où je te vois, peuple élu, famille sainte, cité sacerdotale et royale, devenue, par le siège de Pierre, la capitale du monde, régnant par la foi plus loin que par l'empire. Car, si tes victoires ont étendu ta puissance sur la terre et sur les mers, les labeurs guerriers t'ont soumis moins de provinces que la paix chrétienne. Dieu bon, juste et tout-puissant, qui ne refusa jamais sa miséricorde au genre humain... a pris pitié de notre malice en nous envoyant son Verbe égal et coéternel à lui... et afin que l'effet de cette grâce inénarrable se communiquât par tout le monde, il y pourvut par une admirable providence en fondant l'empire romain, dont les frontières grandissantes reculèrent jusqu'à ce qu'elles touchassent à tous les peuples. Car il convenait souverainement à l'œuvre divine qui se préparait, que les royaumes divers se confondissent sous une même puissance, et que le gouvernement d'une cité reine, en maîtrisant tant de peuples, ouvrît parmi eux les voies à la prédication universelle. Rome, cependant, ignorant l'auteur de ses progrès, en même temps qu'elle régnait sur toutes les nations, s'était rendue l'esclave de toutes les erreurs, et croyait s'êlre fait une grande religion, parce

qu'elle n'avait repoussé aucun mensonge... Quand les apôtres se partagent le monde, le bienheureux Pierre est destiné à la capitale de l'empire romain . . . Quelle nation n'avait pas alors ici quelques-uns des siens , quels peuples pouvaient ignorer ce que Rome enseignait? C'était ici qu'il fallait fouler aux pieds les opinions des philosophes, ici qu'on devait confondre les vanités de la sagesse terrestre, humilier le culte des démons, détruire l'impiété des sacrifices; c'était ici où la superstition semblait avoir pris soin de réunir tout ce que l'imposture avait conçu. Voilà donc celte ville où vous ne craignez pas de venir fixer votre demeure, bienheureux apôtre saint Pierre. Vous entrez dans cette forêt peuplée des bêtes rugissantes , vous vous avancez sur les profondeurs orageuses de cet océan, plus courageux qu'au jour où vous marchiez sur la mer; et vous ne redoutez pas Rome maîtresse du genre humain, vous qui, dans la maison de Caïphe, aviez eu peur de la servante du prêtre... Vous apportiez au Capitole le trophée de la croix et la gloire du martyre.

Messieurs,

Nous savons maintenant comment l'éloquence épuisée se retrempe aux sources chrétiennes. Après l'éloquence, l'histoire surtout avait occupé le génie des anciens. Chez ces peuples, mal persuadés de la vie future, qui cherchaient d'abord l'immortalité de la terre, il y avait deux puissances, les sculpteurs et les historiens; les uns et les autres donnaient la gloire, dérobaient les héros à la fuite des temps, les faisaient rester debout pour l'éternité dans un marbre vivant ou dans une page ineffaçable. Mais précisément parce que l'histoire était un art chez les anciens, comme la sculpture, elle en avait le caractère ; elle cherchait la beauté plus

que la vérité, elle aspirait plus à charmer les hommes qu'à les instruire, elle s'attachait à imiter la poésie ou l'éloquence. Hérodote, en décrivant la lutte de l'Asie et de la Grèce, se souvenait d'Homère; et Ton a donné à ses livres les noms des neuf Muses; il les lisait aux jeux olympiques au milieu des acclamations de toute la Grèce. Thucydide assiste à ce spectacle, comprend l'impossibilité de lutter contre un tel rival s'il ne s'ouvre une autre voie, et quand il écrit ses livres de l'histoire du Péloponèse, il y insère trentc-neut harangues, toutes de sa composition, qui resteront l'admiration des contemporains et l'objet principal de l'étude et de l'imitation de Démosthènes. Chez les Latins, c'est le même entraînement : Tite-Live, dans les premiers livres de son histoire, fait l'épopée de Rome , et , dans les suivants , nous donne tous les grands spectacles de l'éloquence politique; Salluste et Tacite prennent les mêmes libertés ; tous manient les événements et le passé avec cette indépendance de Phidias et de Praxitèle mettant le ciseau dans le marbre. Ainsi l'histoire, chez les anciens, est surtout poétique, oratoire ; plus tard, elle cherche à devenir savante, et vous rencontrez des hommes obscurs en comparaison, des hommes comme Denys d'Halicarnasse, Diodore de Sicile, qui s'efforceront de pénétrer dans les antiquités et de remonter aux causes cachées des événements négligées par leurs devan-

ciers; mais toujours un obstacle insurmontable arrêtera ces efforts. C'est que, pour les historiens anciens, emprisonnés clans l'esprit de nationalité, lors même qu'ils écrivent une histoire générale, comme Diodore de Sicile ou Trogue Pompée, tout aboutit à l'apothéose d'un seul peuple. Ils ne s'arrêtent jamais qu'aux causes secondes, politiques et militaires. Voilà pourquoi le plus pénétrant d'entre eux, Polybe, fera admirablement comprendre la supériorité des Romains dans la guerre; mais sans aller au delà, mais sans soulever seulement un coin du voile qui laisserait apercevoir la marche générale de l'humanité. Ainsi chez les anciens l'histoire a deux défauts : elle n'aime pas assez le vrai, et, égarée par l'égoïsme national, elle n'arrive pas à l'intelligence des destinées universelles.

D'ailleurs, à l'époque où nous sommes, au cinquième siècle, l'histoire, à vrai dire, n'est plus : au biographe Suétone ont succédé , au milieu d'une décadence complète, sciptores rei Augustx, et les dernières pages historiques en langue latine se lisent à peine. L'histoire ne se montre vivante que sous la plume d'un soldat, Ammien Marcellin, qui sait peu, qui est païen et, par conséquent, qui ne peut plus suivre que d'un œil troublé le cours des événements, mais qui écrit en homme de cœur, et qui, appelé à lire son livre devant la noblesse romaine, la força d'applaudir à la flétrissante

peinture de ses vices. C'est là le dernier écho des applaudissements d'Olympie, la dernière imitation de ce triomphe des historiens anciens : à Hérodote, à Thucydide a succédé un soldat sans nom, sans génie, et qui n'a pour lui , dans ces temps mauvais, que l'honneur d'un peu de probité.

Mais l'histoire devait renaître par le christianisme, renaître nécessairement, parce que le christianisme était une religion historique opposée à des religions fabuleuses, et il lui importait de rétablir, de reconstituer l'histoire pour trois motifs : pour dissiper les fables dont les peuples entouraient leur berceau, et dont il était encore tout épris ; 'pour répondre au reproche de nouveauté qu'on adressait tous les jours aux chrétiens; car, rattachant le Nouveau Testament à l'Ancien, il remontait ainsi par Moïse jusqu'aux origines du monde; et enfin pour renouer les liens rompus de la société humaine et mettre en lumière les desseins providentiels de Dieu, qui aboutissaient, non plus à la supériorité nécessaire, impérissable, d'une seule nation, mais au salut et à la rédemption commune du genre humain. Ainsi, par opposition à l'histoire chez les anciens, qui péchait en s'attachant à la beauté de prétérence, et en se fixant dans les étroites limites de la nationalité, l'histoire que le christianisme a voulue dut être d'abord vraie, et ensuite, autant que possible, universelle. Ce sont ces deux caractères que nous al-

Ions retrouver et poursuivre dans les différentes formes que va prendre l'histoire chez les écrivains chrétiens du cinquième siècle.

On s'est plu à jeter du doute sur l'antiquité chrétienne ; on l'a représentée sans livres, sans monuments, n'ayant que des traditions incertaines. Le christianisme est une religion de tradition, mais aussi une religion d'écriture. Les apôtres et leurs disciples écrivent. Il en est de même des évêques des trois premiers siècles : chaque église a ses archives qu'elle ne soustrait pas toujours aux persécuteurs. Actes des martyrs, canons des conciles, voilà les sources d'où sort l'histoire ecclésiastique à l'époque où nous nous plaçons.

A ce moment nous trouvons l'histoire, pour ainsi dire, décomposée, réduite à ses éléments ; mais, du sein de cette décadence, sortira une recomposition; les éléments sont séparés, mais ils attendent l'esprit qui doit les réchauffer et les réunir. Nous allons rencontrer, chez les écrivains distincts et très-différents, ces trois formes des études et des travaux historiques : d'une part, les chroniques, qui rétablissent l'ordre des temps ; en second lieu, les Actes des saints, qui font vivre les plus belles figures des âges nouveaux; en troisième lieu, les premiers essais d'une philosophie de l'histoire, qui déroule toute la suite du plan divin pour pénétrer plus profondément que la vie même, et arriver à l'idée qui préside à la succession des temps et des

hommes, embrasse et soutient tout cet ensemble de choses passagères qui ne seraient pas dignes un instant ni de l'attention pour les suivre , ni des efforts de la mémoire pour les retenir, si, au delà de cette foule de siècles qui se pressent derrière nous, devant nous, ne se plaçait l'idée d'une puissance invisible, qui les pousse, les soutient, marche et fait tout marcher.

Je dis que d'abord nous rencontrons les chroniques. C'est là un fait nouveau. Sans doute les anciens avaient eu quelques chroniques, telles que celles d'Ératosthène et d'Apollodore; mais chez eux cetle tentative fut tardive et insuffisante : le calcul des temps, l'art de vérifier les dates, ne fut jamais poussé bien loin ; la critique historique n'était pas le caractère dominant du génie de l'antiquité. Je ne nie pas cependant des efforts pour préciser Je temps et le lieu de certains événements; ceux de Polybe, par exemple, pour arriver à l'étude particulière de certaines causes ; mais jamais ces efforts n'ont été étendus à l'universalité des destinées humaines.

Les premiers apologistes du christianisme, Justin, Clément, Tatius, avaient insisté d'abord, et non sans motifs, sur l'antiquité de Moïse et la supériorité de sa sagesse, si supérieure à la sagesse des héros et des sages de la Grèce. Jules Africain écrit une Chronographie du commencement du monde à l'empereur Héliogabale; saint Hippolyle,

dans un livre sur la Pâque, donne une chronologie jusqu'à la première année d'Alexandre Sévère et un cycle pascal pour la célébration de la fêle de Pâques, calculé pour seize ans. La même pensée occupe Eusèbe, qui entreprend une histoire universelle (1), traduite et augmentée par saint Jérôme; il s'applique à concilier les deux chronologies profane et sacrée, les plaçant, pour ainsi dire, côte à côte, et les faisant marcher de front.

D'abord, pour y parvenir, il fallait trouver un point de départ immobile et commun : avec beaucoup d'habileté, Eusèbe choisit la quinzième année de l'empire de Tibère, qui est celle de l'origine du christianisme , et de là , remontant à l'ère des olympiades et à l'ère assyrienne, il compte deux mille quarante-quatre ans jusqu'à Ninus. Puis, à l'aide des livres saints, il compte également deux mille quarante-quatre ans depuis la quinzième année du règne de Tibère jusqu'à Abraham. Voilà donc un point de départ et un point d'arrivée communs entre ces deux antiquités, une possibilité de rétablir l'accord entre ces deux passés, qui semblaient éternellement ennemis. En effet, Eusèbe, ou plutôt saint Jérôme, qui traduit, corrige et complète son livre, s'attache à recueillir scrupuleusement toutes les listes des rois d'Assyrie, d'Egypte, de Lydie et des différentes villes de la Grèce; celles

(1) n«,vu£a7rrj laropia.

des rois, des dictateurs et empereurs romains ; celles des patriarches, des juges, et des rois juifs, en relevant exactement le nombre de leurs années. Cette première partie de son livre, qui n'en est qu'une préparation, ne présente absolument que des noms et des nombres. Mais, ces cléments pour ainsi dire mathématiques de l'histoire étant donnés, il entre en possession de son vaste domaine, et alors s'ouvrent, à proprement parler, ces tables synchroniques, rangées par décades d'années, où, de dix en dix ans, il marque les rois et les chefs de différentes nations, depuis Ninus et Abraham jusqu'à Constantin. C'est un admirable essai, une grande hardiesse, en présence des informes tentatives de l'antiquité. On voit d'abord se présenter de front les Assyriens et les Hébreux, les rois de Sicyone et ceux d'Egypte. Peu à peu le tableau s'élargit; d'autres nations arrivent à la lumière et à la vie ; ce sont les Argiens, les Macédoniens, les Athéniens, les Lydiens, les Perses, lesMèdes, et enfin les Romains. Mais bientôt l'avènement de ce peuple est le signal de la retraite des autres; aux temps anciens, les Tables indiquent, à côté des Romains, les Hébreux et les Grecs> puis les Grecs disparaissent avec la liberté de Corinthe, puis les Hébreux avec la ruine de Jérusalem par Titus ; enfin les Romains seuls remplissent la page, envahissent et dévorent l'espace occupé d'abord par d'autres peuples.

Les commencements du christianisme se confon-

dent ici avec l'histoire romaine, et c'est sous ces indications que se trouveront les persécutions, les martyrs, le principe et la succession des hérésies ; car le plan d'Eusèbe et de saint Jérôme ne néglige pas l'histoire de la pensée humaine, et, à côté des noms des rois et des événements qui ont signalé la destinée des peuples, sont relevés soigneusement les poètes, les philosophes et tous ceux qui sont venus apporter à l'humanité leurs lumières ou lui donner leur sang.

Ainsi ces deux grands buts de l'histoire, l'universalité tout d'abord, ensuite la vérité, sont atteints autant que possible dans ce premier effort pour fonder une science que toute l'érudition bénédictine du dix-septième et du dix-huitième siècle n'a pas encore achevée,

Un si grand exemple devait susciter des imitateurs. Saint Jérôme avait continué la chronique d'Eusèbe, de 525 à 528 ; Prosper d'Aquitaine, théologien et poëte, la continua jusqu'en 444 ; l'évêque espagnol Idace, de son côté, au fond de la Galice, où il était relégué, aux extrémités du monde et au milieu des barbares, continue la chro* nique jusqu'en 469. Il y mêlait dans des termes bien courts, mais tout remplis des larmes de son temps, la tristesse de cette ruine universelle, et il marque avec terreur les derniers coups qui achèvent d'ébranler l'empire et qui semblent aussi, un moment, devoir emporter l'Église;

Il raconte avec sa brièveté pour ainsi dire funéraire comment, après les dévastations des provinces espagnoles par les barbares, après que la famine et la pesle furent venues compléter l'ouvrage de l'épée, comment les bêtes féroces, sorties de leurs solitudes, pénétraient dans les villes, et, enhardies par les morts qu'elles avaient dévorés, s'attachaient aux hommes vivants et venaient leur livrer les derniers et les plus terribles combats.

Ces chroniques ne manquent donc pas d'intérêt dans leur précision même ; cependant ce qui domine en elles, c'est la brièveté et la sécheresse. Elles enregistrent les événements pour eux-mêmes, sans préoccupation des larmes qu'ils peuvent tirer des yeux des hommes; elles conservent pour ainsi dire un caractère monumental : on écrit sur le papyrus, qui va devenir si rare, comme on écrivait sur le marbre et sur l'airain.

On était arrivé à une époque où l'histoire telle que les anciens l'avaient conçue était impossible. Il n'y avait pas de main assez courageuse pour reprendre la plume de Tacite ou de Tite-Live; la plume de Prosper d'Aquitaine ou d'Idace devait paraître plus légère, et il n'y aura pas de monastère si dénué d'hommes intelligents qui ne trouve au moins un moine pour écrire, année par année, la mort des hommes illustres contemporains, les événements qui ont porté la joie ou le deuil dans la contrée. Ce sera en peu de mots, en entremêlant

avec une singulière confusion les chagrins particu liers du moine rédacteur et les douleurs de l'humanité : ainsi on trouvera, dans je ne sais quelles annales franques, à l'année 710 : « Frère Martin est mort; » le frère Martin était probablement le frère de cœur de ce pauvre moine.

Quelques années après, Charles Martel bat les Sarrasins dans les champs de Poitiers, et cet événement est consigné dans ces annales avec la môme brièveté. C'est en se resserrant de la sorte, en se faisant petite, que l'histoire arrivera à passer à travers les difficultés des temps, comme le grain qui trouve toujours un vent assez fort pour le porter où Dieu l'envoie.

Voilà la première forme de l'histoire et le premier bienfait qui en résulte. Cependant il faut convenir que si la chronique devait rester seule, toute beauté, tout sentiment d'art périrait dans l'histoire, et que toute vie semblerait s'y éteindre. Mais ce n'est pas là l'intérêt du christianisme, qui, au contraire, a toutes les raisons du monde de montrer ce qu'il y a de plus vivant dans l'homme, le combat de l'esprit et de la chair, les luttes des passions, et enfin l'idéal même de la vie dans la personne des saints. C'est pourquoi les chrétiens s'attachent à écrire longuement, avec respect et amour, la vie de ceux d'entre eux qui auront laissé de grands exemples et qui auront semé dans le monde une parole régénératrice ou un sang

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fécond. Voilà pourquoi, dès les premiers siècles, les actes des martyrs deviennent une partie du culte qu'on leur rend et sont lus publiquement à leurs fêtes. Voilà pourquoi aussi, dès les premiers temps, on voit dans l'Église romaine, sous les papes saint Clément, saint Anthère, saint Fabien, des notarii, c'est-à-dire des sténographes chargés de recueillir les actes des martyrs, qui étaient parfois des procès-verbaux achetés aux greffiers. Ce sont là les premiers fondements de l'hagiographie chrétienne, fondements solides : car ces procès-verbaux, lorsqu'on s'arrête à ceux dont l'authenticité est bien établie, ne laissent aucune place à l'interpolation. La brièveté, la simplicité, la sobriété des détails, attestent la fidélité de celui qui les a recueillis. A cette classe de monuments appartiennent les actes du martyre de sainte Perpétue, la lettre de l'Église de Lyon sur ses martyrs, et cette autre admirable lettre de l'Église d'Asie qui contient le récit de la mort de saint Polycarpe ; tels sont aussi les actes de saint Cyprien. C'est un procès-verbal qui, ce semble, aurait pu être celui du greffier païen attaché au tribunal du proconsul, tellement toute réflexion et toute parole de commisération semblent être bannies ! Cependant, à la vérité, à la fidélité avec laquelle sont exprimées la grandeur du martyre, toute l'émotion et toute la pitié de ceux qui l'environnent, on reconnaît bien une main chrétienne, fidèle, incorruptible, qui n'a rien

négligé pour faire vivre l'histoire et lui donner cette couleur, cette beauté que nous avions crues tout à l'heure pour toujours absentes. Voici, par exemple, comment le rédacteur des actes retrace l'interrogatoire de saint Cyprien :

Galère Maxime, proconsul, dit à l'évêque Cyprien : « Tu es Thascius Cyprianus? » — Cyprien « répondit : « Je le suis. » — Galère Maxime dit i « C'est toi qui t'es donné pour évêque à des « hommes d'un esprit sacrilège? — C'est moi. » « — Le proconsul dit : « Les très-sacrés empereurs « ont ordonné que tu sacrifierais. « — L'évêque « Cyprien répondit : « Je ne le ferai point. » — « Galère Maxime dit : « Songe à te sauver. » — « L'évêque Cyprien répondit : « Fais ce qui t'est « commandé ; dans une cause si juste, il n'y a pas « à délibérer. »

Tout le monde peut jurer que ces paroles sont écrites sous la dictée même de ceux qui les prononcèrent ; rien n'a été ajouté pour donner carrière au sentiment du rédacteur : aucune de ces injures contre le proconsul ou l'empereur, que l'on aurait pu attendre de la part d'un hagiogràphe des temps barbares ; c'est bien là l'austérité et la dignité du christianisme primitif.

