‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 2)Chapitre 25 sur 26 · Si nous passons de l'Occident à l'Orient, et qu'il · texte numérisé non relu

Si nous passons de l'Occident à l'Orient, et qu'il

Dios to quiere mucho, Cid.

Y esta merced te ha otorgado...

De rodillas se ha postrado Para besarle los pies AI buen apostol sagrado, Dlx6 S. Pedro : Rodrigo Aqueso ya es escusade.

(1) Ferdinand Denis, le Monde enclianté, p. 130, 283.

(2) Fauriel, Cours inédit de littérature étrangère, 4838.

nous plaise d'écouter les récits des bagiographeagrees^ Dous ne sommes assurément pas près de finir. L'histoire des Arabes, publiée dans la Byzantine (i), contient tout un traité des Vùiom par songe. Les vies desJPères, recueillies par Moscbus et Pallade, sont pleines d'extases et de ravissements d'esprit, où lé eiel et Fenfer n'ont plus de secrets pour les anachorètes (2)« J y remarque surtout l'effrayante TÎsion de saint Antoine* Un géant lui apparut, noir, d'une stature prodigieuse, et dont la tête touchait les nuages. U étendait ses mains jusqu'aux extrémités du ciel, et sous ses pieds il y ai;ait un lac aussi grand que la mer. Il y ayait aussi une multitude d'âmes volant autour de lui; et celles qui passaient au-dessus de sa tête étaient recueillies par les anges; mais celles que ses mains atteignaient tombaient dans le lac. Et il fut dit au saint que le lac^représentait l'Enfer, où tombent les âmes corrompues par la volonté de la chair, par la haine et le désir de la vengeance (3). — Mais pour me borner aux légendes plus connues qui vinrent au retour des croisades édifier la piété des Occidentaux, je n'en vois point de plus célèbre, avec celle de Barlaam et de Josaphat, que l'histoire des trois pèlerins de saint Macaire. Trois moines grecs, Théophile, Sergius et Hyginus, s'acheminent du côté du Levant pour découvrir le point c< où le ciel et la

(1) Historia arabica, apud Byzantin, fer eronic. oriental, p. 22.

(2) De Vitis Patinim, auctore Moscho, cap l. Visio et dictum Georgii abhatis.

(5) Pallad., de Vitis Patrum, xxvii. De contemplatione quam TÎdit abbas Ântonius.

terré j^ taucheni : » c'est/ suLyànt l^opinion commune, lesilcidu paradis terrestre. Us passent TEuphrate, traversent la Perse et la Bactriane, franchissent les dernières limites des conquêtes d'Alexandre, dont une colonne encore debout conserve le souvenir. Puis viennent de vastes solitudes couvertes d^ombrelles éternelles. Un. \m de isoufre y a creusé son bassin/ A la surface s'agitent des serpents de feu. Sous les eaux se fait entendre un murmure pareil à celui d'une foule innombrable, et une voix crie : « C'est ici le lieu des châtiments. » Toutefois les pèlerins poursuivent leur route. Us arrivent, après de longues fatigues/à la caverne de saint Macaire Romain. Conduit jadis par un désir semblable, Macaire est parvenu jusqu'à la porte de l'Éden, mais il a dû s'arrêter devaïitrépée du Chérubin qui veille sur le senili Retiré dans un antre du voisinage, il a vécu un siècle dans la prière et la pénitence. Ses hôtes, instruits par son exemple, renoncent à l'inutile recherche du jardin de délices; ils reprennent la route deî leur monastère, assuiiés d'y trouver le seul bonheur permis à l'homme ici-bas: celui de la vertu (1). Il sufQtde com-

^ (1) Roswei^. Vitx Patrum. Vita S. Mascarii Romani^; servi Dei^ qui in- Tentus €»$t juxtâ paradisum. L'époque semble indiquée par la question de saint Hâcdre, qui denaatide à ses hôtes des nouvelles des Sarraôns. ^— li'opiiQpn selon laquelle le paradis ^rrestre touche au ciel est d^^ Q^queë dans c^ vers d'Avitus : ' ■ ■ . ;

Quo perhibent terram confibîa jungeré cœlo Lucus inaccessa conctis mortalibus arce.

Dante s'y eonforme, et FÉdeo, selon lui, domine la ^hère de Tair et ^ touche i celle dufeu4 Gervais de Tilbury, Otia imper,, iil, 143, rapporte une tradition qui place le purgatoire dans Tair.

40B DES SOCRCES POËTIQUES

parer cette narration bizarre an voyage de saint Brendan^ pour reconnaître la sécheresse, la dureté, la pan- Treté du génie byzantin. Au lieu de ce libre horizon des mers, au lieu de cette douceur in6nie de l'Élise latine, qui permet de croire à la mitigation des peines éter^ nelles, et qui fait descendre un reste de pardon jusque sur la tête de Judas, on ne voit plus que les sables brûlants de l'Asie, les monotones répétitions des voyages d'Alexandre, et le spectacle d'un enfer où il n'y a que des supplices, et point de leçons (1).

G* est ainsi que le caractère des peuples éclate dans leurs traditions plus librement encore que dans leurs chroniques. n'y est point gêné par les limites étroites du réel et du possible : il a le champ libre de Tinfini. Il y prend l'essor, il ne s'arrête plus qu'il ne soit arrivé k son point. 11 y a plus d'histoire qu'on ne pense au fond de tant de légendes ; et, pour ne rien dissimuler, l'histoire des siècles barbares est bien moins dans les misérables annales de ces rois qui s'égorgent ou se coupent les cheveux, que dans les récits du cloître, où se réfugient alors presque toutes les grandes âmes, toute rinlelligence, toute la vertu, tout ce qui doit civiliser le monde. Mais ce que j'y cherche et ce que j'y trouve déjà, c'est la poésie. C*est, au mileu du désordre des pensées et des images, l'art qui commence, et qui porte avec lui l'unité et rharmonie. liCS différences sont in-

(i) La présence de saint Macaire dans le lieu du Paradis que Dante destine aux contemplatifs, et sa figure peinte au Gampo Santo, prouTent la popubrité de son histoire au moyen âge.

nombrables^ mais déjà les ressemblances percent, et les traits principaux s'y fixent. L'enfer, le purgatoire et le ciel se succèdent dans le même ordre, et le paradis terrestre y a la même place. Le visionnaire est sous la conduite d'un guide surnaturel ; les démons ne manquent pas de l'assaillir, les anges de le défendre (1). L'appareil des supplices n'a guère d'autres ressources que le fer, la glace et le feu. Les mêmes serpents courent dans les mêmes sables, dans les mêmes forêts épineuses. Le pont fatal est rarement oublié (2). Du fond du puits de l'abîme, Satan s'élève comme un géant, et les réprouvés se débattent sous ses mâchoires (3). Le voyageur ne passe pas impunément au milieu de tant de flammes ; elles l'atteignent, mais elles le purifient (4). Gomment ne reconnaîtrait-il pas dans les peines, dans les expiations ou dans la gloire, ceux qu'il craignit sur la terre ou qu'il aima? comment ne pas rencontrer des ombres illustres à ce rendez-vous du genre humain? comment ne pas juger son temps, quand il dispose de Téternité (5)î Et parce que l'économie divine ne souffre rien d'inutile, la vision veut être manifestée; et c'est au milieu des splendeurs du paradis que le spectateur ébloui reçoit l'ordre de publier ce qu'il a vu, et de ne

(i) Infemo, ix, xxiii. Vision de Drihthelm, de S. Fursy. Purgatoire de S. Patrick, etc.

(2)/n/emo, xxxiii, 46. Cf S. Patrick. Vision de S. Paul, de Tundale, etc.

(3) InfemOy xxxiv. Cf. Tundal. S. Antoine.

(4) Pur^a^ono, XXVII. Cf. S. Patrick; et plus loin le bon larron de S. François, la vision d'Albéric, etc.

(5) Dante, partout. Cf. S. Patrick, S. Fursy, Tundale, et toutes les légendies françaises.

craindre ni la baine ni le mépris des hommes (i). — On je me trompe bien, ou déjà le cadre d'une grande épopée se trace, les contours s'accasent^ les images se colorent; mais, comme les images des vitranx gothiques, il fallait le feu pour les fixer.

U fallait que ces traditions, et tant d'autres oubliées depuis, populaires au treizième siècle» passassent par le travail de la fournaise, c'esl-à-dire d'une intelligence assez échauffée pour les rendre d'un seul jet, sous une forme immortelle. Dante, avec la curiosité d'an grand esprit, avec cette curiosité de tout savoir qui le poussait à chercher jusqu'aux dogmes des Tartares et des Sarrasins, ne pouvait ignorer les croyances poétiques de l^Europe chrétienne, il ne pouvait mépriser celles qui charmaient toute l'Italie. S'il avait hanté les écoles des religieux; si, comme on Ta cru, il porta quelque temps le cordon de saint François, comment n'eût-il pas recueilli ces belles légendes franciscaines, célèbres dès le treizième siècle, et rassemblées bientôt après dans Taimable livre des Fioretti di san Francesœ? Comment les anciens de l'ordre eussent-ils oublié de lui conter la vision de leur saint fondateur, lorsqu'un jour, épuisé de combats et d'abstinences, il pria Dieu de lui faire essayer dès ce monde la joie des bienheureux dans le

(1) ParadisQ, ixviii. Cf. Vettin., S. Boniface, et la Tision d*Âlbàic.

DE Là DIVINE GOIIÉDIE. 4li

ciel? « Or, pendant qu'il était dans cette pensée, un ange lui apparut environné d'une grande lumière, lequel tenait une viole de la main gauche et un archet de la main droite; et, François demeurant tout ébloui à Taspect de l'ange, celui-ci poussa une seule fois l'archet sur la viole, et en tira une mélodie si douce qu'elle pénétra l'âme du serviteur de Dieu, le détacha de tout sentiment corporel ; et, si l'ange eût retiré l'archet jusqu'en bas, l'âme, entraînée par cette irrésistible douceur, se fût échappée du corps (1). » U était difficile de représenter le bonheur sous une image plus immatérielle et en même temps plus charmante. Toute l'histoire du saint et de ses compagnons s'éclaire ainsi des reflets de rÉtemité. S'ils prient, ils voient les saints descendre autour d'eux, les démons s'enfuir, et les âmes délivrées sortir du purgatoire (2). — On rapporte qu'un jeune homme de noble famille et d'habitudes délicates, ayant été admis dans ; l'ordre, avait pris l'habit an abomination, les manches en mépris, et le capuchon en horreur; si bien qu'il résolut de quitter le couvent et de retourner au monde. La nuit marquée pour son départ, il fallut qu'il passât devant l'autel; et, s'étant agenouillé selon sa coutume, il fut ravi en esprit. Il voyait venir au-devant de lui une multitude infinie de saints rangés en procession deux à deux ; couverts de

(1) FioreUi di son Francesco : Délie sacre santé stimate di san Francesco, e délie loro considerazioni. — Délie seconda considerazione.

(2) FiorettU cap. xuu, xuv, i, li, et particulièrement cap. xlvih. Come frate Jacopo ddla Massa yide in visione tutti i frati minori del mondo in ▼isionc d' uno arbore, et conobbe la virtù, e i meriti, e i vizi di ciascono.

412 DBS SOURCES POÉTIQUES

riches vêlements, leurs visages et leurs mains resplendissaient comme le soleil, et ils allaient en chantant, accompagnés de la musique des anges. Dans le nombre il yen avait deux plus richement vêtus que les autres; et, vers la fin de la procession, il en vint un dernier si pompeusement orné qu'on Feût pris pour un chevalier nouvellement reçu. Or le jeune homme restait immobile d'étonnement et de joie; et ceux qui fermaient la procession lui dirent qu'ils étaient tons frères mineurs; que les deux plus éclatants que les autres étaient saint François et saint Antoine, et le dernier de tous, on saint frère mort depuis peu de temps : Dieu leur donnait ces riches vêtements pour les pauvres tuniques qu'ils avaient portées sur la terre en signe de pauvreté, d'humilité et de patience. En ce moment, le jeune homme revint à lui-même, et il se trouva que la tentation avait disparu (1). — Mais de toute la couronne franciscaine, la plus belle fleur à mon gré est la légende des trois larrons qui vinrent demander Taumône au couvent de Monte Casale. Et, le gardien leur ayant fermé la porte, saint François le reprit sévèrement, et lui commanda par la sainte obéissance d'aller après eux jusqu'à ce qu'il les eût rejoints, de s'agenouiller alors en leur demandant pardon de sa dureté, de leur offrir du pain et du vin, et de les prier qu'ils cessassent de mal faire, mais qu'ils craignissent Dieu et ne ï'offeD-

(1) Fiorettif cap. xx. D* una molto bella YÎsione, che vide un frate Giovane, il quale avea iu tanta abbominazione la cappa, che era disposto di lasciare V abito uscire delF ordino.

sassent plus. Le gardien obéit^ et fit de point en point ce qui lui était ordonné. De quoi les larrons, touchés jusqu'au fond de Tâme, se prirent à considérer leur vie pécheresse, à la détester enfin, et vinrent demander à saint François le pardon et la pénitence, il les reçut tous trois dans Tordre : les deux premiers, bientôt après leur conversion, moururent et s'en furent en paradis; le troisième survécut; et, au bout de quinze ans d'une dure pénitence, il arriva qu'une nuit, vaincu par le sommeil, il s'endormit après matines. Alors il fut mené en esprit sur une montagne très-élevée, au bord d'un profond précipice hérissé de rochers, dont le seul aspect faisait peur. Et l'ange qui le guidait le précipita au fond, et, descendant auprès de lui, il le releva et le conduisit par une plaine couverte de pierres tranchantes, de ronces et d'épines, jusqu'à une fournaise ardente. Une troupe de démons, la fourche de fer en main, l'attendaient à la porte, et le poussèrent dans les flammes. Il y reconnut un homme qui avait été son compère, damné pour avoir trompé le peuple au temps de la disette, en vendant le blé à fausse mesure. Au sortir de la fournaise commençait un pont, étroit, glissant, sans garde-fous, au-dessous duquel passait un fleuve horrible, plein de dragons, de scorpions et de serpents. Arrivé au milieu, l'ange prit son essor et s'envola sur une montagne très-élevée, au delà du pont. Et quand le bon larron se vit seul, il se mit à trembler, et, ne sachant que faire, il se recommandait à Dieu : lorsque tout à coup il lui sembla que des ailes lui pous*

saient, et, sans attendre qu'elles eussent grandi, il prit son Yol vers le lieu où l'ange l'avait précédé. Deux fois il retomba épuisé d'efforts ; mais, la troisième enfin, il parvint à la montagne, et se trouva au pied d'un palais merveilleux, dont les murs transparents laissaient voir les chœurs des Saints. Et voici que saint François, lequel était mort depuis peu de temps, parut couvert d'un manteau admirable, orné de cinq étoiles parfaitement belles^ et avec lui un grand nombre do frères oourcmnés d'auréoles. Il introduisit le nouveau venu dans le palais, lui en montra les merveilles, et le congédia enfin, en lui ordonnant de retourner au monde pour y passer sept jours. Le bon larron se réveilla ; mais, sept jours après, il était mort (1).

