DE LA
mVlNK COMÉDIE
f .a poésie au treiaiènic f icclc — La conversion de Daiilc. — Le cycle des visions. — La descente aux enfers chez les poêles de l'anliquité. — Où est l'originalité de la Dioihe comédit (1)?
Longtemps la Divine Comédie fut considérée comme un monument solitaire au milieu des déserts ténébreot du moyen âge. D'une part, on ne trouvait au poëme de Dante aucun terme de comparaison parmi les productions légères des troubadours, les seules que Ton connût encore de^ cette époque dédaignée. D'un autre côté, si Ton y découvrait de fréquentes réminiscences des poètes
(i)Ces recherches, qui ton: lient une question d'histoire littéraire trèsagitcc, ont été indiquées pour la proiiiière fois dans une dissertation de F06C0I0 (Edimburg Review, t. XXX). Les faits y sont peu nouibreiîx, et apprécies avec toute la dureté du dix-huitième siècle. J'avais traité le sujet avec plus d'étendue dans la première édition de cet ouvrage, et dans une thèse laliiie : De Frcquenti apud vetercs poetas heroum ad inferos descensii. Depuis lors M. Labitte a publié sou intéressant et spirituel article : De la Divine Comédie avant Dante; et je suis reconnaissant qu'il s'y soit servi de mes indications, en les mentionnant d'une manière honorable dépendant une étude nouvelle du sujet et de l'époque m'a donné lieii de croire qu'on pouvait rcmeltrc la main à Firuvre, et je l'ai tenté.
classiques, l'imitation semblait s'arrêter aux détails : Tcnscmble ne pouvait se réduire aux modèles reçus ; on ne pouvait y reconnaître une œuvre rigoureusement épique, lyrique, élégiaque, selon les canons des critiques. On on a f.iit tour à tour h la Divine Comédie un reproche et un mérite. Le dix-septième siècle en eut honte et n'imprima que trois éditions du poème national. Au dix-neuvième, qui en compte déjà près de cent, ou a voulu faire du glorieux Florentin le type du génie indiscipliné, sans maître et sans règle. Et, lorsque Tabbé Cancellieri publia la Vision du moine Albéric avec l'indication des passages qu'il supposait imités dans l'Enfer et le Paradis, les amis de Dante se soulevèrent. A peine permellaient-ils qu'il eût emprunté aux anciens : comment pouvait-il avoir reçu la leçon d'un moine obscur du douzième siècle?
Aujourd'hui les solitudes du moyen âge se peuplent et s'éclairent. La Divine Comédie ne cesse pas de dominer les construclions poétiques qui l'environnent et la soutiennent; mais on aperçoit autour d'elle un nombre infini de fictions semblables; on voit une suite de récils de même genre se prolonger dans les siècles précédents, se retrouver dans la littérature de tous les âges, et témoigner ainsi de quelque grande préoccupation de Tespril humain, Je voudrais tenter l'étude de ces origines, mais je ne m'y engage pas sans crainte. Le poëme de Dante est comme une de ces basiliques romaines dont on ne veut pas seulement visiter le dedans et le dehors, mais aussi le dessous : on descend à la
lueur des torches dans le caveau sacré, on y trouve l'entrée d'une catacombe qui s* enfonce, se divise en plusieurs branches, se développe dans un espace immense; et si l'on va jusqu'au bout sans reculer et sans se perdre, on sort dans la campagne, bien loin du lieu où Ton était entré. Je ne me dissimule ni l'immensité ni l'obscurité des recherches : j'irai d'un pas rapide, et j'espère que le fil conducteur ne tombera pas de mes mains.
Au treizième siècle, la poésie n'est pas réfugiée dans le cœur d'un citoyen de Florence : elle est partout. Elle est dans les actions d'un temps qui vit les dernières croisades, le suprême effort de la lutte du sacerdoce et de l'empire, la chute de Frédéric U, la vocation de saint Louis, lapostolat de saint François et de saint Bominique : quand Dieu sème de grands événements quelque part, je m'attends qu'il y germera de grandes pensées. Elle est dans les monuments d'une époque qui bâtit la Sainte-Chapelle, qui fonda les cathédrales de Cologne et de Florence, qui inspira Eudes de Montreuil, Nicolas de Pise et Cimabue. Elle est enfin dans les récils où s'échauffaient la foi des Croisés, le dévouement des vassaux, le patriotisme des peuples. Toutes les puissances qui constituaient alors la société avaient des titres légaux pour satisfaire les consciences ; elles avaient aussi des traditions héroïques pour saisir le&
us POÈTES FBAKC. 23
imaginations : autour de chaque histoire se formait une épopée. La multitude de ces récits éfnques, étudiée de près, a étonné la science moderne : il a fallu les réduire à un certain nombre de cycles, c'est-ànlire de cadres^ flexibles où se rangent plusieurs événements réels où fabuleux, liés ensemble par le retour des personimges' ou par la suite des actions. Ainsi FÉglise, sans préjudice de ses actes authentiqués, est enrichie d'un cycle légendaire où je comprends les poèmes sur la vie du Sauveur et des saints, les voyages au paradis terrestre, les visions supposées de Fenfcr, du purgatoire et du ciel. L'empire a le cycle classique qui commence à la ruine de Troie, pour en tirer, avec Ënée, fondateur de Rome, Francus, père des Francs, héritiers des Romainsnl la dévolution de la monarchie universelle se continàeP par Alexandre, César et Constantin, jusqu'à Charlemagne, réparant ainsi une irrégularité qui inquiéta le moyen âge, je veux dire la translation de Fempire des Byzantins aux Allemands. La féodalité a le cycle chevaleresque des romans de la Table Ronde, où la quête» du Sainl-Graal reproduit Fidéal de la chevalerie religieuse, tandis que les Aventures de Tristan attestent \k' résistance d'une chevalerie galante et mondaine. Enfin les Communes, ces rassemblements de marchands et d'ouvriers, qui ont des droits et des drapeaux , ont aussi leurs souvenirs, leurs chants et leur cycle populaire. Je ne vois pas en Italie une grande ville qui ne veuille être assise sur quelque ruine fameuse : on montre âf Padoue le tombeau d'Anténor; Pise nomme Pélops^
pour son fondateur (1)« Selon les vieilles chroniques, consultées par Malespini, un seigneur du nom de Jupiter avait fait bâtir par Apollon ^ son astrologue, Fiesoley quiftit le berceau de Florence (2), Le livre des MirabUia vJifibi$ Bonne est tout rempli des traditions défigurées de ' la ville éternelle (3). Dans ces fables, je trouve moins de mensonges qu'on ne pense. Il fallait un passé merveilleux pour soulenir les prodiges du présent. Sans doute il y avait de fausses légendes, de fausses généalogies, des héros imaginaires, des tombeaux supposés. Mais, après tout, il était véritable que l'Église, Tempire, la chevalerie, les communes, avaient des titres glorieux; il fallait qu'on respectât cette gloire, qu'on Taimât, que l'on combattit, qu'on se fît tuer pour elle ; il fallait que les hommes du treizième siècle connussent, n' importe comment, qu'ils: foulaient une terre historique, qu'il y avait des générations héroïques dessous, et que le déshonneur n'était pas permis dessus.
Ce fut au milieu de ce monde enchanté que s'éveilla le génie de Dante. Encore enfant, il avait entendu les femmes de Florence, assises à leur rouet, deviser entre elles des Troyens, de Fiesole et de Rome (4). Lui qui lisait tout^ comment n'eût-il pas mis la main sur ce
{i) Chronique de Pise, Muratori, Scripl, rerum llalicarum, t. VI.
(2) Ricordano Malespini, Cronica, capo ii.
(3) Apud Mabîlloh, Iter italicum. Quelques-unes de ces tradîiions sont l'appelées dans rintéressante histoire de Rienzi^ traduite de faUemand par M. Léon Bore.
44) Paradiso, xv, 42 :
L* altra tracndo alla rocca la chtonn . *
roman de Lincelot, dont la lecture perdit Françoise de Rimini, ou sur ces belles histoires de Gharlemagne depuis longtemps populaires en Italie? Les chanteurs français les récitaient sur les places, les orateurs en rappelaient le souvenir dans leurs discours, quand il fallait ranimer dans la jeunesse la passion des combats (1). Quelle raison détourna le poète de ces sources fréquentées, et le conduisit ailleurs?
Un texte manuscrit de la Bibliothèque royale semble jeter sur ce point une nouvelle clarté. J'y trouve le commentaire de Giacopo, lils de Dante, sur TEnfer ; et après les premières lignes, toutes frémissantes de tendresse, de respect et d'admiration Je m'étonne de lire les aveux que voici : « 11 faut savoir que Dante, quand il com- « mença ce traité, était au milieu du cours ordinaire c( de la vie (qui, selon le poète, va jusqu'à soixante-dix a ans), et qu'il était pécheur et vicieux, et comme dans
Favoleggiava con la sua famiglia De' Trojani, e di Fiesole, e di Roma.
VOttimo commento ajoute : Del cominciarnento di Troja, e di Fiesole^ e di Roma, dicendo che erano le tre prime città del monde.
(1) Infemo, v, 43. — Paradùo, xvi, 5. Je trouve aussi un souYenir des romans d'Alexandre, Infemo, xit, 11. — Donizo, historien de la comtesse Mathilde au commencement du douzième siècle, ouvre son poème
par ce vers :
Francorum prosa sunl édita bella sonora.
Voyez aussi, damsles Antiquitates lialicx de Muratori, t. IV, p. 119, le traité attribué à Buoncompagno de Bologne (vers 1220), sous le titre Oculus pastoralispascens officia, projet de discours pour exhortera U guerre,. de juvene cupiente guerram: Sicut poetarum manifestant historiée, et Francigenarum commendatorum vulgaris idioma describit in diversa tolumina diutius diffusa per orbem.
«t une forêt de vices et d'ignorance. Et encore que, dans « les premiers vers, il use d'un langage détourné pour « accuser sa vie, néanmoins il la blâme avec sévérité « et se déclare un homme qui vivait charnellement*. • « Le sommeil dont il parle se prend pour le péché et « signifie sa vie pécheresse, et les fautes dont il était « tout taché et tout plein... Mais, lorsqu'il parvint à la « montagne, c'est-à-dire à la grâce de la véritaMe « connaissance et du véritable amour, il quitta cette « vallée et cette vie de misère (1). » Ainsi le premier
(1) Commentaire inédit de Giacopo, Bibliothèque royale, n* 7765. Nel mezzo del cammino... Si è da sapere ebe Dante quando comincio qucsto trattato era nel mezzo del corso dell' umana vita, cioè nell* etadc di xxxii XXXIII anniy il quai tempo, secondo la commune opinione, è tenuto per mezzo corso délia vita. — Il se méprend, ou le copiste se trompe de chiffre : Dante lui-même (ConvitOf iv) fixe à trente-cinq ans le milieu de la vie. Du i^este, les contemporains eux-mêmes ont varié sur Tépoque de la naissance du Dante, et quelques-uns Font faussement fixée à Tan 1268. En ce cas, c'était trente-deux ans qu*il fallait compter pour allar jusqu'en 1500.
Mi ritrovai Vuol dire V autore che in quel tempo ch* egli comincio
questo trattato, era peccatore, e vizioso, e era quasi in una selva di vizi e d' ignoranza... sicchè dalla via di yirtude e di veritade errava.
Tanto è amara Avvegnachè D^nte biasimi tacitamente la sua vita
nientemeno la riprende e vitupéra con grave ripransione, e quella (?) diciase (?) uno uomo che carnalmentc vive. Ce texte est évidemment corrompu.
lonon 80.... Lo sonno si prende per lo peccato e significa la peccatrico vita... Del quale peccato Dante era maculato e pieno.
Da pot Qui mostra che poich* cgli pervenne al monte, cioè alla gra-
zia di vera.cognizione, e diletto, lasciè questa valle e vita di miseria... quando egli pervenne al monte, cioè al conoscimento délia virtù allora la tribulazione, et le sollecitudini e le varie passioni procedenti da quelli peccati e difeti cessarono e si chetarono, le quali avcva sostenute nel tempo délia nolte, cioè nel tempo délia tend)rosa vita, quando egli era peccatore.
Et au deuxième chant de TEnfer : E venni a te: questa fiera fù la lupa délia quale hà parlato capitolo primo, la quale è assimigliata ad avarizia, per la quale cagione (sic) egni lasciô lo studio délia scienza che cominciato avea nel tempo délia giovinezzaed era presio a ben ssqpere scienza e virtù.
chant du poème, rhomme égaré duis la forêt à moitié chemin de la vie, combattu par les tnns concupiscences que figurent la panthère, le lion et ia louve, jusqu'à ee qu'il échappe en s'enfonçant dans la considération de Tétemité; cette admirable allégorie enfin est une histoire : c'est l'histoire du poète concevant son dessein, à l'âge de trrâte cinq ans, au moment où finit une vie de désordres, où une conversion se décide. UenfiEiut chercher les causes.
