‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux temps (volume 3)Chapitre 7 sur 16 · CONSIDÉRÉ COMME HISTORIEN DES MŒDRS ET DES TRADITIONS GERMANIQUES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉ COMME HISTORIEN DES MŒDRS ET DES TRADITIONS GERMANIQUES

Ce serait le sujet d'une étude épineuse, mais féconde, de discuter Tautorité historique de Jornandes, le premier des chroniqueurs barbares, de ce Goth du sixième siècle qui eut la pensée d'écrire les annales de sa nation, au moment où elle disparaissait de ritalie, balayée par les armes de Bélisaire et de Narsès. Sans m'enfoncer dans des recherches si difficiles, j'ai eu lieu d*établir que, sur le point le plus attaqué de son histoire, c'est-à-dire en ne faisant qu'un même peuple des Goths et des Gètes, Jornandes s'accorde avec tous les écrivains classiques, depuis Dion Cassius jusqu'à Procope. Je me propose de montrer ici comment ce qu'il rapporte des traditions et des mœurs barbares est confirmé par les plus vieux monuments poétiques des Anglo-Saxons

et des Scandinaves. Ce rapprochement a été commencé par les critiques allemands; mais on peut le pousser plus loin et en tirer de nouvelles lumières.

L'historien des Goths n'est pas si épris de l'antiquité grecque et latine, qu'il dédaigne de recourir à d'autres sources. Il aime à citer les traditions héroïques de son peuple, et les chants qui célébraient les faits d'armes des anciens chefs. A la suite de ces hommes belliqueux, il trouve le roi Ermanaric, vanté comme TAlexandre du Nord, et il en raconte ce qui suit : c Encore que Ermanaric eût triomphé d*un grand nombre de nations» néanmoins la race perGde des Boxolans, qui à cette époque lui rendait obéissance, trouva occasion de le trahir, comme on va le voir. Une femme de cette race, appelée Svanibilda, dont le mari avait traîtreusement déserté, fut, par ordre du roi, liée à des chevaux sauvages qui l'écartelèrent. Ses frères, Sarus et Ammius, vengèrent la mort de leur sœur en frappant Ermanaric d'un coup d'épée dans le flanc. A la suite de cette blessure, il ne traîna plus qu'une vie misérable dans un corps épuisé (1). »

Ce tragique récit était sans doute au nombre de ceux qui frappaient l'imagination des peuples et qui se perpétuaient par des chants; car, en ouvrant l'Edda de Saemund, on y trouve un fragment (Hamdismal) où l'aventure, si brièvement contée par le chroniqueur, prend toute la grandeur et tout Téclat de Tépopée. Gudruna, la veuve de Sigurd, a vengé son époux en faisant périr ses deux frères; elle vit dans la solitude avec ses deux fils Sœrli et Hamdir ; et un jour, les appelant tous deux, elle leur dit :

(i) Jomandcs, de Rébus Geticis, 4, 5, 25, 24: c Ermanaricus, rei Gothorum, licct multaruin gentium dominus cxtitent, Roxolanonim g&as infîda quae tune inter alias illi famulatum cxhibcbat, tali eum nanciscitiu* occasione deciperc. Dum enim quamdam mulierem Svanibildam {sic) nomine ex gente memorata pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus cquis ferocibus alli«;atam, incitatisque cursibus, per diversa divclli prœcepisset, fratcr cjus (sic) Sarus et Ammius, germanae obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt, quo vulnere saucius segram vitam corporis imbccilIiUite contraxit, »

€ Vous aviez une sœur : ou la saluait du nom de Svanhilda : « c'est celle que Jormunrek a fait fouler aux pieds des chevaux

< blancs et noirs sur le chemin public ; c'est celle qu'il a livrée « à ses coursiers, accoutumés à bondir sous l'éperon des voyaff geurs. Et moi cependant je suis demeurée seule comme le

< peuplier dans la forêt, car je n'ai point d'hommes de mon sang 9 pour me venger. » Hamdir et Sœrli comprirent le dessein de leur mère, et le premier parla : « C'était bien assez que tu eusses