Tels étaient les récits que Dante dut écouter plus d'une fois de la bouche des frères mineurs, sous les portiques de ce beau couvent de Santa Croce qu'ils venaient d'élever à Florence. S'il les quittait pour visiter les Dominicains de San Marco, il trouvait d'autres souvenirs : on loi disait comment, le jour de la mort de saint Dominique, frère Guala, prieur du couvent de Brescia, vit une ouverture se faire au ciel, et, par cette ouverture, deux échelles descendre jusqu'à terre. Au sommet de l'une était le Sauveur, au sommet de l'autre la sainte Vierge; et des anges montaient et descendaient en chantant des cantiques, et ils emmenaient avec eux

(1) Fioretti, cap. xxv. Gomc Francesco converti treladronî iiiicidialî, e délia nobilissima visione che vide V uno di loro.

un frère dont la lêtç était couverte- de son capuce à la manière des morts (1).

Il n'y avait pas, jusqu'à l'ordre de Saint-Benoît qui n'ajoutât encore de loin en loin quelque rayon à sa vieille auréole. Quand le poêle allait trouver les Bénédictins de Florence dans cette belle abbaye dont la flèche domine encore les édifices du voisinage, en parcourant leur riche bibliothèque, il avait dû mettre la main sur la, célèbre Vision d'Albéric, écrite sous sa dictée au mont Cassin, vers /le commencement du douzième siècle> et bientôt si populaire qu'on la trouve reprpduitjs dans une fresque d'une antique église près deFossa^ diocèse d'Aquila, du royaume de Naples(2). Le jeune Albéric, atteint d'une grave maladie, est demeuré neuf jours dans l'immobilité de la mort. Cependant, sous la conduite de ^saint Pierre :et dans la compagnie Àe deux angjç^ il a visité la région des châtiments; il a vu les luiurieux errant dans une vallée de glace^ les femmes criminelles traînées à travers une épaisse forêt d'arbres épineux^ les homicides ensevelis sous des flots de bronze ardent, les sacrilèges dans un lac de feu, les simqniaques dans un puits sans fond. L'abîme recelait dans ses dernières profondeurs un ver d'une longueur infinie, dont l'haleine dévorante aspirait et rejetait comme autant d'étincelles des essaims

(1) Voyez réloquente Vie de saint Domintque,'i^ le R. P. Lacordaire.

(2) Elle fut publiée pour la première fois par TabW Cancellieri, Rome, 1814. Voyez aussi, dans Tédition des Œuvres de Dante, Firenze, 1850, les Dissertations de Bottari, du P. de Gostanzo, et les Lettres de Cancellieri, Gherardo de' Rossi, et de Romanis.

416 DES SOURCES P0£TIQCES

de damnés (1). Sur le fleave, qui servait de limite à ce triste empire, un pont, se rétrécissant on s'élargissant an besoin, retenait les âmes souillées encore, et laissait échapper celles dont l'épreuve était finie. Abandonné quelques instants aux fureurs des démons, Albéric passait par les flammes; puis, ressaisi par son guide, tout à coup il s'était trouvé devant le tribunal des sentences divines. Un pécheur y attendait son jugement; ses crimes étaient tracés dans un livre que présentait Fange de la vengeance. Mais une larme de charité, répandue par le coupable aux derniers jours de sa vie, recueillie par Fange de la miséricorde, effaçait Fécriture condamnatrice. Puis, au milieu d'une plaine couverte de fleurs, inondée de lumière, s'élevait la montagne du paradis terrestre, que dominait l'arbre du fruit défendu; une multitude bienheureuse en peuplait Fimmensitc (2). Cependant le jeune moine, enlevé par une colombe, était monté plus haut encore; il avait traversé les sphères des planètes et le ciel des étoiles, pour aller contempler les merveilles de FEmpyréc. Là, saint Pierre . lui avait fait connaître les péchés des hommes, et l'avait congédié en lui donnant l'ordre de publier ses révélations (3).

(i) Toujours TalternatiTe da feu et de la glace, que Dante n'a pas Inanque d'observer. Lui aussi appelle Satan • il gran Venne. i Même ressemblance pour le supplice des simoniaques.

(2) Vision d'Albéric, cap. xx. — Dante est obligé de passa* par les flammes. Purgatorio, xxvii.

(3) Ici surtout l'analogie est décisive : • Qualiter a colomba et beato Pe- • tro ductus est in cœlum, » etc. (Albéric, § 33. — Dante, Paradiso, xxvii.) Si Foscolo y eût pris garde, il n*aurait pas argumenté de ce pas-

DE U DIYLNE COMÉDIE. 417

Mais l'ordre de Saint-Benoît^ un peu déchu au treizième siècle de sa première ferveur, soutenait à peine la rivalité des moines réformés de Gîteaux. La vision d'Âlbéric pâlissait devant les extases de l'abbé Joachim, mort en 1202 au fond d'un couvent de Calabre, où son tombeau attira longtemps les pèlerins des montagnes voisines (1). Dante lui donne place au douzième chant du Paradis, parmi les saints Docteurs (2); il avait lu ses écrits mystiques, le Psaltérion aux dix cordesy les Cornmentaires sur JérémiCy qui firent l'admiration des contemporains (3). U y avait trouvé ces prédictions dont toute la chrétienté s'occupa, et dont plusieurs sectes se prévalurent : « que les empereurs avaient dépouillé leur pourpre pour la mettre sur les épaules du Christ en la personne du pape, mais que le temps était venu où le pape devait se délivrer de leurs mains en y laissant le manteau (4). Enfin le livre se terminait par une

8age du Paradis pour établir les intentions protestantes du poëte : ou bien, il y aurait associé Thumble moine du mont Cassin, qui, certes, n*eut jamais de pareilles tentations.

(1) Vita apud Bolland., 29 mai.

(2) Bande, Paradiso, ii, x, 47 :

Il Calavrese abatc Giovaochino Di spirito profetico dotato.

(3) Joachim abbatis Opéra.

(A) Joachim in Jeremia. • Quod imperatores olim pro Ghristo pauper» suae dignitatis tunicam exuentes, induerunt eum quasi novum hominem in Sylvestre. Nune necesse est ut summus pontifex ex eorum manibus spoliatus elTugiat.... i> Daute, dans la belle vision qui termine le Purgatoire, semble s*être souvenu de cette parole de Tabbé Joachim : Quod patrimonium J. Ch. boni et mali scientise lignum fuit.

L'abus que Ton faisait des opinions de Joachim fut condamné par ui concile d'Arles en 1260. Elles passèrent oosuite dans les doctrines des Fratricelles et desLoUards.

LIS POftTEf nULKC. 87

4i8 DBS SOURCES POËTIQUKS

vision écrite en versets latins rimes, où Ton sent déjà le soijfllc poétique qui passera dans la Divine Comédie (1). Vn religieux, ravi en esprit, croit cheminer dans des lieux difficiles et remplis de dangers. Le sixième jour, il se trouve entouré de bétes féroces : des lynx, des lions, des serpents lui ferment le chemin. Il croit périr sous leurs dents, lorsqu'il voit paraître devant lui un fleuve de soufre et de feu; un pont étroit et glissant le traverse : un nombre infini d'âmes justes et coupables se présente à l'entrée. Les coupables sont précipités dans les flots brûlants, les justes passent rapides comme des aigles. Au bout de ce trajet difficile, un mur d'airain s'élève. 11 supporte les terrasses d'un jardin admirable. Un peuple heureux l'habite et passe ses jours dans des forêts chargées de fruits et de parfums, où jamais les animaux malfaisants n'ont pénétré. Au milieu s'élève une montagne d'argent, des escaliers superbes conduisent au solnmet : mille ruisseaux fuient parmi les gazons et les fleurs. C'est là que, sous des portiques de jaspe couronnés d'or, le trône de Dieu s'élève, entouré de milliers d'anges qui chantent sur la harpe des hymnes sans fin, accompagnés par les trois chœurs des élus.

(I) Joachim, Visio.

Visionem admirandœ ordiar liisloriœ Succincte scribam textum felicis memoriie Quidam vir religiosus, fama non ingenitus, Scripsit rem quam Tidit quondam in \isione posilus.

Remarquez Fcnalogie du début avec celui du premier chant de VInfemo. Le cliemiii do la vie, les bêtes féroces qui ferment la route, aucune autre voie pour leur échapper que la visite des lieux étemels.

DE Lk DIVINE GOMI^.DIE. 419

Trino Deo trina turba electorum carrnina Modulatur et exultât per seculorum secula.

Dante était comme enveloppé de ces souvenirs encore tout vivants. Mais, s'il cherchait, à l'exemple des chroniqueurs de son temps, à s'enfoncer plus profondément dans les vieilles traditions italiennes, il y rencontrait h chaque siècle les grandes apparitions qui préoccupaient le sien. S'il ouvrait le recueil des sermons de Grégoire VII, il lisait le célèbre discours prononcé dans Arezzo, où l'orateur avait décrit la vision d'un saint homme descendu en esprit aux enfers. Il y aperçut une échelle plongeant dans un abîme sans fond, intacte au milieu des flammes de l'incendie vengeur. Tous les hommes d'une même famille, coupable d'usurpation sur les domaines de l'église de Metz, venaient après leur mort sur cette échelle. Le nouveau venu prenait l'échelon supérieur, et ceux qui l'avaient précédé descendaient d'un degré; en sorte que, par une loi inévitable, ils allaient l'un après l'autre au fond de l'abîme, rassemblés dans le supplice comme dans le péché (1). — Dans la belle chronique florentine que venait de compiler Ricordano Malespini, « pour la gloire de Dieu et pour l'utilité des lecteurs, lettrés ou laïques (2), » Dante avait dû mettre la main sur le chapitre qua-

(1) Je regrette d'avoir dû resserrer ainsi l'admirable récit traduit de main de maître par M. Villemain, Tableau de la Littérature française au moyen âge, leçon 1 .

(2) Malespini, Storia, cap. i : A onore e riverenza dell* alto Iddio padre, da oui discende il somme bene, e a frutto e utilità di coloro che leggeramio, si digli alletterati, come d' laici.

■filLi 'ZHEm,

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funèbres, quand il se réveilla en criant par Irois fois : c( Gloire à Dieu ! » Et, comme on le pressait de ques* lions, il déclara qu au moment du dernier soupir il s'était vu saisi par deux démons; mais Tarchange saint ^ Michel, venu à son secours, en avait appelé au tribunal de Dieu. Barontus, entraîne par son guide céleste, franchit les quatre portes du paradis, fendant la foule des religieux, des prêtres et des vierges, et, au premier rang, il retrouva un pauvre moine qu'il avait connu infirme et contrefait. Au retour, saint Pierre le fit reconduire par deux jeunes enfants qui lui montrèrent les tourments des réprouvés. Dans le royaume des ténèbres, Barontus avait reconnu deux évêques prévaricateurs; Tun d'eux expiait son orgueil sous des haillons de mendiant (1). Le clergé avait le mérite de ne pas se ménager dans les tableaux qu'il présentait aux peuples. Les visionnaires font comme les peintres, qui entassent volontiers les papes, les évêques et les prêtres dans leurs représentations de l'enfer. Jamais le sacerdoce ne s'est épargné à lui-même cette redoutable leçon : Pavimenta inferorum capita sacerdotum.

