‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 2)Chapitre 16 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES PCmBg FLBURS DE SAINT FRANÇOIS.

Si tout reffort du mysticisme est de faire que l'homme s'oublie devant Dieu, il ne faut pas s'étonner que l'auteur de Y Imitation ait voulu rest^ ignoré, ni que toute la poésie franciscaine vienne aboutir à une œuvre charmante, mais anonyme : ce sont les Petites Fleurs de saint François. Elles ressemblent vraiment aux fleurs, qui ne publient pas le nom de leur jardinier ^ mais qui annoncent leur saison. Tout dans ce livre respire la foi, la naïveté du moyen âge : des indices incontestables y font reconnaître la première moitié du quatorzième siè- 'Cle ; mais on n'a que de faibles conjectures pour y soupçonner la main de Jean de Saint-Laurent, de la noble famille florentine de Marignolles, que son savoir et sa vertu firent élever, en 1354, au siège épiscopal de Bisignano (1).

A vrai dire, un livre pareil n'a pas d'auteur : il se

(1) V^adding, Scriptores Ordinis Minoruni, cum supplemento Sbaraleœ.

fait peu à peu. et comme par le travail de tout un siècle. La vie et les principaux miracles de saint François, attestés, par ses contemporains, appartiennent à l'histoire : j'y crois, non que l'Église en ait jamais fait un article de foi, mais parce que la critique ne permet point de mépriser des témoins désintéressés et compétents. Mais, à mesure que le souvenir s'éloigne, les imaginations qui ne veulent pas s'en détacher se plaisent à la raviver par de nouveaux traits ; le prodige s'ajoute au prodige, sans mensonge, et seulement par ce besoin que nous avons de croire et d'admirer. Ainsi^ à côté de l'histoire, commence la poésie. Dès le treizième siècle, la légende du Pauvre d'Assise, mise en hexamètres latins, et bien^t après traduite en vers français dans la langue des trouvères, rivalisa de popularité avec les aventures d'Alexandre et de César. Mais c'était l'Italie, c'était l'idiome consacré par la prédication de saint François, par les chants de ses disciples, qui devait recueillir les traditions éparses, y mettre l'unité, l'ordre, l'harmonie, et en faire, pour ainsi dire, l'épopée de la pauvreté chrétienne.

J'y trouve en effet tout ce qui constitue un poëme. Premièrement, un idéal divin rayonne d'un hout à l'autre du récit, et en rehausse tous les personnages. Cet idéal est le Christ, dont les saints ne reproduisent que les traits affaiblis. Saint François lui-même ne doit toute sa grandeur qu'à sa conformité avec l'Homme- Dieu, et le livre des Petites Fleurs s'attache d'abord à relever ces ressemblances. IJ prend ensuite le Pénitent

d'Assise au moment de sa conversion, et le suit jeûnant au désert, évangélisant l'Ombrie et la Toscane, annonçant la foi au Soudan de Babylone. On ne saurait dessiner avec plus de pureté cette figure mortifiée, et pourtant pleine de grâce et de force; cette vie presque immatérielle d'un saint qui semble avoir rompu toutes les attaches de la terre, et qui cependant pénètre plus profondément que les hommes d'Ëtatdans lesdouleurs, les périls et les besoins de son temps. Autour de lui se groupent ses disciples avec une grande variété de caractères. C'est frère Léon, son compagnon préféré, qu'il nommait la petite Brebis de Dieu ; c'est Bernard le théologien, dont l'intelligence avait le vol de Taigle. C'est saint Antoine de Padoue, entraînant les populations suspendues à sa parole, et quand les hommes fermaient les oreilles, descendant au bord de la mer et préchant aux poissons. C'est enfin la douce image de sainte Claire, qui tempère, pour ainsi dire, 1 austérité de ces peintures monastiques. Jamais, d'ailleurs, action chantée par les poètes ne fut plus hardie. Il s'agit de fonder une cité nouvelle, et, dans un siècle de violence et d'indiscipline, il faut créer un peuple obéissant, chaste et charitable. Tout s'intéresse à un si gf and dessein : la nature entière y concourt ; les bêtes des forêts donnent ^u% pécheurs l'exemple de la docilité; les oiseaux écoutent la parole qui doit pacifier les nations. Lé tombeau rend ses morts pour achever la conversion dei^ vivants. Le monde invisible n'a plus de mystères; et s'il faut raffermir la confiance d'un pauvre larron

S90 LES PETITES FLECBS

pénitent^ les portes du ciel s'ouvriront et lui laisseront voir les saints tout couronnés d* étoiles.

Mais le livre des Petites Fleurs de saint Français est écrit en prose, et il a ce point de commun avec tant de poèmes du mc^en âge écrits d'abord en vers pour le plaisir des grands, mais qui ont fini par tnmver en prose une forme plus populaire et plus durlable* Je ne citerai que les ReaK di Francia, dernière rédaction des chansons de geste destinées à célébrer Gharlemagne, sa famille et ses preux. Tandis que le monde lettré se lassait de ces belles histoires, elles se sont téh^ giées dans un text^ prosaïque, sous la forme d'un livre obscur qui se vend aux foires, qui se lit aux veillées des paysans, et qui les entretient de bons sentiments et de grandes actions. Il en fut de même des Fioreltij mais avec toute la supériorité d'un style marqué au ca* chet du quatorzième siècle. C'est assez d'ornement, et l'on peut ajouter que les pompes de la poésie eussent mal convenu à l'épopée des pauvres. Comme '■ le bienheureux Àngelieo de Fiesole, chargé de peindre le couvent de Saint-Marc à Florence, pensa que la pauvreté religieuse n'admettait pas la richesse du coloris, et, réservant à la décoration des églises l'or, l'azur et le cinabre, n'employa dans le cloître que des tcms légers, tels seulement qu'il les fallait pour éclairer la scène et animer les figures, tout de même l'écrivain des Fioretli ne manie point les éclatantes couleurs que Dante avait portées dans ses tableaux; mais il a le langage parfaite^ ment simple et naturel qui donne à tous les objets la

DB SAINT FRANÇOIS. S5i

lumière, et à tous les personnages le mouvement et la vie.

Il égale ainsi ces incomparables conteurs dont les Nouvelles charmèrent tant de fois les ennuis de Tltalie : mais trop sou v»t aussi leurs récits voluptueux ne firent qu^amollir des générations destinée^ à la servitude. Au contraire, \es Fleurs de saint François^ tout aimables^ qu^diessbnt» cachent une doctrine mâle et f^ite pour des hommes libres. N'accusez pas la puérilité de ces légendes : ne dites pas qu'elles servent tout an plus à populariser les vertus du cloître. Quand saint Louis, enhabit de pèlerift, va visiter frère Gilles à Pérouse, et que les deux saints, après s'être longuement embrassés, se séparent sans se dire une parole, parce que leurs deux cœurs se sont révélés l'un à l'autre, je reconnais le type de celte société chrétienne qui ne met plus de barrière entre l'âme d'un roi et celle d'un mendiant. Quand saint François reçoit sainte Glaire au couvent de Sainte-Marie-des-Anges , la fait asseoir à ses côtés, et rompt le pain avec elle en présence de ses disciples, que fait-il, sinon d'enseigner le respect des femmes dans un pays où pesa longtemps sur elles la dureté des lois romaines? Lorsque, s' entretenant avec frère Léon, et demandant où est la joie parfaite, il ne la trouve ni dans la scienc/O, ni dans là prédication, ni dans les miracles^ mais dans le pardon des injures, il met la main sur la plaie de cette nation italienne, si inspirée, si éloquente^ qui sut tout, excepté pardonner, et qui devait périr par ses discordes. Vous souriez

au récit de la paix que fit le saint entre la ville de Gubbio et le loup de la montagne voisine^ et vous n'apercevez pas une admirable leçon de charité donnée aux justes en faveur des pauvres pécheurs. Vous ne voyez pas que le loup voleur et homicide, mais docile après tout, qui pose sa patte dans la main de saint François, et qui tient sa promesse de ne faire mal à personne, représente bien le peuple du moyen âge, terrible dans ses emportements, mais de qui l'Église ne désespère pas, dont elle prit la main meurtrière dans ses mains divines, jusqu'à ce qu'elle lui eût inspiré cette horreur du sang, le plus beau et le plus incontestable caractère des mœurs modernes.

Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié et de sa Mère» la vierge Marie, on a réuni dans ce livre, OMnme autant de petites fleurs, les miracles et les pieux exemples du glorieux pauvre du Christ, saint François, et de qnelcpiesuns de ses très-saints compagnons, le tout à la louange de Jésus-Christ.

Premièrement, il faut considérer que le glorieux saint François, dans tous les actes de sa vie, fut conforme au Christ béni. Comme le Christ, au commence^ ment de sa prédicalion, appela douze apôtres à.mépriser toute chose de ce monde, et à le suivre dans la pauvreté et dans les autres vertus, ainsi saint François, dès le commencement de son Ordre, se choisit douze compagnons, possesseurs de la sublime pauvreté. Et,

comme un des douze apôtres, qui s'appelait Judas Iscariote, apostasia, trahissant le Christ, et se pendit luimême par la gorge, ainsi un des douze compagnons de saint François, qui eut nom frère Jean de la Chapelle, apostasia, et (inalement se pendit lui-même par la gorge ; et ceci doit être pour lés élus un grand exemple et un grand sujet d'humilité et de crainte, s'ils considèrent que personne n'est assuré de persévérer dans la grâce de Dieu jusqu'à la un. Comme les saints apôtres parurent à tout le monde merveilleux de sainteté, d'humilité, et pleins du Saint-Esprit, ainsi les très-pieux compagnons de saint François furent tels, que, depuis le temps des apôtres jusqu'à nous, le monde ne vit pas d'hommes si merveilleux et si saints. En effet, l'un d'eux fut ravi jusqu'au troisième ciel, comme saint Paul : et ce fut frère Gilles. L'un d'eux, qui est frère Philippe le Long, eut les lèvres touchées par l'ange avec le charbon ardent, comme le prophète Isaïe. L'un d'eux, qui fut frère Sylvestre, parlait avec Dieu comme fait un ami avec son ami, de la même manière qu'autrefois Moïse. Il y en eut un qui, par la pénétration de son intelligence, s'élevait d'un seul vol jusqu'à la lumière de la science divine, comme T aigle, figure de saint Jean l'évangéliste : et ce fut le très-humble frère Bernard, lequel expliquait la sainte Écriture avec une très-grande profondeur. Il y en eut un qui fut sanctifié de Dieu et canonisé dans le ciel, tandis qu'il vivait encore dans le monde : et ce fut frère Ruffin, gentilhomme d'Assise. Et ainsi ils furent tous marqués

d'un signe privilégié de sainteté, comme la suite le fera voir.

De frère Bernard de Quinlavalle, premier compagnon de saint François.

Le premier compagnon de saint François fut frère Bernard d'Assise, qui se convertit de la manière suivante. Saint François portait encore l'habit séculier, bien qu'il eût déjà rompu avec le monde, et qu'il allât cherchant le mépris des hommes, tout mortifié par la pénitence, tellement que beaucoup le tenaient pour insensé. Il était donc honni comme fou et repoussé avec dégoût par ses parents et par les étrangers, qui lui jetaient des pierres et de la fange. Lui cependant passait au milieu de ces iniures et de ces mépris, patient comme s'il eût été sOTird et muet.

Bernard d'Assise, qui était des plus nobles^ des pluis riches et des plus habiles de la cité, commença à considérer sagement la conduite de saint François, son extrême mépris du monde, sa grande patience à souffrir les injures, et comment, depuis deux années qu'il était en mépris et en horreur à tous, il paraissait toujours plus ferme. U commença donc à penser et à dire en lui-même : c< Il ne se peut, en aucune manière, que « ce frère n'ait pas une grande grâce de Dieu; » làdessus il r invita le soir à souper et à coucher, et saint

François y consentit, soupa et coucha chez lui. Alors Bernard se promit dans son éœur de contempler la sainteté de son hôte : il fit donc préparer un lit dans sa ' propre chambre, où une lampe brûlait toute la nuit. Or saint François, pour cacher sa sainteté, aussitôt qu'il (ut entré dans la chambre, se jeta sur le lit, et fit semblant dé dormir. Bernard dé même, après un peu de temps, se coucha et commença à ronfler fort, cômtne s*il dormait trèë-profondémentî en sorte (Jue saint Fran- çois, croyant vraiment que Bernard dormait, se leva au moment du premier sommeil et se mit eii oraison, levant les yeux et les mains au iciel, et avec une très-grande dévotioti et ferveur il disait : a Mon Dieu ! mon Dîeul » et, disant ceci, il pleiirait beaucoup, et il resta jusqu'au matin répétant toujours : « Mon Dieu! mon Dieu! » et rien de plus. Or saint François parlait ainsi en contemplant et admirant'r excellence de la majesté divine, qui daf^âit prendre pitié du mcu|de périssant, et quivoulait guérir et sauver râmie du pauvre François et, par son moyen, celles de beaucoup d'autres. C'est pourquoi, éclairé de l'Esprit-Saint, qui est un esprit prophétique, prévoyant les grandes choses que Dieu devait' faire par lui et par son Ordre, et considérant son insirffisaiicé etison peu de vertu, il priait et conjurait Dieu ! de vouloir bien, par sa bonté et sa toute-puissance, sans laquelle la ftagîlîté humaine ne peut rien, ^suppléer, aider et accomplir ce qu'il ne pouvait par lui-même.

Bernard donc, voyant à la lumière de la lampe les pieux transports de saint François, et considérant avec

dévotion les paroles qu'il entendait, fut touché de l'Ësprit-Saint et inspiré de changer de vie; et, le matin venu, il appela saint François et lui dit : « Frère France çois, je suis tout disposé dans mon cœur à quitter le c< monde, et à t' obéir en tout ce que tu me commandece ras. » À ces mots, saint François se réjouit en esprit, et dit : c< Bernard, ce dont vous parlez est une oeuvre si c< grande et si difficile, qu'il en faut demander conseil « à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et le prier qu'il lui c< plaise de nous montrer sur ce point sa volonté, et de c< nous enseigner comment nous pourrons la mettre à ce exécution. Allons donc ensemble à l'évéché, où est un ce bon prêtre : nous ferons dire une messe, puis nous « resterons en oraison jusqu'à tierce, priant Dieu de c( nous manifester la voie qu'il lui plaît que nous choic< sissions, et pour cela nous ouvrirons le missel jusqu'à c( trois fois. » Bernard répondit que la chose lui plaisait beaucoup. Alors ils se mirent en chemin et allèrent à l'évéché; et, lorsqù'^ils eurent entendu la messe et qu'ils furent restés en oraison jusqu'à tierce, le prêtre, à la prière de saint François, prit le missel ; et ayant fait le signe de la très-sainte Croix, il ouvrit le livre trois fois, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. A la première ouverture du livre, se trouva cette parole du Christ.dans l'Évangile au jeune homme qui demandait la voie de la perfection : « Si tu veux être parfait, va et a vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et suisc< moi. » A la seconde ouverture, on trouva cette parole que le Christ dit aux apôtres quand il les envoya pré-

cher : « Ne portez aucune chose en route, ni bâton, ni « besace, ni chaussures, ni argent; » voulant par là leur enseigner qu'ils (levaient remetlre à Dieu tout le soin de leur vie, et tourner toutes leurs pensées à la prédication du saint Évangile, â la troisième ouverture du missel, on trouva cette parole du Christ : « Si quelce qu'un veut venir après moi, qu'il s'abandonne luic< même, qu'il prenne sa croix et me suive. » Alors saint François dit à Bernard : c< C'est le conseil que le Christ « nous donne. Va donc, et fais complètement ce que « tu as entendu, et que Notre Seigneur Jésus-Christ soit c< béni, lui qui a daigné nous montrer le chemin de sa « vie angélique. » Là-dessus, Bernard se retira; il vendit tout ce qu'il avait : or il était fort riche. Puis, avec une grande allégresse, il distribua tout aux veuves, aux orphelins, aux prisonniers, aux monastères, aux hôpitaux et aux pèlerins; et en tout cela saint François l'aida avec prudence et fidélité.

Or un homme qui s'appelait Sylvestre, voyant que saint François donnait tant d'argent aux pauvres et faisait tant donner, pressé par l'avarice, vint lui dire : « Tu ne m'as pas payé entièrement les pierres que tu « m'as achetées pour réparer l'église. Maintenant que « tu as de l'argent, paye-moi. » Alors saint François, surpris de son avarice et ne voulant pas contester avec lui, comme un véritable observateur du saint Évangile, mit les mains dans le giron de Bernard, et, les ayant remplies d'argent, les vida dans le giron de.Sylvestre, ajoutant que, s'il en voulait davantage, on lui en don-

nerait davantage. Sylvestre se tint satisfait, les (Jûitta et retourna chez lui. Or, le soir, pensant à ce qu'il avait fait le jour, il se mit à se reprocher son avarice et à considérer la ferveur de Bernard et la sainteté de François; et, la nuit suivante et les deux autres, il eut de Dieu cette vision : il lui «emblait que de la bouche de saint François sortait une croix d'or, dont le haut touchait le ciel, et les bras s'étendaient de Forient jusqu'à l'occident. En suite de cette vision, il donna, pour l'amour de Dieu, ce qu'il avait, et se fil frère Mineur; et il fut d'une telle sainteté dans son Ordre et si favorisé de grâces, qu'il parlait avec Dieu comme fait un ami avec son ami, ainsi que plusieurs fois saint François en fit l'épreuve, et comme on l'expliquera dans la suite.

Bernard, pareillement, eut tant de grâces de Dieu, que souvent il fut ravi en contemplation; et saint François disait de lui qu'il méritait tous les respects et qu'il avait fondé cet Ordre. Car il était le premier qui eût abandonné le monde sans se réserver rien, donnant toute chose aux pauvres du Christ, et qui eût commence à pratiquer la pauvreté de l'Évangile en s'offrant luimême et se remettant nu entre les bras du Crucifié, lequel puissions-nous à jamais bénir!

UI

Comment Vange de Dieu proposa une question & frère Élie, dans- un tibuvent dn Val de Spolète ; et, frère Élie lui ayant répondu avec orgueil, l'ange partit, et ifen fut sur le chemin de Saint-Jacques, où il trouva frère Bernard, et lui fit ; ce récit.

Au commencement de TOrdre, quand il y avait peu de frères, et qu il n'y avait pas encore de couvents éta blis, saint François, pour sa dévotion, alla à Saint-Jacques en Galice, et emmena avec lui quelques frères, entre lesquels était frère Bernard. Et, comme ils allaient ensemble par le chemin, il trouva dans un endroit un pauvre malade, duquel ayant compassion, il dit à frère Bernard : c< Mon fils, je veux que tu restes ici à servir a ce malade. » Et frère Bernard s'agenouilla humblement, et, baissant la tête, il reçut Tordre du père vénéré, et demeura en ce lieu pendant que saint François, avec les autres, allait à Saint*Jacques. Arrivé là, et se trouvant la nuit en oraison dans l'église de Saint-Jacques, saint François eut révélation de Dieu qu'il devait fonder beaucoup de monastères par le monde, parce que son Ordre Rêvait croître et s'étendre, et compter une grande multitude de frères ; et, sur cette révélation, il commença d'établir des couvents dans ces contrées. Et saint François, revenant par le chemin qu'il avait suivi d'abord, retrouva frère Bernard^ et le malade avec qui il Tavait laissé parfaitement guéri. C'est pourquoi.

Tannée suivante, saint François permit à frère Bernard d'aller à Saint Jacques, et lui s'en retourna dans la vallée de Spolète; il y demeurait dans un couvent fort solitaire, avec frère Massée, frère Élie et d'autres, lesquels se gardaient fort de troubler et d'interrompre saint François dans ses oraisons ; et ils en usaient ainsi par le grand respect qu'ils lui portaient, et parce qu'ils savaient que Dieu dans l'oraison lui révélait de grandes choses.