Le juge ému prononce la sentence, et la foule des frères qui entourait l'évêque disait : « Et nous « aussi, qu'on nous décapite avec lui. » On le conduit au lieu du supplice, entouré de diacres et

de fidèles, et déjà ils étaient si nombreux, que les persécuteurs commençaient à trembler. Il fallait cependant qu'il subît sa peine; mais on le laisse entouré de tous ceux qui le regardaient comme un père, et tout à l'heure comme un saint. Il quitte son manteau et sa dalmatique, il ordonne qu'on remette vingt-cinq pièces d'or à son bourreau. Les frères lui offrent des linges, et, comme il ne pouvait se bander les yeux, un prêtre et un sous-diacre les lui bandèrent, et il mourut avec toute la dignité et toute la majesté d'un prince entouré de son peuple. Quand la nuit est venue, c'est avec des torches, avec des chants, avec toute la pompe d'un triomphe qu'il est porté au lieu de son repos. Dans tout ceci respire la vie de cette vieille et puissante Eglise de Carthage, qui déjà, dès le troisième siècle, s'était rendue redoutable aux païens.

Jusqu'ici la certitude est absolue ; viennent ensuite d'autres récits qui présentent les mêmes garanties : ce sont les vies de quelques hommes illustres à tout jamais, comme celles de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Martin de Tours, écrites- par leurs disciples, leurs amis, par les compagnons de tous leurs travaux : saint Paulin, Possidius, Sulpice Sévère.

Mais à l'époque des martyrs et des Pères succède celle des anachorètes. L'éloignement du désert, la distance des temps, les récits transmis de bouche en bouche, permettent dès lors à l'imagination de

s'introduire dans l'histoire et d'y mêler la poésie. Ces récits de la solitude charmèrent l'âme de saint Jérôme, et il entreprit un jour de les recueillir, d'en former un ensemble et comme toute une suite de tableaux chrétiens. On ignore s'il put remplir son dessein, mais trois de ces vies nous sont restées : celles de saint Paul, de saint Iiilarion et de Malchus. Je m'arrête seulement à la première pour vous donner une idée de ces récits qui devaient peupler la Thébaïde, et qui, se répétant dans tout l'Orient et l'Occident, allaient agiter les Ames désireuses de paix, de repos et de sacrifices.

Saint Jérôme raconte cette histoire merveilleuse, que, sous le règne et la persécution de l'empereur Valérien, un jeune chrétien, vivant dans une ville de la basse Thébaïde, âgé de seize ans, et recueilli chez sa sœur, craignant le fanatisme de son beaufrère païen, menacé chaque jour, avait fini par abandonner la maison hospitalière pour aller chercher un asile dans les montagnes. Après avoir longtemps erré, il avait enfin pénétré dans un lieu où un rocher presque inabordable offrait une ouverture par où on entrait dans une chambre intérieure assez spacieuse, taillée dans le roc, à ciel découvert ; d'ailleurs un vaste palmier avait étendu ses rameaux au-dessus de la caverne et formait comme un toit; au pied de l'arbre coulait une onde claire et rafraîchissante. Paul s'arrêta là, fit de ce lieu son séjour et y vécut jusqu'à l'âge

de cent treize ans, ce qui n'est point sans exemple, avec cette sobriété de vie et ces mœurs de l'Orient. Il touchait à sa dernière heure, lorsque, à quelques journées de là, dans ces mêmes solitudes de la Thébaïde, l'anachorète Antoine, qui avait quatrevingt-dix ans, et servait Dieu dans le désert depuis longues années, eut un jour une tentation et se prit à penser qu'il était peut-être bien le moine le plus ancien et le plus parfait qui fût dans le monde. Mais, la nuit suivante, un avertissement d'en haut lui vint d'aller chercher un moine plus ancien et plus parfait que lui, et la direction qu'il devait prendre pour le trouver lui fut marquée. Le lendemain, Antoine se mit en route, et ce vieillard, déjà tout courbé sous les années, s'avançant péniblement plié sur son bâton, sous le poids d'une chaleur accablante pendant quatre jours et quatre nuits, finit par tomber exténué à la porte d'une caverne creusée dans le roc; il heurta assez fort pour que Paul, qui était dedans, l'entendît et se présentât sur le seuil. Après quelques difficultés pour ouvrir cette porte infranchissable qui défendait sa solitude, Paul se décida cependant; il introduisit auprès de lui l'anachorète Antoine, et, voyant pour la première fois depuis si longtemps un autre homme, lui demanda si, dans les villes, on continuait toujours à élever des toits à côté d'autres toits, si les anciens empires étaient toujours debout et si les autels des faux dieux fumaient

encore. Et, lorsque Antoine Peut satisfait sur tous ces points, il eut faim, et alors un corbeau s'abattit sur le palmier, apportant un pain cuit sous la cendre, et Paul dit à Antoine. « Reconnaissez la « Providence de Dieu : jusqu'ici, chaque jour, je « recevais la moitié d'un pain, aujourd'hui la « Providence a prévu que nous serions deux pour « rompre ce pain, et elle m'envoie un pain entier.» Ensuite Paul découvrit à Antoine qu'il avait connu et attendu sa venue, « car l'heure de mon départ « de ce monde est arrivée, et tu n'es venu ici que « pour prendre soin de ma sépulture. » Et il lui demanda de l'ensevelir dans le manteau que saint Athanase lui avait donné. Antoine se remit en route pour aller le chercher dans sa cellule, et il se mit à dire : « Malheureux que j'étais! j'ai vu « Élie, j'ai vu Jean dans le désert, j'ai vu Paul « dans le paradis. » Et, ayant pris le manteau d'Athanase, il retourna vers la demeure du solitaire, mais, lorsqu'il arriva, Paul venait d'expirer : il était prosterné en prières, tel que la mort l'avait surpris, mais l'âme n'y était plus. Et alors Antoine songeait à l'ensevelir, mais comment pouvait-il ouvrir la terre? Il attendait donc avec désespoir, résigné à mourir plutôt que de l'abandonner en proie aux bêtes féroces, lorsque deux lions parurent, et Antoine ne se troubla pas plus que si c'eussent été deux colombes. Ils creusèrent une fosse, puis après vinrent lécher les pieds d'Antoine, et Antoine,

les prenant en pitié, s'écria : « Seigneur, sans la « volonlé duquel la feuille ne se détache point de « l'arbre, et le passereau ne tombe pas à terre, « donne à ceux-ci ce que tu sais leur convenir. »

Après avoir ainsi béni les lions, il les congédia, emportant, pour toute dépouille, la tunique de fil de palmier que Paul avait faite pour lui, et qu'il revêtit désormais par honneur aux jours de grande fête, à Pâques et à la Pentecôte.

Ne nous étonnons pas de la naïveté de ce récit : un grand esprit comme Jérôme pouvait croire à la supériorité reconquise de l'homme sur la création; il pouvait croire au rétablissement de cet empire qui avait été donné au premier père sur toutes les créatures, à cet ordre primitif dans lequel tout ce qui vivait dans le monde n'était fait que pour servir les volontés du maître du monde, à cette réconciliation de toutes choses dans le christianisme; et nous voilà, dès à présent, en plein moyen âge; nous voilà dans ces pensées, dans ces inspirations fortes et grandes qui feront le courage, l'ardeur et la toute-puissance des hommes des temps barbares. En effet, ce que Paul faisait dans le désert, c'est ce que la légende racontera de saint Gall, apaisant les ours des Alpes, ou de saint Colomban, attirant autour de lui les bêtes des forêts des Vosges, ou de saint François d'Assise, lorsqu'il traversait les plaines de l'Ombrie et que les agneaux et les hirondelles le poursuivaient comme pour recueillir

sa parole, tandis que les loups reculaient devant lui. Il fallait bien celte conviction à des hommes qui avaient à vaincre des peuples plus terribles que les loups, et je m'étonne moins de voir des lions soumis, qui viennent creuser la fosse de l'anachorète Paul, que de voir, un peu plus tard, à la voix de ces missionnaires et de ces moines, les plus indépendants, les plus vindicatifs et les plus implacables de tous les hommes, habitués à ne servir aucun maître, à ne prendre conseil que de leur épée, à [ne jamais pardonner une injure, ces hommes, moins maniables mille fois que les lions et les bêtes féroces, réduits à obéir, et, ce qui est plus encore, à pardonner.

Voilà donc les premiers commencements de ce qui remplira le moyen âge, de ce qui fera, en quelque sorte, comme les deux moitiés de tout le travail historique : d'une part, la chronologie ou la vérité tout entière, mais aride, sèche, dépouillée, et, d'autre part, la légende où la vie, la couleur, l'âme, le mouvement de l'histoire se trouvent, mais où souvent aussi la poésie a pris ses libertés.

Reste maintenant à pénétrer plus loin : car, si les anciens se contentaient d'obtenir dans l'histoire une certaine vérité approximative des faits et une certaine beauté de couleur et de mouvement, les temps chrétiens ont plus d'ambition, et ils sont dévorés de ce besoin de connaître les causes

qui poursuit les grandes âmes, les âmes fermes et spiritualistes. Car les causes premières sont immatérielles, et les temps matérialistes se contentent de connaître les faits, toujours les faits, rien que l'observation des faits. Les temps spiritualistes veulent aller aux causes, parce qu'elles planent audessus des faits; en un mot, parce qu'elles sont esprit.

Les anciens n'avaient rien connu de pareil. Contents de recueillir les faits et les causes visibles, ils ne s'élevaient pas à ces causes supérieures et invisibles qui gouvernent, toutes choses. Ils avaient fait peu d'efforts pour constituer la philosophie de , l'histoire. Sans doute, ce besoin de rattacher toute chose à un principe supérieur ne les avait jamais entièrement abandonnés, et Hérodote lui-même, quand il montre la chute des empires, laisse apercevoir je ne sais quelle puissance mystérieuse, qu'il appelle rb 0eîbv, qui a une secrète jalousie contre ce qui s'élève, et, tôt ou tard, rabaisse les grandeurs d'ici-bas quand elles sont devenues trop hautes. Voilà toute la philosophie de l'histoire d'Hérodote.

Ceux qui viennent après lui expliquent bien moins encore la succession des événements. Le christianisme avait donc sur ce point un effort à faire, et alors comme toujours il fallait de grands faits pour produire une grande inspiration. Je ne crois pas qu'il puisse dans le monde se passer un

événement éclatant qui ne produise un livre impérissable , mais ce n'est pas toujours celui qu'on attend. Ainsi la bataille d'Actium , selon moi , c'est V Enéide ; Y Enéide, qu'elle a inspirée, est sortie comme Vénus des flots de la mer toute resplendissante de beauté.

Un autre événement, le plus grand depuis la bataille d'Actium, venait de se passer dans le monde : Alaric était entré dans Rome ; les barbares avaient campé trois jours dans ses murs. C'était dans les annales du monde la plus formidable chose que l'histoire eût à raconter : il n'y eut cependant pas une élégie faite pour pleurer sur les feux de ces barbares allumés au pied du Capitale;, il n'y eut pas un orateur, il n'y eut pas une âme romaine pour protester dignement, au moins le troisième jour, quand Alaric était parti, et qu'il n'y avait plus de péril; non, il n'y eut pas un disciple de Symmaque ou de Macrobe, il n'y eut pas un seul de ces rhéteurs païens , qui excellaient dans l'art de la parole , pour faire entendre au monde une éloquente protestation. Le cri que doit arracher à l'humanité ce grand et terrible spectacle allait être poussé en Afrique ; et le livre qui devait sortir de la prise de Rome par Alaric, c'était la Cité de Dieu; la Cité de Dieu, c'est-à-dire la philosophie de l'histoire, ou le premier effort pour la produire. Il ne fallut rien moins que cette grande secousse pour que le monde prît garde à la main

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souveraine et toute-puissante qui le remuait ainsi.

Les Goths, en pénétrant dans Rome , avaient mis le feu aux jardins de Salluste, avaient brûlé une partie de la ville et s'étaient arrêtés, remplis de respect et de terreur (car ils étaient chrétiens quoique ariens) devant la basilique des saints apôtres ; ils avaient respecté les fidèles qui y gardaient les vases sacrés, respecté le cortège de fidèles et d'infidèles réunis sous l'égide de ces reliques des saints pour chercher la vie et la liberté dans le temple. Cependant ces humiliations imposées à la ville éternelle avaient déchaîné les colères des païens, et plusieurs même de ceux qui avaient trouvé leur salut au tombeau de Pierre et de Paul reprochaient au christianisme la ruine de Rome, et demandaient aux chrétiens où donc était leur Dieu, et pourquoi il ne les avait pas protégés ; pourquoi il avait laissé confondre les bons avec les méchants dans la même ruine ; comment il n'avait pas sauvé les justes de la spoliation, de la mort, de la captivité , et comment il avait abandonné leurs vierges mêmes au déshonneur entre les mains des barbares.

Voilà les plaintes et les cris qui vinrent, avec une multitude de fugitifs, troubler Augustin jusque dans le repos d'Hippone ; voilà les clameurs auxquelles, dans un jour de génie, il prit la résolution de répondre.

Il répondit en montrant aux païens, dans les

malheurs de Rome, les conséquences accoutumées de la guerre, mais en leur faisant voir aussi l'intervention du christianisme dans cette puissance qui avait effrayé et dompté les barbares au jour même de leur victoire , et triomphé de leur souveraine liberté. A cette question : Pourquoi les mêmes malheurs ont-ils atteint les justes et les pécheurs, il répondit que ces malheurs pour les uns étaient une épreuve et pour les autres un châtiment. « C'est, leur dit-il, comme la boue et le baume « qu'une même main agite, et dont l'une exhale « une odeur fétide, l'autre un parfum excellent. » D'ailleurs il importe peu de savoir quel est celui qui souffre, mais quelle âme il porte à la souffrance; non quis, sed qnalis. Car le chrétien ne connaît d'autre mal que le péché, et la captivité qui ne déshonora pas Régulus pourrait-elle déshonorer un front marqué au caractère du Christ? Beaucoup sont morts sans doute : mais quel était celui qui ne devait pas mourir? Et quant à ceux dont les corps [sont restés sans sépulture, l'œil de Dieu saura les retrouver quand viendra le jour de la résurrection. Augustin console aussi les vierges déshonorées, et se retournant vers les païens : « Ce « que vous regrettez, leur dit-il, ce n'est pas cette « paix où vous useriez des biens temporels avec . * sobriété, piété, tempérance ; c'est celle où vous « poursuivriez à force de profusions des voluptés « inouïes et qui ferait sortir de la corruption de

« vos mœurs des maux pires que toutes les fureurs « des ennemis. »

Après cette introduction, après cette triomphante invective contre les amis et les défenseurs de ces faux dieux que les païens de tous les temps ont toujours regrettés ou demandés, Augustin entre dans la discussion, et d'abord il confond ces doctrines du monde païen et de Rome en particulier qui expliquait sa destinée par la puissance de ses dieux ; il entreprend de prouver que ces dieux ne pouvaient rien, ni pour la vie présente, ni pour la vie éternelle.

Les dieux de Rome ne lui ont épargné ni les crimes, ni les malheurs. Les crimes, ils lui en ont donné l'exemple, toute la mythologie n'est pleine que des récits de leurs honteuses actions, et l'infamie des dieux a souvent passé dans les cérémonies de leur culte. Ces exemples, Rome ne les a-t-elle pas suivis par l'enlèvement des Sabines, la ruine d'Albe, les luttes fratricides des deux ordres, les guerres civiles , les proscriptions , l'affreuse corruption de ses mœurs ? Les dieux qui ont laissé périr Troie ne pouvaient pas sauver Rome. Rome ne les honorait-elle pas lorsqu'elle fut prise par les Gaulois , humiliée aux Fourches Gaudines , Vaincue à Cannes ; Sylla fit mourir plus de sénateurs que les Goths n'en ont dépouillé, et cependant les autels étaient chauds, l'encens d'Arabie y fumait, les temples avaient leurs sacrifices ; les

jeux, leur foule en délire, et le sang des citoyens coulait jusqu'aux pieds de ces dieux impuissants à les sauver.

Puis, s'appuyant sur l'autorité de Cicéron, il arrive à cette conclusion, que Rome n'avait jamais connu la république ; car la république (c'est la définition de Cicéron) n'est autre chose que l'association d'un peuple pour l'accomplissement de la justice et pour la satisfaction de ses légitimes be* soins. Or Rome ne connut jamais cette justice sans tache et cette satisfaction des besoins légitimes , c'est-à-dire des besoins spirituels ; elle a frustré son peuple de la nourriture des âmes.

On ne peut trop admirer la hardiesse de cet Africain qui refait à sa manière l'histoire romaine, et n'y trouve que forfaits et châtiments. Cependant il est trop éclairé pour n'y pas voir aussi la vertu et la gloire. Expliquant les causes de la grandeur de Rome, il la rattache au plan divin ; car le Dieu vrai et souverain qui a mis l'ordre non-seulement au ciel et sur la terre, mais dans les organes du plus imperceptible insecte, dans la plume de l'oiseau et la fleur de l'herbe, ne pouvait pas laisser échapper aux lois de sa providence la conduite des peuples et le sort des empires. Sa justice éclate dans le gouvernement du monde, en particulier dans la destinée de Rome. Les vieux Romains ne respiraient que pour la gloire, ils l'aimèrent avec une ardeur infinie : « Pour elle ils voulurent vi-

« vre, pour elle ils n'hésitèrent pas à mourir ; par « cette passion toute-puissante ils étouffèrent les « autres passions. Et trouvant honteux de servir, « glorieux de dominer, ils firent tout pour rendre a leur patrie d'abord libre, ensuite maîtresse du u monde... » Dieu donc voulant fonder en Occident un grand empire, afin que toutes les nations soumises à une môme loi finissent par ne former qu'une seule cité, Dieu ayant besoin d'une race forte pour dompter les belliqueuses nations de l'Occident, fit choix des Romains, récompensant ainsi d'un prix terrestre d'imparfaites vertus. « Ils « avaient dédaigné leur intérêt pour l'intérêt pu- « blic, pourvu au salut de la patrie avec une âme « libre, exempte des crimes que leurs lois flétris- « saient ; par tous les moyens ils cherchaient « l'honneur, la puissance, la gloire. Dieu qui ne « pouvait leur donner la vie éternelle, voulut « qu'ils fussent honorés par toutes les nations; ils « ont soumis à leur empire un grand nombre de « peuples ; leur gloire, éternisée par l'histoire et « les lettres, remplit presque toute la terre : ils « n'ont pas à se plaindre de la justice divine, ils « ont reçu leur récompense. »

Les dieux du paganisme ne peuvent rien pour l'éternité . Toute doctrine qui explique les temps doit se rattacher à l'éternité. L'histoire ne doit pas recueillir seulement les événements politiques et militaires, mais les événements de la pensée, les

L'HISTOIKE. 225

révolutions de l'esprit humain. C'est ce que fait Augustin en examinant les principes et les transformations du paganisme. Suivant alors Varron dans ses trois théologies poétique, civile et physique, il confond toute tentative pour sauver les faux dieux par l'allégorie ; car tout l'effort de l'allégorie ne justifie pas un symbolisme obscène et sanguinaire. Parmi les philosophes, Socrate, Platon, les néo-platoniciens, ont entrevu la vérité, mais ils ne l'ont pas glorifiée. Ils ont réhabilité la pluralité des dieux, la théurgie, la magie : toutes les erreurs ont trouvé des sectateurs dans les disciples de l'école d'Alexandrie qui, vaincus enfin par le sentiment de leur impuissance, ont avoué avec Porphyre « qu'aucune secte n'avait encore trouvé « la voie universelle de la délivrance des âmes. »

Après avoir établi l'impuissance du paganisme, il est temps d'exposer la philosophie nouvelle que le christianisme porte dans l'histoire.