< à pleurer tes frères et tant d'autres de ton sang que tu as « poussés aux combats ; il faut encore que tu nous pleures, Gu- « druna, nous que voici dévoués à la mort où nos chevaux nous « mèneront. Nous mourrons loin d'ici. » Alors les deux héros s'en allèrent chevauchant à travers les montagnes, et, chemin faisant, ils trouvèrent leur frère Erp, né d'un autre lit, qui s'ébattait joyeusement. Ils lui demandèrent donc s'il voulait leur prêter main forte. Ce fils d'une autre mère leur répondit a qu'il

< aiderait ses frères comme le pied aide le pied. — Que peut « le pied pour le pied? répliquèrent-ils; que peut la main pour

< la main? 9 Et, tenant la réponse pour un outrage, ils tuèrent leur frère et continuèrent leur chevauchée. Or on annonça au roi Jormunrek qu'on voyait paraître des hommes armés de casques, des hommes puissants venus pour venger la femme foulée aux pieds des chevaux. Alors Jormunrek se prit à rire; il caressa sa barbe avec sa main ; il ne demanda point sa cuirasse, mais il branla sa tête fauve; il regarda son bouclier blanc; il se fit mettre dans la main une coupe d'or, et demanda le vin des banquets : « Je « serais joyeux, dit-il, de voir dans ma demeure les deux fils de « Gudruna, de les faire lier avec des cordes d'arc, ces hommes « valeureux, et de les suspendre à un gibet. » Bientôt les deux guerriers paraissent : ils se précipitent dans la salle, un grand trouble se fait, les coupes tombent en éclats, et les hommes glissent dans le sang. Sœrli et Hamdir ont porté au roi deux coups terribles; mais ils succombent sous le nombre : enveloppés de tous c6tés, ils comprennent trop tard la parole de leur frère ; ils

se reprochent sa mort. « Il ne nous convenait pas, s'écrient-ils» « de suivre l'exemple des loups et de nous jeter les uns sur les a autres... Bien qu'à vrai dire il nous fallût mourir hier, si ce « n'était aujourd'hui. Nul ne vit un soir au delà de ce que les a Nomes ont décrété (1). »

Si le chant perpétuait de siècle en siècle les fables héroïques des Goths, il les répandait aussi de peuple en peuple. Ermanaric demeura longtemps célèbre dansles chroniques allemandes, comme dans les ballades anglo-saxonnes. L'histoire de Reims par Flodoard, la chronique de Quedlimburg, celle de l'abbé d'Ursperg, celle d'Otton de Freysingen, rappellent les emportements du roi des Goths, et ses cruautés punies par de terribles représailles. Le poëme de Beowtdf et le Chant du Voyageur ^ vantent sa richesse et ses libéralités (2). Hais je relève un dernier trait qu'on n'a pas cité, et qui montre à quel point tous les détails de cette tradition étaient encore familiers aux Anglo-Saxons du dixième siècle. — Halmesbury rapporte que le roi Athelstan, trompé par son échanson, crut son frère Rdwin coupable de félonie et le fit jeter sur une barque sans rameurs et sans voiles. Le jeune prince, emporté en haute mer, ne résista pas au désespoir et se précipita dans les flots. Quelque temps après, Athelstan reconnut son erreur et se condamna à sept ans de pénitence. Et comme, un jour de banquet solennel, le roi était servi par ses officiers, l'échanson glissa et se retenant d'un pied : c C'est ainsi, dit-il, que le frère aide « son frère. » Â ces mots, Athelstan sentit se réveiller ses remords et ordonna qu'on décapitât le calomniateur. Le proverbe- du frère qui aide le frère comme le pied aide le pied rappelait

(i) Edda Sgsmundar, II ; Hamdismaly 14 : « Bespondit ille diversa matre genitus, — dicens ita se laturum — opem cognatis — ut pes pedi. — c Quid poterit pes pedem juvare? — Aut corpori adcreta — manns alte- « ram ?. .. » 28. « Non opinor in nos qnadrare — exempla luporom, — ut nos ipsi mutuo insectemur...Etsinobis vcl hodie vel heri moriendum. — Vesperam nemo vivit ultra decrctum Nornarum. »

(2) Voyei les textes rapportés par W. Grimm, Heldensage, 18, 21, 50, 31,56.

rhistoire du fratricide antique, et suffisait pour troubler le roi coupable au milieu de la joie des festins (4).