Il advint un jour que, saint François étant en prière dans la forêt, un beau jeune homme, en habit de voyageur, se présenta à la porte du couvent, et frappa avec tant de précipitation et si fort, et pendant si longtemps, que les frères s'étonnèrent beaucoup d'une aussi étrange manière de frapper. Frère Masséo alla, ouvrit la porte, et dit à ce jeune homme : c< D'où viens-tu, mon fils? c< car, à l'étrange façon dont tu frappes, il ne semble a pas que tu sois jamais venu ici. » Le jeune homme répondit : « Et comment donc faut-il frapper? » Et frère Masséo lui dit : « Frappe lentement trois fois l'une « après l'autre; puis attends assez pour que le frère ait « le temps de dire un Pater noster et d'arriver; et, si « dans cet intervalle il ne vient pas, frappe de nou- « veau. » Le jeune homme répliqua : « J'ai grande « hâte, et c'est pourquoi j'ai frappé si fort; car j'ai à « faire un long voyage, et je suis venu ici afin de parler « à frère François ; mais il est à cette heure en contem- « plation dans la forêt, et je ne veux pas le troubler. c< Mais va, et envoie-moi frère Élie; car je lui veux

ce faire une question, ayant ouï dire qu'il est très-sage. » Frère Masséo va, et dit à frère Ëlie de se rendre auprès de ce jeune homme; mais lui se fâche, et n'y veut point aller. Si bien que frère Masséo ne sait plus que faire ni que répondre à l'étranger; car, s il dit que frère Élie ne peut venir, il ment; et s'il dit que frère Élie est en colère et ne veut point venir, il craint de donner mauvais exemple. Or, comme frère Masséo hésitait à retourner, le jeune homme frappa une seconde fois comme la première, et peu après frère Masséo retourna à la porte et dit au jeune homme : « Tu n'as pas observé a ma leçon sur la manière de frapper. » Le jeune homme répondit : « Frère Élie ne veut pas venir à moi, mais « va et dis à frère François que je suis venu pour conn verser avec lui; et, comme je ne veux pas interrompre « son oraison, dis-lui qu'il m'envoie frère Élie. » Et frère Masséo s'en alla à saint François, qui priait dans la forêt, le visage tourné vers le ciel, et lui dit le message du jeune homme et la réponse du frère Élie. Or ce jeune homme était Tange de Dieu sous la figure humaine.

Alors saint François, sans changer de place, sans baisser les yeux, dit à frère Masséo • « Va et dis à frère c< Élie qu'au nom de la sainte obéissance il aille in- « continent trouver ce jeune homme.» Frère ÉHe, ayant reçu l'ordre de saint François, alla à la porte trèsirrité, Touvrit avec grande violence et grand fracas, et dit au jeune homme : « Que veux-tu? » Le jeune homme répondit : « Garde bien, frère, que tu ne sois en colère,

LES POÈTES FRAKG. 16

242 LES PETITES FLEUBS

a comme tu le parais, parce que la colère gène Tâme a et ne lui laisse pas voir la Yérité. i» Frère Élie répliqua : « Dis ce que tu ycux de moi. n Le jeune homme répondit : « Je te demande s*il est permis aux observac< teurs du saint Évangile de manger ce qui est servi « devant eux, selon les paroles du Christ à ses disciples? c< et je te demande encore s'il est permis à aucun homme « d'établir rien de contraire à la liberté évangélique?» Frère Éiie répondit orgueilleusement : « Je sais bien ce <i que tu demandes, mais je ne veux pas te répondre. « Va à tes affaires. » Le jeune homme dit : c< Je saurais a mieux que toi répondre à cette question. » Alors frère Élie^ irrité, ferma la porte avec violence et s'en fut; puis il se prit à considérer la question proposée et à douter en lui-même, et il ne la savait pas résoudre. Car il était vicaire de l'Ordre, et, par une constitution qui allait au delà de l'Ëvangile et des règles de saint François, il avait prescrit que nul d'entre les frères ne mangeât de la chair; de sorte que la question était expressément tournée contre lui. Ne sachant donc s'en éclaircir lui-même, et frappé de l'air modeste du jeune homme, et de ce qu'il lui avait dit qu'il saurait répondre mieux que lui, il retourna à la porte, et l'ouvrit pour demander la réponse. Mais le voyageur avait disparu : car l'orgueil de frère Élie n'était pas digne de converser avec un ange. Ceci fait, saint François, à qui tout avait été révélé de Dieu, revint de la forêt. Il reprit frère Élie à haute voix et avec force, en disant : « Vous « faites mal, frère Élie l'orgueilleux, qui chassez de chez

DE SAUfT FRANÇOIS. 243

« nous les saints anges, lorsqu'ils viennent pour nous a instruire. Je vous déclare que je crains fort que votre « orgueil ne vous fasse finir hors de cet Ordre. » ; Le même jour et à la même heure où Fange avait disparu, il se montra sous la même forme à frère Bernard, qui revenait de Saint-Jacques et qui était sur la rive d'un grand fleuve. L'ange le salua dans sa langue, et lui dit : c< Dieu te donne la paix, ô bon frère! » Or le bon frère Bernard s'étonna beaucoup, et, considérant la beauté du jeune homme, qui lui donnait le salut de paix avec un joyeux visage et dans le langage de sa patrie, il lui demanda : « D'où viens-tu, bon jeune « homme? » L'ange répondit : « Je viens de tel couvent, « où demeure saint François, et j'allais pour parler a avec lui; mais je n'ai pu, parce qu'il était dans la « forêt à contempler les choses divines, et je n'ai pas « voulu l'interrompre. En ce couvent demeurent frère a Masséo, frère Gilles et frère Élie; et frère Masséo m'a « enseigné à frapper à la porte selon la coutume des « frères. Mais frère Élie n'a pas voulu répondre à la « question que je lui ai proposée; puis il s'en est re- « penti; il a voulu m'entendre et me voir, et il était a trop tard. «Après ces paroles, l'ange dit à frère Bernard : c< Pourquoi ne passes-tu pas le fleuve? » Frère Bernard répondit : « Parce que je crains de périr dans c< les eaux, à cause de la profondeur que je leur vois. » L'ange dit : c< Passons ensemble, et ne crains rien. » Et il lui prend la main, et en un clin d'œil il le pose de l'autre côté du fleuve. Alors frère Bernard coimut que

c'était l'ange de Dieu, et avec un grand respect et une grande joie il s'écria : c< Ange béni de Dieu, dis-moi « quel est ton nom? » L'ange répondit : « Pourquoi me c< demandes-tu mon nom, qui est mystérieux?» Et, ayant dit ces mots, l'ange disparut, et laissa frère Bernard fort consolé; si bien qu'il fit tout le chemin avec allégresse, et il remarqua le jour et l'heure où l'ange loi était apparu. Arrivé au couvent où était saint François avec ses compagnons, dont on a parlé plus haut, il leur raconta toutes choses de point en point, et ils connurent avec certitude que c'était le même ange qui, en ce jour et à cette heure, avait apparu d'abord à eux, ensuite à lui.

Comment le saint frère Bernard d*Assise fut enroyé à Bologne par saint François, et y fonda un couvent.

Saint François et ses compagnons étant appelés de Dieu pour porter la croix du Christ dans leurs cœurs et leurs actions, et pour la prêcher dans leurs discours, ils paraissaient et ils étaient vraiment des hommes crucifiés, par leur habit et leur vie austère, comme aussi par leurs actes et toutes leurs œuvres. Ils désiraient donc beaucoup plus la honte et les opprobres supportés pour l'amour du Christ, que les honneurs du monde, le respect et les louanges des hommes. Bien plus, ils se rc-

jouissaient des injures et s'attristaient des honneurs; et ils allaient ainsi par le monde comme 4ies pèlerins rt des étrangers, n'emportant avec eux autre chose que le Christ crucifié. Et parce qu'ils étaient de la véritable vigne qui est le Christ, ils produisaient de grands et bcms fruits dans les âmes, qu'ils gagnaient à Dieu. Il advint que dans le commencement de l'Ordre saint François envoya frère Bernard à Bologne, afin d'y faire, selon la grâce que Dieu lui avait donnée, de bons fruits pour le ciel. Or frère Bernard, se munissant du signe de la trè&-sainte croix, au nom de la sainte obéissance, partit, et arriva à Bologne. Et les enfants, le voyant vêtu d'une manière étrange et misérable, lui faisaient beaucoup d'affronts, et beaucoup d'injures, comme on ferait à un fou. Or frère Bernard, avec patience et allégresse, supportait toutes ces choses pour Tamour du Christ. Bien plus, afin d'être mieux tourmenté, il se mit tout exprès sur la place de la ville, où, s'étant assis, il vit s'attrouper autour de lui beaucoup d'enfants et d'hommes : ils lui tiraient le capuchon, qui derrière, qui devant; l'un lui jetait de la poussière, l'autre des pierres, et on le poussait qui deçà, qui delà; et frère Bernard, toujours avec la même patience, d'un mémo air et d'un visage joyeux, demeurait calme et sans se plaindre.

Or pendant plusieurs jours il revint au même lieu, afin d'avoir à soutenir de pareils traitements. Et, comme la patience est une œuvre de perfection et une épreuve de vertu, un savant docteur es lois, voyant tant de

216 LES PETITES FLEUBS

constance et de vertu dans le frère Bernard, que depuis tant de jours aucun outrage ni aucune injure n'avait pu troubler, se dit en lui-même : « D est imposable que a celui-ci ne soit pas un saint homme. » Et, s*appro* chant de lui, il lui demanda: a Qui es-tu? et qu'e»>tu a venu faire ici? » Frère Bernard, pour toute réponse, mit la main dans son sein, et en tira la règle de saint François, et la lui donna pour qu'il la lût Et le docteur, l'ayant lue, considérant le sublime état de perfection qu'dle prescrit, frappé d'étonnement et d'admiration, se tourna vers ses amis et leur dit : « Vraiment^ voici le a plus sublime état de religion que j'aie jamais connu; ce celui-ci et ses compagnons sont les plus saintes gras a dont j'aie entendu parler en ce monde, et c'est un c( très-grand péché que de l'injurier, lui qu'il faua drait honorer souverainement comme un véritable c( ami de Dieu. »

Il dit donc à frère Bernard : a Si vous voulez établir c( un couvent où vous puissiez convenablement s^vir ce Dieu, moi, je vous le donnerai volontiers, pour le sa-* c( lui de mon âme. » Et frère Bernard répondit : « Seia gneur, je crois que ceci vous est inspiré par noire « Seigneur Jésus-Christ, et pour son honneur j'accepte « volontiers votre offre. » Alors ce juge, avec une grande Joie et une grande charité, mena frère Bernard chez Jui, puis lui donna la maison qu'il avait promise, la disposa et la meubla à ses dépens; et dorénavant ii devint le père et le défenseur spécial de frère Bernard ^et de ses compagnons. Frère Bernard, par la sainteté de

DE SÂUiT FRANÇOIS. 247

sa vie^ ecHnmença à être fort honoré du peuple, au point que bien heureux se croyait quiconque pouvait le toucher ou le voir. Mais lui^ comme un véritable disciple du Christ et de Thumble François, craignant que l'honneur du monde ne nuisît à la paix et au salut de son âme^ il partit un jour, et retourna près de saint François^ et lui parla ajuisi : « Père, le couvent de la ville de a Bologne est fondé; envoyez-y des frères qui le conserc< vent et y demeurent; car déjà je n'y faisais plus de a profit; et même par le trop grand honneur qu'on m'y c< rend, je crains d'y perdre plus que je n'y gagnerais. » Or saint François, entendant toute la suile des choses que Dieu avait opérées par frère Bernard, rendit grâce à Dieu, qui avait ainsi commencé à étendre les pauvres disciples de la Croix. Alors il envoya de ses compagnons à Bologne et en Lombardie, et ceux-ci fondèrent beaucoup de couvents en divers pays.

Comment saint François fit le carême dans une ilcdu lac dePérouse, où il jeûna quarante jours et quarante nuits, et ne numgea que la moitié d'un pain.

Le véritable serviteur du Christ, saint François, fut en certaines choses comme un autre Christ donné au monde, pour le salut des hommes. Et c'est pourquoi Dieu le Père voulut qu'il fût, en beaucoup de points, conformeetsemblableàson fils Jésus-Christ, ainsi qu'on

Ta VU par le vénérable collège des douze compagnons de saint François, par l'admirable myslère de sessa<^ stigmates, et par le jeûne continuel du saint carême qu'il fit de la manière qu'on va dire.

Saint François se trouvant, le jour du camayal, auprès du lac de Pérouse, dans la maison d'un de ses dévols, avec lequel il avait passé la nuit, fut inspiré de Dieu d'aller pour ce carême dans une île du lac. Saint François pria donc son ami de vouloir bien, pour l'amour du Christ, le porter sur sa nacelle dans une île qui ne fût habitée de personne, et de le faire la nuit du jour des Gendres, afin que nul ne s'en aperçût. Celui-ci, par la grande dévotion qu'il avait pour saint François, se rendit avec empressement à sa prière, et le conduisit dans cette île; et saint François n'emporta rien avec lui, sinon deux petits pains.

Ëtant arrivé dans l'île, et son ami le quittant pour retourner chez lui, saint François le pria avec tendresse de ne révéler à personne qu'il fût là, et de ne revenir vers lui que le jeudi saint; et là-dessus l'autre se retira. Saint François, resté seul, et n'ayant aucune habitation qui pût l'abriter, entra dans un buisson très-épais, où les ronces et les petits arbres entrelacés avaient formé comme un gîte pour les bêtes sauvages ou comme une petite hutte; et dans ce lieu il se mit en oraison, et à contempler les choses célestes. U resta ainsi tout le carême, sans boire ni manger autre chose que la moitié d'un des petits pains, ainsi que s'en assura son ami, quand il le revint chercher le jeudi saint; car des deux

pains il trouva l'on entier, et la moitié de l'autre. On t^roit que saint François en mangea la moitié par respect pour le jeûne du Christ béni, lequel jeûna quarante jours et quarante nuits sans prendre aucune nourriture matérielle; et ainsi avec cette moitié de pain il rejeta loin de lui le venin de la vaine gloire, en même temps qu'à l'exemple du Christ il jeûnait quarante jours et quarante nuits.

Par la suite, dans ce lieu où saint François avait fait une si merveilleuse abstinence, Dieu opéra beaucoup de miracles par ses mérites ; et à cause de ces miracles, les hommes commencèrent à y bâtir des maisons qu'ils habitèrent; en peu de temps il s'y forma un bon et grand village ; il y a un couvent de frères, qu'on appelle le monastère de l'île. Et encore maintenant les hommes et les femmes du village ont un grand respect et une grande dévotion pour ce lieu où saint François flt le carême qu'on a dit.

Comment saint François cheminant ayec frère Léon, il lui exposa ({uelles choses font la parfaite joie.

Saint François allait une fois de Pérouse à Sainte- Marie-des-Ânges avec frère Léon, en temps d'hiver; et, comme le très-grand froid le tourmentait fort, il appela frère Léon qui marchait devant, et parla ainsi : « Frère a Léon, quand même il plairait à Dieu que les frères

â50 LES peutbs fleurs

« Mineurs donnassent, en tout pays, un grand exemple a de sainteté et de bonne édification, toutefois écris et a retiens bien que là n'est pas la joie parfaite, p Et, allant plus loin, saint François l'appela une seconde fois: c( frère Léon ! encore que le frère Mineur fit marcher a les boiteux, redressât les contrefaits, chassât les dé- « mons, rendit la lumière aux aveugles, Touïe aux « sourds, la parole aux muets, et, ce qui est une plus « grande chose encore, ressuscitât les morts de quatre <i jours, écris que là n'est point la joie parfisdte. » Marchant encore un peu, il s'écria d'une voix forte : « a frère Léon ! si le frère Mineur savait toutes les lance gués, et toutes les sciences, et toutes les Écritures, <i s'il pouvait prophétiser et révéler non-seulement les c< choses futures, mais encore les secrets des consciences « et des âmes, écris que là n'est pas la joie parfaite. » Et, allant un peu plus loin, saint François s'écria enqore avec force : « frère Léon ! petite brebis de Dieu, quand « le frère Mineur parlerait la langue de l'ange, quand ce il saurait le cours des étoiles et la vertu des plantes, <c et que tous les trésors de la terre lui seraient révélés, ce et qu'il connaîtrait les propriétés des oiseaux, des <( poissons, et de tous les animaux, et des hommes, et ce des arbres, et des pierres, et des racines, et des eaux, ce écris que là n'est pas la joie parfaite.» El, marchant encore un peu, il s'écria à haute voix : ce frère liéon! ce lors même que le frère Mineur saurait si bien jurècher ce qu'il convertirait tous les infidèles à la foi du Christ, « écris que là n'est point la joie parfaite, w

Or, comme ces discours avaient bien duré l'espace de deux milles, frère Léon, avec un grand étonnement, interrogea le saint, et lui dit : c< Père, je te prie, de la €c pari de Dieu, de m'apprendre où est la joie parfaite. » Et saint ï'rançois lui répondit : c< Quand nous serons à «c Sainte-Marie-des-Anges, ainsi trempés de pluie, tran- «sis de froid, souillés de boue, mourant de faim, et « que nous frapperons à la porte du couvent^ et que a le pwtier viendra en colère nous demander : ce Qui tf ètea-vous? » et quand nous lui dirons : « Nous soma mes deux de vos frères, x> et qu'il répondra : « Vous a ne dites pas vrai, vous êtes deux ribauds qui allez €c trompant le monde et dérobant les aumônes des pautt.vres; allez-vous-en; » c< et lorsqu'il ne nous ouvrira « point, et nous fera rester dehors, à la neige et à la a pluie, avec le froid et la faim, jusqu'à la nuit ; alors, « si nous suppcNrtons tant d'injustice, de dureté et de c< rebuts patiemment, sans trouble et sans murmure, « pensant avec humilité et charité que ce portier nous « connaît véritablement, et que Dieu le fait ainsi parler a contre nous, ô frère Léon ! écris que là est la joie parce faite. Et si nous persistons à frapper, et que lui, « sortant tout en colère, nous chasse comme des eo- €c cpiins imposteurs, avec des injures et des soufflets, <t disant : « Hors d'ici, misérables voleurs ! allez à « l'hôpital, car vous ne mangerez ni ne logerez ici ; » « et si nous supportons cela avec patience, avec allé- « grosse et avec amour, ô frère Léon ! écris que là est « la joie parfaite. Et si, forcés par la faim, par le froid

292 LES PETrrES FLEUBS

c( et par la nuit^ dous frappons encore, appelant et dea mandant, pour l'amour de Dieu, a^ec beaucoup de a larmes, que le portier nous ouvre et qu'il nous mette a seulement à l'abri ; et si lui, encore plus irrité, s'éc( crie : a Yoici d'impertinents coquins, je les payerai a bien comme ils le méritent, » et qu'il sorte avec un a bâton noueux, et que, nous prenant par le capuchon, « il nous jette à terre, nous roulant dans la neige, nous « battant et nous meurtrissant de tous les nœuds de c( son bâton ; si nous soutenons toutes ces choses avec c< patience et allégresse, pensant aux peines du Christ a béni , lesquelles nous devons partager pour son a amour, ô frère Léon ! écris que là est enfin la parfaite a joie, fit maintenant, frère, écoute la conclusion : a Au-dessus de toutes les grâces et de tous les dons de c< TEsprit-Saint que le Christ accorde à ses amis, es c< celui de se vaincre soi-même, et, pour l'amour do c( Christ, de soutenir volontiers les peines, les injures, c( les opprobres et les mésaises. Car de tous les autres c< dons de Dieu nous ne pouvons nous glorifier, puisci qu'ils ne viennent pas de nous, mais de Dieu, selon « cette parole de TÀpôtre : « Qu as-tu que tu n'aies de « Dieu? et si tu Tas eu de lui, pourquoi t'en glorifier, « comme si tu l'avais de toi? » Mais dans la croix de la c( tribulation et de l'affliction nous pouvons nous glori- « fier, parce que l'Apôtre dit encore : « Je neveux pas c< de gloire, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésusce Christ.

Gomment saint François enseignait à frère Léon la manière de répondre, et comment celui-ci ne put jamais dire que le contraire de ce que voulait saint François.