Dieu veut des êtres intelligents, il les veut en société, il les veut bons, mais il en prévoit de mauvais. Il ne les fait pas mauvais, mais il les souffre. Il ne les souffrirait pas s'ils ne servaient à l'utilité des bons et à faire de l'ordre du monde comme un poëme où le contraste produit la beauté. De là deux cités. « Deux cités ont été bâties « par deux amours : la cité de la terre par l'amour « de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu , la cité « du ciel par l'amour de Dieu poussé jusqu'au

LA CIV. AU Ve SIÈCLE. 11. 15

« mépris de soi. » Les deux cités sont entrelacées pour ainsi dire et confondues dans la vie, et les pèlerins de la cité de Dieu voyagent à travers la cité des hommes.

Les patriarches, le peuple juif, les justes, représentent la cité de Dieu. Celle de la terre est pressée de s'attacher ici-bas. Caïn bâtit la première ville, Babylone. Romulus, fratricide comme Caïn, bâtit Rome. Babylone est la première Rome; Rome est la seconde Babylone; deux grands empires, dont l'un commence quand l'autre finit. Môme durée, même puissance, même oubli de Dieu. Saint Augustin résume toute l'histoire dans un tableau synchronique où il mène de front les Assyriens, les Juifs, les rois de Sicyone et d'Argos, et il continue jusqu'à l'avènement du Christ et aux progrès de l'Évangile. La cité de Dieu va grandissant encore, elle n'a pas péri à ce délai fatal de irois cent soixante-cinq ans que lui avaient fixé les païens, et qui finissaient en 599, année où les temples des dieux furent fermés à Carthage.

Le problème de la fin de l'homme avait partagé les philosophes en deux cent quatre-vingt-huit sectes. Mais toutes cherchent cette fin dans la vie présente. Le christianisme la met dans la vie future. Il prouve contre les épicuriens le vide des plaisirs terrestres, contre les stoïciens l'insuffisance des vertus humaines. L'homme est né pour la société, mais la justice sociale n'est jamais complètement

réalisée ici-bas. Il faut donc un jugement qui sépare les deux cités, l'une pour la perte, l'autre pour le salut. Dieu s'est réservé le secret des temps; mais on peut comparer la durée du monde à une semaine, le sixième jour où nous sommes aboutit au sabbat éternel, qui n'est pas le repos inactif, mais le repos dans l'intelligence et dans l'amour. Voilà l'analyse bien rapide et bien incomplète de ce livre étonnant, désordonné, qui, au premier abord, effraye par ses répétitions, par ses lacunes, par tout ce qui y manque et par tout ce qui s'y trouve de trop, auquel saint Augustin travailla dixhuit ans au milieu de tous les labeurs de son épiscopat, avec des interruptions incroyables, n'ayant plus sous la main les dix premiers livres pendant qu'il faisait les douze autres, condamné, par conséquent, à d'inévitables redites. Et cependant, quand on pénètre dans ce désordre apparent, quel ordre merveilleux n'y trouve-t-on pas ! quelle prévision ! quelle force d'intelligence! quelles lumières! 11 ruine toule l'explication des destinées du monde par la doctrine païenne, et il fonde une doctrine nouvelle qui introduit la philosophie dans l'histoire. C'est dans la métaphysique, dans les questions ardues de la Providence, de la liberté, de la prescience, de la fin naturelle des choses, c'est là, dans ces mystères, qu'il cherche le secret des affaires humaines^ le secret de ce que nous croyons n'être conduit que par nos passions. Là où

nous ne voyons que nous-mêmes et où nous pensons remplir le monde, il nous fait voir petits et presque effacés, absorbés par Dieu, qui nous maîtrise, nous domine, nous enveloppe : l'homme a beau s'agiter, on sent bien que Dieu le mène.

Quoi que saint Augustin ait fait, il se reproche de n'avoir pas fait assez ; il n'est pas satisfait de son œuvre; il aurait voulu entreprendre un traité complet d'histoire universelle. Ce dessein, qu'il n'a pu réaliser, il le lègue au prêtre espagnol Paul Orose. Je ne vous présenterai pas l'analyse de l'histoire de Paul Orose, qui a eu sa célébrité, et où l'on trouve un véritable talent, quelquefois ce souffle inspiré du génie espagnol. Mais que Paul Orose est loin de la prudence, de la modération, de la fermeté contenue de saint Augustin ! A quelles illusions souvent il donne accès ! Lorsqu'il voit, par exemple, l'empire de la mort diminuer dans le monde à mesure que le christianisme s'étend, l'ère de sang cesser avec l'Evangile, il annonce que, lorsque le christianisme sera maître dans l'Europe, le sang ne coulera plus jamais. Il se plaît à constater la paix momentanée dont jouit l'empire ; il la voit éternelle ; il croit que les Goths et que les Vandales vont consentir à se faire les premiers soldats de César. Cependant il a quelquefois des vues admirables, des aperçus qui étonnent par leur témérité et leur justesse. C'est ainsi qu'il parle de la vocation des barbares au christianisme :

cet homme, qui est très-Romain, qui l'est au moins autant, plus même que saint Augustin, déclare que si, au prix des invasions, au prix de toutes les horreurs qu'il a fallu subir, au prix de la captivité, de la mort et des infamies sans nombre; si, à ce prix, il voit les Burgondes, les Huns, les Alains, les Vandales, sauvés pour l'éternité, il rend grâces à Dieu et se félicite d'être né dans ces jours. Voyez comme le sentiment chrétien triomphe du sentiment romain dans ce désir de faire de ces barbares des néophytes, de les initier aux mystères sacrés au milieu de cette ruine de l'empire, ruine même dont Orose se félicite, si elle a fait une brèche par où son frère peut entrer!

Quelques années s'écoulent encore, et l'on arrive à l'année 455 : c'est alors que Salvien écrit son livre de Gubernatione Dei, mais dans des circonstances bien différentes : il n'y a plus d'illusions à se faire ; Rome ne se soutient plus ; les barbares, partout victorieux, ont saccagé la capitale du monde pendant dix-sept jours. Comment parler de la durée de l'empire? Les païens, poussant des cris d'épouvante et de désespoir, demandaient aux chrétiens où était leur Dieu. Salvien se chargea de répondre en montrant les causes naturelles et surnaturelles de la décadence et de la ruine de Rome. 11 les montre dans la corruption d'une société mourant en raison du désordre de ses institutions, qui devaient amener la ruine de son pouvoir. Il les

montre dans l'avilissement des mœurs favorisé par les lois romaines, el déclare, sous ce rapport, la supériorité des barbares. Vous connaissez ces célèbres paroles: « Les Francs sont perfides, mais hospitaliers; les Àlains sont impudiques, mais sincères; les Saxons sont cruels, mais justes; mais nous, nous réunissons tous les vices. » Il représente les Vandales envoyés en Afrique pour balayer les immondices dont les Romains avaient souillé cette contrée. Il déclare la loi vandale supérieure à la loi romaine, parce qu'elle ne reconnaît ni la prostitution, ni le divorce. Il loue ceux des Romains qui, conquis par les barbares, aiment mieux demeurer sujets germains que sujefs de l'empire. Salvien a franchi le dernier pas : il a passé du côté des barbares. Ainsi vous voyez les progrès de la philosophie de l'histoire. Dans les derniers temps du cinquième siècle, cette science nouvelle ne perdra rien de sa grandeur. Dans les jours difficiles qu'elle va traverser, vous savez quelle popularité infinie s'attache au nom de saint Augustin : Charlemagne lui-même, dans ses moments de repos, venait chercher des leçons dans le livre de la Cité de Dieu; Alfred le Grand traduisait en langue saxonne le livre de Paul Orose ; Dante était tout nourri de la Cité de Dieu, et il y a un chant du Purgatoire, qui n'est autre chose qu'une paraphrase d'un chapitre de ce livre admirable. De plus, Paul Orose est au nombre des cinq ou six

auteurs qu'il nomme parmi ceux qui font l'agrément de sa solitude.

Ainsi tout le moyen âge est nourri des doctrines de ces grands hommes ; et, parmi les historiens de cette époque qui les imitèrent, il nous faut citer un très-célèbre historien allemand du douzième siècle, Otton de Freysingen, oncle du grand empereur Frédéric Barberousse. Ce vieil évêque, accablé du poids des années, fit une histoire de son temps; mais son temps ne lui suffit pas; il étend plus loin ses vues et écrit une histoire universelle. Le plan qu'il suit est celui d'Augustin : l'histoire de hCité de Dieu opposée à l'histoire de la Cité des hommes. Et il écrit avec une forte et austère liberté ; il s'arrête de temps à autre pour profiter de son titre d'oncle de l'empereur et adresser à son neveu des avertissements sévères; il lui dit: Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui judicati s terrain. Ainsi, maintenant, vous le voyez, les précurseurs de Bossuet sont trouvés; la chaîne est rétablie, et d'Augustin à lui les anneaux sont assez nombreux pour qu'ils n'échappent pas un seul instant ni à la main ni à la vue.

Voilà donc les trois éléments de l'histoire : la chronique, qui donne la vérité; la légende, qui donne la vie et la couleur; et la philosophie qui est l'âme et l'intelligence de l'histoire, qui trouve une explication, qui rattache tout à Dieu comme à la cause première. Maintenant, pour que l'histoire

prenne véritablement naissance , il faut que ces trois éléments se réunissent, et que, sous les ailes du génie moderne, ils n'en forment plus qu'un seul capable de tout éclairer et de tout remplir.

Mais ce n'est pas le seul mérite des hommes dont je parle d'avoir préparé les esprits qui devaient venir après eux : ils ont fait quelque chose de plus grand ; ils ont préparé plus que les esprits, ils ont préparé les événemenls. Et je tiens à cette idée, car je crois que c'est une leçon de morale pour les écrivains , pour tous ceux qui pensent , que de leur montrer jusqu'à quel point, par leur pensée, ils peuvent agir, non pas seulement sur les sentiments, mais sur les événements qui les suivront. En effet, si les écrivains chrétiens eussent pensé et écrit autrement, que fût-il arrivé ? De deux choses l'une: Augustin, Paul Orose, Salvien, pouvaient prendre parti pour Rome absolument contre les barbares, ou bien se déclarer pour les barbares sans pitié et sans ménagements pour Rome. S'ils avaient fait ce qui semblait le plus naturel, s'ils s'étaient abandonnés à ce désespoir, trop commun aujourd'hui, et dans lequel certains hommes croient trouver je ne sais quelle grandeur; s'ils s'étaient livrés à ce découragement et à cette tristesse; s'ils s'étaient réfugiés dans une inconsolable mélancolie, qu'eussent-ils fait? Ils auraient, à leur exemple, découragé toute l'Église d'Occident; désormais les populations chrétiennes de ces contrées se déclaraient

sans réserve contre les barbares. Ces prétendus ennemis de Dieu et du genre humain, ils les faisaient réellement ennemis de Dieu et du genre humain. Ils atliraient sur Rome, sur la civilisation chrétienne, sur l'humanité des calamités inexprimables. Voilà ce qu'ils faisaient s'ils prenaient le premier parti.

Si, au contraire, ils prenaient le second, s'ils se rangeaient d'un seul coup, précipitamment, du côté des barbares; si, se constituant juges à la place de Dieu, ils eussent condamné Rome, celte autre Babylone, à une ruine éternelle, implacable, ils eussent attiré, en effet, sur Rome, un châtiment qui n'aurait pas laissé subsister pierre sur pierre ; ils auraient contribué à faire disparaître pour toujours ce centre du monde , et, avec ce centre du monde, qui doit rester le centre de la vie chrétienne au moyen âge , toute l'économie des siècles qui allaient suivre : ils auraient contribué a éteindre pour toujours la lumière dont Rome demeurera le refuge jusqu'aux temps de Charlemagne ; par conséquent ils frustraient l'humanité de ces ressources civilisatrices qui lui restèrent pendant si longtemps. Plus heureux, mieux inspirés, ils eurent ce courage que l'on flétrit volontiers du nom d'optimisme, quand on ne le partage pas, d'envisager d'un œil ferme et serein des temps difficiles et menaçants; ils curent la sagesse de distinguer ce qui appartenait encore au passé au

milieu de tontes les destinées si tremblantes de l'avenir. Sans aller se mettre à côté des barbares, ils firent au-devant d'eux la moitié du chemin, louèrent la clémence des Goths qui avaient épargné la basilique de saint Pierre et de saint Paul. Et si vous ouvrez les écrivains chrétiens de cette époque, vous verrez qu'il n'en est pas un qui n'ait célébré cet acte de générosité d'un peuple vainqueur et ivre de son triomphe. En agissant ainsi, ils se conciliaient les barbares, désormais à moitié gagnés, et faisaient rentrer à demi leur épée dans le fourreau. Il n'était pas un chef barbare qui n'enviât la gloire d'Alaric, et ne respectât les autels pour être béni par un vieil évéque ou par un prêtre. Et en même temps que la défaite était rendue moins difficile à supporter aux vaincus, le courage et l'ardeur revenaient aux chrétiens, qui voyaient qu'après tout ces barbares n'étaient pas des mangeurs d'hommes, qu'ils pouvaient entreprendre et obtenir leur conversion, leur régénération, et qu'il ne fallait pas en désespérer à tout jamais. Il était possible de rattacher un jour ces pèlerins à la cité de Dieu, et partout, sous quelque peau de bête que se cache un barbare, il pouvait y avoir un citoyen futur de la cité éternelle.

En prenant parti pour Rome dans une certaine mesure, en rappelant ses vertus et sa gloire, que faisaient-ils? Us montraient que cette cité était, après tout, digne de respect ; que, si elle méritait un châ-

timent pour ses crimes, elle n'en était pas moins aussi digne de ménagements et de réserve ; ils montraient que Dieu ne l'avait frappée que pour l'avertir, et qu'il fallait maintenant la consoler. Et par le tableau de l'antique grandeur de Rome, ils saisirent et frappèrent tellement l'esprit des barbares , que l'on obtint ce résultat , exprimé d'une manière si admirable par Jornandès, quand il dit que Rome ne tenait plus le monde par les armes, mais par les imaginations. Cet empire des imaginations est souvent mille fois plus fort que l'empire des armes : Rome l'a montré. Elle commençait alors une nouvelle destinée ; elle fondait cette souveraineté spirituelle dont elle resta pour toujours le centre. Ceux qui avaient pris sa défense contre les invectives et le fer des barbares formèrent cercle, en quelque sorte, autour du tombeau de saint Pierre, et, célébrant ce lieu comme choisi par Dieu pour être le centre des lumières, forcèrent les barbares, campés autour du Capitole, au respect et bientôt à la soumission. Ainsi se forma celte économie du moyen âge, où l'antiquité, régénérée dans Rome, éclaire et discipline la barbarie des temps nouveaux

Voilà un des plus grands exemples de la puissance des écrits, non pas seulement sur les esprits, mais sur les événements; voilà une des plus glorieuses délégations que la Providence fait quelquefois de son pouvoir au génie des hommes.

Messieurs,

En commençant l'étude des lettres chrétiennes par la prose, en mettant l'éloquence et l'histoire avant l'épopée, nous avons renversé, pour ainsi dire, l'ordre communément établi. S'il s'agissait, en effet, d'étudier une littérature antique, celle des Grecs, par exemple, nous verrions, pendant de longs siècles, la poésie se produire seule; et, peu à peu, de ces nuages dorés se dégagerait la prose. C'est qu'en effet les civilisations païennes ont leur berceau dans les fables; ces peuples enfants n'entendaient pas d'autre langage que celui de l'imagination, et il avait fallu les sept cents ans écoulés depuis Homère jusqu'à Hérodote, pour que la

raison se hasardât à parler aux hommes dans sa langue naturelle.

Le christianisme, au contraire, ne pouvait souffrir que ses origines fussent enveloppées de fictions. Il proposait des faits et des dogmes, c'est-à-dire des vérités définies, non pas à l'imagination, mais à la raison des peuples; c'est pourquoi il leur parla en prose, et en prose seulement, pendant trois siècles. C'est au bout de ce temps que commence la .poésie chrétienne, et ses commencements sont très-faibles. Cependant il semble que rien n'a manqué pour l'inspirer, ni la grandeur des spectacles, en présence de ce changement qui remue la surface du monde, ni l'émotion des âmes, et ce travail intérieur qui a ébranlé, retourné jusqu'aux derniers fondements de la conscience. Mais le spectacle même était trop près, et, comme l'a dit excellemment M. Saint-Marc Girardin, dans un morceau de critique, la vérité était trop forte pour faire des poêles à cette époque; elle ne pouvait faire encore que des martyrs. Entre l'émotion et l'inspiration poétique, il faut un intervalle, et vous verrez que ce n'est pas trop de ces siècles silencieux pour mûrir la fécondité de l'art chrétien.

J'écarte le petit nombre de poètes inconnus qui écrivirent dans le temps des persécutions; j'écarte plusieurs compositions attribuées tantôt à Tertullien, tantôt à saint Cyprien, mais assurément contemporaines de ces grands hommes. La paix de

l'Église est comme une aurore qui, de toutes parts, réveille les chants. Au moment où le christianisme prend, avec Constantin, la couronne des Césars, il semble qu'il va prendre aussi le laurier de Virgile, si nombreux sont les auteurs chrétiens qui écrivent en vers. Ce nombre est tel, que déjà il les faut diviser, et, adoptant la grande classification des anciens, nous distinguerons deux genres : l'épique et le lyrique. Le christianisme, vous le comprenez, n'avait pas encore ouvert le théâtre.

Ainsi deux genres existent déjà : et d'abord le genre épique, dans lequel je comprends, comme faisaient les anciens, la poésie didactique, par exemple les instructions contre le paganisme, données par le poëte Commodianus, ou encore le poëme contre les semi-Pélagiens de Prosper d'Aquitaine, devenu célèbre depuis par l'imitation qu'en a faite Louis Racine. Mais la direction principale, la tendance, l'effort général de la poésie chrétienne dès cette époque, c'est de réduire sous ses lois les récits du christianisme, de s'attacher à ces traditions bibliques qui sont le fondement même de la foi, de leur prêter l'éclat de la versification latine et les ornements dérobés aux auteurs païens : c'est là la pensée qui domine. En effet, nous voyons des poètes, comme Dracontius, saint Hilaire d'Arles, Marius Victor, s'attacher aux premiers souvenirs bibliques, aux scènes de la Genèse et à cette aimable simplicité du monde naissant. D'autres 1

comme Juveneus et Sédulius, se renferment dans l'histoire évangélique, et toute leur tentative est de reproduire, avec harmonie et fidélité, avec un certain ornement poétique, le texte même des Évangiles. Le caractère commun de tous ces poètes, de tous ces traducteurs en vers de l'Écriture sainte, c'est une scrupuleuse et exacte fidélité. Il s'ensuit, d'une part, une gravité et une sobriété remarquables, c'est-à-dire qu'ils s'interdisent tout ce luxe d'épithètes et d'hyperboles auxquelles on s'attendrait d'abord, et les souffrances du Sauveur, l'ingratitude des Juifs, la froideur des disciples, ne leur arracheront pas plus une épithète amère, qu'elles ne l'arrachent à l'évangéliste lui-même, à l'écrivain sacré. De là résulte, dans tout l'ensemble de ces poèmes, une certaine solennité, une certaine grandeur. Mais, d'autre part, il faut bien reconnaître aussi que la sobriété est poussée jusqu'à la sécheresse: pas d'épisodes, pas de descriptions, presque pas de paraphrases et de commentaires; le texte seul plié à la mesure de l'hexamètre imité, autant que possible, de la forme ancienne.