Mais le livre classique de la littérature légendaire, pour l'Italie d'abord, ensuite pour toute la chrétienté, c'étaient les dialogues de saint Grégoire le Grand. Dans ces récits miraculeux, tout est tourné à la doctrine de l'immortalité. Au milieu des terreurs du septième siècle, quand les Lombards étaient aux portes de Rome,

(i)Mabillon, Àcta SS, Ord. S. Benedicti, ssecul. m.

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i.;»^.. 1:.. >.- ITTîàiîiîiil "*l33j3ir.

ainsi dire dans la foule des traditions populaires qui /remplissent les quatre livres des dialogues. Ce sont des résurrections, des morts triomphantes, des agonies consolées par les chants des anges, des âmes qu'on voit monter au ciel entourées d'un cortège de saints (1). lie jour de la mort du grand Théodoric, un moine de lâparî aperçoit trois figures qui passent dans les airs : Tune est celle du roi, sans ceinture et sans chaussure; dans les deux autres le moine reconnaît les âmes du pape Jean et du vertueux Symmaque; et tous deux, ayant mené leur persécuteur au bord du volcan, le précipitent dans le cratère (2). Ailleurs, un homme de guerre, mort de la peste, revient à la vie, et raconte son voyage chez les trépassés. Il s'était trouvé au pied d'un pont sous lequel coulait un fleuve noir, d'où s'exhalait une vapeur sombre, avec une odeur que les sens ne supportaient pas. Au delà du pont s'étendaient des prés émaillés de fleurs, dont le parfum nourrissait les habitants de ces beaux lieux. On voyait des hommes vêtus de blanc se promener autour d'une maison construite de briques d'or, que des enfants et des jeunes filles portaient dans leurs mains. £t telle était l'épreuve du pont, que les méchants qui voulaient passer^laient précipités dans les eaux ténébreuses, tandis que les justes le franchissaient d'un pas sûr. Le ressuscité trouva dans les joies ou dans les peines plusieurs de <5eux qui lui furent connus sur la terre; et il lui fut en-

(i) Lib. 1, 12; II, 37; lïl, 17; IV, 7, il, 14, 15. .- . i «uw

{^) lib. IV, 30. "'"^

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éU DCSSOCBCeS POftriQIIES ^

seigné que la maison d*or était la récompense de la charité, qui se bâtit, avec de For périssable, des demeures étemelles; et que le nuage de Tapeur était noir et fétide, parce que le plaisir de la chair infecte l'âme et l'obscurcit (1). Ainsi toute la douceur et toute la se- Térité du christianisme se réfugiaient dans ces pieuses légendes pour traTcrser les temps bariiares. Rien n'égale la popularité dont elles jouirent : on les Toit traduites en langues grecque, arabe, anglo-saxonne. Les livres de saint Grégoire, avec ceux de saint Augustin, faisaient le fond de la théologie du moyen âge : Dante les cite et les discute (2). Comment n'eût-il pas marqué la page où sa pensée trouvait l'autorité d'un grand pape et l'exemple d'un grand docteur? Le génie, si sûr qu'il soit de lui-même, n'est pas indifférent à ces sortes de rencontres : il sait ce que l'Écriture enseigne : c< Qu'il n'est pas bon à l'homme d'être seul. »

Au milieu du cycle immense qu'on vient de parcourir, la légende italiennie se détache par des caractères intéressants. Les sombres peintures n'y manquent point : quelles fortes images que le ver d'Abéric, l'éclielle de Grégoire Vil , la forge de Ricordano Malespini ! On reconnaît le pays d'Ugolin et des Vêpres si-

(1) Lib. IV, 36. Le grand esprit de saint Grégoire éclate partout : au sujet d'un anachorète qui s*était attaché dans sa cellule a^ec une chaîne de fer : c Teneat te non catena ferri, sed catena Christi. » Après le récit d^une résurrection : c Majus est miraculum verbo peccatorem convertere quam came mortuum rcsuscitarc. » Et tout le chapitre xlviii du livre IV sur le discernement des songes et des Tisions.

(2) Paradiso, xxtui, 44.

DE Là DmNB GOMÉDIfi:. 425

ciliennes, el dont l'histoire passera dans son Enfer. Il y a là autant de terreur que partout ailleurs, mais il y a bien plus d'amour. L'apparition du Paradis y prend plus de place et d'éclat ; il semble que dans ce beau pays, avec ses horizons lumineux, on ait vu le ciel de plus près. Rien n'est charmant comme l'ange et la viole de la vision de saint François, comme la procession contemplée par le jeune frère qui avait le froc en horreur; comme C€tte larme de pénitence qu'Âlbéric voit tomber sur le livre des péchés. C'est beaucoup d'effrayer, de terrasser les hommes ; mais c'est encore plus de les ravir. S'enfoncer dans l'épouvante pour en tirer la grâce, c'est le dernier secret de la poésie, et ritalie l'avait su. Cette fleur poétique, que nous avons vue germer partout, ne s'était nulle part si heureusement épanouie : c'était là qu'il la fallait cueillir. Le soleil y était plus chaud , la terre mieux préparée : l'Italie avait conservé plus fidèlement les traditions primitives du Christianisme, parce que la violence des mœurs barbares y résistait moins au doux génie de l'Evangile.

Car, à mesure qu'on approche des premiers temps, les spectacles de l'Étemité s'éclairent d'un jour plus serein; les peines des réprouvés, toujours enseignées, sont moins décrites : le ciel s'ouvre davantage. On lit dans les écrits de saint Denys l'Âréopagite, que Dante a

tant aimés^ l'admirable histoire de saiat Cai|)e, qui^ ravi en esprit, vit sur les nuages le Christ environné des anges. En même temps il aperçut, au bord d*un gouffre embrasé, des païens qui avaient méprisé sa prédication : des serpents et des démons armés de fouets les poussaient dans les flammes. Carpe allait les maudire, mais, ayant levé les yeux, il vit le Sauveur tendre la main à ces misérables, en disant : « Carpe, <c c'est moi qu'il faut frapper, car je suis encore prêt <c à souffrir pour les hommes (1). » — Saint Augustin rapporte deux autres visions qui ne sont pas moins touchantes (2). Au temps de la persécution de Septime Sévère, Satur, Perpétue et ses compagnons, attendaient dans la prison de Carthage le jour où on les devait livrer aux bêtes. Or il arriva qu'une nuit Perpétue rêva qu'elle voyait son frère Dinocrate, mort depuis peu de temps. Le pauvre enfant, tourmenté d'un ulcère affreux, dévoré de soif, se penchait inutilement au bord d'un bassin, dont il n'atteignait pas l'eau profonde. Sur quoi, s'étant éveillée, elle pria pour lui, et quelque temps après elle le revit, éclatant de beauté, revêtu d'habits superbes, et puisant avec une coupe d'or à la source, qu'il laissait pour aller jouer sous les ombrages. Il lui semblait aussi qu'elle gravissait une échelle de lumière, au sommet de laquelle le Bon Pasteur lui

(1) Dionys. Areop., Epist. viii. — Labittc, la Divine Comédie avant Dante, H.

(2) S. Augustin, de Origin. anim,, 1. IL— Labitte, la Divine Comédie avant Dante, II.

tendait la main (i). De son côté, Saturse voyait en songe transporté par quatre anges qui, sans le toucher, l'enlevaient jusqu'au cieL Les chœurs immortels répétaient : « Saint, saint, saint; » et sur le trône qu'ils en^ touraient, le Seigneur était assis. 11 baisa Satur au front, lui passa la main sur la face, et le congédia. — Vers le même temps, on racontait la résurrection miraculeuse de sainte Christine. Cette vierge étant morte, avait parcouru le purgatoire, l'enfer et le paradis. Arrivée devant Dieu, il lui avait été permis de choisir, ou de rester au ciel, ou de retourner au monde afin de soulager, par sa pénitence, les âmes du purgatoire. Christine avait choisi de revenir; et, les anges Tayant ramenée dans son corps, au milieu des obsèques, elle se leva subitement du cercueil (2). Tels étaient les entretiens des confesseurs de la foi. Dans ces tableaux, je retrouve bien le même esprit qui traça les peintures des catacombes. Sur les murs de ces oratoires souterrains, où priaient les persécutés, on ne peignait rien qui rappelât l'horreur de ces temps, ni supplices, ni martyrs, ni même le Sauveur crucifié; mais des colombes, des fleurs, des fruits. On y représentait Noé dans l'arche, I^zare sortant du tombeau, les pains multipliés, et au milieu, à la clef de voûte, le Bon Pasteur; rien que des images de résurrection et de miséricorde ; rien que la charité qui sait tout oublier des hommes, et tout espérer de Dieu.

(1) Ruinard, Acta martyrum sincera, passio SS. Perpetuœ, etc.

(2) Bollandist., act. SS., 21 août. — Labitte, h Divine Comédie avtmi

ê» DES SOURCES POÉTIQUES

Mais, pour aller jusqu'au fond de l'antiquité chrétienne, il faut ouvrir h Livre du Paste^ir, conservé sous le nom d'Hermas, et dont les belles allégones consolaient la piété des premiers fidèles. J'y vois déjà tout le symbolisme du moyen âge : l'Église sous les traits d'une vierge vêtue de blanc : la tour du salut, bâtie par les anges avec des pierres qui sont des âmes. Celles qu'on rejette roulent dans le feu, où elles brûlent; tandis que sept femmes, représentant les sept vertus, soutiennent l'édifice et y font entrer ceux qui les servent. Mais ce qui me frappe surtout, c'est le souvenir d'une jeune fille qu'Hermas avait aimée; car elle était sainte et belle, et souvent il s'était dit dans son cœur : a Heureux si j'avais une telle épouse ! » Or elle mourut, et longtemps après Hermas, se promenant un jour le cœur plein de ce cher souvenir, s endoipnit, et il lui sembla qu'il était transporté dans un lieu sauvage, où il s'agenouillait pour prier Dieu et confesser ses fautes. Pendant qu'il priait, le ciel s'ouvrit, et la jeune fille le saluait d'en haut. Et comme il lui demandait ce qu'elle faisait auprès de Dieu, « J'y suis, dit-elle en souriant,

pour t'accuser Hermas, il est des pensées qui ne

naissent jamais dans le cœur d*un juste. » L'art chrétien ne fait que de naître ; et je crois déjà saisir l'une de ses plus admirables inspirations. Ce rêve ne finira pas, ce ciel ouvert ne se fermera point, cette jeune sainte a déjà bien des traits de Bcatrix, de celle que

Dante, H. On peut citer encore les visions de S. Grégoire Thaumaturge, celles que rapporte S. Cyprien dans ses Lettres, etc.

DE LA DIVINE COMEDIE. 4aiè

Dante verra dans toute la gloire de l'éternité, devant 4aquelle il confessera ses erreurs, qui Taccusera aussi pour l'humilier, mais avec un sourire immortel pour l'absoudre.

Un pas de plus, et le poète toucbait au voile du sanotuaire. En le soulevant, il trouvait les visions de saint Jean, et de saint Paul. — Le premier, sur le rocher de Patmos, avait assisté à l'ouverture du puits de Tabime et aux fêtes de la Jérusalem nouvelle. — Le second, ravi aux cieux, contempla ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que le cœur de l'homme n'a jamais compris. — Et comme enfin tous les prodi-» ges du Christianisme se retrouvent dans la personne divine du Sauveur, Lui aussi descendit aux enfers, non pas en extase, mais en vérité; non pour considérer le triomphe de la mort, mais pour lui arracher son aiguillon.

Ainsi, en partant des poèmes du treizième siècle, on remontait, par une suite de récits, jusqu'au dogme év<ingélique. Assurément il fallait distinguer les temps : il fallait reconnaître la légende poétique, devenue un genre littéraire, livrée à la liberté des conteurs, toute pénétrée des souvenirs profanes, comme le Purgatoire de saint Patrice, et les autres que l'Église ne recevait pas dans ses livres liturgiques. Celles-ci avaient du moins le mérite d'exercer l'imagination des hommes et de ne pas laisser perdre la tradition du beau. Il fallait discerner ensuite la légende politique, plus ancienne, qui met des leçons sous des images et qui use de Veor

fer, du purgatoire et du ciel^ comme d'autant de prosopopées légitimes, pour effrayer les rois et les peuples. Je ne m'en dissimule pas l'abus, et ce qu'il y avait de dangereux dans ce pouvoir du visionnaire qui damnait ses ennemis. Mais l'Église ne consacra jamais l'autorité de ces jugements. Elle a inscrit des milliers de noms au catalogue des saints ; elle n'a jamais prononcé la damnation de personne (1). Il y avait ensuite la légende édifiante, qui reproduisait des souvenirs respectables, sans dessein de feindre ni de plaire, et qui ne songeait qu'à dire le vrai pour faire pratiquer le bien. Puis venaient les actes authentiques des saints et des martyrs^ les récits recueillis de leur plume ou de leur bouche, sur lesquels les sévérités de la critique n'ont pas de prise. Enfin, on arrivait aux mystères, où toute vérité réside, où se trouve le point solide par lequel la raison de l'homme touche à l'infini, éternellement confondue de ses profondeurs, mais éternellement satisfaite de ses clartés.

