‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 3)Chapitre 3 sur 16 · LA HELI610N · texte numérisé non relu

LA HELI610N

retrouve en Allemagne, où de vieilles chartes citent la source et le bocage de Balder. Mais le document décisif est un fragment de huit vers en langue tudesque, écrit au' neuvième siècle et nouvellement découvert, où Ton reconnaît^ sous une formule d'incantation magique, un. précieux débris de^ fables perdues. En voici les termes t a Balder alla dans la forêt en compagnie de <c Woden ; son cheval se froissa le pied. ^— Alors Sunna « etSintgunt sa sœur essayèrent leurs enchantements; a — alors Fréa et FoUa sa sœur essayèrent leurs en- « chantements; — alors Woden essaya l'enchantement « qu'il savait : - — il répara le désordre de l'os, — le a désordre du sang, le désordre du membre, — il lia c< l'os à l'os, le sang au sang, le membre au membre, « de façon qu'ils restèrent unis (1)... » Ce chant est bien court, et Balder y parait déjà comme Tamour du ciel, comme celui dont les malheurs émeuvent toute la famille des dieux. Les traditions allemandes, mutilées

(1) Le nom de Balder, dans les généalogies anglo-saxonnes, se trouve ordinairement sous la forme de Baeldaeg. Cf. Grimm, Mythologie y 1" édition, p. 5. En anglo-saxon, Baldor signifie prince. Grimm (Mythologie ^ p. 207) cite trois noms de lieux en Allemagne : Baldersbrunncn, Baldershain, Baldersteti. — Je donne les huit vers découverts dans un manuscrit de la bibliothèque de Merseburg, et publiés pour la prière, fuis par Grimm, dans les Mémoires de V Académie des sciences de Berlin, 1842 :

Phol cndc Wodan — Vuorun zi holza :

Do ward démo Balderes — Volon sin voz birenkit.

Do bîguolen Sinthgunt — Sunna era suister :

Do biguolen Frûâ — Voila era suister :

Do biguolen Wodan — So he wola condu,

Sose bênrenki — Sose bluotrenki,

Sose Hdîrenki

• ' Bén zi béna, — Bluot zi bluoda Lid zi geliden, — Sose gelimida sin.

m . CHAPITRE II.

par le temps, ne disent rien de plus. Mais l'histoire^dii dieu immolé semble se répéter dans celle de Siegfiried,^ le héros des Nibelungen; Siegfried descend aussi d'une race divine : c'est le vainqueur du Dragon, l'ennemi des puissances de ténèbres. Le sort Ta rendu invulné^ rable, excepté en un seul endroit par où il doit périr. Dans tout l'éclat de la jeunesse, de la gloire et de V^ mour, il meurt de la main de ses proches; et, pendant qu'une vengeance sanglante poursuit les meurtriers, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, il y attend le jour où les peuples opprimés appelleront un libérateur. Mais la fatalité qui atteignait les héros me^ naçait tout l'univers. Le crépuscule des^ dieux, annoncé dans les chants du Nord, effrayait aussi les Germains. Plusieurs siècles après la conversion de l'Allemagne, ses poètes mêlaient encore les réminiscences du paganisme aux prophéties chrétiennes de la fin du monde. Le Saxon Héliand, décrivant les signes avanl-coureurs du jugement dernier, voit la terre dévorée par les flammes de cette même région du feu (Muspilli), d'où l'Edda fait "venir Surtur le Noir avec la torche et l'épée (I).

Ainsi les souvenirs de l'ancienne Germanie reproduisent les principaux traits d'un système mythologique semblable à celui des Scandinaves. S'il y reste beaucoup de désordre et d'obscurité, on a lieu de croire qu'une

(1) Nous reviendrons, dans un autre chapitre, sur la fable de Siegfined. — En décrivant la ruine du monde, un chant teutonique, rapporté par Wackernagel (Deutsches Lesebuch, p. 70), emploie conmie Héliand le terme de Muspilli.

liA RELIGION. g5

4miHtiQiir:filii8.ooflip)ète jseiperpétiiait paFmi les Girtds, les Sax^iè^flasiô^nmains orientaux, j^miles peuples sëdentatfes^ ow)eUe s'attachait au territoire^ QÙielle 4tak gardée par des institutions.: C'était assurément une .gi!86sière théologie >fui abaissait l'idée de Dieu en dt«- Visàiit se» attribute à ifinûni^ pour «n £aiire autant d^étres distincts efc<]leur .prêter la : figure de l'homme et ea tœémè tetiipé^ ses faiblesses;^ Mais du moins i^n y Yoyail; un e^rt de léiraison pour; donner des causes intelli^ igei^s asfux spectacles de la nature. Au milieu de cette multitude) de dîeux^ on trouyait la notion de l'unité^ de ia)hiérarchie^ dei'la loi* Si k question des origines et •des destèaées humaines était résolue par des fables, au tDOÎna^elle savait occupée les esprits^ Les symboles étaient dérMtaeux;"'i]s: enveloppaient cependant .un certain lUMnbre de vérités logiques, métaphysiques, morales, dernières ressources des civilisations païennes.

Mais il fallait que l'erreur, une fois introduite, poussât toutes ses conséquences. C'est ce qui devait surtout fmrâitre chez ce grand nombre de peuples nomades : Francs, Alemans^ Bavarois, où la caste sacerdotale détraite ou dégénérée ne pouvait plus rien pour le maintien des traditions. II n'y restait donc plus que des fictions^ sans liens, des observances sans motifs, rien qui pût satisfaire les esprits, par conséquent les contenir. L'homme demeurait livré à lui-même, à sa conscience, à ses sens, entre le besoin d'adorer un Dieu qu'il ne voyait pas, el la tentation d'adorer la nature, qu'il woyait pks forte que lui, plus ancienne, plus durable.

8é CHAPITRE II.

n contentait donc sa conscience en reconnaissant qu^ que chose de diyin, et ses sens en divinisant les j^énomènes qui le frappaient d'étonnement. Il en venait ainsi à l'adoration de la créature, sans effort pour y dé» mêler une cause intelligente, sans antres règles que ses impressions mobiles, ce qui est le fond même de k superstition. Et parce que les croyances superstitieuses^ dans cet endroit obscur du cœur humain où elles étai^t enracinées, devaient offrir moins de prise que les d(^ mes et les cultes publics, ce fut en effet cette partie du paganisme allemand qui occupa davantage les missionnaires chrétiens, qui résista plus opiniâtrement à leur zèle, et dont il devait rester plus de vestiges dans l'histoire et dans les mœurs. Il faut les suivre, et vcwr comment les superstitions dont nous avons reconnu le principe dans la religion des Scandinaves arrivèrent à leurs derniers excès chez les Germains.

jperstitions L'aspcct de la nature, sous ces climats sévères, causait Gcmîain». autant de terreur que d'admiration. S'il y paraissait un

fétichisme. '^ . .

ordre merveilleux où tout conspirait à répandre la vie, on y découvrait aussi un autre dessein où tout semblait travailler pour la mort. Les éléments s'animaient, mais des puissances ennemies s'en disputaient Tempire. Le ciel avait des constellations favorables; il avait aus^ des étoiles funestes. Les bons vents, honorés comme autant de dieux, luttaient contre les démons des tempêtes. La nuit et le jour s'y faisaient la guerre : pendant six mois la nuit l'emportait, et avec elle le froid et la

LA RBLIGION. 85

stérilité; pendant six autres mois le jour redevenait vainqueur. Trois fêtes marquaient son retour triomphant : au solstice d'hiver, à Téquinoxe de prinlemj^, au solstice d'été: c'étaient les époques des trois grands sacrifices d'UpsaL De là tant d'observances païennes qui accompagnent encore la nuit de Noël dans tout le Nord; de là les banquets et les danses autour de l'arbre de mai; de là l'usage longtemps conservé sur les bords du Rhin de célébrer par des représentations dramatiques le combat annuel de T hiver et de l'été. Les deux personnages, vêtus l'un de mousse et de paillé, l'autre de fraîche verdure, en venaient aux mains, et la victoire de l'été faisait la joie du peuple, qui la saluait par des acclamations et par des chants (1).

Mais quand recommençait la saison froide, le feu était le seul consolateur des hommes. Comment n'eussent-ils pas prêté un pouvoir divin à cette flamme active qui avait toutes les apparences de la vie, qui rendait la force, qui répandait la lumière? On l'adorait premièrement dans l'étincelle vierge tirée du frottement de deux morceaux de bois, ensuite dans le foyer

- (i) En ce qui touche le culte des astres, les fêtes des saisons et le combat annuel de Thiver et de Tété, cf. Ynglinga saga, EddaSxmundar, passim Indiculm superstitianum : « De simulacris, de pannis factis quœ per campo6 portant. » Grimin, Mythologie, II, 684, 721, 755 et suW. Le souvenir de ce combat symbolique vit encore dans les chants populaires qu'on trouve par toute FAllemagne :

Tra rira der Sommer der ist da; Wir wollen hinaus in garten...

Der Winler hal-s verloren Der Winter liegt gerangen.

m CHAPITRE FI.

domestique^ enfin dans ie» foix de joie qui se font e»^ core chaque année, et qui se répraideat, pour msm dire, depuis les rivages de la Nwwége et de l'Angle* terre jusqu'aux d^nières Tallées de la Souabe et de l'Autriche : pendant que le bûcher s'enflamme, la foule danse autour en y jetant ccmime en sacrifice des fleur»> et des couronnes. Mais il y avait aussi un feu malfailKmt qui devait un jour consumer le monde. On eonjuraît les incendies, comme les orages, par des endiante^ ments et des prières. Tacite raconte comment, de» flammes étant sorties de terre dans le pays des Ubiens^; le peuple alla les combattre avec des bâtons et des^ verges (1).

L'eau, mobile comme le feu, comme lui secours^le^ et purifiante, servait comme lui aux épreuves judimires, sauvait l'innocent, d^onçait le coupable. Les sources où elle jaillissait dans toute sa jNireté avaient des vertus surnaturelles; on y croyait puiser la s«ité^ la science, la connaissance de l'avenir. Rien de .plus> fréquent, dans les coutumes religieuses des Scandin»^ ves, que les bains et les ablutions. Le septième jour de la semaine, chez les Islandais, en Suède et en Danemark, s'appelle encore « le jour du bain. » Toute l'Allemagne connut des usages semblables. Au quator-, zième siècle, Pétrarque, se trouvant à Cologne la veille'

(1) Pour le culte du feu, César, de Bello GallicOy lib. VI; Tacite, ArmaLy XIII, 57 ; EddaSxmund., 18, 1 ; Indiculus superstitionum, 15 : « De igné fricato de ligno, id est Nodfyr. » Ibid,^ 17 ; « De observatione pagana in foco. » Grirain, Mythologie, 567 et suiv.

de k SainlJean^ y fut témoin d'une solennité qui le firappa et qu-il décrit dans ses lettres. Les femmes de la ville^rcouronnées d{9 fleurs^ s'étaient rassemblées au bord>du Rhin^ là elles; s'agenouillaient pour tremper danosles eaul leurs mains et leurs bras en murmurant despardles-iKiperetitieuses : c'était une persuasion généraie que le fleuve emportait avec l'ablution de ce jmr tous des maux qui menaçaient l'année. Cependant une sorte de frayeur se mêlait au culte des rivières : dles répandaient la fécondité sur leurs bords/ mais elles portaient la mort dans leur sein ; leurs eaux rapides ^profondes, fascinaient les regards, attiraient les nageurs j^6t; les entraînaient au fond. Le peuple de Magdebourg csoit encore que la Saale veut chaque année sa victime^ et qu'elle la prend parmi les plus beaux jeunes gens du pays (1).

T Enfin, nous avons vu la terre adorée en Scandinavie comme l'épouse d'Odin, comme la nourrice des hommes. €e culte se développe en Allemagne, dans les> pompes sacrées d'Hertha, dans les honneurs divins rendus aux montagnes, aux rochers, aux pierres qui cou- Fonpaîent la terre^ aux arbres qui sortaient de son sein oonimie ,pou» montrer sa puissance et sa fécondité. On sacrifiait à de grands chênes contemporains du monde,^ on demandait le secret de l'avenir aut rameaux verts doDt:on faisait les bâtons runiques; il n'y avait pas jus^;

(i) Gult^^e^ eskvifir Agathias, 28, A; Gregor. luron., X; Leges Liutprandiy VI, 30 ; Procope, de Bello Gothico, II, 25 ; Pétrarque, de Rebm famUiairibuSy Hb. I, ep. 2, Grimm, 549.

qu'à la fleur du lotus flottant sur les eaux, qu'on ne respectât comme une apparition mystérieuse. Mais, si les forêts avaient des ombrages qui protégeaient leurs habitants, il y régnait aussi une obscurité menaçante. Tacite parle d'un bois où nul ne pénétrait que diarge de liens; celui qui tombait ne se relevait pas; il se traînait, en rampant, hors du territoire sacré. Les animaux qui erraient dans ces solitudes n'étonnaient pas moins l'ignorance du peuple; il voyait en eux des maîtres qu'il fallait consulter ou des ennemis qu'il fallait. fléchir. Nous avons trouvé dans la cosmogonie de l'Ëdda la vache nourricière, représentée comme la seconde des créatures et la mère des Ases. C'étaient aussi des gé^ nisses que les Germains des bords de la Baltique attelaient au char de leur déesse. Us honoraient l'ours pour sa force, le cheval pour son intelligence. Les oiseaux^ créatures légères et qui semblaient plus voisines des dieux, instruisaient l'homme à leur façon. Il pensait comprendre leur langage et se conduisait par leur vol. La rencontre d'un scarabée lui paraissait un signe de bonheur. Au contraire, dans la théologie savante des Scandinaves, aussi bien que dans les croyances popu^* laires des Allemands, le loup et le serpent figuraient comme deux puissances mauvaises. C'étaient des loups^ qui poursuivaient les astres dans le firmament; lesser^ pents gardaient les sources où l'on puisait la science, et les cavernes où l'or était enfoui, l'or et la science qui tentent l'homme, mais qui le perdent. Ainsi l'apothéose de la nature aboutissait à l'adoration des ani-

maux^ des choses inanimées, des créatures nuisibles^ à l*adoration même du mal, c'est-à-dire au dernier renversement de toute la religion (1).

Maïs, en se rendant l'adorateur de la nature, l'homme Magie. faisait pour ainsi dire ses conditions avec elle : le culte qu'il lui vouait devenait un commerce. S'il divinisait tout ce qui avait ému ses sens, c'était afin de les satisfaire. Les êtres qu'il honorait dé la sorte devaient être assez puissants pour bouleverser, s'il le fallait, toute Féccmomie de l'univers en faveur de ses passions. Entre les éléments et lui, il supposait un pacte en vertu duquel ils devaient obéir à des paroles prononcées en un lieu déterminé, à une certaine heure, avec des cérémonies obligatoires. C'était peu de troubler les saisons et de gouverner les tempêtes; il y avait des rites pour inspirer l'amour, pour apaiser la colère, pour

(i) Culte de la terre : Agathias, loco citato, S. Elîgii Sermo, apud d'Achery, SpicUegium, t. V, p. 215. Indiculus superstitionum, 7 : « De his quae faciunt super petras. » — Culte des arbres et des animaux. Tacite, Germania^ 9, 10, 59. Âgathias, Gregor. Turon., S. Eligii Sermo y locis ciUUis* Indiculus superstUionum^ 6 ; « de sacris sylvarum, quas Nimidas vocant, i3, de Auguriis avium, ?el equoruni, vel bovum stercore, vel siefewttatioiie. ». — Sur Tarbre sacré des Lombards de Bénévent, voyez VitaS. Barbati, apud BoUand., Ad. SS., 19 feb. On trouve dans la même biographie la preuve du culte du serpent. Pour le chêne de Geismar, Vita S. Bonifaciit apud Periz. VEdda, le poème anglo-saxon de Beowulf, les anciens poèmes allemands montrent sans cesse les dragons veillant à la garde des trésors. Cf. Grimm, MythologiCy t. 11, p. 613 et suiv. Les lois fcanques, lombardes et anglo-saxonnes prouvent Topiniàtreté de ce fétichisme, qu*elles poursuivent de leurs prohibitions. CapituL de partibîis SaxonisR, 20. « Si quis ad fontes aut arbores vel lucos votum fecerit, ant aliquid more gentilium obtulerit, et ad honorem daemonum concederit. » litttprand.y YI, 50. c Simili modo et qui ad arborcm, quam ru&tici son-' gumtim vocant^ atque ad fontanas adoraverit. » Leges Canuti régis, i , 5.

ôter la vie et pour la rendre, La science magique des Scandinaves avait trouvé des adeptes chez les sorcières de l'ancienne Allemagne. Elles prétendaient chevau-s' cher la nuit à travers les airs, en compagnie des esprits bons et mauvais. L'avenir n'avait pas de secret qui ne leur fût révélé dans ces redoutables entretiens. Ou bien elles croyaient se changer en louves pour cbâtieiî un pays qui leur avah déplu et s'introduire d-unô manière invisible dans le corps de leurs ennemis, afin de leur ronger le cœur. Plus tard, quand les traditions chrétiennes se furent confondues avec les souvenirs du paganisme, une fable étrange circula chez les Àile-n mands. On racontait que la tille d'Hérode, éprise d'uo amour criminel pour saint Jean-Baptiste, n'avait pas sM cacher à son père le secret de sa passion. Hérode, furieux, s'était vengé par le supplice du prophète. Aloi^ la princesse s'était fait apporter dans un plat la télé sacrée, et, la prenant dans ses mains, elle avait voulu y imprimer un baiser de ses lèvres impures. La téte^ s' écartant avec horreur, avait soufQé sur elle; et la> vierge coupable, emportée par ce souffle, s'était envd-^ lée dans l'air. On ajoutait que chaque nuit Hérodiade recommençait sa course aérienne, qui ne devait s'achever qu'à la fin du monde, et qu'elle emmenait à sa suite le noir escadron des sorcières ; car un tiers des habitants de la terre lui avait été donné en vasselage (1).

(i) Sur la magie, cf. Ynglinga saga, cap. 7. Edda Samiund,, 118. Lex Salica^ eap. 67 : Ul>i strise cocinanl » La plus ancienne trace de k fiible-

Ainsi le culte des éléments avait conduit les esprits; à la magie, c'est-à-dire à la violation de tout ordre pliy*» sique et moral, puisque la magie pensait lier la puis«j sance divine, enchaîner la liberté humaine, renverser les lois de la création par des actes matériels sans in^! telligence et sans amour. Le but de ces efforts impuis^^ sants était d'assouVir des volontés déréglées. Les sorcières se vantaient de négocier les amours des démons, avec les mortelles. Les philtres qu'elles composaient enivraient les sens et forçaient les cœurs les plus ri« goureux. Rien n'était plus commun dans tout le Nord que les amulettes obcènes. Tacite connaît, au bord de; la Baltique, des barbares qui adorent la mère des dieux,; c'estrrà-dire la déesse de la fécondité, et qui, ^n son honneur^ suspendent à leur cou de petites figures de. porcs. Il trouve chez les Naharvales des rites qui rap*-

d*Hérodîade est dans les Praeloquia de Rathîei\ évêque de Vérone, mort en 974 (apnd Martdne et Durand, 9, 798). Elle est plus déYelq>pée dans le poème latin du Renard, composé en Flandre (Rheinardus, I, v. 1 139- 1164). Griumi, Mythologie, t. I, 260; t. II, 983 et suiv. Je ne puis m'empècher de citer quelques vers du Rheinardus, où je crois retrouver ^elque imitation des récits merveilleux d'Ovide :

1 145. Httc virgo, thalamos Baptistse solius ardens

Voverat, boc dempto, nullius osse vîri.

Offensus genitor, oomperto prolis amore,

Insontem sanctum decapitavit atrox.

Postulat afferri Virgo sibi trislis, et atïert

Begius in disco tempera trunca cliens...

Oscula captantem caput aufugit atque resutllat,

nia per impluvium turbine flantis abit. «

Ex illo nimium mcmor ira Jobannis eamdem

Per vacuum cœfi flabilis nrgel iter.. .

Lenit bonor luctum, minuit reverentia pœuam :

Pars bomimim raœst«s lertia servit lier».

Sacrifices

pellent les impuretés de la Phrygie. Les canons des conciles attestent Topiniâtreté de ces coutumes. On y condamne à plusieurs reprises les pratiques immondes que le peuple observait en février, les chants lubriques, les jeux et les danses inventés parles païens. Au moyen âge, les fêtes luxurieuses, proscrites par l'Église, se perpétuaient encore dans les Pays-Bas; on y a découvert un grand nombre de ces emblèmes infâmes qui marquent le culte de la chair dans tous les paganismes (1).

D'un autre côté, les instincts cruels se satisfaisaient 1^.' par les sacrifices humains, connus de toutes les nations germaniques, aussi bien que chez leurs voisins du Nord. Les Hermundures vouaient à Wodan et au dieu de la guerre ce qu'ils prenaient sur l'ennemi, hommes et chevaux. Les Goths, les Hérules, les Saxons, immolaient leurs captifs. Quand les Francs, déjà chrétiens, descendirent en Italie sous la conduite de Théodebert, au momentdepasserlePô, ils y précipitèrent des femmes

(i) Voyez encore, en ce qui concerne la magie, Capital, di 789, cap. 64, 4( ut nec cautula tores et incantatores, nec tempestarii, Tel obligatores non fiant. » Lex Visigoth,, VI, 2, 3. « Malefici et immissores tempestatum, quiquibusdam incantationibus grandineiu in vineas messesque mittere perhibentur. » Leges Caniiti régis, 1, 5, et tout le traité d'Agobard, de Grandîne et tonitru. Sur les cultes impurs, Tacite, Ger mania, 43 : « Apud Naharvalos antiquae religionis lucus ostenditur ; prœsidet sacerdos muliebri ornatu; 45 : Matrem deùm venerantur; insigne superstitionis, formas iiprorum gestant. » Wolf, Wodana, p. XXI-XXIII, a trouvé dans les Pays- Bas les images et le culte du pballus jusque pendant le moyen âge. Cf. Indiculus superstitionum, 3, « de Spurcalibus in februario. » Cf. Grimm, I, 194; n, 983 Ce mythologue me parait avoir parfaitement démontré comment le symbole du porc et du sanglier, populaire dans tout le Nord, se liait avec le culte charnel du dieu Frcyr.

et des eofants égorgés, en l'honneur des divinités du fleuve. Au huitième siècle, il fut nécessaire que saint Boniface défendit aux fidèles de vendre des victimes hur maines aux païens, qui venaient s'approvisionner sur les marchés d'esclaves. Mais il est de l'essence du sacrifice que l'assemblée participe aux viandes : les Massagètes, ces frères aînés des Germains, immolaient leurs vieillards et en faisaient ensuite un festin sacré. U y a comme le souvenir de quelque rit sanguinaire dans le délire de ces magiciennes allemandes qui peur saient parcourir la terre sans être vues, pour se nourrir de chair humaine. Quelquefois la foule crédule se jetait sur elles, les déchirait et les mangeait : il fallut une loi de Gharlemagne pour interdire ces horribles représailles. Au onzième siècle, les canons de l'Ëglise signalaient encore l'odieuse coutume des femmes qui brûlaient des corps humains, pour en donner la cendre en breuvage à leurs maris. Ce n'était pas l'égarement passager d'un peuple en fureur, c'était Topiniâtreté d'une pratique superstitieuse. Le culte de la nature, où tous les êtres sentre-dévorent, menait logiquement à l'anthropophagie (1).

(i) L'usage des sacrifices humains chez les Hermundures est établi par Tacite, Annales, XHI, 57 ; chez les autres Germains, Germania, 9, 59 ; Annales, I, 61. Cf. Jomandes, de Rebm Geticis, 5. Isidor., Chronic. xra, 446. Procope, de Bello GoL, 2, 25t. Sidonius Apoll. 8, 6; Lex Fnidonùmy additio sapientum, tit 42. Bonifacii episL 25. — Hérodote, I, 216, atteste Fanthropophagie des Massagètes. Cf. Capitulatio de Partibus Saxonise : « Si quis a diabolo deceptus crediderit, secundum morem paganorum, virum aliquem aut feminam strigam esse et homines comedere, et propter hoc ipsum incenderit, vel carnem ejus ad comedendum dedcrit.

Origines . Assurément on ne peut sons^er à reconstruire tout

des religions * ^

du Nord. ;|^ pagani^ie germanique sur ces faibles restes qu'on -ea trouve dans les mœurs de rAUemàgne, sur ce peUt nombre de faits recueillis par les historiens romains au milieu des hasards de la guerre, ou par des prêtres -«hrétiens^ moins curieux d'étudier les fausses religions 'que d'enseigner la vraie. Toutefois on en sait ass€Â pour reconnaître une croyance commune à toutes Icfe nations dispersées sur le territoire de laGermanief^ av^ -fins de traditions chez les peuples sédentaires, atec ]|^s de superstitions chez les nomades. Mais on a vu que les peuples sédentaires n'avaient pas échappé à cette passion de la vie errante, qui en détachait de nombreuses bandes et- les poussait aux aventures. Les émigrations qui se faisaient autour d'eux, et qui finii^ saient par les entraîner, devaient ébranler à la longue la solidité de leurs institutions religieuses, porter le 'trouble dans les pratiques et dans lés doctrines. Ce désordre favorisait le penchant que les Allemands eurent toujours à secouer le dogme, la règle, F autorité en matière de croyance, pour se livrer au sentiment, c'éàtà-dire à ce qu'il y a de plus indiscipliné, mais aussi de plus superstitieux. Au contraire, chez les Scandinaves, dans ce coin du monde où le tumulte des invasions

vel ipsam comederit. » Burcharédc Worms, Intérrogatio, pages 119, 200 : « Credidisti quod multo mulieres rétro Satanam conversse credunt... hominés baptizatos et sanguine Gbristi redemptos, sine armis visibilibus et interficere et de coctis carnibus eorum vos comedere?... Fecisti quod quaedam mulieres facere soient : tollunt testam hominis, et igné comburnnt, et cinerem dant viris suis ad bibendum pro sanitate? »

LÀ RBLIGION. 91^

ii'ànrivailipas^Tenseigiiemeiit traditionnel avait mieux Gonservé^oa unité et sa grandeur. De là ces Jongues • généalogies des.dieui, ces récits habilement liés, et ttnt de fablfssdont en démêle sans peine le sens astro^ iioim<{U6^ bist(Mrique, moral. Les mythologues ont re* trouvé dami l'Edda tout un calendrier, toute une épp* pée, toute :u»e législation. Et comment, en effet ^ ne pasKFeeonnaître en la personne d'Odin, avec son œil unique, ^vee ses douze palais célestes, le soleil, dont le disque solitaire parcourt les douze signes du zodia^ que? Les luttes des Âses et des Géants de la gelée rapr pellent les combats opiniâtres des conquérants suédois eimtrelarace finnoise, qu'ils trouvèrent maîtresse du Nord; et la belle fable de Balder ne semble-t-elle pas faite pour enseigner aux hommes la sainteté du serment, la néclessité de l'expiation, et le triomphe de la justice dam un monde meilleur?