J'en crois trouver une puissante dans le souvenir de Béatrix. Nous avens, au purgatoire, la confession de Dante : Habemus confitentem reum. Au sommet de la montagne des expiations, . Béatrix apparaît dans la pompe d'un triomphe tout divin. Elle adresse au poète repentant, humilié, purifié, ces dures paroles : <c Quand c< je changeai de vie, quand j'étais montée de la chair « à l'esprit, que je venais de croître en vertu et en « beauté, il me quitta pour d'autres; je lui fus moins a chère; il prit le faux chemin, en poursuivant des « ombres de bonheur qui le trompèrent. U ne me ser- « vit de rien d'obtenir pour lui des inspirations et des c( songes; il tomba si bas que tout restait impuissant a pour son salut, si je ne lui faisais voir les races dam- « nées (!)• » Et Dante répond par des aveux et par des
(1) Purgatorio, xu, tercet 42 et soît.
Si tosto corne in su la soglia fui...
Tanto giù cadde, che tutti argomentî Alla sainte sua eran già corti, Foor die moftrargli le perdate geati.
DB LA m \ INË COMÉDIE. m
femes'.(l). Béa.tr»x touie seule n'avait donc rien obtenu de lui. Elle avoue l'impuissance du souvenir qu'elle avait laisse dans ce cœur. en désordre. H y avait huit ans que Dante avait perdu une personne si aimée; il passait chaque Jour dans ces rues que Béatrix traversait autrefois au milieu du murmure admirateur de la ,foule; il revoyait la maison où, à l'âge do' neuf ans, il avait .connu cet ange de beauté et d'innocence; tout Iqî parlait d'elle : rien n'avait dompté cette âme orageuse. Il faUut la pensée de l'Enfer pour porter le coup décisif. Voilà <^ que le poëme atteste. Il s'y mêle la pieuse croyance d'une intervention de Béatrix, de saiute Lucie, que Dante honorait particulièrement, et de la sainte Vierge, dont la figure devait couronner la Divine Comédie, comme tous les beaux monuments du moyen âge. Enfin le moment désigné pour la vision du poëte, -par conséquent pour ce qui se passa en ]ui, est le mon>ent où la religion fait ses derniers efforts sur le cœur des hommes : c'est la semaine sainte (2).
Au temps donc Où Dante achevait sa trente-:ciaquième
(1) Pttrgfafono, XXXI, 12 :
Piangendo dissi : Le presenti cose i . Goliidso lor piacert volser mie' passi,
Tosto che 'I Tostro Yiso si nascosc.
Le recueil des compositions lyriques de Dante n^atteste que trop la violence et la ipobilité de ses passions.
(2) Le calcul est fait par tous les. commentateurs, et repose principalement sur un passage' de VInfemo, xxi : le poète pénètre ea enfer le samedi saint, A aVril, de Tan 1500. 11 en sort le jour de Pâques. Cf. une excellente dissertation du P. Pianciani, insérée aux Ànnali délie scienze religiose de Rome; di unanuovaapinioneintomo alV armo incui Dante finge d* aver (alto il suo poetico viaggio.
360 DES SOURCES POÊTfQUBS
année, c'est-à-dire en 1500, et pendant la semaine sainte, je cherche un grand événement qui ait pa remuer sa conscience. Or, le 22 février de Fan 1300, le pape Boniface YIII avait publié les indulgences du Jubilé, pour c< tous les pèlerins qui, vraiment repentis c( et confès, visiteraient quinze jours durant les basilic( ques des SS. Apôtres (1). » L'annonce du pardon ébranla toute la chrétienté. Les portes de Rome reçurent jusqu'à trente mille hommes par jour : il en vint de l'Espagne, de l'Angleterre, de la Hongrie; des lils apportaient leur vieux père sur des brancards; on campa dans les rues, sur les places publiques : le nombre des pèlerins fut évalué à deux millions (2). Parmi cette multitude sans nom il y avait un jeune Florentin, nommé Jean Yiilani, qui « se trouvant, comme il le « dit, au bienheureux pèlerinage, dans cette ville de c( Rome, au milieu de tant de grandes choses, et con- « sidérant les histoires et les actions des Romains. écricc tes par Virgile, Salluste, Lucain, Tite-Live, résolut « d'imiter leur travail et leur style. Et réfléchissant c< que Florence commençait à monter tandis que Rome a descendait, il lui parut convenable de consigner dans « une nouvelle chronique les actes de cette ville et ses c< commencements (3). » Voilà donc un événement ca-
(i) Âd Basilicas accedentibus reverentcr, vere pœnitentibus et confessis, Tel qui vere pœnitebunt et confitebuntur, in hujusmodi prsesenti et quolibet centesimo secuturo, non soium plenam et iargiorem, imo plenissimam ouinium suorum veuiam concedimus peccatorum. (Bulle du Jubilé de Boniface Vlll).
(2) Reynaldus, Annales ecclesiastici contin, ad ann. 1500.
(3) Giovanni Villani, ad ann. 1300. £ trovandomi io in quelle iMinedetlo
pable d'émouvoir et aussi d'inspirer. — Mais j'ai lieu de croire qu'un pénitent plus illustre se trouva au rendez-vous. Dante semble avoir dû faire partie d'une des deux ambassades envoyées par les Guelfes de Florence au souverain pontife, dans les premiers mois de l'année (1). Je reconnais une trace plus certaine de son. voyage à cet endroit du poëme où il rappelle « Téton- « nement des barbares du Nord découvrant de loin « Rome et ses hauts monuments, et la piété des pèle- « rins qui se reposent dans le parvis, heureux de redire « un jour comment Téglise était faite (2). »Et afin qu'il ne reste aucun doute, et que le témoin oculaire se montre par tous les détails, il décrit l'ordre établi par les Romains « pour que l'armée pieuse du Jubilé s'écoucc lât sur le pont Saint-Ange, en sorte que d'un côté <i marchaient tous ceux qui allaient à Saint-Pierre, de « l'autre ceux qui revenaient vers le Capitolc (3). » A la vue de cette foule immense, comparable au genre
peUegrinaggio nellasanta città di Roma, vcggendo le grandi e antichecose di quella, e leggendo le storie e gran fatti d' Romani scritte per Virgilio c per Sallustio, Lucano, Tito Livio, etc... presi lo stile e la forma di loro...
(1 ) Balbo. Vita di Dante, Dante in patria, x. Il est certain que Dante alla plusieurs fois en ambassade à Rome (Pelli, Memorie); or il n'y parut qu'une fois depuis son entrée aux fonctions de prieur, le 15 juin 1500. Il feut donc qu'il y ait été envoyé précédemment.
{^)Paradiso, xxxi, H, 15.
(3) InfemOf xviii, 10 :
Corne i Roman per Tesercito molto,
L' anno dcl giubileo, su per lo ponte
Hanno a passar la gente, modo toUo.
Chc dair un lato tutti banno la fronte
Verfo il castello e vaiino a San Pietro,
Dair allra sponda vanno Terso il monte.
302 DES SOUBGES rOKTIQUES
humain rassemble dans la irallée de Josaphat, à ce long cri de repentir qui sortait de tant de bouches, à ces prédications Iputes pleines des souvenini de réternité, la terreur des jugements divins enveloppa le poète, toutes les résistances furent forcées, et sa grande âme se rendit. Les allusions du W chant du Purgatoire trahissent son dernier secret. On le voit le jeudi saint, le jour où on faisait l'absoute publique des pèlerins, où siégeait à Saint-Pierre le grand pénitencier dans l'exercice solennel de son ministère, s'agepouiller aux pieds de celui qui l'absout, et qui lui ouvre avec les clefs de saint Pierre la porte sainte du pardon (1). C'est dans ce moment d'une conversion disputée^ dans, le
(1) Cette conjecture est fomlcc sur ropînioo que Dante eet surtoiit un génie sinccre, qui ne feint pas gratuitement, et que derrière ses fables il y a toujours plus de vérité qu'on ne pense. C*est dans cet esprit que j^mterprète le texte àuPurgatorio, chant is, tcrc. 31 et suiv. On est au quatrième jour du pMcrinagc, le 7 avril au matin : c^est précisément le jeudi saint, jour de Tabsolntion générale des pécheurs, qui £iisaieot pénitence publique. Dante arrive à une porte mystérieuse qui rappelle la porte sainte du jubilé. Trois degrés y conduisent : \\\n, de marbre blanc etpob; Tautre, d'une pierre sombre, rude et calcinée; le troisième^ d*un porphyre d'une couleur sanglante. Ce sont les trois conditions de la pénitence : la confession sincère, la contrition, la satisiiM^tion. Tous les interprètes Tentendent ainsi. L'ange, image du prêtre, est assis en haut II tient à la main Tépée dont il touche le front des pécheurs, comme le pénitencier firappe de sa baguette la tête des pèlerins agenouillés devant lui. Dans sa main sont les deux clefs, Tune d'or, l'autre d'argent; Tune symbole de l'autorité, l'autre de la science sacerdotale. Mais toutes deux, il les a reçues de saint Pierrrc : c Da Pier le tengo. > C'est l'exercice d'une prérogative papale. Le poëte se jette à ses pieds, il frappe trois fois sa poitrine : c'est le rite même de la confession sacramentelle. Que faut-il de plus pour reconnaître l'acte où le poète repentant reçut le pardon, et qu'il voulut marquer d'un souvenir ineffaçable? L'0//tmocommen/o semble Tentenilre comme moi : c Gonvertito l' autoro per la illuminazione délia divina grazia, accède al vicario di Cristo per confessa re le pcccata. »
boulev^rsemenl d'un cœur bri^, remué;^ retourné.jusqu'au fond; c'est dans les remords et les larmes (pie je vois naiire le poëme. Un grand ouvrage veut deux choses^ l'inspiration qui vient d'ailleurs, et la volonté qui est de l'homme. Dès la mort de Béatrixrinspiraiion était venue : Dante, visité d'une vision merveilleuse, s'était proj^osé de faire pour sa bien-aimée a ce qui ne fut jamais fait pour aucune autre (1). » Mais ce dessein remis, négligé, trahi par tant d'infidélités, aurait péri comme tant d'idées que Dieu envoie et que les hommes ne reçoivent point. 11 ne fallait pas moins que les saintes violences de la religion pour vaincre la volonté récalcitrante du poëtè, l'arracher aux distractions coupables, et le contraindre à Taccomplissement de son >œu, à ce travail forcé où la Providence le côndamiiait, ^à cette pénitence glorieuse enfin, qui fut la Divine Comédie.
On voit maintenant pourquoi Dante, laissant les che* mins battus de l'épopée romanesque, se trouva conduit iau éœur même de la poésie religieuse. Il voulut fixer par la parole les grands spectacles de Téternité qui Tenveloppaient. Cet homme sincère voulut rendre, non les rêves iie son génie, mais ce qui avait effrayé sa conscience, ce qui lui apparaissait non-seulement dans renseignement des théologiens, mais dans la croyance dés peuples. 11 voulut reproduire non-seulement le dogme, mais la tradition, qui lui donnait la couleur
(1) Vita Nuova, et les recherches sur Béotrix, ci-dessus, chap. ii.
964 DES SOURCES POÉTrQUES
et le mouvement : l'enfer, le purgatoire, le paradis, peuplés de figures connues, avec des supplices qui se touchent, et des récompenses qui se voient. Il trouvait cette tradition dans un cycle entier de légendes, de songes, d'apparitions, de voyages au monde invisible, où revenaient toutes les sci3nes de la damnation et de la béatitude. Sans dcule il devait mettre Tordre et la lumière dans ce chaos, mais il fallait qu'avant lui le chaos existât.
I. Dante n'avait pu visiter l'Italie et la France sans y trouver, pour ainsi dire à tous les pas, la vision de la Divine Comédie. S'il entrait dans les grandes basiliques de Pise, de Rome, de Yenise, il voyait au fond de l'abside ces mosaïques éblouissantes d'or : cette figure colossale du Christ, avec un regard immobile comme l'éternité : tout autour, les images des anges et des saints, couronnés d'auréoles. L'architecture symbolique de ce temps voulait que le sanctuaire représentât le ciel. Â Sainte-Marie d'Orvieto il avait dû contempler avec admiration les bas- reliefs de la façade, où Nicolas de Pise, aidé de quelques ouvriers allemands, avait représenté le jugement, le paradis et l'enfer, s'appliquaot à rendre surtout les tourments des réprouvés et la beauté surnaturelle des élus (1). Il n'y avait pas jusqu'à la petite ville de Toscanella dont la collégiale n'eût
(1) Vasari, Vite de' PiUori, etc.