Saint François était une fois, au commencement de son Ordre, avec frère Léon, dans un couvent où ils n'avaient pas de livres pour dire l'office divin. Quand vint r heure de matines, saint François dit à frère Léon : c( Mon bien-aimé, nous n'avons pas de bréviaire avec a lequel nous puissions dire matines ; mais, afin d'ema ployer le temps à louer Dieu, je parlerai, et tu me réa pondras comme je t'enseignerai ; et garde toi de dire tt les paroles autrement que je ne te les aurai apprises, a Or voici ce que je dirai : « frère François ! tu as « fait tant de mal et tant de péchés dans le siècle, que « tu es digne de l'enfer; » et toi, frère Léon, tu réc< pondras : a C'est une chose vraie, que tu mérites le ce plus profond de l'enfer. » Et frère Léon, avec une simplicité de colombe, répondit : a Volontiers,. Père ; tt commence donc, au nom de Dieu. »

Alors saint François se prit à dire : « frère Fran- « çois ! tu fis tant de mal et tant de péchés dans le siè- « cle, que tu es digne de l'enfer. » Et frère Léon de répondre : « Dieu fera par toi tant de bien, que tu t'en a iras en paradis. » Saint François dit : «Ne parle pas tt ainsi, frère Léon. Mais, quand je dirai : « Frère Fran-

a çois, tu as commis contre Dieu tant d'iniquités, que « tu es digne d'être maudit de Dieu, » tu répondras de « la sorte : « Oui, vraiment, tu es digne d'être mis au « nombre des maudils. » Et frère Léon répondit : « Voce lontîers, mon Père. » Alors saint François, avec beaucoup de larmes et de soupirs, et se frappant la poitrine, dit à haute voix : « mon Seigneur ! maître du « ciel et de la terre, j'ai commis contre vous tant d'ini- « quités et tant de péchés, que je suis tout à fait digne « d'être maudit de vous. » Et frère Léon de répondre: « frère François ! Dieu te rendra tel, qu'entre les bé- « nis tu seras singulièrement béni. » Et saint François, s'étonnant que frère Léon répondît le contraire de ce qu'il lui avait imposé, le reprit en disant : c< Pource quoi ne réponds-tu pas comme je t'enseigne? Je te ce commande, par la sainte obéissance, de répondre ce comme je t'enseignerai. Je dirai ainsi : c< méchant c< frère François ! penses-tu que Dieu ait merci de toi, ce lorsque tu as tant péché contre le Père de la miséric< corde et le Dieu de toute consolation, que tu n'es pas ce digne de trouver miséricorde?» Et toi, frère Léon, c< ma petite brebis, tu répondras :c< En aucune manière c< tu n'es digne de trouver miséricorde. » Mais ensuite, quand saint François se mit à dire : c< mauvais frère ce François... et le reste, » frère Léon répondit : ce Dieu ce le Père, dont la miséricorde est infinie, plus que tes ce péchés, te fera grande miséricorde, et, dé plus, il ce t'accordera beaucoup de grâces. » Et à cette réponse saint François, doucement irrité et troublé sans im-

DE SAIKT FRANÇOIS. 255

patience, dit à frère Léon : c< Et pourquoi as-tu la « présomption de parler contre T obéissance? Pource quoi déjà tant de fois as-tu répondu le contraire de ace que je t'avais prescrit? » Frère Léon répondît, avec beaucoup d'humilité et de respect : « Dieu sait, « mon Père, que chaque fois j'avais résolu dans mon a cœur de répondre comme tu m'as commandé ; mais « Dieu me fait parler comme il lui plaît, et non selon Ci qu'il me plait. »

De quoi saint François s'élonna, et dit à frère Léon i « Je te prie très-tendrement cette fois de me répondre c< comme je t'ai dit. » Frère Iiéon répondit : « Parle c< au nom de Dieu ; car, pour certain, je te répondrai, a cette fois, comme tu veux. » Et saint François, pleurant, dit : c< méchant frère François! penses-tu « que Dieu ait merci de toi? » Et frère Léon de répondre : <K Bien plus, tu recevras de grandes grâces de ce Dieu, et il t'exaltera et te glorifiera dans l'éternité, a parce que celui qui s'humilie sera exalté; et je ne « puis dire autrement, car Dieu parle par ma bouche. » Ainsi, dans cette humble contestation, avec beaucoup de larmes et beaucoup de consolations spirituelles, ils veillèrent jusqu'au jour.

Comment frère Masséo dit par plaisanterie à saint François que tout le monde courait après lui; et saint François lui répondit que c'était pour la confusion du monde et par la grâce de Dieu : < parce que, dit^-il, je suis le plus vil de la terre. »

Saint François demeurait une fois au couvent de la Portioncule avec frère Masséo de Marignano, homme d'une grande sainteté, d'une grande sagesse» et doué d'une grâce singulière pour parler de Dieu : c'est pourquoi saint François l'aimait beaucoup. Un jour, saint François revenant de la forêt, où il avait fait oraison, et ledit frère Masséo se trouvant à la sortie de la forêt, celui-ci voulut éprouver l'humilité du saint, alla à sa rencontre, et comme en plaisantant lui dit : a Pour- <c quoi? pourquoi? pourquoi toi plutôt qu'un autre? » Saint François répondit : « Que veux-tu dire? » Frère Masséo répondit : « Je veux dire, pourquoi tout le « monde court-il après toi, et semble-t-il que chaque « personne désire te voir, t' entendre et t' obéir? Tu « n'es pas beau de corps, tu n'es pas d'une grande « science, tu n'es pas noble; donc d'où te vient que « tout le monde court après toi? » Saint François, entendant ces paroles, tout réjoui dans son cœur, leva les yeux au ciel. 11 resta longtemps l'âme ravie en Dieu ; puis, revenant en lui-même, il s'agenouilla et rendit à Dieu louange et grâce ; ensuite, avec une grande ferveur d'esprit, il se tourna vers frère Masséo, et dit : c< Veux-tu

DE SÂhNT FRANÇOIS. 257

« savoir d'où me vient que tout le monde court après ce moi? Je le dois aux regards du Dieu très-haut, qui « contemple en tout lieu les bons et les méchants; et « parce que ces yeux très-saints n'ont vu entre lespé- « cbeurs aucun qui fût plus vil, ni plus insuffisant, ni « plus grand pécheur que moi ; et comme, pour faire « l'œuvre merveilleuse qu'il méditait, il n'a pas trouvé « de créature plus méprisable sur la terre, c'est pour a cette raison qu'il m'a choisi pour confondre et la noa blesse, et la grandeur, et la force, et la beauté, et la c< science du monde. Il veut ainsi que l'on connaisse ce que toutes vertus et tous biens sont de lui et non de ce la créature, et que nulle personne ne puisse se glo- « rifier en sa présence, mais si quelqu'un se glorifie, a qu'il se glorifie dans le Seigneur, à qui appartient c( tout honneur et toute gloire dans l'éternité. » Alors frère Masséo, à une si humble réponse dite avec tant de ferveur, demeura consterné, et connut avec certitude que saint François était vraiment fondé en humilité chrétienne.

Comment saint François el frère Masséo, prenant le pain qu'ils avaient quêti^, le posèrent sur une pierre près d'une fontaine, et saint François loua fort la pauvreté. Gomment aussi il pria Dieu, saint Pierre el saint Paul, de lui donner on grand amour de la très-sainte Pauvreté : alors saint Pierre et saint Paul lai apparurent.

L'admirable serviteur et disciple du Christ, saint

LES POÈTES PRARC. 1*7

Î58 LES PETITES FLEIJBS

François, voulut se conformer parfaitement ^ en toute chose an Christ, qui, seloq FÉvangile, envoya ses dis- x ciples, deux à deux, dans toutes les villes et les bourgades où il devait aller. Ainsi, lorsqu'à l'imitation du Sauveur, il eut réuni douze compagnons, il les envoya prêcher par le monde, deux à deux. Puis, pour leur donner l'exemple de la véritable obéissance, il commença par aller lui-même, comme le Sauveur, qui commença par agir avant d'enseigner. Donc, ayant assigné à ses frères les autres parties du monde, et choisissant frère Masséo pour compagnon, il prit le diemin de la province de France.

Un jour qu'ils arrivaient dans une bourgade, trèsaffamés, ils allèrent, selon la règle, mendier du pain pour l'amour de Dieu; et saint François alla par une rue, et frère Masséo par une autre. Mais, oc»nme saint François était un homme de trop chétive aj^rence et petit de corps, et que par ce motif ceux qui ne le connaissaient pas le prenaient pour un misérable» on ne lui donnait rien, sinon quelques bouchées et quelques restes de pain sec; mais parce que frère Masséo était grand et beau de corps, on lui donna de bons morceaux en très-grande quantité, et des pains entiers. I^orsqu'ils eurent mendié, ils se rejoignirent hors de la ville pour manger dans un lieu où était une belle et large pierre sur laquelle chacun posa toutes les aumônes qu'il avait quêtées. Saint François, voyant que les morceaux de pain de frère Masséo étaient plus nombreux et plus gros que les siens, fit une très-grande exclaniation de

DE SAINT FRANÇOIS. iSO

joie^ el dit ainsi : « frère Masséo ! nous ne sommes a pas dignes d'un si grand trésor! » Et, comme il répé* tait ces paroles plusieurs fois, frère Mass(k> lui répondit : a Père, comment peux-tu parler de trésor là où il <x y a tant de pauvreté, et où manquent toutes les choses « nécessaires? Je ne vois ici ni nappe, ni couteau, ni « écuelle, ni maison, ni table, ni serviteur, ni ser- « vante. » Et saint François lui dit : « C'est là même c< ce que je compte pour un grand trésor, puisque rien « ici n'est préparé par 1* industrie humaine, mais tout ce nous est donné par la Providence divine, ainsi qu'on « peut le voir par ce pain de l'aumône, par cette table ce fermée d'une pierre si belle, et par cette fontaine si a clairOi. €'est pourquoi je veux que nous demandions « à Dieu de nous faire aimer le noble trésor de la trèsce sainte Pauvreté, qui a Dieu même à son service. » Ces paroles dites, ayant prié, et fait leur repas de ces morceaux de pain et de Teàu de la fontaine; ils se levèrent pour dieminer vers la France.

Or,' comme ils arrivaient 5 une église, saint François dit à son compagnon : a Entrons dans cette église et « prions; et saint François, allant devant Tautel, se mit en prière, et dans cette oraison il reçut de la visite de Dieu une ardeur croissante qui enflamma si fortem^it fson âme de Tamour de la sainte Pauvreté, qu'à l'éclat de sa figure et au frémissement de ses lèvres il semblait qu'il jetât des flammes d'amour. 11 vint donc tout embrasé à son compagnon, et lui dit : a Ah ! ah ! ah ! frère « Masséo, il faut t'abandonner à moi. » Il parla ainsi

trois fois, à la troisième fois il souffla sur frère Massée, et celui-ôi se sentit ravi et alla tomber devant le saint à la distance d'une longue lance. Sur quoi frère Masséo fut frappé d'une grande stupeur, et dans la suite il redit à ses compagnons que, dans ce ravissement, il avait goûté tant de douceur et une telle consolation an Saint-Esprit, que de sa vie il n'en avait tant éprouvé. Et cela fait, saint François dit : c< Mon compagnon, al- « Ions à saint Pierre et à saint Paul, et prions-les qu'ils ix nous enseignent et nous aident à posséder le trésor « infini de la très-sainte Pauvreté; car c'est un trésor si « précieux et si divin, que nous ne sommes pas dignes « de le posséder en notre misérable vaisseau de chair. « C'est cette vertu céleste par laquelle toutes choses c< terrestres et passagères sont foulées aux pieds, et par c< laquelle Tâme est dégagée de toutes les entraves, a afin qu'elle puisse librement s'unir au Dieu éternel. c< C'est par cette vertu que l'âme encore habitante de la c( terre converse dans le ciel avec les anges. C'est elle c( qui accompagna le Christ sur la croix; avec le Christ « elle fut ensevelie; avec le Christ elle ressuscita; avec « le Christ elle monta au ciel. C'est elle qui, dès cette « vie, accorde aux âmes éprises d'elle le pouvoir de c( voler aux cieux; et de plus elle garde les armes de la a véritable humilité et de la véritable charité. Ainsi c< prions les tros-saints apôtres du Christ, qui aimèrent « parfaitement cette perle évangélique, de nous obtec< nir, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que, par sa << très-sainte miséricorde, il nous accorde d'être de

c< vrais amis, observateurs et humbles disciples de la « très-précieuse, très-aimable et très-évangélique Pauce vreté. »

Tout en parlant ainsi, ils arrivèrent à Rome; ils entrèrent dans l'église de Saint-Pierre; et saint François s'étant mis en oraison dans un coin, et frère Masséo dans un autre, ils restèrent longtemps en prière avec beaucoup de larmes et de dévotion. Les très-saints apôtres Pierre et Paul apparurent 5 saint François entourés d'une grande splendeur, et lui dirent : « Parce « que tu demandes et désires d'observer ce qiffe le « Christ et les saints apôtres observèrent, le Seigneur « Jésus-Christ nous envoie pour t'annoncer que ta « prière est exaucée; et Dieu te donne entièrement, à « loi et à tes disciples, le trésor de la très-sainte Pauce vreté; et, de plus, nous te l'annonçons de sa part. « Quiconque, à ton exemple, s'attachera parfaitement « à ce désir, est assuré de la béatitude étemelle; et toi « et tes disciples vous serez bénis de Dieu. » Et après ces paroles ils disparurent, laissant saint François rempli de consolation. Il se releva de sa prière et revint à frère Masséo, et lui demanda si Dieu ne lui avait rien révélé, et celui-ci répondit que non. Alors saint François lui dit comment les saints apôtres lui avaient apparu, et ce qu'ils lui avaient révélé; sur quoi, tous deux, pleins de joie, résolurent de retourner dans la vallée de Spolète, renonçant au voyage de France.

Comment, saint François étant à parier de Dieu arec ses l'rères, Dieu apparat au milieu d'eux.

Saint François^ au commencemeDt de sa religion, ayant réuni ses compagnons pour parler du Christ^ dans un moment de ferveur d'esprit il commanda à l'un d'eux, au nom de Dieu, d'ouvrir la bouche, et de parler ainsi que le Saint-Esprit le lui inspirerait. Le frère, accomplissant ce commandement, parla merveillei^ement de Dieu. Saint François lui imposa silence, et commanda de même à un autre frère. Celui-ci, obéissant aussitôt, parla de Dieu avec pénétration, et saint François pareillement lui imposa silence, et ordonna à un troisième de parler à son tour. Et celui-ci, ainsi que les autres, se mit à discourir si profondément des choses secrètes de Dieu, que saint François connut cei^ tainement que lui, ainsi que les deux autres, parlaient par l'Esprit-Saint; et ceci lui fut encore prouvé par uft signe. Car, pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, le Christ béni apparut au milieu d'eux sous la figure d'un très-beau jeune homme, qui les bénit tous. Ds furent tous ravis hors d'eux-mêmes et tombèrent comme morts, ne tenant plus à rien de ce monde. Saint François, revenant à lui, leur dit : a Mes très-chers frères, « révélez les trésors de la divine science ; car Dieu est

« celui qui ouvre la bouche du muet^ et qui fait parler « savamment la langue des simples. »

Comment sainte Gltire mangea avec saint François et ses frères à Sainte-^Marie

des Anges.

Saint François^ quand il habitait à Assise, visitait souvent sainte Claire, lui donnant de saints enseignements. Celle-ci avait un extrême désir de manger une ibis avec lui, et elle l'en pria bien souvent; mais il ne voulait jamais lui donner cette consolation. C'est pourquoi ses compagnons, voyant le désir de sainte Claire^ dirent à saint François : a Père, il nous parait que cette a rigidité a est pas selon la charité divine, de ne pas « vouloir exaucer sœur Claire, vierge sainte et si chère a à Dieu, dans une aussi petite chose que de manger « avec toi, surtout si tu considères qu'à ta prédication a elle fi abandonné les richesses et les pompes du a monde. En vérité, si elle te demandait une plus a grande gTâce que celle-ci, tu devrais l'accorder à ta a fille spirituelle. » Alors saint François répondit : ce Vous parait-il donc que je la doive exaucer? » Ses compagnons répondirent : a. Oui, Père, c'est une chose c( juste que. tu lui accordes cette grâce et cette consolaa tion. » Alors saint François dit : a Puisqu'il vous pac< rait ainsi, il me paraît de même. Mais, afin qu elle

c< soit encore plus consolée, je veux que ce repas se c< fasse à Sainte-Marie des Anges, parce qu'il y a longce temps qu'elle est recluse à Saint-Damien. Elle aura c< une grande joie de voir Sainte-Marie des Anges, où c( elle a été voilée et faite épouse de Jésus Christ; et « nous y mangerons ensemble au nom de Dieu. »

Le jour désigné étant arrivé, sainte Claire sortit du monastère avec une compagne, suivie des compagnons de saint François, et vint à Sainte-Marie des Anges. Elle salua dévotement la vierge Marie devant son autel, où on lui avait coupé les cheveux et donné le voile. Ensuite ils la menèrent visiter le couvent, jusqu'à ce qu'il fût l'heure du repas; et pendant ce temps saint François fît servir sur la terre nue, comme il avait accoutumé. Et, Fheure du repas arrivée, ils s'assirent ensemble, saint François et sainte Claire, et un des compagnons de saint François avec la compagne de sainte Claire : puis tous les autres compagnons de saint François s'approchèrent humblement. Or, pour le premier service, saint François commença à parler de Dieu d'une manière si suave, si sublime, si merveilleuse, que la grâce divine descendit sur eux en abondance, et tous furent ravis en Dieu. Et, pendant qu'ils étaient ainsi ravis, les yeux et les mains levés au ciel, les gens d'Assise et de Bettona, et ceux des environs, virent Sainte-Marie des Anges tout embrasée, ainsi que le couvent et le bois qui alors était près du couvent; et il leur sembla que c'était un grand feu qui enveloppait l'église, le couvent et le bois tout ensemble, tellement que ceux d'Assise

coururent de ce côté en grande hâte pour éteindre le feu, croyant que tout brûlait. Mais, arrivés au couvent, ils trouvèrent que rien ne brûlait. Us entrèrent, et virent saint François avec sainte Claire, et toute leur compagnie, ravis en Dieu, dans la contemplation, et assis autour de cette humble table. A cette vue, ils comprirent, sans hésiter, que c'était un feu divin et non matériel que Dieu avait fait apparaître miraculeusement, pour montrer el signifier le feu du divin amour qui embrasait les âmes de ces saints frères et de ces saintes religieuses ; et ils partirent avec une grande consolation dans le cœur et une sainte édification. Puis^ après un long espace de temps, saint François, sainte Glaire et leurs compagnons revenant à eux, et se sentant fortifiés de la nourriture spirituelle, ne songèrent plus guère à la nourriture corporelle.

Ainsi se termina ce repas béni, et sainte Claire revint bien accompagnée à Saint-Damien, où les sœurs la reyirent avec une grande joie, parce qu'elles craignaient que saint François ne l'eût envoyée gouverner quelque autre monastère, comme il avait déjà envoyé sœur Agnès, sœur de la sainte, pour être abbesse au monastère de Monticelli, à Florence. En effet, saint François avait dit quelquefois à sainte Claire : a Tiens-loi prête a pour le cas où j'aurais à t' envoyer en quelque couce vent; » et elle, comme une véritable fille de la sainte Obéissance, lui avait répondu : a Mon père, je suis tou- « jours prête à me rendre partout où vous m'enverrez. » Voilà pourquoi les sœurs se réjouirent si fort quand

elle leur fut rendue; et, depuis lors^ sainte Glaire demeura très-consolée.

xn

Gomment saint François, ayant reçu de sainte Claire et du saint. iirère SyWestre l'avis de prêcher pour convertir beaucoup de monde, institua le tiers-ordre» prôcba aux oiseaux et fit tenir en paix les hirondelles.

