SECONDE PARTIE
U eERMAIflE EN PRÉSENCE DE U CIVILISATION RMIÂINE
LA CfTlLISATIO:; ROMAIKE CHEZ LES GERMAINS.
Les événements qui ouvrirent la Germanie à la do- Destinée de
Rome.
mination romaine remplissent une période d'environ ^ 22s2ïï»* «oixante-cinq ans, depuis l'an 55 avant J. G. jusqu'à Tan 10 de Fère chrétienne. Il faut savoir ce que Rome était alors et quelle sorte de civilisation elle portait aux peuples conquis.
Pendant que les lieutenants d'Auguste établissaient àiiJiK)rd du Rhin les quartiers de leurs légions, Virgile, retiré dans quelqu'une de ses villas de Campanie ou de Sicile, dictait l'admirable discours de Jupiter, au premier livre de TÉnéide, où il résumait toute la pensée de son poème, et probablement toute la politique du prince dont il servait les desseins. Il y faisait intervenir
le décret du ciel pour fixer d'avance la fortune « de ces « Romains maîtres de toutes choses, de cette nation a qui porterait la toge pacifique. Sa puissance ne devait a trouver de bornes ni dans l'espace ni dans le temps, « car un empire sans fin lui était promis. Alors se ferce merait le temple de la guerre, et des dieux bience faisants donneraient des lois aux peuples désarmés. » Ce n'étaient point là des songes de poêle; c'était la doctrine des orateurs, des historiens, des hommes d'Ëlat. Au langage de Cicéron et de Tite-Live, il semblait que des débats du forum dépendît la sûreté de l'univers. Mécène conseillait à Auguste de proclamer l'union da monde sous un seul pouvoir et d'effacer ces différences d'usages et de gouvernements qui divisaient les hommes. Un peu plus tard, Pline admirait a l'immense majesté ce de la paix romaine » enveloppant toute la terre, ce Les dieux, disait-il, avaient choisi l'Italie pour rasce sembler les empires divisés, pour adoucir les moeursy c< pour rapprocher par le commerce de la parole les ce langues de tant de barbares qui ne s'entendaient pas ce et pour ramener l'homme à l'humanité. » Assurément on ne pouvait exprimer en termes plus forts k mission de Rome et quelle part elle devait prendre à l'œuvre de la Providence, qui était de rétablir l'unité détruite de la famille humaine (1).
(\) Virgile, jEneid., I, 28 et suiv. Cf. Cicéron, pro Balbo,.passimi Sénèque, Epist. 47. Pline, HisL NaL, III, 6 : « Numine deûm elecU (Italia)(ju8e... sparsa congregaret imperia, ritusqne moUiret, et tôt populorum discordes ferasque linguas sermonis commercio contraheret ad cdloquia, ethumanitatem hoinini daret. » Les Grecs avaient fini par reconoaâtrd
Tout semblait fait pour assurer cette destinée. La société romaine était le résultat et comme l'abrégé des civilisations antiques. Les traditions religieuses de l'Orient se conservaient encore dans les sanctuaires étrusques, d'où la ville de Romulus avait reçu ses croyances, ses rites et ses prêtres. Rien de plus remarquable, chez un peuple dont les commencements sont si grossiers, que cette théologie savante qui plaçait au faite de l'univers une puissance inconnue, immuable; au-dessous, une série de dieux émanés d'elle; plus bas, les âmes considérées comme autant de divinités, mais déchues, condamnées à descendre sur la terre et jusqu'aux enfers, pour y subir les expiations prescrites, avant de remonter au ciel. De là la science des augures, le culte des mânes, et ce commerce avec le monde invisible, qui faisait le fond des institutions romaines, qui prêtait à la cité une majesté vraiment divine et la mettait en mesure d'exiger tous les sacrifices et de compter sur tous les dévouements. D'un autre côté, les lettres et les arts de la Grèce étaient venus tempérer la sévérité des mœurs latines. Les fils des patriciens, élevés par des pédagogues grecs, allaient achever leurs études aux écoles d'Athènes et de Rhodes. Tout ce que la poésie
cette mission de Rome, Plutarque, de Fortun, Bom.; Aristide, Oral, in Ramam ; voyez aussi Thymne d'Érimie, ei: ttiv *P«|A.nv. Et, sur ce point, les dirétieDs des premiers siècles pensaient comme les païens : Tertullien, de Anima, 50 ; ad Scapulam de persecutione : c Quousque seculum stabit, tamdiu enim stabit (imperium). » Voyez aussi Thierry, Histoire de la Gaule sùtis V administration romaine, 1. 1 ; et F. de Ghampagny, Ta* bleaudu monde romain, 1. 1, liv. I.
avait produit de plus achevé depuis Homère jasqu'à Théocrite, tout ce que les maîtres de Démostbènes et ses émules ayaient porté de raffinements dans Tart de la parole, tout ce qu'avaient pu faire six siècles de phi-» losophie pour F éclaircissement des questions qui tourmentent l'esprit humain, tant d'inspirations, tant 4è travaux, avaient passé dans la langue rustique du'Là^ tiùm pour la façonner, l'ennoblir, et y développa enfit les qualités incomparables qui en firent l'idiomi^ commun du monde policé. Le génie romain profitait dotte de ce qui l'avait précédé, mais en y ajoutant ce^ qv'il avait de propre, je veux dire le sentiment du juste, la passion du droit et la volonté de le faire régner pantiî les hommes. Sans doute, chez les Indiens et les Greoi^,' on avait écrit des lois, mais pour un temps et pour v» seul peuple : la gloire des Romains fut d'en avoir voÉhi faire pour tous les temps et pour toute la terre. Cést à quoi ils travaillèrent, en brisant de bonne heure le eerde étroit mais puissant de leur constitution théocratique, en engageant une lutte de quatre cents ans contre le patriciat jusqu'à ce qu'ils arrivassent, par les plébiscites de leurs tribuns, par les édits de leurs préteurs,; par les doctrines de leurs jurisconsultes, à ces notions de droit naturel qui ont leur source dans la raison divine et leur application dans toutes les sociétés. Je ne m'étonne plus qu'épris de cette justice absolue les- Romains s'en soient déclarés les interprètes et les vengeurs, qu'ils aient prétendu ne servir qu'elle en contraignant par les armes les peuples qui résistaient à
feuns l<ns^'^^^et^fpi''eiifiii ia plus belliqueuse nation de Funiver&se soit considérée comme la gardienne de la paix universelle (1).
Be si hautes i pensées n'avait rien de téméraire au temps où Auguste ferma le temple de Janus. Au delà des frontières poussées de la mer du Nord au mont Atlas, et de Pocéan Atlantique à TEuphrâte, l'autorité de Borne s'étendait sur un nombre infini de royaumes et de' tribus 1 qu'elle tenait dans l'épouvante ou dans le respect. Les Scythes et les Sarmates sollicitaient son alliance; les Parthes avaient rendu les aigles enlevées aux légions de Grassus; on avait vu venir les ambassadeurs des Indiens et des Sères, avec des éléphants et deS' trésors : ils avaient mis quatre ans à traverser l'Asie et k moitié de l'Europe, potir apporter les hommages ié> 'leurs rois. Chaque année une flotte romaine partait de^ la mer Rouge ef allait toucher à la côte de Malabar. fJii'peu jdiis tard, d'autres vaisseaux achevèrent le tour de Isi Grande-Bretagne. Au récit de ces navigations, les esprits is'échaxiflfaîent et commençaient à prévoir l'épùdfùe où, selon la parole de Sénèque, « l'Océan ouvrirait « ses barrières et laisserait passage à d'autres Argo- « nautes, vers' un continent nouveau. » Rome n'ayant
(i) Ottfried Mûller, die Etrusker. — Plutarque, Vie de Romulus. — Suétone, de lllustribus grammaticis. — Giraud, Histoire du Droit romain. — Digeste, 1. H, de Origine juris. — Virgile, VI, 855 et suiv.,
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Hse tibi erunt artes, pacisq ue imponcre morem ...
Pline, Hist, nat. XXVII, i : « Immensa pacâs romanae majcstate. » Senèque, 2e Providentia : t Génies in quibus romana pax desinit. »
plus rien à vaincre, le moment lui semblait venu de tout régler. Elle ne paraissait avoir recueilli les traditions des peuples civilisés que pour faire à son tour l'éducation des barbares et pour étendre d'un bout du monde à l'autre le bien ait des mêmes lumières (1). je qui ftisaii Cependant la civilisation romaine, au moment de sa deRome. plus grande puissance, recelait déjà tous les vices qui devaient la précipiter. On a vu ailleurs comment le paganisme, en divinisant la nature, en s'attachant à reproduire dans son culte les deux mystères de la vie et de la mort, avait abouti à la prostitution religieuse et au sacrifice humain. Aux fêtes de la Bonne Déesse, les matrones, dit saint Augustin, faisaient dans le temple ce qu'elles n'auraient pas voulu regarder au théâtre. Et pourtant on sait assez ce que supportaient les spectateurs du théâtre latin, et comment on y poussa le goût de la réalité jusqu'à déshonorer des femmes et brôler des hommes sur la scène, quand il fallait représenter les amours de Jupiter ou la mort d'Hercule. Les lieux où se consommaient ces horreurs passaient pour sacrés. Au milieu s'élevait l'autel de Bacchus, et tout se faisait au nom des dieux. On considérait comme autant de rites religieux les combats de gladiateurs et ces jeux où les
(1) Florus, Epitom,, IV, 12 : « Omnibus ad occasuin et mendkm pacatis gentibus, ad septcntrioneni quoque, duntaxat intra Rhenum a^pe Danubium, item ad orientem intra Cyrum et Euphratem ; illi quoque reliqui, qui immunes imperii erant, sentiebant tamen magnitudinem, et victorem gentium populum romanum reYercbantur...»etc.Gr.Strabon., Tacite, Agricola, 10, et le célèbre passage deSénèque le Tragique m Venient annis — Secula sens — Quibus Oceanus — Vincula rerum — Lnet et ingens, — Pateat tellus, ^ Nec sit terrarum — Ultima Thule. »
LA CIVILISATION ROMAINE CHEZ LES GERMAINS. 3b^5
condamnés, parés de bandelettes à la manière des victimes, étaient jetés aux lions et aux ours. À la menace d'une grande calamité publique, on enterrait vivants deux étrangers en l'honneur des divinités de l'enfer. Jusqu'au quatrième siècle, on ne cessa pas de placer, chaque année, une coupe fumante de sang humain sur l'autel de Jupiter Latial. De tels excès contentaient les passions violentes de la multitude, mais ils soulevaient la raison. Le souvenir du sacrifice d'Iphigénie indignait le poète Lucrèce, et F armait contre une religion qui avait pu conseiller tant de crimes. Les doctrines épicuriennes se propageaient rapidement parmi les puissants et les riches, dont elles charmaient la mollesse et dont elles endormaient les remords. César faisait profession publique au sénat de ne point croire à la vie future, et le peuple, gagné déjà par les mêmes opinions, allait volontiers sifQer ses dieux, quand un poëte comique lui donnait en spectacle Y Adultère d'Anubis ou Diane battue de verges. La philosophie ne réparait pas les ruines qu'elle avait faites. Gicéron, le plus sage et peutêtre le meilleur des Romains, entouré de toutes les lumières de l'antiquité, employait un dialogue de ses Tusculanes à démontrer premièrement l'immortalité de l'âme, et subsidiairement que la mort ne serait point un mal, encore que Fâme dût mourir. Vainement l'interlocuteur se déclare satisfait de la première démonstration, Cicéron insiste : a 11 faut, dit-il, se défier de tout; on peut se laisser surprendre à la subtilité d'un raisonnement, les sages se sont trompés sur des
points plus clairs; » et ce dogme de l'autre We lui parait encore enveloppé d'obscurité. Les stoïcien» ■?} trouvent pas plus de lumière ; les plus habiles pfofesaeiit que les âmes survivent aux corps, mais pour ira temps; qu'elles habitent une région du ciel, mais jusqu'à ce que, l'espace étant rempli, les premières venues mimit anéanties, afin de laisser place aux dernières. Je ne sais rien de plus respectable que ces efforts désespéiés de la philosophie pour résoudre les questions religieuses qui ne lui laissent point de repos; mais je ne sais rien de plus démontré que son insuffisance (1).