DE hk DIVINE COMÉDIE. 365
son Jugement dernier, peint par une main inconnue, au bas duquel figurait le dragon infernal, recevant dans sa gueule les réprouvés poussés par les diables (1). De l'autre côté des Alpes, et dans ce grand nombre de monuments gothiques qui bordaient sa route, Dante retrouvait les mêmes habitudes. Rien de plus consacré que le bas-relief du Jugement universel sur le portail principal des églises, comme à Àutun, à Notre-Dame de Paris : c'était la crainle des justices divines qui de* vait saisir les hommes du dehors, les passants, les profanes, et les pousser dans le lieu saint. Mais, une fois introduits dans la nef, ils étaient rassurés par des images plus consolantes : les martyrs, les vierges resplendissaient sur les vitraux, comme s'ils n'eussent attendu qu'un rayon de soleil pour descendre dans l'assemblée. Au milieu, flambloyait la grande rose, qui représentait ordinairement les neuf chœurs des anges autour de la majesté de Dieu. C'est là, sans doute, que le poète trouva cette admirable pensée de décrire le ciel, non pas avec des colonnes d'or et des murs de diamant, non pas avec le luxe ordinaire d* encensoirs d'argent et de harpes d'ivoire, mais avec ce qu'il y a sur la terre de plus simple, de plus pur, de plus immatériel, sous la forme d'une grande rose blanche, dont les feuilles sont les sièges des élus (2).
(1) De Romanis, Conclusione circa V originaliià délia Divina Coinmédia, dans Tédition des Œuvres de Dante; 1830, Florence, in-8% t. V.
(2) Paradiso, canto xxxi, i :
In forma dunque di candida rosa Mi si mostrava la milizia santa, Gbe nel suo sanguo Gristo fece sposa.
Mais les saints et les démons des cathédrales demeuraient immobiles à la place où l'artiste les avait rangés. L'imagination populaire venait les voir en mouvement et en action. Dans le célèbre jeu des Vierges Sage$ ii des Vierges Folles, écrit en provençal et en latin, pour le délassement du peuple aux fêtes pascales, on' voyait le Christ juge, les vierges folles précipitées en enfer par les démons (1); tandis que les saints de Tancienne'' loi, David, Isaîe, Jérémie, auxquels se joignent Yîrgite et la Sibylle, forment un concert de prophéties en l'honneur du Christ ressuscité. Quand on jouait les mystères, le théâti*e se partageait en trois étages pour découvrir d'un seul coup, aux regards de la foule, la terre, le ciel et Tenfer. Le l^'mai 1504, à Florrace, une troupe joyeuse avait dressé des tréteaux sur l'Âmo, au pied du pont alla Carraia, pour y donner le spectacle des diables pourchassant les damnés. Les gens de la ville et des environs avaient été invités à son de trompe à venir savoir des nouvelles de l'autre monde. Le poids des spectateurs fit crouler le pont, et les promesses de la fêle se trouvèrent cruellement remplies (2). Tandis que le peuple se réjouissait ainsi, les seigneurs et les nobles dames voulaient des passetemps plus délicats : ils s'égayaient aux scènes co-
(1) La rubrique dit: Accipiaiit oas dicmones, et prsecipitentur in Infernum. Voyez Théâtre français au moyen âge, publié par MM. Morana:^ et Francisque Michel.
(2) Villani, anno 430i. 11 no faut pas croire, avec Denina, que cette triste fête donna la première pensée de la Divine ComÀlie. Dante n'était pas à Florence, d'où on l'avait banni deux ans auparavant»
miques des chansons et des fabliaux. Les trouvères n'avaient eu garde de négliger un sujet qui mettait leur verve à Taise, où leur malice avait les coudées franches derrière de faciles allusions. C'est le caractère que je trouve dans les rédts du Jongleur qui va en Enfer ^ du Salut d'Enfer, et de la Cour du Paradis; du Fttom qui gagna le Paradis par plaid. Rutebœuf décrit Ja Voye de Paradis, qu'il peuple de personnages allégoriques; et Raoul de Houdan, après le Voyage de Paradis, où il se fait sans façon montrer sa place, écrit le Sofigre d* Enfer y où il trouve les réprouvés à table, et UU' Couvert pour lui (1). Je ne méconnais pas ce qu'il y à de dérisoire et de malintentionné dans ces fables.' Mais la parodie suppose une poésie sérieuse, qu'elle remplace, comme la fumée annonce le feu qu'elle étouffé.
(1) Histoire littéraire deFrance, t. XVIIl, p. 787, 790, 795 ; Legrand d'Âossy, Fabliaux, t. Il, p. 22, 30, 56. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante, viii. Je me suis fait un devoû* de citer le travail de M. Labitte toutes les fois que je me suis éclairé de ses indications. On trouTe aussi des citations instructives duns le recueil de Poésies populaires Icfl tiNes publié par M. du Mcril (p. 298). J'y remarque une satire latine contre les faux visionnaires, qui altéraient, par de grossières images, la pureté du dogme chrétien.
lleriger, urbis — Maguntiacensis
Antistes, quemdam — vidit prophetam
Qui ad internum — se dixit raptum, etc.
M. du Méril mentionne le fabliau de sainte Gale qui ne se voult marier; celui de la Bourgeoise qui fut dampnée, et sa fille menée pour voir les tourments de sa mère et les joies de son père, (Desroches, Hist. du mont Saint-Michel, t. II, p. 344 , catalogue de la Vallière, t. II, p. 133.) Trois visions latines indiquées au catalogue des Mss. de la bibliothèque Harléienne, t. m, p. 61; une autre enfin, citée par Warton, t. III, p. 54. Ajoutez-y lii vision de Fulbert, publiée aussi par du Méril, p. 217. Tir quidam exstitcrat dudum heremita. .
Et d'abord, en écartant les poèmes romanesques destinés aux plaisirs profanes des cours et des châteaux, je remarque toutefois que la peinture du monde invisible s'y introduit comme pour donner à la scène plus de profondeur. Parmi les preux de Gharlemagne, je vois Guérin le Mesquin errant de royaume en royaume, servant tour à tour l'empereur Gharlemagne, le prêtre Jean et le soudan de Babylone, jusqu'à ce que le pape lui impose en pénitence de ses péchés de visiter le puits de Saint-Patrice, dans l'île d'Or. Le chevalier traverse les mers, aborde à l'île d'Or, pénètre dans un bois profond, y trouve un monastère, où il jeûne durant neuf mois, et s'engage enûn dans la ténébreuse ouverture qui mène à l'autre monde. Là commence le purgatoire, puis l'enfer avec un nombre inûni de supplices : Guérin traverse ces lieux de douleur, il arrive enfin au paradis terrestre, gardé par Enoch et Élie : debout sur le seuil infranchissable, il voit passer « l'em- « pereur du ciel, entouré du chœur des anges, légions « humbles et fidèles. » La vision s'évanouit, et le bon chevalier se retrouve à la porte du monastère (1). Mais du moins le preux compagnon de Gharlemagne a quelque droit aux communications divines : il est chrétien, il est armé pour le service de l'Église et la confusion des mécréants. Alexandre, au contraire, je veux dire
(1) Ferrario, Antichi romanzi di cavalleria, t. HI. Nous reconnaissons bien, avec Bottari, que le roman italien du Meschino, dans sa première forme, est postérieur à la Divine Comédie ; mais la rédaction française remonte sans doute bien plus haut.
celui des romans, ne songe qu'à sa gloire; et, maître de la terre, il veut forcer le paradis et tirer tribut du peuple des anges (I). Il traverse les plaines brûlantes de l'Asie au milieu des terreurs de l'enFer, au milieu desdragons, des monstres et des foudres. Enfin le cours del'Euphratequ il remonte le conduit au pied des murs d'Éden, derrière lesquels on entend la voix des anges occupés à louer Dieu. Le héros frappe longtemps à la porte, il somme les habitants de se taire, d'ouvrir, et de payer tribut comme le reste du monde. La porte demeure fermée : seulement un vieillard paraît sur la muraille, et fait présent à Alexandre d'une pierre d'aimant. Cette pierre peut soulever le fer, et cependant un peu de terre dans une balance pèsera plus qu'elle. Ainsi de l'homme, qui soulève le monde; mais quelques jours après sa mort, un peu de poussière vaudra mieux que lui. Le héros s'émeut de ce discours; il se toumô vers Dieu, renonce aux conquêtes, et lorsqu'il meurt après douze ans d'un règne paisible, le poêle ajoute « qu'il lui fut pardonné. » Ainsi ce génie du moyen âge, qu'on se représente toujours prêt à damner les vivants et les morts, fait preuve d'une singulière indulgence. Les romanciers ne peuvent se résoudre à
(l)GervinDs, Geschichte der deutschen Poésie, t. ï, p. 221. — Rosenkrantz, Geschichte der deutschen Poésie in dem Mitlelalier, p. 566. J'ai suivi Tordre du poëme allemand de Lamprecht. On trouve dans la même langue V Alexandre de Rodolphe de Monlfort, celui d'Ulrich d*Eschembach, ceux de Rerchthold, de Riterolf. etc. Il est inutile de citer le» poèmes français bien plus connus de Benoit de Saint-More, Alexandre de Bemay, etc. — Par une complication semblable, le souvenir des voyages de laint Brendan se retrouve dans le poème de Lohengrin.
LES POèTES rRA5C. 24
prendre congé des héros qu'ils aiment sans les laissa acheminés vers le ciel. Nous voici en paix sur le salut d'Alexandre. Dante mettra Galon en purgatoire, Trajan en paradis. Et le poète anglais Lydgate n'achève point les funérailles d'Hector sans lui faire élever un tombeau dans la cathédrale de Troie, auprès du maître-autel; une messe perpétuelle est fondée pour le repos de son âme.
Du reste, on reconnaitici une complication fréquente dans l'histoire littéi*aire; je veux dire Tentrelacement de deux sortes d'épopées. Gomme des plantes touffues ne peuvent croître ensemble sans se mêler, s'envelopper, se nuire peut-être; de même, dans cette forte végétation poétique, chaque fable pousse des branches qui vont s'entrelacer avec les rameaux voisins. Quand le bon Guérin pose sa lance à la porte du monastère, et qu'on l'y met en prières et en jeûnes, je me doute bien que nous sommes en pleine littérature ecclésiastique, et que le puits de Saint-Patrice a été creusé par les poètes légendaires.
£n effet^ trois poèmes de Marie de France et de deux autres écrivains anglo-normands avaient popularisé cette formidable histoire du purgatoire de Saint-Patrice, rapportée par Matthieu Paris, Jean de Vilry, Vincent de Beauvais : on en connaît une version espagnole qu'on a crue de la main d'Alphonse X, et une traduction italienne dont le dialecte grossier atteste sa prompte propagation dans les derniers rangs du peuple (1). Un chevalier anglais, du nom d'Oweins, entre- (1) Œuvres de Marie de France, toin. II; Delanie, Essais historiques
DE Ï.A DIVINE COMÉDIK. 571
prend pour Texpiation de ses péchés le pèlerinage du purgatoire. Il se rend à la cayerne miraculeuse, jadis ouverte à la prière de saint Patrick, dans une île du lac de Dungal. Après de longs jeûnes et de ferventes oraisons, éclairé par les conseils des religieux voisins, il s'engage dans la route souterraine (1), et bientôt il so trouve en un lieu qui est à la fois celui des souffrance^ temporaires et des peines éternelles. IjCs menaces des démons ne le font pas reculer ; tantôt repoussé, tantôt entraîné par leurs bandes insolentes, il parcourt d'innombrables supplices (2). Ce sont des coupables crucifiés à terre, enlacés, dévorés par des serpents, exposés dans leur nudité au souffle d'un vent d'hiver, suspendus par les pieds sur des bûchers qui ne s'éteigneat pas, attachés à une roue qui tourne sans fin, plongés dans des fosses où bouillonne le métal fondu, enlevés par la tempête et précipités dans un fleuve sous les eaux duquel les démons armés de crocs de fer
mr les Bardes, etc., tom. Ill, pag. 245; Ferdinand Denis, le Monde enchanté. Au dix-septîëroe siècle, le Purgatoire de S. Patrice est porté sur le théâtre espagnol par Calderon, et en 4764 on imprimait encore à Madrid la ballade de la Ctieva de San Patricia * L'histoire de cette légende a été éclairée par le savant travail de M. Wright, S. Patncks purgatory, an Essay on the légendes of purgatory, hell, and paradise, currenl during the viiddle âges. Il est impossible de pousser une recherche avec plus de perspicacité et d'érudition. Mais pourquoi porter Tamertume de la controverse protestante et la rancune anglaise contre Tlrlande dans Tétude d'une innocente tradition qui ne fut jamais qu'un récit poétique, qui n'entra jamais dans les croyances thcologiques de l'Église, et que les papes ne laissèrent pas introduire dans le bréviaire romain? . (1) Dante se purifie de ses péchés en traversant le purgatoire. Purgatorio, passim.