Si donc nous avons parlé d'art chrétien, de poésie chrétienne, c'est que nous ne mettons pas le fond de l'art dans la fiction, mais dans la réalité. A quelque moment que nous prenions la Légende, nous y trouvons toujours une vérité positive, ou une vérité symbolique : jamais nous n'y voyons ce qu'on a appelé du nom in-

(i) Hormis Judas Tlscariote, dont TÉvangile a dit ; « Il vaudrait mieux pour cet homme qu'il ne fût jamais né. » Du reste, ces principes sur la critique de la Vie des Saints sont exposés dans la belle préface des Bollaudistes, au tome I des Acta Sanctorum,

DE LA DIVINK GOMKDIB. 4M

sultan! de mythologie. Le vice de la mythologie est d'étouffer l'âme sous les seus, l'esprit sous la matière : c'est tout ce que célèbrent les métamorphoses d'Ovide, Niobé changée en pierre, Narcisse en fleur. La mythologie ne peut rien de mieux pour la vertu, pour Philémon et Baucis, que d'en faire deux beaux arbres. Au contraire, la légende fait régner l'esprit sur la matière, la prière sur la nature, l'éternité sur le temps. Elle trouve dans le mérite ou le démérite le point où elle suspend les destinées humaines. 11 se peut que vous soyez fatigués de ces visions dont nous venons d'achever la longue histoire. Les peuples ne l'étaient pas; ils ne se lassaient pas d'entendre parler d'une vie meilleure que celle-ci. Cette passion de l'invisible fait l'honneur des sociétés chrétiennes, elle en fait la puissance. De même que l'âme invisible se rend maîtresse du corps, de même qu'elle l'applique au travail, le tourmente par les privations, le risque dans les hasards ; ainsi elle s'éprend de tout ce qui est invisible comme elle, elfe se détache bientôt de tout ce qui se touche. Je vois des martyrs, des chevaliers, des soldats, se faire tuer pour Dieu qu'ils n'ont jamais aperçu, pour des ancêtres qu'ils n'ont jamais connus, pour une patrie dont ils n'ont jamais habité qu'un coin obscur : et je comprends que les hommes ne savent mourir que pour ce qu'ils ne voient pas. 11 ne parait pas non plus qu'ils sachent vivre pour autre chose. S'ils travaillent, c'est en vue de leurs fils qui les enseveliront, de la postérité dont ils ne sauront rien. Et ce qui semble la dernière des folies

432 DES SOURCES POÉTiOUBS

se trouve la souveraine règle de toute justice, savoir, le sacriûce désintéressé de soi-même au bien d'autrui, au bien dont on ne jouira pas, dont on ne sera pas témoin. En même temps que j'y découvre le principe de toute moralité, j'y vois celui de tout art et de toule science. Que fait la science, que de chercher une vérité absente? et que veut l'histoire, et qu'essayons-nous encore nous-méme en ce moment, sinon de retrouver, par une tentative téméraire, les pensées, les passions, les rêves d'un temps qui n'est plus, que nous ne vîmes pas, et que nous connaîtrons toujours mal ? Qui a jamais contemplé la beauté parfaite 7 et cependant cet idéal qui ne se laisse pas voir pousse l'une après l'autre, au plus dur labeur, des générations de peintres, de sculpteurs, d'architectes. On dirait qu'ils se proposent un type impossible, tout exprès pour leur être un sujet de désespoir, mais en même temps un sujet de lutte et d'efforts. Tout le moyen âge a rêvé une cathédrale dont les flèches atteignissent cinq cents pieds : c'est le plan primitif de celles de Strasbourg et de Cologne. La cathédrale invisible ne s' est jamais réalisée; mais sa pensée poursuivait, recrutait des milliers d'ouvriers qui ne laissaient pas de repos à la pierre, et qui y mettaient leur imagination, leur foi, leur cœur, tout, excepté leur nom. Voici un poëte qui avait une inspiration puissante, il aurait pu aller avec elle chanter de ville en ville, et recueillir des applaudissements et des couronnes. Au lieu de cela, il la prenait, il la liait, il l'enlaçait dans des vers comme un corps dans des bande-

im LA DIVINE COMÉDIE. 433

lettes; il ]a déposait dans un livre comme dans un tombeau habilement sculpté; il y travaillait jusqu'à sa mort, afin qu'elle y demeurât incorruptible, et que, durant la suite des siècles, ceux qui viendraient au monument y retrouvassent ce qu'il y avait mis. Mais, si ce poète était Dante, l'inspiration déposée dans son monument était la pensée de tous les temps chrétiens qui 'avaient précédé. 11 ne touchait pas une idée qui ne fût consacrée pour ainsi dire par les craintes ou les espérances des hommes; il n'employait pas une image où quelqu'un n'eût laissé un souvenir, un sourire ou une larme. Comme les enfants et les jeunes filles qui portaient des briques d'or pour la tour céleste rêvée par le visionnaire de saint Grégoire le Grand, ainsi tous les siècles catholiques apportaient leur offrande à son œuvre. Il leur devait plus que le fond de ses tableaux, plus que la terreur et la grâce qui les animent, plus que l'amour qui les échauffe; il leur devait la foi invisible qui les soutient.

Mais Dante avait une autre dette : car les hommes de génie sont de grands débiteurs, et ce n'est pas une faible partie de leur gloire que tout le genre humain leur ait prêté.

11 semble d'abord qu'on pouvait s'arrêter à ce point, duquel descendent toutes les grandes inspirations qui ont éclairé, sanctifié, charmé le moyen âge. Mais le mé-

LBS lOèTES rRAVC. 28

434 DES SOURCES POÉTIQI]£B

rite singulier du moyen âge> c'est qu'au milieu des tré* sors nouveaux que le christianisme lui avait ouverts, il ne répudia jamais l'héritage de l'antiquité; il^ne ivoiilut rien laisser perdre des travaux de Tesprit humain. Au septième siècle, le pape Boniface IV s'était fait donner par Fempereur Phocas le temple du Panthéon, noi pour le renverser et passer la charrue sur âes mines, mais pour en ouvrir solennellement les portes, pour y porter le culte du vrai Dieu, l'image de la Vierge et les ossements des martyrs. Ainsi l'Église, devenue jna^ tresse de la science païenne, ne songea point à la détruire, mais à y porter la vérité religieuse qui y man-^ quait : en prenant possession de Fédifiee; elle en prenait la défense; elle ne souffrait plus que 'les. barbares en vinssent détacher les pierres. Elle craignait si peu la philosophie, qu'elle Tin troduisait dans l'enseignement du cloître. Ces théologiens si rigoureux en fait d'orthodoxie, si ardents à l'endroit des Albigeois ou des Averrhoïstes, s'cpuisent à restituer le texte et le sens d'Aristote. Le mauvais renom de Porphyre et de ses attaques contre l'Évangile ne nuit en rien à l'autorité de ses commentaires, demeurés classiques dans toutes les écoles (1). Ces moines, nourris dans Fétude de FÉcrilure sainte et des Pères, qui passaient six heures au chœur, selon la règle de Saint-Benoit, rentrés dans

(i) V Introduction de Porphyre aux Catégories d'Aristote, traduite en latin par Boëce, a fait la base de tout renseignement philosophique au moyen âge. Yoyez V Introduction de M. Cousin i son édition des (Euvrei d'Àbailard.

leiurs cellules y pâlissaient avec amour, avec respect, sar les précieux manuscrits des poëtes, des historiens, d^ orateurs. Didier, abbé du mont Cassin, Tami de Grégoire yil, son auxiliaire et son successeur, faisait copier le de Natura Deorum de Cicéron, les livres sadvés de Tacite, et les Métamorphoses d'Ovide (1). La biblio* tbèque de Bobbio n'était pas moins riche. Celle de lai Novalèsé comptait plus de six mille six cents volumes (2). Un religieux allemand du onzième siècle s-effraye de cette passion des lettres qui troublé le recueillement dea. monastères; il écrit contre Fabus des poètes^ païens {de Libris gentilium vitandis); il se plaint d'Ho^ race et de Juvénal ; il s'accuse d'avoir trop aimé Lucain : mais il s'en plaint dans leur langue, dans le mètre où ils écrivirent (3). Je n'en suis pas surpris, quand je v#is que les écoles monastiques consacraient quatre ans à la lecture et à l'imitation des poëtes latins : toute là mythologie y trouvait place (4). Le démon des vers

(1) To^,: Storic^éella Badia di mente Cassino, 9inùo 1071 . Pelnis diaconus, de Viris illustribus monasterii Cassiniensis,

(2) Tiraboschi, Chronicon Novalicense, apud Muratori Script. Je trouve daos un catalogue de Bobbio, au dixième siècle, Pline, Virgile, Lucain, Juvénal, Martial, Perse, Horace, Claudien, Lucrèce, Téreuce, plusieurs écrits de Cicéron, de Sénèque et de Démosthènes.

(3) Othlonis, liber Rhythmicus de doctrina spiritualis, apud Bernard Pez, Thésaurus anecdototum novUsimus, t. III :

Numqoid tam vilis fbre lectio sancta probatur, Ut merito libris sit post ponenda profanis?. . . Ut sont Horatius, Terentias et Juvenalis, ' Xe plures alii qaos sectatur sdiola mundi... nia triperiita Maronis et indyta verba, Lectio Lucani quam maxime tune adamavi...

(i) BemardPez, Thesaurusanecdotorumnomsimus, t. II. part. III. Acta

tourmente le cénobite; l'hexamètre et le pentamètre envahissent la chronique et la légende; Ambroise Antpert rédige en prose mêlée de vers la vie de trois saints, et Luilprand égayé des mêmes ornements le sombre tableau de son histoire contemporaine. C'est le même siècle où Hroswitha écrit ses drames, destinés à remplacer les comédies de Térence dans les mains des religieuses de Gandersheim ; pendant que Yiglard, grammairien de Ravenne, se fait excommunier pour avoir soutenu Tinfaillibilité de Virgile (1). Virgile, en ^et, est le plus aimé de ces noms que le moyen âge ne laisse pas périr. Une profonde connaissance, on religieux respect des traditions, l'avaient fait considérer comme le plus savant interprète de la théologie romaine. Ser- Tius en est dans l'admiration; Macrobe voudrait faire du poète le souverain pontife et le sauveur du paganisme expirant. Mais ses étranges pressentiments de Tavenir, ce renouvellemenl des choses humaines qu'il chante, la tendresse et la mélancolie que laisse voir sa grande âme, l'avaient de lK)nne heure signalé aux chré-

S. Christophori, prosa et venu descripta a WaUero subdiacono Spir rensi. Primus libellas de studio poetx :

Quotquot Niliacis descripsit Grecû librû, elc

Suit un résumé général de la mythologie grecque.

(1) On voit déjà la trace de Tantiquité. Virgile, Tite-Live, dans les légendt>s écrites par Jonas, moine de Bobbio, au septième siècle. — Mabillon. Acta SS. Ord, S. Benedicii, — Vies des SS. Taso, Tato el Paldo, par Ambroise Autprt. Le récit en prose est coupé par des couplets de trois hcxanièlres. — Liiitprand, Rerum geslarum ah Europx imperatoribus et regibus, libii VI. — Hroswitha, Préface de ses comédies sacrées. — Tiraboschi, de Charlemagne à Otton III.

tiens comme on des leurs. Dès le temps d^Easèbe, les rhéteurs et les grammairiens convertis cherchent à se mettre de leur côté. L'inspiration supposée de sa quatrième églogue lui prétait un caractère sacré qui le sauva du désastre où périrent tant d*écrivains fameux, comme Varius et Varron. Les Bucoliquas, les Géorgiques, rËnéide, protégées par la pieté publique, traversèrent l'époque des invasions sans qu'il s'en fût égaré un seul vers. De là cette légende de Virgile répandue par toute Tltalie : le peuple en faisait un magicien, pendant que les savants en faisaient un prophète ; de là cette touchante séquence longtemps chantée dans l'église de Mantoue, où saint Paul était représenté visitant le tombeau du poète à Naples, et pleurant d'être venu trop tard pour lui (1). L'enthousiasme poétique du treizième siècle avait ses excès : mais il arrivait au même but que l'érudition laborieuse delà Renaissance; c'est-à-dire à faire lire, aimer, conserver les anciens, en attendant qu'on les comprit.

Dante pensa comme son siècle; l'estime qu'il faisait de l'antiquité se montre au quatrième chant de la Divine Comédie, où il place, à l'entrée de l'enfer, un lieu lumineux et pur, une sorte d'Elysée, habité par les

(1) Sur VHistoire populaire de Virgile au moyen âge, Toyei Gœrres Volksbûcher; et Tanalyse du Une hollandais intitulé Eene sckone Historié von Virgilius, von zijn leven, dooU ende van %ijn wonderlike Werken di hj deede by mgromantien, ende hy dat Behulpe des Duyvels, Amstef^ dam, 1552. Boccace, Contenta lopra Dante, canto i, in fine. Nous aTont TU Virgile dans le drame des Vierges sages et des Vierges foUes; on le retromre jnsqu^en Espagne dans la Tieille romance de Vergilios.