Le paganisme avait encouragé les mauvais penchants de l'humanité. Cependant il enseignait la crainte des dieux, la distinction du bien et du mal, tout ce qui faisait le fond de la conscience, et que TincrédoUté dé* truisait. De là cette corruption qui marque les derniers
(1) Tite-LiTe, UisL, XXXiX et suiv. : Sept mille penonnes eofàBfpki^ dans les mystères infâmes des bacchanales. Sur les prostitutions relîgi^ÎBes^^
saint Augustin, de Ciuitate Dei, VU, 21. Pline, Hist, nat., XXYIU, 4
Pline, XXX, i, le sénat rend en 669 un décret c(Hitre les immohtkHiB Iw -
maines. Mais Porphyre, de Abstinentia, II, 56, atteste que les immol a
tîons continuaient de son temps. Sur les deux étrangers qu'on enterra^Stt vivants, Tito-Iive, XXil, 57 ; PUnc, XXVIII, 2. Sur le caractèroteligie q,— ^ des combats de gladiateurs, Valère Maxime, III, 4, 7. Sacrifice humaMi^tf^ offert par Octave aux mânes de César, Suétone, Octnv,, 15. Laetanc^^v,
Divin. Institut., lib. I : « Si quidem Latialis Jupiter etiam nunc sanguii M
colitur humano. » En ce qui touche les spectacles, Tite-Iive, Bii VU, 1,2. Tertullien, Âpologelic. et advers. Gnostie. Cypritm, de Spect culis. Magnin, Origines du théâtre. Et sur toutes cette corruption ^mia paganisme, Tschirner, der Fall des Heidenthums. Filon, Mémoire s^-mr Vétat moral et religieux de la société romaine. Gicéron, Tu$eul.'r^ I, 78 : « Nihil nimis oportet confidere... in is est enim aliqua obscuritas. • » Ibid.f 77 : « Stoici autcm usuram nobis largiuntur tanquam comicil««-s ; diu mansuros aiuntanimos, semper, negant... » etc.
Là civilisation romaine chez les germains. S87
iemps de la république, lorsque, les anciennes vertus «•'éteignant, il ne resta plus dans les c(Burs que la pasaioadè l'or, du sang et de la chair. Alors Atticus faisait la traite des gladiateurs et prêtait à la grosse aventure; César souriait aux sarcasmes de ses soldats, qui lui r^^jj^ocbaient Tinfamie de ses nuits; Auguste faisait ofucifier un de ses esclaves pour avoir mangé un oiseau dreâsé doftt il aiinait les jeux. Quand l'homme était tombé si bas, comment la sainteté de la famille se f(tir elle soutenue? Je m'explique ainsi la contagion du célibat, la facilité du divorce, qui introduisait une sorte dç polygamie successive ; en même temps qu'un tribun du peuple, Helvius Ginna, se disposait à faire décréter publiquement la pluralité des femmes. Dans les proscriptions du second triumvirat, plusieurs fils avaient dénoncé leurs pères. Plus lard, il fallut qu'un sénatusconsulte interdit les emprunts d'argent aux fils de Ëunille, que l'impatience de leurs créanciers poussait au parricide. L'État même ne conservait plus rien de ce prestige religieux que lui prêtaient les vieilles (Croyances. La négligence des patriciens avait laissé périr l'antique tradition des augures; on n'en retenait que de vaines cérémonies, qui ne commandaient plus le respect du peuple. Toute la morale des citoyens puissants était dans cette maxime d'Euripide : « S'il faut « violer les lois, il les faut violer pour régner; en toute a autre chose, observez la justice. » A quoi bon rappeler la vénalité des élections, la rapacité des magistrats et des officiers du fisc, la spoliation des provinces?
MB CHAPITRE Yl.
Aa milieu de ce désordre universel, grandissait la puissance impériale. Sans doute les Césars maintinrent les magistratures, mais pour s'en attribuer la meilleure part, le souverain pontificat, le tribunat, la censure, le proconsulat, et pour ne laisser aux autres que des honneurs sans puissance. IjC nom de la république subsistait, mais comme une fiction légale à laquelle personne ne croyait plus. Ce système de fictions faisait le côté faible de la législation romaine. Le respect des règles anciennes s'attachait à en garder la lettre, pendant que la différence des temps introduisait un esprit nouveau. Ainsi la loi des douze tables ne connaissait d'héritiers que les parents par les mâles : le prêteur appelait à la succession les parents par le^ femmes, mais en les supposant héritiers légitimes. La loi qui punissait le vol ne prévoyait ce crime qu'entre citoyens romains : en citant devant le juge l'étranger coupable, il fallait le supposer citoyen. L'antique solennité du combat judiciaire se perpétuait, mais en remplaçant la lance par la verge. Toute la procédure n'était qu'une suite de formules surannées et d'actes fictifs, que Gicéron ne craignait pas de livrer au ridicule, qui heurtaient ^ le bon sens public, et qui menaient au mépris de la loi, par conséquent à sa ruine (1).
(1) Sur la corruption des mœurs, Salluste, Catilin,, 10; Juçurtii,. 41.Cicéron, Lettres familières, 8, 8; 1, 9; 6, 2 : d Àtticus, 5, 19- A, 4; 15. Suétone, in Caesare, 22, 50, 49, 51, 52 : « Helvius Ginna trLi bunus plebis plerisque confe^sus est habuisse se scriptam paratamqu ^ legem, ([uam Caesar ferre jussisset cum ipse abesset, uti uxores libero^"rum qiiîerendoruin causa quas et quot rellet ducere liceret. » Le tra-:^**
En6n, cette culture même des lettres» qui eut toute sa fleur au siècle d'Auguste, approchait déjà de son déclin. Les écrivains romains en étaient venus à ce moment critique où, préoccupés à l'excès de la perfection des formes, ils allaient négliger le travail de la pensée et le soin des grands intérêts, sans lesquels il n'y a pas de grandes littératures. Les signes avantcoureurs de la décadence se déclarèrent avant la mort d'Auguste. Deux beaux esprits marquent Taltération du goût, l'un dans la prose, l'autre dans la poésie : je veux dire Pollion, ce critique malveillant de Gicéron et de Tite-Live, et Ovide, qui loua Virgile, mais qui n'en reproduisit ni la sobriété ni la vigueur. Dès lors la passion des exercices déclamatoires et des lectures publiques pousse les orateurs et les poëtes à ces défauts qui plaisent, à ces effets de parole qui soulèvent les applaudissements de l'auditoire, mais qui n'auront que les dédains delà postérité. L'érudition succède à Tinspiration épuisée, et l'art remplace le génie (1). Voilà donc où
d*Auguste, qui fait un singulier contraste avec sa clémence chez Vedius Pdlio, est rapporté par Plutarque, Apophthegm. ^Digeste, 1. 1, ad S. C. Macedonianum : c Ne cui, qui filiofamilias pecuniam mutuam dedisset actio petitioque daretur. » — Gaius, Institut, comment., IH, 25; IV, il etsuiT.; 37 : citem civitas romana peregrino iingitur... Veluti si fiirti agat vel cum eo agatur. » On ne finirait pas si Ton voulait énumérer toutes les fictions de la procédure romaine, tout ce qui s*y faisait de ventes simulées, per ses et libi*am. On feignait de vendre Teufant auYn émancipait, Tenfant qu'on donnait en adoption, la femme qu'on voulait rendre maîtresse de ses affaires, Thérédité qu'on voulût transmettre, etc. Gicéron, pro Murena, 23-27.
(1) Suétone, de lllustribus grammaticis. Tacite, de Causis corruptae eloquentiœ, Quintilien, lib. XII, cap. 10.
en était la civilisation Fomaine quand elle pénétra chez les Germains. Elle pouvait leur bâtir des temples; mais les dieux qu'elle y devait installer ne valaient pas mieux que ceux du Nord : ils inspiraient moins de foi, par conséquent moins de vertus. Elle avait à leur proposer des lois admirables, mais servies par de mauvais citoyens. Elle leur portait les écrits de ses plus grands maîtres, mais commentés par des disciples stériles. Il y avait assurément bien moins de poésie dans les écoles des grammairiens latins que dans les chants d'une troupe de barbares rassemblés autour d'un bûcher pour célébrer les funérailles de leur chef, iiistoire de La conquêtc de la Germanie fut poussée plus loin romune Qu'ou uc pouse communémeut: elle fut soutenue plus
« Gennanie. * ^ '' *
longtemps, elle eut de plus grands effets.
Déjà César avait pris possession de la rive gauche du Rhin, occupée par des populations d'origine germanique. Deux fois (55 et 55 avant J. G.) il avait passé le fleuve et poussé ses reconnaissances jusque dans l'intérieur du pays, dont la courte description fait une des plus belles pages de ses Commentaires. Après ses guerres d'Asie, il se proposait de revenir par le Nord du PontrEuxin, de prendre à revers la Germanie, qu'il traverserait de l'est à l'ouest, et de rentrer dans les Gaules avec la gloire d'avoir étendu l'empire jusqu'à l'océan Septentrional, regardé comme la limite de Tunivers. Ce rêve ne fut pas réalisé ; mais il est remarquable que le génie de César ait été attiré vers ces trois grands pays du monde moderne, la France, l'Angleterre
et l'Allemagne; qu'il n^ait pas moins fallu que son épée pour commencer leur destinée et que sa plume pour écrire le premier chapitre de leur histoire (1).