(2) Dante est aussi arrêté par les démons à l'entrée de la cité de Satan. Infemo, ix.
les retiennent. x\u fond de ce lugubre séjour, un puits embrasé engloutit et revomit tour à tour les âmes enveloppées d'un vêtement de feu (1). Oweins reconnaît plusieurs de ses compagnons d'armes; son courage se trouble ; il gagne en tremblant un pont jeté sur l'abîme : l'étroite planche s'élargit devant ses pas, et le conduit auprès d'une porte qui s'ouvre et laisse voir des jardins magnifiques (2). C'est l'Éden, perdu par le péché du premier père, habité maintenant par les justes avant leur entrée au ciel. Une longue procession vient recevoir le nouvel hôte, et le mène jusqu'en un point d'oà peut s'apercevoir la gloire d'en haut. L'Esprit-Saint en est descendu ; il se répand sur l'assemblée triomphante. Oweins se retire purifié (3).
D'un autre côté, quand le romancier conduit Alexandre au Paradis terrestre, on soupçonne sans peine que d'autres pèlerins Font précédé. On s'en assure en re-
(i) On se rappelle le crucifiement de Gaïphe, les concussionnaires plongés sous la poix bouillante, et les jeux grotesques de leurs bourreaux, les voluptueux entraînés par une tempête étemelle, le puits des géants. Infeimo, XXIII, XXIV, XXXI.
(2) Le pont de TÉpreuve, emprunté à la mythologie persane, se retrouvera dans les deux visions suivantes ; Dante en a conservé comme une trace au chant XXIII, in fine.
(3) Gens erent de religiun Qui firent-la processiun...
Guntre le chevalier alerent S'il reçurent e le menèrent Od duz chant e duz mélodie Et od le son de l'harmonie...
Cette scène offre une frappante ressemblance avec celles qui terminent le Purgatoire de Dante : le Paradis terrestre au terme des expiations, la procession des vieillards et des Vertus, les chants, les parfums, et les leçons que reçoit le miraculeux voyageur.
trouYant, parmi les compositions des trouvères, le Voyage de saint Brendariy odyssée monacale qui charma plus d'une fois la solitude des cloîtres en y transportant les tableaux d'une vie errante et libre sur les mers. Dès le onzième siècle, on en voit une rédaction latine suivie de plusieurs traductions anglaises, allemandes, françaises, espagnoles. Je m'étonnerais que l'Italie, si amie du merveilleux, n'eût pas conservé les siennes (1). — IjC saint moine a quitté l'île d'Érin pour aller chercher, à travers les mers occidentales, la terre de repromiman réservée aux saints. Après les aventures sans nombre d'une longue navigation, il arrive au paradis des oiseaux, demeure des anges demi-tombés, qui, sans partager la révolte de Lucifer, ne s'associèrent point à la résistance des milices fidèles (2). Plus loin, se rencontre la montagne de l'enfer, dont le sommet volcanique domine l'Océan : de noirs forgerons Thabitent, et leurs marteaux retombent nuit et jour sur les
(1) La légende de S. Brandaines, publiée par Achille Jubinal; Paris, 1836. La grande chronique de Gotfrid de Viterbe, pars secunda, contient un récit pareil, d'après un livre conservé dans Téglise de Saint-Matthieu, ultra Britanniam in finibus terrx. Les voyageurs arriyent au delà des mers à une montagne d'or qui porte une ville toute d'or, habitée par des anges. Enoch et Élie y servent Dieu dans une église d'or. Les voyageurs y demeurent trois jours ; mais, lorsqu'ils reviennent dans leur patrie, il se trouve que trois siècles et sept générations se sont écoulés.
(2) Nous Sûmes de cens
Qui jus calrent des sains cieux; Mais ne nos consenlimes pas.
A peu près comme les anges neutres de Dante (Inferno^ ii) :
Che non furon ribelli
Ne fur Tedeli a Dio, ma per se foro.
enclumes où se tordent les réprouvés. Dans ces parages funestes, Judas seul, au milieu des eaux, jouit do re* pos hebdomadaire que la mansuétude infinie du Christ lui accorda. Le passage de saint Brendan prolonge d'un jour cette suspension de souffrances (1). Il s'éloigne ensuite; et, lorsqu'il a salué l'ermite Paul, retiré depuis près d'un siècle dans une île solitaire, il aborde au rivage désiré. Là fut jadis le paradis terrestre, désert maintenant, mais destiné à devenir un jour Tasile des chrétiens, quand recommencera le temps des persécutions. Ainsi l'a prédit un ange du ciel, qui renvoie dans leur patrie les miraculeux voyageurs (2).
Pendant que les imaginations charmées suivaient le moine navigateur, etcherchaicntavec lui ce quel'homme
(1) ft Je suis, fait-il, li fel Judas...
«... Por paor del' Saaveonr
a Ci sui au dinicnce en 1' onur < De la miséricorde Crist a C'au dimence êurreccU. »
RieD de plus touchant que ce pardon partiel, le seul que Dieu poisse accorder aux réprouvés. On y reconnaît les habitudes de douceur que la religion introduisait dans la société moderne. Où pourait s'arrêter une pitié qui descendait jusqu'à Judas?
(2) La terre voient plaine tempre.
Les puramiers si cum en septembre.
Environ prisent à alcr
C'ainc nuit ni visent fors jor derc...
Les navigateurs espagnols ont longtemps cherché Tile de Saint-Brcndan. Elle est comprise au traité d'Evora dans la cession faite par la couronne de Portugal à celle de Castille. — Voyez Ferdinand Denis, le Monde enchanté. — M. Wright (S. Patrick's purgatory) a publié une belle description du Paradis, en vei*s anglo-saxons qui semblent remonter à la fin du dixième siècle. Il cite une carte du douzième, où, vis-à-vis des bouches du Gaoge, est représentée File de Paradis. V Imago mundi place le jardin d'Éden à l'extrémité de TAsic, derrière un mur de feu qui monte jusqu'au ciel. — S. Patrick' s purgatory ^ 93, OL
m LÀ DIVINE COMÉDIE. 375
rêva toujours, une terre meilleure que la sienne, des pensées moins douces s'éveillaient au récit de la des-cente de saint Paul en enfer. — Une tradition, dont l'origine ne se retrouve pas dans les écritures apocryphes, rédigée en latin, avant le milieu du onzième siècle, par un Français des provinces méridionales, fournit au moine anglo-normand Adam de Ros le sujet de ce poëme (1)- — L'archange saint Michel conduit l'apôtre des nations dans ce lieu, dont il doit prêcher les terreurs. Devant le seuil un arbre enflammé se dresse, gibet aux mille bras, où sont suspendues les âmes des avares. Plus loin, brûle une fournaise couronnée de sombres tourbillons. Un large fleuve, roulant des démons dans ses flots, s'enfonce sous les arches du pont fatal, que les justes réconciliés franchissent, mais qui fuit sous les pas des pécheurs. Plongés à des profondeurs inégales, selon la gravité de leurs crimes, apparaissent les envieux, les adultères, les dissipateurs, les
(1) Delarue, Essais historiques, tom. IH, pag. 139; Fauriel, Cours inédit. On a plusieurs manuscrits du récit latin. Warton, Hislory o( poetry, I, 19, cite le début d'une traduction anglaise.
L'auteur annonce son oeuvre comme ime traduction :
Aidez-moi à translater
La vision saint Pol le ber.
11 est probable que Dante connut la version ou l'original ; car, au II* chant de TEnfer, il parait supposer que saint Paul Fy précéda.
Ândèwi poi lo vas d' elezione.
fit la glose de Giacopo ne laisse pas de doute sur le sens du vers. — Dicc ancora V autore : Paolo apostolo, lo quale fu vaso delettione and6 al inferno. Or, l'Écriture, qui rapporte le ravissement de l'apôtre au ciel, ne le fait point descendre parmi les damnés.
sectaires armés pour la ruine de l'Ëglise (1). D'autres tourments attendent les usuriers, les eiacteurs, et tous ceux qui n'eurent souci de Dieu, ni merci des pauvres. Les vierges infidèles, vêtues de noirs vêtements, sont livrées aux embrassements hideux des dragons et des couleuvres. Les juges iniques errent entre des feux toujours allumés et une muraille glaciale. Des chaînes douloureuses chargent les mains des mauvais prêtres. EnOn le puits scellé des sept sceaux renferme dans une infecte sépulture ceux qui nièrent les mystères de la foi (2). A ces tristes spectacles vient se mêler Tappa* rition d'une âme élue, que les anges portent dans la gloire. La cour céleste retentit de joyeux cantiques : les damnés y répondent par leurs gémissements. Saint Paul et son guide s'émeuvent» et commencent une prière que répètent tous les saints. La Justice éternelle se laisse fléchir; elle accorde aux réprouvés l'interruption régulière de leurs souffrances, chaque semaine, au jour du Seigneur. La trêve de Dieu s'étend sur ses ennemis.
Quelquefois l'apparition de la vie future se fait sur une scène moins large, et n'est plus qu'un épisode de l'épopée religieuse, comme la descente aux enfers chez
(i) Le texte semble indiquer ici des sociétés secrètes, où Too aurait juré la destruction du catholicisme :
A sainte Iglise firent guerre...
Et par sa mort se parjurouent.
Dante (Infemo, xii) représente aussi les violents plongés dans un lac de sang dont la profondeur varie conune leur culpabilité. (t2) Dante met les hérétiques dans des tombes, canlo XL
les anciens. Parmi les sujets les plus aimés de la poésie légendaire, je remarque Y Histoire de Barlaam et Josaphaty accréditée par le nom de saint Jean Damascène, souvent trailéecn France, en Angleterre, en Allemagne enGn, ou elle prit une forme savante et harmonieuse dans les vers de Rodolphe de Montfort (1). Je la trouve aussi populaire en Italie au quatorzième siècle, s*il en faut juger par un manuscrit de la Bibliothèque royale qui contient la légende rédigée dans un mauvais dialecte, enrichie d'enluminures grossières, par conséquent destinée à des lecteurs indulgents (2). Josaphat, fils d'un roi de Tlnde, est secrètement initié par un vieillard à la foi chrétienne persécutée. Les faux prêtres et les magiciens s'émeuvent : le roi épouse leurs colères, il soumet son fils à plusieurs sortes d'épreuves : un essaim déjeunes tentatrices l'environnent, il va succomber, lorsque enfin, ayant recouru au Seigneur par la prière, il est ravi hors de lui-même, ce £t incontinent un ange le conduisit au ciel, et lui montra la gloire du ciel, et les chœurs angéliques, avec le corlége des patriarches, des prophètes, des apôtres, avec une grande multitude de chevaliers et de vierges qui moururent martyrs ; et l'ange l'averlit que, s'il gardait sa virginité, il serait tôt ou tard de cette assemblée glorieuse. £t,
(1) Rosenkrantz, Geschichle der deutsclienPœsie, 184, Gervinus, 1. 1. — Wackernagel, Deutscfi Lesebucfi deutsches.
(2) Le récit de saint Jean Damascène est bien plus étendu que celui de la légende italienne. Je la cite de préférence comme inédite et comme contemporaine de Dante. Le manuscrit où eUe est contenue porte le n* 93, fond la Vallière, sous ce titre : Leggenda di Barlaame e di Giosafatte.
après lui avoir montré le paradis, Fange lui fit Toir l'enfer et les damons, et les peines des pécheurs, et le feu, où il n'y a que pleurs et grincements de dents pendant l'éternité. Quand Josapliat vit les démons et les peines des âmes, incontinent il commença à pleurer, à trembler avec une grande épouvante. Et l'ange lui dit : a To « as considéré la punition des pécheurs : c'est pource quoi je te reconduirai au monde, dans ton corps; et, « si tu oublies ta virginité, tu seras mis dans le feo d'en- (c fer. » Â ces mots, Josaphat se réveilla ; et depuis cette heure la tentation s'éloigna de lui (1).