-Il y. avait donc, premièrement, dans la tradition eommune des Germains et des Scandinaves, une doctrine, une tentative de la pensée pour embrasser toute l'économie de l'univers. Elle y tendait par deux voies, où elle se .rencontrait avec les plus célèbres mythologies de l'antiquité.

D'un côté, elle semblait tourner au panthéisme quand Rapporu elle représentait ces générations de dieux périssables *5îf?*S£i* qui se succédaient d'âge en âge, et qui peuplaient l'im- ^oricSt. mensité; quand elle montrait le monde passant par une suite de naissances et de destructions: le ciel, la terre, les eaux, tirés des membres d'un géant, et servant en-

suite à composer le premier homme. Il était difficile d'exprimer plus énergiquement l'unité de la substance universelle au milieu de la mobile variété des phénomènes. Les livres sacrés de Tlnde n'ont pas d'autre pensée, pas d'autres images, lorsqu'ils célèbrent le Dieu suprême de qui émane une longue série de divinités mortelles, *dont chaque sommeil est marqué par la ruine d'un monde, chaque réveil par une nouvelle création. Us décrivent aussi l'origine des choses comme une immolation sanglante. Brahma était le sacrificateur; de la tête de la victime fut fait le firmament, et de ses pieds la terre; son œil devint le soleil, l'air sortit de son oreille, et le feu de sa bouche. Les éléments formés de la sorte devaient se réunir ensuite pour construire le corps humain : des pierres vinrent les os, des plantes les cheveux ; la mer donna le sang, et le soleil donna la vue. La Grèce et FÉtrurie connurent les mêmes doctrines et les mêmes symboles. De là des rapprochements innombrables avec l'Edda: de part et d'autre le pouvoir du Destin dominant toutes choses, douze dieux principaux, au-dessous d'eux les divinités des champs, des forêts et des lacs ; enfin, une période astronomique amenant le renouvellement de l'univers. De là aussi les mêmes pompes sacrées, la même science des présages et des augures, et enfin plus qu'il n'en faut pour indiquer d'antiques rapports entre les doctrines sacerdotales de la Germanie et celles des grands peuples de l'Orient et du Midi (1).

(1) Lois de }lanon, liv. I, 51-57. Guigniaut, Religions de V antiquité y

D'un autre côté, en expliquant le monde par la guerre universelle des dieux et des géants, des héros et des monstres, de la lumière et des ténèbres, la religion du Nord inclinait au dualisme. Ces traits rappellent toute la théologie des Perses, l'antagonisme des deux principes, la lutte d'Ormuzd et d'Ahriman. Les liyres de Zoroastre racontaient l'acte de la création comme l'assaut de deux divinités rivales qui se disputaient le temps et l'espace: le premier couple humain était tiré d'un arbre, comme dans l'Edda; toute la vie de l'homme se réduisait à un combat, où il s' frôlait librement au service du bien ou du mal. Enfin, les puissances mauvaises semblaient l'emporter; elles Uvraient la terre aux flammes; mais de ses cendres devait naître une terre plus pure, où le principe du bien exercerait un empire étemel. Si la doctrine des mages avait son emblème dans le feu sacré, les Islandais entretenaient aussi devant Timage du dieu Thor un brasier qui ne devait jamais s'éteindre. Mais un dernier rapprochement achève de nous éclairer. En décrivant la lutte des deux principes, les Perses ont coutume d'opposer le Midi, le pays d'Iran, habité par les dieux et les héros, au Nord, au pays de Touran, peuplé de démons et de barbares. Les Scandinaves conservent cette opposition sans en changer les termes. Us se font gloire d'être les maîtres du Nord, et c'est au Nord

I, p. 605. Oupnekhat, passim. Cf. les vers orphiques rapportés par Eusèbe. Préparation évangéliquey III, 9 ; et le célèbre oracle de Sérapis : • La Toute des cieux est ma tête, la mer est mon ventre, mes pieds reposent sur la terre, mes oreilles sont dans les régions de Téther, et mon œil est le soleil qui porte partout ses regard «. »

m GUAPITRB IL

cependant qu'ils fix^t le séjour des géants, des ténèbres et du mal. Jamais un peuple ne s'est représenté sa patrie comme une terre de malédiction. Jl fallait donc que celuircî gardât le souvenir d'un climat plus doux, échangé contre les froids rivages de la mer Baltique. Il plaçait bien loin derrière lui, vers le sud-est, la cité lumineuse d'Àsgard^ où avaient régné ses dieux, où stô guerriers morts devaient revivre. Ces indications de la mythologie s'accordent avec celles de l'histoire pour faire descendre les Germains de ces contrées cauca^ siennes qui virent naître aussi la civilisation persane,' voisine de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce, ^ qui sem* blent le premier sanctuaire des religions savantes (l)w Mais les religions savantes, le dualisme, le panthéisme, ouvrages laborieux de l'esprit, qui voulurent de l'art et du temps, ne représentent point le premier état de la tradition. Au fond de ces systèmes, il faut chercher ce qu'ils se proposent d'expliquer, ce qui est plus ancien qu'eux, et sans quoi les peuples mêmes ne seraient pas, c'est-à-dire un petit nombre de dogmes qui firent avec simplicité les destinées humaines. Je crois distinguer ces dogmes primitifs dans la tradition du Nord. C'est d'abord une divinité souveraine dont le nom désigne une nature spirituelle, qu'aucune image ne peut figurer, aucun temple contenir. C'est une tri-

(1) Guigniaut, Religions de P antiquité, I, 519 et suiv. Sur le fen sacré chez les Islandais, Finn. Jofa. Histor. ecclesiast, Island,, I, 16. Geijer, Svea Bikes Hœfder, p. 40:2. M. Ampère, dans son cours de 1832, a mis aussi en lumière ces rapports de la religion scandinaye ayec celle de la Perse.

nilé qui pamîl da^^ tes trois chefs des Ases : Odin, Vili et Ye;; dans tes trois personnages divins adores à Upsal : TJÙKHT, Odin et Freyr; dans les trois noms qu'invoquaient les Saxons et les Francs : Donar, Wodan et Saxnot. C'est un âge d'or où liout vivait en paix^ jusqu'à ce que le crime d'une femme introduisît le désordre et la mort. Ici, peut-être, se rattachent d'autres souvenirs : IWbre syfiûd)olique planté au centre de la terre, le fmncipe du mal prenant la figure du serp^it, le déluge où la première génération des méchants fut détruite; Le d^tin du monde roule sur l'immolation du dieu victime, qui ne subit la mort que pour la vaincre. Enfin, tout aboutit au jugement des âmes, et a l'autre vie sanctionnant les devoirs de celle-ci. Ces peuples violents, qui ont horreur de toute dépendance, conservent dans leurs chants les préceptes d'une morale bienfaisante; ils se soumettent aux assujettissements, aul hutifiiliations volontaires du culte, de la prière, du sacrifice. C'est le fonds mystérieux sur lequel toutes les religions reposent. En ouvrant les livres, en comparant les monuments de toutes les nations qui ont laissé une trace dans l'histoire, on y verrait dispersés, mais réconnaissables, les mômes dogmes de l'unité, de la trinité, de la déchéance, de l'expiation par un Dieu Sauveur, de la vie future. Les mêmes préceptes y seraient soutenus des mêmes institutions. Ces idées, partout corrompues et troublées, retrouvent leur pureté et leur enchaînement naturel dans les souvenirs de la Bible. C'est là que je reconnais une tradition primitive.

fW CHAPITRE II.

un enseignement divin, qui fit la première éducation de la raison humaine, et sans lequel l'homme naissant, pressé par des besoins sans nombre, entouré de toutes les menaces du monde extérieur, ne se fût jamais élevé aux connaissances qui font la vie morale. Quand les peuples se séparent et s'en vont aux extrémités de la terre chercher le poste où ils doivent s'arrêter, la tradition les accompagne; elle voyage sur leurs chariots avec leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants, avec tous les gages sacrés de la société future. Quelque part qu'ils dressent leur hutte, au bord de la Baltique ou du Danube, elle demeure au milieu d'eux, elle vit au foyer de ces laboureurs et de ces pâtres; elle y entretient la pensée de Dieu, des ancêtres, du devoir, de l'autre vie, de toutes les choses invisibles qui enveloppent le monde visible, Féclairent et le rendent habitable pour les âmes.

Il resterait à expliquer aussi ce qu'il y a de superstition chez les Germains, en remontant jusqu'au point où l'égarement commença. Ces barbares n'ont pas de coutumes si odieuses qu'on ne retrouve chez les plus sages nations de l'antiquité. On surprend des souvenirs d'anthropophagie au fond des fables riantes qui charmèrent la Grèce. C'est Pélops mis en pièces par Tantale, son père, pour servir au banquet des dieux; c'est Zagreus, l'ancien Bacchus, jeté dans la chaudière par les Titans, et son cœur dévoré par Jupiter. Toute la guerre de Troie se déroule entre deux sacrifices humains, celui d'Iphigénie et celui de Polyxène. Six siècle

hk RELIGION. fOi

après, au temps des guerres messéniennes, on voit encore Aristodème immoler son enfant. Ces rites im* pies, connus des Étrusques, avaient passé dans les in^stitutions romaines, la loi des Douze Tables en conservait les traces. Vers la fin de la république, dans un siècle si poli, c'était encore l'usage, à chaque soulèvement des Gaules, d'enterrer vivants deux captifs, en offrande aux dieux infernaux. Si le génie des Grecs finit par détester ces horreurs; si les Romains, contents des bou* chéries du cirque, ne voulurent plus de meurtres dans leurs temples, d'un autre côté, cette nouvelle délicatesse de mœurs se prétait à tout le délire des supersti^ tiens voluptueuses. C'est assez de rappeler le culte de Venus, la prostitution publique dans les sanctuaires de Paphos, de Cythère et d*Éryx; la promiscuité des Bacchanales, effrayant le sénat, qui autorisait les fêtes de Flore et de la Bonne Déesse ; enfin, ces processions innombrables où paraissait le phallus, le symbole qui résumait toute la corruption du paganisme. Ceux qui connaissent l'antiquité, ceux qui ont lu le Banquet de Platon, savent ce que je tais, et de quelle façon les philosophes avaient corrigé le culte de l'amour. A mesure qu'on remonte plus haut vers l'orient, on trouve plus étroite l'alliance des rites impies et des pratiques sanguinaires; on voit les mystères de la Phrygie, de l'Assyrie et de l'Inde; les images lubriques promenées en triomphe par les bpahmes, et le sacrifice humain compté dans les Védas parmi les oblations qui plaisent aux dieux. Des observances si outrageantes pour la raison

iùÈ CHAPITRE II.

trouvaient néanmoins un appui dans la raison trompée; elles se rattachaient logiquement au culte de la nature^ qui est le principe de toutes les religions fausses (4). C'est en vain que ces religions cachent leur secret, d'abord sous la pompe des mystères, ensuite sous les interprétations d'une philosophie complaisante; partout on reconnaît le fétichisme, l'adoration des éléments, des arbres, des animaux sacrés; le serpent d'Esculape, la pierre noire de Cybèle, et toutes les métamorphoses chantées par les poètes, n'ont pas d'autre explication. L'anthropomorphisme, en personnifiant sous des formes humaines les forces physiques qui meuvent le monde ; le dualisme, en les ramenant à deux principes contraires ; le panthéisme, en les attribuant à une substance universelle, ne font que reproduire sous des termes plus savants la même erreur, où toute superstition est contenue. C'est toujours la confusion de l'effet et de la

(1) Sur le sacrifice humain dans les Védas, voyez Guigniaut, Religion^ de Vantiquité, 1, 605, 664. En Grèce, Jupiter Lycœus et Dionysius Zagreus recevaient des sacrifices humains. Pausanias, VIII, 58 ; Plutarque; in ThemistocL, cap. 15. L'oracle de Delphes ordonnait quelquefois des immolations semblables. Pausanias, I, 5 ; IV, 9: VII, 19 ; FX, 26 et 55. Longtemps le culte de Saturne avait été célébré avec les mêmes rites homicides. V. Dorfraiiller , de Grxciae primordiis, Denys d'IIalicamasse (I, 24) les retrouve en Italie. Loi des Douze Tables : « Qui frugem aratro quaesitam furtim nox pavit secuitve, suspensus Gereri necator. » — En ce qui touche Timpureté, rien n'est plus célèbre que le culte du lingam, du phallus et de Priape. Toutes les recherches historiques sur la civilisation païenne aboutissent tôt ou tard à ce jugement équitable et terrible de saint Paul (Epitre aux Romains, I, 19-2{») ; a Quia quod notum est Dei manifestum est in illis; Deus enim illis manifestavit. *— Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, pcr ea qus facta simt intellecta conspiciuntur : sempitema quoque ejus virtus et divinitas, ita ut sint inexcus.abiles... — Propterea tradidit illos Deus in passiones ignomintfe. » Et les versets suivants.

cause^ Ja ecéatioki substituée au créateur, et la nature prél^réeà Dieu. On peut marquer ici le point où la r4îâon lut égàréô par la volonté. Dieu -se révélait dans lâitradition avec les trois caractères de puissance, d'intelligence et d'amour. Ces trois notions étaient simples, eUes^saisissatôBt sans peine l'entendement. Mais l'amour divin^ne s'adressait pas à l'entendement seul, il soUioitaii la valonté; il la pressait de chercher un bien invisible'^ iL l'attirait en haut. En même temps la volonté se sentait attirée' en bas, vers des biens visibles, vers cette nature belle et féconde où Tamour paraissait aussi, mais sous des formes soisuelles. Libre de choisir^ la volonté choisit mal : elle céda aux sens enivrés, elle se tourna verâ le monde matériel, où tout semblait lui sourire ; elle y adora l'amour dans le phénomène où il éclate le phis, dans l'acte qui propage la vie. Mais la vie n'a de place dans le monde qu'autant que la mort lui m &it; les générations se chassent, en sorte que le pouvoir qui les produit semble le même qui les fait péirir : il fallait donc l'adorer aussi dans le phénomène ie la mort. Yoiià pourquoi, chez les Grecs, je ne sais quoi de sinistre se mêle aux mystères de l'Amour, ce fils du€haos et ce frère du Tartare ;. voilà pourquoi, dans la trimté indienne, Siva paraît en même temps comme le dieu de la génération et celui de la destruction; et pourquoi, dans la trinité germanique, la troisième place est donnée tantôt à^Freyr, le dieu des voluptés, tantôt à Saxnot, celui' du carnage. Or le dogme se traduit par le culte; le caractère de toutes les liturgies est de re«

iOé CHAPITRE il.

produire les actes des divinités qu'elles honorent Si donc le culte de la nature célèbre ces deux grands phé^ nomènes de la vie et de la mort, il faut qu'il renouvelle l'acte qui donne la vie par toutes les sortes de prostitutions religieuses; il faut aussi qu'il répète le spectacle de la mort par tous les genres de sacrifices humains^ C'est là que les passions trouvent leur dernier assou-^ vissement. Rien n'est plus profond, dans l'humanité déchue, que cette union de la luxure et de la cruautéé Les voluptés sont homicides, et la chair aime le sang. Ainsi s'explique le paganisme en Germanie, comme par toute la terre. Regardez au fond, vous y verrez encore moins d'erreur que de crime.

Différences Tant dc resscmblauces n'effacent pourtant pas les ^du'wifd"' différences incontestables qui séparent les religions du

et de celles . . .

du Midi. NQrd et celles du Midi. En Inde, en Grèce, en Italie, un besoin d'ordre se fait sentir au milieu de toutes les erreurs et de tous les débordements : le paganisme cherche à se fixer; il prend une forme régulière et durable dans les arts, dans la science, dans la législation. De là, ce nombre infini de monuments qui ont pour ainsi dire éternisé les types de la mythologie classique; ces écoles formées d'abord à l'ombre des sanctuaires, pour l'interprétation des dogmes, et d'où sortirent plus tard toutes les sciences profanes; enfin, ces constitutions politiques qui représentaient la société comme l'ouvrage des dieux, et mettaient à son service tout le courage et tout le génie des hommes. Au contraire, le paganisme des Germains eut des temples et des images; mais ces

essais grossiers n'approchèrent pas de la beauté idéale qui est l'objet dé l'art. Il professa des doctrines, mais qui n'eurent j^ais assez de fécondité pour produire une littérati^ savante. Il fonda des institutions^ mais trop mal obéies pour le protéger lui-même. Partout la règle plie sous l'effort des imaginations et des volontés indociles; on voit prévaloir cet esprit de désordre, c'està^lire de barbarie en matière de religion, dont l'Allemagne ne sut jamais entièrement se délivrer.

Il fallait pousser ainsi l'étude de l'ancienne religion conclusion. des Germains jusqu'à ses premières origines, pour se rendre compte des ressources et des obstacles qu elle devait présenter un jour à la civilisation. Plusieurs hisloriens allemands, en retrouvant dans les traditions de leur patrie ces grandes idées de la divinité, de l'immortalité, de la justice, qui soutiennent toute la conscience humaine, ont reproché aux missionnaires chrétiens d*être venus troubler des peuples qui n'avaient pas besoin d'eux et d'avoir calomnié des cultes qu'ils ne comprenaient point. C'est, d'ailleurs, une nouveauté en faveur aujourd'hui, d'absoudre l'idolâtrie^ de justifier jusqu'à ces images obscènes que les anciens adoraient, dit-on, dans une innocente simplicité : comme si jamais la concupiscence avait pu supporter impunément de tels spectacles ! Il était donc nécessaire de montrer chez ces mêmes peuples les extrémités où la superstition se portait, et comment elle allait au renversement de toutes les lois conservatrices de l'humanité, si l'Évangile ne fût arrivé à temps pour les rétablir.

' Sans doute il n'y a pas de Bociété si égarée, il n'y a pas de siècle si corrompu, où Ton ne trouve, au moins implicitement, les vérités métaphysiques sur lesquelles toute moralité repose. Mais ces vérités fsoni mêlées d'erreurs qui les contredisent, troublent leur clarté, ébranlent leur certitude, affaiblissent leur puissance. Le malheur des siècles païens est beaucoup moins d'avoir ignoré le bien que de n'avoir pas haï le mal, de l'avoir aimé, de l'avoir adoré. C'est l'état où le christianisme trouva les esprits. Ce qu'il avait à faire, ce que toutes les philosophies avaient inutilement tenté, c'était de dégager de toute contradiction ces vérités troublées, de raffermir ces vérités ébranlées en y remettant l'enchaînement logique qui saisit les intelligences, de rendre à ces vérités affaiblies l'efficacité morale qui subjugue les cœurs. Ce que voulait l'intervention d'un pouvoir surnaturel, c'était de détruire toutes les confusions où la faiblesse humaine trouvait son intérêt; de séparer courageusement, îr^ révocablement, le vrai du faux, le bien du mal; comme il avait fallu la puissance du Créateur au commencement pour séparer la lumière des ténèbres et pour appeler la lumière jour, et les ténèbres nuit.

LBS LOIS.

Les religions font les peuples à leur image. Quand (^q^^. la tradition religieuse est forte, quand elle s'appuie deshisioriens SOT un sacerdoce respecté, sur un culte public, elle ne ^^^^ demeure pas enfermée dans ses temples : il faut qu'elle en sorte, qu'elle constitue la cité de la terre à l'exemple de la cité du ciel, et qu'elle y promulgue un droit sacré qui règle les affaires du temps en considération de l'é-* temité. Au contraire, lorsque la décadence des doctrines est arriyée jusqu'au point où il ne reste plus qu'une superstition indisciplinée, ce dérèglement des esprits se fait sentir dans les lois, ou plutôt il ne laisse subsister des lois mêmes que des coutumes sans motifs, sans enchaînement, sans force pour contenir la violence des mœurs. Si donc la tradition et la superstition se disputent, pour ainsi dire, la croyance des Germains, il faut s'attendre à retrouver dans leurs lois le combat de ces deux puissances.

D'un côté, Odin s'annonce comme un dieu législateur; il parcourt le Nord, fondant des dynasties, bâtis-

iOB CHAPITRE III.

sant des villes où il remet en vigueur les antiques lois d'Asgard, c'est-à-dire de TOrient. Ce sont les indices d'une autorité théocratique qui s'est emparée des consciences, qui les assujettit par le respect et par la terreur, qui les lie, au risque de les opprimer, mais qui les soumet à Tordre, par conséquent à la civilisation. D'un autre côté, la loi d'Odin n'est restée maîtresse de ces peuples guerriers qu'en s'accommodant à leur humeur sanguinaire ; sans parler de tant de tribus nomades qui n'ont plus de dogmes, plus de prêtres, plus d'autre culte que l'adoration des éléments et l'immolation des captifs. Un tel désordre n'est cependant que l'effort désespéré de la liberté humaine, qui a horreur de toute dépendance, qui met tout en œuvre pour échapper à la règle, et qui finit par la renverser; mais alors l'indépendance de chacun tourne à la guerre de tous contre tous, par conséquent à la barbarie.

Ce combat de l'autorité et de la liberté fait tout l'intérêt du spectacle que nous donnent les lois des Germains. Rien n'est plus pathétique, assurément, qu'une lutte d'où dépend la vocation d'un grand peuple ; rien n'est en même temps plus instructif. Les alternatives dont nous serons témoins nous feront comprendre les contradictions des historiens. Nous verrons enfin, des deux principes rivaux, lequel devait rester maître du champ de bataille; s'il faut, avec quelques Allemands, reconnaître chez les. belliqueuses tribus de la Germanie le triomphe et l'idéal d'une même société régulière, ou si l'on peut, comme un grand publiciste français, n'y

apercevoir qu'un état violent, comparable à celui des Caraïbes et des Iroquois (!)•

Au premier aspect, les mœurs des Germains ne ^^ montrent rien que de barbare. Il n'y parait que la pas- insu^ons sîon de Tindépendance, poussée jusqu'à l'impossibilité - uper-' même de la société. Dans la Germanie de Tacite, ce p«>p"^*^ qu'on voit d'abord, c'est l'homme qui s'est isolé pour rester libre. 11 porte le signe de ce qu'il est dans ses longs cheveux, auxquels personne n'a touché, et dans ses armes, qui ne le quittent pas. S'il se croit libre, c'est qu'il se sent fort; cette force a besoin de se produire : il lui faut l'obstacle et le danger, par conséquent l'aventure et la guerre. Il a sa demeure solitaire au bord des eaux ou des bois, sans voisinage qui le gêne ou qui l'intimide. Là, il ne connaît ni soumission, ni tribut, ni châtiment. Il n'aura jamais de compagnons que ceux qu'il ira chercher, d'obligations que volontairement consenties. Longtemps après la conquête des Gaules, les lois des Francs assuraient aux fils des conquérants, aux guerriers chevelus, ces privilèges qui semblent la ruine de toute loi. Maître de soi, le barbare veut l'être aussi des choses qui l'entourent : la puissance s'exerce et se fortifie par la possession, il possède donc premièrement son armure, les bêtes domptées dont il s'est fait dos troupeaux, et les hommes faibles dont il a fait ses esclaves. Ce sont des richesses mobiles qui le suivent

(1) Gnizot, Histoire de la civilisation en France, t. I. Et pour Topimon contraire, Rogge, Veher das Gerichtwesen der Germnnen.

iiO CiUPlTRE m.

dans la course et dans le repos, dans la vie et dans la mort; car sa lance, ses chevaux, ses serviteurs, seront brûlés ou enterrés avec lui. A mesure qu'il devient riche de ces biens qui se meuvent, il a besoin de la terre immobile. II use déjà de tout le sol que ses troupeaux couvrent, mais pour le temps qu'ils le couvriront; 6'est l'état nomade où vivaient les Suèves, que Strabon représente poussant devant eux leurs bestiaux, et né s'arrêtant qu'autant qu'il fallait pour épuiser les pâturages. C'est 'encore la condition des Francs au temps de la loi salique; et, lorsqu'on y trouve treize articles contre les voleurs de bœufs, quinze contre les voleurs de chevaux, vingt contre les voleurs de porcs, onze pour la sauvegarde des brebis, des chèvres et des chiens, il faut bien reconnaître un peuple de pâtres, un peuple errant, et qui ne tient pas plus au sol que rheri)e qu'il balaye. Sans doute la terre a un attrait qui arrête l'homme. Les anciens avaient déjà remarqué cette particularité du caractère des Germains, qu'ils ne résistaient pas au charme d'un beau lieu : des bois verts, des eaux limpides, retenaient ces aventuriers farouches. Mais on les voit se débattre, pour ainsi dire, contre Tamour du sol. Ds méprisent la culture; ils y condamnent leurs esclaves; s'ils labourent, ils ne s'attachent à la glèbe que le temps nécessaire pour attendre la moisson. Les tribus décrites par César avaient l'usage de renouveler chaque année le partage du territoire et de confier au sort le soin de déplacer les possessions. Le souvenir de cette primitive communauté de la terre

LES LOIS. lit

se domerva longtemps dans les coutumes allemandes du nioyen âge. Elles reconnaissaient de vastes districts appelés Marches, restes de l'ancienne forêt vierge qui aTait' couvert la Germanie, où Técureuil, disaitron, pouvait cournr de chêne en chêne l'espace de sept milles ; où tout était en friche et en commun entre les habitants de la lisière; où chacun avait droit à la pâture de ses bêtes et au bois de son feu (1) •