Auguste se fit un devoir filial d'accomplir le vœu de son prédécesseur. Après avoir affermi, par les soins de ses lieutenants^ Agrippa et Munatius Plancus, la domination romaine sur le Rhin; après que ses fils adopti£s Drusus et Tibère eurent soumis les peuples indomptés qui s'étendaient des Alpes au Danube, il crut le moment venu de pénétrer au delà des deux fleuves. Drusus (12 ans avant J. G.) attaqua la Germanie parle septentrion : sa flotte descendit TYssel, rasa les côtes de la Frise et vint aborder à l'embouchure de l'Ems, où il construisit un fort. L'année suivante, il s'avança par terre jusqu'au Weser : une troisième expédition le conduisit au bordi de l'Elbe. Il songeait à forcer ce dernier obstacle, lorsqu'un jour, dans la profondeur des bois, Im apparut une femme d'une stature plus qu'humaine, qui lui ordonna, ditron, de retourner en arrière, et l'avertit que sa dernière heure approchait. On ajoute que peu après il mourut d'une chute. C'est le récit des historiens romains : et qui sait si, dans cette apparition, il ne faut pas reconnaître quelque prêtresse de Woden, qui se crut inspirée d'arrêter l'étranger au
(1) Flora8, ni, 10; César, Comment., V, VI; Plutarque, in Cassate:
Todivwç xat ^t' *rpxavt«( iropà rqv Kaoïriov OsSXaaaav xal tov Kauxaffov Jxirt^tXAovn n^TOV iCç rrpt 2xu6ixYiv l(i.6aXtîv* xat rk irsptxopa ripfAavoK xal rtp(Aav(av otMxv iirt^pa(i.ôyTi ^là KsXtûv ^iravtXOeîv ttç ^ToXîav xal w^d^ai Tbv xuxXov TouTov T^ç iQ^tuLovia; TÔ iravTaxoÔEv Ylxtavw irtpioptioOiComc.
2Ô2 CHAPITRE YI.
passage, et de sauver les derniers sanctuaires de ses dieux (4)î
Toutefois Rome n'abandonna point les conquêtes de Drusus. Pendant dix-huit ans les légions sillonnèrent le pays, écrasèrent toute les résistances, accoutumèrent les peuples à la crainte, qui est le commencement de la soumission. Domitius Âhenobarbus passa l'Elbe et éleva, sur la rive droite, un autel en l'honneur d'Auguste. Des négociations s'ouvrirent avec les Burgondes, dont les tribus couvraient les bords de la Vistule. Toutes les résistances paraissaient domptées; le génie des peuples et même le climat semblaient s'adoucir : c'était un autre ciel, une autre terre. Des progrès si rapides furent interrompus par le désastre de Yarus, écrasé avec trois légions dans la forêt de Teutoburg. Mais le jeune et vaillant Germanicus vengea Thonneur du nom romain. Après deux ans de victoires, il ne demandait plus qu'une campagne pour achever la réduction de la Germanie en province. La jalousie de Tibère le priva de cette gloire en lui décernant la vaine pompe du triomphe. Rome vit traîner au Gapitole des prisonniers
(1) Dion Casaus, XLVni, L; Lffl, LIV. Strabon, IV, VIL Tite-Iire, CXXXV.CXXXVI,CXXXVIILTacite,i4nna^,XlI,27;Germawia.XXVIIL Velléius Paterculus, II, 95, 97. Horace, Carm., IV, 4, 14. Monument» Ancyr. tabul. 2*. Florus, IV, 12. Sur la mort de Drusus, Tite-LiTe, GXL. Dion Cassius, LV, 1 : ruvvi 'fàp tiç {miCcav ^ xarà àvOpcîirGU ^ûoiv àiraVrih oancL aura, it^tc net èfiTo. iiziv^ Âpoûai ducopiort x. t. X. Il est impossiUd (le citer ici tous les témoignages de Tantiquité sur une époque si comme: on les trouvera réunis dans le savant livre de Barth, Deutschlands Vrgeschichte, 1. 1. Parmi les historiens modernes de TÀllemagne, fai oousoité principalement Pfister et Luden.
de toutes les nations germaniques, des prêtres, des chefs enchaînés avec leurs femmes et leurs fils. On portait autour du vainqueur les images des fleuves captifs; mais en même temps l'armée victorieuse commençait à quitter leurs bords; elle se retira lentement et à regret. En l'an 28 de l'ère chrétienne, le poste laissé à l'embouchure de l'Ems se maintenait encore ; en l'an 47, les légions campaient près du Weser. Claude ordonna qu'elles se repliassent sur le Rhin. Mais la guerre avait duré un siècle, et c'était plus qu'il n'en fallait aux Romains pour laisser au delà du Rhin une trace ineffaçable (1).
Si les armées romaines reculaient au nord, elles reprenaient leurs avantages du côté du midi. Déjà Tibère
(1) Tacite, Armai., IV, 44. Dion Cassius, LV, 6. Suétone, in Tiber.,9. Vdléius Paterculus, II, 72, 97, 118. Florus, IV, 12 : c Eadenique in Germania pax crat ut mutati homines, alia terra, coelum ipsum mitius moiliusque aoUto TÎderetur. » Cf. Dion, LVI, 18 : "Eç te t6v xoopiov açôv (*^wpi.aî«v) et [iapSapct (AiTeppii6{jk'2[6VT0 xat œ^o^àz évo(i.i![cv, ouvc^cu; rt ttpvivtxàc iireiGÛvTo. Le sénat regardait déjà la Germanie comme une province : c Ipsi (Druso) quod nunquam alias, senatus romanus ex proTincia dédit. » Florus, loco citato. L'expédition de Domitius Ahenobarbus, au delà de TElbe, est surtout connue par le fragment de Dion Cassius que Morelli a publié à Bassano, 1798. — Sur la défaite de Varus, le récit le plus instructif me semble être celui de VelléiusPaterculus, II, 117,120. Cf. Dion, LVI, 18 et sûiv. Florus, IV, 12. Tacite, Armai,, 1. Manilius, Astronomie, l, 894, rapporte les signes célestes qui annoncèrent la destruction de Tarmée romaine. Cf. Suétone, in Octavian., 23, 49. Scnec., EpisL 47. —Sur les guerres qui suivirent, Suétone, in TiberiOfiS, 21. VelléiusPaterculus, 120 et suiv. Ovide, Trist., III. 12; IV, 2. Tacite. I; passim, 2, 5-26. Il faut lire dans Strabon, VII, la description du tiiomphe de Germanicus. En ce qui toucbe la domination romaine en Germanie après le rappel de Germanicus, Tacite, Annal., IV, 72 ; XII, 16-19 : c Igitur Glaudius adeo novam in Germanias vim probibuit, ut referri praesidia cis Rbcnum jubé ret 9
(7 ans après J. C.) avait dompté la puissante nation des Marcomans, établie dans les montagnes de la Bohême, d'où elle dominait le cours du Danube. Trajan s'attacha à soumettre la rive gauche du fleuve, depuis sa source jusqu'à ses bouches. Avant de succéder à l'empire, ce grand homme commandait en Germanie (94-98). On y avait admiré la rapidité de ses expédi>tions, la fermeté de son gouvernement, le respect qu'il inspirait aux barbares, lorsque, assis sur la chaise eurule, entouré des faisceaux, il rendait la justice à tant de peuples différents de mœurs et de langues. C'est alors qu'il paraît avoir achevé la conquête du territoire compris entre le Rhin, le Mein et le Danube; des colons gaulois y furent établis avec la condition de défiricher le sol et de payer à l'État la dime des récoltes. Devenu empereur, Trajan tourna ses armes contre les Daces, les plus belliqueux des Germains orientaux (102-105), et réduisit en province la contrée qui s'étend du Da^ nube aux monts Garpathes et au Dniester. La civilisation latine y jeta des racines profondes : après dix-huit sièclas, les peuples de la Yalachie et de la Moldavie^ issus, si l'on veut les en croire, des soldats de Trajap, prennent encore avec orgueil le nom de Romains» Roth mouni (1).
(1) Guerres contre Marbod et les Marcomans, Strabon, VII ; Vdlfii» Paterculus, 108, 109, 110, 129. Tacite, Annal., II, 62, 63. Suétone, in Tiber.,^1. Expéditira de Trajan en Germanie, Pline, Panegyric, IX, XFÎ, XIV, XVI, LXXXII. Établissement des colons gaulois entre le Danube et le Rlmiy Tacite, Germania, 29 : « Non numeraverim interOermam*» populos, quanquam trans Rhenum Danubiumque consederint, eos qui dectt^
La soumission de la Germanie était devenue une des pensées dominantes de la politique impériale. U iisdlait que tous les grands princes y missent la main. En 160, le soulèTement des Marcomans, soutenus par une considération nombreuse, appela Marc-Âurèle sur la frontière, n y trouva une des plus formidables guerres que Tempin eût soutenues. Cependant neuf campagnes successives le rendirent maître du territoire ennemi; il s'enfonça jusque dans le pays des Buriens entre l'Oder et la Yistule, laissa partout des camps fortifiés et des garnisons ; et déjà il songeait à former une province nouvelle sous le nom de Marcomannie, quand la mort le prévint. Mais on voit assez l'impression que la puissance romaine avait laissée parmi ces peuples, par les conditions qu'ils subirent. Ds s'engageaient à rester en paix avec leurs voisins, à fournir chaque année du blé et des soldats, à ne tenir l'assemblée publique qu'une fois par mois, dans un lieu déterminé, et en présence d'un oiBcier de l'empereur (1).
Toute l'ardeur du premier siècle s'était portée du côté du Rhin, toute l'attention du second fut tournée T^rs le Danube ; le troisième eut à défendre les deux fleuves contre les invasions des Francs, des Âlemans et
mates agros exercent. Leyissimus quisqueGallorum, et inopia audax, dubi» possessionis solnm occapayere. Mox liÊaite acto, promotisque signis, sinus impeiii et pars proTinciae habentor. » — Sur les guerres de Trajan contre les Daces, Dion Gassius, LXVIU. Vaillant, la Bomanie ou Becherclies sur Us peuples de la langue d^Or.
(i) Dion Gassins, LXXI, LXXU. Julius Gapitôlinus, Marc. AnUmm, los, : c Volnît Marcomanniam proyinciam &cere. » Gf. Reichart, Germankn wUer den Hcarnernf p. 348 ^snir.
des Goths. Mais ces insultes provoquèrent un glorieux retour de la fortune romaine. En 235, Maiimin passa le Rhin ; une nuée d'archers partbes, arméniens et maures qui composaient son armée s'abattit sur le pays, et parcourut l'espace de trois cents milles, brûlant les habitations, enlevant les troupeaux, faisant un carnage et un butin incalculables. Probus (277) porta aux Germains un coup plus terrible encore. D attaqua les peuples qui avaient envahi la Gaule, leur tua quatre cent mille hommes, rejeta leurs restes au delà du Neckar et de l'Elbe, et poussa la guerre jusqu'à ce que les chefs ennemis vinssent implorer sa clémence. D exigea d'eux un tribut, des otages, et le désarmement général de leur nation. Des stations militaires, des villes nouvelles fondées chez les barbares, devaient garantir l'exécution du traité. C'est alors que l'empereur put adresser au sénat cette lettre où respire encore le génie victorieux de l'ancienne Rome : « Je rends grâces c( aux dieux immortels, pères conscrits, parce qu'ils a ont justifié le choix que vous aviez fait de moi. La c< Germanie est subjuguée jusqu'à ses dernières limites. « Neuf rois de différents peuples sont venus en sap- <i pliants se prosterner à mes pieds, c'est-à-dire aux « vôtres. Déjà les barbares ne labourent, ne sèment, a ne combattent plus que pour vous. Décernez donc, a selon l'usage, des supplications solennelles... On a « repris à rennemi plus de butin qu'il n'en avait fait. c< Les bœufs des Germains courbent la tête sous le joug « de nos laboureurs... Nous aurions voulu, pères con-
<x scrits, réduire la Germanie en province; mais nous « avons remis cette mesure à un temps où nos vœux a seront mieux remplis, c'est-à-dire où la bienveillance «des dieux nous donnera des armées plus nomce breuses. » Mais ce dessein n'eut pas d'effet. Toute Thabileté des successeurs de Probus ne servit qu'à défendre les anciennes limites ; et l'épée de Constantin et de Théodose retarda seulement de quelques années ie moment de l'invasion générale qui livra l'empire aux représailles des Germains (1).