4B8 DES SOURCES POÉTiQUBS

grands esprits du paganisme. C'est là qu'il trouve Exh mère et les poètes^ Arislote et les philosophes {i). Use plaît dans la société de ces beaux génies. Il y reconÉait Lucain, Horace, Ovide, comme de vieux amis. Stacebii apparaîtra plus tard en purgatoire, mis au nombre des élus, selon une tradition de cette école du moyen ige^ qui sauvait le plus qu'elle pouvait des morts illustres qu'elle avait admirés. Yirgile enfin remplit tout le poème. D'un autre côté, nous savons qu'après la mort de Béatrix, Finconsolâble Dante avait cherché quelque distraction dans la lecture de Gicéron (2). De même que le sixième livre de l'Enéide lui ouvrait la route de la descente aux enfers, il trouvait dans le Songe de Seipion une première ébauche de la vision du ciel. L'«xemple de ses contemporains l'encourageait à ne pas négliger ces sources. Les visions des légendaires trahissaient plus d'une fois le souvenir des fables antiques. On y revoyait les fleuves infernaux, le nom même de l'Âchéron s'était' conservé; et Tundale, au fond de la vallée ténébreuse, avait reconnu les forges de Yulcain. D'un autre côté, les livres de l'orateur romain étaient interprétés dans toutes les universités italiennes. Les

(i) InfemOy iv, 59 : In luogo aperto luminbsb e alto. —^ Cette doctrine 8'accorde à peu près avec celle de saint Anselme, de Guillaume de Paris, de Cajetan, de Salmeron, de Cornélius à Lapide, qui destinent les âmes reléguées dans les limbes à revenir peupler, après le dernier jugement, la terre régénérée et revêtue de sa beauté première. Voyez le commentaire de Tirinus, sur le chapitre m de la 2* épitre de saint Pierre. Voyez aussi saint Thomas, in Sentent., lib. II, dist. 55, qusest. 2, art. 2 : c Utmm animse cum sola originali culpa decedentes affligantur poena igds? n U résout la question négativement.

(2) Convito, II, 13.

savants ooimnentaient là descente d'Énée aux enfers, et Bernard de Chartres en> expliquât le sens philosophique par la descente de l'âme dans le corps, où elle est tourmentée par les passions^ plongée dahis la Àuit des sens (1). L'imagination des hommes ne perd pas facilement ses habitudes: après treize siècles de christianisme, elle ne pouvait encore se détacher de ces vieux tableauxw

Ainsi, au delà du cercle de récits romanesques, de pieuses légendes, d'actes des saints que nous avons parcouru, Dante avait des modèles dans une série, de actions profanes^ dont il faut étudier l'enchaînement et reconnaître les origines^ Il faut se donner la satisfaction de pousser une fois jusqu'au bout Thistoire d*4ine idée.

« Iv Parmi les réminiscences ^ui ont inspiré la Divine Comédie, celles de Cicérdn me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du paradis, écoutant le brait harmonieux déis astres, et cherchant des yeux au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il ap«

^1) Bernard de Uhartresy fragment^ publié par M. Cousin, à la suite d'Abailard, p. 642 : Et quia profondiu^ philosophicanx yeritatem in hoc ▼olumioâ déclarât Virgiiius» ideo.... in- eodiutius inimoramur.... Spiritu. yero corpus esse inferiu^ cvidcntissimum est.... cumque ita nil inferius ■humàno corpore, infernum idem appéllatur. Qùod autem inferis legimus animas ooactione ten^, a spiritibus carceriîs, hoc idem dicebant pati animas in corporibus a vitiis. — Remarquez la ressemblance de cette interprétation avec celle que Dante veut appliquer à la Divine Comédie, dans son épHre dédicatoire à Gan Grande : c Secundum allegoricum sensum poeta agit de infemo isto, in quo peregrinando ut viatores niereri et de* jnereri possumus. »

prend de son bisaïeul Gacciaguida sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît le récit du Songe de Scipion. Au moment de commencer sa carrière de gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept notes de cette musique étemeUe que forment les astres. contemple les espaces où ils roulent; et quand enfin il aperçoit la terre si petite, et sur la terre le point obscur qui est Tempire romain, il a honte d'une puissance qui trouve sitôt ses limites; il aspire à une félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret; et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines sur Dieu, la nature, l'humanité. U en avait fait le dernier livre de son traité de Repvhlicây cherchant ainsi dans l'Éternité la sanction des lois destinées à contenir les peuples dans le temps (1). — Il imitait en ceci, comme dans le reste, le traité de la République de Platon, couronné par la belle histoire d'Er le Pamphylien. Er, frappé à mort dans un combat, s'était réveillé dix jours après sur le bûcher des funérailles, pour raconter son séjour parmi

(1) Cicéron, de Republicâ, liber ultimus. — Macrobe, in Somnium Scipionis, i» 2. Sacrarum rerum notio sub pio figmentoruin Telamine, booestis et tecta rébus, et restita hominibus enunciatur.

HE lA MVEŒ COMÉDIE. 4«l

les trépassés. C'était là qu'il avait vu la région lamineuse où la Nécessité tenait suspendus à sa quenouille de diamant les huit fuseaui des sphères célestes : les trois Parques étaient assises autour d'elle, chantant le passé, le présent, l'avenir. Les âmes, après mille ans d'expiation ou de récompense, venaient tenter les diances de la métempsycose. L'ordre du monde, c'està-dire, de la cité de Dieu, se dévoilait pour servir de type à la cité des hommes (1). — Le même dessein se montre dans Plutarque lorsqu'il termine son traité des Dé-laû de la jmike divine par le témoignage de Thespésius le ressuscité. Lui aussi avait contemplé au sommet du monde Âdraslée, fille de Jupiter, jugeant les âmes : celles des justes, transparentes et radieuses, planaient en haut; au-dessous^ les âmes coupables tourbillonnaient dans un gouffre, où se succédaient les appareils de tous les supplices, le fer, les forges ardentes, les étangs de métaux fondus : une troupe d'ouvriers infernaux avait saisi Néron, et ils le découpaient pour en faire une vipère. Au milieu de l'horreur de ces spectacles, Thespésius s'était retrouvé vivant : on ajoutait à l'appui de ses discours qu'il était devenu vertueux (2). Les fictions du même genre semblent fréquentes chez les philosophes. On trouve une Descente aux enfers

(I) Platon, de Republicâ, lib. X; Produs, dans un firagment publié par S. E. le cardinal Mai (Auctores classici, tome I) exprime ainsi le dessein de Platon : ixXa xal rii; wcXiTtioç oXïj; tô lî^oç iv rà iravTi icpovîrâpx®* àso^aîvct. La peinture des peines et des récompenses qui suiTOit la mort revient encore dans le Gorgias et dans le Phédon.

(S) Plutarque, Dehisquia Numine sero punùmlur.

443 DES SOtJRCES POÉTIQUES

attribuée à Pythagorè, parHiéronymélepéripatétieien. La gracieuse fable de Psyché et TÂniour^ tout embaumée des parfums de la doctrine platonique, montrait la jeune immortelle traversant la série des épreuves : on n'oubliait pas de la conduire au sombre empire des morts (1). Et, en effet, malgré les voluptés faciles des anciens, malgré l'opulence des villas romaines, et la resplendissante lumière qui inondait le ciel de la Grèce, comment les pensées des sages n'aaraient-elles pas cherché avec inquiétude à pénétrer ce monde invisible, dont rÉvangile n'avait pas encore adouci les terreurs?

Néanmoins ce ne fut pas sans imprudence qu'ils donnèrent à leurs spéculations les formes dangereuses de la fable. Le cadre fait se prêta à d'autres usages : le sceptique Lucien se servit des morts pour répandre à pleines mains l'ironie sur les affaires, les opinions, les croyances des vivants. Nulle part sa verve indisciplinée ne se joue plus librement que dans la Descente de Ménippe aux enfers, soit qu'il décrive les tours du magicien Mithrobarzane, soit qu'il montre le sort renversé des tyrans et de leurs esclaves, et, dans un coin dti Tartare, Philippe, roi de Macédoine, raccommodant de vieux souliers. La popularité de ce joyeux écrit se soutint longtemps, et lui suscita des imitateurs jusqu'aux derniers siècles de la littérature byzantine. Constanti-

(1) Fulgcntius Planciades (Mythologicorurriy m) rapporte la fable de Psyché, d'après Apulée et Aristophante TAlhénien. Sur la descente de Pythagore aux enfer», voyez Lobeck, Agloophamus^ p. 456.

m LA DIYINE COMÉDIE. 449

nople, déjà cernée par les Turcs, s'égayait encore, à la lectare des aventures dje Timarion et du Voyage de Ma-* zari chez 1^ trépassésydernières et misérables parodies de ces récits qui avaiaat charmé des siècles héroïques (1).

, 2. Toutefois l'image de la vie future tenait plus de ^Jpee d^ns un^Uvre que Da^^lç connaissait mieu^^^gu'il s^v|iji| j|p ccçur d'un boi^t à l'autrç, dont l'auteur repjfésen^ç à.seç.yeux toute là.s^gçsse de l'antiquité; je yeiix dire l'Enéide, et ce chant sixième qui en forme pour ainsi dire le nœud, qui en soutient tout le dessein ppétîquç, po)[itique,.théologiqup. C'est là, ç est. dans la descente aux enfers, que les destins d'Énée, entrevus peu à peu dans une série d'oracles obscurs, se déclarent enfin : il ne reste qu'à les accomplir. Les voyî^es ^U jtiéros finissent, j^es combats vont commencer :Je nçtomejgit qui sépare ces deux sortes de scènes forme la péripétie du drame. ^ C'est là surtout que se découvre l'intérêt national du poème, et le véritable sujet, qui n'est, plus la fortu^ne d']^ée,\m.aj^ l'histoire du peuple r^Dgiain(2). Lorsqu'au fond des champs Élysées j^ppa-r r,^€^t les grands esprits des temps futurs, depuis Ro?

^(1) tucien/'ISfeçypmantid. -^Mémoire de M. Hase (f^olice des Manus éiksfiùvlké!\li)'tiiieïvok pièces satStiques imitées dèLudèn. — ÈmSufLia Ma^api è? à^ou, publié par M. Boissonade. — On comprend bien que nous R*avon« jamais voulu prêter à. Dante la/Connaissanoe des sources grecques. ^[(^Serniisdd JUt^idos, YuUmie^am in aoitiquis inrenimus, opuslioc ap^lktum lesse nm^neid$mt sed Gesta poptUi roniûni... Totus €f«ii4cia Vii^ilius scientia plenus est, m quàMc liber possidei principalum...' Et 4iciiQtttr lïiulta pec altam sententiam pbilosophorum theologieorum iHgjptj«rpm, «deo ut iplerique; de his singulis hujus Ubri intégras scripaBrint irpa^uATtia;. L'babitude se conserva au moyen âge.

U4 DES SOURCES POÊTKHJBS

mulus jusqu'à César, jusqu'à Auguste, je reconnais un pieux effort pour ranimer les traditions de la patrie, pour rappder les droits de Rome à l'empire universel, pour inaugurer le règne des lois et la paix du monde. EnGn, l'épisode offrait une admirable occasion d'exposer l'origine et la destinée des âmes, et de relever les dogmes de la théologie latine, en les rattachant d'une part aux doctrines philosophiques, qui leur prêtaient de la force, d'autre part à la mythologie grecque, qui leur prétait de l'éclat (1). Ainsi le poète travaillait à raffermir le culte des dieux et celui des ancêtres, ces deux bases de la puissance romaine, ébranlées par le désordre des guerres civiles, et dont la restauration fat le premier soin de la politique d'Auguste. Mais il ne reste pas une pierre des trois cents autels qu'Auguste avait fait ériger aux dieux Lares dans les carrefours de Rome (2) : le temps n'a rien pu sur les souvenirs consacrés dans ce sixième livre, qui est comme le sanctuaire de l'Enéide. — U semble que Virgile, effrayé de la grandeur même d'un tel travail, en ait d'abord tenté l'ébauche, et qu'il ait voulu essayer sa main par l'épisode d'Orphée et d'Eurydice, enchâssé dans le quatrième livre des Géorgiques, comme le diamant dans l'or. Il n'y a pas jusqu'au Moucheron {Culex)y héros du petit

(1) Je ne pens« pas qu'il faille chercher dans Técole pythagoricienne la source de la doctrine professée au sixième livre de TÉnéide : TémanatioD, Texpiation. le retour des âmes, sont des dogmes primiti£s de la théologie romaine. Voyei Ottfried Mûller, die Etrttsker.

(3)VoTei Texcellent Mémoire de M. Egger sur U$ historiens éT Auguste, et particulièremeQt TAppendice sur les Angustales. — Oride, Fastes, t, i29.

poëmc attribué à sa jeunesse, qu'il n'ait conduit au bord du Cocyte pour décrire le peuple mélancolique^ des morts, au milieu duquel son âme se plaisait. Il avait déjà ce don des larmes qui a fait les grands poètes chrétiens :

Sunt lacrymîB rerum, et mciitem mortalia tangunt.

Plus tard la foule des imitateurs se pressera dans la roule frayée : je n'en vois pas un qui ne descende aux enfers : facilis descensus Averno. Ovide y accompagne Orphée et Junou (1). Silius Italiens ne peut se résoudre à produire Scipion sur la scène avant de l'avoir mené au bord de i'Âverne^ où il évoque par des libations les mânes de la Sibylle, les ombres de ses ancêtres, toutes les âmes appelées à soutenir le poids du nom romain. Il apprend de leurs entretiens la gloire qui l'attend dans les plaines de Zama, et, après les triomphes de la terre, l'immortalité que les prêtres et les philosophes promettent à la vertu (2). — Lucain, trop esprit fort pour croire aux grenouilles du Styx, et trop libre pour subir la loi commune, n'évite le voyage des enfers qu'en y substituant une fable plus philosophique à son gré, l'évocation de la magicienne Érichtho. Par ses conjurations puissantes, un corps relevé du champ de bataille

(i) Ovide, Métamorphoses, vii, 409; iv, 452; x, 12; xix. 405. Le moyen âge lisait beaucoup les Métamorphoses d'Ovide, Parmi les professeurs de runiversité de Bologne au quatorzième siècle (1325), je trouve maître Vital, docteur en grammaire, engagé, au prix de cent livres par an, pour lire et commenter Cicéron et les Métamorphoses.