La religion seule était assez puissante pour fonder la propriété, qui assure .à la liberté des garanties, mais qui lui prescrit des limites. La tradition des Scandinaves donnait un fondement légitime et sacré à la première de toutes les propriétés, et de laquelle descendaient toutes les autres, à rétablissement d'Odin et des Àses sur les terres de Danemark et de Suède. « Le dieu était arrivé au bord de la Baltique : là, ce conquérant, à qui rien n'avait résisté, s'arrêta ; il envoya une mes-

(1) Csesar, de Bello Gallico, lib. VL « Vita omnis in venationibus et stadiis rei militaris consistit... Âgriculturse non student... Magistratus ac principes in annos singulos gentibus cognationibusque hominum qui una coierinty quantum ei quo loco yisum est, agri attribuunt, atque anno post alio transire cogunt. » Cf. Strabon, lib. VII. Tpoç^n ^* à-no tôv 6pe(xpi.aTwv -h ffXfCaTD xârâiwà rvç vcu.«otv, &<n^ Ixeivouç {Atp.cu[Aevci , rà ctxsîa ratç à^^a^flu; iirzpavTs;, oicci àv ^o'^-p rpsTrovrat p.&Tà râv Booxvij^eéTcdv. Tacite, de Germanitty 38, 13 : « Nihil autem neque publicae, neque privatae rei, oisîarniati agunt; 15, 16 : Ne patiquidem inter sejunctas sedes. » Pomponius Mêla, lib. IIÏ, cap. 3 : « Jus in viribus habent. » — Lex Salica, passim. Voyez la savante édition de M. Pardessus et les dissertations qui raecompagnent. LexBurgund.,^S^ 1, 2 : « Si quis Burgundio autBomanus silTam non babeat, incidendi ligna ad usus sues de jacentiris et sine firucta arboribus in cujnslibet silva babeat liberam potestatem. p Grimm, Deutsche Bechts-Alierthûmer, p. 494-531, a analysé toutes les coutumes du moyen âge en ce qui touche les Marches en Allemagne et dans les pays scandinayes.

sagère pacifique, sa fille Géfione, vers le nord, de l'autre côté des eaux, pour y chercher des terres. Géûone y trouva un roi puissant, dont elle reçut en présent un arpent de terre labourable; puis, ayant épousé un géant, elle en eut quatre fils, qu'elle changea par magie en autant de bœufs. Elle les mit à la charrue, et commença à labourer son champ avec tant de force, qu'elle détacha la terre du continent, et qu'elle en fit une île, qui fut appelée Sélande. La déesse y fixa son séjour, et c'est là que s* éleva plus tard le sanctuaire national de Hleitra. Or Odin sut que la terre du Nord était bonne, et, passant en Suède à son tour, il conclut avec le roi un traité, et ils devinrent amis, et tous deux faisaient assaut d'habileté dans l'art magique et en tout genre de sortilèges; mais le dieu fut toujours le plus fort. Odin s'établit donc,, du consentement de son allié, auprès du lac Mœlar, y bâtit un temple, et prit possession de tout le pays, qu'il fît appeler Sigtuna. II partagea ensuite le reste de la contrée entre ses compagnons, en assignant à chacun une résidence et un domaine (1). » Ce qui frappe dans ce récit, c'est que les Ases, cette colonie guerrière, ne veulent rien devoir à leur épée. Us fondent leur droit sur des négociations, des alliances, c'est-à-dire sur le consente-

(1) Ynglinga saga, cap. 5 : « Hinc misit Gefioniam Boream versus trans fretum, novas qusesitum terras ; quse ad Gylfonem delata, jugere terrae ab eo donata est. Illa igitur in Jotunheimum profecta quatuor ex Jotone quodam suscepit filios, quos in boves transformâtes aratro junxit, traxitque ita e continente in mare, occidentem versus teiTam... Selandiam appellatam... » etc.

ment, qui est la principale origine des droits civils. La propriété, ainsi établie, est consacrée par la religion, qui s'empare du sol en y dressant ses autels, et par l'agriculture, qui transforme les fils des géants, les nomades, premiers habitants du pays, en les attachant à la charrue. Du premier partage de la Suède entre les compagnons d'Odin, dérivait toute la division et l'inviolabilité des héritages. Le sol était mesuré; on orientait les champs aux quatre points cardinaux, et les pierres des bornes passaient pour sacrées. La maison devenait un sanctuaire; une déesse (Hlodyn, Hludana) résidait au foyer. Auprès s'élevait le siège du père de famille, dont les piliers sculptés portaient les images des dieux. De là les solennités requises quand le domaine changeait de maître. Le marteau lancé dans le champ marquait la prise de possession. C'était l'attribut du dieu Thor, l'emblème de la foudre, qui consacrait aussi ce qu'elle avait touché. Lorsque le Norwégien Ingolf découvrit, du haut de son vaisseau, les côtes encore désertes de l'Islande, il jeta dans la mer les piliers de son siège en faisant vœu d'aborder au point du rivage où le flot les pousserait ; et, étant descendu à l'endroit indiqué, il traça une enceinte, et porta le feu tout autour, afin de consacrer le lieu de sa demeure. Si les croyances avaient plus d'autorité dans le Nord, on trouve cependant qu'elles introduisaient en Allemagne les mêmes institutions entourées des mêmes symboles. Le grand nombre des lieux qui portaient les noms de Wodan, de Donar, de Balder, in-

dique aussi un partage du territoire allemand entre les dieux, c'est-à-dire entre leurs prêtre$. Sur les bords du Rhin, quand un particulier obtenait une (Concession de domaine dans les Marches, il montait sur un char, et lançait un marteau dans la forêt : son droit s'étendait aussi loin que le marteau symbolique était tombé. A Mayence, au quinzième siècle, le juge installait encore l'héritier, en le faisant asseoir c< sur un siège à trois pieds » au milieu du fonds litigieux. Le droit coutumier s'attachait avec un respect traditionnel à ces observances, qui avaient protégé le premier établissement de l'ordre et de la justice. Ainsi la propriété était constituée; elle avait la protection des dieux. Elle enrichissait l'homme, mais en le fixant, en l'emprisonnant, pour ainsi dire, dans une enceinte déterminée; ea lui donnant des voisins, par conséquent des servitudes et des devoirs. En même temps qu'elle le rendait sédentaire, elle commençait à le rendre sociable.

L'homme s'en apercevait bien. 11 se déflait de ces richesses immobiles qui le retenaient comme un captif entre des murs et des bornes. Ainsi c'était une croyance reçue qu'il ne fallait pas aller trouver Odin les mains vides : mais le guerrier n'emportait pas dans la Valhalla les domaines hérités de ses aïeux : les biens qui devaient l'y suivre, ceux qu'il préférait par conséquent, c'étaient les dépouilles conquises sur l'ennemi (1).

(1) Ynglinga saga, cap. 5 : « lîabitandas etiam sedes templonim assignavit antîstitibus... omnibus pracdia atque habitacula dédit optima. » En Suède, 1c partage do la foret, du pâturage commun, s'appelle encom

LES LOIS. iJ5

. Cependant le nomade finit par se lasser de cette fière u ramuie. solitude où il s'était complu. Il se donne une famille; mais la constitution de la famille ne laisse voir d'abord que le règne de la force. Dans chaque maison il n'y a qu'une personne libre, et c'est le chef (Karl, Ceortj. Point de liberté pour la femme. Fille, elle est, selon l'énergique expression du droit, dans la main de son père; mariée, dans la main de son mari; yeuve, dans la main de son fils ou de ses proches. Le mariage n'est qu'un marché, dont plusieurs coutumes germaniques ont conservé les termes. La loi saxonne veut que le guerrier paye trois cents pièces d'argent au père de la vierge qu'il épouse, ce Si un homme, dit la loi sahque, « a laissé en mourant une veuve, celui qui voudra la ce prendre fera premièrement ceci : le dizenier ou le a centenier convoquera l'assemblée, et, dans le lieu de a l'assemblée, il faut qu'il y ait un bouclier, et alors ce celui qui doit prendre la veuve jettera sur le bouclier « trois sous d'argent et un denier de bon aloi. Et il y a aura trois témoins, qui seront chargés de peser et de ce vérifier les pièces de monnaie. » Au moyen âge, on disait encore acheter une femrne [ein Weib kaufen). Ge-

Eamarskipt, division par le marteau. Voyez Giiinm, Deutsche Beclits- Alterthûmer, p. 527.543. Griinm, Mythologie, t. I, p. 235. Geijer, Svea Rikes Hsefder, p. 193. Sur le jet du marteau en Allemagne, voyez les textes cités par Grimm, Deutsche Rechts-Alterthûmer, p. 55 et suiv. Pour le si^e à trois pieds, Gudenus, 2, 453 : « Praedictus etiam Grafto Sefaultetos, una cum Ilertwino, burgravio prsenominatus, fratres indomus possessionem misit etlocavit cum pace et banno per sedem tripedem, prout Maguntiae consuetndinis est et juris. » Pour les trésors qu'il ^lait apporter avec soi. dans la Yalhalla, voyez Geijer, Geschichte Schwedens, 103.

Ji6 CHAPITRE 111.

lui qui en achète une en peut acheter plusieurs. La polygamie est le droit commun des peuples du Nord. L'homme puissant fait gloire du nombre de ses épouses, mais comme d'autant de choses dont il use et abuse, qu'il peut abandonner, vendre ou détruire, et qu'on brûlera peut-être à ses funérailles. La condition des enfants n'est pas meilleure. On apporte le nouveauné aux pieds du père, qui décide de lui en détournant la tête ou en le prenant dans ses bras. Renié, on l'expose sous un arbre, au bord d'un fleuve ou dans une caverne. Adopté, il reçoit le lait, grandit parmi les esclaves, dont rien ne le dislingue, frappé comme eux, vendu comme eux, soumis au droit de vie et de mort. Au neuvième siècle, un capitulaire de Charles le Chaude traite encore du cas de nécessité où le père peut vendre son fils. Pour compter à son tour parmi les personnes libres, il faut que l'enfant sorte de la maison et qu'il prenne publiquement les armes qui l'émancipent. 11 est vrai que cette émancipation ne rompt pas encore tous les liens du sang. Tous ceux qui descendent d'un même aïeul forment une ligue armée : ils ne se quittent point dans les combats; l'injure de chacun devient celle de tous. Mais cette association des forts n'a rien de bienfaisant pour les faibles, pour ceux que Tâge ou les infirmités éloignent des champs de bataille. C'est sur eux que retombent les travaux domestiques, jusqu'au jour où, devenus inutiles, ils n'ont plus qu'à mourir. Les Hérules jetaient dans les flammes leurs malades et leurs vieillards. En Suède, les pères qui vivaient trop

LES LOIS. li;

prévenaient Tirapatience de leurs fils en se précipitant du haut des rochers (1).

Toutefois ce n'est pas impunément que l'indépendance de l'homme s'est engagée dans ces puissantes attaches. Dans toutes les satisfactions qu'il a cherchées^ il trouve des devoirs. Quel que fût le vice de la famille chez les Germains, elle se soutenait cependant, et une société si étroite ne pouvait se soutenir que par une loi religieuse qui en serrait tous les liens.

Si le mariage était un achat, il pouvait devenir un acte sacré par les cérémonies qui s'y ajoutaient, et qui le rattachaient à d'antiques croyances. Les noces de la

(1) Le mot mundium[Munt), qui revient souvent dans les lois barbares pour désigner la puissance du père, du mari ou du tuteur sur la femme, signifie la main. Cf. Grimm, Deutsche Rechts-Alterthûmerf p. 448. En ce qui touche le mariage, Tacite, de Germania^ 18 : « Plurimis nupliis am- Ûuntur ; dotem non uxor marito, sed uxori maritus offert. Intersunt parentes et propmqui, ac munera probant. » Cf. Saxo Gramm. : « Ex imitationc Danorum, ne quis uxorem nisi emptitiam duceret. j> Lex Saxon., VI, 1 : c Uxorem ducturus ccc solidos det parentibus ejus. » Cf. Lex Salie., A^ : « S quis homo moriens et viduam dimiserit, qui eam voluerit accipere, antequam eam accipiat, thunginus aut centenarius mallum indicat ; et in mallo ipso scutum habere debent ; et tune ille qui viduam accipere débet très soUdofi aequi pensantes et denarium... et très erunt qui solidos pensare vd probare debeant. » Cf. Lex Visigoth,, III, 4, 2 ; Rotharis, 467, 178; Burgund.y 54, 2 ; les Lots anglo-saxonnes et Scandinaves, citées par Griinm, p. 421 , 422 ; et la treizième dissertation de M. Pardessus sur la loi sdique. — Sur la polygamie des chefs du Nord, cf. Depping, Histoire des expéditions maritimes des Normands, t. I, p. 49. Ainsi le roi Harald aux beaux cheveux avait plusieurs femmes. En ce qui touche la puissance paternelle et la condition des enfants, Tacite, de Germania, 20, 15, 7; Geijer, Geschichte SchwedenSr 101 ; Thorlacius, p. 87. Toutes les traditioiis poétiques du Nord rappellent Fusage d'exposer les enfants. Cf. Vilkina saga, passim. Le capitulaire de Charles le Chauve est dans Muze, 2, 192. Sur le meurtre des vieillards, Procope, de Bello Gothico, 2,14. Olafs tryggvason saga, cap. 226, Gautreks saga, cap. 1, 2, Geijer, Geschichte Schwedens, 102. Gnmm, Deutsche BeclUs-Altertiiûmer, 405-490.

H8 CHAPITRE lïl.

terre trouvaient leur modèle dans celles des dieux, dafas l'hymen solennel d'Odin et de Frigga : les Asés avaièïrt fixé les règles et les empêchements de Tuniori conjugale; ils avaient proscrit celle du frère avec la soeur, permise chez plusieurs peuples voisins. En mémoire de ces exemples, les Scandinaves avaient coutume de consacrer l'épouse en posant sur ses genoux le marteau du dieu Thor. En Germanie, l'homme présentait un anneau et une paire de bœufs sous le joug. C'étaient les symboles de l'indissolubilité du mariage, principe ineffaçable que l'homme pouvait enfreindre, mais qui enchaînait la femme. De là les peines portées contre l'adultère, quelquefois l'interdiction des secondes noces; enfin l'immolation des veuves, soit qu'elles se précipitassent sur les bûchers, soit qu'elles s'ensevelissent vivantes dans les tombeaux. Chez les Hérules, la veuve qui n'avait pas su mourir passait le reste de ses' jours dans l'opprobre. Les Islandais professaient cette croyance : a Que si l'épouse suivait son époux dans la c< mort, il franchirait le seuil de l'enfer sans que la c< lourde porte retombât sur ses talons. » En attribuant à la femme le pouvoir de frayer au trépassé l'entrée du monde invisible, on supposait en elle je ne sais quoi de divin. Cette compagne frêle et charmante, que l'homme aurait pu écraser, l'élonnait et le maîtrisait. Au réveil de la nuit des noces, il lui faisait le don du matin {Morgengabe)^ qu'on trouve dans toutes les coïh tumes germaniques. Plus tard, il lui portait ses blessures et ses doutes : il attendait de ses soins la santé, et

de sa bouche des orac^s. Une traoe de cette Ténération s'est conservée dans la loi de Suède^ dans celle des SaxoASy des Francs, des Allemands, des Bavarois, des Lombards, qui punissent d'une peine pécuniaire plus forte l'injure faite à la femme, « parce qu'elle ne peut « se protéger elle-même par les armes (1). »

Gomme la religion du Nord cherchait à purifier la société conjugale, elle consacrait aussi la paternité. J'en vois la preuve dans une coutume étrange conservée jusqu'au moyen âge dans plusieurs cantons de l'Allemagne. « L'époux qui vieillissait sans enfants

(1) Le mariage du frère et de la sœur, permis chez les Vanes, était défendu chez les Âses, Ynglinga saga, cap. 4. Consécration deTépouse parle marteau, Edda Sssmund, 1. 1; Thrymsquida, 50. On trouve aussi dans les chants héroïques sur Sigurd Tusage de Tanneau nuptial. Cf. Tacite, 1^, 19. Sancti Bonifacii epist. 19, ad Ethibaldum, Mercix regem . « In antiqua Suânmia, si virgo patemam domum cum adulterio maculayerit, si mulier maritata, perdito fœdere matrimonii, adulterium perpétra verit, aliquando cogunt eam proprîa manu suspcnsam per laqueum vitam finire, et super bustom iUius incensae et concrematae corruptorem ejus suspendunt. » — Lnmolation des veuves, Procope, de Bello Golhico, 11 > 14. '£pcûXou $k ov^poç TêXeuTTiaavTo;, ènétat.'piiç vf pvaixi àseT^ç p.eTaircioupi.svip xal xXéoç aùrp 46(Xcua9 Xuitfi96^« Ppôxov.àva<|;aijiiv^ irapà tov tgu àv^pè; rà^cv, ovx it; [laxpov OvTÎoxew. Edda Sxmund.y t. II. Hundingsbana, 11, FafniS' bana, llï, et la note a de la page 226. — Respect des peuples du Nord pMir les femmes, Tacite, 8, 7 ; Gaesar, de Bello Gallico, lib. I. La loi des Angles (fex Angliorumet Werinorum) , 10, 13, donne un motif grossier à Taugmentation du Wergeld de la fenune : « Qui feminam nobilem virginem nondum parientem ocdderit, 600 solides componat; si parions erit, ter 600 solides ; si jam parère desiit, 600 solid. » Je trouve à peu près les mêmes proportions, par conséquent le môme motif, dans la loi salique, 28, et dans celle des Ripuaires, 12, 15, 14. Au contraire, la loi bavaroise invoque un principe moral, 5, 15 : « Quia femina cum armis se defendere nequi- ▼ef&y di^ilicem compositionem accipiat. » La loi saxone, 2, 2, punît du^ double Toutrage fait à une vierge. Cf. Lex Alamann., 67, 68. Rotharis, 200, 202. VplandsL Manhelg., 29, 5. La loi des Visigotfis, mil, 4, 16, est la seule qui attribue à la femme un Wergeld moindre qu'à Thommc.

pouvait, disait-on, appeler à sa place un voisin qui lui donnât un fils. » Un tel usage, qu'on retrouve chez plusieurs peuples de l'antiquité, et qui viole cependant toutes les lois de la nature, ne pouvait tenir qu'à une croyance superstitieuse. C'est que l'homme avait besoin d'un fils, quoi qu'il coûtât, pour continuer la famille, pour représenter, pour honorer, peut-être pour racheter les ancêtres. En effet, l'enfant n'entrait dans le monde qu'à condition d'y accomplir des expiations et des sacrifices. Voilà pourquoi on plongeait le nouveau-né dans l'eau lustrale, comme s'il avait eu à laver quelque souillure héréditaire. Voilà pourquoi on lui faisait faire une libation en mettant sur ses lèvres le lait et le miel, qui étaient des mets purs et sacrés. Après qu'il y avait goûté, qu'il avait pris sa place sur la terre par cet acte religieux, il n'était plus permis de l'exposer; il avait droit de vivre, il grandissait dans la maison; et, s'il craignait son père comme un maître, il le respectait comme le représentant de la Divinité. Car le père était prêtre chez lui : il présidait au culte domestique, il consultait les volontés du ciel en agitant les bâlons divinatoires. Le suicide même, par où plusieurs terminaient leur vie, était une dernière offrande qui leur assurait l'immortalité. Selon les anciennes traditions de la Suède, Odin avait voulu que les mourants fussent achevés à coups de lance : la Valhalla ne s'ouvrait pas aux trépassés, s'ils ne portaient sur eux la marque du fer (!)•

(1) Grimm, Deutsch Rechts-AlUrlhûmer, p. 445, donne les preuve»

LES LOIS. 12i

La pensée d'une vie future se mêlait donc au spectacle de la mort; elle éclatait dans les rites funèbres qui réunissaient la famille autour du bûcher, elle devenait la source de tout le droit des successions. Chez les Scandinaves, l'addition d'hérédité se faisait dans un banquet. L'héritier y était assis sur la dernière marche du siège patrimonial, jusqu'au moment où on lui metlait dans les mains la corne des braves j pleine d'hydromeL Alors, se levant, il prononçait les paroles prescrites^ vidait la coupe, et prenait possession du siège en même temps que du patrimoine. Or, en rapprochant les témoignages des historiens du Nord, je trouve que dans les mœurs païennes tout banquet solennel est un sacrifice; je reconnais dans la corne des braves (BragafuU) la même libation qu'on faisait à chaque festin, en l'honneur des dieux premièrement, puis des ancêtres, et qu'on appelait aussi la coupe de Mémoire {Minne). L'usage de la coupe sacrée reparaît chez plusieurs peuples de l'Allemagne, et je vois encore au onzième siècle, sur les bords du Rhin, les festins funèbres célébrés autour des tombes avec des libations et avec des chants que TÉglise proscrivait comme autant de rites idolâtriques. Je crois donc apercevoir dans les coutumes

de Fétrange coutume qu'on vient d'indiquer. — Sur le bain des enfants dans Teau lustrale, et la libation qu'on leur faisait faire : Bords saga, cap. 7; VUa sancti Liudgeri, ap. Pertz. — Culte domestique : Tacite, Gernumm, 10; Gcyer, Geschichte Schwedens, p. 100. — Suicide des vieillards^ Geijer, ilfid.t p* 102 ; Ynglinga saga, cap. 10 et 11 : « Niordus naturali morte decessit. Is, antequam moriretur, Odino se signari jussit. » Sur les funérailles» Tacite, de Germania, 27.

du Nord la trace d'une loi commune aux plus grandes nations du Midi et de l'Orient, qui liait les sacrifices aux successions, et n'investissait le successeur qu'à 1^ charge par lui de satisfaire pour ses ancêtres. Ce devoir sacerdotal de l'héritier explique la préférence accordée aux fils, et comment les filles sont exclues de la terre salique, c'est-à-dire de la terre noble reçue des aïeux. A défaut de descendants mâles, l'héritage est dévolu aux ascendants et ensuite aux collatéraux jusqu'au septième degré. Les diverses coutumes varient dans te rang qu'elles leur assignent, mais toutes s'accordent^ préférer les parents du côté de l'épée {Swertmage) aux parents du coté du fuseau {Spillmage). Ainsi la parente recueille les biens délaissés; elle recueille aussi les charges : la tutelle des enfants, la tutelle des femmes, et la vengeance du mort, s'il a laissé des injures à punir.^ A tous les degrés règne le sentiment de la responsabilité mutuelle qui lie les hommes d'une même lignéeV mais qui les soutient. Le dogme mystérieux de la soK^' darité, de la réversibilité des mérites et des démérites'^ se fait sentir dans cette constitution de la famille ge!^* manique, où l'on ne voyait d'abord qu'un état violent.^ Et ces relations, que la chair et le sang semblaient' n'avoir formées que pour un temps, se rattachent à des lois éternelles, qui font l'unité morale du genre hitmain. ; Les peuples du Nord connaissaient tellement la ferM^ de ces liens, qu'ils s'en effrayaient. Ils se réservaient la faculté de rompre des engagements si inflexibles. La

loi salique en dispose expressément, a Si quelqu'un, « dit-elle, vent renoncer à ses parents, il se présentera «dans l'assemblée du peuple, portant quatre verges « de bois d'aune, et il les brisera sur sa tête en décla^ « rant qu'il n'y a plus rien de commun entre eux et c< lui. » Ainsi la loi formait le faisceau de la famille, mais elle permettait de le briser (1).