Les guerres de Germanie sont restées dans l'ombre par la faute des abréviateurs et des biographes qui nous ont conservé une partie de l'histoire impériale. A travers l'obscurité de leurs récits on n'aperçoit que des marches rapides, des combats sans suite, des traités sans force. Mais d'autres monuments témoignent d'un plan conçu avec maturité, suivi avec persévérance : je veux parler des constructions militaires récemment découvertes en Saxe, en Lusace, en Silésie. De longs retranchements se prolongent à travers les forêts de pini^ qui les couvrent en plusieurs endroits, et qui leur assignent une date reculée. Leur hauteur, portée jusqu'à soixante pieds, indique la main d*un peuple habitué à
(1) Jul. Capitolinus, Maximini duo. Vospiscus, Probtis, Lettre deProbos au sénat : « Ago diis itnmortalibus gratias, P. C, ({uia vestra in me judida coinprobarunt. Subacta est omnis, qua tenditur late Germania... Omnes jam barbari vobis arant, ▼obis jam serunt, et contra înteriores gentes militant... Nam et GCGGM bostium cxsa smit, XVIMarmatonminobis oblata... Volueramus, P. C, Germaniae novum praesidem facere, sed boc ad pleniora vota distulimus, » etc. Zosime, lib. I, complète le récit des campagnes de Probus en Germanie.
ne rien faire que de grand. Toutes leurs proportions ont la régularité des ouvrages auxquels les Césars employaient leurs soldats. Derrière ce rempart, on croit distinguer les postes destinés à le défendre. On les reconnaît aux ruines considérables qui subsistent encore dans le haut Mein, aux noms de lieux qui s'y conservent et qui rappellent la présence des légions. La Bohème a de vieux châteaux auxquels la tradition donne aussi une origine romaine. Enfin, des fouilles récites dans le pays de liegnitz et de Breslau ont mis au jour un grand nombre de médailles impériales, d'armes, d'idoles, des vases de forme classique, des urnes sépulcrales, dont Tune portait une inscription latine, des traces d'habitations, et tout ce qui annonce^ non le passage, mais le séjour d'un corps d'armée. Ainsi se dessine une ligne fortifiée qui touche d'une part à l'Elbe, limite des conquêtes d'Auguste, et de l'autre à rOder, où Trajan fit commencer la frontière de la Dtdle. Cette construction peut se placer dans les treke années de la grande guerre des Marcomans. L'enceinte qu'elle achève embrasse presque toute la Germanie de Tadte; eile marque la borne jusqu'à laquelle Rome étendit, sinon son domaine, au moins ses desseins, et souv^t son autorité. C'est ce qu'on vit quand les Chérusques reçurent un chef de la main de Néron, quand le roi et la prophétesse des Semnons allèrent visiter Domitien; quand un chef des Quades, accusé par son peuple, comparut devant le tribunal de Caracalla. Ces hommages ne s'adressaient pas aux mauvais princes qui les reçurent,
mais au pouvoir civilisateur qu'ils représentaient. En parcourant dans toutes les directions le pays des Germains durant trois cents ans, en y séjournant sur plusieurs points, les Romains, ces grands serviteurs de la Providence, faisaient plus qu'ils ne pensaient. Ds donnaient à leurs ennemis un spectacle bienfaisant : le spectacle de F intelligence disposant des plus grandes forces qui furent jamais ; le spectacle de Tordre, des lois, des arts, qui assurent la supériorité des nations civilisées. Us réveillaient chez les barbares ces premiers sentiments d'admiration et de curiosité par où commence l'éducation des peuples comme celle des hommes (1).
(1) Reîchart, Germanien unter den Rœmern, 282, 348. Krusen Budorgis. Àrchiv. des schlesischsxchsichen Vereins zur Aufsuchung der Alterthumer. Dans le cercle du haut Mein on trouve les noms de lieux suivants : Rœmersreuth , Rœmergrundlein, Rœmerbûhel. Près de Stadttteinach, on croit reconnaître les traces de fortifications romaines. Entre l*Elbe et TOder, dans toute la basse Lusace, on trouve des vestiges semblables. Les plus frappants sont ceux d'un rempart, à une heure au nord de Senfténberg : il a cinq milles de long, 50 à 60 pieds de haut, avec une largeur proportionnée. La régularité des angles saillants et rentrants atteste ie soin donné à ce travail, et un bois de pins qui le couvre lui donne une date nécessairement très-reculée. En Bohême, on s'accorde à regarder la tournoire d'Eger comme une construction romaine. La Silésie est plus riche en antiquités. Des fouilles pratiquées à Liegnitz, et surtout à Massel, village du comté d*OËls, ont mis au jour un nombre considérable de vases, d'ustensiles d'armes et d'idoles; et, ce qui est plus décisif, une urne avec cette ioscrîpiion : d. mart. ossa ihi oll. liba. On est donc tenté de reconnaître ians le village de Massel l'ancienne Massilia, où Sévère avait commandé la légion scythique. M. Spartianus, in Vita Severi : « Legioni IV Scythica; dânde praepositus est circa Massiliam. » C'est aussi dans cette région de l'Allemagne, et près de la Vistule, que Ptolémée place les Buriens, chez ksquds Marc-Âurèle pénétra. 11 faudrait probablement rapporter à cette expédition la pierre votive trouvée à Nassenfels : i. o. m. statori fl. ve-
TyiENYS lEG. III ITAL. RBVBBSUS AB EXPED. BUBIGA EX VOTO POSUIT.
Sur Tautorité morale que Rome exerçait chez les peuples restés libres.
Résoiuts Mais l'empire n'atteignit jamais les limites rêvées laeoDqnéte. par ses maîtres. Il embrassa cependant une grande partie du territoire dispute. La frontière tracée, dit-on, par Adrien, commençait aux bouches du Rhin, et le suivait jusque vers le confluent de la Moselle. La, elle s'enfonçait à l'orient en remontant le Mein, et descendait ensuite vers le sud-est pour rejoindre le Danube aux environs de Ratisbonne et ne le quitter qu'au pied des monts Garpathes. Les terres conquises qu'elle enveloppait formèrent plusieurs provinces, dont le nombre varia selon les temps. On en compta jusqu'à huit : quatre au sud-est : les deux Noriques, la première Rhétie et la deuxième; quatre au nord-ouest : la Séquanaise, la première Belgique et les deux Germanies. Ces provinces n'étaient pas toutes occupées par des peuples de même origine : les Rhétiens semblent un rameaa de la famille pélasgique ; les Séquanais et le plus graod nombre des Belges appartenaient à la puissante race des Geltes. Mais tôt ou tard les populations primitives devaient disparaître sous le flot des conquérants germains. L'empire comprenait donc tout ce qui devait former un jour la Flandre et le Brabant, la Lorraine et les quatre électorats du Rhin, l'Alsace, la Souabe, une partie de la Franconie, la Suisse et la Bavière, la moitié de l'Autriche, le Tyrol et la Carinthie, c'est-àdire les trois quarts de l'Allemagne du moyen âge (1).
Tacite, Germania, 29 : « Protulit enim magnitudo populi romani nltra Rheniim , ultraque ireteres terininos imperii reTerentiam. » Ibid., Aï : « Sed vis et potentia regibus ex auctoritate romana. » (1)CIuveriu8, Germania antiqua. Nolitia dignitatum imperii, Lcre-
C'était là que la civilisation latine, maîtresse pendant près de trois cents ans, devait montrer tout son pouvoir.
Quand les Romains prenaient possession d'un pays voies vaincu, ils engageaient, pour ainsi dire, une guerre ^"^f*^, nouvelle contre le sol. Ils tenaient avec raison la terre ^^^ inculte pour la meilleure alliée des barbares qui l'avaient habitée, pour la plus dangereuse ennemie des maîtres nouveaux qui la subjuguaient. Il fallait premièrement l'assujettir par une chaîne de constructions fortes, et par un réseau de chemins qui la rattachassent au reste de l'empire. Il fallait ensuite la dompter par le défrichement, lutter contre les éléments rebelles, assainir l'air en ménageant l'écoulement des eaux, percer les bois, féconder le désert. Les dieux avaient mis l'ordre dans le ciel; Rome se chargeait de le réaliser sur la terre en y portant la sécurité, la régularité, la fertilité. Voilà pourquoi son peuple, le plus guerrier du monde, fut aussi un peuple constructeur et laborieux. Yoilà pourquoi le travail était honoré comme un combat, et la culture comme une conquête.
La Germanie offrait à ces vainqueurs de la nature un champ de bataille digne d'eux. Tacite décrit avec une
tranchement romain partait du Danube, commençait près de Relbeim, passait par Aitmannsiein, Weissenburg , Gunzenhausen, Mainbart, Jaxthausen, Uassen, Obemburg, ÂscbafTenburg, et allait rejoindre le Rbin près de Braubacb. V. Wenck, Hessische Landesgeschichte, 1, 50 . Bucbner, Reise aufderTeufelsmauer. Zeuss, die Deulschen, p. 304. Leicblen, Schwaben unter den Rœmem. Pbillips, Deutsche Reichs-und-Recht^GeschichU, p. 59.
502 CUAPITRE VI.
sorte d'horreur le ciel rigoureux du Nord, ses plaines tristes, entrecoupées de marécages, couyertes d'une végétation stérile et de troupeaux chétifs. Rien de plus effrayant que ces futaies où l'on cheminait soixante jours sans en trouver le bout; où, selon Pline^ les ché* nés croissaient si forts et si serrés, que souvent leurs racines se rencontraient, se courbaient jusqu'à sortir de terre, et jusqu'à former des arcades assez hautes pour laisser passer un homme à chevaL Ces souvaairs de l'antiquité s'accordent avec une tradition qu'on peut recueillir comme l'expression naïve de la terreur qui saisissait les esprits à l'entrée des forêts vierges. Un ancien chroniqueur hollandais rapporte que l'empereur Claude revenait de son expédition d'Angleterre, quand il débarqua près de Slauenburg, sur la cote de Hollande. c< Et après qu'il eut battu les barbares qui bo^ daient le rivage, il se dirigea vers un grand bois que les gens du pays appelaient le boi$ sauvage sans pitié. Là les Romains entendirent le grand bruit des bêtes qui avaient leur gîte dans les fourrés. 11 y avait des ours, des lions, des sangliers et d'autres animaux féroces, qui multipliaient si fort, qu'ils tenaient tous les hommes dans l'épouvante. Alors l'empereur demanda si personne n'habitait dans ce bois, et on lui dit : « Seigneur, « il est hanté de tant de bêtes sauvages, qu'avec tout a ce que vous avez de soldats, vous ne pourrez pas le a traverser. » Et l'empereur voulut savoir si le bois était grand, et si de l'autre côté n'habitaient pas d'autres peuples. On lui répondit: c< Le bois a bien ài%
a milles de long sur trois de large^ et au delà habitent oc Je» bas Sauns, qui ne laissent de paix à qui que ce « soit sur la terre. Si donc vous avez la bonne fortune de « taraverser le bois, vous aurez affaire à ce peuple. i> Alors r^npereur s'écria : a Ce n'est pas sans raison a qu'on l'appelle le bm sauvage sans pitié. » Et le nom^ ajoute le chroniqueur, s'est conservé jusqu'à nos jours (1).