L'humble serviteur du Christ, saint François^ peu de temps après sa conyersion, ayant déjà rassemblé et reçu dans l'Ordre beaucoup de compagnons, entra dans une grande préoccupation et une grande perplexité au siqçt de ce qu'il devait faire, ou de s'appliquer seulement à la prière, ou de se livrer quelquefois à la prédication; et là-dessus il désirait beaucoup savoir la volonté de Dieu. Et parce que la sainte humilité qui était en lui ne lui permettait pas de présumer de lui-même ni de ses prières, il eut la pensée d'interroger la volonté divine par les prières d'autrui. C'est pourquoi il appela frère Massée, et lui parla ainsi : « Ya trouver sœur Claire^ « et dis-lui de ma part qu'elle et quelques-unes de ses « compagnes les plus élevées en esprit prient dévotece ment Dieu qu'il lui plaise de me montrer quel est le « meilleur, que je m'applique à la prédication ou seu« c< lement à l'oraison. Ensuite va à frère Sylvestre, et « dis-lui la même chose. » C'était ce môme Sylvestre qui avait vu sortir de la bouche de saint François une croix d'or, laquelle s'élevait jusqu'au ciel et s'étendait

jusqu'aux extrémités du monde ; et ce frère Sylvestre était d'une telle sainteté, que s'il demandait à Dieu quelque chose, il l'obtenait, et souvent il s'entretenait avec Dieu : c'est pourquoi saint François l'avait en grande dévotion. Frère Hasséo s'en alla, et, selon le commandement de saint François, porta son message premièrement à sainte Claire, ensuite à frère Sylvestre. Aussitôt que celui-ci Teut reçu, il se jeta incontinent en oraison ; et, tandis qu'il priait, il eut la réponse di-> vine, et revenant à frère Massée, il lui parla ainsi: « Dien dit ceci : Que tu répondes à frère François que « Dieu ne l'a pas appelé en ce monde seulement pour a lui, mais encore pour qu'il fasse une grande récolte a d'âmes, et que par lui beaucoup soient sauvés. » Cette réponse reçue, frère Masséo retourna vers sainte Glaire pour savoir ce qu'elle avait obtenu de Dieu, et elle lui dit qu'elle et ses compagnes avaient eu de Dieu la même réponse que frère Sylvestre. Là-dessus frère Masséo revint à saint François, et saint François le reçut avec une très-grande charité, lui lava les pieds et lui apprêta le repas. Et après le manger, saint François appela frère Hasséo dans le bois, et là il s'agenouilla devant lui, abaissa son capuchon, et, mettant ses: bras en croix, il demanda : « Que me commande mon Seigneur Jésusce Christt » Frère Masséo répliqua : « Le Christ a réc pondu et révélé, tant à frère Sylvestre qu'à sœur « Claire et à ses compagnes, que sa volonté est que tu « ailles prêcher par le monde; car il ne t'a pas élu a pour toi seul, mais encore pour le salut des autres, v

Or, saint François ayant entendu celte réponse et reconnu la volonté de Jésus-Christ, se leva, et avec une très-grande ferveur il dit : c< Allons au nom de Dieu. » El il prit pour compagnons frère Masséo et frère Ange, deux hommes saints. Et, se laissant aller à l'entraînemenl de Tesprit, sans considérer ni chemin ni sentier, ils arrivèrent à un bourg qui s'appelait Savurniano; et saint François se mil à prêcher, et commanda premièrement aux hirondelles qui chantaient de se tenir en silence jusqu'à ce qu'il eût prêché, et les hirondelles lui obéirent. Il prêcha avec tant de ferveur, quç tous les hommes et les femmes de ce bourg voulaient le suivre par dévotion et abandonner leurs demeures; mais saint François ne le permit pas, leur disant : « N'ayez « pas tant de hâte, et restez; je mettrai ordre à ce que « vous devez faire pour le salut de vos âmes. » Et alors il eut la pensée de fonder le tiers ordre pour le salut de tous. Puis, les laissant ainsi très-consolés et bien disposés à la pénitence, il partit, et arriva entre Gannaio €t Bevagna. Et, comme il passait outre, toujours avec la même ferveur, il leva les yeux, et vil à côté de la route quelques arbres sur lesquels étaient une multitude presque infinie d'oiseaux; de quoi saint François s'émerveilla, et il dit à ses compagnons : « Vous m'at- « tendrez ici sur le chemin, et j'irai prêcher aux oic( seaux. » Il entra donc dans le champ, et se mit à prêcher aux oiseaux qui étaient à terre; aussitôt ceux qui étaient sur les arbres s'en vinrent à lui, et tous ensemble restèrent tranquilles jusqu'à ce que saint Fran-

DE SAIJNT FRANÇOIS. 269

çois eût fini de prêcher; et alors même ils ne partirent qu'après qu'il leur eut donné sa bénédiction. Et, selon ce que racconta dans la suite frère Masséo à frère Jacques de Massa, saint François allait au milieu d'eux, les touchant avec sa robe, et aucun ne bougeait. La substance de la prédication de sain t François fut celle-ci : ce Mes oiseaux, vous êtes extrêmement obligés à Dieu « votre Créateur; et toujours et en tous lieux vous le « devez louer, parce qu'il vous a donné la liberté de « voler partout, et qu'il vous a encore donné un double « et un triple vêtement; ensuite, parce qu'il a réservé « votre espèce dans l'arche de Noé, afin que votre race a ne vînt pas à manquer. Vous lui êtes encore obligés c< pour l'élément de Tair qu'il vous a déparli. Outre « cela, vous ne semez ni ne moissonnez r-et Dieu vous a nourrit et vous donne les fleuves et les fontaines pour « vous abreuver; il vous donne les montagnes et les « vallées pour votre refuge, et les grands arbres pour y « faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer ni c< coudre, Dieu prend soin de vous vêtir, vous et vos « petits; en sorte que votre Créateur vous aime beauce coup, puisqu'il vous accwde tant de bienfaits. Gara dez-vous donc du péché d'ingratitude, et toujours « étudiez-vous à louer Dieu. » Saint François leur ayant dit ces paroles, les oiseaux, tous tant qu'ils étaient, commencèrent à ouvrir le bec et les ailes, tendant le cou, et inclinant la tête jusqu'à terre; et par leurs mouvements et par leurs chants ils montraient que le saint leur causait un très-grand plaisir. Et saint François, se

réjouissait avec eux; il était charmé et s'émerveillait beaucoup d'une telle multitude d'oiseaux, de leur admirable variété, et aussi de leur attention et de leur far miliarité; et pour cette raison il trouvait sujet en eux de louer dévotement le Créateur. Finalement^ îa prédication terminée, saint François leur fit le signe de la croix, et leur donna licence de partir. Alors tous ces oiseaux s'élevèrent dans l'air avec des chants merveilleux; puis, suivant la croix que saint François avait faite, ils se divisèrent en quatre parties : Tune vola^ers l'Orient, l'autre vers l'Occident, l'autre vers le Midi, et la quatrième vers l'Aquilon; et chaque bande s'envolait, répétant des chants merveilleux. Ils montraient ainsi que comme saint François, gonfalonier de la croix du Christ, leur avait prêché et avait fait sur eux le signe de la croix, suivant lequel ils s'étaient divisés entre les quatre parties du monde, ainsi la prédication de la croix du Christ, renouvelée par saint François, devait être portée sur tous les points du monde par lui et par les frères. Et en effet les frères, de même que les oiseaux, ne possédant ici-bas rien en propre, remettent à la seule providence de Dieu tout le soin de leur vie.

xin

D« merreitteiix chtpitre que tint saint François à Sainte-Marie des Anges, où se trouvèrent plus de cinq mille frères.

Le fidèle serviteur du Christ, François, tint une fois un chapitre général à Sainte-Marie des Anges. À ce chapitre se rassemblèrent plus de cinq mille frères : on y yit saint Dominique, chef et fondateur de TOrdre des frères Prêcheurs, qui allait alors de Bourgogne à Rome; et, sachant la réunion du chapitre que saint François tenait dans la plaine de Sainte-Marie des Anges, il s'y rendit avec sept frères de son Ordre. Â ce chapitre se trouva encore un cardinal, très-dévoué à saint François, et le saint lui avait prédit qu'il serait pape, ce qui ar^ riva. Le cardinal étant venu à dessein de Pérôuse, où était la Cour romaine, à la ville d'Assise, chaque jour il visitait saint François et ses frères, et quelquefois il chantait la messe ou faisait le sermon aux frères réunis en chapitre. Or ledit cardinal ressentait une grande joie et une grande dévotion cpiand il venait visiter ce saint collège, en voyant dans la plaine, autour de Sainte- Marie des Anges, les frères assis par groupes, ici de quarante, là de cent, ailleurs de quatre-vingts ensemble, tous occupés à raisonner de Dieu, tous dans les oraisons, dans les larmes et les exercices de charité. Tous se tenaient dans un tel silence et une telle modes*

tie, qu on n'entendait pas un murmure ni une dispute; en sorte que le cardinal s'émerveillait d'une telle multitude si bien ordonnée, et il disait avec larmes et avec une grande dévotion : « Vraiment, c'est ici le camp et <( l'armée des chevaliers de Dieu. » Dans un si grand nombre d'hommes on n'entendait ni fables ni paroles menteuses; mais, quelque part que se réunît une troupe de frères, ils priaient, disaient leur office, ou bien ils pleuraient leurs péchés et ceux de leurs bienfaiteurs, ou ils s'entretenaient du salut des âmes. Les cabanes de ce camp étaient formées de claies et de nattes, divisées par groupes, selon les diverses, provinces d'où venaient les frères. C'est pourquoi ce chapitre s'appela le Chapitre des Claies ou des Nattes. Leur lit était la terre nue, et quelques-uns avaient un peu de paille; leurs oreillers étaient des pierres ou des morceaux de bois. C'est pourquoi si grande était la dévotion qu'ils inspiraient à quiconque les voyait ou les entendait, et si étendu le renom de leur sainteté, que de la cour du Pape, qui était alors à Pérouse, et des autres lieux de la vallée de Spolète, accouraient un grand nombre de comtes, de barons, de chevaliers et d'autres gentils* hommes, et beaucoup de bourgeois, et des cardinaux, des évêques, des abbés, avec beaucoup d'autres clercs, pour être témoins d'une assemblée si sainte, si nombreuse et si humble, telle que le monde n'avait jamais vu tant de saints hommes réunis. Mais on venait principalement voir le chef et le père très-saint de cette sainte famille, qui avait ravi au monde une si belle

proie et formé un troupeau si beau et si docile, pour suivre les traces du véritable pasteur Jésus-Christ.

Le chapitre étant donc assemblé, le père de tous et le ministre général, saint François, dans la ferveur qui l'inspirait, annonça la parole de Dieu, et prêcha ce que le Saint-Esprit lui faisait dire. Or, pour texte du sermon, il prit ces paroles : c( Mes iils, nous avons procc mis à Dieu de grandes choses ; mais Dieu nous en a ce promis de plus grandes encore, si nous observons nos c< promesses, et que nous attendions avec assurance les « siennes. Court est le plaisir du monde ; la peine qui « le suit est éternelle. Petite est la peine de cette vie ; « mais la gloire de l'autre est inûnie. » Et sur ces paroles prêchant très-dévotement, il fortiûait les frères, et les portait à l'obéissance et au respect envers la sainte mère Église ; à la charité fraternelle, à prier Dieu pour tous les hommes, à pratiquer la patience dans les adversités de ce monde, la modération dans la prospérité ; à conserver la pureté et la chasteté angéliques ; à garder la paix et la concorde avec Dieu, avec les hommes et avec leur propre conscience ; à s'entretenir dans l'amour et l'observance de la très-sainte Pauvreté ; et il dit ensuite : a Je vous commande, au nom de la sainte a obéissance, à vous tous qui êtes rassemblés ici, que a nul de vous n'ait inquiétude ni aucun souci du man- « ger, du boire, ni des autres choses nécessaires au « corps. Mais je veux seulement que vous vous appli- €( quiez à prier Dieu, et que vous lui laissiez le soin de c< votre corps, parce qu'il a pour chacun de vous une

us POÈTES PRAKC. 18

c< sollicitude particulière. » Et tous tant qu'ils étaient reçurent ce commandement avec allégresse de cœur et avec un visage joyeux. Puis, le sermon de saint François étant terminé, ils se jetèrent en oraison. .^

Saint Dominique, qui était présent à toutes ces gImh ses, s'étonna fort du commandement de saint François; et il le trouvait indiscret, n'imaginant pais c<mmirat une telle muUitude se pourrait gouverner sans prendre aucun soin ni souci des choses nécessaires au corps^ Mais le souverain Pasteur, le Christ béni, voulant montrer combien il a soin de ses brebis, et quel sio^li^ amour il porte à ses pauvres, inspira incontinent aux gens de Pérouse, de Spolète, de Foligno, de Spello, d'Assise et des autres lieux environnants, de porter à manger et à boire à la sainte assemblée. Et voici tout à coup venir de ces lieux des hommes avec des bétes de somme, des chevaux, des charrettes, chargés de pain, de vin, de fèves, de fromages et d'autres choses bonnes à manger, comme le^ pauvres du Christ en avaient besoin. Outre cela, ils apportaient des serviettes, des cru* ches, des coupes, des verres, et autres vases qui étaient nécessaires pour une telle multitude. Et bien heureux se croyait celui qui pouvait porter davantage, o,u servir avec plus d'empressement ; si bien que même les c]^evaliers, les barons et les autres gentilshommes, qui étaient venus pour voir les frères, les servaient avec humilité et dévotion. Saint Dpminique, témoin jde, toutes ces choses, et voyapt qu'en vérité la Proyid^ice divine s'employait pour eux, reconnut humblement qu'il

DE SALNT FiUNÇOIS. 275

a,vait mal taxé d'iodiscrétion le commandement de saint François, et allant s'agenouiller devant lui^ il déclara humblement sa faute, et ajouta : a Vraiment, Dieu « prend un soin particulier de ces saints pauvres, et je « ne le savais pas. Désormais je promets d'observer « Tévangélique et sainte Pauvreté, et je maudis de la c( part de Dieu tous les frères de mon Ordre qui ose- <t ront retenir quelque chose en propre. » Ainsi saint Dpnainîque fut très-édifié de la foi de saint François, de l'obéissance et de la pauvreté qu'il voyait dans une compagnie si grande et si bien ordonnée, et enfin de la Provide^cç divine qui venait d'y répandre une telle abondance de tous biens. Dans ce même chapitre, il fut dit ^ saint François que beaucoup de frères portaicAt le cilice sur la chair et des cercles de fier ; que, pour cette raison, beaucoup étaient malades jusqu'à en mourir^ et que plusieurs en étaient gênés dans l'oraison; à raison de quoi saint François, comme un père lfè$-4iscret,i commanda, par la sainte Obéissance, que tQ^$ ç€ux qui.avaienl ou des cilices ou des oercles de fe^.le^jjquitiass^nt, et vinssent les déposer devant lui. Us ;jSrgnt; .ainsi, et l'on compta bien cinq, cents cilices 4^jr^,r, et encore plus de cercles qu'on portait soit au t>ras, soit à la ceinture : on en fit un grand monceau, et saint François ordonna de les laisse^ là.

Le cl^apitre tern^iné, saint François ayant affermi tous ses frères dans le bien, et leur ayant enseigné comment ils devaient se tirer sans ppché de ce monde mauvais, les renvoya dans leurs proybces avec la béné-

diction de Dieu et la sienne, tous pénétrés de consolation et de joie spirituelle.

Comment la yigne du prêlre de Rieli, dans la maison duquel pria saint François, fut dépouillée et ravagée à cause du grand nombre de gens qui venaient trouver le saint. Comment ensuite elle produisit miraculeusement plus de vin que jamais, ainsi que saint François Tavait promis, et comment Dieu révéla & saint François qu'au sortir de ce monde il aurait le Paradis.

Un jour, saint François ayant les yeux très-gravement malades, le cardinal Ugolin, protecteur de l'Ordre, à cause de la grande tendresse qu'il ressentait pour le saint, lui écrivit de venir le trouver à Rieti : il y avait là d'excellents médecins pour les yeux.

Lorsque saint François eut reçu la lettre du cardinal, il s'en alla d'abord à Saint-Damien, où était sainte Claire, très-dévote épouse du Christ, pour lui donner quelques consolations, et ensuite se rendre près du cardinal. Or, saint François étant là, son mal d'yeux empira tellement la nuit suivante, qu'il ne voyait plus la lumière; et comme il ne pouvait partir, sainte Glaire lui fit faire une petite cellule de roseaux, pour qu'il pût mieux reposer. Mais saint François, à cause de la douleur de son mal et de la multitude de souris qui l'incommodaient extrêmement, ne pouvait reposer en aucune manière, ni jour ni nuit; et, soufTrant de plus en plus de cette peine et de cette tribulation, il se prit

à penser que c'était un fléau de Dieu pour ses péchés, et se mit à rendre grâce à Dieu de cœur et de bouche, s^écriant à haute voix : « Mon Seigneur, je suis digne c< de cela et de bien pire encore. Seigneur Jésus-Christ, « bon pasteur, qui, pour nous autres pécheurs, avez « mis votre miséricorde en diverses peines et angoisses c< corporelles, accordez grâce et vertu à votre pauvre « brebis, afin que nulle infirmité, angoisse ou douleur, c< ne me sépare de vous. » Et pendant cette oraison il vint une voix du ciel, qui dit : c< François, réponds- « moi ; si toute la terre était d'or, et si toutes les mers « et les fontaines et les fleuves étaient de baume, et si c< toutes les montagnes et les collines et les rochers c< étaient de pierres précieuses, et que tu connusses un ce autre trésor aussi préférable à toutes ces choses que c< l'or l'est à la terre, le baume à l'eau, et les pierres c( précieuses aux montagnes et aux rochers, et que ta c* maladie te méritât ce trésor, ne devrais-tu pas t'en c< tenir bien content et bien joyeux? » Saint François répondit : « Seigneur, je suis indigne d'un aussi préce cieux trésor. » Et la voix de Dieu lui dit : ce Réjouisce toi, François, parce que c'est le trésor de la vieéterce nelle que je te réserve ; et dès à présent je t'en investis, ce et l'infirmité qui t'afflige est le gage de ce trésor ce bienheureux. »

Alors saint François, avec une grande joie de cette glorieuse promesse, appela son compagnon, et dit : ce Allons chez le cardinal. » Et consolant d'abord sainte Glaire avec de saintes paroles, et lui faisant humble-

27S LES PETTreS FLEURS

ment ses adieux, il prit le chemin de Rieti. Mais qoand il fat près d'arriver, la maltitude qui Tenait an-derant de lai était si grande, qa'il ne vonlat pas entrer dans la ville, et s'en fat à ane église qui était h pea près i denx milles dans le voisinage. Les habitants, sachant qa'il était là, accoararent toat alentoar pour le Toir, tellement qae la vigne de cette église en fut dévastée et le raisin cneilli ; de qaoi le prêtre da lieu s'affligea jusqu'au fond du cœur, et il se repentit d'avoir reçu saint François dans son église. Mais la pensée du prêtre étant révélée de Dieu à saint François, il le fit appeler et lai dit : c( Mon très-cher père, combien de charges de vin <c te rend cette vigne par an, quand elle te rend le c< plus? D n répondit : a Douze charges. x> Saint Fran* çois dit : a Je te prie, père, de supporter avec patience « que je demeure quelques jours ici, parce que j'y « trouve beaucoup de repos, et de laisser chacun prenc< dre du raisin de celte vigne, pour l'amour de Dieu « et de moi, pauvre pécheur; et je te promets, de la c< part de mon Seigneur Jésus-Christ, qu'elle te rendra « chaque année vingt charges. » Or, la raison pour laquelle saint François s'arrêta dans ce lieu, ce fut le grand fruit qu'il faisait dans les âmes. Parmi cette multitude qu'on y voyait venir, beaucoup s'en retournaient enivrés du divin amour, et abandonnaient le monde.

Le prêtre, se confiant dans la promesse de saint François, laissa librement entrer dans la vigne ceux qui venaient. Merveilleuse chose! la vigne fut toute ravagée et dépouillée, de telle sorte qu'à peine y reslàil-il quel-

qiies grappes de raisins. Vint le temps de la vendange : le prêtre recueillit ces grappes, les mit dans la cuve et les foula ; et, selon la promesse de saint François, il recueillit vingt charges de très-bon vin. Ce miracle donna h entendre manifestement que si, par le mérite de saint François, la vigne dépouillée de raisins avait abondé en viu, de même le peuple chrétien, stérile en vertus par le péché, mais corrigé par les mérites et la doctrine de saint François, abondait souvent en fruits salutaires de pénitence.

D^àne trèa-belle vision que vit un jeune frère qui avait Ta cape en telle abomination, qu'il était prêt à quitter Tbabit et à sortir de rOrdre.

Un jeune homme, très-noble et. d'habitudes délicates^ entra dans l'Ordre de saint François, et après qoelifues jours il commença, par Tinstigation du démon, À prendre en si grande abomination l'habît, qu'il hii semblait porter un misérable sac : il avait horreur des manches, il détestait le capuchon, et la longueur et la rudesse. dû vêtement lui paraissaient un poids insupportable. L'Ordre venant à lui déplaire toujours davantage, il eut finalement le désir de quitter Thabit, et de retourner an monde. Ce jeune homme avait pris l'habitude, selon ce que lui avait enseigné son maître, à quelque heure qu'il passât devant l'autel du couvent, où se

conservait le corps du Christ, de s'agenouiller avec grand respect, en tirant son capuchon, et de se prosterner les bras en croix. Il advint que, la nuit où il devait partir et quitter rOrdre, il lui fallut passer devant l'autel du couvent; et en passant, selon l'usage, il s'agenouilla, se prosterna contre terre, et subitement il fut ravi en esprit, et Dieu lui montra une merveilleuse vision. Car il vit devant lui comme une multitude infinie de saints, rangés en procession deux à deux, vêtus de très-beaux et précieux vêtements d'étoffes riches; leur visage et leurs mains resplendissaient comme le soleil ; ils marchaient avec des chants, au son des instruments des anges. Et entre ces saints il y en avait deux plus noblement vêtus et plus ornés que tous les autres; ils étaient entourés de tant de clarté, qu'ils causaient un grand éblouissemeut à qui les regardait; et presque à la fin de la procession il en vint un couvert de tant de gloire, qu'on l'aurait pris pour un chevalier nouvellement reçu, et plus honoré que les autres. Or le jeune homme, voyant cette vision, s'émerveillait, et ne savait ce qu'une telle procession voulait dire, et il n'était pas assez hardi pour le demander; il restait donc comme ébloui de plaisir. Cependant toute la procession étant passée, à la fin il prit courage, et courant droit aux derniers, il leur demanda, avec une grande crainte : « mes très-chers ! je vous prie qu'il vous plaise de c< me dire qui sont ces personnages merveilleux qui a forment une procession si vénérable? » Et ceux-ci répondirent : c< Sache, mon fils, que nous sommes tous

DE SAINT FBÂNÇOIS. 281

« frères Mineurs, qui venons, à présent, de la gloire ce du Paradis. » Et il demanda : c< Qui sont ces deux qui a resplendissent plus que les autres?» Us répondirent : « Ceux-ci sont saint François et saint Antoine, et ce a dernier que tu as vu si honoré est un saint frère qui « mourut nouvellement; et parce qu'il combattit vailc< lamment contre les tentations et persévéra jusqu'à la a fin, nous le menons en triomphe à la gloire du Parace dis. Or ces vêtements d'étoffes si belles, que nous c< portons, nous sont donnés de Dieu en échange de nos c< rudes tuniques, que nous avons portées patiemment c( en religion ; et la glorieuse clarté que tu vois en nous, a nous est donnée de Dieu pour T humilité, la patience, c( la sainte pauvreté, l'obéissance et la chasteté que a nous avons gardées jusqu'à la fin. Maintenant, mon « fils, qu'il ne te soit plus pénible de porter le sac de a la religion, qu'on porte avec tant de fruit. Car si a avec le sac de saint François, pour l'amour du Christ, a tu méprises le monde, tu mortifies ta chair et tu c< combats vaillamment contre le démon, tu auras aussi m comme nous ces beaux vêtements et cette clarté de <:< gloire. » Ces paroles dites, le jeune homme revint en lui-même; et la vision l'ayant raffermi, il chassa de lui toutes les tentations, il confessa sa faute devant le gardien et les frères; depuis ce jour il aima la rigueur de la pénitence et la rudesse des vêtements, et il finit sa vie dans l'Ordre avec une grande sainteté.