Ainsi la société domestique ne peut pas si bien con- commence- (enir l'humeur inquiète du barbare qu'il ne finisse par de la sociéu

^ X r politique.

lui échapper. Il passe l'hiver accroupi auprès du foyer, enseveli dans le sommeil et la boisson; mais. Tété venu, il ne résiste plus à la passion de la chasse et de la guerre : il en aime les périls et surtout le butin. Si l'entreprise

(1) Les cérémonies deradition d'hérédité sont décrites dans un passage de VYnglinga saga, qu*on u'a pas assez remarqué, cap. 40 : « lu Suionia more receptum crat ut, cum mortualia regum principuinque celebranda forent, conTivii apparator, idemque haereditatem aditurus, in infimis solii eminentioris gradibus subsideret, donec scjphus Bragafull dictus inferrètur; ubi tu m assurgens haeres, votoque nuncupato totum scyphum eTacuaret : hinc patemum occuparet solium, plenario haîreditatis jure jam «ibi acquisito. » Cf. Indiculus super stitionum, 2, « de sacrilegio super •dcfunctos. » Burchard de Worms, Interrogatio, 51 : « Est aliquis qui supra mortuum nocturnis boris carmina diabolica cantaret, et biberet, et mau-. ducaret ibi? » Grimm, Mythologie, t. ï, p. 52. —Les lois lombardes (Rotharis, 153) ; bavaroises, 1 4, 9, 4 ; celle des Wisigotbs, ÏV, 1 , reconnaissent- ^t degrés de parente. L'ordre, des successions varie, mais la prérogative de, la parenté masculine est conservée : v. Lex Alamann.y 57, 92 ;Burgund,,' XIV, 4 ; Bavar., XIV, 9; Saxo grammaticus, lik 10 ; Grimm. Deutsche BechtS'Alterthûmer, 473, et Texcellente dissertation de M. Pardessus sur Tarticle 62 de la loi salique. Il faut voir une discussion instructive sur le sens et la date du mot terra salica, dans le livre publié récemment par; M. Waitz : dos alte Recht derSalischen Frankeriy^AM. C'est Tart. 65' de la même loi qui traite des moyens de briser le lien de parenté : « De eo qui de paraitela se tollcre vult. »

i2i GUAPITRE IH

est grande^ plusieurs s'associent pour la tenter * ils savent ce que peut le nombre. Ainsi se forme la bande guerrière. Rien n'est plus libre que cette association : chacun y entre volontairement et reste maître d'en sortir; il n'y parait d'inégalité que celle de la force et du courage : la volonté de tous fait le pouvoir du chef. La bande vit de conquêtes, par conséquent elle émigré : elle se met au service des nations voisines, passe le Rhin ou le Danube, se jette sur les terres de la Gaule ou de la Pannonie. Quelquefois les bandes réunies forment des armées ; elles entraînent après elles le gros de la nation, comme les quatre vingt mille Germains d'Arioviste, qui menaient avec eux, sur des chars, leurs femmes et leurs enfants. Au nord, l'émigration se tourne du côté de la mer. Les pirates saxons, sur leurs barques d'osier, vont porter la terreur jusqu'à l'embouchure de la Loire. On raconte qu'une famine cruelle désolant le Julland, le roi convoqua l'assemblée; l'opinion unanime fut qu'on devait mettre à mort les hommes inutiles. Alors une femme nommée Gunborg se leva, et ouvrit un avis moins sévère : elle proposa qu'une moitié du peuple désignée par le sort quittât le pays. Le sort tomba sur les vieillards ; mais les jeunes gens voulurent partir à leur place. S'il faut en croire les premiers chroniqueurs normands, c'était la coutume des Scandinaves d'exiler tous les cinq ans une partie de leur population (1). Ces bannis trouvaient une patrie sur

(1) Cette coutume rappelle le ver sacrum de Tancienne Italie.

lears yaisseaux, et des dépoailles à conquérir sur tous les rivages : là, dans l'enivrement des tempêtes et des batailles, la passion du sang se tournait en délire; le guerrier était saisi d'une fureur qu'il croyait divine, il devenait berseker, c'est-à-dire inspiré; il frappait alors en aveugle, il mettait en pièces ses gens, ses compagnons, et la barque même qui le portait. Il semble que l'indépendance humaine soit poussée à ses derniers excès dans une telle vie, sur les flots sans maître et sans limites; et cependant, aussitôt que des hommes se rapprochent, l'idée du droit se fait si inévitablement place au milieu d'eux, que ces rassemblements de pirates ne peuvent s'y soustraire. Ils se choisissent des chefs, fils de chefs puissants, qui réunissent les deux prestiges de la naissance et de la valeur. Ceux-là seulement qui ont renoncé à vivre sous un toit 'et à vider la coupe auprès du brasier peuvent prétendre au titre de rois des mers. Autour d'eux se rangent des hommes d'élite, ordinairement au nombre de douze, qu'ils nomment leurs champions {Cappar^ Kœmpe). Les champions meurent pour celui qui les mène; lui, partage fidèlement la cargaison entre les survivants. La tradition rapporte qu'un prince norwégien, nommé Half, croisa dix-huit ans sur l'Océan avec soixante hommes : nul n'était admis dans sa troupe qu'après avoir fait preuve de sa force en levant une pierre que douze guerriers ordinaires remuaient à peine. Us s'engageaient à ne jamais chercher de port dans Forage, à ne jamais panser leurs blessures avant la fin du combat. Un jour, le bâtiment chargé de butin allait

126 CMAPITRE III.

couler : on tira au sort ceux qui se jetteraient à la mer pour sauver le chef et la cargaison; ils s'y précipitèrent; suivirent le navire à la nage, et se retrouvèrent tous sur la plage pour la distribution des dépouilla. Les sagas sont pleines de ces récits. Us excitaient les gens de mer, et les faisaient sortir par milliers des promon-itoires, des golfes, des îles qui hérissent les côtes Scandinaves. On reconnaît la même organisation en Germanie, chez les bandes d'aventuriers décrites par Tacite: des chefs désignés par Féclat de leur noblesse et de leurs armes; autour d'eux une clientèle militaire, avec des rangs et des degrés; entre tous ceux qui la composent, un lien consacré par dés serments. Avec la hiérarchie guerrière commence le principe de vassalité qui doit faire le fond de tout le droit féodal. Cependant jusqu'ici l'engagement est volontaire, et par conséquent révocable. Chacun reste libre d'abandonner la société militaire en renonçant à ses bénéfices; les compagnons d'un chef s'obligent à se dévouer, mais non pas à obéir (1).

(1) Tacite, Germania, 15 et 14 ; Gaesar, de Bello Gallico, lib. I. Sur leç émigrations des ScandinaTes, cf. Paul Warnefrid, Historia Longobard,, lib. I, cap. 2 : « Intra hanc constituti populi^ dum in tantam multitudinem pullulassent, ut jam simul habitare non valerunt, in très, ut fertur, omnem cateryam, partes dividentes, quœ ex illis pars patriam relinquere, novascpie deberet sedes exquirere, sorte perquirunt. » Saxo Grammaticos, lib. VIII; Ynglùiga saga, cap. 47, 48; Odon, de Gestis consul. Audegav, apud d'Achery, Spicilegitirriy t. llï; Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumiéges, apud Duchêne, Scripiores Norman., p. 62, 221; Saga de flaZ/dans la Bihliolhègue des sagas, t. II, et tout le chapitre ^ de VHisloire des expéditions maritimes des Normands, t. I, par M. Depping.

Mais derrière ta bande émigrante on voit la nation dont elle se détache, qui tient au sol, qui s'y enracine par ses institutions. L'organisation théocratique des anciennes nations du Nord semble ressortir d'un chant de ÏEdda, le chant du Rig, où le poëte célèbre l'origine des différentes classes d'hommes.

« Un fils d'Odin, Heimdall, parcourant le monde, arriva un jour au bord de la mer et y trouva deux vieux époux, que le pôëté appelle le Bisaïeul et la Bisaïeule. Ce couple indigent accueillit le Dieu, lui off^rit un pain grossier avec la chair d'un veau, et le garda trois jours et trois nuits. La Bisaïeule eut de lui un fils, sur lequel m répandit l'eau lustrale, et qu'on appela le Serf ( Thrœll) . Il était noir, il avait les mains calleuses et le dos voûté ; et, quand il fut devenu fort, sa tâche fut de travailler l'écorce, de ramasser le bois et de le porter sur ses épaules. Une femme vint sous son toit : elle avait la plante des pieds meurtrie, les bras brûlés par le soleil ; elle se nommait la Servante. Elle lui donna des enfants qui s'appelèrent le Sombre, le Grossier, lé Querelleur, le Paresseux, et qui furent les premiers de la race des serfs. Us eurent pour emploi de faire des haies, d'engraisser les champs, de creuser les tourbières, de garder les chèvres et les porcs.

ce Ensuite Heimdall, cheminant toujours, s'arrêta chez deux autres époux, le Grand-Père et la Grand'Mère. Leur demeure était moins dénuée : on voyait un coffre sur le plancher; la femme faisait tourner le rouet et préparait des vêtements. Le dieu y passa trois jours et

trois nuits, et la Grand'Mère ent de lui nn 61s qui fîit appdé le Libre {Kartj.ïi vint au monde avec des cheveux rouges, un teint coloré, des yeux étincelants : on l'enveloppa dans le lin. Quand il commença à croître et à se fortifier, il apprit à dompter les taureaux, à con-* struire des maisons, à conduire la charrue. La fiancée qu'on lui présenta portait un vêtement de peau de chèvre et un trousseau de clefs : eUe s'appelait la Dili-* gente. On la plaça sous le voile de lin; les époux échangèrent leurs anneaux, et ils donnèrent le jour à des enfants qu'on nomma l'Homme, le Laboureur, l'Artisan. Ce furent les auteurs de la race des hommes libres.

« Enfin Heimdall s'en alla visiter une demeure située vers le sud. Ceux cpii l'habitaient étaient le Père et la Mère. La Mère prit une nappe brodée, et en couvrit la table; elle prit des pains minces d'un blanc froment, et les plaça sur la nappe. Elle y mit aussi des plats ornés d'argent, regorgeant de venaison : les coupes étaient garnies de métal. Le dieu resta chez ses hôtes trois jours et trois nuits, et la Mère enfanta un fils qu'on enveloppa de soie et qu'on arrosa d'eau sacrée, en lui donnant le nom de Noble (Jarl). Il avait les joues vermeilles, la chevelure argentée, et le regard perçant d'un dragon. L'enfant grandit, et il apprit à brandir la lance, à ployer l'arc, à tailler des flèches, à chevaucher hardiment, à traverser les eaux à la nage, à lancer les meutes, à chasser les bêtes sauvages. Or Heimdall l'avoua pour son fils, lui enseigna les runes, et voulut qu'il possédât des terres nobles et un manoir hérédi-

taire. Ensuite le Noble épousa la fille du Baron, et leurs enfants furent le Fils, l'Enfant légitime, l'Héritier, le Descendant, et le Roi {Konr), qui vint le dernier de tous. Et les autres enfants du Noble aiguisèrent les flèches, courbèrent des boucliers, manièrent les lances. Mais le Roi connut les runes, les runes du temps, les runes de Tétemité. Il comprit le chant des oiseaux, et sat calmer la mer, éteindre l'incendie et endormir les douleurs : il posséda la force de huit hommes (1). y>

Cette fable représente la constitution primitive de la nation Scandinave, qui se reproduit chez les principales races germaniques. C'est un dieu, par conséquent c'est une religion qui en est l'origine, et qui en a fait un seul peuple en trois castes : les nobles, les libres et les serfs. Dans la noblesse, seule dépositaire des runes, c'est-àdire de la doctrine et du culte, on reconnaît un corps sacerdotal, mais qui a cédé depuis longtemps à des penchants belliqueux. Odin et les Àses sont des prêtres conquérants, et de leur sang prétendent sortir toutes les races nobles du Nord. Au dixième siècle, l'Islande était gouvernée par trente-neuf prêtres. Chez les Goths, les nobles se disaient fils des dieux, et c'était dans leurs rangs qu'on prenait les sacrificateurs : Tacite trouve partout les prêtres partageant le pouvoir des chefs, dé^ clarantles volontés du ciel, infligeant des châtiments, revêtus d'une autorité que les hommes ne laissent exer-

(1) Edda Sasmundar, t. lU, RigsmaL M. Ampère en a donné une excellente traduction dans les mélanges qu'il a publiés sous le titre de Littérature et Voyages.

cer que de la part des dieux. C'est pourquoi le meurtre du noble est puni d'une peine pécuniaire, plui^ forte : son domaine est plus étendu, il se fait servir par des hommes libres. La noblesse confère donc un caractère sacré ; elle a plus que des droits, elle a des privir léges. — Les hommes libres viennent en second lieu; ils forment, à vrai dire, la caste guerrière. Us n'ont que des droits, mais ils les ont tous : la propriété, la composition pécuniaire pour les offenses reçues, le suffrage en ce qui touche les affaires publiques. Leur garantie esrt dans leurs armes, surtout dans le bouclier, qu'on ne perd pas impunément, et sans lequel on n'entre pas aux assemblées délibérantes. — Au troisième rang se trouvent les serfs attachés à la glèbe, où je crois aperce^ voir une caste de cultivateurs opprimée par la conquête. Les anciennes lois de l'Allemagne les appellent les faibles (lidi^ lazzi y lassen); et je reconnais bien là le dur génie de Tantiquité, qui réservait le travail à la fai-? blesse. Ces faibles sont des vaincus; car la coutume de Saxe déclare a que les Saxons, vainqueurs des Thuringiens, les laissèrent vivre, en les attachant à la culture des terres, dans la condition où vivent encore, leurs descendants. » Mais ici les vaincus sont de la même race que les vainqueurs : Odin est aussi l'aïeul des serfs. Voilà pourquoi la loi les couvre encore; elle protège leur personne par une peine pécuniaire, quoique inférieure; elle leur attribue une sorte de possession, quoique chargée de redevances ; la faculté de poursuivre en justice, mais non de siéger aux jugements; les droits

LES LOIS. 15t

civils, mais non les droits publics. — Ils se distinguait ainsi, chez plusieurs peuples, d'une dernière classe d'hommes, celle des esclaves. L'esclave est l'bornme d'une autre race, d'une race étrangère aux dieux, par ounséquent, non plus un homme, mais une chose. C'est le captif qui fait partie du butin, qu'on immole, qu'on vend, qu'on attache, non pas à la glèbe, mais à la meule, au soin de l'écurie et du chenil. Rasé, sans cheveux, sans armes, sans droits, s'il est blessé, il n'y a de réparation que pour le maître, qui peut tout faire de lui, excepté une personne libre; car l'affranchissement ne le réhabilite point, la mort même n'efface pas la trace de ses chaînes. La Valhalla est fermée aux esclaves ; ils n'y entrent qu'à la suite de leur maître, si on les a brûlés avec lui sur le même bûcher (1).

Ainsi, au milieu de Tobscurité qui couvre l'ancienne

(1) Ynglinga saga, cap. 2 ; Ârnesen, Islmd. Hettergang, 472 ; Joraandes, de Rébus Geticis, 5, 10, 11; Tacite, de Germania, 10, 11 ;Âminien- Marcellin, XXVIII, 5 : « Nam sacerdos apud Burgundios omnium maxîmus Yocatur Sinistos, et est perpetuus, obnoxîus discriminibus nullis ut reges. » Cf. Gregor. Turon., VI, 31 : « Saccrdotes et seniores. » Le noble a un Weigeld supérieur à celui de l'bomme libre : cf. Lex Angl. et Werinor., ^9; lex Bajuvar.y 2, 20, et les autres citées par Grimm; Deutsche hBchti-Alterthiimer, p. 273, et Guizot, Essais sur V histoire de France, 4*688», chap. 2, sect. 2. — En ce qui touche les droits des hommes Hbres, Olafs tryggvason saga, cap. 166 ; Schasenspiegel, III, 72 : « Dat echte Kint unde vri behalt sines vater schilt; » Tacite, de Germania, 13. — La plupart des langues du Nord ont plusieurs noms pour désigner rkomroe qui n'est pas libre. Cependant chez quelques peuples, particulièrement chez les Scandinaves, on ne peut pas s'assurer d'une différence précise entre le serf et Pesclave : d'un autre côté, chez les Saxons, les Idusen araieoi. leurs députés à l'assemblée de la nation. Cf. Wittichind, Anaal^f lib. I : € Gens Saxonum triformi génère ac lege prseter conditionem •enrilem diYÎditiir... » VitaS. Lebuini, apud Pertz, il : a Statuto quoque

Germanie, il reste encore assez de lumière pour qu'on y retrouve avec surprise les castes des vieilles sociétés de rOrient. Mais les sociétés de TOrient étaient demeurées immobiles aux lieux mêmes où elles se formèrent : au contraire^ les Germains s'étaient déplacés, et, durant une marche de plusieurs siècles, des bouches du Tanaïs au bord de la mer du Nord, avec les résistances qu'il fallait vaincre, comment le désordre n'aurait -il pas fini par s'introduire dans ce grand corps et par en troubler les rangs? L'ancienne constitution théocratique ne pouvait plus maîtriser l'impétuosité d'une race conquérante et victorieuse. On voit les prêtres gagnés par les mœurs violentes des guerriers; les fonctions de ces deux castes s'intervertissent et se confondent. D'autres fois, les serfs, châtiés de quelque révolte, descendent au niveau des esclaves; et l'on s'explique de la sorte les témoignages de ceux qui ne distinguent chez plusieurs peuples que trois classes d'hommes, ou deux seulement, les libres et ceux qui ne le sont pas (1).

tempore anni, semel ex singulis pagis atque eisdera ordiiiibus tripartitis singillatim viri duodecim electi, et in unum coltecti in média Saxonia... • Sachsenspiegelt III, 44 : « Do lieten siedie bure sitten ungeslagen, unde bestadeden in den acker to also gedeneme rechte, als in noch dié Late hebbet ; daraf quamen die Late. » Cf. VAldio des lois lombardes et le paV' man de la coutume bavaroise. Voyez aussi Tacite, de Germania, 25. Pour la condition dé TesclaTe, CapUular.f 5, 247; UplandsLag manh,, 6, 9; lex Alamann.f 37; Edda Sxmtindar, t. Il, Fafnisbana, III; t. I; Hnrbardsliold, str. 52, et Grimm, Deutsche Rechts-Alierthûmer , p; 500 et suiv.

(1) Les lois des Bavarois, des Visigoths, des Burgundes, ne connaissent que deux états : liberi et servi. Les lois des Francs, des Angles, des Anglo- Saxons, des Scandinaves, en admettent trois : ingenui, lidi, servi; adalingus, liber, servus ; adeling, ceorl, theov ; jarl, karl, tbrœll. — Les

Si les castes avaient mis Tordre dans la société, le pouvoir y mettait l'action et la vie. Chez la plupart des grandes nations germaniques, le pouvoir était exercé par des rois. Mais le nom même de roi {Konry KinÇy j^omt^) désignait une fonction sacerdotale, ordinairement héréditaire dans une famille qui se faisait descendre des dieux. En Suède, celui qui devait régner dans la ville sainte d'Upsal était inauguré par les nobles sur la pierre sacrée, avec des sacrifices et des prières. U prenait ensuite possession du trône, oà il paraissait, comme le successeur d'Odin, entouré de douze conseillers qui représentaient les douze Âses. On rappelait le défenseur de l'autel, et il avait la charge des sacrifices, pour lesquels toute la Suède lui payait un tribut. Tacite connaît aussi chez les Germains des rois qui exercent le pontificat, qui tirent les présages, qui se disent les interprètes du ciel. Ailleurs, il semble que le pouvoir religieux n'a pu se faire obéir des hommes libres qu'en subissant leurs conditions et en devenant militaire. Les rois des Francs et des Goths étaient proclamés par les guerriers; on les élevait, non sur la pierre immuable, mais sur le pavois; ils prenaient possession du pays en chevauchant autour avec tout l'appareil des batailles; le peuple les reconnaissait, mais en se réservant

lois des Alemans, des Frisons, des Burgondes, des Saxons, en reconnaissent quatre : primus, medianus, minofledus, servus ; nobilis, liber, litus, sorrus; nobiles, médiocres, minores, serri ; adelingi, frilingi, lassi, servi. Cf. sur ce point et sur les droits de chaque classe, Eichhom, Deutsche staaU^nd'Reckts-^kschickte, 1. 1, p. 46, 129; Mœser, Osnabrûckische Geschichte, t. i, p. 15.

le droit de les déposer. Les Burgondes détrônaienl leurs princes quand leurs armes étaient malheureuses ou quand la récolte manquait. La royauté, affaiblie de la sortO; finit par disparaître chez plusieurs peuples en Islande, par exemple, et en Saxe, où il n'y a plus que des chefs électifs (1).

Les magistratures inférieures ne disparaissent pas, mais elles s'altèrent; elles semblent se rattacher an premier partage du territoire, dont elles suivent les divisions. La division la plus commune distribue le pays eu plusieurs cantons (gaUj scire, pagus)^ sous l'autorité d'autant de magistrats appelés graferiy et qui prirent plus tard le nom romain de comtes. Le canton se divise en districts {Huntari, Hœdrad, Hundred) compor ses de cent bourgades (Wilari, Gardr), et gouvernéis chacun par un cen tenier (Centenanw^, Hundredsealdor). Tous ces titres, comme celui de roi, durent primitivement désigner des sacerdoces; plus tard, ceux qui les

(1) Ynglinga saga, cap. 5, 8, 24; Edda Ssemundar, t^ III ; Higsmal^ str. 40 : « Sed Konr (rex) juvenis calluit runas, runas per aevum et œtatem duraturas. [s quoque calluit — homines servare — acies hebetare — mare sedare. — 42 : Didicit avium clangorem intelligere — moderari ac.sopire — deprimcre curas, — robur et alacritatem — octo virorum. — Tacite, de Germania, 7, 10. H, 43; Histor., IV, 15 ; Ammien-Marcellin, XXVIif, 5 : « Apud hos (Burgundios) generali nomine rex vocatur flendinos, et rjtu veteri potestati deposita removetur, si sub eo fortuna titubaverit belli, vel segetum copiam negaverit terra. » Cassiodore, X, EpisL 31 ; Gregor. Turon., II, 40; IV, 14, 16. Sur la pierre deMora, qui servait à Tinauguration des rois d'Upsal, V. Geijer, Om den gamla Svenska Fœrbunds-fœrfattningen, Iduna, 9, 192. Voyez aussi Waitz, dasalte Recht derSalischen Frankerif p. 203 et suiv. Cet auteur réfute d'une manière péremptoire ceux qui font naître la royauté chez les Germains de leurs rapports avec Tempire romain.

portent ne sont plus que des officiers de guerre et de justice. La seule puissance qui ne s'altère jamais, et de qui relèTent toutes les autres, repose dans les assemblées du district, du canton, de la nation entière (1).

Maïs la nation pense tenir sa souveraineté des dieux qui la fondèrent: elle n'omet rien pour les intéresser, pour les lier à ses décisions. Chaque assemblée (malj ding, Thing) a son jour fixé dans le ciel. On se réunit à la pleine lune ou à la nouvelle lune : le lieu du rendezvous est un lieu sacré. Une palissade de branches de saule et de noisetier en marque l'enceinte extérieure. Au dedans vingt-quatre pierres larges et hautes forment un cercle qui s'ouvre à l'orient; au milieu sont deux sièges pour les pontifes, et un autel pour les sacrifices. Le sang de la victime coule. Les pontifes interrogent le sort par des bâtons runiques, par le vol des oiseaux, par le hennissement des chevaux sacrés : toute la délibération dépend de leurs réponses. Cependant ils maîtrisent la multitude, ils commandent le silence. Jusqu'ici l'assemblée a l'aspect d'un temple ; mais ceux qui la composent y sont venus en armes. Ils y portent

( I ) Tacite, de Germania, 6, 12 : « Elîguntur in iisdem conciliis et principes qni jura per pages vicosque reddunt. » Caesar, de Bello Gallico, VI : «Principes regionum atque pagonira inter sues judicant. » Lex Salica, 46, 49, 55, et les preuves données ^ar Grimm, Deutsche Rechts- Aller tkûmer, 553 ; Eicbhorn, 1. 1, p. 244; Savigny, 1. 1, chap. 4. Waitz (p. 126 et suiv.),' par une interprétation ingénieuse et solide du tit. 45 de la loi salîque. De migrantibus, arrive à des conclusions très-neuves sur la constitution de la Bourgade (Dorfsvilla) chez les Francs. — Aux magistratures qu'on trouve chez tous les peuples germaniques, il faut ajouter le Itmginus desf Francs et le iungerefa des Anglo-Saxons, chefs électifs placés sous l'autorité des centeniers et des comtes.

toute la liberté des mœurs militaires; ils tardent, ils se font attendre jusqu'au troisième jour. Si un chef les harangue^ il faut qu'il persuade : tout homme libre peut élever la voix. Des huées couvrent le discours qui a déplu. L'avis qui l'emporte est salué par le cliquetis des épées. Quand il s'agit d'une guen'e à soutenir, le peuple choisit un des siens, le fait combattre avec un prisonnier ennemi : par l'issue du combat on juge de quel côté penchera la fortune. Le peuple réuni prend l'aspect d'une armée : l'assemblée devient un camp. Le pouvoir était descendu de la religion, mais il passait du côté de la force (1).

hisututioas Ainsi le génie sacerdotal et le génie guerrier se retrouvent aux prises sur tous les points. Le besoin d'autorité est si impérieux, qu'il introduit une hiérarchie jusque dans les bandes émigrantes; mais Tinstinct de liberté est si fort, qu'il ébranle toute la constitution des nations sédentaires. De ces deux puissances il faut enfin que l'une ou l'autre l'emporte, et que la lutte ait son

(1) J'ai pris pour exemple le célèbre cercle de pierres de Thigkreeds, au bailliage de Stavanger, en Norwége. 11 a deux cents pieds de circonférence, et vingt^quatre pierres carrées de quatre pieds de hauteur. Cf. Saxo GrammaticuSy lib. I : « Lecturi regem affîxis humo saxis insistere suffragiaque promere consueverant, subjectorum lapidum firmitate, facti constantiam ominati. » Grimm, Deutsche Rechts-AUerthûmer, p. 807,809. Gulaihing, p. 13. Tacite, de Gei*mania, 10, 11 : « Silentium per sacerdotes quibus et tum coercendi jus est imperatur. — lUud exlibertate yitiiun, quodnon simul, necut jussi conveniunt... Si displicuit sententia, fremitu adspernantur ; sin placuit, frameas concutiunt. » Geijer, Geschichte Schwedens, 105. Le peuple suédois, délibérant en armes, s'appelait Svea-haer, Tarméede Suède. La grande assemblée annuelle d'Upsal s'appelait Als-herjar-ting, la réunion de toute Tarmée.

dénoûment dans les institutions judiciaires^ où la loi fait son dernier effort pour réaliser l'ordre idéal qu'elle a conçu, pendant que les volontés récalcitrantes mettent tout en œuvre afin d'échapper à la contrainte qu'elles détestent.

Et d'abord, comme si ce n'était pas trop de la majesté divine pour couvrir un acte si décisif, le jugement est rendu dans l'assemblée publique, par conséquent dans le lieu saint. Toutes les circonstances qui l'accompagnent en font une solennité religieuse. Le soleil, c'est-à-dire la divinité nationale, y préside : le tribunal est tourné du côté de son lever ; son coucher marque la fin de l'audience. Le magistrat y remplit un ministère de prêtre; en rendant la justice, il ne fait que procurer l'accomplissement de la volonté des dieux. Du haut de sa chaise de pierre qui domine la foule, un bâton blanc dans la main, il demeure impassible, il dirige les débats, il interroge, il pose les questions, mais il n'opine pas : ceux qui opinent, qui répondent, qui décident enfin, non-seulement sur le point de fait, mais sur le point de droit, ce sont tous les hommes libres présents, ou du moins un certain nombre délégués au nom de la communauté tout entière. Les plaideurs comparaissent devant leurs pareils, et cette coulume, traversant le moyen âge, deviendra un des principes de la jurisprudence moderne. Quelquefois il y a cent assesseurs, comme chez les peuples décrits par Tacite. 11 y en a douze en Islande, en Danemark, en Frise ; la loi salique en veut sept. On les nomme Rachimburgi ou

i88 CHAPITRE III.

Harimanniy c'est-à-dire gens de guerre; et en effet le bouclier, symbole de la souy^raineté guerrière, est suspendu devant eux. Les débats s'ouvrent et se poursuivent avec le même contraste de rites sacrés et de démonstrations militaires (1).