En présence de tels obstacles, les expéditions de Ikusus voulaient être soutenues par des travaux immenses. U enchaîna d'abord le Rhin en jetant deux ponts sur ses eaux et cinquante châteaux sur ses rives. Trajan couvrit de forteresses le cours inférieur du Danube. Adrien lia les deux fleuves par uirretranchement qui se développait sur une longueur de trois cents milles. La grandeur de ses restes étonne encore les paysans des^ivirons: ils l'appellent le Mur du diable. Cette ligne de défense, complétée par des constructions détachées sur leTaunus, sur le Slinsberg et sur plusieurs autres points,* rétablie à deux reprises par Probus et Yalentinien 1^', désespéra pendant longtemps tous les assauts des barbares. En même temps deux canaux unirent le Rhin à l'Yssel et à la Meuse; un troisième, dont l'exécution fut interrompue, devait le rattacher à la Saône et ouvrir ainsi la communication de l'Océan
(1) Tadte, Germmia, 2, 5 : t Terra... aut silvis horrida, aut paludîbus fceda. » Pliue, Rist. nat. Le fragment de la chronique de Hollande est tiré des manuscrits de la bibliothèque de Berne, et reproduit par J. Gcerres, die Vœlkeriavel des PerUateuch.
30* GHAPITIE TL
à la Méditernuiée. Les inondalieiis du Neckar furent ocMitenues par une digue. D'autres ouyrages assurk'ent la naTigatî<» du lac de Constance, du Danube et de ses principaux affluents. Les panégyristes des empereurs n'imt pas asseï de louanges pour célébrer la conquête de ces grands cours d'eau, qui ouTraient le territoire aui flottes rmuaines. Les l^icms y circulaient par des routes qu>Iles-mêmes avaient percées. Une voie principale allait de la mer Nrâe à la mer du Nord : de nombreux embranchements desserraient les provinces a^'ac^Eites et les rattachaient au grand réseau de chemins qui partait de la pierre milliaire du Capitole pour se distribuer jusqu'aux dernières extrémités de l'empire. On ne se rqNrésente pas assez la hardiesse de ce travail, ces chaussées superbes âllonnant les montagnes, franchissant les marais, traversant des contrées différaites de climat, d'aspect, de pqiulation : toujours avee la même solidité, la même unifinmiité, la même opiniâtreté que la ville étemeUe mettait dans toutes ses œuvres (1).
SpsviaiMB, m Àérimu>; YofîsaB, m Probo, Eumène, Panegyrie. CoMStemùi., 15 : c Tôt» mmlis MTilNB Rhemis instnictns est, et ri|iis «— àiwK msyit ad OoeuMOi dispoôtiis miles imiiynet. » S^mmaqne* Umémiio VmUnUmtmù S, 5, 7, Si : c Bndiiis utrinque Rhenus nigetur, ut in tuîos osas tstmi prriiert oomiiMatam. » LaudaUo GraHmh 9 : c Rheims non despicit ûnpcm, sed intersecat castella romana, r^gulîs pondum captiTiis uifetur. • Cf. Ammien Marodliii, XXX, 8. Prooope, de JÂifUHs, 4. 5. Antooim Itmermrimm (edît. Wesseling). J> litMm IHndicatîoB de doue itmles dans les différentes proYinces qui oot formé depuis rAUenBagne : « A fjngdio (Ba U n irum ) Aigcntoratum. —A Trereris Agrippina. — A Treteris Aifcitoato. —A Goloiiîa TnjaDuad
LA CIVILISATÎO.N ROMAINE CHEZ LES GEllMAINS. 303
U fallait plus. Une \ieille maxime de la sagesse latine voulait que le Romain s'assît pour vaincre : liomanus tedendo vincit. Ce peuple était avare et laborieux. 11 s'attachait à la terre; il en défendait la moindre parcelle avec tant de jalousie, que, pour consacrer les bornes de ses champs, il recourait à toutes les solennités du culte, à toutes les menaces de la loi. Une lisière de moissons couvrait les frontières mieux que la plus haute muraille. C'est pourquoi les empereurs avaient intéressé les soldats à la défense des provinces, en leur abandonnant une partie du sol. Alexandre Sévère et Probus assignaient aux troupes postées au delà du Rhin des champs, des habitations avec des esclaves, des bestiaux et des approvisionnements de blé. Valentinien accorda aux colons militaires qu'il établit le choix des meilleures terres, à chacun une paire de bœufs, à tous Texemption des impôts. Ces mesures n'étaient prises que pour la sûreté de l'empire, elles tournèrent au profit du territoire conquis. Elles lui donnèrent une population permanente, endurcie aux fatigues et aux dangers, capable de percer les forêts, de dessécher les marécages, de soumettre enfin la nature aux savants procédés de l'agriculture italique. Les grandes inva-
Agrippinam. — A Castello Coloniœ. — De PannoniisinGallias. — Itcr pcr ripam Pannoni». — A Lauriaco Vcldidena. — A ponte OEni ad castra. — A ponte OEni Veldidena. — Ab Augusta Vindelicorum Verona. — Al> Aquileia Lauriaco. » Cf. Tabul. Peutinger. — Parmi les modernes, j'ai surtout consulté Fiedler, Rœmische Denckmxler aniNiederrhein. Mone, Vrgeschichte des Badischen Landes. Jaumann, Colonia Sumlvccne, Budhart, JElteste Geschichte Bayerns, Schœpfiin, Alsatia illutrata, 1. 1. Welser, Rerum aiigtistanarum.
S06 CHAPITRE YI.
sions n'effacèrent pas les traces de ce -défrichement. Les paysans du duché de Bade labourent encore avec la charrue des Géorgiques, et les soldats de Probus ont planté les premiers ceps des vignes fameuses qui font la couronne du Rhin (1).
C'était beaucoup d'avoir changé le désert en campagnes fécondes : un dernier effort en fit sortir dess cités. La puissance romaine, née dans une ville, n'a pas eu de repos qu'elle n'eût couvert de villes tout l'Occident. En effet, elle ne pouvait prendre possession du sol d'une manière plus impérieuse qu'en emprisonnant l'espace libre dans une enceinte de murailles, en forçant les eaux des torrents à cheminer sur les aqueducs, et la pierre à monter en voûtes pour former ces portiques, ces thermes, ces amphithéâtres, qui rappelaient sous un ciel glacé les besoins et les plaisirs du Midi. Bientôt les postes militaires de la Germanie, les ports des fleuves, les stations des grandes routes, devinrent les noyaux d'autant de cités. Les anciens itinéraires en comptent cent seize, et de ce nombre soixante^ cinq au moins sont encore debout. Je reconnais sous leurs anciens noms les lieux qui devinrent dans la suite
(1) Vairon, de Re rustica, 1, 2. Velléius Paterculus, II, 104. Lampride, in Alexandro Sev. Vopiscus, in Probo : « Agros, et horrea, et domos, et annonam transrhenanis omnibus fecit, iîs videlicet quos in excubiis collocavit. » Loi de Valentinien, Code Théodosien, VII, 20, 8. Orelli, Inscript. 3528. Cf. Mone, Urgeschichte des Badischen Landes, 1. 1, où Tagriculture du pays de Bade est étudiée jusque dans le dernier détail. On trouve un grand nombre d'inscriptions militaires citées par Fiedler, hœmische Denckmaeler, par Lersch, Central Muséum FUietnlasndischer Jnschriften, et par Steiner, Codex Jnscriptionum RhenL
Vienne, Salzbourg, Passau, Ratisbonne, Augsbourg, Bâie, Strasbourg, Worms, Spire, Mayence, Cologne, Aix-la-Chapelle. Des ruines imposantes, des inscriptions, des musées encombrés d'ouvrages de toute sorte, attestent que les Romains sont venus poser la première pierre de toutes ces villes, où l'histoire d'Allemagne devait avoir ses plus belles scènes, où s'agitèrent, pendant tant do siècles, les plus grandes affaires de la chrétienté (1).
Ainsi le territoire germanique se trouva incorporé i„siuuîions à l'empire; il en eut l'aspect pacifique et régulier, i'^'*^*"!"^^ Une terre si profondément remuée devait porter autre chose que des récoltes et des édifices : il était temps d'y asseoir des institutions. De même qu'une contrée sauvage réveille la passion de l'indépendance dans le cœur humain et l'invite à la vie errante, ainsi les champs cultivés, les habitations qui se touchent, qui s'alignent,
(1) Sur les douze routes décrites dans ritinéraire d^Antonin, je compte environ cent villes ou postes militaires. Reichard, Germanien unter den Rcemem, porte à quatre-vingts environ le nombre des lieux nommés par Ptolémée et les autres écrivains anciens dans la grande Germanie, hors de la frontière de l'empire. Mone, dont le calcul me paraît exagéré, trouve, dans le pays de Bade seulement, cent quatre villes ou villages d'origine romaine. Une inscription trouvée à Heddernheim mentionne un collegium tignaviorum; une autre, à Ettlingen, un contubernium nautarum. Plusieurs autres, à Mayence, à Clôves, nomment un prxfectus fabrO' runif des negotiatores artis cretarix, frumenti, ferrarii, argentarii. Voyez Mone, Urgeschichte, t. I, p. 251. Cf. Hefele, Geschichte der Einfuhrung des Christenlhums im S. W. Deutschlande, p. 34-41. Jusqu'en 1837 on avait trouvé dans le royaume de Wurtemberg plus de cent vingt inscriptions, statues ou bas-reliefs. Le monument le plus instructif est l'inscription suivante trouvée à Hausen, district de Heidenheim :
IMPERATOR. GiSSAR. GÀLLIENVS. GERHÂMIGVS. INVICTVS. ÀVGVSTVS. Elle prOUVe
que ce pays était encore au pouvoir des Romains vei*s Tan 256.
et qu'un même mur enveloppe, donnent aux homm&s des leçons de stabilité, de subordination, et comme le premier exemple de la vie civile.
Adminisira- La dIus fortc des institutions romaines, hors de impériale, g^^jjjg surtout, c'était la puissance impériale. A Rome, l'empereur ne fut longtemps que le prince du sénat, réunissant dans ses mains les attributions de plusieurs magistratures. Mais dès le commencement il devint le souverain des provinces, de celles du moins qu'il s'était fait donner comme les plus importantes et les plus menacées, par conséquent de celles qui formaient la frontière du Nord. 11 y exerçait un pouvoir proconsulaire, c'est-à-dire absolu, militaire et civil, avec le droit de vie et de mort sur les personnes, et le domaine éminent de toutes les terres, avec les honneurs divins et tout ce qu'exigèrent jamais les rois les plus obéis. Souvent les premiers Césars avaient paru au bord du Rhin. Plusieurs autres, et les plus guerriers, vécurent ou moururent sur les champs de bataille de la Germanie. Trêves vit passer dans ses murs une longue suite d'empereurs, depuis Maximien jusqu'à l'usurpateur Maxime. Alors le cérémonial de l'Orient envahissait la cour impériale; les peuples avaient sous les yeux les pompes de la monarchie. Us s'y attachèrent comme on s'attache à tous les spectacles : ils s'en jBrent une habitude, et à la longue un besoin.