Une autre comparaison qu'on n'a pas faite montrera Jornandes aussi fidèle historien des mœurs que des traditions. Je yeux parler du passage où il rapporte la mort d'Attila et les funérailles que lui firent ses peuples. — Le roi des Huns vient d'ajouter au nombre de ses épouses une jeune fille d'une rare beauté* Il meurt subitement, des suites de Torgie par laquelle il a voulu célébrer ses noces royales. Le matin, ses serviteurs, inquiets de ne pas le voir paraître, forcent la porte de sa tente; ils le trouvent sans- vie et sans blessure, et auprès de lui la jeune fille qui se tient debout, les yeux baissés et pleurant sous son voile. « Or, continue Jornandes, voici quds honneurs on rendit à ses mânes. Des cavaliers, choisis parmi toute la nation des Huns, tournèrent autour du lieu où on Tavait déposé, faisant plusieurs évolutions à la manière des jeux du cirque, et célébrant les exploits du mort par un chant funèbre : « Le plus grand des Huns, le roi Attila, « fils de Hundzuc, fut le maître des plus vaillantes nations du a monde, le seul qui, avec une puissance jusque-là inouïe, ré- (( unit sous ses lois les royaumes des Scythes et des Germains. « 11 fit aussi trembler les deux empire^ romains par la prise de 41 leurs cités, et, lorsqu'il aurait pu les livrer au. pillage, se laissa « fléchir par des prières, et consentit à recevoir un tribut annuel. <( Après tant de prospérité, il meurt, nou Sous les coups de Ten- (( nemi, non par la trahison des siens, mais sans humiliation pour « son peuple, sans douleur, dans la joie, dans les fêtes! Comment « donc appeler du nom de mort une fin qui ne laisse rien à 4 venger? » Après Tavoir pleuré de la sorte, ils célébrèrent un

(1) Malmesbury, de GesUs regum Anglorum, lib. II, cap. 6 : ... f Sic f rater firatrem adjuvat. Quo rex audito perûdum obtruncari pi'xcepit. » Malmesbury ne rapporte ce trait que sur la foi des chansons populaires ^cantilenis per successiooes temporum detritis). Le rapprochement n'en a ^ue plus de force. La poésie avait lié l'un à Tautrelcs deux fratricides par un trait que le second empruntait au premier;

grand festin sur le tertre funéraire. Le corps fut enseveli pendant la nuit; il eut trois cercueils, d'or, d*argent et de fer, pour montrer que tout appartenait à un roi si puissant : le fer par lequel il avait vaincu ; For et Targent, rançon des deux empires. On y ajouta des armes, dépouilles de Tennemi, des ornements resplendissants de pierreries, ces vains trésors qui font l'orgueil des grands. Les esclaves qui creusèrent cette sépulture y trouvôrent la leur : la mort fut le détestable salaire de leur travail (1). t

Le dernier trait est d'une barbarie toute païenne, et rappelle les esclaves noyés dans le lac où ils avaient lavé Fimage de la déesse Hertba. Tout le reste, c'est-à-dire Tor enfoui dans le tombeau, le chant funèbre, la chevauchée des guerriers qui le récitent, reparait dans Tépopée anglo-saxonne de Beoumlf^ ouvrage des temps païens, mais retouché par une main chrétienne, qui en a sans doute adouci les couleurs et effacé les traits les plus durs. Beo^ulf est mort en combattant le dragon. < Alors, continue le poëte, le peuple d'Occident éleva une colline au bord de la mer; ils la firent haute et large, facile à être aperçue par les navigateurs au-dessus des vagues... Us l'entourèrent d'un mur, de la manière la plus honorable que les hommes sages purent enseigner ; ils enterrèrent dans ce lieu des anneaux et des pierreries étincelantes... Us permirent que la terre gardât ces trésors des guerriers, et que cet or demeurât là inutile aux hommes comme il l'était autrefois. Ensuite, tout autour de la colline che-