Pendant que ces quatre récits, entrés pour ainsi dire dans l'héritage poétique des nations chrétiennes, font le tour de T Europe et passent par toutes ses langues, il se trouve au fond du Nord, en Islande, un écrivain qui rassemble les traditions mourantes de sa patrie, pour en composer le célèbre recueil de TEdda. A la suite des fables païennes ensevelies dans ce livre comme dans leur tombeau, on est étonné de rencontrer un chant chrétien, le Chant du Soleil^ où le poète, s'arrachant aux souvenirs d'une mythologie condamnée, s'efforce de reconstruire le monde invisible sur de meilleurs fondements (2). Un père a rompu les lois de la mort pour
( 1 ) E incontcnento fo porta el so sjiirito in cello, e foge mostra la gloria del Paradiso e H ordeni de H agnoli, eli patriarchi, e li profecli, eli apostoli, c una grande multiiudinc de chavalieri, vergmi, o V agnolo ge disso questi sic martiri. (Quatre peintures représentent h procession des personnages célestes.) E dice V agnolo : Giosafat se tu combaltere pcr la toa virginita tu serein questa schcra. J'ai voulu donner un spécimen de ce grossier dialecte.
(2) Edda Sœmundary t. I, Solar-Hod. Sans doute le skalde islanda».
venir instruire son fils ; il le visite dans un songe et lui révèle les secrets de réternité. — Il a parcouru d'abord les sept zones du monde inférieur. Des oiseaux noircis de fumée, qui étaient des âmes, tourbillonnaient comme un nuage de moucherons à l'entrée de Fabîme. Les femmes impudiques poussaient en pleurant des rochers ensanglantés. Par un chemin de sable brûlant marchaient des hommes couverts de blessures (1). Des étoiles menaçantes étaient suspendues sur le front des excommuniés. Sur la poitrine des envieux, on lisait des runes de sang. Ceux qui avaient poursuivi les vaines félicités de la vie couraient sans repos dans une carrière sans but. Les voleurs, chargés de fardeaux de plomb, allaient par troupes au château de Satan. Des reptiles venimeux traversaient le cœur des assassins; et les corbeaux de Tenfer dévoraient les yeux des menteurs (2). — ^ais le vieillard s'est vu ravir ensuite aux plus hautes régions du ciel. Là, des anges radieux lisaient rÉvangile sur la tête de ceux qui firent l'aumône.
fut inconnu du poëte de Florence ; mais les rapports qu'on trouTera dans leurs récits montreront encore mieux Tantiquité des sources où tous deux puisent.
(1) Solar-liod, 58, 59. Crucnta saxa — Mgr» iUae feminae — Trahebant tristi modo. — Multos homines vidi — Sauciatos ire — In illis pruna obsitis viis. Cf. Infemo, vu, xiv, xxviir. La peine des avares, des sodomites et des schismatiques.
(2) Solar-liod, 65, 64. — Calervatim ibant illi — Ad Plulonis arcem, — Et gestabant onera e plumbo. — Homines vidi illos — Qui multos pecunia et vita spoliarant — Pectora — Raptim pcrvadebant viris istis. — Validi venenati dracones. Cf. le château de Satan, les chapes de plomb des hypocrites, les serpents qui poiii'suivcnt les voleurs de grand chemin. Inferno, viii, xsiii, xxiv. Le dernier de ces rapprochements est si remarqiûible, qu'on aurait peine à le croire fortuit.
380 DES SOURCES POÉTIQCES
Ceux qui jeûnèrent étaient entourés d'esprits célestes prosternés à leurs pieds. Les Gis pieux rêTaient bercés sur les rayons des astres. Les opprimés, les yictimes des forts, portés dans des chars de triomphe, passaient comme des rois au milieu de la foule des saints. Cette douce image du paradis substituée aux combats et aux banquets éternels du Walhalla, cette apothéose de la charité, de l'abstinence et de la résignation, laissent assez voir ce que pouvait l'Église sur l'esprit indompté des Scandinaves. Cependant on reconnaît encore dans le tableau de Tenfer les reflets sinistres du paganisme. Les vieilles peintures du royaume des ténèbres {Mtapelheim) sortirent lentement de la mémoire des peuples du Nord. J*en retrouve le souvenir et le nom {MioptlHj jusque dans un cantique du jugement dernier, composé au neuvième siècle. Longtemps les pâtres de la Souabe et de la Suisse ont montré les montagnes creuses, où quelqu'un d'entre eux ayant pénétré, avait vu Siegfried, Cbarlemagnc ou Frédéric Barberousse tenir sa cour avec les morts (1).
Toute la poésie du moyen âge était donc pleine des spectacles de rÉternité. Mais de même que les songes de la nuit se forment des pensées du jour, ainsi les poètes révent ce que les peuples croient. Les peuples
(1) Wackernagel, Deulsches Lesebuch: Vomjungsten Gesicht:
Dâr ni mac denne mac andremo Hclfan vora démo Muspille. ^
On peut citer aussi la peinture terrible du jugement dernier dans VHarmonie des Évangiles, par le Saxon Héliand, Gervinus, GeschichU der deutschen Poésie, 1. 1. Sur les montagnes creuses : Grimm, Deutsche 5a^.
DE LA DIVINE COMÉDIE. 38f
croyaient donc au commerce des vivants et des morts ; ils croyaient TËternité accessible aux âmes pures, ils croyaient aux visions. Il n'est pas de récits que les enfants aient plus curieusement écoutés de la bouche de leurs mères, les hommes des lèvres du prêtre, qui les tenait de ses livres. Je n'accuse ni les livres, ni le prêtre, ni les mères, et je ne vois rien de plus digne de respect que cette crédulité tant méprisée. J'y découvre le besoin le plus honorable de la nature humaine, et le plus inexorable en même temps, le besoin de l'infini. II s'en fallait encore de deux cents ans que l'homme eût fait le tour de la terre ; il n en connaissait encore ni l'étendue, ni la forme, ni la situation ; mais ce qu'il savait depuis longtemps, c'est qu'elle était trop petite. Il voulait voir au-dessous et au-dessus. On avait beau fouler aux pieds les pauvres dans la fange, ils n'étaient pas encore si bas qu'ils ne se souvinssent de leurs destinées. Us voulaient non-seulement qu'on leur enseignât le paradis, mais qu'on le leur décrivit, qu'on l'eût visité pour eux. On avait beau envelopper les rois dans une nuée d'encens et d'hommages, ils s'ennuyaient de ces honneurs qui devaient finir, et payaient des poètes pour leur peindre 1 éternité, sans oublier l'enfer, où sont punis les tyrans.
Tant d'ouvrages d'art, tant de productions dans un siècle, supposent l'effort d'une pensée qui vient de plus
382 DifIS SOURCES POÉTIQUES
haut. Avant qu'un récit soit mis en vers, il est longtemps resté dans les entretiens, dans les souvenirs des hommes. La poésie est la fleur ; la tradition est la tige : elle est longue et délicate ; il faut la dégager lentement, avec patience, si l'on veut aller jusqu'aux racines.
En présence du nombre inûni de visions de la vie future qui remplissent les chroniques et les légendes, je vois d* abord l'impuii&ance où je suis de tout étudier et de tout connaître. 11 me suffît de montrer l'extrême richesse de cette littérature du monde invisible, quelle place elle tenait dans la bibliothèque des hommes du treizième siècle ; quelles images elle devait laisser chez un grand esprit comme Dante, ave<î la passion de tout lire et le don de ne rien oublier.
Je remarque premièrement les livres qui étaient dans le patrimoine commun de la chrétienté, que toutes les abbayes faisaient copier pour l'usage de leurs moines; et je n'en trouve pas de plus célèbres que les Vies des saints. Dès le septième siècle, un décret du pape Gélase avait mis les Vies des Pères au rang des écrits que l'Église reçoit avec honneur. Cassiodore en recommandait l'élude; saint Benoit les nommait parmi les lectures que les religieux devaient entendre chaque jour, à la suite du repas (1). De là ce grand nombre de col-
(1) Gelasius papa, apud Gratiani decretum dist. xv, cap. Sancta Ecclesia, a Vitas Patrum, Antonii, Pauli, llilarionis, et omnium eremitarum, quas tamen vir beatus scripsit Ilieronymus, cum oinni honore suscipimus. • Cassiodore, Institut, divin. , cap. xxxii. S. Benedictus, in Régula, cap. XLii : Monachi omni tempère, sive jejunii sive prendii fuerit, moi ut sur-
D£ LÀ DIVLNE COMÉDIE. 383
lectioos, formées des actes des martyrs, des biographies écrites par saint Jérôme, des récits de Bufin^ de Sulpice Sévère, de Grégoire de Tours, et successivement enrichies des souvenirs que chaque génération dç saints laissait après elle. Les interpolations étaient faciles : les fables pénétraient sans peine dans une suite de fragments qui n'avaient pas de lien; chaque monastère eut son recueil abrégé ou grossi selon le loisir de ses copistes. Deux écrivains du treizième siècle, deux Italiens, avaient tenté de porter la lumière au fond de ce désordre : le premier était Barthélémy de Trente; le second, Jacques de Varaggio, archevêque de Gênes, auteur de la I^égende dorée, qui rangea les actes des saints dans, le cycle de Tannée ecclésiastique, et Ut à chaque fête comme une couronne de poétiques traditions (1), J'ouvre donc la Légende dorée, et j'y reconnais le Purgatoire de saint Patrice et l'histoire de Josaphat. Dans la vie de saint Jean Tévangéliste, dans celle de saint Thomas, au chapitre de la fête de tous les Saints^ je trouve plusieurs visions de l'enfer et du ciel. Si je m'arrête au jour de la Mémoire des trépassés, j'y vois de fréquentes apparitions des morts aux vivants, et l'histoire merveilleuse d'un jeune homme mort au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Son âme, enlevée par les démons, réclamée par les anges, con-
rexerint a cœna, sedeant omnes in nnum, et légat unus collationes et vitas Patrum, aut certe aliquid quod aedificet aadientes.
(1) Tiraboschi, Storia délia Leiteratura, ab anno 1183, ad annum 1500, lib. 11, cap. i.
duite enGn aux pieds de la sainte Vierge, fut renvoyée sur la terre pour y solliciter les prières des hommes en faveur des défunts (1). — Mais rien n'égale l'admirable récit de la descente du Sauveur aux enfers. La Légende dorée l'emprunte à l'évangile apocryphe de Nicodème, populaire en Occident dès le temps de Grégoire de Tours; mais, encore tout plein du souffle hardi de l'Orient, les Pères de TËglise ne le citent jamais : c'est une source où les artistes et non les théologiens vont puiser; Milton et KIopstock ne la négligèrent pas. — Le récit commence au jour de la résurrection. La nouvelle du prodige a mis Jérusalem en rameur et la synagogue en alarmes. Tandis que les princes des prêtres délibèrent, on introduit dans l'assemblée deux ressuscites, Leucius et Carinus, fils du vieillard Siméon; chacun d'eux se fait donner un livre, et ils écrivent ce qui suit : « Nous étions dans les ténèbres avec nos pères les patriarches, quand tout à coup une lumière d'or et de pourpre, comme celle du soleil, nous illumina; et aussitôt le père du genre humain, Adam, tressaillit de joie, et il dit : ce Cette lumière est celle de ce l'Auteur de toute lumière, qui a promis de nous en-
(1) Legenda aurea, de S. Patricio, de S. JùSAp\iai,deMemoriâ defunctorum, etc. On y trouve aussi les histoires de S. Fursy, de S. Carpe et de Ste Christine, que je rapporterai plus loin. La légende de la fête de tous les Saints décrit la procession inerycilleuse des Saints, des Anges et du Christ, qui apparut pendant la nuit au gardien de Téglise de Saint-Pierre du Vatican. La même procession revient dans la légende de S. Bonus, publiée par M. du Mcrii, Poésies latines populaires, p. 190.
Pracsul erat Dec gratus
Ex Francorum gcnere natus, etc.