Nous comprenons les motifs de ce travail par l'explication même qu'en donnent les auteurs : car Sédulius, le plus populaire d'entre eux, dans son épître dédicatoire à l'évêque Macédonius, explique ainsi le motif qui a conduit sa plume : il déclare qu'il a voulu mettre au service de la foi

LA POSbIE. 241

des études commencées dans un autre dessein, et consacrer à la vérité les instruments prédestinés de la vanité : car, dit-il, je sais que plusieurs esprits n'acceptent la vérité, ne la recueillent, ne la retiennent volontiers qu'autant qu'elle leur est présentée sous les fleurs poétiques, et j'ai cru « qu'il « ne fallait pas repousser les gens de cette humeur, « mais les traiter d'après leur naturel et leur be- « soin, afin que chacun selon son génie devienne « le captif volontaire de Dieu (1). »

Ceci s'éclaire par ce que nous savons déjà des écoles romaines : tout l'enseignement était fondé chez les anciens, comme il l'est resté au moyen âge, et avec une grande sagesse, sur l'exercice de la mémoire et l'étude des poètes. En Grèce on commençait par Homère, et, en Occident, par Virgile. Mais, avec Virgile, les chrétiens et les païens du cinquième siècle apprenaient par cœur, gravaient dans leur mémoire toutes les pensées, toutes les doctrines, toutes les images du paganisme. C'est contre ce paganisme que les premiers poètes chrétiens s'efforcent de lutter; c'est dans une pensée de polémique, de controverse, qu'ils écrivent ; il s'agit pour eux de détrôner les faux dieux de ce siège envié qu'on leur a fait dans la mémoire et dans le cœur de jeunes enfants, et d'y faire asseoir un Dieu plus digne de l'enfance. Voilà

(]) Sedulius, Epist. dedicat. ad Macedonium.

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pourquoi ils s'efforcent de retenir les formes virgiliennes, classiques, pures, tout en jetant dans ce moule antique des idées nouvelles, au risque de voir ces idées, pénétrant, en quelque sorte, la forme dans laquelle elles ont été reçues, finir parla faire éclater et par briser le moule.

Quelques-uns pousseront l'œuvre jusqu'à réduire l'Évangile en centons et à faire, comme Faltonia Proba, une histoire du Sauveur en trois cents hexamètres, composés chacun de deux ou plusieurs fragments de Virgile. Mais, sans s'abandonner à ces excès, Sédulius et Juvencus s'attachent à retenir la langue de l'antiquité et à beaucoup d'égards ils y réussissent ; ils ne sont inférieurs, sous ce rapport, à aucun des poètes païens de leur temps. On reconnaît chez eux, à toute heure, l'imitation de Virgile, d'Ovide ou de Lucrèce. Sans doute l'imitation est souvent inintelligente; par exemple, le vers où Virgile représente Cassandre élevant ses yeux suppliants au ciel parce que ses mains étaient enchaînées, servira pour exprimer le bon larron sur la croix tournant vers le Christ ses yeux parce que ses deux mains sont clouées au bois du supplice. Plus d'une fois, ce calque de l'antiquité manquera de goût et de justesse, mais enfin les poëtes qui s'y sont appliqués ont atteint leur but; ils ont obtenu deux résultats, l'un qu'ils cherchaient et l'autre auquel ils n'avaient jamais songé.

Ils sont arrivés à faire pénétrer plus profondément et plus facilement les vérités chrétiennes, sous ces formes poétiques, dans les classes lettrées du monde romain. Voilà ce qu'ils avaient voulu et ce qu'ils obtinrent. Mais ce qu'ils ne voulaient pas, ce à quoi ils n'avaient jamais songé et à quoi ils réussirent néanmoins d'une façon incomparable, ce fut de s'emparer, plus tard, d'une société qui n'était plus romaine, qui était chrétienne, mais barbare, et, à l'aide des poëmes chrétiens, d'y faire pénétrer le goût, et jusqu'à un certain point, le génie et les traditions des lettres de l'antiquité. En effet ces deux chrétiens virgiliens pour ainsi dire, Sédulius et Juvencus, deviendront les instituteurs préférés de la jeunesse pendant tous les siècles barbares : ce seront leurs poëmes évangéliques qu'on mettra dans toutes les mains, qui commenceront l'éducalion de l'enfance. Après avoir trouvé des disciples, ils auront des imitateurs non-seulement en langue latine, mais aussi dans toutes ces langues nouvelles qui commencent à se former sur les modèles latins. C'est ainsi que l'Anglo-Saxon Cœdmon, ce prêtre qui, un jour, par la grâce de Dieu, se trouva inspiré et devint poëte, entreprendra aussi de chanter les origines du monde et la chute du premier homme. Plus lard , le moine franc Ottfried, vers le temps de Charlemagne, n'hésitera pas à écrire le grand poëme de YHarmoiiie des Evangiles, s'efforçant le premier de faire retentir,

24i DIX-HUITIÈME LEÇON.

dans la glorieuse langue des Francs, les louanges du christianisme.

Cependant tant d'efforts soutenus si longtemps n'arriveront pas à faire l'épopée chrétienne telle qu'on aurait cru qu'elle allait se dessiner. Ainsi en voyant, dès le cinquième siècle, Juvencus et Sédulius s'attacher à chanter la naissance, la v.e et les souffrances du Christ; en voyant tout l'univers chrétien rempli de cette même pensée; tous les arts, depuis la peinture jusqu'à l'architecture, occupés à la reproduire sous mille formes; en voyant enlin l'humanité chrétienne tout entière s'ébranler, au cri des croisades, pour délivrer le tombeau du Christ, ne semble-t-il pas que tout l'effort de la poésie doit tendre à réaliser ce type rêvé, et à faire le récit glorieux et immortel de l'avènement du Christ et de sa mission? C'est cependant à quoi la poésie chrétienne ne réussira jamais. C'est qu'en effet la poésie sollicite sans doute l'intervention de la Divinité, mais elle ne veut pas de la Divinité seule, il faut pour elle que l'humanité surtout remplisse le théâtre. Elle s'attache de préférence à ce qui est humain, parce qu'elle y trouve ce qui est passionné, ce qui est mobile, ce qui est pathétique, ce qui est plein de changements, et par conséquent plein d'émotions diverses et contraires. C'est pourquoi la poésie chrétienne trouvera précisément ses principales ressources dans les événements, dans le développe-

ment temporel, guerrier, politique et militaire du christianisme. Les conquêtes de Charlemagne et de la chevalerie symbolisées, sous le mythe de la Table-Ronde, et la conquête des lieux saints, inspireront les romans de la chevalerie et aboutiront à l'épopée du Tasse. La découverte d'un monde infidèle par des chrétiens inspirera l'admirable auteur des Lusiades. Ainsi c'est toujours dans l'humanité que la poésie, même chrétienne, trouvera son inspiration principale; non pas qu'elle ne cherche, à s'enfoncer dans les profondeurs de la foi, à retourner, s'il est possible, jusqu'à l'épopée divine, qui se compose de ces trois points : la chute, la rédemption et le jugement. Mais lors même qu'elle retourne à cet éternel sujet qui n'a cessé de tourmenter les hommes, elle ne réussit à le traiter que par ses deux extrémités qui sont humaines, le milieu qui est divin lui échappe. Je vois bien Milton, après tant de siècles, après que la Bible a commencé à subir quelques échecs par les controverses du protestantisme, arriver, avec l'interprétation la plus hardie, à s'emparer des premières pages de la Genèse pour en faire un poëme : oui, mais il prend pour héros de ce poème l'homme, l'homme mortel, capable de devenir souverainement misérable, l'homme qui, depuis le commencement jusqu'à la fin , nous inquiète par sa faiblesse et nous rassure, en même temps, par l'élan qui le ramène à Dieu. De même aussi

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Dante nous fait parcourir les trois royaumes de l'enfer, du purgatoire et du paradis; mais il les a peuplés d'hommes semblables à lui, et c'est dans leur entretien qu'il fera jaillir ces flots de poésie dont son siècle fut inondé. Au contraire, lorsque la poésie chrétienne a voulu toucher au mystère de la rédemption, lorsqu'elle a voulu toucher au nœud de l'épopée divine, elle a hésité, et quel que fût le génie de ceux qui s'y appliquaient, ce génie s'est trouvé arrêté, flottant dans ses conceptions ; qu'il y portât la piété qui respire dans les œuvres de ïïroswitha, célébrant la sainte enfance du Sauveur, ou de Gerson, dans le charmant poëme intitulé Josephina, consacré au même sujet ; qu'il y mît toute la forme savante et élégante de la Renaissance, comme Sannazar dans son livre de Partu Virginis, ou Vida dans sa Christiade; qu'il y portât enfin la témérité de l'esprit moderne, et aussi les charmes d'une imagination rêveuse, d'un esprit admirablement doué, et trop dédaigné depuis, comme Klopstock : néanmoins il échoue toujours. C'est qu'il y a encore trop de foi dans le monde chrétien, c'est que la figure auguste du Christ inspire trop de respect pour que les mains puissent s'en approcher sans trembler. Les peintres ont pu la tracer, parce qu'il n'y avait pas d'image authentique, mais les poètes ne peuvent lui prêter la parole et l'action, parce que la réalité de l'Evangile les écrase. La Providence n'a pas

voulu que rien de ce qui ressemblait à la poésie, à la fiction, pût envelopper ce dogme fondamental du christianisme sur lequel repose toute l'économie de la civilisation et de l'univers.

Mais à côté de cette épopée chrétienne qui se dégage avec tant d'efforts des difficultés de son origine, il y a la poésie lyrique, libre épanchement de l'âme qui ne s'enchaîne par des vers que pour pouvoir se fixer et se transmettre. Dès les commencements du christianisme, des poëmes lyriques durent s'y produire. En effet, saint Paul lui-même exhorte les fidèles à chanter des cantiques, et on retrouve la trace de ces chants en lisant la lettre de Pline à Trajan, ou bien celle où saint Justin décrit la liturgie des chrétiens de son temps. Ainsi encore, une antique tradition qui avait cours en Orient rapportait que saint Ignace, évêque d'Antioche, dans une vision, avait contemplé le ciel ouvert, et avait entendu les anges chantant à deux chœurs les louanges de la sainte Trinité. De là, il avait introduit le chant à deux chœurs dans les églises d'Orient. Il y a quelque grâce et quelque majesté à faire descendre du ciel même l'origine du chant ecclésiastique.

Mais si l'Orient, dès le commencement du cinquième siècle, avait adopté le lyrisme chrétien, il n'en était pas de même en Occident. Ce fut au temps de saint Ambroise, et dans une circonstance mémorable de la vie de ce grand homme, que le

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chant ecclésiastique s'établit définitivement en Italie. Saint Augustin a raconté ce fait de la manière suivante : l'impératrice Justine persécutait saint Ambroise (586) : le peuple de Milan veillait, jour et nuit, autour de son évêque pour le dérober aux fureurs de l'impératrice, et lui, touché de leur fidélité, de ces longues nuits passées pour sa garde, et afin de sauver aux fidèles l'ennui de ces veilles interminables, imagina, à cette époque, d'introduire dans son église le chant des hymnes et des psaumes tel qu'il était en usage dans l'Orient. C'est de là qu'il s'est répandu peu à peu dans tout le reste de l'Eglise. Saint Augustin luimême ne néglige pas de nous faire connaître l'impression profonde qu'exerçaient sur lui ces chants sacrés, et, parlant du jour de son baptême, il dit : « Vos hymnes et vos cantiques, ô mon Dieu ! et le « chant si doux de votre Eglise me remuaient et « me pénétraient, et ces voix ruisselaient à tra- « vers mes oreilles et elles faisaient couler la vé- « rite dans mon cœur; l'émotion pieuse y bouil- « lonnait, les larmes débordaient enfin, et je me « trouvais bien avec elles (1). »

Cependant cet homme, qui sentait si profondément la musique, et peut-être parce qu'il la sentait trop profondément, éprouva des doutes, et se demanda si le plaisir du chant ne nuisait pas au

(1) S. Augustin, Confess., 1. IX, e. v .

recueillement de l'âme, et s'il ne lui arrivait pas d'être trop attentive à la modulation harmonieuse qui venait charmer l'oreille. Par bonheur le scrupule d'Augustin ne subsistera ni dans son esprit, ni dans l'Eglise, et la cause de la musique religieuse sera gagnée.

Saint Àmbroise ne s'était pas borné à introduire le chant ; lui-même avait composé les hymnes qui devaient être chantées dans son église. On en a rassemblé un grand nombre sous son nom, qui sont plutôt l'œuvre de ses disciples ou des temp^ postérieurs, mais qui ont été composées conformément à son esprit et aux règles qu'il avait données. On ne peut lui en attribuer avec fondement que douze, mais pleines d'élégance et de beauté, d'un caractère encore tout romain par leur gravité, avec je ne sais quoi de mâle au milieu des tendres effusions de la piété chrétienne ; l'esprit des temps primitifs y existe encore. Je citerai surtout celle qui commence ainsi :

Deus creator omnium Polique rector, vestiens Diem decoro lumine, Noctem soporis gratia.

Saint Àmbroise lui-même nous apprend qu'il en était l'auteur. La langue est encore antique, cependant la versification a déjà quelque chose de moderne : c'est la petite strophe de quatre vers ïambiques de huit syllabes chacun , qui se prête

facilement au remplacement de la quantité par l'accent, et ménage ainsi une place à la rime que nous avons vue introduite, de bonne heure, dans la versification chrétienne , que saint Augustin avait lui-même pratiquée dans son psaume contre les donatistes, qui revient pendant vingt-quatre vers, rimes deux à deux, dans l'hymne consacrée par le pape Damase à sainte Agathe. Ainsi, la séquence du moyen âge est déjà trouvée : presque toutes sont ainsi coupées en strophes de quatre vers de huit syllabes chacun; seulement le moyen âge remplacera la quanlité par la rime, qui donnera à l'oreille cette satisfaction que la prosodie ancienne seraitr désormais impuissante à lui offrir. Chose étrange ! ce sera à la condition de rompre un jour et définitivement avec les formes anciennes que la poésie chrétienne arrivera enfin à la liberté sans laquelle il n'y a point d'inspiration et qui lui donnera cette prodigieuse richesse, cette verve, cette abondance du treizième siècle, et enfin cette majesté du Dies irx, et cette grâce inexprimable du Stabat mater.

Voilà les généralités de la poésie chrétienne à ses commencements. Cependant il faudrait nous demander si ce siècle où nous avons trouvé tant d'hommes éloquents n'en a pas produit quelquesuns qui fussent véritablement touchés du rayon de la poésie ; s'il ne faut observer en eux que les obscurs commencements d'une chose destinée à de-

venir illustre, ou si déjà quelque inspiration s'y manifeste. Je réponds en dégageant de cette foule deux hommes qui méritent d'être rapprochés et connus : je veux dire saint Paulin et Prudence.

Si la poésie devait se trouver quelque part, c'était assurément dans ces âmes disputées, qui, après une longue résistance de la chair et des passions, venaient, toutes meurtries, se réfugier dans la vie chrétienne. Cet âge est celui des consciences tourmentées ; les esprits faibles hésitent, les forts se décident, et, dans ce grand ébranlement, ils trouvent l'inspiration, l'éloquence, la poésie. Ainsi Ambroise , Augustin et tant d'autres que nous avons vus avec eux. Ces grandes âmes avaient eu le courage de rompre, et, dans cette rupture, dans l'effort, elles avaient rencontré ce qui récompense toujours l'effort, c'est-à-dire la force qui vient d'en haut au secours de la volonté. Cette force est pour les uns le courage de l'action, pour les autres le courage de la parole, pour quelques-uns l'éloquence, pour plusieurs la philosophie, pour d'autres enfin elle devait être la poésie.

Paulin, qui portait pour surnoms ceux de Pontius Meropius, était d'une grande famille romaine, sénatoriale même. Il était né aux environs de Bordeaux : c'était aux écoles de la Gaule qu'il avait trouvé la première éducation, et la Gaule avait alors les plus illustres maîtres de l'Occident. Le poëte Ausone avait été le premier instituteur de la

252 D1X-HUI1TÈMË LEÇON.

jeunesse de Paulin et lui avait communiqué cet art des vers qu'il avait poussé jusqu'à une merveilleuse subtilité. Riche de son patrimoine et des domaines de sa femme, Paulin avait été revêtu de tous les honneurs ; il était arrivé au consulat ; enfin, il n'était rien où, à l'âge de trente-six ans, il ne pût aspirer. Au milieu de ces changements continuels qui ébranlaient le trône des Césars, qui pouvait prouver que le descendant de tant d'hommes illustres ne serait pas appelé un jour à s'y asseoir? Cependant, à cette époque, en 598, on apprit à Bordeaux que, clandestinement, à l'insu de toute cette aristocratie romaine, dont il était le parent ou l'allié, Paulin s'était fait initier au christianisme et avait reçu le baptême. Devenu chrétien, il s'était retiré dans ses domaines d'Espagne, où il vivait avec son épouse dans la retraite, mais non dans la pénitence ; déjà détaché des grandeurs de la vie, mais non de ses douceurs et de son prestige, comme on peut s'en apercevoir à cette prière en vers qu'il adressait dès lors à Dieu : « Maître sou- « verain des choses, exauce mes vœux, s'ils sont « justes. Que nul de mes jours ne soit triste, que « nulle sollicitude ne trouble le repos de mes « nuits ! Que le bien d'autrui ne me séduise pas, « que le mien serve à ceux qui m'implorent ! « Que la joie habite ma maison! Que l'esclave né <( au foyer jouisse de l'abondance de mes récoltes ! « Que je vive entouré de serviteurs fidèles, d'une

« épouse chérie, et des enfants qu'elle me don- « nera (1). »

Ce sont les vœux d'un chrétien, mais non d'un anachorète. Paulin eut bientôt après un enfant qu'il perdit au bout de huit jours. Ce lien rompu brisa tous ceux qui retenaient Therasia et lui aux choses de la (erre ; tous deux résolurent ensemble de vendre leurs biens pour en distribuer le prix aux pauvres et vivre ensuite de la vie monastique et, cependant, dans cette fraternité simple que les vieilles et respectable mœurs du christianisme ont autorisée, et qui faisait que tant d'hommes saints, après leur conversion , gardaient auprès d'eux une épouse, qui devenait leur sœur dans une même communauté de prières et d'aumônes. Aussi Therasia sera la compagne de la retraite de Paulin, et, lorsqu'ils écriront aux grands de l'Église, ils signeront ensemble, Paulinm et Therasia, peccatores. Ils se retirent donc , non pas en Espagne, mais au fond de l'Italie, à Noie, en Campanie, auprès du tombeau de saint Félix, martyr, pour lequel Paulin avait conçu une dévotion singulière. C'est là qu'ils vécurent dans la pauvreté et la pénitence.