(1) c Nain de tota gante Hunnorum electissimi équités in eo loco quo erat positus in modum circensium cursibus ambiantes, facta ejus cantn funereo tali ordina raferabant : aPraecipuiis Hunnorum rex Attila, pâtre genitus ff Mundzucco, fortissimoruui gantium doniinus, qui inaudita ante sa poten- « tia, solus Scytbica atGarmanica régna possedit, necnon utraque Romans c urbisimperia raptis ciritatibus terruit, et ne praîdae quidam raliqua sub- « derentur, placatus precibus, annuum vectigal acoepit. Gumque hase « omnia proventu felicitatis agarit, non Tulnera hostium, non frauda suo- « rum, sed ganta incolumi, inter gaudia laetus, sina sensu doloris occubuit! c Quis ergo hune dicat axitum quam nuUus œstimet yindicandum ? » etc. Jomandes, de Rebtts Geticis, 49.

ET PIÈCES JUSTIFICATITES. 40»

▼aiicha une troupe de nobles» montés sur leurs coursiers de gœrre : ils étaient donze en tout. Ils Toulurent célébrer le roi. le rappder à h mémoire des bommes, le louer par des paroles chantées. Us Tantèrent sa valeur, ils jugèrent ses actions d^édat et ks récompensèrent par des éloges, comme il couTient qu'un homme exalte son seigneur dont il fut aimé, tomme il doit lui rester fidèle dans Tâme après qu'il Fa perdu sur la terre... Ainsi Beowuif fut pleuré comme un dier seigneur par son peuple et par ses compagnons. Ils disaient que ce fut de tous les rois du monde le plus libéral et le plus génmux, le plus gracieux pour ses sujets el le plus jaloux de sa gloire (1). i

(1) Beowuif, 6353 :

IMia ybe bloew riodan HiUe-deore JEthelinges... cum, Ealntwelia.

WoUeflCwidkm Kjning nuenui, Woitl-pd wreeen Sflfe aprecan.

Eahtodan eori scjpe And his ellcn weorc Dogodha demdoo...

Cwedon tbat be vnere Wyrold-CYninga

And moo thwcmsl.

Leodolidhost And lof-geomost.

41(3 ^OTES

DION ClffiYSOSTOME A OLBIA,

ou LA CIVIUSATION GRECQUE CHEZ LES GÈTES.

Dion Chrysoslome, condamné à molrt par Domitien, s'éiaii réfugié chez les Gèles. Après la mort du tyran, il revint à Pruse en Bithynie, sa ville natale, où il fit le récit de ses aventures dans une harangue publique, don| voici quelques fragments (1) :

« Je me trouvai Tété dernier sur les rives du Borysthène, où j'avais ahordé par*mer en fuyant Rome et l'empire. Mon désir était alors de pénétrer par le pays des Scythes jusque chez les Gètes, afin de connaître ces peuples... Or la cité des Borysthéniles (Olbia) rfest pas d'une grandeur qui réponde à son antique gloire, à cause des guerres et des captivités fréquentes qu'elle a subies, enveloppée qu'elle est depuis si longtemps de nations barbares et des plus belliqueuses, ou peu s'en faut, qui furent jamais. Elle a donc des ennemis éternels, et qui l'ont prise plusieurs fois. La dernière et la plus terrible de ces catastrophes ne date que de cent cinquante ans. La cité fut prise alors par les Gètes, comme toutes les autres de la côte occidentale du Pont- Euxin jusqu'à Apollonie. Les colonies grecques de ce pays en souffrirent beaucoup : les unes ne relevèrent plus leurs murs; les autres les relevèrent mal et les barbares y affluèrent en grand nombre... Les Borysthéniles rétablirent donc leur cilé, et je pense que les Scythes le permirent ainsi, ne pouvant se passer du commerce des navigateurs grecs ; car ceux-ci ne paraissaient plus sur la côte, n'y trouvant plus de comptoirs tenus par des