988 LES PETITES Fi-EORS

Du très-saint minelb que fit saint François quand il oooTertit le loup très-féroce

de Gubbio.

Au teinps où saint François demeurait dans la Tille de Gubbio, parut dans les environs un loupmonstrueux; terrible et féroce, qui dévorait non-seulement les^aoimaui, mais aussi les hommes; souvent même il s'approchait de la ville, et les habitants ne sortaient plus des murs que tout armés, comme s'ils fussent allés ^ en guerre. Nonobstant on ne pouvait s'en défendre quand on se trouvait seul sur son chemin ; et par peur de ce loup, on en vint au point que personne n'osait sortie de la cité. Donc saint François, ayant compassion des hommes de ce pays, voulut s'en aller au-devant du loup, bien que les habitants ne le lui conseillassent en aucune façon; il fit sur lui le signe de la très-sainte croix, plaça toute sa confiance en Dieu, et sortit delà ville avec ses compagnons. Mais les autres craignant d'aller plus outre, saint François prit son chemin vers le lieu où était le loup. Or voici qu'à la vue de beaucoup de gens de la ville qui étaient venus pour être témoins de ce miracle, le loup alla à la rencontre ée saint François, la gueule ouverte; et comme "il s'approchait de lui, saint François lui fit le signe de la très-sainte croix, et lui dit en l'appelant : c< Viens ici, frère loup;

ce je te commande, de la part du Christ, de do faire de « mal ni à moi ni à personne. » Chose admirable! incontinent^âprès que saint François eut fait le signe de la croix, le loup terrible ferma Ja gueule, s'arrêta de courir, et, obéissant au commandement, vint, doux comme un agneau, se coucher aux pieds de saint François. Alors le saint lui parla ainsi : « Loup, tu fais beauce coup de dommages en ce pays: tu as commis de « grands méfaits, détruisant et tuant les créatures de c< Dieu, sans sa permission ; et non-seulement tu as « tué et dévoré les bêtes, mais tu as eu la hardiessede « tuer les hommes faits à l'image de Dieu, cause pour c< laquelle tu es digne de la potence comme :Voleur et chomieide très-méchânt. Les gens crient et se plaide gnent de toi, et toute cette ville est ton ennemie. ^ Mais je veux, loup, faire la paix entre eux étlor^ si <t bien que tu ne les offenses plus désormais, qu'ils té « pardonnent tes offenses passées, et que ni les hommes <:< ni les chiens ne te persécutent plus. » Ces paroles dites, le loup, par les mouvements de son Wtfs^ de ^sa qneue et de ses yeux, inclinant la tête, faisait signe d'agréer ce que saint François disait, et de vouloir s'y tenir. Alors saint François reprit : c< Puisqu'il te plaît c( de conclure et de tenir' cette jwiix, je te promets qne €c»je te ferai défrayer de tout, pendaM que tu vivras c< avec les hommes de ce pays. Ainsi tu ne pâtiras plus « de la faim ; car je sais bien que la faim t'a fait faire ce tout ce mal. Mais puisque je t'obtiens cette grâce, je et veux, loup, que tu me promettes de n'attaquer jamais

« aucune personne humaine, ni aucun animal. Me proa mets-tu ceci?... » El le loup, en inclinant la tête, fît évidemment signe qu'il promettait. Et saint François lui dit : ce Loup, je veux que tu me fasses foi de « cette promesse, afin que je puisse bien m'y fier. » Et saint François tendit la main pour recevoir la foi du loup. Celui-ci leva la patte droite de devant, et familièrement la posa sur la main de saint Fraçois, lui donnant ainsi tel signe de foi qu'il pouvait. Alors le saint dit : c< Loup, je te commande au nom de Jésus-Christ, ce de venir à l'heure même, sans hésiter aucunement, <c et nous allons conclure cette paix au nom de Dieu. » Et le loup obéissant se mit en route avec lui, doux comme un agneau. Ce que voyant les gens de la ville, ils s'émerveillaient fort; et soudain cette nouvelle se répandit par toute la cité, et toutes gens, hommes et femmes, grands et petits, jeunes et vieux, se pressaient vers la place pour voir le loup avec saint François. Et le peuple étant réuni, le saint monta sur un lieu élevé pour le prêcher, disant, entre autres choses, comment, pour leurs péchés. Dieu permettait de telles calamités; mais combien la flamme de l'enfer, qui doit brûler éternellement les damnés, était plus redoutable que la fureur du loup, lequel ne peut tuer que le corps. « Comcc bien donc esta craindre la gueule de l'enfer, disait-il, c< quand la gueule d'un pauvre animal tient en crainte c< et en tremblement une grande multitude! Tournezcc vous donc vers Dieu, mes bien-aimés, et faites une ce digne pénitence de vos péchés; et Dieu vous déli-

« vrera da loup dans le temps présent, et du feu de c< ]'enfer dans le temps à venir. »

La prédication finies saint François ajouta : ce Écouc< tez, mes frères ! le loup qui est ici devant vous m'a ce promis, et il m'en a donné sa foi, de faire la paix c< avec vous, et de ne vous offenser plus jamais en aua cune chose. En retour, vous promettez de lui donner a chaque jour le nécessaire; et je me rends caution ce pour lui, qu'il observera fermement le pacte de la c< paix. » Alors le peuple, tout d'une voix, promit de le nourrir jusqu'à la fin de ses jours. Et saint François, devant tous, dit au loup : « Et toi, loup, promets-tu « d'observer avec ceux-ci le pacte de la paix, en sorte c< que tu n'offenses ni les hommes, ni les animaux, ni « aucune créature? » Et le loup s'agenouilla et inclina la tête, et avec les mouvements de son corps, en flattant de la queue et des oreilles, témoigna autant que possible qu'il voulait observer le pacte.

Saint François dit alors : « Loup, je veux que, comme « tu m'as donné foi de cette promesse hors de la porte, « de même devant tout le peuple tu me fasses foi de ta « promesse, et m'assures que tu ne me rendras pas ce dupe de la garantie et caution que j'ai donnée pour « toi. » Alors le loup levant la patte droite, la posa dans la main de saint François. Or cet acte et ceux qu'on a dits ci-dessus causèrent une si grande allégresse et admiration dans tout le peuple, soit pour la dévotion du saint, soit pour la nouveauté du miracle, soit pour la paix du loup, que tous commencèrent à crier vers le

ciel; louant et bénissant Dieu de leur avoir donné samt François, qui^ par ses n^rites, les avait délivrés de la gueule d'une si croelle bêle.

Le loup vécut ensuite deux années à Gubbio; il entrait familièrement dans les maisons, de porte en porte, ^ans faire de mal à personne, et sans qu'il lui en fût fait, nourri courtoisement par les gens du lieu; et tandis qu'il s'en allait ainsi par la ville et par les misons, jamais aucun chien n'aboya contre lui. Enfin, après deux ans, le loup mourut de vieillesse, elles habitants le regrettèrent beaucoup. Car le voyant aller si débonnairement par la ville, ils se rappelaient mieux la vertu et la sainteté de saint François.

Gomment saint François apprivoisa les tourterelles sauvages.

Un jeune homme avait pris un jour plusieurs tourterelles, elles allait vendre. Saint François le rencontra; et lui, qui eut toujours une singulière pitié des animaux pacifiques, regardant ces tourterelles d'un œil compatissant, dit à celui qui les portait : a bon jeune « homme 1 je t'en prie, donne-lesrmoi, afin que ces a oiseaux si doux, qui, dans la sainte Écriture, sont le « symbole des âmes chastes, humbles et fidèles, ne « tombent pas dans les mains des cruels qui les feraient

«mourir. », Aussitôt le jeuue hamme inspiré de Dieu, les donna toutes à saint FVançois; et lui, les {H^enant dans son sein^ se mit à leur parler tendrement : <k ce mes tourterelles ! simples, innocentes etchastes^ pource quoi vous laissezrvous prendre? Maintenant Je. veux a vous sauver de la mort et vous faire des nids, afin ce que vous fassiez des petits et que vous multipliiez^ ce selon les commandements de notre Créateur. » Saint François s'en fut, leur fit à toutes des nids; et elles, s'apprivoisant, commencèrent à pondre leurs œufs et à les cquver devant les frères, comme auraient fait des poules toujours nourries de leurs mains. 'Elles ne s'en allèrent point, jusqu'à ce que saint Françoisy avec sa bénédiction, leur donna congé de partirai ' t. t .> . Quant au jeune homme qui lui en avait fait présent, saint François lui dit : « Mon fils, lu seras aussi frère « en cet Ordre, et tu serviras gracieusement Jésusc< Christ. » Ainsi fut-il, car le jeune homme se fit frère, et vécut dans l'Ordre avec une grande sainteté.

XVffl

Comment saint François délivra un frère qai était en péché et en puissance du démon.

Saint François étant une fois en oraison dans le couvent de la Portioncule, vit, par révélation divine, tout le couvent entouré et assiégé de démons, comme d'une

grande armée. Hais pas un ne pouTait pénétrer dans la maison, parce que les frères étaient d'nne telle sainteté, que les démons n'avaient entrée dans aucun d'eux. Les choses continuant ainsi, un jour, un de ces frères prit scandale d'un autre, et pensa dans son cœur comment il pourrait l'accuser et se venger de lui; et comme il restait dans cette mauvaise pensée, il donna entrée au démon, qui pénétra dans le couvent, et mit la main sur ce frère.

Or le pieux et vigilant pasteur, qui avait toujours les yeux ouverts sur son troupeau, voyant que le loup était entré pour dévorer sa pauvre brebis, fit aussitôt appeler ce frère, et lui ordonna d'avouer sur-le-champ la haine qu'il avait conçue contre son prochain, et qui l'avait fait tomber entre les mains de l'ennemi. Le frère, épouvanté de se voir compris du saint, avoua tout le venin qu'il avait dans le cœur, reconnut sa faute, et demanda humblement pénitence et miséricorde. Ceci fait, aussitôt l'absolution donnée et la pénitence reçue, saint François vit le démon s'enfuir; et le frère, ainsi délivré des mains du monstre par la charité du bon pasteur, rendit grâce à Dieu, et retourna, corrigé et bien instruit, au salht troupeau, où il vécut dans la suite en grande sainteté.

DE SAINT FlUNÇOIS. 289

XFX

Comment saint François convertit à la foi le Soudan de Babylone.

Saint François, poussé par le zèle de la foi du Christ et par le désir du martyre, passa oulre-mer avec douze compagnons très-saints, pour aller tout droit au Soudan de Babylone. Or ils arrivèrent dans une province des Sarrasins, où les passages étaient gardés par des hommes si cruels, que tous ceux qui passaient étaient mis à mort. Or, comme il plut à Dieu, ils ne furent pas tués, mais pris et battus; et, les ayant liés, on les conduisit ainsi devant le soudan. Et quand saint François se trouva en sa présence, instruit par TEsprit-Saint, il prêcha si divinement la foi du Christ, que même pour la prouver il voulait entrer dans le feu. A raison de quoi le soudan se prit à ressentir une grande dévotion pour lui, soit à cause de sa constance dans la foi, soit à cause du mépris qu'il lui voyait faire du monde (car, bien que très-pauvre, le saint ne voulût recevoir de lui aucun présent), soit enfin à cause de l'ardeur qu'il lui voyait pour le martyre. Dès lors le soudan l'écouta volontiers, et le pria de revenir souvent, lui octroyant, à lui et à ses compagnons, la liberté de prêcher où ils Tondraient; et il leur donna un signe de sa protection, grâce auquel personne ne put les offenser... .

A la fin saint François, voyant qu'il ne pouvait plus

LES POÈTES FBAKC. 19

faire de fnait dans ces contrées, se décida par révélation ditine à retourner chez les fidèles avec ses compagnons. Les ayant donc réunis' tous ensemble, il se rendit auprès du Soudan, et prit congé de lui. Alors le Soudan lui dit : a Frère François, je ine convertirais c( volontiers à la foi du Christ; mais je crains de le faire c( à cette heure, parce que 'si ce peuple ieisavaity il « nous tuerait toi et moi, avec tous ceux: qui t'àcoom* c( pagnent. Et, attendu que tu peux faire encore beauce coup de bien, et que j'ai à dépêcher certaines affîures c< d'une grande importance, je ne veux pas maintenant c( causer ma mort et la tienne. Mais enseigne^moi€onH a ment je pourrai me sauver, et je suis prêt à faire tseq^e c< tu m'imposeras. » Saint François lui dit alors: aSeir « gneur, je te quitte à cette heure; mais, quand je serai c( retourné dans mon pays, quand je serai mort et a monté au ciel par la grâce de Dieu, alors, s'il lui « plaît, je t'enverrai deux de mes frères, desquels tu et recevras le saint baptême du Christ, et tu seras sauvé, c( ainsi que me l'a révélé Jésus-Christ, mon Seigneur* c( Pour toi, d'ici là, dégage-toi de tout empêchement, c( afin que la grâce de Dieu venant, elle te trouve di»? c( posé à la foi et à la dévotion. t> Le soudaa promit.de le faire, et il le fit. L'entretien achevé, saint Frai^is s'en retourna, suivi delà vénérable troupe de ses sciais compagnons. Et après quelques années saint François mourut selon la chair, et rendit son âme à Dieu», .

Or le .Soudan, étant tombé malade, attendit la promesse de saint François, et fit placer des gardes dans

Db; SAINT FRANÇOIS. 291

eertain passage, avec ce conimandemeiit; que strdeux jTrères, en habit de saint François, venai<^t à s&jbohh trer, ils lui fussent amenés de suite. En ce.aiêmetletiips tsaint Frwçois apparut à deux frères, et leur ordonna que sans retard ils allassent vers le soudan, et prissent soin de son salut, ainsi qu'il l'avait promis. Et ces frères partir0Qt h l'instant, et ayant passé la mer, ils furent menés an soudan par les gardes. Le Soudan eut une très-gratide joie de les voir, et dit: a Maintenant je sais « vi^aiiuent que Dieu m'a envoyé ses serviteurs pour mon « salut, selon k promesse que me fit saint François par a la révélation divine. » Ayant donc reçu des frères la connaissance de la foi du Christ et le saint baptême, r^énéré en Jésus-Christ, il mourut de cette maladie, et son âmei J^ut sauvée de la sorte par les mérites et vies prières de, saint François. >

Coanneat saint François guérit oiiracaleusemeat un lépreux d'ànio et de eorps^

et ce que lui dit I^àme allant au ciel.

Le vrai disciple du Christ, saint François, lorsqu'il vivait de cette misérable vie, s'appliquait de tous ses efforts à suivre le Christ, le maître parfait. D'où il advint plusieurs fois que par l'opération divine^ pendant qu'il guérissait le corps, à la même heure Dieu guérissait l'âme.

Or^ non-seulement il servait volontiers les lépreux, Tnai% en outre, il avait ordonné que les frères de son Ordr^ cheminant par le monde ou séjournant, servissent les lépreux pour Tamour du Sauveur, lequel voulut être réputé lépreux pour l'amour de nous. Il arriva donc un jour que, dans un couvent près de celui où demeurait alors saint François, les frères desservaient un hôpital de lépreux et d'infirmes, dans lequel était un lépreux si impatient, si insupportable et si insolent, que chacun tenait pour certain, et c'était la vérité, qu'il était possédé du démon. Car il maltraitait si indignement de paroles et de coups quiconque le servait, et, ce qui est pire, il blasphémait si odieusement le Christ béni et sa très-sainte mère la Vierge Marie, que pour rien au monde on ne trouvait quelqu'un qui pût ou voulût le servir. Et quoique les frères, pour accroître le mérite de la patience, s'étudiassent à supporter doucement les injures et les violences contre leurs personnes, toutefois, leur conscience ne pouvant supporter celles qui s'adressaient au Christ et à sa Mère, à la fin ils décidèrent d'abandonner ce lépreux. Mais ils ne voulurent pas le faire avant d'avoir prévenu, selon la règle, saint François, qui demeurait alors dans un couvent près de là.

Aussitôt qu'ils l'eurent prévenu, saint François s'en vint trouver ce lépreux pervers, et, s'approchant de lui, il le salua, lui disant : c( Dieu te donne la paix, mon « frère très-aimé ! » Le lépreux répondit : c< Quelle paix « puis-je avoir de Dieu, qui m'a enlevé la paix et tout

« bien, et qui m'a fait tout pourri et tout puant? » Et saint François dit : « Mon fils^ aie patience, cari$|fi iaa firmités du corps nous sont données de Dieu en^ ce c< monde pour le salut de Tâme : elles sont d'un grand « mérite quand elles sont portées patiemment. » Le malade répondit : « Et comment puis-je porter pa- « tiemment la peine continuelle qui m'afflige le jour et c< la nuit? et non-seulement je suis affligé de mon in- « firmité, mais pires me sont les frères que tu m'as « donnés pour me servir, et qui ne me servent pas c< comme ils doivent. »

Alors saint François, connaissant par révélation que ce lépreux était possédé du malin esprit, s'en alla, se mit en oraison, et pria dévotement pour lui. L'oraison faite, il retourna vers lui, et dit ainsi : « Mon fils, je c< veux te servir, puisque lu n'es pas content des autres. « — Je le veux, dit le malade ; mais que pourras-tu a faire de plus qu'eux? » Saint François répondit : « Ce « que tu vbudras, je le ferai. » Le lépreux dit : « Je « veux que tu me laves tout entier; car je pue si fortece ment, que moi-même je ne puis plus me souffrir. » Alors saint François fit de suite chauffer de l'eau avec beaucoup d'herbes odoriférantes, puis il le dépouilla et commença à le laver de ses mains, et un autre firère versait l'eau. Or, par un divin miracle, là où saint François touchait de ses saintes mains, la lèpre s'en allait, et la chair redevenait parfaitement saine; et en même temps que la chair commençait à se guérir, aussi commençait à se guérir l'âme. Et le lépreux, se voyant

guérir, se prit à ressentir une grande componction et repeatance de ses péchés, et il se mit à pleurer amèrement ; et, tandis que le corps se purifiait extérieurement de la lèpre par l'eau, de même intérieurement Fâme se purifiait de ses péchés par la pénitence et par les larmes. Se trouvant ccHnpIétement guéri de corps et d'âme^ il fit humblement la coulpe, et dit en pleurant à haute voix: « Malheur à moi, qui suis digne de Tenferpour « les méchancetés et les injures que j'ai faites et dites « aux frères, et pour mon impatience et mes blasphèmes « contre Dieu! » Puis, pendant quinze jours il persévéra dans des pleurs amers sur ses péchés, demandant à Dieu miséricorde, et se confessant au prêtre sans rien cacher.

Saint François, à la vue du miracle si mani^ste que Dieu avait opéré par ses mains, lui rendit grâce. Il partit de ce lieu, allant en pays très-éloigné; car, par humilité, il voulait fuir toute gloire, et dans toutes ses œuvres il cherchait seulement l'honneur de Dieu et non le sien. Ensuite, comme il plut à Dieu, le lépreux, guéri de corps et d'âme, au bout de quinze jours de pénitence, fiit pris d'une autre maladie, et, armé des s*crements de l'Église, il mourut saintement. Or aoù âme, allant en paradis, apparut dans l'air à saint Fran* çois^ qui se tenait en oraison dans une forêt, et lui dit: ce Me reconnais-tu? — Qui es-tu? » dit saint François^ « Je suis le lépreux que le Christ béni a guéri par « tes mérites, et aujourd'hui je m'en vais à la Vieétcr^ « nelle; de quoi je rends grâce à Dieu et à toi. Bénis

<)( soient ton âme et ton corps, et bénies tes saintes pa- <xroleset tes œuvres! car par toi beaucoup d'âmes se « sauveront dans le monde ; et sache qu'il n'est jpas de oc jourdans lequel les anges et les autres saints ne rendue dent grâce à Dieu des bienheureux fruits que toi et « ton Ordre vous faites dans les diverses parties de la «.terre; Réjouis-toi done^ remercie Dieu, et reste avec de sa bénédiction. » Ces paroles dites, il s'en alla au ciel^ et saint François demeura fort consolé.