Ce changement avait fait l'étonnement d'abord, puis la colère de l'aristocratie romaine. Par quel égarement un homme de ce nom, de cette nais-

(1) S. Paulin, Poem. IV, Precatio.

sauce, revêtu de tant d'honneurs, doué de tant de génie, avait-il pu tout à coup abandonner ses espérances et interrompre la succession d'une maison patricienne? Ses parents ne lui pardonnaient pas, ses frères le reniaient, et ceux de sa famille qui passaient devant lui passaient comme le torrent, sans s'arrêter.

Mais, tandis que la société temporelle le repoussait, la société spirituelle lui ouvrait les bras, cl Jérôme , Augustin , Ambroise , se félicitèrent de compter dans leurs rangs un grand docteur de plus. En effel, Paulin devint un théologien considérable; mais il y avait en lui quelque chose de plus : l'âme d'un poëte s'était formée et s'était révélée dans ces déchirements intérieurs que lui avait coûtés sa conversion. Ausone, en apprenant le changement de son disciple , avait été d'abord atteint de désespoir, et lui avait écrit une lettre désolée dans laquelle il le suppliait de ne plus l'affliger ainsi : « Ne dédaigne pas le père de ton esprit. C'est moi « qui fus ton premier maître, et le premier guidai « tes pas dans la route des honneurs. C'est moi qui « t'introduisis dans la société des Muses. 0 Muses, « divinités de la Grèce ! entendez ma prière, etren- « dez un poëte au Latium (1). »

Saint Paulin répond en vers du fond de sa retraite, et voici en quels termes : « Pourquoi, dit-il,

(1) Ausone, Epi xxiv, ad Paulinum.

« ô mon pore ! rappelles-tu en ma faveur los Muses « que j'ai répudiées? Ce cœur, consacré maintenant « à Dieu, n'a plus de place pour Apollon ni pour les « Muses. Je fus d'accord avec loi jadis pour appe- « 1er, non pas avec le même génie, mais avec la « même ardeur, un Apollon sourd dans sa grotte « de Delphes, et pour nommer les Muses des divi- « nités, en demandant aux bois et aux montagnes « ce don de la parole qui n'est accordé que par « Dieu. Maintenant un plus grand Dieu subjugue

« mon âme Rien ne t'arrachera de monsouve-

« nir, écrit encore Paulin à son ami : pendant toute « la durée de cet âge accordé aux mortels, tant que « je serai retenu dans ce corps, quelle que soit la « distance qui nous sépare, je te porterai dans le « fond de mon cœur. Partout présent pour moi, je « te verrai par la pensée , je t'embrasserai par a l'âme; et, lorsque, délivré de cette prison du « corps , je m'envolerai de la lerre , dans quelce que astre du ciel que me place le Père corn- « mun, là je te porterai en esprit, et le der- « nier moment qui m'affranchira de la terre ne « m'ôtera pas la tendresse que j'ai pour loi ; car « cette âme, qui, survivant à nos organes détruits, « se soutient par sa céleste origine, il faut bien « qu'elle conserve ses affections, comme elle garde « son existence. Pleine de vie et de mémoire, elle a ne peut oublier, non plus que mourir (1) ! »

(1) S. Paulin, Carm. X, v. 18 ëi seq.

Voilà des accents qu'Ausone, avec tout son esprit et toute son érudition, ne trouva jamais ! Son esprit, lui avait enseigné les artifices d'une poésie de décadence, d'une poésie qui excellait dans les acrostiches, dans les jeux d'esprit, dans les subtilités de toute espèce, mais jamais il ne lui avait enseigné les secrets de cette poésie du cœur dont Paulin fait jaillir la source, dépassant son maître de si loin. En effet, il répudie l'inspiration des Muses païennes, mais il en connaît une plus puissante. Il n'abjure pas la poésie au fond de sa solitude de Noie, il se mêle encore à toutes les joies de ses amis, à toutes leurs douleurs, et partout où il y a une larme à essuyer, ou bien un bonheur à partager, les vers de Paulin arriveront, C'est ainsi, par exemple, que nous trouvons dans ses écrits un épithalame pour les noces de Julien et d'Ya, couple chrétien ; et on ne saurait dire avec quel charme il salue ces deux époux vierges, que le Christ va unir, comme deux colombes pareilles, au joug léger de son char. Il écarte bien loin ces divinités profanatrices des noces, Junon et Vénus, mais il rappelle les justes, les vraies et touchantes maximes du mariage chrétien, l'égalité nécessaire et féconde des époux devant Dieu, l'affranchissement de la femme, jadis esclave, et c'est à ces conditions qu'il promet à leurs noces la présence du Sauveur.

Tali conjugio cessavit servitus Eva\ /Equavitquc suum libéra Sara vinim ;

Tali lege suis nubentibus adstat Iesus

Pronubus, et vini nectare mutât aquam (1).

Voilà assurément des pensées qui n'ont rien de classique et dans lesquelles respire déjà un esprit tout nouveau.

Vous retrouverez le môme caractère dans les consolations qu'il adresse à des parents chrétiens sur la mort d'un enfant. Empruntant les images les plus charmantes de la foi chrétienne, il représente ce même enfant se jouant dans les cieux avec celui qu'il a lui-même perdu et dont la mémoire ne s'efface pas de son cœur, quoique pénitent il soit assis depuis tant d'années au tombeau de Noie : « Vivez, jeunes frères, vivez dans cet éternel parce tage; couple charmant, habitez ces joyeuses « demeures ; et tous deux prévalez-vous de votre « innocence, enfants, et que vos prières soient plus « fortes que les péchés de vos parents. »

Vivite participes, relernum vivite, fratres,

Et Uetos dignum par habitate iocos ; Innocuisque pares meritis peccata parentum,

Infantes, castis vincite suffragiis (2).

C'est charmant ! c'est bien supérieur à toutes les idylles d'Ausone, à tous les panégyriques de Glaudien; nulle part encore nous n'avons trouvé ces larmes, cette vie et cette inspiration. Je pourrais parler encore de plusieurs autres compositions reliai S. Paulin, Carm. XXII. Epithalam. Julianïel lœ,v. 150. (2) S. Paulin, Carm. XXXIII, de Obitu Celsi pueri, v. 613.

LA CIV. AU Ve SIÈCLE. II. 17

gieuses, car les œuvres de Paulin sont abondantes, mais celles où se retrouve surtout l'inépuisable épanchement de cette âme si tendre, ce sont les dix-huit poëmes composés pour l'aniversaire de la fête de saint Félix. Ce martyr, au service duquel Paulin s'était consacré, avait fini par attacher son âme par ce lien, dont parle l'Écriture, qui avait attaché Pâme de David à l'âme de Jonathas; il ne saurait s'épuiser quand il s'agit de raconter la vie, les miracles, la fête, les honneurs de saint Félix, les pèlerinages qui se font à son tombeau, l'église élevée auprès, les hommages qui lui viennent de toute l'Italie, et surtout, car ceci revient à chaque instant sous sa plume, la description de la fête populaire destinée à célébrer la mémoire de saint Félix : « Le peuple remplit les chemins de ses « essaims bigarrés. On voit arriver les pèlerins de « la Lucanie, de PApulie, de la Calabre, tous ceux « du Latium enfermés entre deux mers. Les Sam- « nites mêmes descendent de leurs montagnes. La « piété a vaincu l'âpreté des chemins (vicit iter du- « rum pietas) ; ils n'ont point de cesse, et, inca- « pables d'attendre le jour, ils cheminent à la « lueur des torches. Non-seulement ils portent leurs « enfants dans leurs sacs, souvent aussi ils amènent « leurs bêtes malades. Cependant les murs de Noie « semblent s'étendre et égaler la cité reine qui « garde les tombeaux de Pierre et de Paul. L'église « resplendit du feu des lampes et des cierges. Les

« voiles blancs sont suspendus aux portes dotées, « on sème de fleurs le parvis, le portail est cou- « ronné de fraîches guirlandes, et le printemps est « éclos au milieu de l'hiver... »

Puis, revenant sur lui-même, le poëte adresse cette prière au martyr : « Laisse-moi me tenir assis « à tes portes, souffre que chaque matin je balaye « tes parvis, que chaque soir je veille à leur garde. « Laisse-moi finir mes jours dans ces emplois que « j'aime. Nous nous réfugions dans ton giron sacré. « Notre nid est dans ton sein. C'est là que, réchauffe fés, nous croissons pour une meilleure vie, et, « nous dépouillant du fardeau terrestre, nous sente tons germer en nous quelque chose de divin, et « naître les ailes qui nous égaleront aux anges. »

Et tuus est nobis nido sinus. Hoc bene foti Crescimus, inque aliam mutantes corpora formam Terrena exuimur sorde, et subeuntibus alis Vertimur in volucres divino semine verbi (1).

Ce sont encore de beaux vers, mais il y a plus : ils sont comme la chrysalide d'où sortiront ces deux autres vers de Dante, plus admirables encore :

Non vaccorgete voi que noi siam vermi Nati a formar l'angelica Farfalla.

C'est la même pensée ; et cette comparaison du Dante, si souvent citée, a^ comme vous le voyez, sa

(1) S. Paulin, Natalis III.

260 DIX-HUITIÈME LEÇOK.

première ébauche dans un poète qui le précédait de bien loin.

Voilà déjà longtemps que, de concert avec vous, j'étudie les poètes et que je cherche, à travers l'histoire, ce que c'est que la poésie. Après tant d'années, je connais la poésie, mais je ne la définis pas, il m'est impossible d'arriver à saisir, à considérer, pour ainsi dire, face à face, cette inconnue voilée à nos yeux, comparable à l'Amour dans l'histoire de Psyché, qui ne demeure qu'autant qu'il est invisible, dont la présence s'annonce par sa voix, par son accent, par les charmes mêmes dont il est entouré, mais qui s'échappe dès qu'on l'aperçoit. Ainsi la poésie existe pour moi : je reconnais sa présence. Et, quand je rencontre quelque part cette grâce charmante de l'imagination, cette tendresse infinie du cœur, ce charme insaisissable et que l'art ne donne pas, cette alternative d'un divin sourire et de larmes divines, je déclare que la poésie est là, et je n'en doute pas un moment.

Voilà donc un poète chrétien, un poète incontestable : mais il n'est pas seul. A côté de lui nous en trouvons un moins tendre peut-être, dans lequel respire moins cette âme de Pétrarque, mais plus poète encore par l'abondance et la richesse de ses compositions : je veux dire Prudence. En effet, Paulin était surtout évêque, Père de l'Eglise ; la poésie et la grâce lui étaient données par surcroît, mais le ministère, la fonction principale, l'unique voca-

tion et la gloire de Prudence fut d'être le poète des chrétiens. Né en Espagne, à peu près au temps où Paulin naissait en Gaule, c'est-à-dire en 548, il avait passé par les écoles, où il avait appris l'art de l'éloquence, l'art, dit-il, détromper en paroles sonores. Après d'éclatants succès de barreau, après avoir gouverné successivement deux villes dans sa patrie, enfin, après avoir été élevé à une dignité supérieure de la hiérarchie impériale qu'il ne définit pas, arrivé ainsi au comble des honneurs auxquels pouvait aspirer un avocat dans les provinces, Prudence, alors âgé de cinquante-sept ans, las des dignités et des affaires, résolut de retourner à Dieu : la neige qui blanchissait déjà sa tête l'avertissait, ainsi qu'il nous le dit dans une sorte de petite préface, qu'il était temps de consacrer à Dieu ce qui lui restait de voix. Des diverses compositions qui devaient sortir de sa plume, les unes appartiennent à la théologie, à la polémique; les autres appartiennent à l'inspiration lyrique, Cependant, malgré son intention de servir la foi catholique par la discussion , remarquez bien la hardiesse de cette expression, il ne s'exagère pas la puissance de ces armes qu'il va porter au service d'une cause sainte, et il en parle avec une humilité qui a aussi sa grâce : « Il est temps de consacrer à Dieu le reste « de sa voix; que les hymnes accompagnent les « heures du jour, et que la nuit ne se taise point ; « que les hérésies soient combattues, la foi catholi-

« que discutée, Tinsulle prodiguée aux idoles, les « vers glorieux aux martyrs, la louange aux apô- « très... Dans la maison d'un riche on étale partout « une opulente vaisselle ; la coupe d'or y étincelle, « la chaudière d'airain n'y manque pas. On y voit « le vaisseau d'argile, et le plat d'argent large et « lourd; plusieurs vases y sont d'ivoire, d'autres « sont taillés dans l'orme ou le chêne. Pour moi, « le Christ m'emplofe comme un vase sans valeur « à d'humbles usages, et souffre que je reste dans « un coin du palais de son Père. »

Me paterno in atrio

Ut obsoletum vasculum caduois

Christus aptat usibus,

Sinitque parte in anguli manere (1).

Vous voyez que Prudence s'annonce d'abord comme poëte, théologien et controversisle, armé pour le combat. Mais il ne s'y engagera pas, comme saint Prosper et plusieurs autres, pour se borner à mettre en vers les traités théologiques, et pour exprimer, avec une fidélité souvent servile, des pensées qui ne lui appartiendraient pas. Au contraire, Prudence ne cherche qu'en lui-même son inspiration et sa verve, et, dans les accents du poëte, plus d'une fois vous retrouverez les anciennes habitudes de l'orateur, surtout dans les deux livres composés contre Symmaque. Vous vous rap-

(1) Prudence, Peristephan., préface.

pelez comment Symmaque avait adressé à Valentinien une requête pour le rétablissement de l'autel de la Victoire, et comment, après une réponse éloquente de saint Ambroise, il s'était vu refuser par l'empereur. Mais sa requête subsistait néanmoins, et passait de main en main, comme l'éloquente protestation du paganisme contre ceux qui renversaient ses derniers autels. C'est à cause de cette puissance qu'elle avait conservée sur les esprits, que Prudence croit devoir y répondre dans deux livres en vers.

Dans le premier, il s'attache d'abord à combattre par les arguments ordinaires le culte des faux dieux, puis à célébrer, avec des accents de triomphe, la défection de la noblesse et du peuple de Rome, qui, peu à peu, abandonnaient ces divinités mensongères pour passer au service du Christ. Il se plaît à compter toutes ces familles, ces descendants des Manlius et des Brutus, qui viennent se ranger un à un, autour du Labarum. Les idoles demeurent dans l'abandon : mais ne craignez pas que le poëte demande de les renverser; au contraire, il demande que, ces dieux ayant disparu, leurs statues soient sauvées et restent debout comme autant de monuments immortels, témoins du passé, et voici en quels termes il s'exprime, termes curieux pour nous montrer quelques-uns des usages du paganisme, et surtout celui-ci, dont l'archéologie ne s'était jamais rendu parfaitement compte : on

trouve très-souvent les statues anciennes couvertes d'un enduit dont on n'a pas toujours pu déterminer la qualité; cet enduit en change la couleur. Prudence dit, en s'adressant aux sénateurs romains :

Marmora tabenti respergine tincta lavate,

0 proceres ! liceat statuas consistere puras,

Artificum magnorum opéra ; hœc pulcherrima nostrce

Ornamenta fuant patriae, nec dccolor usus

In \itium versce monumcnta coinquinet artis (1).

On frottait les statues des dieux avec le sang des victimes : c'était une manière d'abreuver Jupiter du sang dont il avait soif. Ces vers, que je n'ai pas vu citer souvent, sont très-considérables, et j'y remarque surtout, pour moi, chez ce poëte, cette passion de l'art qui fait qu'un esprit, grand ennemi du paganisme, le paganisme une fois renversé, demande la conservation des statues, et leur ouvre, à deux battants, ces asiles que Rome prolongera et bâtira, de siècle en siècle, sous le nom de musées, pour y recevoir tous les trophées du paganisme vaincu.

Dans le second livre, il répond à ceux qui ont trouvé, dans la piété de Rome pour les faux dieux, la cause de ses victoires. Il la cherche, lui, et la trouve dans ce dessein de la Providence, se servant des Romains pour réconcilier, discipliner, civiliser

(I) Prudence, Contra Symmach., ï, 502.

toutes les nations de l'Occident, préparer enfin les voies au christianisme, dont la tâche devait être plus facile, tout l'univers étant soumis à la même loi. C'est là que son patriotisme éclate, et qu'au nom de la grandeur de Rome il triomphe du refus de Valentinien de relever l'autel de la Victoire, renversée à jamais pour être remplacée par une protection plus haute, et il conclut par cette requête, à jamais mémorable, où il demande à Honorius, au fils de Théodose, l'abolition des combats de gladiateurs. Il vient de peindre l'amphithéâtre retentissant des cris des combattants : « Que « Rome, la ville d'or, ne connaisse plus ce genre « de crimes. C'est toi que j'en conjure, chef trèsce auguste de l'empire d'Ausonie : ordonne qu'un « si odieux sacrifice disparaisse comme les autres. « C'est le mérite que te voulut laisser la tendresse ce de ton père : « Mon fils, a-t-il dit, je te fais ta ce part; » et il t'abandonna l'honneur de ce dessein. « Empare-toi donc, ô prince ! d'une gloire réservée « à ton siècle. Ton père défendit que la ville maice tresse fût souillée du sang des taureaux; toi, ne ee permets plus qu'on y offre en hétacombes les ce morts des hommes. Que nul ne meure plus pour ee que son supplice devienne une joie ! Que l'odieuse ee arène, contente de ses bêtes féroces, ne donne ee plus l'homicide en spectacle sanglant! Et que ee Rome, vouée à Dieu, digne de son prince, puisée santé par son courage, le soit aussi par son inno-

'2fiG DIX-HUITIÈME LEÇON.

« cence (1) ! » Ceci, c'est la poésie mise au service, non du christianisme, mais de l'humanité qu'elle avait si souvent trahie.

Il serait peut-être plus instructif d'examiner les poëmes théologiques de Prudence, qui pénètrent jusque dans les dernières difficultés du dogme; de chercher dans son poëme intitulé Hamarligenia, où il discute les objections élevées contre la divinité du Christ; dans cet autre intitulé Psychomachia, où il s'occupe de l'origine du mal ; de chercher avec quelle hardiesse cet homme, voué jusque-là aux affaires, aux disputes du barreau, aborde les plus hautes questions de métaphysique, discute l'existence de deux principes, l'un du bien, l'autre du mal ; explique comment l'âme est capable de voir sans le secours des sens, retrace la lutte intérieure de la chair et de l'esprit. Ces vérités sont saisies et rendues avec une force qui paraît empruntée de Lucrèce, et qui rappelle le langage de l'ancien poëte philosophe de Rome; d'autre part, à cause de la pensée chrétienne qui domine, on se croit déjà transporté dans ce paradis de Dante, où le poëte, enhardi par la présence de Béatrix, osera remuer les plus formidables questions de la théologie.

Mais Prudence est peut-être encore plus grand comme poëte lyrique. C'est dans ses deux recueils,

(1) Prudence, Contra Symmachum, II, 1114 et seq.

intitulés l'un Cathemerinon, l'autre Peristephanon, qu'il faut chercher ces hymnes, dont douze sont consacrées à célébrer ou les différentes heures du jour, ou les différentes solennités de l'année chrétienne, et quatorze à célébrer l'anniversaire de martyrs : c'est là surtout qu'il montre avec quelle érudition, avec quelle persévérance il avait pénétré dans toutes les formes de la versification des anciens. Ainsi tous les mètres pratiqués par Horace se retrouveront dans ces hymnes, non avec la même pureté, mais avec la même variété, et souvent avec une régularité qui étonne pour un siècle de décadence : des passages entiers pourraient être cités comme des modèles d'une latinité supérieure à celle des poètes latins de la lin du second siècle et même de la fin du premier.