D'un côté je vois toute une procédure mystérieuse : la poursuite judiciaire n'est qu'un appel aux dieux. Le demandeur et le défendeur les prennent à témoin par le serment. Us jurent sur l'anneau trempé du sang des victimes, ils invoquent les noms d'Odin et de Thor. A la suite de chacune des parties comparait sa famille. Six personnes, quelquefois douze, cinquante, et jusqu'à six cents, viennent jurer, non de la vérité du fait, qu'elles ne connaissent pas, mais de la véracité de leur

(1) Menkcn, I, 846 : « Tribunal cum consensu Thuringoruin positmn est... cum asscribus a rétro et ambobus latcribus in altitudiuem quod judex cum assessoribus suis possint vidcri a capite usque ad scapulas : introitus versus orientem apcrtus. » Chez les Scandinaves, Taccusateur doit regarder vers le midi, raccusé vers le nord. NialUf cap, 56, 74. Gregor. Turon., lib. VU, cap. 23 : <{ Ad placitum in conspectu régis Childeherti advenit, et per triduum usque in occasum solis observavit. » Cf. Gutalag, 65. Grâgâs, 45, etc. — Distinction du magistrat (Wc/iter), et de ceux qui prononcent {Urtheiler); Griinm, DenUche Rechts-AUerthû' nier, 750. Caractères et insignes du magistrat, Grimm, p. 761, 763. Sur les prêtres-juges de Tancienne Islande , Amesen , Island, Rettergang. Tacite, de Gemiania, 12, connaît Texistcnce des assesseurs : < Centam singulis ex plèbe comités, concilium simul et auctoritas, adsunt. » Cf. Lex Ripuar., 55 ; Salica, 60, et les textes nombreux cités par Grimm, 768; Eicliliom, I, 221 etsuiv.; Sayigny, t. I, chan^, LVhiWi^s, Deutsche Geschichte, t. I, g 13-15, Pardessus, Dissertations IX et X de la prO" cédure chez les Francs. — En ce qui touche l'appareil militaire des jugements, Lex Salica, 46 : » Et in mallo ipso scutum habcre deb^t. » Leges Edowardi confessoris, cap. 33. Hâkonarbôck, Manhelg., 19. Quand les empereurs d'Allemagne venaient tenir la grande diète d'Italie à Roncaglia, leur bouclier était arbore à un mât, et les chevaliers venaient faire la veille des armes autour de Técu impérial.

parent; qu'elles garantissent. Les lois barbares, rédigées en latin, les appellent œnjuratores. Ce genre de preuves puise toule sa force dans les terreurs religieuses qui poursuivent les parjures. L'Edda leur réserve les plus cruels châtiments de l'enfer : le ciel les punit, ia terre a horreur d'eux, et c'est une croyance populaire en Suède que l'herbe ne pousse pas sur leurs tombeaux. Le serment interpelle les dieux : iis répondent par le témoignage des hommes ou par la voix de la nature. En matière civile la preuve testimoniale est facile; car les actes principaux de la vie légale, le mariage, l'émancipation des enfanls, l'affranchissement des esdaves, s'accomplissent publiquement, avec des formalités symboliques qui parlent aux yeux. Quand deux parties contractent, elles brisent une paille, dont chacune garde la moitié. Le vendeur d'une terre remet à l'acheteur une motte couverte de gazon avec la baguette, emblème de la puissance ; et en même temps qu'il reçoit le prix, il touche les témoins à l'oreille, siège de la mémoire. En matière criminelle, si le crime n'a pas eu de spectateurs, la nature, ce témoin silencieux, mais vivant, trouvera une voix pour le dénoncer .^ De là les épreuves de l'eau et du feu, qui ont leur raison plus profonde qu'on ne croit dans le paganisme du Nord. L'eau et le feu ne sont pas seulement les instruments de la divinité : ces éléments incorruptibles et parfaitement purs voilent des divinités puissantes qui jugent, qui discernent le malfaiteur, qui ne peuvent souffrir sa présence, qui le repoussent à leur manière.

Yoilà pourquoi, dans le jugement par le feu, le fer rouge brûle la main du coupable et le contraint de se retirer, tandis que, dans le jugement par l'eau, le coupable est celui qu'elle ne veut pas recevoir, celui qu'elle ne submerge point. D'autres fois on apporte le cada* vre devant les juges : ses plaies saignent quand on fait approcher le meurtrier. Les dieux, qui renversent ainsi toutes les lois de la nature pour saisir le criminel, veulent donc son châtiment. A. eux seuls, en effet, appartient le droit de punir. Le magistrat ne l'exerce qu'en leur nom et en vertu de son caractère sacre. Toute action violente contre un particulier trouble la paix du peuple, qui est d'institution divine : par conséquent elle donne lieu à une offrande satisfactoire, à une peine pécuniaire appelée fredmiin c'est-à-dire le prix de la paix. Les crimes publics, la trahison, le sacrilège, sont les seuls contre lesquels le magistrat prononce une peine corporelle, la mort, la mutilation, le bannissement. Alors le châtiment devient une exjpiation, par laquelle la nation se décharge de la complicité du crime commis chez elle. Toute exécution à mort est un sacrifice humain : la loi de Frise s'en explique formellement. Elle ordonne que celui qui a profané un temple c< soit immolé aux divinités du pays. » Chez les Scandinaves le patient est une victime offerte à Odin : le dieu vient s'asseoir la nuit sous la potence pour converser avec le supplicié; il aime qu'on l'invoque sous le nom àe Hanga Drottiny c< le Seigneur des pendus (1). » (1) Preuve par serment. Volmpa, str. 35; Landnamay % 4, 7, p. 158;

D'un autre côté, je reconnais devant les mêmes tribunaux, dans le même temps, sous les mêmes lois, une procédure toute guerrière, où le débat n'est plus qu'un appel à la force. Le demandeur, sans autorisation préalable du magistrat, accompagné seulement de ses témoins, est allé faire la sommation au logis du défendeur comme une déclaration de guerre. Au jour dit, les deux adversaires comparaissent en armes dans l'assemblée. Là il leur est permis de récuser les témoignages et les épreuves, de s'en remettre à leur épée et de réclamer le duel. La coutume l'admet pour tous

Aistom S. Cuthberti : « Juro per deos meos potentes Thor et Othan. » En Islande, celui qui prêtait le serinent judiciaire mettait la main sur un anneau teint du sang des victimes. Grimm, 895 et suiv. ; Geijer, Geschichte Schwedens, p. 102 ; Rotharis, I, 364. — En ce qui touche les solennités symboliques de la vente, de la stipulation, etc., Meichelbeck, Hi&toria Frising, 421, 484; Falke, Traditiones Corbeienses, p. 271 : « Secundum morem saxonicae legis cum terras cespite et viridi ramo arboris. » Grimm, p. 112 et suiv., donne un grand nombre d'exemples. Lex Bajuvar., XV, 2 : « Post acceptum pretium, testis per aurem débet esse tractus. D Ripuar., 60 ; Marculf, 1, 21 : « Omnes causas suas eiper festucam visus est commendasse. » Cf. Lex Ripuar.y 71 ; Traditiones FuldenseSf \, 5, 20. — Pour Tordalie, Edda Saemundar, t. II ; Quida Guth' runar, III : a Gito ea dimisit ad fundum — manum candidam — atque ea sustulit — virides lapîllos. » — « Videte nunc, viri ! — Ego illaesa facta 8um, — sancte quidem, — quantumvis lebes iste ferveat. » Capitula}'., ann. 803, cap. 5; Saxo Grammaticus, lib. XII; Leges Edowardi, 3; Leges Inse, 77, etc.; Phillips, Geschichte des Angelssechsischen-Rechts; Lex Salica, 56, 59, 76 ; Gregorius Turon., MiracuL, lib. I, cap. 81 ; Lex Visigoth., Vï, 1, 3 ; Luitprand, Lex, V, 21 ; Hincmar. Epist. 39; Annal. Htncmari Remens, ad ann. 876 ; Sachsenspiegel, 1 , 39. Les plaies du cadavre saignent à l'approche du meurtrier : Nibelungeny 984-986 ; Shakspeare, Richard III, acte 1, se. 2. Cf, Grimm, Deutsche Rechts-Alterâitmer, 931 ; Pardessus, Onzième dissertation sur la loi salique. — Sur la peine de mort. Tacite, 12, 19 ; Lex Fris,, additio sapientium, tit. 42 : « Qui fanum «ffregerit immolatur diis quorum tenipla violavit. » Ynglinga saga, cap. 7.

les genres de contestations ^ soit qu'il s'agisse d'un champ, d'une vigne ou d'une somme d'argent; à plus forte raison quand il faut prouver un crime. Si le litige est d'un fonds de terre, on place devant les combattfmts la glèbe symbolique. Ils la touchent de la pointé de répée avant de croiser le fer. Les juges, simples spectateurs de l'action, n'ont plus qu'à proclamer le vainqueur. Le vaincu éprouve le sort de tous ceux qui succombent dans les batailles : il faut qu'il subisse la rançon, la captivité ou la mort. En matière civile, quand le débiteur condamné par jugement refuse de s'exécuter, il y a exécution militaire, invasion de sa maison à main armée, saisie de ses biens jusqu'à concurrence de la dette. S'il ne peut payer de son bien, il paye de sa personne. Le créancier se le fait adjuger par le tribunal à titre de serf; il le garde dans sa maison, le charge de travaux humiliants, l'enchaîne s'il lui plaît, « pourvu que la chaîne ne soit pas serrée au point « de faire rendre Tâme. » Mais, si le débiteur récalcitrant refuse de travailler, la loi norwégienne permet « de le conduire à l'assemblée, afin que ses amis le race chètent; et, si personne ne le réclame, de couper (c sur son corps ce qu'on voudra en bas ou en haut. ii> En matière criminelle, une fois l'offense reconnue, les juges condamnent le coupable à une satisfaction pécuniaire proportionnée à la grandeur du préjudice et à la dignité de Toffensé : on l'appelle wergeld, c'est-à-dire le prix de la guerre. S'il s'agit d'un homicide, la satisfaction est reçue par les parents du défunt, qui ont

à venger l'injure commune. Réciproquement, quand le c(»idamné est insolvable, la peine retombe sur sa fat. mille, qui supporte la responsabilité du crime. La loi salique veut a que l'insolvable présente douze homr cernes pour jurer qu'il ne possède plus rien ni sur « terre ni dessous. Alors il entrera dans sa maison, y « ramassera de la poussière aux quatre coins, et, dece bout sur le seuil, le visage tourné vers l'intérieur, il c( jettera la poussière de la main gauche par-dessus ses ce épaules, de façon qu'elle retombe sur le parent le ce plus proche. Puis, en chemise, sans ceinture, un a bâton à la main, il sautera plusieurs fois, et dès ce mon ment la dette restera à la charge du parent désigné. y> A défaut par la famille de satisfaire le créancier, la loi lui livre la personne du débiteur. 11 le réduit en escla* y^e; ou bien, après l'avoir présenté à quatre assemfailiées successives, si nul ne s offre à le racheter, il le fait payer de sa vie : (ie vita componat. Ici le supplice a cessé d'être une expiation publique; on n'y voit plus qu'une vengeance privée (1).

(1) Lex ^ic, 1, 5 : « Ille auiem qui alium mannit cum testibus ad dômum illîus ambulet.i^/MW., 54; Ripuar.,Z2,Z, CLf^iala, cap. 22-25. Pour le duel judiciaire, Tacite, cap. 10; Gregor. Turon., 11, 2. Lex Bajuvar,, 11, 5 ; 16, 2 ; Alamann,, 84 : a Si quis contcnderit super agris, Tincis,pecunia, ut devitcntur perjuria, duo eligantur adpugnam, et duello Utem décidant. Tune ponant ipsam terram in medio, et tangant ipsam cum spatis suis, cum quibus pugnare debent, et testificentur Deum Creatorem. » Rotharis, 164-166. — En ce qui touche Texécution des jugements, Lex Salie., 48 : c Manum super fortunam ponere. » Riptmr., 32. Sach' senspiegel, III, 59. Rotulus jurium oppidi Miltenberg : « Eumdem (debitorem) arctare et vinculis constringere valeat, non vexando corpus smim ut egrcdiatar anima de corpore ipsius, dabitque sibi panem et

Dans cette suite de scènes dont se compose pour ainsi dire le drame judiciaire, on reconnaît un pouvoir religieux qui cherche à sauver la paix, à désarmer la guerre, et qui s'y prend de trois façons difTérentes. Premièrement, la paix publique est sanctionnée comme une loi des dieux. Le ciel, avec la régularité de ses mouvements, en donne l'exemple à la terre, et le sacerdoce, avec ses tribunaux, en procure le maintien. Le plus sûr moyen d'y pourvoir était le désarmement général des guerriers, et on l'essaya. Tacite, en effet, représente le roi des Scandinaves régnant sur un peuple sans armes, et tenant les épées sous la garde d'un esclave dans un lieu d'où elles ne sortaient qu'aux approches de l'ennemi. Il fallut bien les rendre tôt ou tard ; mais la religion les contraignait encore de se cacher pendant de longues trêves qu'elle réglait. Quand le char sacré de Hertha parcourait les bords de la Baltique, toutes les guerres cessaient sur son passage : la déesse ne voulait pas voir de fer. Le principe pacifique était si profondément enraciné dans les croyances, qu'après tout le désordre des invasions il faisait encore le fond du droif pénal chez les Francs et les Lombards, comme chez les Frisons et les Norwégiens, dont les coutumes prononcent l'amende du fredum contre l'auteur d'une action violente. La loi des Ripuaires l'exige

aqaam. » Lex Bajuvar., 2, 1 : « Si vero nonhabet, ipse se in serTitutem déprimât, i» La loi norwégienne qui pennet de tailler en pièces le débiteur est citée par Grimm, Deutsche Rechts- Aller Ihûmer, p. 617. Lex Salie., 61, àe Chenecruda.

même pour le coup porté à un esclave, non qu'elle protège sa personne, mais, dit-elle, « par respect pour la paix. ï> Toutefois, comment la crainte d'outrager les dieux eût-elle arrêté des hommes sanguinaires qui se les figuraient plus sanguinaires qu'eux, qui les voyaient honorés par des victimes humaines, lorsque Odin, le législateur, passait pour respirer comme un parfum l'odeur des gibets, et que la bienfaisante Hertha, rentrée dans son île sacrée, y faisait noyer les esclaves qui l'avaient servie?

Le pouvoir, désespérant de contraindre les résistances, avait donc fini par transiger. Il s'était servi de ces divinités belliqueuses, que le peuple aimait, pour intervenir en leur nom et mettre l'ordre dans la guerre même: et, ne pouvant empêcher les procès de se changer en combats, il en faisait des jugements de Dieu. Le magistrat permettait le duel, mais il le présidait, il le réglait par conséquent, il en écartait ce qui est pire que la violence, c'est-à-dire la trahison. C'était un commencement de police, mais timide et imprévoyante. Les deux combattants s'entre-tuaient dans le champ clos ; mais derrière eux, hors du champ clos, les deux familles attendaient l'événement, l'une pour venger le vaincu, l'autre pour soutenir la victoire, toutes deux pour recommencer le combat sur un terrain plus libre et le continuer pendant plusieurs générations avec toute l'opiniâtreté d'une passion qui croit accomplir un devoir.

Cependant, si les vengeances étaient héréditaires, elles n'étaient pas implacables : les hommes du Nord ' I. io

aimaient autant l'or que le sang. Quand donc deux adversaires, par conséquent deux familles, en Tenaient aux mains, lé pouvoir public tentait de les désarmer^ non plus par voie d'autorité, mais par voie de médiation. Il leur proposait un traité dont la coutume avait fixé les termes dans Tintérét des deux parties. D'une part, l'offensé obtenait, au lieu d'une vengeance, une réparation pécuniaire considérable, puisque la seule tentative d'homicide était frappée d'une peine qui pouvait s'élever jusqu'à soixante-trois pièces d'argent, va-^ lant cent vingt-six bœufs. De son côté, l'agresseur retrouvait la sécurité, et se dérobait à des représailles qui ne pouvaient s'éteindre que dans son sang ou dam celui de ses enfants. Mais la consécration solennelle du droit de guerre privée était contenue dans ce traité de paix; car, si Tagresseur y refusait son consentement^ si, plusieurs fois cité devant le magistrat médiateur, il refusait de comparaître, la coutume le mettait hors du ban royal, hors de la sauvegarde publique, en permettant à tout homme de courir sus. Or, dans les sociétés régulières, le coupable n'est jamais hors la loi; il est sous la loi, il y est même plus que tout autre; elle le saisit, le détient, le protège contre toute personne, pour le frapper elle-même, dans le temps, dans le lieu, dans la mesure qu'elle veut; de manière qu'il y ait châtiment, c'est-à-dire acte de puissance et retour à l'ordre transgressé. Au contraire, quand la loi désobëie désespérait de faire justice, quand elle livrait le rebelle à la violence du premier venu, et que, par consé-

quent, elle le mettait en demeure de se défendre, elle Êdsait ^^n acte d'impuissance et de désordre. De plus, si la personne, si la famille offensée déclinait la médiation du magistrat, si elle repoussait la rançon du coupable et youlait sa vie, la loi ne l'arrêtait plus^ elle lui permettait de s'armer; elle restait impassible témoin des représailles qu'elle avait voulu éviter, mais non pas interdire. Elle abdiquait ainsi tout le pouvoir qu'elle laissait prendre. En abandonnant le bon droit au hasard des armes, elle autorisait les vengeances privées, elle renotiçaît au maintien de la paix, elle introduisait la guerre de tous contre tous. C'est l'état que la loisalique représ^ite énergiquement dans un texte qu'il faut citer : « Quand un homme libre, dit-elle, aura coupé a la tête à son ennemi et l'aura fichée sur un pieu dea vaut sa maison, si quelqu'un, sans son consentement a ou sans la permission du magistrat, ose enlever la « tête, qu'il soit puni d'une amende de 600 deniers. » Celui donc qui s'était vengé exposait publiquement, devant sa porte, la dépouille sanglante, comme ce fut longtemps la coutume d'exposer les têtes des suppliciés dans des cages de fer aux portes des villes. Il publiait de la sorte qu'il s'était rendu justice, il faisait acte de souveraineté : l'homme se suffisait à lui-même, et retournait à rindépendance absolue, c'est-à-dire à l'état sauvage (!)•

(i) Tadte, de Germania, U, 40. Sur le Fredum, Tacite, 12 ; Gulathing, p. 190; Lex Salie,, 28 ; Ripuar., 25 : « Sedtamen, propter pacis studium, iv denar. componat. » Rotharis, L. , 531 . Lex AngL et Weri-

Caractère Lcs lois de Faiicienne Germanie ne nous sont con-

général

^^ nues que par les témoignages incomplets des anciens,

institutions ermaniques.

par la rédaction tardive des codes barbares, par les coutumes du moyen âge. Il y reste donc beaucoup de contradictions, d'incertitudes et de lacunes. Cependant nous en savons assez pour reconnaître cette grande tentative de toutes les législations : il s'agit de maîtriser la personne humaine, ce qu'il y a au monde de plus passionné et de plus indomptable, et de la faire entrer dans la société, c'est-à-dire dans une institution inflexible et exigeante. L'œuvre était difficile, mais les moyens ne manquaient pas. Il existait chez les Germains une autorité religieuse dépositaire de la tradition, et qui y trouvait l'idéal et le principe de tout l'ordre civil. Cette autorité avait créé la propriété immobilière, en la rendant respectable par des rites et des symboles : ainsi elle fixait l'homme sur un point du sol, entre des limites qu'il n'osait déplacer. Elle l'engageait dans les liens de la famille légitime, consacrée par la sainteté du mariage, par le culte des ancêtres, par la solidarité du sang; elle l'enveloppait dans le corps de la nation sédentaire, où elle avait établi une hiérarchie

nor, 7, 8. Lex Fiis., 5, 2 ; 8, 16. Chez les Anglo-Saxons, Cnut. lex^ 8, 46. — Sur le Wergeld, Tacite, 21 ; toutes les lois barbares citées par Grimm, Deutsche liechts-Alterthumery p. 661, et Pardessus, Douzième dissertation sur la loi salique. — Lex Salica, 69 : « Si quis caput hominis, qiiod inimicus suus in palo miserit, sine permissu judicis aut illius qui eum ibi posuit, tollere prœsuinpserit, Dcdenariis, qui faciunt solides xv, culpabilis judicetur. » Je n ai malheureusement pas toujours eu sous les yeux le même texte de la loi salique. Ici j'emploie le cinquième texte de M. Pardessus.

de castes et de pouvoirs, à Texemple de la hiérarchie divine de la création. Après l'avoir enfermé dans ce triple cercle, elle l'y retenait par la terreur des jugements; elle lui faisait voir, derrière les magistrats mortels, les dieux eux-mêmes armés pour la défense de la paix publique, qui était leur ouvrage.

Mais il est moins aisé qu'on ne pense de gouverner la liberté humaine. On ne s'assure d'elle que par la conscience; et chez les peuples du Nord nous avons vu comment les consciences mal contenues par le dogme s'étaient jetées dans tous les genres de superstitions. Quand l'homme était maître de se faire des dieux à son image, comment ne se fût-il pas fait des lois à son gré? A la propriété immobilière, grevée de tant de charges, il préférait la possession mobile, qui ne connaissait ni bornes ni servitudes. Dans la famille instituée pour la protection des faibles, il introduisait le règne de la force ; et pour peu que les liens du sang le gênassent encore, il conservait la faculté de s'en défaire, et d'aller fonder ailleurs, parle concubinat, une autre famille sans amour et sans devoirs. S'il était las de vivre dans la nation pacifique et sédentaire dont il troublait Tordre, il s'en détachait pour se jeter dans la bande conquérante, où ses obligations ne duraient qu'autant que ses volontés. Enfin, quand la justice publique mettait la main sur lui, il était libre de décliner le jugement des dieux, d'en appeler aux armes, et de remplacer le procès par la guerre. Ainsi l'autorité cédait de toutes parts sous l'effort de la liberté. A côté du droit,

romaines,

le fait contraire subsistait publiquement. Le propre dé la barbarie ne consistait donc pas, comme on le dît souvent, à n'avoir point de lois : les lois y étaient toutes, mais elles étaient toutes impunément désobéies.

Rapport Si la tentative civilisatrice qui avait échoué chez les institutions Gcrmaius fit aussi Tobiet de toutes les législations sa-

^ermaniques • "

léSS^uoM V2i»tes de l'antiquité, il resterait à savoir comment elles l'anu^ué. y réussirent, ce qu'il y eut de semblable dans les moyens, de différent dans les effets. Je m'arrête surtout au droit romain, comme au plus bel effort du génie antique pour discipliner les hommes.

Lois Au premier abord, rien ne semble plus contraire aux mœurs barbares que la loi romaine, si subtile, m, précise, si bien obéie. Cependant, si l'on en considère les origines, on n'y trouve pas d'autres principes que ceux dont la trace subsistait dans les vieilles coutumes de la Germanie. Le droit primitif de Rome, comme celui du Nord, est un droit sacré. Aux dieux seuls appartient l'autorité, c'est-à-dire l'initiative des affaires humaines. Ils l'exercent aussi par une caste sacerdotale, celle des patriciens. Toutes les magistratures, à commencer par la royauté, sont des sacerdoces. Numa se fait inaugurer sur une pierre mystérieuse, de même que les rois Scandinaves ; plus tard les consuls, les préteurs, les censeurs, conservent les auspices, le pouvoir d'interroger le ciel aux lieux, aux jours, dans les termes prescrits. Le ciel leur répond, comme aux prêtres d'Odin, par le vol et le cri des oiseaux : l'intervention

LES LOIS. 15i

divine se mêle à tous les ëvénements de la vie publia que; elle les^ consacre^ elle en fait autant d'actes religieux; Le lieu où ils s'accomplissent, le pomœriumy le premier asile du peuple romain, est un temple : l'enceinte en fut orientée et décrite avec soin, à l'imitation du firmament, temple éternel de Jupiter. Mais on ne l'entoura pas d'une palissade mobile, comme le lieu d'assemblée des Germains; on F enferma d'un fossé et d'im mur qui furent déclarés saints, et il y eut peine de mort contre ceux qui les franchiraient (1).

Si la cité tire toute sa puissance de son commerce avecles dieux, toute la constitution de la famille romaine tient au culte des ancêtres, au dogme de la solidarité, à tout ce qui fait aussi la force de la société domestique chez les barbares. Le père, en donnant la fie, exerce un pouvoir divin, ou plutôt il est lui-même an dieu déchu, exilé sur la terre, où il peut acquérir, par ses mérites et par ceux de ses enfants, le droit de retourner à une vie meilleure, en devenant Lare ou Pénate. C'est la raison des sacrifices expiatoires qu'on répète chaque année pour les ancêtres, qui deviennent, comme dans le Nord, une charge inséparable du patrimoine, et qui passent avec lui aux agnats, c'est-à-dire aux parents par les mâles. La loi romaine a poussé le res -

(1) Ottfried MûUer, Die Etrusker. Guigniaut, Religions de Vantiquitéf t. n. Tite-Live, lib. 1, cap. 7, 8, 18. Plutarque, înRomulo. Cicéron,de IHvinatione, passim: de Legibus, II, 8, 12. Festus, sub verbo Speetio : « Spectio duntaxat iis quorum auspicio res gererentur magistratibus. » Gaius, înstitut,, II, 8 : « Sanctae quoque res velut mûri et portac ({uodammodo diyini juris sunt. »

pect des morts jusqu'à ce poinl que si un débiteur meurt insolvable et ne laissant qu'un esclave pour héritier, l'esclave est affranchi, afin que l'hérédité ne soit pas abandonnée ni le sacrifice interrompu. Chaque héritage a donc une destination sacrée : aussi les limites des champs sont scrupuleusement marquées par l'arpenteur public, et placées sous la garde du Terme, qu'on ne viole pas impunément. A Rome, comme en Scandinavie, la propriété immobilière est sanctifiée par le foyer qu'on y allume ; mais ici les foyers se resserrent, les maisons se touchent, se gênent, se pressent derrière le rempart qui les enveloppe. L'homme est emprisonné dans son domaine : la loi fait plus, elle veut le désarmer, et elle y réussit mieux que les rois du Nord. Le citoyen ne descend pas au Forum, il ne paraît point dans la ville avec le bouclier, mais avec la toge; c'est dans les plis de ce vêtement pacifique qu'il porte sa part de l'empire du monde : Reram dominos gentemque togaiam (1).