(1) Dionis Ghrysostomi Orationes^ LXXX ; Luteticc, 1604, p. 437.

hommes de la même langue; et les Scythes, de leur côté, ne savaient ni ne daignaient ouvrir des marchés, selon Tusage de la Grèce. Les traces d une restauration si récente se reconnaissent encore au caractère chétif des constructions, et au peu d'espace où elles se sont resserrées. En effet, une partie de la ville est re* bâtie sur ses anciennes limites, et de ce côté on voit encore un petit nombre de tours, qui ne rappellent ni la première grandeur de la place, ni sa force. L'espace qui les sépare est fermé d'une suite de maisons sans intervalles, défendue^s par une muraille basse et de peu de résistance. De l'autre côté, les tours restées debout sont si éloignées des lieux habités, qu'à peine pourriezvous croire qu'elles firent partie de la môme enceinte. Voilà des signes manifestes d'une ville saccagée; ajoutez qu'il n'y a pas une statue intacte dans les temples, mais que toutes sont mutilées, aussi bien que celles qui décorent les tombeaux.

€ Je me promenais donc, comme j'ai dit, aux portes de la ville, et quelques-uns des Borysthénites étaient sortis pour s'entretenir avec moi selon leui' coutume; et un peu après parut à cheval le jeune Callistrate. Il nous passa d'abord de quelques pas, poussant du côte de la campagne; mais bientôt après il mit pied à terre, confia son cheval à un écuyer, et s'approcha d'un air singulièrement modeste, la main sous le manteau. Or il avait un grand'cimeterre de cavalier, des braies, et le reste du costume des Scythes ; sur ses épaules flottait un manteau court, noir, d un tissu léger, comme les Borysthénites ont coutume d'en porter; car ils aiment en général la couleur noire dans tous leurs habits, à l'exemple d'un peuple scythe que les Grecs appellent par cette raison Melanchlœnes, c'est-à-dire les hommes aux noirs vêtements. Callistrate pouvait avoir dix-huit ans ; il était beau, de haute taille; sa figure tenait beaucoup du type ionien. On le disait vaillant dans les combats où il avait tué ou pris un grand nombre de Sarmates. Mais il s'appliquait aussi à l'art de bien dire et à la philosophie, jusque-là qu'il fut tenté de quitter son pays et de s'embarquer avec moi... Le sachant donc épris d'Ho-

mère, j'en fis le sujet de mes premières questions. Car tous les Borysthënites, ou peu s'en faut, se sont appliqués à l'étude de ce poëte, soit parce qu'ils vivent toujours en guerre, soit à cause de leur zèle pour la gloire d'Achille, qu'ils honorent plus qu'on ne peut croire, et qui a chez eux deux temples, l'un dans l'île appelée l'île d'Achille, l'autre dans la cité. Ils poussent la passion au point de ne vouloir entendre parler que d'Homère ; et, bien que n'ayant pas conservé la pureté de la langue grecque, à cause du voisinage des barbares, presque tous savent V Iliade par cœur, et la réciteraient d'un bout à l'autre. C'est pourquoi j'interpellai Callistrate en plaisantant : t Lequel, ô Callistrate, te semble plus ff grand poëte, Homère ou Phocylide? » Et lui avec un sourire : c En vérité, dit-il, le second de ces poëtes ne m'est pas même f connu de nom, et je ne pense pas que nul de ceux que voici « le connaisse davantage, car nous n'estimons point qu'il y ait « d'autre poëte qu'Homère; mais pour celui-ci il n'est guère K personne de nous qui l'ignore, i En effet, c'est le seul que les chanteurs publics célèbrent dans leurs chants ; et ils ont coutume de réciter ses poëmes dans plusieurs occasions, mais toujours quand il faut marcher à l'ennemi. Les vers d'Homère servent, comme à Lacédémone ceux de Tyrtée, à réveiller l'ardeur des combattants. Tous les chanteurs sont aveugles, et les gens du pays ne pensent pas qu'aucun autre puisse devenir poëte : c'est le service que rend Homère à ces aveugles comme lui.