« voyer son jour éternel. » Et Isaïe s'écria : a Cette lu- « mière est celle du Fils de Dieu, dont j'ai prophétisé « que le peuple qui marchait dans les ténèbres verrait « une grande lumière. ))Et le vieillard Siméon survint, et amc lui Jean-Baptiste, et ils rendirent ce témoignage du Sauveur : l'un qu'il l'avait tenu dans ses bras, Tautre qu'il l'avait baptisé et que sa venue était proche. En ce moment Seth se souvint qu'un jour il était allé aux portes du paradis terrestre demander « l'huile de miséricorde » pour oindre Adam, son père, qui était malade; et saint Michel, lui apparaissant, lui avait annoncé que l'huile de miséricorde ne serait donnée au monde qu'après cinq mille cinq cents ans accomplis. El, comme il se trouva que ce temps s'accomplissait à Theure même, tous les patriarches frémirent d'allégresse. — Alors Satan, le prince de la mort, dit à l'Enfer : « Prête pare-toi à recevoir Jésus, qui se glorifiait d'être le « Fils de Dieu, et qui n'est qu'un homme craignant de « mourir; car il a dit : « Mon âme est triste jusqu'à la c< mort.,. » Voici que je l'ai tenté; j'ai excité le peuple « contre lui, j'ai aiguisé la lance, mêlé le fiel et le vi- « naigre, préparé la croix : le moment n'est pas loin « où je l'amènerai captif. »Et T Enfer demanda : « Est-ce c< le même Jésus qui a ressuscité Lazare? » Et Sataa répondit : « C'est lui-même. » Et l'Enfer s'écria : « Je « te conjure par tes puissances et par les miennes de « ne pas m'amener cet homme; car, lorsque j'ai ena tendu le commandement de sa parole, j'ai tremblé, « et je n'ai pu retenir Lazare; mais, se dégageant tout
UEs poftns rame. ^
a à coup, il a pris son essor comme Taigle, et il s'est ce échappé. » Or, tandis que TEnfer parlait de la sorte, une voix se fit entendre, pareille à celle du tonnerre, et elle disait : « Princes, ouvrez vos portes, levés vos « portes éternelles, et livrez entrée au Roi de gloire, i» k cette voix les démons coururent, et fermèrent les portes d'airain avec des barres de fer. Et David dit en les voyant : « J'ai prophétisé qu'il briserait les portes « d'airain, w Et la voix recommença : « Ouvrez vos « portes, et livrez entrée au Roi de gloire. » L'Enfer, voyant qu'on avait crié deux fois, demanda : a Et qui c< donc est ce Roi de gloire? » Et Daniel répondit : c< Le « Seigneur fort et puissant, le Seigneur fort dans le « combat, c'est lui qu'on appelle le Roi de gloire. » Gomme il parlait encore, le Roi de gloire parut, sa splendeur éclaira les limbes éternelles; et le Seigneur, étendant sa main et prenant la main droite d'Adam, a La paix, dit-il, soit avec toi et avec tous ceux de tes « fils qui furent justes. » Et le Seigneur soitit des enfers, et tous les justes le suivirent. — L'archange saint Michel les introduit ensuite dans le Paradis, où il trouve Enoch et Élie, enlevés de la terre et réservés pour les épreuves de la fin des temps. Us voient aussi venir audevant d'eux un homme qui porte sur ses épaules le signe de la croix. Et comme on lui demande ce qu'il est : c< Je « suis dit-il, le Larron crucifié avec Jésus, et j'ai cru en « lui, et il m'a donné ce signe, en me disant de me « me présenter aux portes du Paradis, et de montrer « ce signe à l'ange qui les garde. Et j'ai fait ainsi, et
DE LA DIVJNE GOMr^:DIE. 3&7
« l'ange, m'ayant ouvert, m'adonne ma place. » Ce fut là que Leucius et Carinus cessèrent d'écrire; et, se transfigurant, ils devinrent blancs comme la neige et disparurent. Mais, les deux livres étant restés, on les trouva parfaitement conformes. — Les beautés de ce fragment n'ont pas besoin de commentaire. La scène s'ouvre avec toute la grandeur de l'épopée : il ne se peut rien de plus heureux que cette façon de grouper les personnages, de les mettre aux prises, et de leur donner la parole. Après cette longue attente, ces entretiens et ces disputes, la brièveté de l'action a quelque chose de foudroyant comme la puissance divine, et le triomphe terminé par l'histoire du bon Larron couronne ces spectacles pathétiques d'une pensée de miséricorde qui repose le cœur. L'auteur de la liégende dorée le savait bien : il n'ignorait pas la valeur des textes apocryphes dont il usait; lui-même en relève souvent les anachronismés et les contradictions. Néanmoins il fait servir ces peintures imaginaires à la traduction d'une doctrine véritable. Il ne s'est point proposé d'écrire l'histoire, mais bien le poëme de la vie des saints. On lui a cruellement reproché ses mensonges : je n'en vois pas d'autre que le mensonge éternel de l'art, le mensonge de la toile ou de la pierre qui veut reproduire, par des traits immobiles, la beauté vivante. Assurément l'artiste n'ignore pas la distance qui sé^'" pare l'idéal imimortel dé cette image froide et muette sortie de ses mains, et c'est pourquoi il ne se contente jamais de ses œuvres. Cependant le peuple ne se trompe
haut. Avant qu'un récit soit mis en vers, il est longtemps resté dans les entretiens, dans les souvenirs des hommes. La poésie est la fleur ; la tradition est la tige : elle est longue et délicate ; il faut la dégager lentement, avec patience, si l'on veut aller jusqu'aux racines.
En présence du nombre inûni de visions de la vie future qui remplissent les chroniques et les légendes, je vois d* abord l'impuii&ance où je suis de tout étudier et de tout connaître. 11 me suffit de montrer l'extrême richesse de cette littérature du monde invisible, quelle place elle tenait dans la bibliothèque des hommes du treizième siècle ; quelles images elle devait laisser chez un grand esprit comme Dante, ave<î la passion de tout lire et le don de ne rien oublier.
Je remarque premièrement les livres qui étaient dans le patrimoine commun de la chrétienté, que toutes les abbayes faisaient copier pour l'usage de leurs moines; et je n'en trouve pas de plus célèbres que les Vies des saints. Dès le septième siècle, un décret du pape Gélase avait mis les Vies de$ Pères au rang des écrits que l'Église reçoit avec honneur. Cassiodore en recommandait l'élude; saint Benoît les nommait parmi les lectures que les religieux devaient entendre chaque jour, à la suite du repas (1). De là ce grand nombre de col-
(1) Gelasius papa, apud Gratiani decretum dist. xv, cap. Sancta Ecclesia. a Vitas Patrum, Antonii, Pauli, llilarionis, et omnium ercmitarum, quas tamen vir beatus scripsit Hieronymus, cum omni honore suscipimus. • Cassiodore, histitut, divin,, cap. xxxii. S. Benedictus, in Régula^ cap. XLM : Monachi omni tempère, sive jejunii sive prendii fuerit, mox ut sur-
ï& Lk DIYIXE GOMÉDŒ. 385
leclions, formées des actes des martyrs, des biographies écrites par saiot Jérôme, des récils de Bufin, de Su]pice Sévère, de Grégoire de Tours, et successivement enrichies des souvenirs que chaque génération dQ saints laissait après elle. Les interpolations étaient faciles : les fables pénétraient sans peine dans une suite de fragments qui n'avaient pas de lien; chaque monastère eut son recueil abrégé ou grossi selon le loisir de ses copistes. Deux écrivains du treizième siècle, deux Italiens, avaient tenté de porter la lumière au fond de ce désordre : le premier était Barthélémy de Trente; le second, Jacques de Taraggio, archevêque de Gènes, auteur de la I^égende dorée, qui rangea les actes des saints dans le cycle de Tannée ecclésiastique, et lit à chaque fête comme une couronne de poétiques traditions (i)« J'ouvre donc la Légende dorée, et j'y reconnais le Purgatoire de saint Patrice et l'histoire de Josaphat. Dans la vie de saint Jean Tévangéliste, dans celle de saint Thomas, au chapitre de la fête de tous les Saints, je trouve plusieurs visions de l'enfer et du ciel. Si je m'arrête au jour de la Mémoire des trépassés, j'y vois de fréquentes apparitions des morts aux vivants, et l'histoire merveilleuse d'un jeune homme mort au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Son âme, enlevée par les démons, réclamée par les anges, conr
rexerint a cœDa, sedeanl onaies m moin, et kgat unos ooUatÎQoes et tîI» Patrom, ant cerie aliquîd quod «dificet andientes.
(1) Tiraboschî, Storia délia LeUeralura^ ab anno il85, ad ammin 1500, lîb. II, ca^. I.
pas non plus, mais i] se contente : i] lui suffit q l'ait mis sur la voie, il fera le reste. Sans doute, il bien qne la coupole peinte et .dorée sous laquel prie, si haute qu'on Tait faite, est bien loin du qu'elle veut représenter; mais elle en montre la ru et la prière y atteindra (1).
Mais la critique de Jacques de Yaraggio, si in< gente qu'elle fût, avait rejeté des récits plus étent qu'il fallait chercher dans d* autres recueils. Telle < l'aventure de trois moines d'Orient, qui virent fie des rameaux d'or sur le fleuve voisin de leur solili Ils remontèrent le courant jusqu'à des montagnes connues, où ils se virent tout à coup ou milieu du radis terrestre, gardé par Enoch et Élie. Et lorsc ayant admiré les merveilles de ce beau lieu, ils n gnèrent le cloître, d'autres moines y avaient pris 1 place; on leur montra leurs noms à demi effacés pa temps dans les obituaires de la maison : sept siè
(1) Legenda aiirea, de resurrectione Doinini. Cf. Fabrîcius, ù apocryph.f p. 282. Le texte primitif est en grec. Grégoire de 1 {HisL Franc, I, 21, 24) donna déjà une traduction abrégée de Téfa de Nicodème. Cette histoire, devenue populaire au moyen âge, passa tontes les langues et sous toutes les formes littéraires. Au dixième si un moine, dont la vision est racontée par Ansellus le Scolastique^ aci pagna le Sauvenr aux enfers, et assista à la délivrance des âmes, qi renouvelle chaque année. Mais le pauvre religieux revient sous la oon d*un démon. Cette pièce a été publiée par M. du Méril, Poésies Im populaires, p. 200. Il faut citer aussi le soixante-sixième cbapiti VEisioire de Perceforest, où Ton voit « comment le roy AUam
• alla en Tyslc de vie publier la foi catholique, et racompter au la
• passion et la résurrection de Jésus-Christ au roy Gadifer d'Escossa-
• roy Perceforest d'Angleterre, à la sage r«pe, et aux aultres. • "* enfin Texcelleut travail de M. Douhaire sur les apocryphes, dans Tl/ir site catholique, année 1838.
Dieu et des hommes, d'une taiHe gigantesque, avec une forme humaine, sauf qu'il avait cent mains, longues de cent palmes. Il était chargé de chaînes embrasées; et, pour apaiser In soif qui le dévorait, il étendait ses mains sur la foule des âmes, en saisissait autant qu'il en pouvait tenir, et les exprimait dans sa bouche comme le vin d'une grappe. L'ftme de Tantale vit tourmenter ainsi ceux qui renient Dieu, les faux chrétiens, les homicides, les ennemis de la paix, les adultères; mais surtout les prélats et les chefs des peuples, qui cherchent les seigneuries et les bénéfices par intrigues, .simonie ou menaces; ceux qui vendent les sacrements de l'Église; ceux qui jugent faussement par amour, par intérêt, ou par défaut de savoir (1). Le pèlerinage merveilleux s'achève en traversant le purgatoire et le paradis. Assurément les traits du tableau sont durs et les couleurs grossières; mais on y trouve un sentiment qui purifie tout ce qu*il touche : c'est la passion de la justice, d'une justice égale pour tous. Les imaginations
p. 82, en cite plusieurs traductions anglaises, allemandes, françaises. M. Turnbull a publié, The Visions of Tundale together with metricat moralizaiioTif and other fragments of early poetry, Edinburg, 1843. On en connaît plusieurs versions allemandes, flamandes, françaises. Cf. Greith, Spicilegitnn Vaticanum, llahn, Gedichte der xii und xiii Jakrhundert, etc.
(1) Vite de' Santi Padri, ibid. Era ancx)ra tutto qnello inhnico de Dio ligato per tutte le membre con cathene di ferre molle affocate di foco. E quando ba piene le mani le stringe et spremezele in bocca come fà d vino deT uva.... Cf. Inferno, xxxiv. Tutti questi tormenti son per li prelati e guidatori dei popoli, quali vanno cercando e proccaciando le signorie e grandi onori del monde o benefici, o per cupidita, o per potere faro danno ad altrui.... e colore cbe giudicano falsamcnte per amore, o per doni, per difetio di scienza... et che rendono il sacramenio délia chicsa»
étaient faciles à contenter, mais les consciences étaient exigeantes.
Après ces légendes, dont la popularité était universelle, j'en vois d'autres qui se liaient à l'histoire de chaque royaume, de chaque église, peut-être de chaque communauté puissante. 11 ne serait pas sans intérêt de suivre la tradition chez quelques-uns des grands peuples de l'Europe, et de considérer quelle empreinte elle y reçut de leur génie et de leur civilisation.