(2) Silius Italiens, Punie., lib. XIIF.

446 DES SOURG» POËnQUES

se ranime pour un moment; rftmei forcée de trabir les secrets du tombeau, raconte les tumultes civils qui agitent l'empire de Pluton, la joie du Tartare, la tristesse de rÉlysée, et tous les signes du désastre de Pbarsale (1). Ainsi le théâtre infernal reste ouvert, et c'est toujours chez les morts que se dénoue la destinée des vivants. — Les grandes images de l'autre vie devaient tenter la verve pompeuse de Slace : dès le début de la Tbébaîde» il tire Laïus de TÉrèbe; plus tard, il y fait descendre Amphiaraûs; il introduit, au quatrième livre, Tirésias interrogeant les mânes. Alors, au milieu des rites funèbres, le vieillard aveugle voit s'ouvrir le royaume souterrain. Les ombres des héros deThèbes et d'Ârgos se montrent menaçantes; au milieu d'elles, Laïus prédit la victoire des Tbébains et le combat fratricide où s'éteindra la race d'OEdipe (2). — Yalérius Flaccus ouvre ses Argonautiques par le sinistre appareil d'une évocation ; et, dans V Enlèvement de Proserpinej qui est peut-être le meilleur ouvrage de Claudien, l'enfer occupe le fond du tableau (5). Toute cette poésie de la décadence a été trempée dans le Styx, comme Achille; mais elle n'en est pas sortie invulnérable.

Cependant la tragédie rivalise avec l'épopée. Sénèque n'a garde de négliger les apparitions, les descriptions

(i) Lucain, PharsaL, yi, 419.

(2) Stace, Thebaid,, vt, 407. U ne peut se refuser le plaisir de ces descriptions en deux autres endroits de son poème, ii, i; viii, 1^3.

(3) Valerius Flaccus, Argonautic., i, i-73S. — Claudien, de Raptu Proserpinx; et dans le second liyre contre Rufîn, la descente de Rufin au Tartare.

m U DIViiNI^ COMÉDIE, 4i7

dii sQmbre empire; il leur ménage une place dm^ V Œdipe et da^is Y Hercule furieux. Il imite en eeci les maîtresi du^ théâtre latin, Varron, Ënnius, Naevius, Atlicus et le vieil Andronicus de Rhodes, qui avaient porté sur la scène Ali^este^ Psotésilas^ les Euménides, fables terribles et toutes pleines des mystères de rÉternitéî AppiuS; ami deCicéron, et Labérius, auteur de tant de mimes applaudis, avaient donné à deux de leurs compositions le titre de Nécyomanties (i)^ C'était peut-être un souvenir des spectacles de la vie future, dont les prêtres étrusques avaient fait un de leurs jeux sacrés. J'en crois apercevoir quelques vestiges* dans le nom de Larves quéles Latins donnaient aux spectres des trépas* ses et aux masques de théâtre. Mais, surtout, je remarque la pompe religieuse des combats de gladiateurs, où un personnage, tevêtu des attributs de Pluton, un marteau à la main, venait enlever les morts de Tarène (2). Le peuple de Rome aimait ces représentations violentes : de là ce grand nombre de peintures qui reproduisaient les peines du Tartare, mais qui, dès le temps de Plante, ne suffisaient fJus pour alarmer la conscience d'un esclave tenté de voler son maître (3). Bientôt les vieilles fables tombèrent pièce à pièce en discrédit; et l'irrévérencieuse satire d'Horace parc-

(4) Cicéton^ TusculàH.^ ly .10^, — Aulu^Gelle, Noctes Atticm, xn, 7. (2) Magnin, Origines du théâtre, i, 237. — Clément d'Alexandrie, Pro^ treptictty cap. ii.

(Z) ^huie, Captivi :

Vidi ego multo œpépicU quae Àcherantt fièrent Grociamenift. . %

diant Homère fit paraître l'ombre de Tirésias pour enseigner aux Romains dégénérés un art qu'ils savaient trop, celui de courtiser les vieillards et de figurer aux testaments. Je lui suppose aussi le dessein de déconsidérer ces prophéties, ces prétendus vers sibyllins, ces thèmes généthliaques dont ^^ ^ntemporains étaient épris, et auxquels Auguste faisait la guerre par le feu, comme lui par le sarcasme (1).

Les hommes^ de ce temps se croiront heureux quand ils auront mis sous leurs pieds les craintes de T avare Achéron. Mais, s'ils ont banni l'enfer, ils n'ont pas chassé la mort. Cette sombre figure est de toutes leurs fêtes. Rien ne saurait les en distraire, ni les roses qui se fanent, ni les coupes qui se vident, ni les chants qui s'éteignent. Ces tristes joies ne dédommagent pas Thomme de l'espoir perdu d'une vie future : il faudra qu'il le retrouve quelque part. Quand Juvénal se moquera des grenouilles du Styx, les martyrs commenceront à mourir pour le royaume du ciel.

3. Mais les Muses latines n'étaient guère que de belles captives trouvées dans le butin de Tarente et de Corinthe, et qui se souvinrent toujours de la Grèce. C'était sur le territoire des colonies ioniennes, auprès de Naples, au bord de l'Averne, que Virgile avait cherché son Enfer. Les images du monde invisible plaisaient aux

(1) Horace, Satyr,, ii, 5:

Laertiade quidquid dicam aut erit aut non Divinare etenim mihi magnus donat ApoUo.

DB Là MYIXE OniÉDIB. 4M

Grecs : elles ornaient lears coupes, elles convnrâit les murs de leurs palais et de leurs temples. La descente aux Enfers fait le sujet de plusieurs bas-reliets que nous admirons encore. Attale, roi de Pergame, ayait donné soixante talents d'une évocation peinte par Nicias. On admirait à Delphes la grande composition où Polygnote avait représenté Ulysse interrogeant les ombres (1). Tout le théâtre athénien était rempli des spectacles de la mort. Avant qu'Aristophane y eût montré ses GrenouiUeSj et le pèlerinage ridicule de Bacchus diez Pluton, on avait vu YAlceste d'Euripide, où le Trépas {(èooKxroç) se montrait en personne, et disputait à Apollon l'héroïque épouse d'Admète (2). Sophocle, dans VHercule au Ténare, avait célébré l'enlèvement de Cerbère. Le même genre de merveiUeux soutenait deux tragédies perdues d'Eschyle, la Psychagogie ou le Voyage des Ames, et les Aventures de Sisyphe, à qui Pluton permettait de retourner sur la terre pour y prendre soin de sa sépulture, et qui, abusant du congé,

(1) Pausanias, x, 28. — Pline, dié par WmkeJmann, Monument ont. tne(f.,p.211. — Creiitzer, Sym6o/t^', atlas, tab. 56, etc.

(2) (Test Hercule qui la lui arrache à la fin de la tragédie, et je ne puis m^empêdier de citer ces Ters d'une théologie étrange ; Hercule parle :

c rirai, pépierai le Trépas an noir Têtement, ce roi des morts. Je pense € le trooTer s'abreuvant dn sang des victimes auprès du tombeau ; je Fatc tendrai en embuscade, et, me montrant tout à coup, je le saisirai, je le f serrerai de mes mains; et nul ne m^arrachera de sa poitrine haletante» ë jusqu'à ce qu'il m'ait rendu l'épouse d'Admète. •

BovATCU çuXx^fi», xat viv EÛpxonv ^cxà.

Dans VHercule furieux d'Euripide, le récit de la descente aux enfers troc- ▼ait aussi sa place.

LES poèTEf nuK. 29

460 DES SOt'RCES POÉTIQUES

était ramené de force aux sombres bords. Si une intention comique perçait dans ce récit, ries au contraire n'était plus solennel que Téfocation de l'ombre de Da« ri us dans les Perses; et lorsque, à la première représentation des EuniénideSy le spectre de Glytemnestre parut entouré de soixante Furies, telle fut l'épouvante de l'assemblée, qu*il fallut rendre un décret pour ré-* duireà quinze les personnages du chœur. Maison neson* gea point à interdire la mise en scène des régions infernales : Aristote, en distinguant quatre sortes de tragédies, place au quatrième rang celles dont l'action est aux Enfers (1). Les hommes d'alors, comme ceux de tous les temps, voulaient qu'on les effrayât. C'est là un signe du désordre de la nature humaine, qu'elle aime ce qui la trouble; et que des peuples belliqueux se soient construit des théâtres de marbre pour y aller pleurer aux jours de fête, et chercher sur une scène des sujets d'effroi et de douleur, comme s'il en manquait autour d'eux.

Mais toutes les grandes fables du drame grec descendaient des traditions nationales transmises de bouche en bouche dans les collèges des prêtres^ dans les familles guerrières, chantées par le peuple, et mises en œuvre par les poètes qu'on appela cycliques. Tels étaient les travaux d'Hercule, qu'avaient célébré Hésiode, Pannyasis et Pisandre : les douze épreuves du demi-dieu s'y terminaient par la plus redoutable de

(1) Aristote, Pceiîc, 16.— Klausen, jEschyli theologoumena.

toutes, la descente aux Enfers. Hercule, purifié du sang des Centaures qui venaient de tomber sous ses coups, admis ensuite aux mystères d'Eleusis, arrivait sous la conduite de Mercure aux portes du Ténare. Il s'engageait dans la route souterraine, et l'on décrivait ses combats contre le vieux Gharon, le spectre de Méduse, et Ménécius, pâtre des troupeaux de Proserpine : il chargeait de chaînes le chien aux trois têtes qui faisait la terreur des mânes. Enfin, il les r^ouissait par des libations de sang, accordait à quelques-uns l'interruption de leurs peines, et reparaissait avec Alcéste et Thésée, qu'il ramenait à la lumière (i). Ainsi, :1e cycle d'Hercule se liait à celui de Thésée, qui avait aussi exercé le génie d'Hésiode et de Pannyasis. On y voyait les exploits du roi d'Athènes, le Minotaure terrassé, les Amazones vaincues, et le dévouement qui le conduisit aux bords du Styx, à la suite de son ami Pirithoûs : mais, enchaîné par les puissanceis infernales, il restait captif, jusqu'au moment: bà . le vainqueur de Cerbère paraissait pour le délivrer (2). Le livre des Xypriaques chantait la tendresse fraternelle de Pollux, et comment chaque année il allait prendre aux champs Élysces la phi ce de Castor, pour lui donner la moitié de son immortalité dans les cieux (3). Un récit, attribué à Prodicus de Samos, célébrait le pèlerinage d'Or-

(1) Apollodore, BibliotheCy n, 5, 12. — Servius, ad JEneid,, vi, 392. ,— Scriptores rerum Mythicarum latinitres (edidit Bode), m, 15, 3.

(2) Pausanias, ix, 31; x, 28.

(3) Photius^ Bibliothec, de Gydieis.

phée et la trop courte délivrance d'Eurydice (1). La navigation des Argonautes, qui avait exercé tant de poètes, conduisait Jason au pays des Cimmériens, où s'ouvrait une des portes de TEnfer (2). Gomment eût -on chanté les malheurs d'OEdipe et les combats des sept chefs devant Tlièbes, sans évoquer Laïus? Le début de la guerre de Troie faisait la matière d'une épopée qui n'avait garde d'omettre la mort de Protésilas, et son retour de quelques heures à la vie. Enfin, on lisait encore une description des Enfers dans la Minyade et dans le Retour des héros, ouvrages de Prodicus et d'Âugias, bien qu'on ne voie pas le lien qui l'y rattachait (3). Il semble seulement que la peinture du monde invisible (Nexuea) était devenue Tépisode nécessaire de toutes les épopées grecques ; et que la scène mobile de la vie ne pouvait s'y ouvrir sans laisser apercevoir derrière elle le spectacle immobile de l'immortalité.

Homère est trop grand pour ne pas obéir à cette grande loi. Ce qui fait l'incomparable beauté de l'Iliade, c'est que tout y prend part à l'action, les hommes et la nature, la terre et le Ciel; l'Enfer même ne peut y rester étranger. Aux coups du trident de Neptune, Pluton s'élance de son siège : il tremble que les abîmes ne s'entr'ouvrent, et que la lumière d'en haut ne pénètre chez le peuple des morts. Je ne sais rien de plus terrible que cette courte échappée de vue dans le lieu obscur

(1) Clément d'Alexandrie, Stromata. — Loheck, Aglaophamus,^.ZbZ»

(2) Aryonaulic, 1118.