Les deux caractères de sa poésie sont la grâce et la force : la grâce paraît surtout lorsqu'il fait voir la terre prodiguant ses fleurs pour entourer et voiler le berceau du Sauveur; ou bien quand il décrit les saints Innocents, ces fleurs du martyre que l'épée a moissonnées comme le tourbillon moissonne les roses naissantes, et qui, au ciel, sous l'autel même de Dieu, jouent, comme des enfants, avec leur palme et leur couronne. Et alors arrive une description du ciel qui, avec sa naïveté et son charme, nous fait assister d'avance aux plus admirables tableaux du pinceau de Fra Angelico da Fiesole, et je crois considérer déjà ces peintures

angéliques, quand je vois Prudence représenter avec tant de grâce les âmes des bienheureux, qui s'en vont chantant en chœur et foulant à peine les lis de la prairie qui ne plient point sous leurs pieds.

Mais la force du poëte éclate bien davantage lorsqu'il décrit les combats des martyrs et s'anime, pour ainsi dire, de tout leur feu ; lorsqu'il représente saint Fructueux sur le bûcher, saint Hippolyte entraîné par des chevaux indomptés, ou bien saint Laurent sur le gril. Saint Laurent était une des mémoires les plus chères au peuple romain, parce que cet apôtre, ce martyr de la foi, était aussi martyr de la charité; et qu'il était mort, non pas seulement pour ne pas livrer le Christ qu'il portait en son cœur, mais ces trésors de l'Église, qui étaient conservés pour la nourriture des pauvres, et Rome lui en sut gré, car encore aujourd'hui, après la Vierge, il n'est pas de saint, pas même saint Pierre, qui ait autant d'églises à Rome que saint Laurent, tant le souvenir de ce diacre, serviteur des pauvres, est resté populaire! Prudence l'a chanté, et, dans l'enthousiasme que lui inspirait la figure de ce jeune saint, il a voulu, au moment où il va rendre le dernier soupir, mettre dans sa bouche une prière où vous retrouverez l'inspiration des chrétiens, qui voyaient d'un œil assuré la destinée romaine : « Christ, nom unique « sous le soleil, splendeur et vertu du Père, auteur

« du monde et du ciel, et véritable fondateur de « ces murs, vous qui plaçâtes Rome souveraine au sommet des choses, vonlant que tout l'univers « servît le peuple qui porte la toge et le fer, afin « de dompter ainsi sous les mêmes lois les coutu- « mes, le génie, les langues et les cultes des nations « ennemies. Yoici que le genre humain tout entier « a passé sous la loi de Rémus: les mœurs contrai- « res se rapprochent en une même parole, en une « même pensée. 0 Christ! accordez à vos Romains ce que leur cité soit chrétienne, elle par qui vous « avez donné une même foi à toutes les cités de la « terre. Que tous les membres de l'empire s'unis- « sent dans un même symbole. Le monde a fléchi, « que la ville maîtresse fléchisse à son tour; que « Romulus devienne fidèle, et que Numa croie en « vous. »

Mansuescit orbis subditus,

Mansuescat et summum caput

Fiat fidelis Romulus,

Et ipse jam credat Numa (1) !

Mais les pensées élevées, les expressions fortes, appartiennent à tous les hommes éloquents. Selon moi, ce qui fait le caractère distinctif et inimitable des poêles, c'est la grâce, et c'est pourquoi elle marque, d'un premier sceau, toutes les compositions de Prudence : elles finissent toujours par un retour plein de charme sur lui-même, par ces

(1) Peristeph., II, 412 et seq.

pensées qui laissent une douceur infinie dans l'esprit, soit quand il montre la colombe blanche s'échappant du bûcher de sainte Eulalie, ou quand il invite les jeunes filles à porter au tombeau de la vierge martyre les violettes à pleines corbeilles, se réservant, lui, de tresser des guirlandes de vers pâles et fanés, « mais qui cependant ont un air de « fête ; » ou encore lorsque, achevant le récit du martyre de saint Romain, le poëte pense à luimême et conclut par ce vœu touchant : « Je vou- « drais, rangé comme je le serai, à gauche, parmi « les boucs, du moins je voudrais être reconnu de « loin ; et qu'aux prières du martyr le juge misé- « ricordieux se retournât en disant : Romain m'a « prié, qu'on m'apporte ce bouc, qu'il soit à ma « droite, qu'il soit agneau et qu'il en revête la « toison ! »

Vcllcm sinisler inter hsn.dorum grèges, Ut sum futurus, eniinus dignoscerer, Atque hoc precante diceret rex optimus : Romanus orat : transfer hune hœdum mihi : Sit dexter agnus, induatur vellere (1).

Cet homme, dont j'admire les vers, ne restera jamais sans admirateurs. Le moyen âge lui rendra un culte égal à celui que reçoivent les plus illustres docteurs, Boèce, Bède, saint Boniface. Tous les écrivains du septième siècle se plaisent à emprunter ses vers pour servir d'exemples à côté des plus

(1) Prudence, Peristeph., X, 1156 et seq.

beaux de l'antiquité. Plus tard, il est eité comme le premier et comme le plus illustre parmi les poètes chrétiens. On voit enfin saint Brunon, archevêque de Cologne, au onzième siècle, un des hommes les plus savants de cette Germanie savante d'une époque mal connue, l'un des hommes de cette renaissance allemande que nous n'avons pas encore étudiée, et que nous étudierons peut-être un jour ensemble, mettre dans la bibliothèque de son église un exemplaire de Prudence; et ce livre ne sortait pas de ses mains. Prudence fut en possession de cet honneur jusqu'à la Pienaissance. La Renaissance entra dans l'école chrétienne; elle y trouva des poètes chrétiens au-dessous des poètes païens auxquels on avait accordé, comme aux plus éloquents, la première place. Assurément Virgile et Horace y étaient restés dans cet honneur que l'antiquité leur avait fait, mais enfin on y trouvait des chrétiens, et comme leur langage n'avait pas toute la pureté cicéronienne, comme Prudence était convaincu d'avoir employé soixante-quinze mots qui n'avaient pas d'exemple dans les écrivains antérieurs, immédiatement toute cette foule de barbares qui, sous prétexte de christianisme, s'étaient introduits dans l'école, furent balayés, chassés, pour que les païens restassent maîtres du lieu.

Il y avait aussi quelques raisons accessoires. Prudence avait quelques inconvénients avec son culte passionné pour les martyrs; ces hommages

sans nombre rendus aux saints, c'était là pour le protestantisme des témoins incommodes qu'il fallait faire disparaître et réduire au silence. Vainement quelques hommes de goût et desavoir, Louis Vives, par exemple, un des plus illustres et des plus zélés sectateurs de la Renaissance, réclamèrent courageusement et demandèrent qu'une place fût faite à ces instituteurs de nos pères : il fallut qu'ils disparussent.

Soyons plus équitables; que notre admiration soit assez large pour pouvoir rendre aux poètes des premiers siècles chrétiens la justice qui pendant si longtemps ne leur fut pas refusée, et puisque Prudence, tout fervent, tout converti, tout pénitent qu'il était, avait la tolérance de vouloir que les statues mêmes des faux dieux restassent debout sur le forum, demandons, nous, que les images des premiers poètes chrétiens soient replacées, elles aussi, debout devant l'école. Il n'y aurait là rien de téméraire : cependant, malgré tout ce que je me suis efforcé de vous montrer de poésie dans ces écrivains, dont je viens de vous tracer l'analyse trop longue peut-être, selon moi, la véritable poésie chrétienne, le fond même de cette poésie chrétienne, n'était pas là: il était ailleurs; où cela? c'est ce que nous verrons dans notre prochaine leçon.

Messieurs,

Nous devions achever l'histoire des lettres chrétiennes au cinquième siècle par la poésie, et quand nous avons cherché cette inspiration poétique qui semblait devoir sortir si vive et si abondante des grands spectacles du christianisme, nous ne l'avons pas trouvée facilement. Elle n'était pas dans ces nombreuses compositions épiques et didactiques où plusieurs écrivains s'efforcent, avec plus d'exactitude que de verve, d'exprimer les récits de l'Ecriture sainte ou les difficultés du dogme, en les pliant aux mètres de Virgile et d'Ovide. Il est vrai que nous avons reconnu le rayon poétique sur le front de deux hommes, saint Paulin et Prudence,

LA CIV. AU Ve SIÈCLE. H. 18

274 DIX-SLUVIÈME LLÇoS.

différents de génie et de destinée : Paulin renonçant aux honneurs, à la fortune, au monde entier, pour aller consumer ses jours au tombeau de saint Félix de Noie, mais ne renonçant pas à ces vers si doux qui coulaient naturellement comme des larmes, et servaient comme elles à répandre le trop plein de son âme ; Prudence mettant la fin de ses jours au service de la foi, et s'employant à défendre ses doctrines et sa gloire. Nous avons vu la force et la grâce s'accordant, pour tresser ses vers, comme autant de couronnes qu'il vient suspendre, dit-il lui-même, au milieu des fraîches guirlandes dont les fidèles entourent le tombeau des saints. Assurément la poésie est là, mais elle n'y est pas tout entière, elle n'y est pas surtout telle qu'on doit l'attendre après trois siècles de persécution, après Constantin et le concile de Nicée, au temps des Pères, au temps où fleurissent, comme des plantes du désert, ces héroïques anachorètes. Si là nous n'avons pas trouvé complètement la poésie, il faut qu'elle soit ailleurs, il faut qu'il y ait quelque part une source abondante d'où elle jaillisse, d'où elle déborde et se répande sur les siècles qui suivront.

La source commune de toute la poésie chrétienne, c'est le symbolisme. Le symbolisme est à la fois une loi de la nature et une loi de l'esprit humain. C'est une loi de la nature : après tout? qu'est-ce que la création ^ si ce n'est un langage

magnifique qui nous entretient nuit et jour? Les cieux racontent leur auteur; les êtres créés ne parlent pas seulement de celui qui les a faits, mais ils nous entretiennent les uns des autres, et les plus petits, les plus obscurs, nous font l'histoire des plus lumineux et des plus éclatants. Cet oiseau de passage qui revient, qu'est-ce, sinon le signe du printemps qu'il ramène avec lui et des astres qui ont marché des mois entiers? Et ce chétif roseau qui jette son ombre sur le sable, ne sert-il pas à marquer l'élévation du soleil sur l'horizon? C'est ainsi que tous les êtres se rendent témoignage, se provoquent, s'interpellent d'un bout à l'autre de l'immensité, et ce sont ces continuels rapprochements, ces innombrables symboles, ces harmonies, qui font la poésie du monde que nous habitons.

Ainsi Dieu parle par des signes, et l'homme, à son tour, quand il parle à Dieu, épuise toute la série des signes dont son intelligence dispose. Quel autre langage pourrait parler l'intelligence humaine que celui qu'elle a reçu, dans lequel elle a été formée? Et voilà pourquoi, lorsque, à son tour, l'homme veut parler à Dieu, c'est peu de la prière, il lui faut le chant, il lui faut les cérémonies sacrées qui expriment aussi, à leur manière, par leur développement et par les chœurs qu'elles mènent, par leurs repos et par leurs marches, les mouvements de l'âme, ses élancements pour arriver à l'infini, et son impuissance qui la force à

s'arrêter en chemin. Il faut aussi un sacrifice qui sera le symbole de l'adoration et de l'impuissance humaine en présence de la puissance divine. Ainsi apparaît, comme un magnifique et permanent témoignage, le temple posé sur la face de la terre, afin de marquer que là il y a eu des intelligences qui voulurent, à leur manière, attester leurs efforts pour atteindre au Créateur. Ainsi toute la nature instruit l'homme par symboles, et c'est par symboles que l'homme répond à l'Auteur de la nature.

Il en est de même du christianisme : Dieu aussi, dans l'Écriture sainte, ne parlait qu'un langage symbolique. Tout l'Ancien Testament est plein de réalités; il a sa valeur historique, sans doute; mais, en même temps, toutes ces réalités sont des figures, tous ces patriarches, tous ces prophètes, représentent celui qui doit venir. Joseph et Moïse ne sont que les précurseurs et en même temps les signes de celui qui accomplira un jour la loi, et en qui toute figure trouvera sa réalité.

Le Nouveau Testament, à son tour, ne nous entretient que par paraboles, et le Christ lui-même, employant ce langage familier de la vie des champs, de la vie la plus naturelle et la plus douce à l'homme, nous dira un jour : « Je suis la « vigne, » et un autre jour : « Je suis le bon pas- « teur. » Il en sera de même dans tout le développement ultérieur du Nouveau Testament : saint

Paul interprétera l'Écriture par voie d'allusions et d'allégories : deux montagnes lui représenteront les deux alliances ; et la mer Rouge, que traversèrent les Hébreux , sera pour lui le symbole du baptême. De même, dans Y Apocalypse, ce livre symbolique par excellence, toutes les figures se produiront avec un sens mystérieux, et, quand saint Jean représente la nouvelle Jérusalem resplendissante d'or et de pierreries, avec des murailles de pierres précieuses et des portes chargées de perles, ce n'est pas. cet éclat matériel, cette flatterie des sens, qu'il offre, comme but suprême de leurs efforts, à des chrétiens, à ces hommes qui, tous les jours, mouraient, bravaient le martyre et renonçaient à tous les trésors. Evidemment non; car, dans le langage de l'Orient, chaque pierre précieuse avait une valeur symbolique, admise, selon des règles, clans toutes les anciennes écoles, et représentant d'une manière mystique certaines vertus vagues de l'âme et certaines forces de l'intelligence humaine ou de la grâce divine.

Ainsi, lorsque les chrétiens durent se faire une langue, je ne m'étonne pas qu'à l'imitation de la Bible, ils se fissent une langue figurée, toute pleine de types et de symboles ; et quand les premiers Pères apostoliques, saint Clément, saint Barnabe, interprètent les Écritures, l'allégorie surabonde dans leurs œuvres et dans leurs interprétations.

Vers le même temps, un écrivain chrétien,

dont l'histoire est restée inconnue, mais dont le livre a conservé un singulier caractère d'antiquité et de beauté, Hermas, veut instruire les fidèles, et il le fait, à la façon des anciens, par des similitudes. Son livre est divisé en trois parties (1) : les visions, les préceptes et les similitudes. Ses visions lui représentent, par exemple, l'Église sous la figure d'une jeune fille, d'une reine ou d'une mère que l'âge a déjà marquée de son caractère, et à laquelle il a ajouté aussi un signe d'autorité. C'est toujours sous cette figure vivante et sensible que lui apparaissent les institutions, les vocations auxquelles Dieu a donné l'appui de sa volonté. Ainsi encore, lorsqu'il veut représenter les diverses conditions humaines, il emploie la comparaison suivante. Hermas se promenant un jour dans la campagne vit une vigne et un orme, et il s'arrêta pour les considérer. Le Pasteur lui apparut : « Cette vigne, dit-il, porte beaucoup de fruits « et l'orme n'en a pas. Mais, si elle n'était ap- « puyée sur lui, la vigne rampante en produirait « peu et de moindre valeur. Ainsi, comme elle ne « peut avoir du fruit en abondance et de bonne « qualité qu'avec l'orme qui l'appuie, l'orme n'est « pas moins fécond que la vigne. Celui qui est « dans l'opulence est ordinairement pauvre aux « yeux du Seigneur, car ses trésors le détournent

(1) Voiries notes à la fin de la leçon, 1.

« de Dieu, et sa prière est faible. Mais s'il donne « aux pauvres, le pauvre qui est riche aux yeux « du Seigneur, et dont la prière est puissante, le « pauvre prie pour lui, et Dieu l'exauce. Ainsi le « riche s'appuyant sur le pauvre comme la vigne « sur l'orme, ils deviennent tous deux féconds, « l'un par l'aumône, l'autre par la prière (1). »

Vous voyez que ce langage symbolique pénètre ainsi dans les mœurs chrétiennes ; je dis plus : il y devient nécessaire. Après la liberté dont le christianisme jouit jusqu'aux premières persécutions, les chefs de l'Eglise reconnurent la nécessité d'envelopper les mystères dans la discipline du secret : ils n'étaient communiqués que peu à peu, et ne devaient pas être livrés et abandonnés immédiatement à la profanation des infidèles. Cette nécessité de tenir les mystères secrets, et cependant de se reconnaître entre chrétiens, devait donner lieu à des signes de ralliement qui ne pussent être intelligibles que pour ceux qui en avaient appris le sens, par conséquent à un système de symboles par lesquels les chrétiens pussent échanger leurs pensées sans les livrer à des esprits sacrilèges. Aussi le nombre des symboles s'augmente à l'infini, et, dès le troisième siècle, il est devenu tel., qu'un Père de l'Église grecque, Meliton de Sardes, écrit un livre intitulé la Clef, destiné à donner déjà, à cette

(l) Herma-, Pastor, 1. III : Simiiitudo secunda,

époque si reculée, le sens mystérieux de ces symboles, multipliés au point de rendre nécessaire cette interprétation scientifique.

Au cinquième siècle, saint Eucher écrira le Livre des formules pour l'intelligence spirituelle des Écritures, Liber formularum spiritualis intelUgentix, dans lequel il donne précisément le sens mystique des nombres, des fleurs, des figures d'animaux, des plantes, des métaux précieux, qui tous avaient une signification, et dont la valeur et le rapport avaient préoccupé la philosophie ancienne. Ainsi, comme dans un grand dictionnaire symbolique, seront expliqués les signes employés alors dans le langage théologique, les figures du lion, du cerf, de l'agneau, de la colombe, du palmier, de l'olivier, de la grenade et tant d'autres. C'est, en quelque sorte, le secret des hiéroglyphes chrétiens, mais dévoilé volontairement par le prêtre dès que le danger des persécutions est passé, dès que la nécessité de la discipline du secret s'est évanouie, et que l'Église peut satisfaire à ce besoin, qui est en elle, de tout communiquer, bien différente en cela des sacerdoces anciens, dont la règle et la discipline étaient de tout cacher et de tout ensevelir.

C'est parce que les religions sont nécessairement symboliques qu'elles deviennent le principe et le berceau des arts : tous les arts sont nés à l'ombre d'une religion. Et je ne m'en étonne pas ; car, si

l'homme, pour dire quoi que ce soit, a besoiu d'employer des signes qui, précisément parce qu'ils sont matériels, restent toujours inférieurs à sa pensée, à plus forte raison il doit en être de même quand on entreprend de parler à Dieu, de Dieu, des choses invisibles, de toutes ces conceptions infinies que l'intelligence n'atteint qu'à peine, qu'elle entrevoit un moment, qui passent comme des éclairs qu'elle voudrait fixer, mais qui ont disparu avant qu'elle ait pu comparer son expression imparfaite avec l'idée même qu'elle voulait rendre. C'est pourquoi , quand l'homme essaye de parler de ces choses éternelles, aucun signe ne lui suffit, ne le satisfait; tous les moyens sont employés et viennent, pour ainsi dire, à la fois sous sa main. Mais tout ce que peuvent et le ciseau, et le pinceau, et les pierres élevées les unes sur les autres jusqu'à des hauteurs inaccessibles et jusque vers le ciel, tout ce que peut produire la parole d'illusion et d'harmonie quand elle est soutenue par le chant, tout est employé par l'homme, et rien n'arrive à contenter les justes exigences de son esprit dès qu'il s'agit de ces grandes et immortelles idées. Cependant, malgré cette impuissance, l'idéal qu'il a poursuivi apparaît, se laisse entrevoir avec une sorte de transparence, et c'est cette transparence de l'idéal à travers les formes dont il est revêtu qui constitue véritablement la poésie; car la poésie primitive n'est

pas seulement dans les vers, dans la parole rhythmée, mais dans tout effort de la volonté humaine pour saisir l'idéal et le rendre, que ce soit par la couleur, que ce soit par des pierres ou par tous les moyens qui lui ont été donnés de frapper les sens et de communiquer à l'intelligence d'autrui ce que son intelligence a conçu.