Les empereurs avaient d'abord régi les provinces par des lieutenants chargés du commandement des troupes et du gouvernement civil, et par des procureurs
responsables de Tadministration financière. Dioelétien et ses successeurs pensèrent relever leur autorité en échelonnant au-dessous d'elle une hiérarchie nombreuse; dont les rangs et les titres nous sont connus par la Notice des digmtés de V empire. On y voit le préfet du prétoire des Gaules faisant sa résidence à Trêves, avec le vicaire qui lui est subordonné. Trois consulaires et cinq présidents siègent aux chefs-lieux des huit provinces germaniques. Ces magistrats ne commandent plus les légions, ils ne conservent qu'un pouvoir administratif et judiciaire. Cependant telle est encore chez les Romains la sainteté de la justice, qu'ils ne sauraient l'entourer de trop de solennité. Le préfet du prétoire prend place sur la chaise curule; on porte devant lui l'image du prince. Sur une table couverte d'une nappe frangée d'or, entre quatre candélabres garnis de cierges allumés, repose le livre des constitutions impériales. On retrouve une partie de cet appareil dans les tribunaux inférieurs. L'impression de respect qu'il laissait dans les esprits était si forte, que l'Église transporta à ses évêques le cérémonial du prétoire. Comme elle avait pris les basiliques, où Ton rendait la justice, pour les modèles de son architecture sacrée, elle emprunta aussi la chaise curule, qui fut le trône épiscopal, les flambeaux, la table, qui servit d'autel : seulement elle remplaça l'image du prince par celle du Christ, et le livre des lois humaines par TÉvangile. Cependant des dignitaires si honorés n'avaient aucune part au maniement des deniers publics. Les finances se
310 CUAPITRE VI.
partageaient entre deux administrations indépendantes. D'un côté, le comte des largesses sacrées faisait la recette et l'emploi de l'impôt, payait les troupes et jugeait en matière fiscale. Il avait sous lui des agents comptables pour toutes les provinces : on voit à Augsbourg, à Trêves, les préposés du trésor, les procureurs des monnaies, les intendants des chasses. D'une autre pari, le comte du domaine privéy assisté d'un grand nombm d'officiers, régissait les biens-fonds et les revenus de tout genre qui formaient le patrimoine des empereurs. Quand on considère de près l'organisation de ces différents services, l'exactitude du cadastre, les mesures prises pour la répartition et la perception de l'impôt, la composition des bureaux avec tout ce qu'ils employaient de directeurs, de secrétaires, de commis, d'expéditionnaires et d'appariteurs, on reconnaît, au milieu 4^ beaucoup d*abus, la division du travail, le contrôle mutuel des fonctions, l'authenticité des écritures et tous les principes d'ordre qui devaient passer dans l'administration des États modernes (1).
Mais le gouvernement impérial s'attacha les provinces par un bienfait plus désintéressé. De même que
(1) Empereurs qui parurent en Germanie : Auguste, Tibère, Galiguia, Vitellius, Domitien, Trajan, Adiien, Marc Aurèle, Commode, Garacaila, Alexandre Sérère, Maximin, Posthumus, Claude II, Aurélien, Probns, Constantin, Julien , Valentinien I. Empereurs qui résidèrent à Trêves : Maximien, Constance Chlore, Constantin, Valentinien, Maxime. — Sur Fadministration impériale, cf. Notitia dignitatiim imperii Occidentis; Naudel, des Changeinents opérés dans toutes les parties de Vadminùtration romaine, depuis Dioctétien jusqu'à Julien, — Gains, II, 7 : « Scd in provinciali solo... dominium populi romani est, vel Gœsaris. i»
Fimage du prince figurait dans tous les tribunaux, ainsi son autorité faisait la force de tous les jugements. Les Césars avaient eu soin de s'attribuer la plus auguste fonction de la puissance publique, qui était de faire régner le droit, c'est-à-dire la volonté des dieux, au milieu des contestations humaines. Ils exerçaient leur charge en prononçant sur les causes portées en dernier ressort jusqu'à eux, en répondant par des rescrits aux questions des magistrats ou des particuliers, en rendant des édits généraux qui éclaircissaient les obscurités de la législation ou qui suppléaient à ses lacunes. Ds étaient les interprètes des lois, ils en devinrent les réformateurs. Assistés d'un conseil où parurent Gaîus, Ulpien, Paul, Papinien, les plus grandes lumières que la justice temporelle ait jamais eues, ils entreprirent de continuer l'œuvre des tribuns, des préteurs, des premiers jurisconsultes, et de corriger la rigueur du droit civil par l'équité du droit des gens. Mais le droit civil représentait l'ancienne tradition de Rome; le droit des gens se formait de ce qu'il y avait d'universel et de permanent dans les coutumes des provinces. C'étaient donc elles à leur tour qui faisaient la loi, qui la faisaient égale pour tous. Tout tendait à l'unité. La politique d'Auguste et de ses successeurs s'appliquait à effacer les différences des peuples, en prodiguant aux provinciaux le titre de citoyens, jusqu'à ce qu'enfin la constitution de Caracalla l'accorda sans réserve à tous les sujets de l'empire. Alors le droit commun fut constitué, et ce bienfait toucha si profondément les provinces,
qu'il leur fit pardonner jusqu'aux crimes des plus mauvais empereurs, et que le nom impérial, déshonoré par tant de tyrans, demeura populaire jusqu'à la fin. Un reste de vénération l'entourait encore quand il n'était plus qu'un souvenir. Nous verrons la souveraineté des princes byzantins reconnue par les barbares, maîtres de l'Occident. Et plus tard, quand les provinces germaniques chercheront à se donner une constitution puissante et durable, elles voudront relever ce vieil empire romain qui ne fut jamais oublié. Elles exigeront que leur souverain passe les Alpes pour aller au Vatican recevoir le titre d'Auguste. 11 y aura des théologiens et des jurisconsultes qui démontreront comment la monarchie universelle, nécessaire au repos du monde, a passé sans interruption des Romains aux Francs. Les chroniqueurs rattacheront la généalogie des Hohenstauffen à celle des Césars, en remontant jusqu'à Dardanus et jusqu'à Jupiter. Si tant d'efforts n'arrivent point à restaurer le passé, il en restera du moins des traditions monarchiques qui ne se perdront plus; et la jurisprudence romaine deviendra le fond de tous les codes européens (1).
(1) Digeste, de Juslitia et Jure, I, 4 : « Jus gentium est quo gentes humanae utuntur. tt — De statu homin., 1. 17. Dion Gassius, LXXVU. Gottfried de Viterbe, Panthéon historié., 3, 8.
A Jove Komani legum sunt dogmate pleni
Quas hodie leges discimus, ipse dédit...
In duo dividimus trojano sanguine prolem :
Una per Italiam sumpsit diademata Romœ.
Âllera Teutoniœ régna bcata fovet.
Voyez aussi Amédce Thierry, Histoire de la Gaule sous V administration ^'omaine, 1. 1.
D'un autre côté, le pouvoir militaire détaché des organisation
. . militaire.
fonctions civiles avait reparu sous des titres nouveaux. Le maître des deux milices, et, après lui, les deux maîtres de Tinfanterie et de la cavalerie, avaient à leur disposition les comtes et les ducs qui commandaient les légions des frontières. La Notice des dignités de ïeni" 'pire nomme le comte de Strasbourg, le duc de Mayence, le duc de la seconde Germanie, celui des deux Rhéties, et celui du Noricum extérieur. On voit sous leurs ordres des légions, des cohortes, des corps de cavalerie légère ou pesamment armée, postés de proche en proche sur les bords du Rhin et du Danube; des flottilles veillent à la sûreté des deux fleuves; on trouve sur plusieurs points, à Lorch, à Strasbourg, à Trêves, des fabriques de boucliers, de balistes, d'armes de toute espèce. Cette énumération donne encore une grande opinion de la force militaire de l'empire au temps de sa dernière décadence. Mais il avait fallu des liens plus forts que ceux de la discipline pour retenir les gens de guerre dans des postes si dangereux. Nous avons vu comment Alexandre Sévère et ses successeurs avaient distribué le territoire menacé aux troupes chargées de le défendre; mais les clauses de cette concession méritent d'être étudiées. L'empereur, seul propriétaire du sol provincial, conservait le haut domaine des terres partagées. Les possesseurs n'en avaient que la jouissance héréditaire, sous les trois conditions d'entretenir le fossé, de défendre le retranchement, et d'engager au service leurs enfants ou leurs héritiers. Or, si l'on cou-
sidère ces titres de ducs et de comtes, qui désignaient les premières dignités de la milice impériale, et qui devaient bientôt marquer les rangs de la noblesse germanique ; si Ton y ajoute ces concessions de terre à charge de service de guerre, qui avaient déjà tout le caractère des fiefs, ne sera-t-il pas permis de conclure que l'organisation militaire des provinces romaines eut plus de part qu'on ne lui en attribue d'ordinaire à l'établissement du régime féodal (l)î Béçime L'autorité seule se faisait sentir dans le gouvemement des provmces : mais la liberté reprenait ses droits dans l'administration des villes. Ce n'est pas ici le lieu de reproduire le détail trop connu des institutions municipales. J'y remarque seulement la politique éternelle de Rome, cherchant à se rendre partout présente pour rester partout maîtresse. De même que Rome avait son image et comme un abrégé d'elle-même dans ses légions, dont les camps étaient autant de cités mo-
(i) Notitia digniiatum, « Sub dispositione vin iUustris magistri peditum, prœsentalis comités militum iMra scriptorum... Cornes tractnsargentoratensis... Dux Pannonke primse et Norici ripensis, dux Bhetis primsB et secundae, dux Gennaniae secundae, dux Moguntiaeensis. i G*est aussi dans la Notitia qu*on trouve l'énumération de toutes les iotces romaines en Germanie. — Voici les termes des concessions de terre ac* cordées par Alexandre Séyère et ses successeurs : Vopiscus in Prabo : fl Sola quse de hostibus capta sunt limitaneis ducibus et miiitibus donavit, ita ut eorum ita essent, si hseredes illorum militarent, nec unquam ad priyatos pertinerent, dicens attentius eos militaturos, si etiam sua rura defenderent. » Cf. Loi II, Digest. de Evictionibus : « Lucius Titius pradia in Germania trans Rhenum émit, et partem pretii intulit; cum in residuam quantitatem hseres emptoris conyeniretur, qusestionem r^uHt, dicens : Has possessiones ex prsecepto principali partim distractas, partini ▼eteranis in praemia adsignatas. »
biles et années en pays ennemi ; de même elle se multipliait dans ses colonies^ fixées comme autant de camps désarmés et paisibles sur la terre conquise. On répétait pour leur fondation les cérémonies qui avaient consacré la ville naissante de Romulus. Les pontifes, après s'être assuré des auspices favorables, purifiaient le lieu désigné. La charrue symbolique traçait l'enceinte des murailles, on la faisait carrée comme l'enceinte d'un temple; les arpenteurs divisaient régulièrement l'espace intérieur et marquaient les bornes de chaque héritage. Si la colonie avait obtenu ce qu'on appelait le droit italique (jus italicum), la terre ainsi mesurée était traitée comme terre d'Italie; elle devenait susceptible, non plus seulement d'une possession précaire et conditionnelle, mais d'une propriété iramua- Wey sans restriction et sans charges (jus quiritium), qui contenait la garantie de toutes les libertés. Maîtres dans leurs foyers, les colons étaient souverains dans les murs de leur ville. L'autorité s'y partageait, comme à Rome, entre l'assemblée générale du peuple et un sénat ordinairement composé de cent membres, qu'on appelait aussi la curie ou l'ordre des décurions. Les duumvirs élus chaque année représentaient les consuls, gouvernaient la cité, et rendaient la justice dans les limites de leur compétence. Un magistrat quinquennal, remplissant les fonctions de censeur, administrait les revenus; des édiles veillaient à la police de la voirie et des marchés. Ces institutions entretenaient dans les colonies la pratique des droits et des devoirs qui faisaient
la \ic politique des Romains. Elles attachaient les peuples en les honorant; elles constituaient un privilège que les cités devaient mériter par leurs services. Les autres villes, avec les titres différents de colonies sans droit italique, de municipes, de préfectures, recevaient aussi des lois inégales. Mais toutes avaient du moins leur curie, c'est-à-dire leur conseil, et par là même le pouvoir de délibérer, qui est, à vrai dire, le principe de tous les pouvoirs (1).