Cependant la paix publique ne se maintiendrait pas si la loi restait morte et immobile sur les tables d'airain où elle fut gravée : il faut qu'elle parle, qu'elle agisse, qu'elle contraigne les récalcitrants. C'est l'objet

(1) Sur les sacra patema, Ovide, Fastes, II, 535 ; V, 12. On n'a pas assez admiré comment la fable de TÉnéide fait reposer sur la piét« filiale d|Ënée {pius ^neas) toute la destinée de Rome. Ce héros, qui porte son vieux père sur ses épaules, porte avec lui l'empire du monde. Cf. Gaius, Institut., n, 154. Fragmentum Vegoix Arrunti Veltumno, apudGœsium, p. 258, et les fragments de la loi des Douze Tables, apud Mai^ni, Ordo historiœ juris civilis. Cf. Giraud, Histoire du droit romain. Ou trouvera un tableau abrégé et complet du droit privé des Romains dans le traité de Marezoll, traduit el savamment annoté par M. Pellat.

des solennités judiciaires qu'on appelle les actions de la bi. Le préteur y préside, il exerce un ministère de prêtre; il déclare le droit, c'est-à-dire le décret divin. Le tribunal où il remplit cette fonction est un lieu saint, par conséquent orienté; il ne s'ouvre qu'aux jours permis : la présence du soleil sur F horizon mesure la durée des audiences; je reconnais tout l'appareil de cette procédure sacerdotale que j'ai déjà vue chez les nations germaniques. L'autorité des actes dépend aussi d'un certain nombre de formules sacramentelles et de rites symboliques; je retrouve des signes qui me sont connus : la motte de terre avec la baguette, image de la propriété légitime ; la paille brisée entre les stipulants; les témoins frappés à l'oreille en mémoire du contrat passé devant eux. Toute contestation civile devient une cérémonie sacrée, elle en porte le titre, sacramentum; elle se termine par une offrande expiatoire; le condamné paye une somme qui s'emploie à des usages religieux. Toute condamnatien criminelle prend la forme d'un anathème : on interdit au coupable l'eau et le feu, on prononce sur sa tête les imprécations qui le vouent aux dieux infernaux. La peine capitale est encore un sacrifice humain. Si quelqu'un a dérobé la moisson d'autrui, la loi des Douze Tables veut qu'on l'immole à Cérès (1).

(1) ÛYide, Fastes, I, 47 :

nie nefastus erit ] Fastus erit per (

Lex XJl Tab. : c Sol occasus suprema tempestas esto. » L. 2, Digesl ,

nie nefastus erit per quem tria verba silentur, Fastus erit per quem lege licebit agi.

i5é CHAPITRE m.

Ces rapprochements donnent déjà une Imnièrç inattendue; mais ce qui m'étonne davantage^ c'est de trouver chez les Romains, chez un peuple si réglée les signes de la même passion d'indépendance qui tourmentait les nations du Nord. Entrez dans cette^ yille sacerdotale : tout y annonce le règne de la force. Rome, ainsi que son nom le témoigne, c'est la cité farte.' Le patriciat romain, comme la noblesse germanique, est une caste belliqueuse, et chaque magistrature uu com*mandement militaire. Mais les patriciens dans les combats ne peuvent rien sans le reste des hommes libres, sans ceux qu'on nomme plébéiens. De là les prétentions de la plèbe, qui n'aura pas de repos qu elle ne soit arrivée au partage de tous les droits et de tous les honneurs. Déjà le pouvoir souverain est descendu dans l'assemblée générale des deux ordres, qui se tient au champ de Mars, hors de la ville, afin que le peuple y paraisse en armes, rangé par classes et par c^ituries, c'est-à-dire en bataille. — Si l'on pénètre dans la famille, on aperçoit le même contraste. Le foyer domestique est un sanctuaire, mais la violence l'a envahi ; à côté des noces solennelles consacrées par des rites religieux (eofir-

ée Origine juris^ 6. Tite-Iive, I, 24. Pline, XI, 45 : « Est in anre ima noiemoriae locus quem tangentes antestamur. » Gains, Institut,, IV, 17 : f Si de fundo... controversia erat... ex fnndo gleba sumebatur.» Isidor., Ori*' gin., IV, 24 : « Stipulatio a stipula : veteres eniin, quando sibi aliquid proinittebant, stipulam tenentes frangebant, quam iterum jungentes, sponsiones suas agnoscebant. » — L'action appelée sacramentum est décrite par Gains, Institut., IV, 15-16. LexXII Tab. : « Quifirugem aratroqusesitam furtim nox pavit secnitve, suspensus Cereri necator. » — Le célèbre dévouement de Gurtius est encore un exemple de sacrifice humain.

fàTTMtio)^ le droit romain admet deux autres manières d'acquérir la puissance sur une femme : premièrement par achat (œempio)^ à la manière des Germains ; secondénient par usage {usm)^ et les jurisconsultes font re^ mont»* ce mode à l'enlèvement des Sabines, qui rappelle les mœurs des pirates Scandinaves. Une éternelle ûusapacilé exclut les femmes de la vie civile; il faut qu'elles soient en puissance de père, dans la main (in numu) de leur mari, ou sous la tutelle de leurs proches. Le Romain au pied duquel on vient déposer l'enfant nouveau-né décide de sa mort en détournant la tête, ou de sa vie en le prenant dans ses bras : tout se passe doinme en Germanie. Il n'y a pas jusqu'au meurtre des vieillards dont on ne reconnaisse la trace dans cette fôte annuelle où l'on précipitait du haut du pont, dans le Tibre, des simulacres à cheveux blancs (1). — En nrëme temps que la loi assigne à chaque citoyen sept arpents de terre qui constituent la propriété limitée, elle réserve un territoire considérable qui forme le domaine public, à peu près comme les Marches de Tancienne Germanie : des colons s'y établissent, mais à titre précaire, sous la dépendance des patriciens dont ik sont les clients; les pâtres y chassent leurs troupeaux, ils y mènent cette vie nomade si naturelle souâ le beau ciel du Latium. Si la loi les oblige à laisser

(1) tîte-Uve, I, 42, 43, 44. Gaius, Institut., I, 110 et suiv. : « Olim itaqne tiibas modis in manum conveniebant : usii, farreo, et coeniptione^ » XU Tab,: « Pater insignem ad deformitatem puerum cito necato. » Festus, ad verbum Depontani : « Depontani senes appellabantur qui sexage-

ni de ponte dejiciebantur... » Cf. Lactance, IHvinar, inst , lib. I.

leurs armes aux portes de Rome, ils n'y laissent pas leur fierté : le nom même de Quirites^ qu'on leur donne en les haranguant, signifie les hommes de la lance; et dans les actes publics, dans la vente, l'affranchissement, Fémancipalion, la lance {vindicta) figure encore comme le symbole du domaine légitime fondé par la conquête. — Il semble enfin que la justice publique ait vainement cherché à s'environner d'un appareil sacré. Le procès, dont elle avait voulu faire une solennité religieuse, devient une guerre. Le demandeur traîne son adversaire de vive force (obtorto colla) au tribunal; là, dans l'enceinte pacifique, les deux plaideure engagent le combat; devant eux on place la chose litigieuse, l'esclave, le meuble, une pierre de la maison, «ne glèbe de la terre qu'ils se disputent : tous deux la touchent de la verge qu'ils portent, ils se prennent les mains, ils se serrent corps à corps; c'est l'image du duel judiciaire. Le préteur, comme le magistrat franc, ne juge point; il délègue la connaissance du fait contesté à des juges pris parmi les simples citoyens. La condamnation prononcée emporte les mêmes effets. Après le délai de trente jours, le débiteur qui refuse de s'exécuter est adjugé au créancier, chargé de fers, traité en esclave; la loi règle seulement le poids de ses chaînes et fixe la mesure de pain qu'on lui doit. Au bout de deux mois, elle permet de le vendre au delà du Tibre, et, s'il y a plusieurs créanciers, de mettre son corps en pièces et de le partager entre eux : c< Si quelce qu'un en coupe trop ou trop peu, il n'y a pas de re-

LES LOIS. i57

« cours contre le partage. » Les Douze Tables parlent comme la coutume de Norwége (1).

Ainsi toute la loi romaine laisse voir la même lutte de l'autorité et de la liberté qui éclate dans les coutumes de r ancienne Germanie^ mais avec cette différence qu'ici l'autorité reste maîtresse sur tous les points. Dans la cité, la vieille puissance du patriciat finira par succomber; mais ce sera après avoir pris ses mesures pour assurer les destinées de Rome en ramenant le peuple émigré sur le mont Sacré. La querelle des deux ordres continuera, mais dans les murs, mais par la parole, non par les armes. Le peuple sera divisé, mais il ne se débandera point; il enverra des colonies, mais que la loi accompagnera jusqu'aux extrémités de l'empire, et qui n'auront rien de commun avec les hordes errantes des Germains. La constitution religieuse de la famille se maintiendra jusqu'à la fin ; mais le pouvoi paternel qui la gouverne se laissera arracher le glaive par le pouvoir public; le droit de vie et de mort sera tem-

(1) Varron, 1, 18; Pline, XVill, 3. Festus,ad verbum Patres: « Fuisse morem patribus ut agrorurn partes tribuercnt tenuioribus tanquam liberîs. » De Savigny, dos Recht desBesitzes, p. 154, 436. Sur remploi delà yindicta, tiaius. Institut.^ 1, 18; IV, 16 : « Sicut dixi,ecce tibi vindictam i imposui. » Simul homini festucam imponebat. — 21 : Per manus injectionem... qui agcbat, sic dicebat : « Quod tu mihi judicatus, sive damnatus « es, sestertium X millia, quae dolo malo non solvisti, ob eain rem ego tibi i sestertium X millium judicati manus injicio. » Et simul alîquam parlem corporis ejus prendebat... qui vindicem non dabat domum ducebatur ab actore, et vinciebatur. » Conférez aussi la procédure de la loi salique, 48 : Manum super fortunam ponere, avec l'action appelée pignoris capio, Institut. , IV, 26 et suiv. XII Tab, : « Aut nervo aut compedibus XV, pondo ne majore, at si volet minore, vincito... at si plurcs erunt rei, tertiis nundims partes secanto ; si plus minusve secuerunt, se fraude esto. »

péré par le tribunal domestique, composé des pareats les plus proches, sans le concours desquels le père ne peut frapper ni sa femme ni son fils. La dignité de l'épouse commence à se relever , grâce à l'établissemeHt de la dot, qui lui assure des droits, par conséquent des garanties. Pendant que les Hérules et les Suédois continuent de mettre à mort leurs vieillards, onnepréci-* pite plus dans le Tibre que des simulacres. La posses* sion de fait subsiste à côté de la propriété» mais elle finit par en subir les règles. Le désarmement des citoyens est maintenu ; s'ils paraissent dans les actes avec la baguette, image de la lance qui leur donna des droits, cette lance symbolique n'a plus de fer. Enfin la justice publique laisse engager le combat sous ses yeux, mais en mettant dans la main des deux adversaires la verge au lieu d*épée : encore les sépare-t-elle aussitôt pour remplacer le duel par la plaidoirie et la vengeance privée par la condamnation légale. Dans ces fictions du droit romain, on voit percer l'indépendance de la personne humaine, qui se satisfait par un semblant de résistance armée. Mais toute la réalité du pouvoir est dans la société, dont les décisions n'ont pas de contrôle^ contre laquelle il n'y a ni exception, ni droit, ni refuge dans la conscience. Car Rome, c'est-à-dire la société même, est la grande divinité nationale ; en elle se confondent les deux souverainetés du sacerdoce et de l'empire; ses lois ont toute la sainteté, toute l'inflexibilité des destins (/a«, fatum). C'est en mettant la main sur les consciences qu'elle maîtrise les volontés. Ses juris-

grecques.

LBS LOIS. 159

consultes ne croyaient rien exagérer quand ils se disaient prétares; c< car, ajoutaient-ils, nous exerçons le culte cc'de la Justice; et la jurisprudence est vraiment la i< sdetice' des choses divines et humaines. » Et voilà pourquoi les magistrats romains croyaient répondre à toutes les protestations des martyrs en leur disant : U ne vous est pas permis d'être : Non licet esse vos (1).

Ainsi les premiers chroniqueurs allemands auraient uis eu moins de tort qu'on ne pense en représentant leurs ancêtres comme les frères puînés des Romains. Les ressemblances sont assez décisives pour indiquer une même origine ; mais il s'y môle assez de différences pour annoncer d'autres destinées. Or les dispositions où la coutume barbare et la loi romaine s'accordent sont encore celles qui semblent faire le fond des législations grecques : non que les Douze Tables aient été écriées, comme on l'a cru, sur les lois de Solon, mais à cause de F étroite parenté des peuples de la Grèce et du Latium. A travers l'obscurité des siècles héroïques, on découvre un sacerdoce puissant qui a ses premiers établissements en Thrace, en Samothrace, à Dodone, et qui perpétuera son autorité par l'institution des mystères. On voit aussi la résistance d'une race belliqueuse:

(i) Sur le tribunal domestique pour le jugement des femmes, voyez Elènse, die Coçnatem und Affinen nach Rœmischen Rechte in Ver-giêickung mit andem verwandten Rechten ; dans le recueil de Savigny, ZeiUchrifl fur die Geschichtliche Rechtswissenschafl, tome IV, 21 . Sur les fictions de la procédure romaine, Gicéron, pro Murena, — Ulpien, InsUhU,, lib. I : « Gujus (juris) merito quis sacerdotes nos appellet : Justitiam namque colimus... ]> Id., Regular, I, « Jurisprudentia est divinanmi et humananim remm notitia. •

la lutte de l'intelligence contre la force est figurée dans la belle fable d'Orphée, ce prêtre civilisateur, mis en pièces par les barbares qu'il avait tirés de leurs forêts. Toutes les institutions de la Grèce portaient la trace de ces déchirements. D'un côté subsistaient les restes d'une théocratie antique avec des castes héréditaires, comme à Sparte, où il y avait quatre classes d'hommes ; avec des rois pontifes, comme ceux d'Athènes, qu'il avait fallu remplacer, après Codrus, par un archonte royal chargé de présider aux sacrifices. La famille vivait sous cette mystérieuse loi de la solidarité, selon laquelle le père se survivait dans la personne de ses descendants. De là l'étrange disposition de Lycurgue, qui permettait à l'époux sans postérité de livrer sa femme à un autre citoyen, dont il adoptait les fils. De là aussi les règlements de Selon, qui mettaient les rites funèbres à la charge de la succession, en y appelant les parents mâles par préférence aux femmes du même degré. La société domestique reposait sur l'inviolabilité de l'héritage que les premiers législateurs avaient assigné à chaque chef de famille en partageant le territoire. En même temps qu'on avait donné des terres aux citoyens, on avait cherché à leur ôter les armes; et rien n'est plus célèbre que la loi de Charondas, qui punissait de mort quiconque se présentait armé dans l'assemblée du peuple. Enfin, les dieux couvraient encore de leur majesté les tribunaux où siégeait la justice publique. Homère représente les juges assis sur des pierres polies, c< dans le cercle sacré, » à peu près

comme le magistrat Scandinave entouré de ses assesseurs» au milieu de l'enceinte circulaire. L'ordalie germanique, dont le jlroit romain n'avait pas conservé de vestiges, reparaît dans cette belle scène de Sophocle où les soldats thébains, accusés d'avoir laissé ensevelir le corps de Polpice, se déclarent prêts « à saisir de c( leurs mains le fer rouge, à passer par le feu, et à c( prendre les immortels à témoin de leur innocence. » Ce sont là tous les indices d'une constitution sacerdotale. — D'un autre côté, on voit les vieux Pélasges, ces premiers habitants de la Grèce, errants comme les peuples du Nord, vivant des glands de leurs forêts et de la chair de leurs troupeaux. Aristote rappelle le temps où le mariage était un marché, et où les citoyens ne paraissaient en public que le fer à la main. Ces mœurs violentes perçaient encore dans la loi lacédémonienne, qui ordonnait le meurtre de l'enfant mal conformé, et dans la coutume d'Athènes, selon laquelle les parents d'un homme mis à mort par un étranger avaient droit d'arrêter trois citoyens de la ville à laquelle le meurtrier appartenait, et de les retenir en otage jusqu'à ce qu'ils eussent payé la rançon du sang. Partout reparaît l'antagonisme des deux principes : l'autorité plus forte dans les cités doriennes, la liberté plus indomptable chez les peuples ioniens; mais toujours l'apothéose de la patrie, et l'État maître de toutes les consciences comme de toutes les têtes. Démosthène, qui avait vu faire tant de mauvaises lois, prononçait que « toutes les « lois sont l'ouvrage et le présent des dieux, » et c'é-

tait à ce titre qu'il réclamait pour elles l'obéissance des hommes. Socratç professait la même doctrine, lori^ que, refi^sant de s'enfuir de sa prison, il répondait à ses disciples par ce discours où il personnifie, il divinise les lois de FÉtat, ne tolère aucune désobéissance à leurs injonctions, et finit en déclarant qu'il faut non-^ seulement souffrir tout ce qu'elles infligent, mais faire tout ce qu'elles ordonnent. S'il boit la ciguë, c'est par un excès de respect pour cette divinité de la patrie, qui dominait tout le paganisme grec. Dans cette mort si vantée, il fautfidmirçrun grand courage; maison peut y déplorer une grande erreur (1).

Lois . Mais, en Grèce comme en Italie, l'autorité religieuse

indiennes.

a laissé prendre à la société une forme séculière : si la loi est un décret divin, elle est aussi l'ouvrage du ^peuple f et les volontés ont du moins cette satisfaction de n'obéir qu'à la règle qu'elles se sont faite. A mesure

. (1) Bunsen, de Jure hxreditario Atheniensium ; Klenze, die Cognaiêftund Affinen, p. 138; Dôrfmûller, de Graedœ primordïis; Petit, Leges Atiicai; Plutarque, in Solone, in Lycurgo. — Sup le droit ezor** bitant accordé au père sans enfants, Plutarque, in Lycurgo y 15, 2 ; Xéiiophon, Rep. Lacon., 1, 7; Meier et Schœman (Attùcher Process.^ p^ 290) indiquent une disposition analogue dans les lois athéniennes. •— . Démosthêne , advers, Makariat. Homère, Iliad, XVIII, vers 497 j Sophocle, iin^9(m«,v. 264. — Giimm, Deutsche RechtS'-AlterthÛmer^ p. 934, cite plusieurs autres exemples du jug^ement de Dieu chez les Grecs. — Preuves de la vie nomade et barbare dès premiers peuples de la Grèce ; Pausanias, VIH, 4, 42 ; Strabon, IX, Xlïl ; Denys d'Halycarnasse, I, 17 ; Aristote, Politique, II, 8; Démosthêne, advers. Makart,, âdvers. Aristocrat. — L. 2, Digest. de legibus : « Nam et Demosthenes orator définit : « Tgut^ Ion vàpioc, tù irocvra; àvOpcairGUÇ irpooiixei iretOfioOat 5'tà içoXXà, )tai (/.àXtaroç on wà; iari vo^xoç sûpiofAa fjtev kcli ^ûpov BêoO... » Platon, Criton : 'AXXa xat iv izcliinù x,cù. 4v ^ucàdTYipto xat iravraxeO roiWo» â Âv xAksxy^ "h noXtc ts xat iâ irarpt;.

qu on remonte plus haut dans l'antiquité et plus loii; Yers 1 -Orient, la volonté de l'homme tient .moins de place 2 relié expire sous le poids d'une législation tyraur nique imposée au nom du ciel. SHl était permis de porter quelque lumière dans les institutions mal con->> nues delà Perse, peut-être, au milieu d'une hiérarchie de prêtres, de soldats, d'agriculteurs et d'esclaves, oq trouverait encore le pouvoir séculier maintenant sa pré|)ondérance en la personne de ces monarques redouta tés qui se faisaient appeler rois des rois. Mais quand on étudie les lois indiennes, on y voit tout un grand peuple enchaîné par la terreur des dieux. Le livre de la loi s'annonce comme une révélation ; il commence par la création de l'univers; il contient tout un rituel, les règles des sacrifices, les formules des prières; il finit par le dogme de la vie future. Les prescriptions du droit sacré enveloppent pour ainsi dire toute la vie civile, et c'est là qu'on découvre enfin la raison de tant de coutumes dont les Occidentaux avaient conservé la lettre, mais non l'esprit.

C*est Brahma lui-même, le créateur, qui, pour la propagation de la race humaine, produisit de sa hou che le Brahmane, de son bras le Kchattrya, le Vaisya de sa cuisse, et le Soudra de son pied : il en fit les chefs des quatre castes sacerdotale, guerrière, agricole et servile. Le Brahmane a le premier rang comme Tincarnation vivante de la justice; il est le seul propriétaire de la terre ; les autres hommes n'en jouissent que par son bienfait. Le guerrier et le laboureur ne vivent

que pour le défendre et le nourrir : le devoir de Tesclave est d'obéir, mais en aveugle ; « car si quelqu'un c< enseigne la loi à un Soudra, il sera précipité avec lui c< dans Tenfer. » Tout jusqu'ici me rappelle la généalogie fabuleuse des castes Scandinaves, et cette croyance que les serfs n'entrent pas dans le palais d'Odin. Mais en Inde, aussi bien que dans le Nord, cette organisation oppressive devait rencontrer de longues résistances. De là entre les prêtres et les guerriers des rivalités poussées jusqu'à l'effusion du sang; de là une guerre éternelle contre les populations nomades qui erraient dans les bois et les montagnes de l'Hindostan, qui ne subirent jamais le régime des castes, et qui restèrent hors la loi sous le nom de barbare (Mletchas). Cependant le sacerdoce indien semble avoir maintenu sa supériorité par une sorte d'alliance avec les chefs militaires, avec les rois, dont il consacre le pouvoir, mais pour le contenir et leVégler. Le roi est plus qu'un fils des dieux, c'est un dieu qui réside sous une forme humaine. Mais il faut, dit la loi, qu'il apprenne son devoir de ceux qui lisent les livres sacrés, et « qu'il pro- « cure aux Brahmanes des jouissances et des richesses. » Afin que rien ne manque à cette constitution religieuse de l'État, la caste qui l'a fondée veille encore à sa défense. Trois prêtres savants, présidés par un quatrième plus savant qu'eux, forment le tribunal, à l'exemple de la cour céleste de Brahma aux quatre faces. Les dieux y sont interpellés par le serment que le témoin prête, tourné vers l'orient, en face des images

sacrées. Les épreuves du feu et de l'eau discernent l'innocent du coupable» selon cette règle commune aux peuples du Mord, que la flamme ne brûle pas l'homme véridique, et que l'eau le fait surnager. Enfin , le châtiment n'est plus seulement un acte sacré : la loi le représente comme une puissance divine « produite dès « le commencement pour le bon ordre de l'univers; a génie terrible, à la couleur noire, à l'œil rouge, par c< qui les créatures visibles et invisibles jouissent de c< leur droit et restent dans le devoir (1). »

En effet, la pensée du châtiment, c'est-à-dire de l'expiation, fait aussi le lien de la famille indienne, et devient le principe des mêmes institutions domestiques qu on a vues dans tout l'Occident. Toute âme est une émanation divine, une divinité déchue qui expie des fautes; et comme elle tient par un lien secret à toutes les âmes dont elle descend et à toutes celles qu'elle engendre, elle ne peut ni déchoir ni se relever sans entraîner d'autant de degrés toute la suite de ses ancêtres et de ses descendants. Celui qui vit mérite donc pour ceux qui ne vivent plus, et la loi ne souffre pas

(1) Lois de Manou, I, 31 , 87 ; X, 129 : « Un Soudra ne doit pas amasser de richesses, même lorsqu'il en a le pouvoir ; car un Soudra enrichi vexe les Brahmanes; » VllI, 417 : « Un Brahmane peut, en toute sûreté de conscience, s'approprier le bien d'un Soudra. » — Mletchas ou Barbares, Lois de Manou, II, 23; X, 44. — Origine, caractère, droits et devoirs de la royauté. Lois de Manou, le livre VII tout entier. — Sur les jugements, Uvre. Vin, 9. Allocution du juge au témoin, 87-101. Ordalies, 114-416 : i Celui que la flamme ne brûle pas, que Teau ne fait pas surnager, auquel il ne survient pas de malheur promptement, doit être reconnu comme véridique dans sa déclaration. » •— Apothéose du châtiment, livre VU, 14-25.

iee CHAPITRE III.

qu'il les oublie. Elle ne lui permet pas de prendre son repas sans en offrir les prémices en l'honneur des morts : tous les mois il célèbre le banquet funèbre ^middha), sans lequel les aïeux seraient aussitôt précipités dans les enfers. C'est pour le continuer après lui que l'homme doit laisser une postérité sur la terre; et tdle est la sainteté de cette dette, que, s'il vieillit sans Favoir acquittée, il a le droit d'appeler auprès de son épouse un de ses proches, qui lui donne un enfant. Car, selon les termes de la loi, « par un fils l'homme « est sauvé du séjour infernal, par le fils d'un fils il « obtient l'immortalité, par le fils d'un petit-fils il s'éa lève à la demeure du soleil. » Voilà pourquoi le nouteau-né, si c est un mâle, doit faire sa première libation au moment d'entrer dans le monde : on lui présente dans la cuiller d'or, avec des paroles sacrées, lé beurre et le miel, ces aliments mystérieux qu'on fait goûter aussi aux enfants des Germainsw Mais la charge des sacrifices ne s'arrête pas aux descendants, elle passe avec ^héritage aux ascendants et aux collatéraux de la ligne masculine jusqu'à la septième génération {sapindas)^ Le lien de parenté se conserve entre eux par le banquet funèbre de chaque mois; tandis que les parents par les femmes {samanodacas) n'offrent au mort qu'une libation d'eau, et ne lui succèdent qu'au dernier rang. Cette différence entre les deux lignes, c'est-à-dire entre les deux sexes, décèle le côté faible de la loi. Tandis que la paternité est divinisée, et qu'un respect religieux protège la faiblesse de l'enfant, il semble que le

LES LOIS. i67

vieil instinct barbare se réveille quand il faut régler te condition des femmes. « Que la femme, est-il] dit, « ne soit jamais maîtresse de sa personne; qu'elle de- « meure, enfant, sous la garde de son père ; épouse, a sous la garde de son époux; veuve, sous la garde de a ses fils. » Pour elle il n'y a point de prière, et la connaissance des lois lui demeure interdite : ce n'est plus qu'une chose précieuse qu'on acquiert par achat, par enlèvement ou par fraude. « Si quelqu'un s'intro- « dnit secrètement auprès d'une femme endormie ou « ^vrée, ou égarée d'esprit, la loi déteste ce ma- « nage; » mais elle le valide. Une autre disposition range le meurtre d'une femme au rang des crimes secondaires, et le punit comme un vol de bétail. 11 est vrai que le législateur cherche à vaincre cette dureté des mœurs domestiques : il reconnaît dans la femme je ne sais quoi de divin qu'il faut respecter, je ne sais quoi de magique qu'il faut craindre : « Car, dit-il, la « maison maudite par une femme injustement mépri- « sée ne tarde pas à tomber en ruine. » Ce sont les mêmes contradictions, les mêmes perplexités qu'on a déjà vues dans les coutumes germaniques, et avec les mêmes effets. A côté du mariage par achat, par enlèvement ou par fraude, la loi indienne institue des noces solennelles, consacrées par des actes religieux. Elle souffre le brûlement des veuves, mais elle exige que leur. mort soit volontaire, et elle l'honore du moins comme un sacrifice (1).