Vous comprenez que l'art chrétien aura son berceau au berceau même de la religion chrétienne, c'est-à-dire aux Catacombes. C'est là qu'il faut descendre pour voir les origines de cette poésie que nous avons cherchée dans les livres. Mais le peuple qui se rassemble là est trop fervent, trop ému, pour qu'un seul ou deux de ces moyens par lesquels l'homme peut traduire sa pensée lui suffisent; il est d'ailleurs trop pauvre, trop ignorant, il se compose trop des dernières classes de la société romaine pour pouvoir porter bien loin la perfection dans l'emploi des arts: il faudra donc qu'il essaye à la fois de tous les arts, de tous les moyens par lesquels l'idée peut se traduire pour rendre, d'une manière bien imparfaite, les émotions dont la bonne nouvelle du christianisme vient de remplir son cœur.

Il faut se représenter les catacombes comme un labyrinthe de galeries souterraines qui s'étendent à des distances considérables sous les faubourgs et sous la campagne de Rome. On n'a pas compté moins de soixante de ces cimetières chrétiens, et

L'AKT CHRÉTIEN. 285

les circonvallations qu'ils forment autour de l'ancienne Rome, à en croire la tradition populaire, ce que répètent les pâtres de la campagne, s'étendraient jusqu'à la mer.

Mais, quand on descend dans ces lieux sans lumière, on est encore plus frappé de leur profondeur que de l'étendue sur laquelle ils se développent. On entre communément par d'anciennes carrières de pouzzolane qui ont servi, sans doute, à la construction des monuments de Rome et qui furent l'ouvrage des anciens. Mais, au-dessous ou à côté de ces carrières, les chrétiens ont eux-mêmes creusé, dans le tuf granulé, d'autres galeries d'une forme tout à fait différente qui ne pouvaient plus servir à l'extraction de la pierre, mais au seul but qu'ils se proposaient. Toutes ces galeries descendent à deux, trois, quatre étages, au-dessous de la surface du sol, c'est-à-dire à quatre-vingts, à cent pieds et plus encore; elles serpentent en détours infinis, tantôt montent, tantôt descendent, comme pour fuir les pas des persécuteurs qui y sont engagés, qui pressent la foule des fidèles et qu'on entend déjà venir. A droite et à gauche, les parois de la muraille sont percées de niches oblongues, horizontales, comme les rayons d'une bibliothèque, car je ne trouve pas de comparaison plus juste : chaque rayon forme une sépulture qui sert, suivant sa profondeur, pour un ou plusieurs corps. Une fois la sépulture remplie, on fermait le rayon

avec des blocs de marbre, des briques, avec tout ce que le hasard mettait sous la main de ces ouvriers persécutés. De distance en distance, ces longs corridors s'ouvrent sur des chapelles où pouvaient se célébrer les mystères, et sur des salles dans lesquelles l'enseignement se donnait aux catéchu^ mènes et où s'accomplissaient les expiations des pénitents.

J'ai besoin de vous fournir immédiatement la preuve que ces grands ouvrages sont bien des premiers siècles chrétiens, des siècles persécutés. Nous en avons le témoignage dans Prudence et dans saint Jérôme, qui tous deux y étaient allés, plus d'une fois, vénérer les sépultures des martyrs, et qui en parlent avec autant d'épouvante que d'admiration. Saint Jérôme, jeune étudiant à Rome, avec toute l'ardeur de son âme, descendait chaque dimanche dans ces entrailles de la terre, et nous dit qu'alors revenait sans cesse à son esprit la parole du Prophète : « Descendant ad in fer numviventes, » et ce vers de Virgile :

Horror ubiquc animos, simul ipsa silentia terrent,

mêlant ainsi les grandes traditions sacrées aux traditions profanes, image de la double éducation de Jérôme et de ses contemporains (1).

En effet, on aperçoit d'abord dans les catacom-

(1) S. Hieronymus, in Ezechielem, c.AO.

bes l'ouvrage de la terreur et delà nécessité. Mais, si Ton y prend garde, c'est un ouvrage bien éloquent, et si les monuments, si l'architecture même n'a pas'd'autre but que d'instruire les hommes et de les émouvoir, jamais aucune construction au monde n'a donné de si grandes et si terribles leçons. En effet, lorsque vous avez pénétré dans ces profondeurs de la terre, vous apprenez par force ce qui est la grande leçon de la vie, à vous détacher de ce qui est visible, à vous détacher même de ce par quoi tout est visible, c'est-à-dire de la lumière. Le cimetière enveloppe tout, comme la mort enveloppe la vie, et ces oratoires mêmes ouverts adroite et à gauche, par intervalles, sont comme autant de jours ouverts sur l'immortalité, pour consoler un peu l'homme de la nuit dans laquelle il vit icibas. Ainsi tout ce que l'architecture doit faire plus tard, elle le fait déjà; elle instruit, elle émeut, elle pénètre.

Essayez quelque jour, dans vos pèlerinages de jeunes gens, de descendre dans ces vastes souterrains, et, quand vous en remonterez, vous me direz si vous n'y avez pas trouvé des émotions qu'aucune des grandes constructions antiques, aucun des restes ni du Colisée, ni du Parthénon, ni de ces autres édifices qui se croyaient bâtis pour l'immortalité, n'auraient jamais pu produire dans votre âme.

Ce n'est pas tout : ces oratoires et ces tombeaux

sont couverts de peintures souvent sans doute trèsgrossières. Parmi leschrétiens des premiers siècles, parmi ces plébéiens, ces pauvres, que le christianisme avait préférés à tous, il y avait peu de grands artistes. Les Appelles et les Parrhasius de ce temps restaient au service de Néron et décoraient pour lui la Maison Dorée. C'étaient des artistes de rebut, des misérables qui descendaient là : cependant je ne sais quoi de plus qu'humain se trahit au milieu de toutes les faiblesses et de toute l'impuissance d'un art dégradé. En remontant surtout aux catacombes qui paraissent avoir été creusées dans les siècles les plus anciens, on reconnaît la tradition fidèle et très-bien observée des arts de l'antiquité. On trouve des peintures desquelles on peut dire, sans exagération, qu'elles ont quelque chose de la beauté antique et qu'elles ne témoignent pas encore de cette décadence de l'art romain qui ne se prononce d'une manière bien déclarée qu'au second siècle.

Ainsi les peintures elles-mêmes rendent témoignage de l'antiquité des murs sur lesquels elles ont été tracées et des croyances qu'elles expriment. En effet, il était impossible que l'art chrétien naissant ne reproduisît pas, à beaucoup d'égards, les traditions de l'art dans l'antiquité. Les païens avaient aussi des sépultures peintes, souterraines même, comme les Scipions, qui avaient coutume d'ensevelir à la façon des chrétiens les morts de leur famille. Dans les tombeaux des Scipions, des Na^

sons, et ailleurs, on a trouvé aussi des peintures, des images agréables semées sur les murs pour consoler la tristesse de la mort : par exemple, des fleurs, des animaux, des victoires, des génies. Quoi d'étonnant si les humbles fossoyeurs, les fossores, comme on les appelait, qui les premiers commencèrent à décorer les sépultures des chrétiens et les oratoires, reproduisirent à beaucoup d'égards les procédés, les images, les sujets des artistes anciens? Ainsi les mêmes figures allégoriques et souvent des figures qui sembleraient ne devoir appartenir qu'au paganisme, comme des victoires, des génies ailés, décorent plusieurs tombeaux chrétiens, et dans trois peintures du cimetière de Saint-Callixte, on trouve la figure d'Orphée représentée à la manière des anciens. Mais la science de l'Église, qui veillait derrière l'ignorance et la simplicité de ces pauvres ouvriers, avait soin d'éclairer le symbole, de le purifier, de l'élargir, de lui donner une signification nouvelle. Elle faisait pour l'art ce qu'elle avait fait pour la langue : il avait bien fallu qu'elle adoptât la langue ancienne, mais elle l'avait fait en donnant aux termes anciens un sens nouveau qui devait fournir une nouvelle fécondité à la parole. %Orphée figurait parmi ces types chrétiens : mais, selon saint Clément d'Alexandrie, il y figurait comme l'image du Christ, qui, lui aussi, attire les cœurs, ébranle jusqu'aux rochers les plus froids du désert et les bêtes les plus féroces

des forêts, comme il a figuré plus tard dans l'art chrétien de tous les siècles, jusqu'à Caldéron, qui a composé un de ses plus admirables Autos sacramentelles sous le titre du Divin Orphée. De même, lorsque les peintures des catacombes représentent, à la clef de voûte de leurs oratoires, l'image du bon Pasteur, les archéologues, avec beaucoup de raison, disent : Cette image du bon Pasteur est imitée des anciens.

Les anciens avaient plus d'une fois représenté, même dans les sépultures et ailleurs, les jeux des bergers, et, parmi ces images gracieuses où se complaisaient la peinture et la sculpture antiques, aucune n'était plus agréable que celle d'un jeune pasteur chargeant un chevreau sur ses épaules. Les chrétiens ont pris à côté d'eux, dans des sépultures, l'image de ce berger avec sa chlamyde et tous les détails de son costume, ont mis sur ses épaules le chevreau traditionnel, infidèles en cela au texte évangélique, qui parle de brebis : mais l'artiste ignorant a, la plupart du temps, copié le chevreau sur l'image ancienne sans s'inquiéter de la conformité au texte de l'Evangile. Voilà ce qu'ont dit tous les archéologues; mais cette interprétation est un peu exagérée, et je vais vous faire voir comment une critique plus profonde et plus éclairée peut, tout à coup, illuminer un point mal compris et faire apparaître toute la profondeur, toute la beauté d'un symbole.

En effet, au moment où les chrétiens creusaient les catacombes de Saint-Callixte à Rome, à la fin du deuxième siècle, il s'agitait dans l'Eglise une des questions les plus terribles qu'elle ait remuées: à savoir si le pardon promis au pécheur ne lui était promis que pour une ou pour plusieurs fois, si le pécheur relaps pouvait être admis à la pénitence. Une secte considérable, les montanistes, ayant à sa tête un des plus illustres déserteurs de l'orthodoxie, Tertullien, soutenait que le pardon s'étend à celui qui a péché une fois, mais non à celui qui retombe ; que le bon pasteur rapporte bien sur ses épaules la brebis égarée, mais non le bouc, le chevreau qui, au jour du jugement, sera mis à la gauche du juge, tandis qu'à sa droite on verra seulement la brebis. Et, comme les chrétiens lui objectaient la parabole du bon pasteur, il répondait avec amertume que le bon pasteur s'était mis en quête de la brebis, mais que nulle part on ne voyait qu'il eût couru après le bouc. Et, dans son livre de Pudicitia, il reprochait à l'évêque de Rome d'aller à la poursuite des boucs, au lieu de ne courir qu'après les brebis égarées. C'est alors que l'Eglise, dans sa mansuétude, fit cette réponse à la fois aimable et sublime à ces hommes impitoyables qui ne voulaient pas de pardon à la faiblesse retombée, en faisant peindre dans les catacombes le bon pasteur, non plus seulement avec une brebis sur ses épaules, mais avec un bouc,

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avec cette figure du pécheur, qui semblait condamné à jamais, et que le bon pasteur, cependant, rapporte en triomphe sur ses épaules.

Voilà comment, où l'on n'avait vu qu'une erreur d'un ouvrier, copiste malhabile des anciens, se découvre un mystère charmant de grâce et de miséricorde.

Autour de celte image du bon pasteur, qui forme ordinairement la clef de voûte des catacombes, se dessinent quatre compartiments, séparés les uns des autres par des arceaux de fleurs. Dans ces compartiments sont ordinairement peints quatre sujets pieux : deux de l'Ancien Testament et deux du Nouveau, opposés les uns aux autres pour se servir de confrontation et de parallèle. Ces sujets ne varient guère : on évalue à une vingtaine ceux qui sont représentés le plus habituellement, et on a dit : Ceci tient à l'extrême pauvreté de génie des artistes de ce temps; ils ne pouvaient guère sortir d'un petit nombre de modèles donnes. Cependant ces sujets, si l'on y prend garde, ne sont pas toujours identiques, ils sont traités avec une certaine liberté; il n'y a pas de type absolu. Quelques images, celles, par exemple, de la chute originelle, varient singulièrement suivant les ouvriers et suivant les époques, et on s'aperçoit que le nombre des sujets est restreint précisément parce qu'il ne s'agit que d'exprimer un certain nombre de dogmes, parce que tous ces sujets sont

symboliques et ont un sens au delà de celui qu'ils expriment. C'est ainsi que le serpent, entre nos deux premiers parents, exprime le péché, et que l'eau sortant du rocher nous représente le baptême; c'est ainsi que Moïse, faisant tomber la manne du ciel, est le symbole de l'eucharistie, tandis que le paralytique guéri et emportant son grabat sur le dos est le symbole de la pénitence ; c'est ainsi que Lazare exprime l'idée de la résurrection; que les trois enfants dans la fournaise, Jonas jeté à la mer, Daniel dans la fosse aux lions, sont le symbole du martyre, sous ces trois formes principales, du martyre par le feu, par l'eau, par les bêtes. Mais remarquez qu'il s'agit toujours de martyrs triomphants, couronnés de Dieu, et jamais, excepté saint Hippolyte, de martyrs contemporains. Plusieurs siècles après seulement, les chrétiens ont tracé dans les catacombes quelques images des martyrs ; mais jamais les chrétiens des persécutions, ces hommes déclarés par Tacite l'horreur et l'opprobre du genre humain, n'ont voulu peindre ce qu'ils avaient souffert, ce qu'ils avaient vu souffrira leurs pères* à leurs enfants, à leurs épouses. Selon moi, ceci est admirable : tandis que l'art païen s'enfonçait dans le réalisme le plus odieux et le plus grossier, et que* pour réveiller les sens de ces hommes blasés, il fallait leur brûler un esclave à la fin de la tragédie d'Hercule au mont Œta, et outrager une Femme sur la scène lorsqu'on jouait je ne sais quelle

pièce d'Euripide; pendant que ce réalisme grossier s'emparait des théâtres romains, dans cette ville triomphante et maîtresse du monde, voici des hommes détestés, pauvres, impuissants, cachés sous la terre, dans un lieu où ils peuvent, à la rigueur, entendre les trépignements de la foule qui crie : « Les chrétiens aux lions ! » eh bien, ces hommes n'auront à nous donner que le type du martyre dans l'antiquité, jamais de celui qu'ils ont souffert, que les images de la résurrection, que des symboles gracieux, aimables et touchants, nous laissant à la fois le plus bel exemple et de l'art qui n'aime pas le matérialisme, et de la charité qui pardonne et oublie.

Les Catacombes n'avaient pas donné seulement asile à l'architecture et à la peinture : la sculpture, sans doute, devait y tenir moins de place, car cet arl était l'art païen par excellence. Les images des dieux étaient plus rarement en tableaux qu'en statues ; voilà pourquoi la sculpture ne devait pas jouir d'une faveur aussi grande que la peinture. Sans doute, dès les premiers temps, on la voit employée pour aider la parole dans le travail des inscriptions ; car les tombeaux devaient en porter. Souvent un sigle, un hiéroglyphe, un symbole, légèrement tracés à la pointe seulement du ciseau, disaient plus que plusieurs lignes sorties de la main du poëte le plus savant, qui aurait cherché à y exprimer toute la douleur des vivants ou toute la

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foi des morts. Ainsi, déjà chez les anciens, une fleur sur un tombeau exprime admirablement la fragilité de la vie humaine ; un vaisseau à la voile, le rapidité de nos jours. Les chrétiens adoptèrent tous ces signes avec cet excellent esprit et ce bon sens admirable du christianisme naissant qui prenait de l'antiquité tout ce qui était beau , tout ce qui était bon, comme nous Ta montré déjà l'histoire des lettres et de la philosophie chrétiennes.

Tout en adoptant ces signes, il en ajoutait de nouveaux et consolait la mort à sa manière en mettant sur les tombeaux la colombe avec le rameau, signe d'espérance et d'immortalité ; l'arche de Noé au lieu de la barque vulgaire, l'arche qui recueille les hommes pour les sauver et leur faire traverser l'abîme; enfin le poisson, signe mystique du Christ, parce que le mot grec fyQuç (poisson) réunissait les cinq initiales des noms par lesquels on désignait le Christ (1).

Ce signe convenu entre les chrétiens leur avait servi de ralliement , de moyen de se reconnaître entre eux, et d'autre part, le poisson exprimait le chrétien trempé dans les eaux du baptême. Ainsi une sépulture, dont on a recueilli l'inscription, ne portait pas un vers, pas un mot en prose, qui servît à désigner le mort ; on n'y voyait qu'un poisson et les cinq pains de la multiplication ; eh bien, cette

(1) ir,coù; XpiaTo'î, 0îoù uîo'r, atorvip.

inscription disait beaucoup, elle disait : Ici repose un homme baptisé (le poisson), et cet homme baptisé a goûté du pain miraculeux de l'Eucharistie. C'était là un énergique et admirable langage ! La parole venait aussi lui aider, quelquefois avec une simplicité qui avait sa grâce, comme dans cette inscription si simple : Tottoç ^àn^ovoç. D'autres fois c'était un mot plein de tendresse et de douceur sur le tombeau d'un enfant : Florentins felix agnellus Dei. D'autres fois, la terreur des jugements de Dieu s'exprime par une exclamation terrible, comme dans l'inscription du père de Benirosus : Domine, ne quando adumbratur spiritus veneris.

Enfin l'inscription en vers éclate et se répand sur les tombeaux, et déjà la poésie véritable, celle qui emploie le rhythme, met son empreinte sur les pierres des catacombes. Voici quelques vers d'une grande barbarie, mais étonnants par le souvenir classique qu'ils éternisent ; il s'agit d'un enfant de quatre ans :

Hic jacet infelix proprio Cicercula nomen, Innocens qui vix semper in pace quiescat, Cui cum bis binos natura ut compleret annos, Abstulit atra dies et funere mersit acerbo.

Assurément, à la fin de ces vers barbares et chrétiens, on ne s'attendait pas à trouver un vers de Virgile. Mais, à part ces souvenirs de l'antiquité qui arrivent ainsi par lambeaux, tout ici est populaire,

L'ART CHKÉTIM 295

tout doit être grossier. Il ne faut donc pas s'étonner de la multitude de fautes d'orthographe et de grammaire, ni de ce grand nombre de mots latins écrits en lettres grecques, ni de tous ces solécismes et de tous ces barbarismes dont ces inscriptions sont pleines. C'est précisément leur gloire, la gloire de ce peuple ignorant, grossier et pauvre, qui devait cependant triompher de la nation riche, puissante, qui était sur sa tête, et qui habitait les palais dorés au-dessous desquels il creusait ces sépultures. Certainement les rhéteurs romains auxquels on aurait porté ces pierres chrétiennes avec ces vers auraient haussé les épaules et demandé comment ces misérables Galiléens, qui écrivaient si mal, pouvaient songer à réformer le genre humain. C'était cependant du fond de ces cimetières, de la poésie de ces tombeaux, que devait sortir tout l'art nouveau destiné à changer la face intellectuelle du monde.