Les documents mutilés qui nous sont parvenus ne nous font connaître qu'une seule ville de droit italique sur la frontière du nord, je veux dire Cologne, et sept colonies : Trêves, Xanten, Baie, Rottenbourg sur le Neckar, Augsbourg, Salzbourg et Wels. On y peut ajouter probablement Passau et Ratisbonne. Il semble, au premier aspect, que ces faibles images de Rome, transportées sur un sol si souvent remué par la guerre, y devaient trouver peu d'appui, peu d'égards chez les oflBciers impériaux, peu de crédit chez des populations à demi barbares. On voit en effet les curies opprimées, et les magistratures réduites à n'être plus que des noms. Mais rien n'égale la puissance des noms sur l'esprit des peuples; ils s'y conservent avec une bienfai-
(1) Cicéron, de Leg. agrar.y II, 12. Philippic, IL Aul. Gell, Noctes alUcx, XVi, 13 : « Coloniae sicut effigies parvœ simulacraque popuii ro< mani. » Cf. Végèce, I, 21 : « Si rccte constituta siint castra, milites quasi armatam civitatem videntur secum portare. » Tacite, XIV, 27 : « Festus ad verbum municipium. » Heineccius, Antiquit, roman., I, 124 et siiiv. De Savigny, Histoire du droit roviain, t. I. Guizot, Essai sur Vhistoire de France, De Champagny, Tableau du monde romain^ t. F.
santc opiniâtreté ; ils y conservent avec eux les traditions, et par conséquent les droits. Ainsi les villes des provinces germaniques essuyèrent tous les orages de rinvasion : elles perdirent leurs monuments, leurs temples, et ces théâtres dont elles aimaient les jeux; elles ne perdirent jamais le souvenir de leurs libertés. Au onzième siècle, Ratisbonne conservait sa vieille enceinte, qu'on appelait Tiburtine, du nom de Tibère, son fondateur; on y connaissait des citoyens vivant sous la loi romaine, et certaines mesures d'intérêt général étaient prises de concert par le sénat et le peuple. Cologne, de son côté, garda sa curie, qui fut appelée « la corporation des puissants » {Richerzechheii), et qui tirait de son sein les bourgmestres, successeurs des duumvirs, investis comme eux d'une autorité judiciaire et administrative. D'autres villes n'avaient qu'un reste de leurs anciennes franchises; mais c'était assez pour faire l'envie des populations soumises au régime féodal. En 993, les instances de l'impératrice Adélaïde auprès de son petit-fils Otton lll obtinrent aux habitants de Selz le bienfait de la liberté romaine. Au commencement du douzième siècle, Strasbourg et Fribourg en Brisgau avaient des consuls (1).
(1) Les colonies de Cologne (Colonia Agrippina), de Xanten (Colonia Trajana), de Trêves (Augusta Treverorum), de Bâle (Augusta Rauracorura), d'Augsbourg (Augusta Vindelicorum), de Salzbourg (Juvavia), de VVells (Ovilabis), étaient les seules que Ton connût en Allemagne, jusqu^à ce que M. le chanoine Jaumann retrouvât l'antique colonie de Sumlocene, aujourd'hui Rottemburg sur le Neckar. Rien n'est plus complet que ce beau travail (Colonia Sumlocene, Stutgard, 1840), où une ville tout entière est pour ainsi dire reconstruite avec quelques inscrip-
Ainsi la liberté comme l'aulorité devait porter le sceau de Rome pour contenter les peuples. Le nom romain était chez eux la marque de tout ce qu'il y avait de plus légitime et de plus durable. Voilà pourquoi on les voit recueillir avec tant de sollicitude les souvenirs de ces maîtres du monde, dont ils se croyaient les héritiers. Il y avait peu dé vieilles villes qui n'attachassent leur noblesse à quelque tour bâtie par Drusus, à quelque palais de Constantin. Le panégyrique de Saint-Ânnon, écrit vers Tan HOO, rappelle avec orgueil Forigine latine des cités de Cologne, Mayence, Worms, Spire; il attribue la fondation de Metz à Metzius, compagnon de César, et célèbre les travaux des Romains, qui firent de Trêves un lieu si fort, a Ils y construisi- « rent en pierres, continue le poêle, un conduit sou- « terrain par où ils envoyaient jusqu'à Cologne autant ce de vin qu'en voulaient les capitaines de la ville : car
tions. — Sur la constitution des villes d^ Allemagne, j'ai consulté le savant mémoire d'Eichhoni, Ueber d, Ursprung d. stœdtl, Verfassung, et Dœnniges, dos deuUche Staatsrecht, p. 247. Gemeiner (Ursprung der Stadt Regensburg) cite les passages suivants de la lettre d'un prêtre anonyme, ad Reginwartum abbatem, vers Tan 1056 : « Ibi (Ralisbonne) urbs antiqua a Tiberio quondam Auguste munitissimis moeniis inter mellitos, ut sic dictum sit, rivulos et flumina satis pinguissima constructa, quse antiquitus Tiburtina dicta fuerat... Tune plebs urbis et senatos pia erga patronum et doctorem suum devotîone fervens muros urbis occidentali parte deposuit. » — Pour Cologne, le plus ancien document est un arbitrage entre le burgrave et le magistrat archiépiscopal (Vogt), en date de Tannée 1169, où Ton trouve mentionnés les « magistri civium, ^cabini colonienses, et officiati de Rycberzeggede. » Cf. Vita sancU Adelheid,, par Odon de Cluny : « Ante duodecimum circiter annum obitus sui, in loco qui dicitur Salsa^ urbem decrevit fieri sub libertate romana. » Nous avons en effet le décret qu'Adélaïde obtint de son petit-fils Otton III en 993 : Ap. Schœpflin, Alsat. dipL,i. I.
c< leur puissance était très-grande. » Ce trait me frappe, parce qu'il est fabuleux et trivial, par conséquent populaire; parce que j'y reconnais l'opiniâtreté d'une tradition qui entretenait les peuples dans une grande opinion d'eux-mêmes. Sous ces fables, il y avait des libertés; le jour vint où elles s'en dégagèrent, où elles éclatèrent dans les villes du Rhin, grandirent avec la ligue hanséatique, et fondèrent en Allemagne la puissance du tiers état (1).
Des institutions si complètes et si durables ne ten- i^ écoles daient cependant qu'à soumettre les volontés : il fallait encore gouverner les intelligences. Les Romains y avaient pourvu par l'établissement des écoles publiques. Ce fut un trait de leur génie d'avoir reconnu ce que peuvent les lettres pour troubler ou pour servir les sociétés, et d'avoir fait de l'enseignement une fonction au lieu d'une industrie en lui donnant des privilèges, une dotation, et en même temps des règles. A l'exemple de Rome, chaque colonie eut ses maîtres de
(1) PanegyiHc S. Annon. Schilter, Thesaur., I, et Wackernagel, D. Lesebuch, p. 184.
Mctze stifte ein GiBsaris man Mezius geheizan.
Trîere was ein burg ait :
Si cierti Rômere gewalt.
Dannin man unter dir crdin l'enwin santi yerri Mit steinin rinnin Den herrin al ci minnin Die ci Kolne wârin sedilbaft Vili michili was diu iri craft.
rhétorique et de grammaire, rétribués, honorés, et chargés pour ainsi dire de la police des esprits. On peut croire que les villes de la frontière germanique ne furent pas les dernières à ouvrir leurs écoles, puisqu'on voit celle de Xanten {colonia Trajana) détruite par un incendie, et rétablie par la libéralité de Marc-Aurèle et de Vérus. Plus tard, quand les successeurs de Dioclctien cherchent à rassembler les forces défaillantes de l'empire, ils ne négligent rien pour relever l'autorité de renseignement et pour en étendre l'action. Une constitution de Gratien suppose que toutes les grandes cités de la Gaule avaient des grammairiens et des rhéteurs qui professaient les lettres grecques et latines. Les villes qui portent le titre de métropoles sont autorisées à choisir ceux qu'elles veulent appeler à Thonneur de renseignement public. Mais le salaire des professeurs ne restera pas à la discrétion des sénats municipaux : le rhéteur recevra « vingt-quatre annones » c'est-à-dire autant de fois la ration d'un soldat; et le grammairien, douze. Trêves, cette capitale du Nord, aura des chaires plus opulentes : le rhéteur y touchera trente annones, le grammairien latin, vingt; on en donnera douze au grammairien grec, si Ton en peut trouver un qui soit digne de ce titre. D'autres mesures achèvent de régler la condition des professeurs en les exemptant de la tutelle, du service militaire, et de toutes les charges qui peuvent atteindre leurs personnes ou leurs biens. Toute vexation contre eux est punie d'une amende de cent mille pièces d'argent; et, par
une disposition où éclate bien la dureté des mœurs paienneSy si Tun d'eux reçoit quelque injure d'un eselave, il a droit d'exiger que le coupable soit baltu de verges sous ses yeux (1).