(3) l'ausanias, x, 28. — Proclus, Chrestomathief vu, 3.

et souterrain où tombent les milliers de combattants qu'on voit périr d'un bout à l'autre du poëme :

Ce rendez-vous funèbre des héros est vu de plus près au onzième chant de l'Odyssée. Ulysse y raconte comment il visita le pays des Cimmériens^ comment il pénétra jusqu'au seuil du royaume infernal, pour apprendre de Tirésias le terme de ses maux. Il ajoute comment, à la suite du devin, parurent les mânes de sa mère Anticlée, de plusieurs héroïnes, el des chefe qui combattirent sous les murs de Troie. U décrit enfin le gouffre de l'Érèbe ouvert devant lui, le tribunal de Minos, les peines des impies. Je reconnais dans ce passage le point sur lequel roule toute l'action de l'Odyssée. Les périls d'Ulysse vont en grandissant jusqu'à ce qu'il affronte ie séjour même de la mort. C'est le comble de la terreur, mais c'est aussi le commencement de l'espérance. Le premier rayon brille dans l'oracle de Tirésias, pour éclairer d'une lumière toujours plus vive le retour du héros sous le toit de ses pères (2). D'un autre côté, l'entretien d'Ulysse el des morts donnait place aux événements que l'Iliade n'a pu contenir, en faisant connaître la fin d'Achille, d'Âjax, d'Âgameronon. Mais, de ces hommes redoutés, il ne reste plus que de pâles ombres regrettant la vie, tandis qu'au

(1) Uiade, I, 3.

(2) Eustathe, ad Odyss., x : ô ^i ôay,pHcoç voDç to5 tov ôîucaja tt; ''kèw iXAttv (uOo^o( Ion tûv tçtÇ^ç ^viXoOriOopisvov {auOcav.

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•* £ wtriirî, 44< (A^9M., 1 : i xsarx; ri» Taœrr» à; ilt» xAJz» ^TTTu. t'^y. jyyr^.T* lyxzfii «ifc£»«- PéoT oQO^Ifter la idées fM oB wre «r fjalrT vie. C/. Ubd., ii, 16; vn, 671; Odrsne, ir, 5ê4; xnrfossùn;

sommes loin des claires visions du poëte de Florence! Toutefois il ne faut point imputer les pâles doctrines de l'Odyssée à la grossièreté des temps : des enseignements plus solides étaient transmis dans les écoles de Samothrace et d'Eleusis. Mais Homère n'est pas le poëte des écoles sacerdotales, c'est celui de ces races guerrières qui échappaient à la domination du sacerdoce et revendiquaient leur indépendance. C'est le chantre des navigations, des combats, des délibérations publiques, de cette vie passionnée, glorieuse, qui continuera dans les champs de Marathon, au Pirée, sur la place publique d'Athènes. Il était naturel, à des hommes si heureux dans cette vie, de mal connaître l'autre. Il ne leur était pas possible d'en éloigner la pensée. Les villes s?environnaient d'une ligne de tombeaux et de temples qui leur servaient de remparts ; on vivait sous les yeux des morts et des immortels. En même temps, le dogme antique se conservait dans les initiations, et ne permettait pas d'oublier que c'est la vie qui est l'ombre, et que derrière seulement la réalité commence.

4. Au delà d'Homère il n'y a plus que l'Orient. Mais là, dans une société immobile, sans distractions puissantes, sans événements, sans histoire, rien n'efiace le souvenir de l'Éternité. Si j'ouvre le livre des lois indiennes, j'y trouve la création au commencement, à la fin les peines et les récompenses futures : toute la cité des hommes enveloppée, surveillée par la cité des dieux et des ancêtres. Si je touche à l'une de ces épopées dont

lie chose : Que entre les morts jur le dire aux iles : Demandeza il faut mourir, iin'es? C'est pour- , ces richesses, et ({u'un désir, c'est romande, parce que je l parce que j'ai peur " je demande que vous par quoi je n'aie plus la mort. »Le roi, vaincu "iV sa parole, découvre au îlion des âmes, et le consent : la certitude d'une vie

pétces de peuple en peuple, de- ^ inévitables et pour ainsi dire tiquent ni par le caprice des îceples des rhéteurs. 11 en faut IX sources mômes de la poésie.

I ^ xttrii. Les mêmes scènes rcYienDent dans les

\ ikflhrudDismal, 40, 43, le géant Vafihrudnis,

t jtumtû comment il a yisité les neuf mondes, les

'Hiibre empire des morts. Lic Vegtamsquita ra-

i Mm chc2 les morts, pour arracher à la prophétcssc

bim qui menace Balldcr, le plus jeune et lo plus beau

Tâge se perd dans les fables, je vois dans le Mahabha* rai le voyage d'Ardjuna au ciel d'Indra. Et pour arriver enfin jusqu'aux plus antiques monuments de la poésie orientale, je remarque un épisode de TAtharva-Yeda, qu'il faut lire, afin de se représenter au vif les inquiétudes qui tourmentaient déjà l'esprit humain. Le jeune brahme Tadjkita est envoyé par son père chez le roi de la mort, d'où jamais nul homme ne revint vivant. Le roi, touché de Tobéissance de Tadjkita, le renvoie après trois nuits, lui accordant la vie et trois présents à son choix. Le jeune homme en a demandé et reçu deux, et Tentretien continue en ces termes. Tadjkita dit : a Yoici a mon troisième désir. Entre ceux qui parlent, il y a « une contradiction : plusieurs affirment que tout est c< corps, et que, le corps périssant, il ne reste plus rien; « et plusieurs aftirment que l'âme (Djivatma) est disc< tincte du corps, et que, le corps étant détruit, l'âme c( passe dans un monde où elle est traitée selon son « mérite. Je veux que vous m'instruisiez, afin que je « m'assure de la vérité de ces opinions. — Le roi de c< la mort dit : En ce point les dieux mêmes doutent, ce et c'est une chose subtile et qui échappe à la force c< de l'intelligence. — Tadjkita dit : roi! voilà mon (c grand désir, et je n'ai pas d'autre désir égal à ceci lui-ci. — Le roi de la mort dit : Demande-moi un ce grand nombre d'enfants, et pour eux une longue vie, ce jusque-là que chacun d'eux vive cent ans. Demandece moi le mondé et ses richesses, demande-moi beauce coup d'années, et tout ce qu'il te plaira de pareil;

c< mais ne me demande point celle seule chose : Que a se passe-t-il après la mort? Car nul d'entre les morts « n est jamais revenu à la lumière pour le dire aux a vivants. — Tadjkila dit : Vous me dites : Demandeza moi beaucoup d'années. Si à la fin il faut mourir^ <c que gagnerai'je au nombre des années? C'est pource quoi gardez pour vous ce monde, ces richesses, et ce cette longueur de vie... Je n'ai qu'un désir, c'est ce que vous m'instruisiez... Je demande, parce que je ce passe sur la face de la terre, et parce que j'ai peur ce de la mort et de la vieillesse, je demande que vous ce m'enseigniez quelque chose par quoi je n'aie plus ce peur ni de la vieillesse ni de la mort. »Le roi, vaincu par tant de prières, et lié par sa parole, découvre au jeune brahme toute la condition des âmes, et le congédie avec ce dernier présent : la certitude d'une vie future (1).

5. Tant de fables, répétées de peuple en peuple, devenues traditionnelles, inévitables et pour ainsi dire obligatoires, ne s'expliquent ni par le caprice des poètes, ni par les préceptes des rhéteurs. U en faut chercher l'origine aux sources mômes de la poésie.

(1) Oupnek'hat, t. Il, xxxtii. Les mêmes scènes reyiennent dans les chants de i'Edda. Dans le Vaflhrudnismal, 40, 43, le géant Yafthrudnis, interrogé par Odin, lui raconte comment il a yisité les neuf mondes, les joies du Yalhalia, et le sombre empire des morts. Le Vegtamsquita raconte la descente d'Odin chez les morts, pour arracher à la prophétesse Vol va le secret du destin qui menace Balldcr, le plus jeune et le plus beau des immortels.

468 DES SOURGBS POÉTIQUES

-^ Le premier emploi de la poésie est an emploi religieux : elle conserve le dogme, elle traduit les oracles, elle anime le culte (!)• C'était sur le trépied de Delphes et par la bouche de la Pythie, que le vers héroïque avait été proféré pour la pr^nière fois» L'autel de Bacchus, dressé au milieu de l'orchestre, les danses symboliques et les hymnes du chœur faisai^oit du théâtre un temple, et de la tragédie une pompe sacrée. L'épopée gardait la trace d'une semblable destination, dans le commerce supposé du poète avec les dieux, dans l'invocation qui commençait chaque récit, dans tout cet appareil merveilleux qui fut une tradition sacerdotale avant de se tourner en lieu commun littéraire. Dante lui-même, après un travail de plusieurs années, où son visage a maigri, finit par y voir une œuvre sainte : il ne doute pas que le ciel n'y ait mis la main; et, si ses concitoyens lui décernent la couronne poétique, c'est sur les fonts de son baptême qu'il la veut prendre (2). Il n'y a point de poésie inspirée où l'on ne sente la présence de la religion, comme au parfum de l'encens on reconnaît le voisinage d'un sanctuaire. Ainsi, dans la descente aux Enfers, je crois reconnaître un épisode théologique, un reste de l'enseignement religieux qui fut la première fonction des poètes. Or cet épisode a pris deux formes principales. Tantôt

(1) Quintilien, Institut, orator, proœm.

(2) ParadisOf xxv, 1 :

Se mai continga che '1 poema sacro Âl quale ha posto mano cielo e terra Si che m* ha falto per più anni macro...

renlretien des héros avec les ombres n'est qu'une révélation des choses invisibles : Ulysse, Énée, Scipion, Sextus Pompée, Tirésias, veulent interroger le destin. Tantôt la visite des Enfers est une lutte héroïque pour leur arracher leur proie : Hercule, Thésée, PoUux, Orphée, se proposent de vaincre la mort.

De ces deux sortes de fictions, si j'étudie les premières chez Homère, chez Yirgile et ses imitateurs latins, j'y remarque invariablement trois choses. H y a d'abord des rites funèbres et des libations de sang répandues, soit pour conjurer les puissances infernales, soit pour évoquer les âmes captives. J'y retrouve la croyance d'un commerce perpétuel eptre les ancêtres et leur postérité, des sacrifices expiatoires; des offrandes aux tombeaux* ou au foyer de chaque maison, pour attirer les ombres qu'on supposait errantes sous la terre, épuisées de soif et de faim (1). En seéond lieu, il y a une prophétie : les mânes interrogés rendent des réponses; ils déclarent le passé, le présent, l'avenir. Ces entretiens rappellent les oracles des morts {^vxoïKxvreia) qu'on trouve en Grèce ou dans l'Asie Mineure, au bord de l'Achéron, chez les Thesprotes, dans l'antre de Trophonius, au cap Ténare, à Héraclée de Pont, à Cumes, aux mêmes lieux où la fable plaçait l'entrée du sombre empire (2). Troisièmement, Tépisode finit par

(1) Fréret, Observations sur les oracles des morts, — Kalbkart, Psyckologiakomerica. — Plutarquc, in Aristid, — Pindarc, Olympic,, i, 146. — Ovide, FasUs, lib. II. — Ottfried Millier, Die Etrûsker. — Cf. Lots de Manou, livre IIÎ, 82-285.

(2)Prérel, Observations sur les oracles des morts. — Herodot., Terpsi-

phée et la trop courte délivrance d'Eurydice (1). La navigation des Argonautes, qui avait exercé tant de poètes, conduisait Jason au pays des Cimmériens^ où s'ouvrait une des portes de TEnfer (2). Gomment eût-on chanté les malheurs d'OEdipe et les combats des sept chefs devant Thèbes, sans évoquer Laïus? Le début de la guerre de Troie faisait la matière d'une épopée qui n'avait garde d'omettre la mort de Protésilas, et son retour de quelques heures à la vie. Enfin, on lisait encore une description des Enfers dans la Minyade et dans le Retour des héros, ouvrages de Prodicus et d'Augias, bien qu'on ne voie pas le lien qui l'y rattachait (3). Il semble seulement que la peinture du monde invisible (Nexuia) était devenue Tépisode nécessaire de toutes les épopées grecques ; et que la scène mobile de la vie ne pouvait s'y ouvrir sans laisser apercevoir derrière elle le spectacle immobile de l'immortalité.

Homère est trop grand pour ne pas obéir à cette grande loi. Ce qui fait l'incomparable beauté de l'Iliade, c'est que tout y prend part à l'action, les hommes et la nature, la terre et le Ciel ; l'Enfer même ne peut y rester étranger. Aux coups du trident de Neptune, Pluton s'élance de son siège : il tremble que les abîmes ne s'entr'ouvrent, et que la lumière d'en haut ne pénètre chez le peuple des morts. Je ne sais rien de plus terrible que celle courte échappée de vue dans le lieu obscur

(1) CkMncntd'Alcxandrie, Stromata, — Loheck, Aylaophamu$,B.^h^,

(2) Aryonautic, H18.