Il me resterait à vous montrer la destinée de l'art chrétien à l'époque précise où nous nous sommes placés, c'est-à-dire après les catacombes ; mais il fallait auparavant vous faire connaître où il avait ses racines. C'est qu'en effet, quand l'art chrétien sort des catacombes, quand l'ère des persécutions est finie pour lui , on le voit se développer avec plus de liberté, de variété, et ses branches se détachent, quoique cependant toujours nourries de la même sève et chargées des mêmes fleurs.

La sculpture est encore surveillée, contenue; on doit se défier du statuaire à une époque où l'on a tant de peine à le défendre des périls et de la séduction qu'exercent sur lui les vieux simulacres de Jupiter. Cependant gardons-nous de croire que la sculpture ait été proscrite dans ces premiers siècles du christianisme. Nous trouvons, même du temps des persécutions , une statue de saint Hippolyte, d'une authenticité incontestée, qui remonte au troisième siècle et qui est encore aujourd'hui dans la salle de la bibliothèque du Vatican. Il y a aussi des statues de saint Pierre et du bon Pasteur, qui datent des premiers âges chrétiens. Mais c'est surtout dans les bas-reliefs, dans la décoration des sarcophages, que la sculpture prend son essor et trouve sa liberté. Elle y reproduit, en général, les mêmes sujets des deux Testaments, que nous avons remarqués dans les Catacombes, son but est de rendre aussi par des symboles, par des ligures, les principaux mystères du christianisme. Cependant elle y ajoute quelques sujets nouveaux, comme Pont montré d'admirables études, non encore achevées, sur les sarcophages chrétiens des quatrième et cinquième siècles. On en trouve un grand nombre au Vatican, mais il faudrait leur comparer ceux de Ravenne et ceux dont nous avons encore à Arles une admirable collection : Rome, Ravenne et Arles, trois grandes villes impériales au cinquième siècle ; Arles, pendant quelque temps la

capitale des Gaules, succédant à Trêves dans cette dignité. Dans chacune de ces trois villes se forme, pour ainsi dire , une école différente de statuaire chrétienne : toutes ont des règles communes, mais chacune aussi a son originalité propre. Les mêmes sujets ne sont pas également en faveur partout : à Arles par exemple, on trouve traité jusqu'à trois fois, dans les sarcophages de saint Trophime, le passage de la mer Rouge. A la largeur, à l'étendue, au mouvement, on y reconnaît l'habitude d'un ciseau très-exercé et une imitation des plus belles batailles représentées sur les bas-reliefs des anciens. A Arles encore, on a trouvé des sujets historiques qui ne se rencontrent nulle part ailleurs : ainsi deux guerriers, agenouillés devant le Christ, comme Constantin devant le labarum : c'est-à-dire reconnaissance de la vérité religieuse par le pouvoir temporel, soumission à la vérité de celui qui porte le glaive ; image expressive et simple de ce qui se produit à cette époque où, en effet, le pouvoir temporel s'agenouillait devant cette vérité souvent persécutée. Il me suffit d'avoir signalé la présence de ces trois grandes écoles de sculpture, qui eurent des disciples dans les autres grandes villes de l'Italie et de la Gaule, car à Vérone, à Milan et sur les bords du Rhin, on rencontre des sarcophages chrétiens qui n'ont pas le même mérite, mais qui n'en témoignent pas moins d'un état de l'art digne d'être étudié. Il ne faut donc pas se

hâter, comme on Ta trop fait, de juger la sculpture de ces temps par l'arc de triomphe de Constantin, élevé à Rome, et de dire que, comme on n'y trouve que quatre ou cinq bas-reliefs de mérite enlevés à des monuments antérieurs, c'est là une preuve de l'impuissance des artistes contemporains, incapables de produire par eux-mêmes quelque chose de digne des regards; ils ont placé sur la frise les figures les plus disproportionnées qu'on puisse imaginer, et c'est sur cette frise qu'on juge de toule la sculpture du quatrième et du cinquième siècle. Mais est-il donc un temps où les artistes de cour ne puissent, à la faveur d'un caprice de prince, faire parvenir des œuvres malheureuses, grossières, à la place que devait occuper les ouvrages des hommes d'un véritable mérite? Est-ce que tous les temps n'ont pas les mêmes inégalités dans le talent ? Est-ce que le temple de Phigalie, dont les sculptures sont si rudes, n'est pas précisément contemporain du Parthénon, où se déroulent les admirables compositions de Phidias ! Mais à côté de ces compositions triviales, qui déshonorent le monument qui les porte , nous avons des sarcophages d'une incontestable beauté, et, 'parmi ceux de Piavenne, il en est plusieurs qui attestent une grande pureté de ciseau.

Ainsi n'en doutons pas : la sculpture n'a pas péri; elle se défendra; elle traversera les siècles barbares et difficiles, et, quand vous lui livrerez

les chapiteaux de nos piliers, la façade et les portails de nos cathédrales, vous verrez ce qu'elle saura faire.

Après la sculpture, et avec plus de faveur, venait la peinture ; et si quelques-uns se scandalisaient du grand nombre de figures, non-seulement sacrées, mais profanes, dont elle se plaisait à embellir les églises, elle était défendue par les plus grands esprits de ce temps. On ne conçoit en aucune manière comment on a pu dire que l'emploi des images était nouveau dans l'Église, quand tous les Pères des quatrième et cinquième siècles sont remplis de témoignages du culte des images et de l'emploi qu'on en faisait dans la décoration de toutes les basiliques, soit en Orient, soit en Occident, à l'exception d'un cerlain nombre de provinces, comme la Judée, où l'on craignait d'offenser les susceptibilités des Juifs. Mais, à part cela, tous les témoignages sont unanimes, et nous avons du cinquième siècle des lettres de l'anachorète saint Nil à Olympiodore, préfet du prétoire, pour le louer de l'intention où il était de décorer de peintures la basilique qu'il venait de fonder. Nous avons aussi des lettres en vers, une sorte de poëme de saint Paulin, où il explique les ornements dont il a enrichi l'église de Noie, et s'attache à décrire les peintures qu'il a fait tracer sur les portiques (1).

(1) Voir les notes à la fin de la leçon. II.

Voilà donc la preuve et, en même temps, la justification de l'emploi de la peinture dans les basiliques chrétiennes. Aussi la peinture se perpétuera même dans les temps qui paraissent les plus mauvais. J'en donne pour exemple les innombrables Vierges byzantines qu'on trouve dans toute l'Italie, ces peintures très-anciennes et souvent très-effacées, mais que l'on reconnaît encore près de Rome, à Saint-Urbain délia Gafarella, dans l'ancienne église souterraine de Saint-Pierre, à Sainte- Cécile, aux quatre Saints Couronnés, à Saint- Laurent, où il y a une suite de peintures du huitième jusqu'au treizième siècle, c'est-à-dire de l'époque où Ton suppose l'art entièrement éteint.

Le génie de la peinture ne se montre guère dans ces essais souvent très-grossiers, mais il n'est pas tout à fait éclipsé ; il reparaît sous une autre forme dans les mosaïques qui commencent à décorer les églises dès le cinquième siècle et se continuent jusqu'au treizième; car déjà en 424 le pape Célestin Ier orne de mosaïques l'église de Sainte-Sabine. Sixte III fait exécuter en 455 celles qui subsistent encore aujourd'hui, après mille quatre cents ans, à Sainte-Marie-Majeure : ainsi cette image de la Croix non ensanglantée, couverte de pierreries, sur un trône avec les saints évangiles, et au-dessous de l'image de la Vierge; tout autour l'histoire de l'enfance du Christ, et, sur les deux côtés, vingt tableaux tirés de l'Ancien Testament : tout cela date

du pape Sixte III. Peu à peu la mosaïque envahit les grandes basiliques romaines, comme Saint- Pierre el Saint-Paul. Dans la capitale du monde chrétien et dans les grandes cités d'Italie, à Milan, à Ravenne, à Vérone, à Venise, partout enfin l'abside des églises se remplira de cette grande et resplendissante image du Christ et de la Jérusalem céleste, qui rayonne, pour ranimer l'espérance des fidèles, au milieu des périls de ces siècles sanglants.

La mosaïque remplit toute la période romane, arrive jusqu'à la période gothique, où elle s'empare bientôt des arcades ogivales des églises bâties en Sicile par les Normands. C'est ainsi qu'à Montréal et à la chapelle palatine de Palerme resplen- ' dissent encore les figures traditionnelles du Christ, de la Vierge et des saints, telles que les avaient composées les artistes contemporains de Constantin et de Théodose. La fidélité aux types anciens est tellement opiniâtre, qu'elle s'étend même à ces images empruntées de l'antiquité, et je cite ceci comme un des nœuds qui rattachent le temps dont je m'occupe au moyen âge dont nous nous occuperons bientôt. A Ravenne, par exemple, dans le baptistère, on a représenté le Jourdain à la manière des païens, sous la figure d'un dieu-fleuve, couronné d'algues marines, appuyé sur son urne, dont les flots se répandent et forment l'onde sacrée dans laquelle se plonge le Rédempteur. Cette imi-

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tation est si obstinée, qu'elle se reproduit sans cesse : à Venise, par exemple, les quatre évangélistes sont accompagnés des quatre fleuves du paradis terrestre, auxquels ils correspondent dans le langage symbolique de l'Église ; les fleuves sont couronnés d'algues marines et appuyés sur leurs urnes. Charlemagne s'en scandalisait, et, dans les livres carolins, il se plaint de ce qu'au milieu des peintures sacrées on représente les fleuves sous des figures païennes. Cliarlemagne ne put les faire disparaître, et, dans la cathédrale d'Autun, dans l'église de Vezelay, vous pouvez voir les fleuves du paradis terrestre représentés toujours sous la figure des anciens dieux, appuyés sur leurs urnes penchantes.

Mais la peinture et la sculpture ne sont encore que des dépendances de l'architecture, qui, dans les siècles primitifs, est toujours la science maitresse. Et en effet, à vrai dire, les bas-reliefs, les fresques^ les mosaïques, ne pouvaient être que des dépendances monumentales d'un édifice capable de les soutenir et de les rassembler^ d'en former un système qui eût un sens précis, étendu, qui leur donnât le moyen d'instruire véritablement et de toucher les hommes.

Ce n'est ici ni le lieu ni le temps de vous faire l'histoire de l'architecture chrétienne depuis les catacombes, ni de remonter complètement à l'origine première des basiliques, Je dirai cependant

en deux mots, que cette origine me paraît double. D'une part, les premières églises ne semblent être autre chose qu'un développement, et, si je pouvais m' exprimer ainsi, qu'une germination des chapelles sépulcrales des catacombes. Ces chapelles sont carrées, ou rondes, ou polygonales, presque toujours terminées par une voûte couronnée d'un dôme. Peu à peu elles se divisent en quatre compartiments. Lorsque ces glorieux membres de l'Eglise, ces chrétiens persécutés sortent de leur obscurité, s'échappent des catacombes, il semble, pour ainsi dire, que leurs tombeaux, faisant effort et soulevant la terre, s'élèvent au-dessus d'elle et la couronnent : car les premières chapelles, les premiers tombeaux chrétiens, les baptistères qui se construisent sur la face du sol, au lieu d'être cachés dans ses profondeurs, affectent cette forme. Les baptistères sont ronds, les premiers tombeaux chrétiens le sont aussi : je citerai, comme exemple, le baptistère de Saint-Jean-de-Lalran à Rome ; à Rome aussi, le tombeau de sainte Constance, bâti par Constantin pour sa sœur et d'autres personnes illustres de sa famille; je pourrais citer encore la cathédrale de Rrescia, qui est une rotonde* En Orient^ cette forme triomphera et formera la coupole; déjà l'église des Saints-Apôtres, construite par Constantin, n'était qu'une coupole couronnant le milieu d'une croix grecque. Dans Sainte-Sophie, la coupole se développe encore davantage, et s'é-

tendant de tous côtés, absorbera, en quelque sorte, les bras de la croix. Ce sera là le type du caractère byzantin qui demeurera en Orient.

Mais une autre origine, non moins incontestable, c'est l'emploi que feront les chrétiens des anciennes basiliques romaines. Vous savez qu'il y avait à Athènes un portique, nommé le Portique- Royal, qui servait aux audiences de l'archonte-roi. Rome avait imité cette architecture. Dans les portiques où se rendait la justice, elle enferma ce qu'elle appelait une basilique. C'était un grand et vaste palais divisé en trois nefs par deux colonnades formant différents étages. Au fond était le tribunal sur lequel prenaient place le juge et ses assesseurs. Lorsque le christianisme eut grandi, qu'il fut devenu puissant, il ne voulut pas emprunter à l'antiquité ses temples, qui eussent été trop petits, il lui emprunta les basiliques. C'est ainsi que furent construites les églises de Tyr et de Jérusalem dont nous avons la description; ainsi Saint- Pierre et Saint-Jean de Latran, bâtis par Constantin ; Saint-Paul, fondé par Théodose; ainsi la basilique de Noie, dont saint Paulin nous a donné la description.

Mais nous ne savons pas assez ce qu'était une église dans ces premiers siècles chrétiens. Ce n'était pas un lieu où l'on allait seulement une demi-heure par semaine pour accomplir à la hâte un devoir de piété. L'Église devait embrasser toutes les parties

de la société chrétienne ; il fallait qu'elle en fût l'image, qu'elle représentât l'Église universelle de la terre dans toute sa hiérarchie, depuis Pévêque jusqu'au dernier des pénitents. C'est pourquoi le trône de l'évêque se trouvait dans l'abside, ayant autour de lui les bancs de son clergé; puis, à droite et à gauche, et séparés dans les deux nefs du Nord et du Sud, les hommes et les femmes admis à la participation des mystères; au bas de la grande nef se trouvaient les catéchumènes, une partie des pénitents; puis, dans l'atrium, dans le vestibule, dans la cour entourée de colonnes qui séparait l'église de la rue, stationnaient les pénitents des degrés inférieurs et une autre partie des catéchumènes. D'après des divisions marquées d'avance, on occupait dans le vaisseau sacré une place comparable à celle que Ton occupait dans les desseins providentiels.

De plus, il fallait que l'Église instruisît les hommes, qu'elle les attirât, qu'ils en sortissent enseignés, touchés, et qu'ils eussent envie d'y revenir comme dans un lieu où ils avaient trouvé la vérité, le bien, la beauté. Voilà pourquoi l'Église était toute couverte de peintures symboliques et de ces leçons qu'on écrivait en vers au-dessous ; tous les murs parlaient, comme dans les belles fresques que nous avons vu peindre à Saint-Germain-des-Prés, et il n'était pas une pierre qui n'eût quelque chose à enseigner aux hommes. Ainsi, avec cet ensemble d'architec-

LA CIV. AU Ve SIÈCLE. II. 9q

ture, de peintures, d'inscriptions, quelquefois multipliées au point qu'à Saint-Marc de Venise il y a tout un poëme de deux cent cinquante vers sur les murs, l'église contenait une théologie, une discipline, un poëme sacré. Voilà comment se concevait la basilique des premiers siècles chrétiens, et, ainsi répétée, reproduite, elle est devenue le système dominant de l'Occident.

Néanmoins, l'Orient et l'Occident ne sont pas sans rapports, et, pendant toute la période qui sépare Constantin de Charlemagne, ces deux parties rivales et souvent jalouses de l'Eglise n'ont pas rompu. De là bien des échanges et des communications : la coupole byzantine fait invasion en Occident et se superpose dans l'Italie septentrionale au type habituel des basiliques romaines. Ce style, qu'on a appelé roman, lombard, improprement byzantin, se continue sur les bords du Rhin, et il y en a des types admirables à Spire, à Worms, à Mayence, à Cologne. Ces belles églises des dixième et onzième siècles nous confondent par leur grandeur et leur solennité. C'est toujours la basilique romaine avec son vaisseau divisé en trois nefs, mais la coupole couronne le centre de la croix et souvent l'abside.

Enfin vient l'époque gothique^ qui a moins à faire qu'on ne pourrait le croire : car déjà l'architecture romano-byzantine avait poussé bien loin et élevé bien plus haut que les contemporains de

Constantin et de Théodose n'avaient osé le faire, toutes les parties du vaisseau sacré, surtout dans ces grandes constructions des bords du Rhin, avec leur richesse infinie de détails, leurs clochers qui, de toutes parts, montent au ciel et leurs pyramides qui semblent défier ce que l'antiquité avait raconté des géants. L'architecture gothique fera un dernier effort : comme un mort ressuscitant qui , dans sa sépulture, s'efforcerait de soulever la dalle de son tombeau et finirait par la briser, de même l'architecture gothique, à force de soulever l'arcade byzantine, la brisa par le milieu, et l'ogive fut trouvée. Et avec elle jaillit ce système d'architecture dont les merveilles ne sont peut-être pas assez connues et pas assez admirées, car enfin Reims et Chartres sont à deux pas, et on semble l'ignorer; puis on va au Parthénon, et on dit qu'on n'a jamais rien vu de pareil, tandis que des merveilles autrement grandes, autrement variées, autrement immortelles, nous environnent. Cette architecture gothique n'est cependant encore que le développement de la basilique chrétienne, telle que le cinquième siècle l'avait faite, et, si on y regarde de près, on aperçoit toujours la même division, toujours l'idée de la nef (navis) du vaisseau. Seulement, cette nef, ce vaisseau, ressemble à l'arche de Noé dont parle l'Écriture. Mais l'arche du treizième siècle a tellement développé la croix, qu'il faut la soutenir par des contre-forts que les anciens

n'avaient pas connus : il les faut innombrables pour en dissimuler la pesanteur : on les multiplie, on les allège, on les diminue, de sorte qu'ils ne paraissent plus qu'autant de cordages tendus pour retenir sur la terre cette nef du ciel qui semblerait devoir s'éloigner et disparaître.

Telle est l'origine de l'arcliitecture gothique, qui a marqué aussi l'origine de la Renaissance. Nous verrons cependant que la Renaissance préféra la forme ronde, la coupole, qu'avaient aimée les Byzantins. La nouvelle église de Saint -Pierre, qu'elle bâtira sur les ruines de l'ancienne, sera encore un grand effort pour élever dans les airs, plus haut que jamais, la même coupole qui dominait déjà Sainte-Sophie, Saint- Vital de Ravenne et Saint- Marc de Venise.

Seulement, la chapelle sera plus grande et plus vaste qu'on ne l'avait jamais vue, elle montera plus haut qu'elle n'était jamais montée, parce qu'il y a au-dessous un tombeau générateur, un de ces tombeaux toujours vivants, si je pouvais le dire, un de ces germes qui poussent toujours ; et ce germe, sous la basilique obscure qui le dissimulait, travaillait sans relâche à ébranler ces murs trop étroits pour lui. Au-dessus est suspendu ce dôme, le plus élevé qui fut jamais, presque aussi haut que la plus grande pyramide d'Egypte, qui n'est après tout qu'un chef-d'œuvre de matérialisme, une masse de pierres entassées, tandis que sous les voûtes de

Saint-Pierre circulent à grands flots la lumière et la vie. Ces pierres spiritualisées, portées en l'air parla foi, dominent les montagnes voisines. Vous êtes parti des premières marches de Saint-Pierre, et votre vue était bornée ; vous montez des escaliers innombrables; au-dessus de l'Église et de la coupole, vous trouvez enfin la plate-forme, et là les collines s'aplanissent, disparaissent, et, par-dessus, vous découvrez la mer, que jamais les triomphateurs romains n'avaient aperçue du haut du Capitale.

ilO DIX-NEUVIÈME LEÇON.

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