1. Nulle part les visions ne se montrent plus nombreuses ni plus effrayantes qu'en Allemagne. Nulle part aussi une résistance plus opiniâtre n'arrêta l'effort civilisateur du christianisme. Dans un pays où les empereurs trafiquaient des églises, où plusieucs peuples, au onzième siècle, vivaient encore en pleine polygamie; où les prêtres, menacés par Grégoire VII, s'écriaient qu'ils renonceraient au sacerdoce plutôt qu'au mariage, il semble qu'il fallût toute la puissance de la terreur pour faire pénétrer la sainte pensée du devoir (1). Ces cœurs violents, ces esprits indisciplinés, ne se rendaient qu'à la prédication de l'enfer. Je ne m'étonne plus des sombres peintures qui remplissent le Livre des visionsj compilé par le moine Othlon de Ralisbonne (2). J'y compte sept apparitions des peines futures. Une servante d'Augsbourg, qu'on portait au
(i) Adam Bremens., Hisi. ecclés. - Voigt, Hist. de Grégoire VIL (2) Othlonis monachi Ratisboneosis, Liber visionum tum suarum tum aliorum. Âpud Bernard Pez, Thesaur, anecdotor. novissim., t. III.
302 KS SOURCES POÉTIODES
tombeau^ ressuscite pour avertir un magistrat de la ville, au nom de son père damné^ de restituer des biens mal acquis. Un pauvre, qui mendiait aux portes de l'église de Saint-Emmeran, voit en rêve une maison de fer rougi au feu» où sont emprisonnés éternellement les mauvais conseillers qui détournèrent l'empereur de faire sa paix avec Dieu et les hommes (1). Une autre fois le saint patron du monastère conduit en esprit un de ses religieux sur la montagne du purgatoire. La peine des justes qui s'y puriûent est de considérer les supplices des réprouvés et d'entendre leurs cris (2). Ailleurs, c'est la grande impératrice Théophanie qu'on voit punie pour avoir propagé le luxe des Grecs parmi les femmes de France et de Germanie (3). Mais rien n'égale l'étrange aventure d'un seigneur appdé Vollark, qui, se rendant à des noces avec un petit nombre de compagnons, s'égare au déclin du jour dans une forêt. Et comme il désespère de retrouver sa roule, un cavalier noir l'aborde, et lui propose l'hospitalité pour la nuit. Bientôt la forêt s'éclaire : au fond d'une large avenue resplendissent les feux d'un château. On entre dans les vastes salles, la table du festin est dressée, elle se couvre d'une profusion d'or, d'argent, de pierreries; tout autour se rangent des figures sinistres. Et, comme
(1) Visiones 6, 1 1 : Ibi sunt inclusi nuper defuncti qui CaesaH Henrico pacem undique patrare studenti resistere praesumpserunt.
(2) Visio 14.
(3) Visio 17 : Quia videlicet multa superflua et luxuriosa mulierum ornamenta quibus Grsecia uti solet, scd eatenus in Germanise Francisque provinciis erant incognita, tune primo delata.
VoUark ne peut cacher ni son élonnement ni son inquiétude : « Toutes ces richesses que tu vois, lui dit le ce maître du lieu^ sont les biens que les hommes enlèc( vent aux églises : c'est pour moi qu'ils travaillent. » Alors le bon seigneur se souvint que son hôte, en se nommant à lui, s'était donné le nom deNithard, c'està-dire le Malin; mais, comme il était juste et craignait Dieu, les démons ne purent rien sur lui; il revint sain et sauf avec ses compagnons, son cheval et ses armes. Du reste, le narrateur a la sincérité de ne point garantir son récit; il Ta reçu de la rumeur publique, et nous aimons à cueillir en passant cette fleur de poésie populaire qui a de la grâce et de 1 éclat (1).
£n remontant plus haut, nous rencontrons la célèbre vision du moine Wettin de l'abbaye de Reichenau, rédigée sous sa dictée par l'abbé du monastère, et mise en vers par Walafrid (2). Deux jours avant sa mort, Wettin avait été ravi en esprif; et, guidé par son ange gardien, il avait visité le triple séjour des âmes. Il vit les damnés livrés à d'aiïreuses tortures, roulés dans des torrents de feu, ensevelis dans des châsses de plomb, captifs entre des murs infranchissables, au milieu d'une épaisse fumée; et il y reconnut beaucoup de prélats, de prêtres et de religieux (3). Il gravit la monta-
(1) Liber visicmum, 25. Aux numéros 19 et 20 se trouTcnt les récits de saint Boniface et de Bède, qu'on lira ci-après.
(2) Acta Sanctorum ordinisS, Benedicti, saec. IV, pars II, p. 263.
(3) Ibid.
Quem plumbea possidet arca
Judicii usque diem dubio sub fine vomendum.
€f. Infemo, ix. Le supplice des hérétiques.
304 DES SOURCES POÉTIQUBS
gne du purgatoire, où les évèques négligents expiaient leur mollesse, et les comtes leur rapacité. Ao milieu d'eux, Charlemagne était puni pour Tincontinence de sa chair [i). Ensuite les portes du palais céleste lui furent ouvertes : il traversa les rangs des martyrs et des vierges; il parvint jnscju'au trône de rÉtemel, et reçut l'assurance de son salut, à condition de revenir annoncer aux hommes pendant deux jours ce qu'il avait vu des vengeances divines (2). Il y a toute la tristesse du neuvième siècle dans le rêve du moine de Reichenau. De ces guerriers et de ces pontifes de l'âge héroïque qu'on voyait naguère tout couverts de gloire, il ne reste plus que des âmes souffrantes et châtiées; et le grand empereur n'échappe ni ii la flétrissure ni au supplice. — On a besoin de rencontrer des images plus consolantes dans un récit de saint Ânsehaire, qui, vers le même temps, achevait la conquête religieuse du Nord (3). Il racontait qu'après son entrée en religion, étant tombé dans la tiédeur, il eut un songe : il lui sembla qe'il venait de mourir, et que saint Pierre et saint Jean l'assislaient. Ils le conduisirent première-
(1) Acta Sanctorum ordinis S, Benedicti,
liis visis cclsum muntem cœloque propinquum
Adspiciunt ibidem
Abluit inciiuto quidquid ncgiexerat actu.
Fixo consistere gressu
Oppositumque animal lacerare Tirilia stantis - Lsclaque perrcliquum corpus lue nieœbra carebant.
(2) Ibid,
Unde tibi jubco nuctoris de nomine nosiri Isla palam rcferens ut clara Toce revolvas.
(3) VitaSAnscharii, auctore Remberto, BoUandis t., 3 férr.
ment en purgatoire, où il passa dans les ténèbres et dans la gêne trois jours qui lui parurent dix siècles. Puis, revenant le chercher, ils le menèrent par des chemins qui n'avaient rien de corporel, marchant d'un pas immobile à travers des clartés toujours plus vives jusqu'aux portes du paradis. Les chœurs des bienheureux étaient tournés vers Torienr, les uns cachant leurs têtes dans leurs mains, les autres étendant les bras, tous unissant leurs voix dans un concert sans fin. Vingt-quatre vieillards siégeaient sur des trônes plus élevés; et à l'orient paraissait une lumière dont on ne voyait ni le commencement ni la fin, qui enveloppait tous les élus, qui les pénétrait, qui les couvrait, qui les. soutenait. Anschairc ne vit luire en ce lieu ni le soleil ni la lune, il n* aperçut ni les cieux ni la terre; car il ne s'y trouvait rien de matériel. Seulement un reflet pareil à l'arc-en-ciel environnait l'enceinte sacrée. Or, du sein de la majesté divine une voix sortit souverainement douce, et qui parut néanmoins remplir le monde : « Va, dit-elle au jeune moine, et tu reviendras « martyr (1). » — Le même caractère de douceur se fait sentir dans les deux visions racontées par saint Boniface. Cet homme infatigable, ce fondateur des églises de Germanie, ce conseiller de Charles Martel et de
(1) Qui hpicndor tantœ magnitiidinis erat, ut ncc initium ejtis nec fîncm contemplari valercin... Ipsc oitincs cxtcrius circumdabat, ipse oranes intenus satiando regebat, siipcrius prolegebat, infcrius sustinebat. Sol vero nec bina nequaquam Incebant ibi, ncc cœlum ac terra^ ibidem visa sunt, nam crant cuucta incoqM>rca... C'est Taspect tout spirituel du paradis de Dante.
Pépin, trouve le loisir d'écrire à une religieuse anglosaxonne, et de lui rapporter la déclaration d'un ressuscité qu'il vient d'interroger au monastère de Milburg. L'interrogatoire était solennel : En présence de trois religieux, celui qu'on avait cru mort décrivit son départ de ce monde, son voyage en compagnie d'autres âmes qui cheminaient vers TËternité; le jugement où ses péchés l'avaient accusé, et ses bonnes œuvres défendu : jusqu'à ce que les anges vinssent l'enlever pour lui montrer le paradis, et le renvoyer ensuite parmi les hommes. Dans une autre lettre, c'est une femme qui visite les lieux étemels* Ici encore les peintures de l'enfer restent dans T ombre : on retrouve bien le caractère du charitable évéque qui faisait transcrire les saintes Écritures en lettres d'or, afin de charmer les yeux des païens, et qui eut horreur du sang, jusqu'à mourir plutôt que de laisser tirer Tépée pour sa défense (i).
2, Rien n'était plus près des Allemands que les populations germaniques, maîtresses du nord de la France, où elles gardèrent longtemps leur langue, plus longtemps leur caractère et leurs mœurs. A la Cn du treizième siècle, les Siciliens accusaient dans un manifeste « la barbarie de ces Français qui, au lieu de s'in- « slruire à l'école de Tltalie, allaient chercher au delà c( du Rhin des lois sauvages et des coutumes sans pi- « lié (2). » Nos voisins avaient pu s'en apercevoir aux
(i) s. 6oiii£aicii, epist. 21 et 71, edidit Wurdtwein. — Ihid., ep. 28,
Vita auctore Willibaldo, apud part. 5, MonumenUi Germanise histoiica.
(2) Epist, panormitanorum ad dominos cardinales. Apud Amari,
DE Là DIVINE COMÉDIE. 397
fureurs de la guen^e albigeoise. Il faut donc s'attendre, en remontent le cours des chroniques françaises, à les ti'ouver mêlées de ces redoutables récits qui viennent y jeter la terreur et souvent la lumière. L'habitude en est si profonde, que le bon Joinville ne saurait achever son histoire sans l'embellir dVne vision ; et il y conte l'aventure d'un prince tartare miraculeusement transporté au milieu de la cour céleste, pour y apprendre les destinées de son peuple (1). Au onzième siècle, quand les premiers signes d^une renaissance chrétienne se montrent dans la sainte abbaye de Cluny, on lit dans ses annales qu'un chevalier revenant de Palestine, jeté par les vents sur une île déserte, s'était trouvé près du séjour des morts. Il avait appris d'un ermite, seul habitant de la contrée, que souvent on y entendait les plaintes des démons, frustrés des âmes que saint Odi Ion, abbé de Cluny, leur enlevait par ses jeûnes et ses prières (2),
A mesure qu'on arrive aux derniers Carlovingiens, quand les peuples sèchent de frayeur devant les conquêtes des Sarrasins et des Normands, les peintures deviennent plus sombres. Une femme, appelée Froihilde, est conduite chez les trépassés : elle y a des spectacles où l'on reconnaît l'exil de Louis d'Outre-
Vespro siciliano, t. II « Hispid» gentis finitima in ferara barbariam
fl et convictum crudeliter efferatur. Hinc indiscreta dominia, hinc dira refl gimina » Ce teite est souvent corrompu.
(1) Joinyille, Vie de saint Louis,
(2) Girard, la Fleur des Saints, t. II, p. 445, et Labilte, la Divine Comédie avant Dante, n* yi.
3(f8 Dii;S SOURCES POÉTIQOES
mer et le désordre du royaume (1). Les rêves des rois ne sont pas meilleurs. Une nuit, au retour de matines, Charles le Gros voit devant lui une figure vêtue de blanc qui lui remet dans les mains l'extrémité d'un fil lumineux, et le conduit dans le labyrinthe infernal. Il visite le lieu marqué pour la punition des mauvais évêques. 11 passe les montagnes et les torrents de métaux fondus, où gémissent les méchants seigneurs, tandis qu'une voix crie : a La peine des grands sera grande.» Au fond de la vallée fleurie du purgatoire, il découvre son père, Louis le Germanique, plongé dans une chaudière d'eau bouillante. Enfin le ciel s'ouvre, et lui laisse voir son aïeul liOthaire, qui lui prédit la fin prochaine de son règne et la ruine de sa race (2). Quelques années plus tôt, Hincmar rapporte la vision de son diocésain Bernold, qui a contemplé dans un lieu de détresse les Ames de Charles le Chauve, de l'archevêque Ebbon et de plusieurs prélats : ce sont précisément les anciens adversaires d'Hincmar, que l'imagination complaisante de son ami a relégués en purgatoire (3). La passion politique ne perce pas moins dans la vision d'Audrade. H vient d'assister aux conseils éternels. Dieu a convoqué devant lui les anges de toutes les égli-
(1) Ampère, Hist. lilldraire de France^ t. 111, p. 283.