(3) Pauoanias, x, 28. — Proclus, ChrestomathU, yii, 5.

et souterrain où tombent les milliers de combattants qu'on voit périr d'un bout à l'autre du poëme :

Ce rendez-vous funèbre des héros est vu de plus près au onzième chant de TOdyssée. Ulysse y raconte comment il visita le pays des Cimmériens, comment il pénétra jusqu'au seuil du royaume infernal, pour apprendre de Tirésias le terme de ses maux. Il ajoute comment, à la suite du devin, parurent les mânes de sa mère Anticlée, de plusieurs héroïnes, et des chefs qui combattirent sous les murs de Troie. 11 décrit enfin le gouffre de TÉrèbe ouvert devant lui, le tribunal de Minos, les peines des impies. Je reconnais dans ce passage le point sur lequel roule toute l'action de l'Odyssée. Les périls d'Ulysse vont en grandissant jusqu'à ce qu'il affronte ie séjour même de la mort. C'est le comble de la terreur, mais c'est aussi le commencement de l'espérance. Le premier rayon brille dans l'oracle de Tirésias, pour éclairer d'une lumière toujours plus vive le retour du héros sous le toit de ses pères (2). D'un autre côté, l'entretien d'Ulysse et des morts donnait place aux événements que l'Iliade n'a pu contenir, en faisant connaître la fin d'Achille, d'Ajax, d'Agamemnon. Mais, de ces hommes redoutés, il ne reste plus que de pâles ombres regrettant la vie, tandis qu'au

(1) Iliade, i, 5.

(2) Eustathe, ad OdyS$., X : Ô ^è oay,pixo; voO; tow Tbv Ôîuoata et; ''A^ou

462 KS SOURCES POËTIQDES

Phrygie cclébrail tour à toar la mort et la résurrectûm d'Atys. Tous les ans, la Syrie se mettait en deail d'Adonis son dieu. Chez les Ëgyptiens, c'était Osiris, la divinité libératrice et bienfaisante, qui avait péri par la perfidie de Typhon, mais qui sortait glorieusement du tombeau (1). Si nous remontons encore une fois jusqu'aux Indes, nous n'y trouverons rien de plus célèbre que la neuvième incarnation de Wichnou, lorsque, sous la figure de Krichna, il terrasse le serpent infernal, relève l'empire des bons, humilie les méchants, et meurt par trahison pour reparaître un jour en libérateur (2).

6. Ainsi les fables se ramènent aux dogmes^ U faudrait encore ramener les dogmes à leur dernière raison. Mais ce n'est ici ni le lieu ni le temps d'une telle recherche. D suffit d'en indiquer la route et l'issue.

Déjà les anciens avaient prêté à leurs mythes trois sens qui en éclairaient les obscurités : un sens physique, un sens historique, un sens moral. Ainsi la descente des dieux aux enfers était interprétée, soit comme une image du soleil descendu dans les froides régions de l'hiver; soit comme le récit poétique d'une aventure lointaine chez les peuples du Nord; soit comme le symbole de la Raison pénétrant dans les profondeurs de

(1) Guigniaut, Symboliques i, 450; ii, 46, 58. Même fraditioaebezles Scandinaves : Ballder, le plus beau des dieux, est frappé à inort par Parti- £ce des divinités infernales. Sa chute est le signal de Tincendie du monde; mais de ses cendres sortira un autre univers plus pur et plus durable.

(2) Guigniaut, Symbolique, 1. 1.

la natare humaine, pour y enchaîner le vice et délivrer la vertu (1). Je ne repousse aucune de ces interpréta* tiens. C'est une habitude du génie antique de rattacher à chaque point de la doctrine sacrée plusieurs parties des connaissances profanes. Mais je voudrais précisément trouver le point auquel se rattachait tout le reste. Dans les croyances religieuses/ je voudrais voir plus que de la physique, de l'histoire, de la morale : j'y cherche de. la religion.

Tout l'effort de la religion, suivant l'énergie même du nom qu'elle porte, c'est de lier souverainement cç qui est souverainement désuni, ce qui est en deçà de la mort avec ce qui est au delà. — Au milieu de cet ordre admirable de l'univers, où tout conspire à la vie, on ne tarde pas à découvrir, en y regardant de plus près, une pui^ance de destruction. Le ciel a des étoiles qui s'éteignent. La terre, dans ses profondeurs, laisse voir les ruines d'une nature colossale qui a péri. L'homme, au faîte de la création, se voit circonvenu, serré de près, saisi par la mort, dont il a horreur comme d'un mal infini. Car, en même temps qu'elle l'arrache à ce monde visible où il tenait par tant d'endroits, elle le menace d'un moufle iqvisible dont il ne sait rien, et qu'il lui importe absolument de connaître, puisque de sa destinée éternelle dépend toute sa conduii^ dans le

(1) Çicéron, de Natura Deorum, lib. IL — Chaeremon, Macrobe, Porphyre, cités par M. Guigniaut, Symbolique, i, 396, 870; ii, 50, 65. — Strabon, Geograph., 1.— Pausanias, m, 25.— Ammien Marcellin, xix, 4» — Sénèque, EpUL, 88.

temps. De là cette crainte de la mort qui troubla les peuples païens; ces litanies où les Indiens célèbrent un dieu destructeur : « La terre est à vos pieds, l'atmo- « sphère est votre ceinture. Vous êtes celui qui donne c< et qui retire, qui fait et qui défait. Vous attirez tout c( en vous pour tout détruire; le monde n'est qu'une <c bouchée de votre festin, et c'est pourquoi on vous « nomme Celui qui mange (1). » Athènes et Rome ont aussi des divinités souterraines, mais on évite d'en prononcer le nom, ou bien on leur en donne un de bon augure qui les touche et qui les flatte ; les Furies sont appelées Euménides, c'est-à-dire bienveillantes. Plus les philosophes dissertent sur le mépris de la mort, plus je vois que les hommes la redoutent. Et je ne m'en étonne pas quand je considère Socrate hésitant sur l'immortalité, Épicure épuisant son éloquence à prouver le néant, et Cicéron, entouré de toute la science des anciens, balançant les deux partis, sans prendre sur lui de conclure (2). Rien n'est triste comme ce premier livre des Tusculanes, où, après avoir établi que Tâme est immortelle, l'orateur veut prouver encore que, l'âme dût-elle périr, la mort ne serait pas un mal. Vainement l'interlocuteur se contente de la première démonstration; Cicéron insiste : «R ne faut point, dit-il, « s'y trop confier. Nous chancelons, nous changeons

(1) Oupneck'hat, t. II, p. 17 et 19.

(2) Cicéron, Tusculanes, i. — Il faut rappeler aussi cette ineffaçable texte de Platon, ce grand acte d'humilité du plus grand génie philosophique qui fut jamais: Alcibiades, i : Àva-yxaîcv c5v Èan 7rEptp.svsiv itùç àv -n; ptà(hi

w; 8v. TTpb; Ôscù; xai wpb; àvôpwffou; ^loocsîaÔai.

a de sentiments sur des points plus lumineux que cece lui-ci; car j'y vois encore quelques ombres. » Voilà donc tout ce qju'iavaient pu quarante siècles d'antiquité, et les derniers efforts de l'esprit humain dans ces beaux génies de Platon^ deZénon, d'Aristote. -r- Cependant le grand nombre des hommes ne se résignait pas à l'alternative du néant, et voulait un autre secours. Entre l'éternité et le temps, le monde invisible et le visible, il fallait une intervention divine : il fallait un libérateur qui vînt arracher à la mort son secret ef ses menaces, qui la subit pour satisfaire à la loi commune, et qui la vainquit enfin par une expiation réversible sur l'humanité tout entière. C'est la fonction que les peuples antiques attribuaient à leurs dieux tutélaires Wichnou, Osiris, Jupiter, Apollon, Hercule. Sous des formes altérées, j'entrevois la tradition du Rédempteur, la seule lumière qui ait éclairé le monde, entre ces ténèbres de la création d'où il sort, et ces ténèbres de la mort où il retourne.

VU

Nous voilà, ce semble, bien loin de Dante, et pourtant nous ne l'avons pas quitté. C'est sa pensée que nous avons suivie et remontée, pour ainsi dire, de siècle en siècle, jusqu'à ses premières origines*. Nous avons traversé toute l'histoire sans jamais perdre de vue ce fleuve d'idées formé des légendes du moyen âge, purifié par le christianisme, chargé auparavant de toutes les fables de la poésie et de la théologie païenne, et

LES rOÈTES FRANC. 30

sorti d'une source mystérieuse que rhomme n'a pas creusée. Nous ne pensons pas que Dante en paraisse moins grand. II nous semble au contraire que le premier trait du génie^ ce n'est pas d'être neuf, comme le veulent quelques-uns : c'est bien plutôt d'être antique^ de travailler sur quelques-uns de ces sujets qui ne cessèrent jamais de toucher les hommes. Il n'est pas vrai que l'art n'intéresse que par l'imprévu. Rien n'est plus prévu que les passions, les situations, les pensées, qui depuis vingt siècles remplissent le théâtre : ce sont deux lieux communs usés par tous les poètes, l'amour et la mort, qui restent encore en possession de remuer les cœurs et de tirer les larmes. Rien ne se répète comme l'éloquence : Bossuet n'a pas un mouvement qu'il ne doive aux Pères de l'Église. Il y a six cents ans que la peinture produit des chefs-d'œuvre sans sortir des Christs, des Yierges et des Saintes Familles. L'art, au contraire, ne veut donner ses peines qu'à une matière qui les vaille. Il la lui faut durable, éprouvée, ancienne par conséquent. Comme il prend le marbre dans le rocher aussi vieux que la terre, il choisit le texte^de l'épopée dans les plus vieilles traditions des peuples; et, s'il en est quelqu'une qui remonte aux premiers jours du monde, c'est celle qu'il préfère, puisqu'elle tient davantage de l'Élernité.

Que reste-t-il donc au génie, et par où sort-il de la foule? Il y touche par l'emprunt du sujet, qui appartient à tout le monde : il en sort par le travail, qui est •M lui, et par l'inspiration, qu'il tient de Dieu. Cette

pierre où s'asseyait le pâtre, où broutaient les chèvres, à laquelle le voyageur no prenait pas garde, Michel- Ange la façonne et la taille, le ciseau en fait peu à peu sortir une forme divine; elle s'anime, elle rayonne, on la met dans un sanctuaire, et les pèlerins viendront déposer leur bâton et prier devant elle. Voici des récits fabuleux qui ont circulé durant toute l'antiquité, et auxquels les enfants mêmes finissaient par ne plus croire ; voici des légendes pieusement contées dans les cloîtres, aimées du peuple, versifiées sans trop de respect par les trouvères de Normandie. Les grands et les lettrés ne font plus guère qu'en sourire. Mais il y a en Italie un homme venu au moment qu'il fallait, dont l'âme a été de bonne heure façonnée par l'étude, échauffée par la tendresse et par la douleur; car Dieu n'a pas ménagé le feu dans l'encensoir. Cet homme a l'inspiration : depuis l'âge de neuf ans, son cœur est tourmenté d'une passion qui veut quelque chose de grand, et que rien de médiocre ne peut contenter. Il a l'impatience de savoir : son zèle n'a reculé ni devant les voyages lointains, ni devant les langues ignorées et la rareté des . livres, ni devant l'inexorable ennui qui est au fond des sciences comme des plaisirs de la terre. Enfin, il a la foi, qui ne lui permet pas de résister à une vocation si manifeste. Il semble, au surplus, que la Providence ait pris ses précautions avec lui, qu'elle l'ait poussé hors de sa patrie, qu'elle lui en ait fermé les portes, afin qu'un si beau génie, au lieu de se perdre dans les affaires d'une seule ville, arrêté par l'obstacle, se re-

jette quelque part, et trouve un meilleur emploi. Cet homme, fatigué du temps, se tourne vers l'éternité : il la voit éclairée d'une tradition qui vient du fond des siècles, n y entre, il s'y établit pour le reste de sa vie ; il y porte tout ce qu'il a d'art et de science, de colère et d'amour : il se rend mattre de l'ensemble, fixe la structure, travaille pendant vingt ans jusqu'aux moindres détails, et ne se retire qu'en laissant partout la proportion et la beauté. Et le travail du poète forcera encore, au bout de cinq cents ans, l'admiration de ceux mêmes qui n'aiment ni la pensée de la mort, ni celle de l'éternité, ni la théologie parce qu'elle en est pleine, ni l'Église parce qu'elle les prêche. — Pendant ce temps-là, on avait d'autres récits épiques, des poèmes chevaleresques écrits pour le plaisir des rois et des cours : on avait les douze Preux de la Table-Ronde, et la Quête de Saint-Graal. Impossible de concevoir de plus nobles caractères ni des aventures plus attachantes. Cependant les grands écrivains n'y touchèrent pas. Ces belles histoires descendirent les siècles, se transformant toujours, en vers, en prose, en contes populaires. Je trouve le Lancelot refait quatre fois en Italie au seizième siècle seulement. Je ne sache point qu'on ait tenté refaire la Divine Comédie. Dante s'en est assuré, selon la forte expression d'un ancien, la possession perpétuelle. C'est là sa gloire, d'avoir mis sa marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense, dont les éléments mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée es hommes.

Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit, de créer, d'introduire des idées dans le monde. Il y trouve tout ce qu'il faut d'idées pour les esprits^ comme tout ce qu'il faut de lumière pour les yeux : mais il les trouve flottantes^ nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir au vif les beautés qu'elles recèlent, de les fixer enfin, en les enchaînant, en y mettant Tordre, en les forçant de se produire par les œuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout ce qu'elles peuvent : en sorte que le dernier secret du génie comme de la vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les philosophes, est un abrégé de Tunivers, il ne se montre jamais si puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre, et l'harmonie dans la confusion.

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