Gomment ^nt François convertit trois larrons homicîcles, qui se firent frères ; et l'admirable vision que vit l'un d'eux, lequel devint un très-sûnt religieux.

Saint) François allait une fois par le désert à San Sepolcro, et, passant par un château qui s'appelle Monte Gasale, il vit venir à lui un jeune homme noble et déticat^ qui lui dit : « Père, je voudwis bien volono: tiers ;être de vos frères. » Saint François répondit : <% Mon fils^,; tu es un jeune homme délicat et noble; c< pe^rt-être ne pourrais-tu pas supporter notre pauvreté ce et notna rigueur. » Et celui-ci dit : «Mon Père, ccn'êiéB^vous point des hommes comme nous? Donc, « eomme vous siq)portez ces dhoses^ ainsi le pourrai je, « aveC' la- grâce de Jésus-Christ.; » Cette.réponse plut beaucoup à saint François, de sorte qu'il le bénit et le reçut immédiatement dans l'Ordre, et le nomma frère

Ange; et ce jeune homme se conduisit si merveilleusement^ qu'à peu de temps de là saint François le fit gardien dans le couvent de Monte Casale.

En ce temps-là, il y avait dans le pays trois voleurs renommés qui faisaient beaucoup de mal ; ils vinrent un jour au couvent que j'ai dit, et prièrent frère Ange le gardien de leur donner à manger, et le gardien leur répondit, en les reprenant durement: a Voleurs cruels c( et homicides, vous n'avez pas honte de voler les face tigues d'autrui, mais encore, impudents et effrontés, « vous voulez dévorer l'aumône donnée aux serviteurs c( de Dieu, vous qui n*êtes seulement pas dignes que la « terre vous porte, parce que vous n'avez aucun respect c( ni des hommes ni de Dieu qui vous créa. Allez donc « à votre besogne, et ne paraissez plus ici. »

Les voleurs, troublés de ces paroles, s'en furent avec un grand dépit. Et voici revenir du dehors saint François, chargé d'une besace de pain et d'un petit vase de vin, que lui et son compagnon avaient mendiés ; et le gardien lui rapportant comme il avait chassé les voleurs, saint François le reprit fortement, lui disant qu'il s'était conduit avec cruauté : a Car les pécheurs c( sont mieux ramenés à Dieu par la douceur que par c< des reproches durs ; d'où vient que notre maître « Jésus-Christ, dont nous avons promis d'observer c< l'Évangile, dit que les bien portants n'ont pas besoin « de médecin, mais au contraire les malades, et qu'il « n'est pas venu pour appeler les justes, mais les pé- « cheurs, à la pénitence ; et c'est pour cela que souvent

« il mangeait avec eux. Puis donc que tu as agi contre « la charité et contre le saint Évangile du Christ, je te « commande, par la sainte obéissance, de prendre in- « continent cette besace de pain que j'ai mendié et ce a vase de vin, et de courir après eux par monts et par « vaux, les cherchant avec sollicitude jusqu'à ce que tu « les trouves ; et de ma part tu leur feras présent de « tout ce pain et de ce vin. Puis tu t'agenouilleras dece vant eux, tu leur confesseras humblement ta cruauté; a enfln tu les prieras en mon nom de ne faire plus de a mal, mais de craindre Dieu et de ne l'offenser plus : « s'ils font ainsi, je leur promels de pourvoir à leurs « besoins, et de leur assurer toujours le manger et le ce boire. Et, quand tu auras dit ceci, reviens humblece ment. » Pendant que le gardien allait accomplir le commandement de saint François, celui-ci se mit en oraison, et pria Dieu qu'il attendrît le cœur de ces larrons, et qu'il les convertît à la pénitence. L'obéissant gardien, arrivé auprès d'eux, leur offre le pain et le vin, et fait et dit ce que saint François lui a commandé. Or il plut à Dieu que ces larrons, tout en mangeant l'aumône de saint François, commencèrent à dire entre eux : ce Malheur à nous , misérables infortunés ! et c< comme sont dures les peines de l'enfer qui nous atc( tendent, nous qui allons non-seulement volant le c( prochain, battant, frappant, mais tuant même ! Néanc< moins, de tant de maux et d'actions scélérates que c< nous commettons, nous n'avons aucun remords de ce conscience ni crainte de Dieu, et voilà ce saint frère

« qui est venu à iious; et qui, pour quelques paroles « qu'il nous avait dites justement à cause de notre mac< lice, nous confesse humblement sa faute ; et, outre « cela» il nous apporte le pain et le vin, avec une si « généreuse promesse du saint père François. Yrai- « ment ceux-ci sont de saints frères et méritent le pa- « radis de Dieu, et nous sommes les fils de l'éteraelle « perdition, qui méritons les peines de l'enfer. Chaque c< jour nous ajoutons à notre damnation, et nous ne sa- « vous pas si, du fond de ces péchés que nous avons « commis jusqu'ici, nous pourrons retourner à la misé- « ricorde de Dieu. » Et l'un d'eux disant ces paroles et d'autres semblables, ses deux compagnons répondirent: « Certes^ tu dis vrai ; mais maintenant que demms- « nous faire? Allons, dit l'un, à saint Frsmçois; 0t,;s'il « nous donne espoir que nous puissions, du fondiile « nos péchés, retourner à la miséricorde deDîeit^fû- «. sons ce,. qu'il nous commandera, et puissionsriious ce délivrer nos âmes des peines do l'enfer ! » Ce consul plut aux autres; et ainsi tous trois étant d'accord, ils s'en vinrent en toute hâte à saint François, et iJslui.parlèrent ainsi : a Père, a cause de la multitude de nos pé- « chés et de nos scélératesses, nous ne croyons pas « pouvoir revenir à la miséricorde de Dieu. Mais, si tu a as quelque espoir que Dieu nous reçoive à merci, a voilà que nous sommes prêts à pratiquer ee que tu « nous prescriras, et à faire pénitence avec toi^r v Alors saint François^ les retenant avec bonté» les rassura par beaucoup d'exemples, et, les rendant certains de la

miséricorde de Dieu, leur promit de la demander pour ' eux. Il leur moulra que la miséricorde divine est infifiie; qu^^ussions-nous commis des péchés infinis, la miséricorde divine est encore plus grande, selon la parole de^rÉvangilè et de l'apôtre saint Paul, qtii dit aussi : c< Le Christ béni est venu pour racheter îes pécheurs. » €es enseignements, et d'autres semblables^ firent que les trois larrons renoncèrent au démon et à ses œuvres, et saint François les reçut dans T Ordre. Ils commencèrent à faire grande pénitence, et deux d'entre eux vécurent peu après leur conversion, et s'en allèrent en pàradisv Mais le troisième survécut, et, repensant à ses péchés, il se mit à faire telle pénitence, qile pendant quinze ans continus, outre les carêmes ordinaires ipa'il faisait avec les autres frères, trois jours de la semaine i^ieànaitau fain et à l'eau. Il allait toujours déchaussé eti^avec une seule tunique sur le dos, et ne dormait Ja- Eftaisi après matines. -^ : - i .'

»i Pendant ce temps, saint François quitta cette misérable vie. Donc, le converti ayant continué sa pénitence pendant plusieurs annéesy il arriva qu'une nuit après matines, il lui vint une telle tentation d« dormir, qu'en aucune roaiiière il ne pouvait résister et veiller comme d'habitude. À lafin,ne pouvant combattre le sommeil ni^^ier^ il alla se jeter sur un lit pour dormir : aussitôt qu'il y eut posé la tête, il fut ravi et mené en esprit sur une très-haute montagne bordée d'un précipice terès-profond f et deçà^ delà, on voyait des rochei^s déchirés et rompu« en éclats et tout hérissés de pointes.

900 LBS PETITES FLEURS

en sorte que le fond de cet abime était eflroyable à regarder. L'ange qui menait ce frère le poussa avec violence et le jeta dans le précipice; et lui, bondissant et retombant de pointe en pointe et de roc en roc^ il arriva finalement au fond, tout démembré et tout en pièces, ainsi qu'il lui parut. Et, comme il était étendu à terre en si pitoyable état, celui qui le menait lui dit : Ci Lève-loi, car il te faut faire encore un plus long ce voyage. » Le frère lui dit : « Tu me parais un homme « bien déraisonnable et bien cruel ; tu me vois mouce rant de cette chute qui m'a brisé de la sorte, et tu c< me dis de me lever. » Et l'ange s'approche de lui, le touche, lui remet parfaitement tous les membres, et le guérit. Puis, lui montrant une grande plaine remphe de pierres aiguisées et tranchantes, de ronces et d'épines, il lui dit qu'il fallait courir par toute cette plaine et la traverser pieds nus, jusqu'à ce qu'il en eût gagné le bout, où l'on voyait une fournaise ardente, dans laquelle il devait entrer. Et le frère ayant traversé toute la plaine avec grandes peines et angoisses, l'ange lui dit : a Entre dans cette fournaise, car il faut que tu ce le fasses. » Et l'autre répondit : « Hélas ! que tu es « un cruel conducteur ! tu me vois près de la mort pour « avoir traversé cette horrible plaine, et maintenant, c( pour repos, tu me dis d'entrer dans cette fournaise a ardente. » Et, regardant, il vit à l'entour une multitude de démons armés de fourches de fer, avec lesquelles, comme il hésitait à entrer, tout à coup ils le poussèrent dedans. Entré qu'il fut dans la fournaise, il

regarda, et vit un homme qui avait été son compère, et qui brûlait tout entier, et il lui demanda : « Oh ! « compère infortuné, comment es-tu venu ici? » Et il répondit : ce Va un peu plus avant, et tu trouveras ma « femme, ta commère, laquelle te dira la cause de noce tre damnation. » Et, le frère allant plus avant, voilà que lui apparut ladite commère tout embrasée, enfermée dans une mesure à grains toute de feu,* et il lui demanda : c< Oh! commère infortunée et misérable, c< pourquoi es-tu tombée dans un si cruel tourment? » Et elle répondit : « Parce que, au temps de la grande a famine que saint François avait prédite, mon mari et c< moi nous fraudâmes sur le blé et le grain que nous ce vendions à la mesure. » Ces paroles dites, l'ange qui menait le frère le poussa hors de la fournaise, puis il lui dit : c< Prépare-loi, car tu as à faire un horrible ce voyage. » Et celui-ci disait en gémissant : c< Oh ! trèsce dur conducteur qui n'as aucune compassion de moi, ce tu vois que je suis quasi tout brûlé des feux de cette <e fournaise, et tu veux me mener encore dans un ce voyage périlleux et plein d'horreur. » Alors l'ange le toucha, et le rendit sain et fort. Puis il le mena vers un pont qu'on ne pouvait passer sans grand péril, parce qu'il était mince, étroit, très-glissant et sans parapets. Au-dessous passait un fleuve terrible, plein de serpents, de dragons et de scorpions, qui jetaient une très-grande puanteur. L'ange lui dit : ce Passe ce pont; à toute ce force il le faut passer. » Et il répondit : ce Gomment ce pourrais-je le passer sans tomber dans ce fleuve me-

« naçâBt? 1» L'ange lui dit : a Tiens après moi, et pose a ton pied où tu verras que je poserai le mien, et ainsi « tu passeras heureusement. » Le frère marcha donc derrière l'ange, comme celui*ci le lui a^âit enseigné; et arrivé au milieu l'ange s'envola^ et, le laissant, il s'en alla sur une très-haute montagne, fort au delà du pont. Et le frère regardait bien le lieu où s'était çnvolé l'ange; mais, se retrouvant sans guide, et regardant en basr, il vit ces bêtes si terribles se tenir la tête hors de Teau et la gueule béante, prêtes à le dévorer s'il tombait. 11 était si tremblant, qu'il ne savait que faire ni que dire, car il ne pouvait retourner en arrière ni avancer. Se voyant donc dans une telle tribulation, et ne trouvant d'autre refuge que Dieu, il se baissa, embrassa le pont, et se recommanda à Dieu de tout son cœur et avec larmes, le priant, par sa sainte miséricorde^ de le secourir. Sa prière faite, il lui parut qu'il commençait àlui-pousser des ailes, et, rempli de joie, il attendait qu'elles fussent assez grandes pour voler au delà du pont, où s'était envolé l'ange. Mais, au bout de quelque temps^ à cause du grand désir qu'il avait de passer, il se mita voler ; et comme ses ailes n'avaient pas assez grandi, il tomba sur le pont, et en même temps ses plumes se détachèrent. Alors il embrassa le pont derechef, et comnie la première fois il se recommanda à Dieu, et, sa prière faite, il lui sembla de nouveau qu'il lui poussait des ailes. Mais, comme la première fois, il n'attendit pas qu'elles eussent grandi jusqu'au bout, et, se mettant à voler avant le temps, il tomba derechef sur

le pont^ et ses plumes se détachèrent encoi^e. Alors, voyant que, par la hâte qu'il avait de voler avant lé temps, il tombait. toujours, il se dit en lui-même : ce Certainement^ s'il me vient des ailes une troisième « fois, J'attendrai tant, quelles seront assez grandes a pour que je puisse voler sans retomber encore. » Ëtant dans ces pensées^ il se vit, pour la troisième fois, pousser die& ailes, et il attendit longtemps, jusqu^à ce qu'elles fussent assez grandes s. or il lui parut qu'entre la première, la seconde et la troisième pousse d'ailes, il s'était bien passé cent cinquante ans, ou plus. > <

A la fin il se leva pour la troisième fois, et de tout son effort il prit son vol, et il vola en haut jusqu'au lieu où l'ange s'était posé. Et, comme il frappait à la porté du palais dans lequel l'ange était entré, le^ portier ^ui demanda : c< Qui es-tu, pour venir ici? » Il répondit : « Je suis frère Mineur. » Le portier dit : « Attends-moi^j a car je vais amener saint François pour voir^s'il te « connaît. y> Le portier étant allé quérir saint François, le frère se mit à regarder les murs merveilleux de ce palais, et ces murs paraissaient si lumineux et si trans^; parents, que l'on voyait clairement les chœurs^es. saints et tout ce qui s]y passait. Et pendant qu il était ravi à cette vue, voici venir saint François, frère Bernard et frère Gilles, et après euix les saints et les saintes qui avaient suivi la même vie, en si grande multitude qu'ils paraissaient presque innombrables. Et, en arrivant, saint François dit au portier : c< Laisse-le entrer, parce <c qu'il est de mes frères. » Aussitôt qu'il fut entré, il

30é LES PETITES FLEURS

sentit tant de consolation, tant de douceur, qu'il oublia toutes les tribulations qu'il avait eues, comme si jamais elles n'eussent été. Alors saint François, le menant plus avant, lui montra beaucoup de choses merveilleuses, et lui dit ensuite : « Mon fils, il te faut retource ner dans le monde; tu y resteras sept jours, pendant « lesquels lu te prépareras avec soin et avec une grande « dévotion, car, au bout de sept jours, j'irai te cherce cher; alors tu viendras avec moi dans ce repos des c( bienheureux. » Saint François était vêtu d'un manteau admirable orné d'étoiles très-belles, et ses cinq stigmates étaient comme cinq étoiles parfaitement belles, et de tant de splendeur que tout le palais était illuminé de leurs rayons. Et frère Bernard avait aussi à la tête une couronne de très-belles étoiles, et frère Gilles était orné d'une merveilleuse lumière. Le pénitent vit parmi eux beaucoup d'autres frères qu'il n'avait jamais vus sur la terre. Saint François l'ayant donc congédié, il retourna, bien malgré lui, dans ce monde.

Au moment où il se réveillait, revenant à lui et reprenant ses sens, les frères sonnaient primes; si bien qu'il n'était resté dans celte extase que de matines à primes, quoiqu'il lui parût y avoir passé un grand nombre d'années. Il redit à son gardien toute sa vision de point en point. Or, avant la fin des sept jours, il commença à prendre la fièvre, et, le huitième jour, saint François vint le chercher, selon sa promesse, avec une grande multitude de saints glorieux, puis emmena son âme au royaume des bienheureux et à la vie étemelle.

Comment saint François convertit à Bologne deux écoliers qui se Grent frères, et comment ensuite il déliTra l'un d'une grande tentation.

Saint François arrivant un jour à Bologne, tout le peuple de la ville courait pour le voir; et si grande était la presse, que les gens ne pouvaient qu'à grand'peine arriver à la place, qui était pleine d'hommes, de femmes et d'écoliers. Saint François se tint debout sur un lieu élevé, et commença à prêcher ce que l'Esprit- Saiut lui enseignait. Et il prêchait si merveilleusement, qu'il paraissait que ce fût un ange plutôt qu'un homme. Ces paroles toutes célestes semblaient des flèches aiguës qui traversaient le cœur de ceux qui l'écoutaient, si bien que celte prédication convertit à la pénitence une multitude d'hommes et de femmes. De ce nombre étaient deux nobles étudiants de la Marche d'Âncône. L'un avait nom Pellegrino, et l'autre Rénier. Tous deux, à la suite de cette prédication, touchés jusqu'au fond du cœur d'une inspiration divine, vinrent trouver saint François, disant qu'ils voulaient absolument abandonner le monde et être de ses frères. Alors saint François, connaissant par révélation qu'ils étaient envoyés de Dieu, qu'ils devaient mener une sainte vie dans l'Ordre, et considérant leur grande ferveur, les reçut avec allégresse, en disant : « Toi, Pellegrino, tu garderas a dans l'Ordre la voie de l'humilité; et toi, frère Ré-

LES POiTBS F£A!(C. 20

soc LES PETITES FLEURS

« nier, tu serviras les frères. » Et il en fut ainsi; car frère Pellegrino ne voulut jamais être traité comme clerc, mais comme laïque, bien qu'il fût très-lettré et grand décrélaliste. Par celte humilité, il parvint à un% rare perfection de vertu; tellement que frère Bernard, le premier-né de saint François, disait de lui que c'était un des plus parfaits religieux de ce monde. Finalement, ledit frère Pellegrino, plein de vértas, passa de cette vie à la vie bienheureuse : il ût beaucoup de miracles avant et après sa mort.

Or frère Rénier servait les frères dévotement et fidèlement, vivant en grande sainteté et humilité, et devint très-familier avec saint François; et saint François lui révéla beaucoup de secrets. Étant fait ensuite ministre de la province de la Marche d'Âncône, il la gouvernai^ pendant longtemps avec une grande sagesse et une grande paix; puis, au bout de quelque temps, Dieu lui envoya une violente tentation dans l'âme, qui le remplissait de tribulations et d'angoisses. Il se mortifiait fortement par des jeûnes, des disciplines, des larmes et des prières, le jour et la nuit; et cependant il ne pouvait chasser cette tentation. Mais souvent il était en grand désespoir, parce qu'il se croyait abandonné de Dieu. Dans ce désespoir, il résolut, pour dernier remède, d'aller trouver saint François, avec cette pensée : c< Si saint François me fait bon visage et se montre face milier comme de coutume, je croirai que Dieu m'a « pris en pitié; sinon, ce sera la marque que je suis « abandonné de Dieu. » Il se mit donc en route et alla

trouver saint François, qui, dans ce temps, ^it pavement malade dans le palais de l'évêque d'Assise. Dieu révéla au saint toute la tentation et les sentiments de frère Rénier, sa résolution et sa venue. Incontinent saint François appelle frère Léon et frère Masséo, et leur dit : « Allez de suite à fa rencontre de mon trèsce dier fils, frère Rénier; embrassez-le de ma part, sacc liiezrle, et dites-lui qu'entre tous les frètes qui sont « dans le monde, je l'aime particulièrement. » Ceux-ci gèrent,, trouvèrent sur le chemin frère Rénier, et, Tembrassant, ils lui dirent ce que saint François leur avait commandé, dont il ressentit tant de consolation et de douceur dans son âme^ qu'il en fut comme hors de lui. Et, rendant grâce à Dieu de tout son cœur, il alla et arriva jusqu'au lieu où saint François était couché. Et, bien que saint François fut gravement malade, néanmoins, entendant venir frère Rénier, il se leva et alla au-devant de lui. Il l'embrassa tendrement, et lui dit : « Mon^ très-cher fils, frère Rénier, entre tous les « frères qui sont dans le monde, je t'aime, je t'aim« <« particulièrement. » Et, cette parole dite, il lui fît le sigœ de la très-sainle croix sur le front, le baisa à cet endroit, et lui dit encore : « Mon très-cher fils, Dieu a « permis cette tentation pour te faire gagner de grands « mérites. Mais, si tu ne veux pas de ce gain, tu ne l'au- « ras pas. » Et, chose merveilleuse ! aussitôt que saint François eut dit ces paroles, le frère se sentit délivré de celte tentation comme s'il ne l'avait jamais éprouvée jde sa vie, et il resta tout consolé.