(2) Ampère, m$L littéraire, t. 111, p. 120.— Labilte, la Divine Comédie avant Dante, n* ▼. -^ Cf. le continuateur de fiède, de Gesiis Anglortinif lib. II, cap. xi. — Vincent de Beauvais, SpecuL hist. — Albéric des Trois-FonUiines, ad ann, 889, Chroniques de saint Denis, etc.
(3) Ampère, Hist. littéraire, t. III, p. 117. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante, n* v. — liincmar, Opéra, t. IL — Flodoard, Hist. Remens., lib. lil.
ses, et, les ayant bénis, leur demande la cause des scandales de la terre ; et les anges en accusent les niauvaîs rois. Dieu dit : a Où sont ces rois? car je ne les con- « nais point. » Alors comparaissent l'empereur Louis, ses fils Lothaire et Charles, son petit-fils, Louis, roi d'Italie : et Dieu leur enjoint de servir TÉglise, s'ils tiennent à leurs couronnes (1). Un autre songeur a vu Tàme de Gharlemagne mise en jugement. Des troupes de démons viennent jeter ses péchés dans la balance. Mais saint Jacques de Compostelle et saint Denis mettent dans l'autre bassin les sanctuaires qu'il a construits, les abbayes qu'il a fondées; le poids l'emporte, et l'empereur est absous (2). 11 n'y a pas jusqu'aux derniers des hommes qui n'aient leurs visions : Âlcuin raconte celle de son serviteur Sénèque. L'Église ne méprise pas les avertissements des petits (5). Si nous passons aux temps mérovingiens, nous y trouvons la légende de Dagobert, poussé par les diables sur la barque fatale, d'où viennent l'arracher saint Maurice et saint Martin, qui T introduisent dans l'assemblée des élus (4). Mais tous les descendants de Clovis ne trouvaient pas le même appui. Après le meurtre de Chilpéric, en 584,
* (1) Ampère, Hist, littéraire, t. IIÏ, p. 119. — D. Bouquet, Recueil des historiens de France, t. Vlï, p. 289.
|2) Lenglet-Dufresnoy, Dissertation sur les apparitions, 1. 1. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante, n* iv. Une lettre écrite par plusieurs évoques à Louis le Germanique (838) rapporte la vision de saint Enchère d'Orléans, qui vit Charles Martel tourmenté en enfer, pour avoir violé les biens de rÉglise (Baluze, t. II, p. 109).
(3) Ampère, Hist. littéraire, t. III, p. 120. — Alcuin, EpisL, 5.
(4) Léngiet-Dufresnoy, Dissertation sur les apparitions, t. 1. — Labitte, la Divine Comédie avant Dante,
400 DBS SOURCES rOÉTIQUBS
GoDtraiDy son frère, déclarai qu'îi FaTaitTa en songe, chargé de chaînes, condamné an feu poor ses crimes, mis en pièces, et jeté par lambeaux dan^ nn ^ase d'airain suspendu sur les flammes étemelles (1). -
Ces effrayants spectacles finissent par une scène pleine de calme et de sérénité; je veux dire la TÎSMn de saint Salvus, évéque d'Âlby, ami de Grégoire de Tours. Au temps où Salvus servait Dieu dans Tordre de saint Benoit, il fut pris d'un mal violent dont il mourut ; mais au milieu des funérailles il ressuscita, et, pressé par ses moines, il leur raconta son voyage au paradis. Au delà des sphères célestes, il s'était trouvé dans une place immense pavée d'or, pleine d'une foule que nul ne pouvait compter; et, continuant de marcher, il était parvenu dans un lieu où les saints se nourrissaient de parfums. Au-dessus d'eux planait une nuée resplendissante, de laquelle sortait une Toix semblable a celle des grandes eaux. Or la voix ordonna que Salvus retournât sur la terre pour servir au bien des églises. Et lui, se jetant à genoux : « Hélas ! Seigneur, s'écria-t-il, pourquoi m'avoir fait connaître ces splendeurs, s'il fallait sitôt les perdre? » La voix répondit : ce Retire-toi en paix, voici que je serai avec toi jusqu'à ton relour. » Salvus sortit en pleurant par la porte lumineuse qui s'était ouverte devant lui (2). — Rien n'est
(1) Labit!e, la Divine Comédie avant Dante, IV. — Gr^or. Turon., Hist. Franc, VIII, 5.
(2) Gr^or. Toron.. Hist. Franc, Vif, i. — Labitte, h Divine Comédie avant Dante, IH.
plus instructif dans nos annales que ces perpétuelles relations du monde visible avec Tinvisible, des intérêls du temps avec ceux de rÉternité. En laissant apercevoir derrière les violences des hommes les justices du ciel, ces visions faisaient pour einsi dire la moralité de l'histoire. Au milieu des désordres delà terre, elles rappelaient l'ordre divin qui les domine, elles exprimaient le jugement de TÉglise, elles formaient l'opuiion des peuples, elles effrayaient la conscience des puissants. En même temps qu'on leur donnait ce redoutable avertissement « que les peines des grands sont grandes, » l'office de chaque jour ne s'achevait point dans les églises sans qu'on répétât trois fois le verset menaçant du Magnificat : Depomit potentes de sede; et les prêtres célébraient cette messe contre les tyrans, qu'on trouve encore dans de vieux Missels : Missa contra tyrannos (1).
5. En Angleterre et en Irlande, la légende pénètre moins profondément dans les affaires, elle reste volontiers à l'ombre du couvent où elle naquit. La tradition du Purgatoire de saint Patrick se rattache aux premiers souvenirs du christianisme chez les Irlandais : la vision de Tundale, celle de saint Brendan, leur appartiennent
(i) Muratori, AntiquitaL italic, IV, dissert. 54, p. 729. La préface de cette inesse est admirable : t Omnipotens aeterne Deus, respice propitius in fociem Ecclesiae tuae, qu» de suorura gémit contritione membrorum. Esset namque tolerabilius, si gentili gladio ferienda traderetur, quam christianorum destrueretur incursione inalonim. Ne pravis, Domine, pœna cmnuletur «tema, nobisqne eorum sit infestationibus onerosa, diutius illorum non sine praevalere seTeritalem. Per Christum, » etc.
LES PO&nS FBAHC. ^
402 DES SODRCBS POÉTIQOES
aussi. Au septième siècle, un religieux de la même nation, appelé Fursy, crut sentir son ftme détachée du corps, et conduite par deux anges ; un troisième volait devant eux, portant un bouclier blanc et une épée étincelante. Hs traversèrent ainsi les quatre feux de Fenfer et la multitude menaçante des démons. Ensuite Fursy fut porté dans la région des saints, et deux d'entre eux lui annoncèrent les maux prêts à fondre sur le monde, à cause des péchés des rois, des docteurs et des moines. Mais, quand il lui fut ordonné de revenir à la vie, Tâme, toute frémissante encore des spectacles étemels, ne rentra qu'en gémissant dans ce corps grossier qu'elle ne reconnaissait plus (1). Les monastères de la Grande- Bretagne rivalisent avec ceux de Tile voisine. On trouve, chez Vincent de Beauvais, la vision d'un jeuae Cistercien anglais transporté au ciel en 1153; et vers le même temps (1 143-1147), l'histoire d'un enfant qui vit le purgatoire, l'enfer, le paradis, et qui reconnut au milieu de la gloire céleste le jeune William, crucifié par les juifs de Norwich. Matthieu Paris raconte deux voyages aux enfers : celui du moine. d'Évesham,«n 1 1 96, qui vit les trois lieux de punition et les trois lieux de récompense; et celui de Thurcill, en 1206, sous la conduite de saint Julien l'Hospitalier. J'y remarque la belle apparition du vieil Adam couché à terre à l'ombre d'un grand arbre, et couvert d'un vêtement qui
(i) Ampère, Hist. littéraire de France^ lll, p. 116. — Majbillon, Acta SS, Ord. S. Benedicti, ssec. ii, p. 307. — Wright, S. P(Urick*s fmrgatory, p. 9.
ne descendait pas jusqu'aux pieds. Et il fut dità Thurcill que ce vêtement était la robe d'immortalité dont le premier père fut dépouillé après sa faute : mais chacun des saints qui sortent de sa race lui en rend un lambeau» et quand elle descendra jusqu'aux pieds, le monde finira (1). Oa lit dans les Annales de saint Bertitt le songe d'un prêtre anglais conduit par un personnage mystérieux sous les voûtes d'une cathédrale magnifique, où une troupe innombrable d'enfants lisaient dans des livres chargés de lignes sanglantes. Les enfants étaient lei$ âmes des saints qui intercédaient auprès deSiieu, pour les crimes des hommes représentés par les lettres de sang. Et une voix annonça que, les prévarications dos peuples s'étant accrues, des Barbares viendraient du Nord sur des vaisseaux, menant les ténèbres à leur suite : image de l'invasion normande,; et de cette nuit d'ignorance dont elle menaçait l'Europe (2). Enfin, je trouve, au cinquième livre de l'Efotoifé ecclésiastique die Bède, la résurrection du Nor* thuiïiIÀîen Drihthelm. U racontait comment, au sortir de ce âidfide» i) avait traversé des vallons tantôt glacés, tantôt brûlante;^ toujours ténébreux : comment, du puits de l'abîme, «'élançaient des flammes pleines de démons : comment, enfin, la milice diabolique le poursuivait déjà, lorsqu'un ange était descendu à son se-
{\)V'mceniBe\\oY., Specut.histor.,tnîl, 84, 89, et XXIX, 6, 10.-^ Matthieu Paris, ad afin. 1196, 1206. —Wright. S. Patrick*s purgatory.
(2) Labitte, la Divine Comédie avant Dante, ▼; Annales S. Bcrtini^ ad. ann. 889.
4ùê DES SOURCES POÊTIQt'ES
cours. 11 décrivait aussi les champs émaillés de fleurs, ou les âmes puriiiées attendaienl que les portes du ciel s'ouvrissent. La lumière dont ces beaux lieux resplendissaient avait ébloui ses regards, pendant que des chants harmonieux enivraient son oreille. Revenu à lui-même, Drihthelm chercha dans le cloître un autre Purgatoire; il se plongeait au sein des rivières glacées : aucune voie ne lui semblait trop rude pour regagner ce Paradis salué de loin et trop tôt perdu (1).
4. Nous connaissons peu de visions dans les annales ecclésiastiques de l'Espagne, soit parce que les antiquités chrétiennes de ce pays nous sont moins familières; soit parce que le peuple héroïque de Gastille et d'Aragon, toujours sur les champs de bataille, eut trop à faire pour rêver beaucoup. Comment le Gid, si occupé dans ce monde, eût-il trouvé le temps de visiter l'autre? Au contraire, c'est le ciel qui le visite, c'est saint Pierre qui vient avertir le héros trente jours avant sa mort, afin qu'il fasse amende de ses péchés. Et comme il veut se jeter aux genoux de T apôtre, celui-ci ne le souffre point : il convient qu'un si noble Castillan traite en maître avec la mort, en égal avec les saints, et avec Dieu en ami (2). Toutefois l'imagination puissante des
(1) Bède. Historia ecclesiast, gentis Anglicse, 1. V, cap. xiii. Les rapports avec le Purgatoire de S. Patrick sont évidents. — Cf. Infemo, ix. Dante secouru par Tange. — Ibid,, xxvi, xxvii. Les flanunes parlantes, où sont recelés les conseillers perfides.
(2) Romancero del Cid :
Mûriras en treinta dias Desde oy, ^e este te fablo :
Espagnols ne pouvait se contenir dans les étroites limites d'un territoire qu'il fallait disputer pied à pied. Il semble qu'elle fût déjà en travail de la découverte d'un nouveau monde, lorsqu'on trouve/ dans la légende populaire du bienheureux Saint-Amaro, les voyages du serviteur de Dieu à la recherche du Paradis terrestre. Christophe Colomb restera persuadé qu'en passant sous la ligne équinoxiale il parviendrait en un lieu élevé avec une autre température, d'autres eaux et d'autres étoiles; et que là est l'Éden, où nul ne peut arriver que par la volonté divine (1). — Mais avant la conquête musulmane, lorsque le silence et la paix régnaient encore sous les portiques des cloîtres de Tolède, on y voit les mêmes apparitions qui occupent le reste de la chrétienté. On lit dans la correspondance de saint Yalère trois lettres, où sont racontés les songes de trois moines qui, transportés dans le séjour des âmes, contemplèrent les tourments des damnés et les joies des élus (2). Pourquoi un rêve pareil n'alla-t-il pas trou'bler les débauches des derniers rois visigoths avant qu'il fallût le glaive des Arabes pour les balayer?