(I) Klenze, die Cognaten und Affinent etc., p. 117 et sniv. Sur le

Un système si compliqué et si scrupuleux, qui resserrait avec tant de rigueur les liens de l'État et de la famille, devait laisser peu de liberté à la personne. Chaque heure de la vie se trouvait marquée par des devoirs, des ablutions, des pénitences. Il semble cependant que ces nœuds, savamment formés, vont se rompre quand, le chef de famille ayant payé sa dette aux ancêtres, voyant grandir son fils et blanchir ses cheveux, la loi lui permet de quitter sa maison et de s'enfoncer dans la forêt. Là, sous des ombrages éternels, il connaît les joies sauvages de la solitude ; il erre à demi nu, sans feu, sans toit, mais aussi sans maître. Il lui est permis doublier les livres sacrés, les rites pieux, et tout ce qui lie le reste des mortels. On dirait que l'indépendance de l'homme ait fait son dernier effort, et qu'elle ne puisse aller plus loin. Mais la loi poursuit l'anachorète {sannyasi) dans le désert, le ressaisit, et ne lui laisse pas de repos; elle ne lui permet point de faire un pas sans regarder à terre de peur d'écraser un être vivant, a Et, comme jour et nuit il fait a périr involontairement un certain nombre de petits

lien de solidarité qui unit le père et ses descendants, Lois de Manau, III, 82, 122, 259. Gomment le père sans enfants a le droit de se donner un fils, IX, 57. Cérémonies de la naissance, II, 20. Dévolution des successions, IX, 104 et suit. Sapindas, V, 00; IX, 187; Samanodacas, Y, 60; et Digest of Hindu law, vol. III, p. 145-278. Sur la condition des femmes, Lois de Manou, IX, 1-4, 17, 18. « Pour les femmes, aucun rit sacré n'est accompagné de prières : ainsi Ta prescrit la loi. Privée» de la connaissance des lois et des prières expiatoires, les femmes sont la fausseté même. » Cf. Il, 55-62. — Les huit modes de mariage, III, 20-42. Le mariage par séduction est compté comme le huitième mode.

LES LOIS. i(S»

ce animaux, il doit se purifier chaque jour par le bain a sacré, et en retenant six fois sa respiration. Car, de a même que les métaux se purifient au feu, ainsi toutes c( les fautes que les organes commettent sont effacées a par des suppressions d'haleine. » La loi ne peut rien de plus contre la liberté de l'homme que d'enchaîner le souffle de ses lèvres : elle ferme ainsi les ouvertures de ses sens; elle lie ses désirs et ses pensées; elle l'emprisonne, pour ainsi dire, dans cet état de recueillement absolu où il ne connaît plus que lui-même, et en lui l'être éternel dont il est émané, et dans lequel il rentrera. C'est en vain qu'il s'est arraché à la société; tout ce qu'il y avait laissé d'effrayant, il le retrouve au fond de son cœur; il trouve le dogme d'une puissance divine qui seule existe , et qui ne produit des existences passagères que pour les dévorer. Devant elle, la personne humaine n'a point de droit, puisqu'elle n'a point de réalité, puisque sa vie n'est qu'une illusion, et que sa fin dernière est de se voir absorbée, c'est-àdire anéantie dans l'abîme éternel (1).

Ainsi l'unité de la race indo-européenne, prouvée conclusion. par les migrations des peuples, par la comparaison des mythologies, résulte encore du rapprochement des lois. En Germanie comme à Rome, chez les Grecs

(1) Les deyoirs de Tanachorète remplissent le sixième livre de la Loi deUanou, Sur Fabsorption finale, livre Xil, 125 : « L'homme qui reconnaît, dans son âme, Tàme suprême présente chez toutes les créatnres, se montre le même à Tégard de tous, et obtient le sort le plus désirable, celui d'être à la fin absorbé dans Brahma. »

J70 CHAPITBE lïl.

comme en Inde, on voit les mêmes moyens de civilisation, ou plutôt tous les moyens se réduisent à une doctrine traditionnelle, où chaque institution s'appuie sur lin dogme. Assurément c'est un grand spectacle, en des tejnps si anciens et si voisins des origines du monde , de trouver déjà les idées maîtresses des affaires, les vérités invisibles soutenant les choses visibles, TÉtat gouverné par la pensée de Dieu, la famille par le souvenir des morts, l'homme par l'intérêt de son âme. Ce sont des croyances bien profondément enracinées que cette inexplicable représentation du père par ses descendants, cette souillure de l'enfant nouveau-né, cette déchéance de la femme, qu'on retrouve au fond de toutes les sociétés antiques. Mais dans toutes on voit aussi les instincts violents qui résistent à l'effort de la loi, et qui poussent les peuples à la barbarie. Partout l'oppression des faibles, l'appel aux armes, et l'homme cherchant la liberté dans la vie errante. On a demandé quel était le plus ancien, de l'état d'indépendance ou de l'état de société. Maintenant je crois pouvoir dire que tous deux sont aussi anciens ique le monde, parce <}tié tous deux ont leur principe dans les dernières profondeurs de la nature humaine, qui veut être libre, mais qui ne supporte pas la solitude.

Sans doute la doctrine civilisatrice qui fît la première législation du genre humain fut d'abord assez forte pour vaincre les résistances; mais, lorsqu'en s' altérant elle eut perdu l'ascendant que la vérité lui donnait, il arriva de deux choses Tune : ou qu'elle chercha un

appui dans un pouvoir absolu qui soumît les esprits par la contrainte, ou qu'elle plia sous la violence des récalcitrants, et laissa r^omber les peuples dans le désordre. '

^ Gfaeeles^ nations du Midi, en Inde, en Grèce, à Rome, Tautorité l'emporte ;: et comme c'est l'autorité qui fonde et qui conserve, ces nations ont couvert la moitié du monde de leurs institutions et de leurs monuments*^ U&lis, pour avoir poussé trop loin le droit de la cité, pour avoir divinisé la patrie, pour l'avoir adorée d'un culte îdolâtrique, on en vint à ne lui refuser aucun i^crifice. Oii méconnut le droit sacré de désobéir aux Ids injustes, ou plutôt on ne connut pas la prérogative dé la raison qui juge de la justice des lois. Les jurisconsultes proclamaient cette maxime, que la société n -a pas de compte à rendre de ses décisions. Ce fut l'erïfeurdes grands États de l'antiquité ; ils périrent comme périssent tous les pouvoirs, par leurs excès. La décadence romaine donna cet exemple au monde. Les institutions étaient grandes, mais les consciences étaient étouffées; un moment vint qu'elles s'éteignirent, et que, les lois se soutenant, la société se trouva dissoute. Mais l'instinct de la liberté s'était réfugié chez les peuples germaniques. Sans doute cette passion d'indépendance, qui ne souffrait rien d'obligatoire, rien de fixe, rien de durable, ne permettait pas à la société de s'affermir. Il ne semble pas que la personne humaine fût meilleure hors de ces liens de la loi qui la soutiennent, incapable de se maîtriser, impuissante pour tout,

si ce n'est pour détruire. Mais c'était aussi la destinée des barbares, d'accomplir une œuvre de destruction. D'ailleurs le mal chez eux n'était pas sans ressources. L'homme n'y était pas descendu aussi -bas que dans les pays policés, qui ont abusé de toutes les jouissances et de toutes les lumières. Us étaient ignorants, par conséquent excusables à beaucoup d'égards; ils étaient pauvres, car il n'y a pas de richesse plus tôt tarie que le pillage; et la pauvreté devait les réduire au travail. Us paraissaient chastes, si l'on comparait la grossière simplicité de leurs mœurs aux raffinements des débauches romaines. Enfin ces caractères énergiques, qui ne savaient pas obéir, mais qui savaient se dévouer, conservaient un reste de dignité humaine, une étincelle de ce sentiment d'honneur que les autres peuples anciens n'ont jamais bien connu, et dont le christianisme devait se servir pour former les consciences, et pour fonder sur F obéissance raisonnable tout l'édifice des législations modernes.

La vieille religion des Germains devait finir avec les temps barbares; une partie de leur législation était destinée à traverser les siècles féodaux; leurs langues, Enumérauon plus durables, couvrent encore de leurs dialectes le tiers i«n^es

germaniques.

de l'Europe et la moitié de T Amérique : quatre-vingts millions d'hommes les parlent. En ne considérant que les idiomes germaniques fixés par des monuments littéraires, on en compte quatorze. Au nord, le danois et le suédois se rattachent à l'ancien Scandinave, encore parlé en Islande. Au centre, on trouve l'anglais et le hollandais; le flamand et le bas allemand, qui eurent une littérature au moyen âge ; le frison, le vieux saxon, l'anglo-saxon, dont nous avons les restes dans des textes de lois, des poèmes, des traités scientifiques. Au midi, c'est le haut allemand, devenu la langue nationale de l'Allemagne moderne; c'est l'idiome plus doux que popularisèrent les poètes chevaleresques de la Souabe; c'est l'ancien teutonique tel que l'écrivaient les contemporains de saint Boniface, de Charles-Martel. Enfin

vient la langue des Goths, sauvée de l'oubli dans le peu de pages qui nous restent de la traduction de la Bible par l'évêque Ulphilas. Comment ne pas admirer la vigueur de ce vieux tronc germanique qui poussa tant de branches, qui eut des fleurs sous tous les cieux et des fruits pour tous les siècles?

Des quatorze idiomes qui viennent d'être énumérés, aucun, sans doute, ne représente exactement la langue parlée par les Germains de Tacite; tout ce qu'on en sait se réduit à des noms propres, qui se décomposent en un petit nombre de racines connues. Mais la version gothique des saintes Écritures est du quatrième siècle; on a du septième et du huitième plusieurs textes teutoniques, anglo*saxons, Scandinaves. Ces quatre idiome3 occupaient un territoire immense, ils supposaient un long travail du temps ; en réunissant donc leurs traits communs, on retrouvera peut-être ce qui faisait le fond des langues germaniques aux approches de l'ère chré* tienne.

Je né me dissimule point ce qu'il y a d'épineux dans ces recherches; je m'y engage, soutenu par la pensée d'atteindre une certitude que ne donne pas toujours l'étude des législations et des mythologies. Les peuples ne laissent pas de monuments plus instructifs que leurs langues. Et d'abord, dans le vocabulaire d'une langue on a tout le spectacle d'une civilisation. On y voit ce qu'un peuple sait des choses invisibles, si les notion^ de Dieu, de l'âme, du devoir, sont assez pures chez lui pour ne souffrir que des termes exacts. On mesure la

puissance de ses instilutions par le nombre et la propriété des termes qu'elles veulent pour leur service ; la liturgie a ses paroles sacramentelles, la procédure a se$ formules. Enfin; si ce peuple a étudié la nature, il faut voir à quel point il en a pénétré les secrets, par quelle variété d'expressions, par quels sons flatteurs ou énergiques il a cherché à décrire les divers aspects du ciel et de la terre, à faire pour ainsi dire l'inventaire des richesses temporelles dont il dispose.

La grammaire conduit plus loin : on y saisit le génie même de la nation où elle s'établit. U n'y a pas de puissance plus stable, plus obéie, plus active qu'une langue, ni dont la constitution fasse mieux connaître les besoins de l'esprit public et ses ressources. Les langues ont des règles d'euphonie pour contenter l'oreille par une succession de syllabes harmonieuses; elles ont aussi des règles logiques pour satisfaire la raison par une suite de propositions intelligibles. Les premières montrent jusqu'où un peuple pousse cette sensibilité, qui est le commencement de tous les arts; les secondes font voir jusqu'où il porte cette rigueur de méthode, sans laquelle il n'y a pas de science. Par la discipline qu'il s'impose on juge déjà de sa vocation.

Enfin l'étymologie des langues éclaire l'histoire des sociétés. On ne remonte point aux origines des mots et des formes grammaticales, on n'assiste pas aux révolutions du langage, sans y reconnaître le mouvement des esprits et l'impulsion des événements. A la présence d'un grand nombre de termes étrangers, pénétrant

pour ainsi dire de vive force dans un idiome qu'ils violentent, on découvre la trace d'une invasion. Dans les rapports réguliers qui existent entre deux langues, on retrouve les titres de parenté de deux peuples. Et quand l'une est jetée à l'occident, l'autre à l'orient, il faut bien croire à d'antiques migrations qui les séparèrent, et dont le souvenir même aurait péri, si les langues n'étaient destinées à faire l'histoire des temps qui n'eurent pas d'historiens.

Vocabulaire ^^ ouvraut le vocabulairo Scandinave, on est d'abord ^Si^ffif frappé d'un nombre infini de termes mythologiques. En effet, toutes les grandes religions ont eu leurs idiomes sacrés, soit qu'elles s'attachassent à une langue morte qu'elles conservaient dans leurs livres et dans leur liturgie, soit qu'elles adoptassent une langue vivante, en y créant assez d'expressions pour composer une nomenclature savante, à l'usage des prêtres et de leurs disciples. 11 fallait que les choses invisibles prissent un corps dans les mots qui les représentaient, et qui les faisaient descendre, pour ainsi dire, à la portée de rhomme. Ainsi les Scandinaves avaient toute une théologie dans les cent quinze titres qu'ils donnaient à Odin, dans le catalogue des Ases, des Alfes, des Valkyries, des Nains et de Géants; en y ajoutant l'énumération des neuf mondes et la généalogie des héros. Le poète qui parle dans le chant sacré du Havamal croit vanter son savoir en déclarant que, « si on l'interroge « dans l'assemblée, il est en mesure de nommer l'un

et après l'autre tous les dieux et tous les génies « » Un autre poème raconte comment le nain Âlvis, qui savait toutes choses^ alla trouver un soir le dieu Thor, et lui demanda la main de sa fille. Thor^ ne voulant pas irriter le nain par un refus, lui promet la jeune déesse s'il répond aux questions qui lui seront faites. D lui demande donc les noms du ciel et de la terre, du soleil et de la lune, des vents et des éléments, considérés comme autant de divinités. Et le nain récite les noms de chaque chose dans les langues différentes des Ases, des Alfes, des Géants et des mortels. Cependant il oublie que la nuit s'écoule, et que les premiers rayons du soleil sont mortels pour les nains qu'ils surprennent hors de leurs demeures : au lever du jour, Alvis expire sur la porte du dieu qui l'a trompé. Rien n'est mieux fait que ce récit pour exprimer l'abondance du langage théologique chez les Scandinaves, et la longueur de ces eatalogues divins qu'une nuit ne suffisait pas à épuiser. Les termes dont ils se composaient avaient presque toujours une signification symbolique. Les quatre nains, par exemple, qui soutiennent le poids du monde, Nordri, Siidri, Austri, Vestri, portent les dénominations des quatre points cardinaux. Les trois Nornes chargées d'éierire les destinées humaines, Urda, Verdandi et Skulda, représentent le passé, le présent et l'avenir. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans l'Edda des strophes entières formées de noms mystérieux : chacun d'eux résumait une croyance, et ces listes, maintenant inintelligibles, fixées dans la mémoire par le rhythme

et la mesure^ n'ayaient besoin que d'un oommentaire pour s'éclairer et pour dérouler aux regards des adeptes l'éclatante mythologie du Nord (1).

11 se peut que ces richesses de la parole se soient en partie dissipées chez les autres nations de la même famille. On en voit cependant des restes dans les noms donnés aux esprits et aux génies de toute espèce qui troublèrent longtemps Timagination rêveuse des Allemands. Les Anglo-Saxons distinguaient les Elfes des montagnes et les Elfes des plaines, ceux des forêts, ceux des lacs et ceux des villes. Tous les peuples germaniques ont conservé dans les mêmes termes le souvenir d'un même culte : tous désignent par des expressions semblables le prêtre, les lieux sacrés, les immolations sanglantes, les différentes sortes d'adorations et de prières. Partout reparaît le nom sous lequel Dieu est représenté comme l'être incréé, existant par luimême. L'âme est désignée par un mot qui n'appartient qu'à elle, sans métaphore et sans équivoque; tandis que les Grecs et les Latins n'avaient su lui donner que le nom de ce soufQe corporel et périssable (4n>x^, anima) que l'homme porte dans sa poitrine. Il est curieux de voir jusqu'où des peuples sans philosophes ont porté l'effort, quand il s'agissait de saisir la nature spiri-

{i)Edda Ssemundar, Uavamal, 162. Sicmihi in hoinmum condlio recensendi sunt dii singillalim, — Asaniiii et Alfarum, — omnium no?i dirfinctionem. — Pauciinscili ita nonint. » Alvismal; Volospa, M, 18. Les strophes 11-14 sont formées des noms de 74 nains. Ces éniunérations rappellent les catalogues de dieux, de hérrs et d'héroïnes, dans Homère et Hésiode. ^

tefUe de l'âme, et >de déterminer les sentiments qui l' agitent^ les actes qui l'exercent ; comment ils ont tenté i'analjtsê de Teiitend^nent et de la volonté^ comment Us ont eu deux niots pour la pensée/ deux pour le déisir, et une admirable flexibilité d expression pour tous les degrés de l'amour (1).

- En même. temps que les dialectes primitifs du Norf Droit. •conservent lesplu^ authentiques débris de l'enseigne^ mient sacerdotal, on y découvre aussi les traces de toutes les institutions civiles. Si le droit ne put jamais vaincre le désordre des passicms chez ces peuples vio^ lents, il avait été assez fort pour s!y créer une langue à son service, pour maintenir l'ordre dans les idées par la régularité des expressions, et pour constituer ainsi toute uiie jurisprudence. En effet, Odin et ses douze compagnons sont représentés comme autant de juges siégeant sur autant de tribunaux dans la cité d'Âsgard ;

Gothique.

(i) Dieu, Guth, Vdme, saivala, Penser, minan,

fruthian, Vouloir, viljan, Désirer, gpiran,

luston, Ptairé, liuban, Aimer, fr^jon, Sacrilier, blôtan.

On a pensé cpie ces listes de mots auraient Futilité de mettre sous les jenx da lectear lès Rapports et lés différences des cpiatre dialectes primitif. J^ai surtout consulté, pour le gothique, le dictionnaire de Gabelenz et Lœbe, à la suite de la dernière édition d'Ulphilas. 11 faut lire aussi les eicellentes discussions pliilologiques par lesquelles J. Grimm commence bloque dbaj^ù de sa Mythologie.

Teutonique.

Got,.

Anglo-saxon.

.: God,

Scandinave.

Gud. .

seola.

sàvl,

sâl.

mainjan, frot.

mœnan, frod,

minna.

frœda. ,

willan,

villa,

vilja.

liub,

geornian,

lyst,

îeof,

giarn.

lyst.

Uufr.

friunty

freond,

freia.

pluosan,

blôtan,

blôta.

ISO CHAPITRE IV.

et parmi les sciences qui viennent des dieux, on compte celle de terminer les contestations des hommes. S'il faut en croire les chants de l'Edda, « il y a des paroles c< magiques savamment combinées, à l'aide desquelles « un accusé sort victorieux du jugement. » C'en est assez po ur indiquer un certain nombre de termes techniques et de formules consacrées, par lesquels les coutumes du Nord avaient cherché de bonne heure à circonscrire, à enchain er les notions abstraites du juste et de l'inju ste. Et d'abord les termes de droit étaient si bien établis, ils avaient tant d'autorité chez les Francs, les Alemans, les Bavarois et les Lombards, qu'au mor ment où les lois de ces peuples furent rédigées en latin, il y resta un grand nombre de mots barbares qu'on n'osa point traduire. De là, par exemple, dans la loi salique, le tunginus^ ou magistrat inférieur; le mallum^ ou tribunal; le reipus^ ou mariage d'une veuve ; la chenechruday ou cession de biens du débiteur insolvable. D'autres coutumes, comme celles de Frise, de Danemark, de Suède, écrites dans le dialecte national, n'éprouvent aucun embarras à rendre avec précision les rapports compliqués et délicats qui font le lien de la société. Toutes les langues germaniques ont un fond commun d'expressions pour désigner la nation, le territoire et ses divisions, l'état des personnes, les degrés de parenté, la dévolution des biens. Elles distinguent toutes les biens meubles des immeubles, la tefrre patrimoniale des acquêts qui s'y sont ajoutés; le magistrat qui préside au jugement, des assesseurs char-

gés de prononcer sur le fait en litige; la réparation pécuniaire due à l'ofTensé^ de la condamnation pénale qne Tordre public réclame. Quand les témoignages des historiens manqueraient, les indications des anciens glossaires nous feraient encore pénétrer dans les mœurs du Nord; et ces vieux mots, toujours respectés, nous montreraient les restes d'une civilisation antique, déhoràéSy mais non détruits par le flot de la barbarie (1). En second lieu, afin que les expressions juridiques ne perdissent rien de leur prestige, elles ne s'employaient pas au hasard ; on les liait, on les enveloppait dans des phrases sacramentelles soumises à un certain rhythme, à de certaines consonnances. C'étaient là, sans doute, ces combinaisons de mots qu'il fallait savoir pour ne point succomber en justice. Les plus anciennes formules connues sont en vers, et plusieurs, conservées jusqu'au moyen âge, ont encore toute la

(i) Edda Sxmundar Brynhildar quida, I. « Gharacteres causales (Mal'Runar) noris. — Si neminem tibi vis — saeve offensa m rependere, — eos implicas, — eos involvis, — eos disponis universos, — in eo con- Yentu, — ubi hominibus eundum est — ad juste constituta judicia. » Cf. Havamal, 156 ; Grimm, Deutsche Rechis- Aller thûmer , I.

Voici la série des principaux termes de droit dans les quatre dialectes primitifs :

Teuton ique.

diot, land, fro, I, adal, fri, skalk, eikan, arbi, marka.

Le peuple.

Le territoire.

Gothique.

thiuda, land,

Le souverain, La noblesse,

frauja, athala (?]

L'homme libre,

freis,

Le serf.

skalks,

La propriété, L'héritage, La borne.

aigin, arbi, marka,

Dglo.wxon.

Scandinave.

theod,

thiod.

land,

land.

fréa,

fru.

edhel.

ôdal.

freo,

fri.

sceal.

'skalkr.

agen,

eiga.

Ff,

arfi.

mearc.

marc.

i82 CHAPITRE IV.

pompe lyrique. C'est ainsi que la loi islandaise, en confirmant le contrat qui réconcilie un meurtrier avec la famille de la victime^, menace quiconque enfreindrait la paix jurée. c< Qu'il soit exilé, dit^lle, aussi loin qu'un a homme puisse aller en exil; aussi loin que les chré» M tiens vont à Féglise, et que les païens sacrifient dans « leurs temples; aussi loin que l^e feu brûle et que la a terre verdoie, que les mères enfantent et que Vest»- « fant crie après sa mère, que le bois nourrit le feu, « que le vaisseau chemine, et que l)rillent les hou* €( oliers ; aussi loin que le soleil fond la neige, que k « plume vole, que nage la truite, et que l'épervîer «plane au printemps; aussi loin que le ciel se courbe c< en voûte, que. les vents soufflent, que les eaux cou-r « rent à la mer, et que les hommes sèment le grain. » D serait facile de multiplier les exemples, et de montrer que le droit germanique connut ces solennités de paroles qui tinrent tant de place dans le droit romain, qui firent du langage judiciaire une sorte de poésie {€armmnece$sanum)j et dont les jurisconsultes tirèrent comme d'un germe les plus savantes institutions qui furent jamais (1).

(1) Grimin, Deutsclie Rechts-AUerthûmer, Les termes de droit s^emploient detix à deux ou en plus grand nombre, en observant la loi poétique de Tallitération, qui consiste à rapprocher les mots commençant par une même initiale. Exemple, dans les lois Scandinaves :

medh mund ok mala. — Hûs ok hém. ; dans les lois anglo-sax(»ines :

meeg and mundbora. -^ Hûs and hftm.