Je répondis : f Ce Phocylide que vous ne connaissez point c fut du nombre des poëtes illustres. Or, quand un marchand « aborde pour la première fois sur vos côtes, vous ne le repousc sez point d'abord avec ignominie, mais vous commencez par f goûter son vin ou par examiner un échantillon des marchanf dises qu'il apporte; et vous achetez de lui si vous le jugez bon, a sinon vous le laissez partir. Fais-en de même avec Phocylide, « et juge-le sur un court échantillon de sa poésie. Voici donc une « sentence où il a mis à bon droit son nom :

« Ceci est encore de Phocylide : Une humble cité bâtie sur un écueil, < bien ordonnée, vaut mieux que la ville de Ninus avec ses folies (1). »

« Ces vers ne peuvent-ils pas se comparer à toute VIliade et à « toute YOdyssée, si Ton y prête un esprit attentif? Aimez-vous f mieux entendre conter les grands coups d'Achille, quel espace « il franchissait d'un saut, et comment d'un seul cri il mit en « fuite les Troyens? De tels récits vous sont-ils plus profitables « que de savoir comment une petite cité bâtie sur un écueil, si a elle se gouverne avec sagesse, est meilleure et plus heureuse « qu'une grande ville dans une large plaine peuplée d'hommes « insensés, sans ordre et sans lois? i — Alors Callistrate, un peu mécontent de ce discours : « Étranger, dit-il, il faut que nous « t'aimions et te respections beaucoup , autrement nul d'entre « les Borysthénites n'eût souffert que tu traitasses de la sorte « Homère et Achille... Parle cependant, et considère que tout ce <( monde veut entendre un discours de toi ; et c'est pourquoi f tant de gens se sont rassemblés au bord du fleuve, quoiqu'ils f ne soient ni sans affaires ni sans alarmes. Car tu sais qu'hier « à midi les Scythes se montrèrent tout à coup et surprirent quela ques éclaireurs imprudents, dont ils tuèrent les uns et firent « les autres prisonniers. » Il disait vrai : on voyait les portes fermées et le signal de la guerre arboré sur les remparts. Cependant les habitants étaient si curieux d'entendre discourir, et si bien Grecs de goûts et de mœurs, que presque tous étaient là, tout en armes et désireux de m'écouter.

Et moi, admirant leur bon vouloir : « Permettez-vous, leur « dis-je, que, rentrant dans la ville, nous nous asseyons quelque f part? Car peut-être tous n'entendraient pas en marchant; et « ceux qui se trouveraient derrière gêneraient ceux de devant « pour vouloir s'approcher davantage. » A peine avais-je parlé, que tous se précipitèrent vers le temple de Jupiten où ils avaient

(1) Kat To^t <I>tt>xuXî^cu, troXi; èv oxcrsX» xatx xoo{&cv

OUviaoL ojitxpY), xpt'aottv Ktvcu dçpatvcûor.;.

coutume de délibérer. Et les vieillards, les principaux, les magistrats, s*assirent tout autour sur les degrés ; le reste de la foule se tint debout, car il y avait une large place devant le temple. Si quelque philosophe les eût considérés dans ce moment, il eût été joyeux de les voir tous à la manière antique, et comme les Grecs d'Homère, avec de longs cheveux et de longues barbes... Puis, quand on eut fait silence, je dis que je les trouvais sages, eux qui habitaient une cité grecque et antique, de vouloir entendre traiter de la Cité. »

Ici Dion Chrysostome rapporte son discours, où il traite longuement de la cité des dieux, c'est-à-dire du monde, type de la cité des hommes. L'orateur ne voulait pas qu'un morceau si brillant, applaudi par des auditeurs demi-barbares, fût perdu pour ses compatriotes plus éclairés et plus polis. Il ne se doutait guère que, de toute sa harangue, le passage le plus instructif pour la postérité serait Tintroduction où il représente si vivement la petite ville d'Olbia, et cette poignée de Grecs perdus au milieu des Germains et des Scythes.

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