XXUI

De la belle prédicalion que firent à Assise saint François et frère Ruffiv,

Frère Ruffin, par une contemplation continuelle^ était si absorbé en Dieu, que, devenu presque impassible et muet, il parlait très-rarement; et d'ailleurs, il n'avait ni la grâce, ni la hardiesse, ni l'éloquence de la prédication. Néanmoins, un jour saint François lui commanda d'aller à Assise, et de prêcher au peuple ce que Dieu lui inspirerait. A quoi frère Rufiin répondit : c< Révérend père, je te prie de me pardonner et de ne « pas m'envoyer, car, tu le sais, je n'ai pas la grâce de c< la prédication : je suis simple et ignorant. » Alors saint François lui dit : « Parce que tu n'as pas obéi ce promptement, je le commande par la sainte obéis- « sance de dépouiller tes vêtements, et, ne gardant c< que tes braies, d'aller à Assise, d'entrer en cet étal « dans une église, et de prêcher au peuple (1). » A cet ordre, frère Ruffin se dépouille, va à Assise, entre dans une église, et, ayant fait la révérence à l'autel, il monte dans la chaire et se met à prêcher. Sur quoi les petits enfants et les hommes commencèrent à rire, et ils di-

(1) Ce commandement de saint François rappelle les épreuves auxquelles les Pères du désert soumettaient quelquefois l'humilité de leurs disciples. Uépreuvo d*ailleurs était moins blessante pour les yeux de la foule sous un climat chaud, où Ton Yoit encore les lazzaroni dans le costume décrit par Fauteur des Fioretti.

saicnt : a Or voici que ces gens-là font si grande péni- « tence, qu'ils deviennent insensés et perdent l'esprit.» Dans ce moment même, saint François, réfléchissant à la prompte obéissance de frère Ruffin, qui était des plus nobles d'Assise, et au dur commandement qu'il lui avait imposé, commença à se reprendre lui-même, en disant: « D'où te vient tant de présomption, fils de c< Pierre Bernardoni, homme chélif et vil, de commana der à frère Rufïîn, lequel est des plus nobles d'Asc< sise, qu'il aille nu prêcher au peuple comme un fou? tt Au nom de Dieu, tu essayeras sur toi ce que tu comc( mandes aux autres. » Et aussitôt, dans un transport d'esprit, il se dépouille pareillement, et s'en va à Assise, menant avec lui frère Léon pour porter son habit et celui de frère RufQn; et les habitants, le voyant comme l'autre, le honnissaient de même, jugeant que lui et frère Ruffin étaient devenus fous par trop de pénitence. Saint François entra dans l'église, où frère RufGn prêchait ces paroles : « mes bien-aimés ! « fuyez le monde et laissez le péché; rendez le bien « d'autrui, si vous voulez éviter l'enfer; observez les « commandements de Dieu, aimant Dieu et le prochain, « si vous voulez aller en Paradis; et faites pénitence, a si vous voulez posséder le royaume des cieux. » Alors saint François monta en chaire, et se mit à prêcher si merveilleusement sur le mépris du monde, sur la sainte pénitence, la pauvreté volontaire, le désir du royaume céleste, enfin, sur la nudité et l'opprobre de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que tous ceux qui étaient

310 LES PETITES FLETRS

à celte prédication, hommes et femmes, en grande multitude, commencèrent à pleurer fortement avec une admirable dévotion et componction de cœur. Et nonseulement là, mais dans toute la ville d'Assise, la passion du Christ fut si fortement pleurée tout ce jour, qu'on n'avait jamais rien vu de pareil; et ainsi le peuple fut édiûé et consolé de l'action de saint François et de frère RufSn. Puis saint François rendit à frère Ruffin son habit et reprit le sien, et, ainsi vêtus, ils retournèrent au couvent de la Portioncule, louant et glorifiant Dieu, qui leur avait donné la grâce de se vaincre par le mépris d'eux-mêmes, et d'édifier les brebis du Christ, en montrant combien le monde est à dédaigner. Et dans ce jour la dévotion du peuplé s'accrut teUemfent envers eux, que bien heureux se réputait qui pouvait toucher le bord de leur vêtement.

Gomment sainte Claire, par ordre du Pape, bénit le pain qai était sur une table^ et comment sur chaque pain apparat le signe de la sainte croit. .

Sainte Claire, très-pieuse disciple de la croix du Christ, et belle plante de saint François, était d'une si grande sainteté, que non-seulement les évêques et les cardinaux, mais aussi le Pape, désiraient avec grande ardeur la voir et l'entendre ; et plusieurs fois le Pape la visita en personne. Une fois entre autres, le Saint-Père

alla au monastère où elle était, pour l'entendre parler des choses célestes et divines. Et; comme ils étaient ensemble, tenant divers discours, sainte Claire, pendant ce temps, fit mettre la table et y posa le pain, afin que le Saint-Père le bénit. Ensuite, l'entrelien spirituel étant terminé, sainte Glaire s'agenouilla avec grand respect, et pria le Pape de vouloir bien bénir le pain placé sur la table. Le Saint-Père lui répondit : « Sœur Claire trèsce fidèle, je veux que tu bénisses ce pain, et que tu « fasses sur lui le signe de la sainte croix du Christ, « auquel tu t'es toute donnée. » Sainte Claire lui dit : « Très-Saint-Père, pardonnez-moi ; je serais digne de « trop de blâmé, si, en présence du vicaire du Christ, « moi qui suis une humble et misérable femme, j'avais c< la hardiesse de donner cette bénédiction. » Le Pape répondit : ce Afin que ceci ne te soit pas imputé à préce somption, mais pour que tu aies le mérite de j'obéisce sance, je t'ordonne, par la sainte obéissance, défaire ce sur ce pain le sigpe de la très-sainte croix, et de le «c bénir an nom de Dieuv » Alors sainte Claire, comme nne véritable fille de l'obéissance, bénit pieusement le pain avec le signe de la très-sainte croix. Merveilleuse chosol^^àussitôt le signe de la croix parut parfaitement tracé sur chaque pain. Alors une partie de ces pains fut mangée, et l'autre partie Ait réservée à cause du miracle. Le 'Saint-Père, qui avait vu le miracle, prit un de ces pains, et, rendant grâce à Dieu, il partit, laissant sainte Claire avec sa bénédiction.

En ce temps, sœur Ortulane, mère de sainte Claire,

et Agnès, sa sœur, demeuraient toutes deux dans ce monastère avec sainte Claire, pleines de vertus et pleines de l'Esprit-Saint. Avec elles vivaient beaucoup d'autres saintes religieuses, à qui saint François envoyait un grand nombre de malades; et elles, par leurs oraisons et par le signe de la sainte croix, les rendaient tous à la santé.

Gomment saint Louis, roi de Fnmce, alla en personne, en habil de pèlerin, à PéroiisCy visiler le saint frère Gilles.

Saint Louis, roi de France, alla par le monde en pèlerinage visiter les sanctuaires; et, ayant entendu louer la grande sainteté de frère Gilles, qui avait été des premiers compagnons de saint François, le désir lui vint et il résolut d'aller le visiter en personne. C'est pourquoi il se rendit à Pérouse, où demeurait alors frère Gilles. Il arriva à la porte du couvent, comme un pauvre pèlerin inconnu, avec peu de compagnons, et demanda avec grande instance frère Gilles, ne disant pas au portier qui était celui qui le demandait. Le portier va donc à frère Gilles, et lui dit qu'à la porte est un pèlerin qui le demande ; il lui fut inspiré et révélé de Dieu que c'était le roi de France. Alors, avec une grande ferveur, il sortit précipitamment de sa cellule, il courut à la porte, et sans autres questions, sans qu'ils se

fussent VUS jamais, tous deux se jetèrent à genoux, s'embrassèrent et se baisèrent avec une grande dévotion et une grande familiarité, comme si depuis longtemps ils eussent entretenu une extrême amitié* Or, dans tout cela, ils ne parlaient ni l'un ni l'autre, mais ils se tenaient embrassés en silence avec tous les signes de l'amour spirituel. Ils restèrent ainsi pendant un grand espace de temps sans se dire aucune parole, puis ils se quittèrent : saint Louis s'en alla continuer son voyage, et frère Gilles retourna à sa cellule.

Le roi partant, un frère demanda à un de ses compagnons qui était celui qui avait si fort embrassé le frère Gilles; cl celui-ci lui répondit que c'était Louis, roi de France, qui était venu pour voir ce saint homme. Ce frère le dit aux autres, et ceux-ci eurent un grand chagrin de ce' que frère Gilles ne lui avait point parlé, et tout affligés ils lui dirent : a Oh! « frère Gilles, pourquoi donc as-tu été si peu courtois? « Un aussi saint roi vient de France pour te voir et « pour entendre de toi quelque bonne parole, et tu ne « lui as rien dit! » Et frère Gilles répondit : a Mes c< très-chers frères, ne vous en étonnez point, parce que c( ni lui ni moi nous ne pouvions dire une parole. Ausa sitôt que nous nous embrassâmes, la lumière de la « divine science révéla et manifesta à moi son cœur, et c< à lui le mien. Ainsi, par une divine opération, nous « regardions dans nos cœurs ; et ce que nous voulions c< nous dire, lui à moi, moi à lui, nous le connaissions « beaucoup mieux que si nous avions voulu expliquer

<( avec la voix ce que nous sentions dans Fâme. Telle c< est rimpuissance de la parole humaine à exprimer « clairement les mystères secrets de Dieu^ que la parole « nous aurait été plutôt un déplaisir qu'une consolac< tion. Ainsi sachez que le roi est parti parfaitement « content de moi et l'âme toute consolée. »

Gomment sainle Claire étant malade se trouva miraculeusement, la nuit de Nocl, dans régliso de saint François, et y entendit l'office.

Sainte Claire étant une fois gravement malade, tellement qu'elle ne pouvait en aucune manière aller réciter l'office à l'église avec les autres sœurs, la fête de la naissance du Christ arriva, et toutes les autred allèrent à matines : elle resta dans son lit, fort triste de ne pouvoir les suivre, et de ne pas avoir cette consolation spirituelle. Mais Jésus-Christ, son époux, ne voulut pas la laisser ainsi sans consolation, et la fit miraculeusement porter à l'église de saint François, où elle assista à tout l'office des matines et à la messe de la nuit : elle y reçut la sainte communion, puis elle fut reportée sur son lit.

Après que l'office fut fini à Saint-Damien, les religieuses revinrent près de sainte Claire, et lui dirent : c< notre mère! sœur Claire, quelle grande consolation <( nous avons eue dans cette sainte fête de Noël! Plût à ce Dieu que vous eussiez pu être avec nous ! » Et sainte

Claire répondit : a Grâces et louanges soient rendues à c< notre bienheureux Seigneur Jésus-Christ béni, puisque a bien mieux que vous, mes sœurs et mes filles trèsce chères, j'ai assisté à toute la solennité de cette sainte a nuit avec une grande consolation pour mon âme. Car, ce par l'intercession de mon père saint François, et par la a grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, j'ai élé de ma a personne dans l'église de mon vénérable père saint ce François; et, avec les oreilles de mon corps et de mon c< esprit, j'ai entendu toutTofficeetle chant desorgues; « puis j'ai reçu la Irès-sainte communion. C'est pource quoi, de tant de grâces qui m'ont été faites^ réjouiscê sez-vous, et remerciez Notre-Seigneur Jésus-Christ» »

Commeot saint François expli^ia à frère Léon une belle Tisîon que ce frère avait eue.

Un jour, il arriva que saint François était gravement malade et que frère Léon le servait; et, oommci le frère était en oraison près de saint François, il fut ravi en extase, et conduit en esprit auprès d'un très-grand fleuve, large et impétueux. Or, tandis qu^il considérait ceux qui le passaient, il vit quelques frères tout chargés entrer dans ce fleuve; mais aussitôt ils étaient entraînés par l'impétuosité du courant et se noyaient : quelques autres s'en allaient jusqu'au tiers, quelques-uns arri-

Tâient à la moitié du fleuve ; mais, à cause du poids qu'ils portaient, ils finissaient par tomber et se noyaient aussi. Voyant cela, frère I^éon sentait pour eux une grande compassion; et, tandis qu'il était ainsi, soudain voici venir une grande multitude de frères sans aucune charge; en eux brillait la sainte pauvreté; ils entrèrent dans le fleuve, et passèrent de l'autre côté sans aucun péril.

Ayant vu ceci, frère Léon revint à lui ; et alors saint François, connaissant en esprit que frère Léon avait eu quelque vision, l'appela, et lui demanda ce qu'il avait vu. lorsque le frère Léon lui eut rapporté toute la vision, saint François lui dit : « Ce que tu as vu est la « vérité. Le grand fleuve est ce monde; les frères qui ce se noyaient dans le fleuve sont ceux qui ne suivent Cl pas la profession évangélique, et surtout la Irès-baute (( vertu de pauvreté. Mais ceux qui ont passé sans pé- « ril, ce sont les frères qui ne cherchent ni ne possèc( dent en ce monde aucune chose terrestre ni charnelle; c< qui, n'ayant que le nécessaire pour la nourriture et « le vêtement, se tiennent satisfaits, suivent le Christ a nu sur la croix, portant avec joie le joug doux et l^er « du Christ et de la très-sainte obéissance : c'est pource quoi ils passent facilement de la vie temporelle à la « vie éternelle. »

Delà mcnreiileiise prédication que fit saint Ànloinc de Padoue, frère mineur, au tonsistoirc.

Le merveilleux vaisseau du Saint-Esprit, saint Antoine de Padoue, un des disciples et compagnons que saint François s'était choisis» et celui qu'il nommait son vicaire, prêchait une fois devant le Pape et les cardinaux au consistoire, où étaient des hommes de diverses nations, Grecs, Latins, Français, Allemands, Slaves, Anglais, et d'autres diverses langues. Il fut enflamme de l'Esprit-Saint, et annonça la parole de Dieu d'une manière si efGcace, si dévote, si pénétrante, si douce, si claire et si intelligente, que tous ceux qui étaient présents, quoiqu'ils fussent de diverses langues, entendirent toutes ses paroles clairement, distinctement, comme s'il avait parlé le langage de chacun d'eux, et tous restèrent stupéfaits. 11 sembla que Ton vit se renouveler l'antique miracle des apôtres au temps de la Pentecôte, lorsque, par la vertu de l'Esprit Saint, ils parlaient toutes les langues; et les cardinaux se disaient Tun à l'autre : « N'est-il pas venu d'Espagne, « celui qui prêche? Et comment donc entendons-nous « tous dans son langage le langage de notre pays? » Le Pape, réfléchissant comme les autres, et s'émerveillant de la profondeur de cette prédication, s'écria : « En vé-

« ritCy celui-ci est l'arche du Testament et le trésor de <c l'Ëcriture sainte. »

Du miracle que Diea lit quand saint Antoine, étant a Rimini, prêcha poissons de la mer.

Le Christ béni voulut montrer, par le moyen des animaux sans raison, la grande sainteté de son très-fidèle serviteur saint Antoine, et comment on devait écouter dévotement sa prédication et sa doctrine sainte. Une fois entre autres, il se servit des poissons pour réprimander la folie des infidèles hérétiques, de la même manière que jadis, dans le Vieux Testament, il avait réprimandé, par la voix de rùnesse, l'ignorance de Balaam.

Saint Antoine se tjrouvant donc à Rimini, où étaient une grande multitude d'hérétiques, et voulant les ramener à la lumière de la véritable foi et au chemin de la vertu, il les prêcha pendant plusieurs jours, et disputa avec eux de la foi du Christ et de la sainte Ëcriture. Mais eux, non-seulement ne se rendaient pas à ses saintes paroles, mais demeuraient endurcis et obstinés à ne vouloir pas l'écouter. Saint Antoine, un jour, par une divine inspiration, s'en alla vers la plage où le fleuve se jette dans la mer, et, s'étant ainsi placé entre le fleuve et la mer, il commença à parler comme s'il

DE SàlNT FRÂKÇOIS. 319

prêchait de la part de Dieu aux poissons^ et il dit : <c Écoutez la parole de Dieu, vous, poissons de la mer a et du fleuve, puisque les iQfidèles hérétiques dédaic< gnent de TenteAdre. » Et, dès qu'il eut parlé, aussitôt accourut, vers le bord où il était, une telle multitude de poissons, grands, petits et moyens, que jamais dans cette mer et dans ce fleuve on n'en avait vu une si grande quantité. Tous tenaient leurs têtes hors de l'eau, et tous semblaient regarder la face de saint Antoine, tous dans le plus grand ordre et une grande paix. Car sur le devant et le plus près de la rive se tenaient les petits poissons, après eux venaient les moyens, et derrière, où l'eau était plus profonde, se tenaient les plus gros. Les poissons étant donc rangés dans cet ordre, saiAt Antoine se mit à prêcher solennellement et à dire :

«Mes frères les poissons, vous êtes fort obligés, se- « Ion votre pouvoir, de rendre grâce à notre Créateur, <x qui vous a donné un aussi noble élément pour votre « habitation : car, selon qu'il vous plaît, vous avez des c< eaux douces et des eaux salées. Il vous a ménagé beau- « coup de refuges pour échapper aux tempêtes, il vous a « encore préparé un élément clair et transparent, et une <c nourriture dont vous vivez. Dieu, votre créateur libé- « rai et bon, quand il vous fît naître, vous commanda c< de croître et de multiplier, et vous donna sa bénédic- « tion. Quand le déluge universel arriva, quand tous les c< autres animaux moururent, Dieu vous réserva seuls a sans dommage. Ensuite, il vous a donné des nageoires

320 LES PETITES FLKDRS

« pour courir où il vous plaît. A vous il fut accordé, c( par le commandemeiit de Dieu, de garder le prophète « Jonas, et, après trois jours, de le rejeter à terre sain « et sauf. C'est vous qui donnâtes le cens pour Notrec< Seigneur Jésus-Christ, qui, en sa qualité de pauvre, « n'avait pas de quoi le payer. Par un mystère singu- <c lier, vous servîtes de nourriture au roi éternel Jésusce Christ, avant et après la résurrection. A cause de tou- « tes ces choses, vous êtes extrêmement obligés de louer « et de bénir Dieu, qui vous a départi tant et de tels « bienfaits de plus qu'aux autres créatures. » A ces paroles et aux autres enseignements que saint Antoine ajouta, les poissons commencèrent à ouvrir la gueule, à incliner la tète, et avec ces signes et d'autres marques de respect, selon leur manière et leur pouvoir, ils louaient Dieu.

Alors saint Antoine, voyant tout le respect des poissons pour Dieu leur créateur, se réjouit en esprit, et dit à haute voix : c< Béni soit le Dieu éternel, parce que les « poissons de l'eau l'honorent mieux que ne font les « hommes hérétiques, et les animaux sans raison écouc< tent mieux sa parole que les hommes infidèles ! » Or plus saint Antoine prêchait, et plus la multitude des poissons augmentait, et aucun d'eux ne quittait la place qu'il avait choisie. A ce miracle, le peuple de la cité commença d'accourir, et, dans ce nombre, les hérétiques dont on a parlé plus haut; lesquels, voyant un miracle si merveilleux et si manifeste, furent émus dans leur cœur, et tous se jetèrent aux pieds de saint

DE SAIM FnANÇOIS. 321

Antoine pour entendre s«i parole. Alors saint Antoine se mit à prêcher la foi catholique : il prêcha d'une manière si élevée, que tous les hérétiques se convertirent et revinrent à la vraie foi du Christ, et tous les fidèles demeurèrent consolés avec une grande allégresse et fortifiés dans la foi. Cela fait, saint Antoine congédia les poissons avec la bénédiction de Dieu, et tous partirent en donnant des marques extraordinaires de joie, et le peuple de même. Ensuite, saint Antoine resta à Rimini plusieurs jours, prêchant et recueillant beaucoup de fruits spirituels dans les âmes.

La conversion, la yie, les miracles et la mort da saint frère J&m de la Penna.