Je crois reconnaître des vers dans cette formule suédoise :

IVJÈS LANGUES. 185

Des langues si riches quand il fallait parler des Astronomie. dieqx ou régler les intérêts des sociétés^ comment se seraient-elles trouvées impuissantes pour décrire les aeènes journalières de la création? Les vocabulaires germaniques sont prodigues de ces termes pittoresques et hardis qui attestent l'observation de la nature et Témotion de l'esprit humain en présence de tant de grands spectacles. Tous les phénomènes semblent d'à-* bord comme autant de merveilles qu'on ne saurait expliquer, qu'on ne saurait nommer, sans faire inter* venir les dieux. L'arc-en-ciel était le pont (Asbru) par où les Ases descendaient des cieux sur la terre. Us y avaient laissé leur nom aux créatures qu'ils avaient aimées* Parmi les oiseaux, on connaissait le Coq de Woden (Odhim honi) ; parmi les plantes, la Barbe de Dona (Donner sbart) y le Sourcil de Balder {Balldersbrâ)^ le Bouclier de Tyr [Tyrihialm)^ la Main du Géant, l'Herbe desÂlfes et celle des Nains. Les larmes que la déesse de l'amour avait versées en cherchant son époux s'étaient changées en or; ce riche métal garda le nom de pleurs de Freiia. La nature apparaissait toute vivante et toute divine dans un langage qui satisfaisait l'imagination, mais où l'on pourrait surprendre atissi les premiers efforts de la raison pour discerner, pour classi-

Ta œr ei mans maki . Ok ei madir y Brysti ;

et dans ces autres tirées de la loi des Frisons :

Mord schilma — mit mord bêta.

Bi londes le^ore — and bi liodà Kbband'*.

iSé CHAPITRE IV.

fier les faits^ pour en pénétrer les causes. Sous ses noms destinés à rappeler les vertus des plantes, à marquer l'origine des métaux précieux, il y a peut-être un souvenir des connaissances médicales et métallurgiques dont les prêtres Scandinaves se vantèrent, et qui leur furent communes avec toutes les écoles sacerdotales de l'antiquité. Mais on peut aller plus loin et retrouver dans les idiomes du Nord les vestiges d'une science astronomique surprenante chez des peuples qu'on se figure enveloppés d'une brume éternelle sous un ciel sans étoiles (1).

Le poëme sacré de la Voluspa rappelle un temps où « le soleil ne connaissait pas ses palais, les étoiles ne c< connaissaient pas leur place, la lune ne connaissait « pas sa demeure. Alors les Ases s'assirent sur leurs « sièges élevés, et ces dieux saints délibérèrent. Us « donnèrent des noms à la nuit et aux décroissance c( de la lune; ils nommèrent le matin, le midi, l'après- « midi et le soir , en sorte qu'on pût compter les « années. » Ce n'est pas forcer le sens de ce texte que d'y voir premièrement l'ignorance d'un peuple qui n'avait ni marqué la place des astres, ni mesuré ieur cours ; ensuite la sagesse des prêtres représentants des

(1 ) La Voluspa (strophe 7) représente les Ases forgeant For ; et probablement la fable des pleurs de Freya fait allusion à la récolte de Tor dans les eaux des fleuves. D'un autre côté, le Havamal (strophe 150) met la médecîne au nombre des sciences magiques ; et un autre poëme (Brynhil' dar quida) s'exprime en ces termes : « Gharacteres plantarum (Rini' M Runar) scias, — si medicus esse cupis — et nosse Tulnera inspicere : -— a illi cortici incidantur — et germini arboris. »

dieux, qui démêlèrent le désordre apparent des mouvements célestes, en saisirent les premières lois, et tentèrent de les fixer par, la parole. Cette astronomie toute sacerdotale ne pouvait parler que le langage du sanctuaire ; elle désignait les astres par des noms divins, et leurs différents aspects par des fictions mythologiques. Le soleil, c'était Odin ; et, dans ce rôle, le dieu portait douze titres différents, selon les douze mois de Tannée, et cinquante-deux surnoms répondant aux cinquantedeux semaines. On l'appelait le flamboyant {svidur), le resplendissant (gfimntr), le père du solstice {iolfadir)^ le dieu à Tœil de feu {baleigur) ; et c'est pourquoi on le représentait avec un œil seulement : il avait laissé l'autre en gage au nain Mimir, quand celui-ci lui permit de boire à sa fontaine, dont les eaux donnaient la connaissance des choses futures. On racontait aussi comment le génie de la lune, Mani, avait enlevé deux enfants qui puisaient à une source sacrée; et l'on expliquait les taches du disque lunaire en y reconnaissant deux figures humaines portant une cruche suspendue à un bâton. Les douze Àses avaient dans le firmament douze palais qui correspondent aux douze signes du zodiaque. La grande Ourse représentait le cliar d'une divinité. Les étoiles dont les Grecs firent le baudrier d'Orion figuraient, pour les Scandinaves, la quenouille de Frigga. Deux astres furent formés des yeux du géant Thiassi, mis à mort par les Ases; et le dieu Thor composa une constellation des orteils d'Orvandil, son compagnon de voyage, dont les pieds avaient gelé en chemin. Ces dé-

aomîiiatioiis/ ces fables et tant d'autres aujourd'hui perdues^ servaient à diriger les sages du Nand dans l'espace étoile ; ils y cherchaient des horoscopes et des augures^ mais en même temps ils y poursuivaient une science plus utile aux hommes, sans laquelle il n'y a point d'ordre dans là vie, ni de règle dans la société : je veux dire la division du temps, la distinction des saisons, la durée des années. Il fallait que des connaissances si nécessaires fussent placées sous la garde de la religion. Trois sacrifices solennels consacraient les trois grandes époques du solstice d'hiver, de l'équinoxe du printemps et du solstice d'été. Deux nains, Nyji et Nidhi, présidaient à la croissance de la lune et à sa dé- <^roissance. D'autres temps étaient marqués par des observances dont le souvenir subsiste encore dans les superstitions du Danemark et de la Suède. Les douze mois, de trente jours chacun, s'augmentaient de quatre jours intercalés au second mois d été, et complétai^Qt ainsi une période de cinquante-deux semaines ou de trois .cent soixante-quatre jours, trop courte de trente heures pour égaler la révolution du soleil. Cette lacune parait avoir été partiellement remplie au moyen d'une semaine additionnelle qui revenait tous les sept ans. Le calendrier se conservait, comme toutes les traditicms sacrées, par des chants et par une écriture symbolique. De là ces poëmes, encore populaires dans le Nord, composés pour rappeler l'ordre des mois et les fêtes qui y tombent; de là ces bâtons appelés runiques, où les paysans Scandinaves gravent les divisions de l'année en

caractères anciens^ accompagnés d'hiéroglyphes. Le secret des vieux pontifes païens, divulgué par les prêtre» chrétiens qui leur succédèrent, a été livré aux ignorants et aux petits (1).

Toutefois la science des astres n'était point restée confinée dans les temples de Scandinavie. Les Ânglo* Saxons avaient aussi leur calendrier, qui nous est parvenu avec la nomenclature de leurs mois. Ils en comptaient douze, partagés entre quatre saisons et deux semestres : ces imois étaient lunaires, et formaient une année de trois cent cinquante-quatre jours. Les onze jours manquant pour compléter l'année solaire corn* posaient tous les trois ans un treizième mois, intercalé dans la saison d'été. L'année s'ouvrait par la grande fête du solstice d'hiver, et la nuit qu'on y consacrait était appelée la Mère des Nuits {Moedrenech). Gette solennité donnait son nom {(iuili) au mois qui la précédait

(l)Geijer, Svea Rikes Hxfder, cap. 7. Grimm, Mythologie, 661 et suiv. Leœicon mythologicon, et Spécimen calendarii gentilis, à la fin du troinème Toinme de TEdda ; Copenhague, 1828. Mais je ne puis adopter les rapprochements trop hardis et les conclusions précipitées de ce savant trayail. — Voluspa, 5 : « Sol neque sciyit — uhi palatia haberet; — stellse sec sciTerunt — ubi loca haberent ; — luna neque scivit — quam mansionem haberet. — 6. Tum omnes dii occuparunt elatas sellas, — sanctissima numina, et de his deliberabant. — Nocti et interluniis — nomina dederunt. — Mane vocarunt — et meridiem ; — pomeridianum tempus et Tesperam — pro nuraerandis annis. — Pour les douze demeures célestes des Ases, et pour les cinquante-deux noms d'Odin, yoyez au tome premier de FEdda le poëme du Grimmismal, où j'incline à reconnaître l'abrégé d'une doctrine astronomique. En ce qui touche les fables du géant Thiassi et d'Orvandil, voyez Harbardsliod, 28, et l'Edda de Snorre, 110,111.— Les bâtons runiques des paysans Scandinaves ont eu pour modèles ceux que le clergé catholique du Nord exposait dans les églises pour régler les jeûnes et les fêtes.

i88 CHAPITRE IV.

et à celui qui la suivait. Parmi les dix autres, cinq rappelaient par leurs dénominations les divinités qu'il fallait honorer, et les offrandes dont on devait charger leurs autels; cinq marquaient les temps favorables à la navigation et au soin des troupeaux, le moment de la récolte et le retour des frimas. Il y avait aussi des jours fastes et des jours néfastes, et toute la suite de ces règles était contenue dans des poèmes dont nous avons probablement des débris. Le système anglo-saxon se rencontrait avec le Scandinave en plusieurs points, il aboutissait au même résultat; mais il différait par la durée des années communes, par le nombre et la distribution des jours intercalaires : en quoi il reproduisait presque entièrement Tordre du calendrier athénien. Sans doute les hommes du Nord faisaient une erreur considérable, s'ils ne tenaient point compte de l'excédant de six heures qui forme nos années bissextiles; mais j'admire déjà que ces barbares aient égalé les Grecs dans leurs efforts pour concilier les mors réglés par la lune avec Tannée réglée par le soleil, et pour réduire à la même loi les révolutions différentes de ces deux astres, que les hommes ont toujours consultés, et qu'ils sont parvenus si tard à mettre d'accord (1).

(1) Bède, de Ratione temporutn, cap. 13. La coutume de rédiger le calendrier en vers devait être bien enracinée chez les Anglo-Saxons, puisque Bède, après avoir écrit en prose son beau traité de Ratione temporum, crut devoir Tabréger en hexamètres btins, et en faire un sommaire encore plus court en latin rinié, probablement pour Tusage des écoles. Voici le début de cette pièce :

Aniius solis continetur Quatuor temporibus,

Considérez toutes les nations germaniques, tous les trouverez souvent errantes sur la terre, mais toujours attentives à s'orienter dans le ciel. Au quinzième siècle, les paysans des Pays-Bas connaissaient encore le chariot de Woden (la grande Ourse), et longtemps ceux de la Thuringe montrèrent la voie lactée comme le chemin par où le roi Yring était monlé chez les dieux. Les fêtes populaires de TAllemagne conservent encore le reste des solennités qui marquaient les solstices et les équinoxes. Si Charlemagne changea les noms que les Francs donnaient aux douze mois de l'année, ce fut sans doute pour faire tomber en oubli un calendrier idolâtrique, dont il n'osa cependant pas effacer toutes les traces : avril retint le nom de la déesse Ostara {Ostar manoih)^ et décembre resta le mois sacré, comme chez tous les peuples du Nord (Heilag manoth). En remontant plus haut dans Thistoire, on trouve le législateur des Gètes apprenant à son peuple à reconnaître les douze signes du zodiaque et les révolutions des planètes. Les prêtres dépositaires de ses enseignements avaient un catalogue de trois cent quarante-quatre étoiles; et les guerriers mêmes, s'il faut en croire Jornandes, passaient leurs

Ac deiudc adimpletur

Duodecim mensibus.

Quinquaginta et duabns

Garrit hebdomadibus, Tercentenh sexa^nla

Âtque quinque dicbus.

Je crois voir aussi des restes de Tancien calendiier anglo-saxon dans le Ménologe en langue anglo-saxonne, publié par Hickes (Thésaurus), et dans un manuscrit cité par Turner, History. lib. Vil, cap. 12.

jours de repos à étudier les phases de la lune et les éclipses du soleil. Au milieu de ces exagérations ou démêle la trace d'une science antique^ répandue dans le Nord avant Tère chrétienne; et Ton arrive à douter de l'opinion commune selon laquelle les Germains auraient emprunté aux Romains l'usage de la semaine et les noms des sept jours. Les Romains ne connurent la pé* riode hebdomadaire qu'au temps de César . il fallut des siècles avant qu'elle devînt assez populaire parmi eux pour s'introduire chez leurs voisins et leurs ennemis. Mais d'abord, en considérant l'accord de tous les idiomes germaniques à désigner la semaine par un jnéme mot, et les jours par les noms des mêmes dieux nationaux, on a lieu de croire ces termes antérieurs à l'époque, où les dialectes se divisèrent. D'ailleurs Tacite remarquait déjà chez les Germains l'observation régulière. de 1^ pleine lune et de la nouvelle, qui divisait les mois en deux parties égales,, et qui donne lieu de soupçonner un second partage en quatre périodes de sept jours. Enfin ce partage fut fait dans le calendrier scandioafve, puisqu'il roulait tout entier sur le nombre exact de cinquante-deux semaines, malgré l'inconvénient 4e former une année trop longue pour s accorder avec le retour de la lune, trop courte pour coïncider avec la révolution du soleil. Gomment l'institution des sept jours se fût-elle plus solidement établie chez le peuple le plus éloigné des Romains, si ce n'est qu'il la tenait d'ailleurs, c'est-à-dire de l'Asie, cette première partie d'Odin et des Ases? C'est là que la semaine a ses ori-

LES LAUGIIES. i9f

gines, consacrées par les plus hautes traditions religieuses. Une conjecture si naturelle s'appuie encore de deux indices moins sûrs, mais dont il faut tenir compte. D'une part, Wodan, à qui les Germains d^ient le quatrième jour, rappelle par son nom et par ses at* tributs le dieu Bouddha, sous l'invocation duquel le même jour est placé chez les Indiens. D'un autre côté, les deux peuples semblent s'attacher h l'idée d'un renoua vellement périodique du monde, et la durée qu'ils lui donnent forme naturellement un grand cycle astrono* miqne. Or, l'âge présent du monde, selon les Indiens, durera quatre cent trente^ eux mille années, qui seront suivies d'une ruine universelle ; et le poëme Scandinave du Grimmismal, où il est difficile de ne pas voir une exposition mythologique du calendrier, déclare qu'avant la destruction de l'univers, huit cents personnages divins sortiront par chacune des cinq cents quarante portes de la Valhalla. Si la Valhalla représente ici la demeure du soleil, et si les personnages qui en sortent sont autant d'années, il est remarquable que leur réunion forme encore le nombre fatal de quatre cent trente-deux mille. Ainsi les deux peuples s'accorderaient dans la plus grande comme dans la plus faible mesure du temps. De telles analogies ne s'expliquent point par une rencontre fortuite. L'astronomie devait naître sous le ciel de l'Orient; mais il fallait qu'elle suivît ces nations voyageuses qui allaient chercher leur destinée dans les forêts ou sur les mers du Nord, et qui auraient péri de terreur si le calcul des

révolutions célestes, en leur promettant le retour du soleil, n'avait consolé la longueur de leurs nuits et de leurs hivers (1), Ce qui Cependant ces expressions figurées , ces formules

manque au * '^ o 7

d^knguH mystérieuses, qui donnent tant d'éclat aux vieilles langues du Nord, en trahissent aussi l'insuffisance et la faiblesse. Ce sont comme des langues sacrées qui protégent la science naissante, mais où elle n'a ni liberté ni grandeur. Il ne faut pas croire que les idiomes d'Alaric et de Clovis eussent déjà des expressions pour toutes les délicatesses de la pensée humaine. Lorsque après les invasions les dialectes de la Germanie se trouvèrent en présence de la civilisation chrétienne, il leur fallut un travail de plusieurs siècles avant de pouvoir se plier

(l)Grirainy Mythologie, p. 687. Éginhard, Vit. CaroLM,,Si^ Pen, t. II, p. 458 : « Mensibus etiam juxta propriam linguam Yocabula imposoit cum ante id temporis apud FraDcos partim latinis, partim barbaris noiiiinibus pronunciarcntur. » — Jornandes» de Reb, getic, Grimmismal, cap. 12. Grimra éprouTe aussi quelques doutes sur Torigine de la semaine; et Geijer adopte ce rapprocbement des 432,000 personnages mythiques de VEdda, et des 432,000 années de la période indienne. — On peut citer, comme un des plus frappants exemples de I^analogie qui règne entre les langues germaniques, les termes par lesquds elles désignent les différentes parties de la durée.

Le temps,

G. theihs,

T. zit,

A. tid.

S. tidb.

Le moment,

mel,

mal,

mel.

mal.

Vheure,

weila,

bvila.

hvil,

hTila,

Le jour ^

dags,

tag,

dag.

dagr.

La semaine,

yiko.

vecha,

yica,

TÎka,

Le mois,

nienoths,

manod,

monadh,

manadr.

L'année,

jer,

jâr.

gear,

ar.

Le siècle.

îliTS,

ewa,

ava,

œfi.

A vrai dire, le mot aivs ou eiva, comme le latin iBvum et le grec aî«v, ne dé»gne qu'une longue durée sans mesure déterminée.

à celte variété infinie de notions savantes qui n'avaient jamais pénétré dans l'esprit des barbares. Ce ne fut pas trop de toute la persévérance des écrivains monastiques pour faire passer dans ces langues rebelles la théologie de l'Évangile, Ils n'y parvinrent qu'en détournant les vieux mots de leur sens primitif, ou en empruntant à la langue de l'Église des termes dont ils accommodaient l'orthographe à la prononciation de leurs lecteurs. C est ainsi que le mot de minna^ qui dans les mœurs païennes désignait la coupe vidée dans les festins pour l'amour des dieux et des ancêtres, devint le nom chrétien de la vertu de charité. C'est ainsi que du latin ekemosyna il fallut faire alamuosa^ l'aumône : les barbares n'avaient ni le mot ni la chose. D'un autre côté, si l'on considère cette partie des langues germaniques où se réfléchissent les mœurs des peuples, on reconnaît bientôt leur extrême pauvreté en tout ce qui touche les habitudes de la vie sédentaire, Icl luxe des villes, les monuments qui les ornent, les arts qui les enrichissent. Quand les moines vinrent ouvrir des écoles dans les bourgades allemandes, il fallut encore tirer du latin le nom d'une institution si nouvelle (schokj ichule). Au contraire, les locutions abondeat pour désigner la maison isolée, entourée d'un espace vide, telle que la décrit Tacite ; la salle du banquet, où le noble rassemblait ses proches et ses fidèles; le lieu fort, où il se retranchait contre ses ennemis. Rien de plus varié que les images de la vie errante, de la navigation, de la chasse et de la guerre. Je trouve dans

la langue des Goths toutes les armes offensives et défensives {vepna^ sarva), le casque (hilms), la cuirasse {brunjo), le bouclier {skildm), les traits qu'on lance de loin {arvazna)y et deux sortes d'épées {hairus, mekij. Aucune de ces expressions n'indique une origine étrangère, et toutes les traditions des Germains les font voir en effet habiles à forger les métaux. Enfin, si la nature se peint dans les idiomes du Nord, c'est avec les rigueurs du ciel et la stérilité du sol. Us distinguent avec soin tous les phénomènes du froid et de la tempête; mais ils n'ont pas à nommer les richesses végétales de climats plus heureux. Je remarque le grand nombre de termes dont ils disposent pour discerner tout ce qui frappe Fouie : le cri des bêtes, le frémissement des arbres, le murmure des eaux. L'ouïe est le sens le plus exercé du nomade; elle le guide quand les yeux ne peuvent plus rien : souvent les pâtres des Alpes, égarés le soir, retrouvent le chemin de leurs cha^ lets en prêtant l'oreille au bruit des sources qui se précipitent dans les vallées.

Ainsi le dépouillement du vocabulaire des nations germaniques laisse déjà voir ce qu'il leur restait de lumières, ce qui faisait leur force, ce qui faisait leur impuissance. On pourrait aisément pousser plus loin ces inductions^ s'il n'était périlleux de se fier sans réserve à des listes de mots mutilées par le temps. D a moins de prise sur les formes grammaticales.

mnmaire

f^^Zfà^ Rien ne semble plus libre que la pensée humaine et

que la parole qui la représente. Toutefois la parole non plus que la pensée ne fait rien de grand, rien de public ni de durable^ qu'en se soumettant à des lois. C'est pourquoi toute langue qui a une destinée religieuse, politique, littéraire, se lie par des règles. La gram* maire est un commencement de discipline, une première satisfaction donnée à ce besoin d'ordre qui tourmente les peuples bien doués. Mais alors l'indépendance de la parole se réfugie pour ainsi dire dans l'usage de chaque lieu, de chaque famille, de chaque homme, qui reste maître de s'exprimer mal. Cette façon irrégulière de s'exprimer s'appelle barbarisme, et j'y reconnais en effet ce je ne sais quoi de barbare, c'est-àdire d'insoumis, qu'on trouve au fond de toutes les sociétés. Les irrégularités de l'usage tendent à faire ir^ ruption dans la langue publique; elles s'y introduisent d* abord à titre d'exceptions, elles finissent par la pénétrer dans tous les sens, par la décomposer et la détruire* D n'y a pas d'idiome si poli qui ne récèle de telles causes de corruption; le désordre qu'elles y portent indique à peu près ce qu'il y a de trouble dans les intelligences. C'est l'étude que je voudrais faire sur les dialectes du Nord sans toucher à des détails philologiques trop délicats pour une main étrangère.

Le premier besoin de la parole est de captiver l'o- Buphomc. reille, distraite par les sons du monde extérieur; et c'est pourquoi l'euphonie tient une si grande place dans la grammaire des langues anciennes. Au milieu de tant de bruits charmants ou terribles, ce qui fait écouter la

iye CHAPITRE IV.

voix humaine, c'est qu'elle articule : ce sont les articulations, c'est-à-dire les consonnes, qui soutiennent les syllabes, et qui donnent aux mots leurs formes. Elles sont donc les éléments les plus nécessaires du langage, par conséquent les plus invariables, et ceux qui s^altèrent le moins par la différence des lieux et des temps. Les idiomes germaniques tirent leur force du nombre et de la combinaison des consonnes. Elles y forment, comme en grec, un système complet, où chacun des trois organes de la voix, les lèvres, la langue et la gorge, produit trois articulations correspondantes, douces, fortes et aspirées. Ces neuf consonnes se modifient et se permutent, mais selon des lois immuables, qui gouvernent tous les dialectes, qui en forment le principal Uen de famille, et qui permettent d'y retrouver la généalogie de chaque radical, quelques vicissitudes qu'il ait traversées (1).

(1) Voici la loi de permutation des consonnes, qni est la découverte capitale de J. Grîmra.

Étant donne un radical gothique, il passera ordinairement en anglosaxon et en Scandinave sans changer de consonne. Mais, s'il entre en langue teutonique, la consonne douce est remplacée par la forte ; la forte, par l'aspirée ; l'aspirée, par la douce. — Exemples :

Gothique. Teatoniqae.

B se change en P, bairan, piran, porter,

P en F, thaurp, dorof, village.

F. en B ou V, iilu, vilo, beaucoup,

D en T, daur, tor, porte,

T en Tfl ou 1, tagr, zahar, larme,

TH en D, that, daz, ceci,

G en K, gasts, kast, étranger,

K en CH, kuni, chunni, race.

Il en G, STaihra, schwager, beau-père.

Les voyelles tiennent moins au fond des mots ; elles en sont, pour ainsi dire, la couleur, que le temps efface. En jetant les yeux sur une page de l'Évangile gothique, on est surpris de la singulière richesse des voyelles dans le corps des mots et dans les désinences. Entre toutes dominent TA, 11, TU (prononcé ow), qui représentent les trois notes primitives de la voix humaine ; elles se réunissent pour former des diphthongues sonores ; il semble qu'on retrouve la variété du grec avec la miajesté du latin. Tout indique un peuple dont l'oreille exigeante veut être charmée en même temps qu'avertie, qui cherche dans la parole un art, et qui n'aura pas de repos qu'il n'en ait tiré le plaisir laborieux de la versification. Le teutonique retient encore , plusieurs de ces qualités musicales. Elles se soutiennent moins dans l'anglo-saxon et le Scandinave. Les voyelles éclatantes s'assourdissent, les longues deviennent brèves, les brèves se contractent, les désinences tombent ^ ou sont remplacées par Ve muet. C'est ainsi que le désordre pénètre dans les langues du Nord. On prévoit le moment où tant de noms pompeux, dépouillés en chemin, nous arriveront à l'état de monosyllabes. Le gothique arvaznay flèche, ne se reconnaît plus dans le Scandinave or; et fairguni, montagne, devient en allemand berg. Dans ces mots brusques et précipités, on croit sentir la prononciation d'une foule grossière qui ne donne rien aux plaisirs de l'esprit, qui se soucie peu de l'euphonie, pressée de se faire entendre, et satisfaite d'être comprise. Un historien l'a dit : « Les lan-

«éclinaison.

gues commencent par être une musique, et finissent par être une algèbre (1). »

Les idiomes qui vieillissent peuvent négliger de flatter Touïe ; mais Tinévitable effort de la parole est d'intéresser l'attention, c'est-à-dire ce qu'il y a au monde de plus mobile et de plus occupé; et c'est à quoi elle ne parvient que par les idées qu'elle lui livre enchaînées sous les mots. Les règles logiques de la grammaire n'ont pas d'autre but que de former ces liens du discoursy en faisant subir aux termes de la proposition un certain nombre de flexions régulières. Dans la déclinaison d'un nom, dans la conjugaison d'un verbe, il y a plus qu'un exercice d'enfant, il y a la lutte du mot qui cherche à enlacer l'idée, toute spirituelle qu'elle est; qui la suit dans tous ses détours, dans tous ses mouvements, et qui se montre aussi souple, aussi prompt, aussi infatigable qu'elle.

L'ancienne déclinaison germanique distinguait trois genres, le masculin, le féminin et le neutre; trois nom-

(1) J.-J, Ampère, Littérature et Voyages, p. 387. — Le gothique a trois Toyelles brèves, a, U w; deux longues, ê, Ô; quatre principales diphthongues, ai, au,ei, iu. Les exemples suivants indiquent les transformations qu'elles subissent dans les trois autres dialectes :

Gothique.

Tcutonique.

Anglo-saxon.

Seandinate.

Allemand.

marei,

mari,

mère,

mar,

meer,

mer.

libains,

leban,

lifian,

lif.

leben.

vie.

sunus,

sunu,

sunu.

sonr.

sohn,

fils.

mena,

mano.

mona,

mani.

mond,

lune.

rôdjan,

redan,

raedan.

raedi,

reden,

parler.

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