Frère Jean de la Penna, tout jeune et encore séculier, yiyait dans la province de la Marche, quand une nuit lui apparut un très-bel enfant qui l'appela, et lui dit : « Jean, ya à Saint-Élienne, où prêche un de mes frères « Mineurs, crois à sa doctrine, sois attentif à sesparo- « les, car c'est moi qui l'ai envoyé. Après c«la, tu as à c< faire un grand voyage, et puis tu viendras à moi. » Sur ce, le jeune homme se leva aussitôt, et, sentant un grand ébranlement dans son âme, il alla à Saint-Élienne, où il trouva une grande multitude d'hommes et de femmes qui s'y tenaient pour entendre la prédication ; celui qui devait y prêcher était un frère qui avait nom

LES roÈTES IRASC. 21

aai LES PETITES FLETBS

Philippe, des plus anciens de FOrdre, et qui était yenu dans la 3iarcbe d'Ancône. Ce frère Philippe monta en chaire; il prêcha, non pas avec des paroles de science humaine, mais avec la vertu de l'esprit du Christ, annonçant le royaume de la vie éternelle.

La prédication finie, ledit jeune homme va trouver frère Philippe, et lui dit : « Père, s'il vous plaisait de « me recevoir dans l'Ordre, j'y ferais volontiers pénia tence, et j'y servirais Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Frère Philippe, reconnaissant en lui une merveilleuse innocence et une volonté prompte à servir Dieu, lui dit : « Tu viendras me trouver tel jour à Recanati, et je te c< ferai recevoir; ï> car dans ce lieu devait se tenir le chapitre provincial. Et ce jeune homme, qui était trosj)ur, pensa que c'était là le grand voyage qu'il lui fallait faire selon la révélation qu'il avait eue, puis qu'il s'en irait en Paradis, ce qu'il croyait devoir arriver aussitôt qu'il serait reçu dans l'Ordre. 11 alla donc et fut reçu, et vit que ses pensées ne s'accomplissaient pas. Mais, comme le ministre de l'Ordre déclara en plein chapitre que si quelqu'un voulait aller dans la province de Provence pour acquérir le mérite de la sainte obéissance, il lui en donnerait volontiers le congé, un très-grand désir vint à frère Jean de s y rendre. Il pensait dans son cœur que c'était le grand voyage qu'il devait faire avant d'aller en Paradis; mais il avait honte de le dire. Finalement il se confia à frère Philippe, qui l'avait fait recevoir dans l'Ordre, et le pria tendrement de lui obtenii la grâce d'aller en Provence. Alors frère Philippe,

DE SàlNT FRA2(Ç0IS. 325

Yoyant sa pureté ei son ioteotioo sainte, Ini obtint cette permission. ïkmc frère Jean se mit en route avec une grande joie, se persuadant qu'au bout de ce voyage il s'en irait en Paradis; mais il plut à Die4i qu'il restât dans cette province vingt-cinq ans^ avec la même attente et le même désir, menant une vie souverainement honnête, sainte et exemplaire; croissant toujours dans la vertu, la grâce de Dieu et la faveur du peuple : car il était extrêmement aimé des frères et des séculiers. El frère Jean se tenant un jour dévotement en oraison, pleurant et se lamentant, parce que son désir ne s'accomplissait pas, et que le pèlerinage de sa vie se prolongeait trop, le Christ béni lui apparut. A cet aspect, il sentit son âme se fondre, et le Christ lui dit : c< Frère a Jean, mon ûls, demande-moi ce que lu veux. » U répondit : « Mon Seigneur, je ne sais te demander rien « antre que toi-même, car je ne désire aucune autre a chose ; mais je te prie seulement de ceci, que tu me « pardonnes tous mes péchés, et que tu me fasses la <i grâce de te revoir une autre fois quand j'en aurai le « plus besoin. » Jésus lui dit : « Ta prière est exaucée. » Et, cela dit, il partit, et frère Jean resta tout consolé.

Finalement, le bruit de sa sainteté é(ant allé jus- 4{u'aux frères de la Marche, ceux-ci firent tant auprès du général de l'Qrdre, qu'il lui manda par la sainte i^éissancé de revenir dans la Marche. Et, recevant cet *ordre, il se mit joyeusement en chemin. U pensait que, ce voyage fini, il devait s'en aller au ciel, selon la proanesse du Christ. Mais, retourné qu'il fut dans la pro-

yincc de la Marche, il y yécut trente ans, et il n'était plus reconnu d'aucun de ses parents, et tous les jours il attendait que la miséricorde de Dieu lui tint sa promesse. Pendant ce temps il remplit plusieurs fois l'office de gardien avec une grande sagesse : par lui Dieu opéra beaucoup de miracles, et, parmi les dons qu'il eut de Dieu, il reçut Tesprit de prophétie. Une fois donc, comme il était hors du couvent, un de ses novices fut combattu par le démon, et si fortement tenté, que, se rendant à la tentation, il délibéra en lui-même de quitter l'Ordre dès que frère Jean serait rentré. Or frère Jean ayant connu par l'esprit de prophétie la tentation et la délibération qui l'avait suivie, il retourna incon* tinent au logis, fit appeler le novice, et lui ordonna de se confesser; mais, avant de le confesser, il lui raconta de point en point toute la tentation, selon que ï)ieu la lui avait révélée, et il conclut en disant : a Mon fils, c( parce que tu m'as attendu, et que tu n'as pas voulu c< partir sans ma bénédiction. Dieu t'a fait cette faveur « que jamais tu ne sortiras de cet Ordre, mais tu y c< mourras avec la grâce divine. » Alors le novice fui confirmé dans son bon propos, et, restant dans l'Ordre, il devint un saint religieux. Toutes ces choses m'ont été racontées par frère Ugolin.

Frère Jean était un homme de grande oraison et dévotion. Jamais, après matines, il ne retournait dans sa cellule, mais il restait dans l'église en oraison jusqu'au jour. Or, une nuit qu'après matines il était resté en prières, Tange de Dieu lui apparut et lui dit : « Frère

m SAINT FRANÇiDlS. 325

« Jean, lu as achevé le voyage dont tu as si longtemps « attendu le terme. C'est pourquoi je t'avertis, de la « part de Dieu, de demander telle grâce que tu vou- « dras; et je t'annonce encore que tu as à choisir ce que « tu préfères, ou d*un jour en purgatoire, ou de sept « jours de peines en ce monde. » Et, frère Jean choisissant plutôt sept jours de peines en ce monde, il fut aussitôt malade de diverses maladies : il lui prit une fièvre violente et la goutte aux mains et aux pieds, et des douleurs au flanc, et beaucoup d'autres maux. Mais le pire était qu'un démon se tenait devant lui, ayant en main un grand papier où il lui montrait écrits tous les péchés qu'il avait jamais faits ou pensés. Et le démon lui disait : c< Pour ces péchés que tu as commis « par la pensée, par la langue et par les actions, tu es a damné dans les profondeurs de l'enfer. » Pour lui, il ne se rappelait plus aucun bien qu il eût jamais fait, ni aucun mérite qu'il eût jamais eu; mais il se ci oyait réprouvé comme le démon le lui disait. Et, quand on lui demandait comment il se trouvait, il répondait : c< Mal; parce que je suis damné. » Et les frères, voyant cela, envoyèrent chercher un vieux religieux qui s'appelait frère Matthieu de Monte Rubbiano, qui était un saint homme et très-grand ami de frère Jean; et ledil frère Matthieu, étant arrivé près de lui le septième jour de sa tribulation, le salua et lui demanda comment il était. Il répondit qu'il était mal, parce qu'il était damné. Alors frère Matthieu lui dit : « Ne te rappelles-tu « donc plus que tu t'es bien des fois confessé à moi.

c< et que je t'ai pleinement absous de tous tes péchés? Ne « te rappelles-tu pas encore cpie tu as fidèlement servi ce Dieu dans ce saint Ordre pendant beaucoup d'an- « nées? Après cela, ne te rappelles-tu point que la c< miséricorde de Dieu excède tous les péchés du monde^ « et que le Christ béni, notre Sauveur, a payé un prix c( infini pour nous racheter? Aie donc bonne espérance^ « car je tiens pour certain que tu es sauvé. » Et, après ces paroles, comme le mourant était au terme de sa purification, la tentation s'éloigna et la consolation vint. Alors, avec une grande joie, frère Jean dit à frère Blatthieu : « Tu es fatigué et l'heure est avancée; je te c( prie donc d'aller prendre do repos. » Et frère Matthieu ne voulait pas le quitter; mais finalen^ent, à sa grande instance, il se sépara de lui et alla se reposer; frère Jean resta seul avec le religieux qui le servait. Et voilà le Christ béni qui vient avec une très-grande splendeur et une odeur d'une excessive suavité, ainsi qu'il lui avait promis de lui apparaître encore une fois, quand il en aurait le plus besoin; et il le guéril parfaitement de fous ses maux. Alors frère Jean, les mains jointes, remercia Dieu, qui donnait une si heu^ reuse fin à son grand voyage dans cette misérable vie; il se remit aux mains du Christ et rendit son âme à Dieu, passant de cette vie mortelle h la vie éternelle avec le Christ béni, qu'il avait si longtemps désiré et attendu. Et ce frère Jean repose dans le couvent de la Penna de saint Jean.

DE SAINT FRAiNÇOIS. 327

Comment frère Pacifique, étant en oraison, vïi Tàmc de son frère aller au ciel.

Dans la proYince de la Marche, après la morl de saint François, deux frères vivaient sous la Règle : Tun se nommait frère Humble, et l'autre frère Pacifique, et tous deux furent des hommes d'une très-grande sainteté et d'une grande perfection. L'un, frère Humble, résidait au couvent de Soffiano, où il mourut; et l'autre demeurait dans un autre couvent très-loin delà.

Il plut à Dieu que frère Pacifique, étant un jour en oraison dans un lieu solitaire, fut ravi en extase, et vit l'âme de frère Humble, son frère, qui se détachait du corps, et qui allait droit au ciel sans relard et sans empêchement. Il advint qu'après beaucoup d'années ce frère Pacifique fut envoyé dans le couvent de Soffiano, où son frère était mort. En ce temps, les frères, à la demande des seigneurs de Bruforte, passèrent de ce couvent à un autre. Et entre autres choses ils transportèrent les reliques des saints frères qui étaient morts dans ce lieu. Quand on en vint à la sépulture du frère Humble, son frère Pacifique prit les ossements, les lava d'un vin précieux, puis les enveloppa dans une nappe blanche, et avec un grand respect et une grande dévotion il les baisait et pleurait. Les autres frères s'en étonnèrent, et ils ne trouvaient pas que ce fût d'un

bon exemple; car, pour un homme de si grande sainleté, frère Pacifique leur paraissait pleurer son frère d'un amour trop sensuel et trop terrestre, montrant plus de dévotion à ses restes qu'à ceux des autres frères qui n'avaient pas été de moindre sainteté que frère Humble, et dont les reliques étaient dignes d'autant de vénération. Et frère Pacifique, connaissant la mauvaise pensée des frères, voulut humblement les satisfaire, et leur dit : « Mes Irès-chers frères, ne vous étoacc nez pas si j'ai fait pour les os de mon frère ce que a je n'ai pas fait pour les autres. Béni soit Dieu! car « ce n'est pas, comme vous croyez, l'amour charnel qui c( m'a entraîné; mais j'ai fait ainsi, parce qu'au moa ment où mon frère quitta cette vie, j'étais en prière c( dans un lieu désert et loin de lui, et je vis son âme « monter droit au ciel; je suis donc certain que ses os « sont saints, et qu'ils seront un jour en paradis. Si « Dieu m'avait donné la même cerlitude des autres a frères, j'aurais rendu le même respect à leurs ossec< menls. » Et les frères, voyant par ce récit combien les prières de frère Pacifique étaient saintes et dévotes, furent très-édifiés de lui, et louèrent Dieu.

Du saint firère à qui la mère da Christ apparut quand il était malade, lui apportant trois boiles d'élcctuaires.

Dans le couyent de Sofliano, éiait anciennement un frère Mineur, si grand en sainteté et en grâce, qu'il paraissait tout divin. Souvent il était ravi en Dieu; et, comme il avait particulièrement la grâce de la contemplation, pendant qu'il était ainsi tout absorbé et enlevé en Dieu, il arriva plusieurs fois que les oiseaux de diverses espèces venaient à lui et se posaient familièrement sur ses épaules, sur sa tête, sur ses bras et sur ses mains, et ils chantaient merveilleusement. Ce frère était très-solitaire, et parlait peu. Mais, quand on l'interrogeait sur quelque chose, il répondait si gracieusement, si sagement, qu'il paraissait plutôt un ange qu'un homme; il était très-puissant en oraison et eu contemplation, et les frères l'avaient en grand respect. Or ce religieux, achevant le cours de sa vertueuse vie, selon la volonté divine, fut malade jusqu'à mourir, tellement qu'il ne pouvait plus rien prendre. Avec cela il ne voulait recevoir aucun soin de la médecine terrestre, et toute sa confiance était dans le médecin céleste, Jésus-Christ, et dans sa mère bénie, de laquelle il obtint par la divine clémence d'être miséricordieusement visité et assisté. Donc, un jour qu'il était sur

S30 LES PETITES FLELBS

son lit, se disposant h la mort de tout son cœur et de toute sa dévotion, la glorieuse Vierge Marie, mère du Christ, lui apparut avec une très-grande multitude d'anges et de saintes vierges, et entourée d*une merveilleuse splendeur. Elle s'approcha de son lit, éL lui, en la regardant, ressentit une très-grande allégresse et un grand soulagement dans son âme et dans son corps; et il commença à la prier humblement de d^nandcsrà son bien-aimé fils que, par ses mérites, il le tirât de la prison de cette misérable chair. Et, comme il perséférait dans cette prière avec beaucoup de larmes, la Vierge Marie lui répondit, l'appelant par son nom : « Ne crains rien, mon ûls, car ta prière est exaucée, et c( je suis venue pour te donner un peu de soulagement c< avant que tu partes de cette vie. n Et la Vierge Ibrie avait à ses côtés trois saintes vierges qui portaient à la main trois boites d'électuaires d'un parfum et d'une suavité inexprimables. Alors la Vierge glorieuse prit une de ces boites, Touvrit, et toute la maison fut remplie d'une bonne odeur; et avec une cuiller elle prit de cet clecluaire, et en donna au malade. Et le malade, aussitôt qu'il en eut goûté, sentit tant de soulagement et de douceur, qu'il lui paraissait que son âme ne pouvait plus rester dans son corps; si bien qu'il commença à dire : c< C'est assez, très-sainte mère, a Vierge bénie, toi qui - guéris et qui sauves la race « humaine : c'est assez, je ne peux plus supporter tant « de suavité. » Mais la compatissante et bonne mère n'en présenta pas moins plusieurs fois de cet électuaire

DE SAIM FRANÇOIS. 551

au malade, et lui en fit prendre jusqu*à vider toute la boite. Ensuite, la Vierge bienheureuse prit la seconde boite, et y mit la cuiller pour lui en donner encore; et lui se plaignait en disant : c< bienheureuse mère de c< Dieu! mon âme est comme fondue par l'ardeur et la « suavité du premier électuaire; comment pourrais-je « supporter le second? Je le prie, toi qui es bénie parci dessus tous les saints, par-dessus tous les anges, de c< ne plus m'en donner. » La glorieuse Vierge Marie lui répondit : c< Essaye encore un peu, mon fils, de c( celte seconde boite; » et, lui en donnant un peu, elle ajouta : a Aujourd'hui, mon fils, tu en as pris autant a qu'il t'en faut; mais aie bon courage, je Tiendrai a bientôt te quérir, et je te mènerai au royaume de « mon fils, que tu as toujours cherché et désiré. » Et, cela dit, prenant congé de lui, elle s'éloigna, le laissant si consolé et si réconforté par la douceur de cet électuaire, que, pendant plusieurs jours, il vécut encore fort et rassasié, sans prendre aucune nourriture corpo^ relie. Et, quelques jours après, comme il pariait gaîe* ment avec les frères, au milieu d'une grande joie et d'une grande allégresse, il quitta cette misérable vie.

LES l-ETiTËS FLEURS

Du saint frère Jaci|ucs de Fallerone, ci comment, après sa mort, il apparut â frère Jean de rAlver.:e.

Frère Jacques de Fallerone, homme de grande sainteté, étant tombé gravement malade au couvent de Mo* liano, dans la garde de Fcrmo, frère Jean de rAlvcrne, qui demeurait a la Massa, apprit sa maladie. Et parce qu'il l'aimait comme son tendre père, il se mit en prière pour lui, demandant à Dieu dévotement, avec oraison mentale, qu'il donnât au frère Jacques la santé du corps, si c'était le meilleur pour son âme. Comme il était dans ces dévotes prières, il fut ravi en eitase, et vil dans l'air une grande armée d'anges et de saints au-dessus de sa cellule, qui était dans un bois; et cette apparition répandait une telle splendeur, que tout le pays d'alentour en était illuminé : et parmi ces anges il vit ce frère Jacques malade, pour lequel il priait; il le vit debout, vêtu de blanc et tout resplendissant de lumière. Il vit encore au milieu d'eux le bienheureux père saint François, orné des sacrés stigmates du Christ et couvert de gloire; il vit aussi et reconnut le saint frère Lucido et le vieux frère Matthieu de Monte Rubbiano, et plusieurs autres frères qu'il n'avait jamais vus ni connus en cette vie. Et frère Jean regardant avec une grande joie cette bienheureuse troupe de saints, il

eut révélation certaine que rame de ce frère malade était sauvée; qu'il devait mourir de cette maladie, et après sa mort aller en paradis^ mais non pas de suite, parce qu'il devait se purifier un peu en purgatoire. Frère Jean eut une si grande joie de cette révélation, à cause du salut de Tâmedc son ami, que de la mort du corps il ne sentait aucune peine; mais avec une grande tendresse d'esprit il l'appelait, disant en lui-même: « Frère Jacques, mon doux père ; frère Jacques, mon <t doux frère ; frère Jacques, très-fidèle serviteur et ami (c de Dieu; frère Jacques, compagnon des anges et joie « des saintsi »

Avec cette certitude et cette joie, frère Jean revint à lui; et aussitôt il partit du couvent, et alla visiter ce frère Jacques à Moliano. Il le trouva si appesanti, qu'à peine il pouvait parler; il lui annonça la mort de son corps et le salut et la gloire de son âme, selon la certitude qu'il en avait par la révélation divine. Là- dessus frère Jacques eut l'âme et la figure toutes réjouies; et il reçut son ami avec une grande allégresse et un joyeux sourire, le remerciant de la bonne nouvelle qu*il lui apportait, et se recommandant à lui dévotement. Alors frère Jean le pria tendrement de revenir après s^ mort le trouver et lui révéler son état; et frère Jacques le lui promit, s'il plaisait à Dieu. Et, ces paroles diles, frère Jacques, sentant approcher l'heure de son passage, commença à prononcer dévotement ce verset du psaume : « In pace in idipmm dormianfiy et requies-a cam; » c'est-à-dire : « Je m'endormirai en paix pour

334 LES PETITES TLECRS

c< la vie éternelle, et je me reposerai. » Et, ce verset dit, avec la figure joyeuse et gaie, il passa de cette vie à Tautre. Après qu'il fut enseveli, frère Jean retourna au couvent de la Massa, où il attendait la promesse de frère Jacques, et qu'il vint le trouver au jour convenu. Mais ce jour-là, comme il était en prière, le Christ lui apparut avec une grande compagnie d'anges et de saints, parmi lesquels frère Jacques n'était pas : de quoi frère Jean s'étonna beaucoup, et il le recommanda dévotement au Christ. Puis, le jour suivant, frère Jean priant dans la forêt, frère Jacques lui apparut tout joyeux et accompagné des anges. Et frère Jean lui dit : c< Oh 1 père très cher, pourquoi n'es-tû pas venu à moi c< le jour que tu m'avais promis? » Et frère Jacques lui dit: « Parce que j'avais encore besoin de quelque puri- « fication; mais à cette même heure où le Christ t'ap- « parut, et où lu me recommandas à lui, il t'exauça et a me délivra de toutes peines. Alors j'apparus à frère Jac- « ques de la Massa, saint laïque, qui servait la messe ; et « il vit l'hostie consacrée, quand le prêtre l'éleva, chance gée en la forme d'un très-bel enfant vivant, et je lui c< dis : « Aujourd'hui je m'en vais, avec cet enfant, au « royaume de la vie éternelle, où personne ne peut aller c( sans lui. »

A ces mots, frère Jacques disparut, et s'en alla au ciel avec toute la bienheureuse compagnie des anges; et frère Jean demeura fort consolé. Cedit frère Jacques de Fallerone mourut la vigile de saint Jacques apôtre, dans le mois de juillet, au couvent de Moliano, dans

lequel^ après sa mort et par ses mérites, la divine bonté opéra beaucoup de miracles (1).

(1) Les Petites Fleurs de saint François ont été complètement traduites par M. l'abbé Riche. Cetto traduction intelligente et bien écrite diffère pourtant de la nôtre, où nous n'avons donné qu'un choix des légendes franciscaines, mais en cherchant surtout à conserver la naïveté du texte.

Page 1