Si l'on veut pénétrer dans ces écoles privilégiées et voir quel genre de services leur valait tant de faveurs, on doit reconnaître l'étendue que les anciens donnaient i ces deux arts, singulièrement restreints chez les modernes, la grammaire et la rhéthorique. La charge des grammairiens était de lire et d'interpréter les poètes. n fallait d* abord qu'ils suppléassent par la publicité de leurs lectures à l'insuffisance des manuscrits; qu'ils maintinssent la pureté des textes, compromise par les copistes; qu'ils défendissent chaque vers contre l'ouhlu chaque page contre l'interpolation. Us avaient en* suite à dégager le sens des passages difficiles et de tous
(i) Pighius, Hercul, prodic., p. 77, mentionne la table de marbre qui attestait la libéralité de Marc-Aurèle et de Vérus en faycur de l'école de CoUmia Trajana. — Code Tbéodosien, lib. XIII, tit. 5, 1. 2 : c Imppp. Yakns, Gratianus et Valentinîanus AAA, Antonio Pf. P. Galliarum. Per omnem dioceum oommissam magniiicentiae tuae, frequentissimis in ci^ TÎtatibos quae poUent et eminent claritndine praeceptorum, optimi qui> qoe erudiendae praesideant juyentuti, rhetores loquimur et grammaticos, atticae romansque doctrin». Quorum oratoribus XXIV annonarum e fisco emoluroenta donentur, grammaticis latino Tel graeco XII annonarum dedactior paulo numerus ex more praestetur : ut singulis urbibus quœ metropoleis nuncupantur , nobilium professorum electio celebretur, nec Tero JQ^eamiis libemm ut sit cm'que ci^itati suos doctores et magistros pla* dlD sibi juvare cpmpendio. TriTerorum Tel maximae ciTitati uberius aliquid putaTÎmus deferendum : rbetori ut trigenta, item yigenti grammatico latÛM), graBCO etiam, si qui dignus reperiri potuerit, XII praebeantur annonae. Dat. X kalend. jun. Valente V et Valentiuiano AA Coss. (376). i — Cf. I. I, h. t. : ff SerTus cis si injuriam fecerit, flagellis debeat a suo domino verberari coram eo cui fccerit injuriam. t Cf . I, 5, h. t. I. 2!
ceux auxquels ils aimaient à prêter une obscurité mystérieuse. La poésie était pour eux comme le dernier écho d'une science primitive longtemps réservée aux prêtres, qui embrassait la théologie, le droit sacré, i^ commencements de l'histoire, les lois dé la nature. Ils trouvaient dans l'Iliade et l'Enéide toute la physiqu» et toute la morale. Une telle façon de commenter avait ses abus; elle avait aussi le mérite de rattacher à des textes impérissables un nombre infini de connaissances qui pouvaient périr, qui pénétraient ainsi dans la foule et arrivaient à la postérité. Les fonctions des rhéteurs n'étaient pas moins considérables. Ils conservaient la tradition de cette longue suite d'hommes éloquents qui avaient fait non-seulement Fomement de Rome, mais sa force. En instruisant l'orateur, ils faisaient profession de former l'homme entier par la pratique du raisonnement, par l'étude des passions, par l'amendement des mœurs. Sans doute ces prétentions étaient mal soutenues quand l'enseignement aboutissait à des exercices de déclamation, à des discours impossibles sur des sujets supposés; quand, par exemple, pour la millième fois il fallait exhorter Âgamemnon à ne point tuer sa fille, ou faire plaider Âjax contre Ulysse. Les harangueurs formés à de pareilles leçons n'en sortaient que pour patronner humblement les causes des provinciaux au tribunal du gouverneur, ou pour adresser de pompeux panégyriques aux princes, qu'ils ne manquaient pas de mettre vivants au rang des dieux. Cependant c'était beaucoup d'avoir conservé l'habitude
de la parole publique, de Thonorer comme une ancienne puissance, de naturaliser, parmi des populations différentes d'origine, d'usages et de dialectes, la langue latine, qui devait faire d'abord le lien de l'empire, et, après la chute de l'empire, l'unité de l'Occident.
L'école de Trêves avec ses prérogatives devait attirer les maîtres les plus eiercés de la Gaule. Ses grammai* riens siégeaient six heures par jour au pupitre des lectures publiques; on les comparait à Grates et à Yarron, c'est-à-dire à ce que l'antiquité avait eu de plus de savant. L'un d'eux, Harmonius, qui réunissait le culte des muses grecques et latines, avait tenté de restituer le texte mutilé d'Homère, en marquant d'un signe les vers interpolés. La présence des empereurs encourageait l'éloquence mercenaire mais laborieuse des panégyristes, dont nous avons plusieurs discours. On déteste Ift lâcheté de leurs flatteries, mais on s'intéresse aux efforts de ces étrangers lorsqu'ils se reconnaissent si inférieurs aux Romains, lorsqu'ils mettent tant d'opiniâtreté à imiter des modèles qui les humilient, mais qui les excitent, et finissent par leur faire trouver une sorte de verve et d'éclat. Jamais Trêves n'avait vu les lettres entourées de plus d'honneurs qu'à l'époque où Je rhéteur Ausone, appelé dans cette ville pour présider à l'éducation du jeune Gratien, fut successivement élevé aux titres de comte, de questeur, de préfet du prétoire, et reçut enfin, en 865, les insignes du consulat. C'est pendant ce long séjour qu'il composa
524 CUâPITRE YI.
au grand nombre de poèmes, passe-temps frivoles d'une cour qui se piquait de bel esprit. Mais il faut distinguer l'idylle de la Moselle, la meilleure peut-être de ses corn* positions, tout inspirée de la beauté de cette Rome du Nord, où il avait passé des jours si doux. D se représente suivant d'abord les détours du fleuve verdoyant et silencieux; il décrit la limpidité des eaux, les tribus innombrables de poissons qui les habitent, les coteaux couronnés de vignes, aux pieds desquels les Faunes et les Naïades mènent leura danses loin du regard des hommes. Cependant les approches de la cité s'annoncent par l'affluence des barques chargées qui portent le commerce de toute la terre, par les villas suspendues aux deux rives avec leurs portiques, leurs piscines et leurs jardins. Enfin se déploient sur la colline les larges murs qui ceignent la cité impériale. Le poète admire la grandeur des édifices, les greniers qui nourrissent les légions, Téclat de la noblesse, l'humeur belliqueuse du peuple. Mais surtout il exalte cette éloquence rivale du génie latin, ces hommes versés dans les lois, puissants par la parole, qui occupent la chaire de Quintilien au milieu des acclamations d'une école encombrée, ou qui en sortent pour devenir l'appui des accusés, l'honneur du sénat municipal, et quelquefois pour revêtir les premières dignités de l'empire. 11 finit en accompagnant la Moselle jusqu'au Rhin, et en s'assurant que les eaux réunies des deux fleuves tiennent à distance les barbares intimidés. Ce petit ouvrage a de la grâce el de la douceur : mais ce qui m'arrête, c'est
LA CIVILISATION ROMAINE GHKZ LES GERMAINS. 3fê
le spectacle d'une civilisation si élégante parmi des populations germaniques, c'est la culture des lettres poussée jusqu'aux derniers raffinements sur une terre si menacée, et le calme enfin de ce poëte qui laisse aller sa barque au courant du fleuve, sans autre inquiétude que de construire des vers ingénieux, qu'un auditoire choisi applaudira le lendemain (1).
Un siècle après, Trêves, saccagée cinq fois par les barbares, n'avait plus que des ruines. Mais au milieu de ces ruines jaillissait encore, selon l'expression de Sidoine Apollinaire, a la fontaine de l'ancienne éloc( quence. Les lois de Rome étaient tombées, l'autorité a de sa langue ne chancelait pas. » L'école archiépiscopale avait succédé à celle des grammairiens et des rhéteurs. Les lettres y trouvèrent un asile pendant les orages du sixième et du septième siècle; elles y refleurirent sous Gharlemagne, quand Alcuin, écrivant à
(1) Quednowy Beschreibung der Altertkûmer in Trier. Ausone, EpisL XVII, ad Ursulum, grammaticum Trevirorum, en lui envoyant SIX pièces d*or : « Qnotquc doces horls, quoique dorai résides, t II fait rél(^e du grammairien Harmonius ;
Harmonie, quem Glaranus, quem Scaurus et Asper,
Quem sibi conferret Varro priorque Crates ; Quique sacri lacerum collegit corpus Homeri,
Quique notas spuriis versibus apposait :
Gecropiœ commune decus latisque camœnœ...
Idem, Ordo nobilium urbium, 4. Mosella, 599 :
.... Legumque catos, fandique potentes Praesidium sublime reis ; quos curia summos Municipum vidit proceres, propriumque senatum ; Quos pnelextati celebris facundia ludi GAitulit ad veteris prœconia Quintiliani.
Cf. Ampère, Histoire littéraire de la France, t. ï, 254.
Rigbod, archevêque de Trêves, lui reprochait amicalement de savoir par cœur les douze livres de l'Enéide mieux que les quatre Évangiles. En même temps, on voit commencer dans la même ville les deux écoles monastiques de saint Maximin et de saint Matthias, dont les disciples composèrent des traités de poétique, de musique, d'astronomie. La cité chrétienne ne voulait rien perdre de sa vieille gloire; elle montrait avec orgueil répitaphe de son prétendu fondateur Trebetas : on y lisait comment ce fils de Ninus, roi de Babylone, persécuté par sa mère Sémiramis, était venu chercher un refuge et bâtir une ville chez les Germains. Cette fable semble contemporaine de celles qui dès le quatrième siècle faisaient remonter aux héros du siège de Troie les origines des principales villes de la Gaule. Et en même temps il semble qu'on entende un dernier écho des temps païens dans cette chanson latine que les gens de Trêves répétaient encore au treizième siècle, et qui s'accorde bien avec la fable de l'aqueduc construit pour conduire le vin de Trêves aux réservoirs de Cologne :
« Trevir metropolis, Urbs amoeDissima Quae Bacchum recolis, Baccho gratissima, Da tuis incolis Vina fortissima. »
• Trêves la métropole, — aimable cité — qui honores Bacchus, — et que Bacchus chérit, — domie à tes habitants — les vins les plus forts (1). •
(i)Sidon. Apollinar., ad ÀrbogasUm, eomitem Trevirorum, «Qui-
D serait facile de reconnaître les traces d'une culture semblable sur toute la ligne du Rhin. On pourrait citer à Cologne une inscription païenne en vers latins une autre à Bonn en vers grecs ; à Rottenbourg, deux pierres monumentales dédiées aux muses de la tragédie et de la comédie. Plus tard, on verrait les méthodes des écoles romaines perpétuées dans les monastères. La grammaire y comprenait encore la lecture des poètes interprétés à la manière des anciens. La rhétorique n'avait pas renoncé aux plaidoiries simulées, aux combats oratoires qui mettaient en œuvre toutes les arméâ de la parole. N'accusez pas la stérilité de cet enseignem^it. Vous verrez sortir de l'école latine de Saint-Gall les premiers écrivains de la prose allemandç^ et ce sera nne terre romaine, la terre de Souabe, conquise, colonisée, fécondée par les Latins, qui portera la première génération des Minnesinger (1).
rinalis fonte facundlœ potor Mosell^B, Tfberim ructas ; sic Barbdronim IÇvmliaris, quod nescius barbarismorum , par ducibus antiquis lîngua manuque. Quo vel incolumi vel pérorante, etsi ad limitem ipsum jura htina ceciderimt, verba non titubant. » Alcuin, cul Rigbod, archiep, Ti'evir. : c Dtipam evangelia IV| non ^neides XII, pectus compleant tuum ! i — Gotfried de Viterbe, Panthéon, III, raconte Thistoiro de Trebès et donne Tépitaphe conseryée au treizième siècle :
Nini Semiramis quœ tanto conjuge lelix Plurima possedit, sed plura prioribus addit, Non contenta suis, nec totis finibus orbis, Eipulit a patrto prÎTignum Trebela regno, Insignem profugus Treverûm qui condidit urbem.
Cf. fiontbeim, Historia trevirensis diplomatica, La chanson latine sur Trêves a étépubb'ée par Docen, Miscellan., II, 192. . (!) Lerscb, Central Musetim Wieinlsendischer Inschriften, Cologne. Inscription 59* :
Optacio iiomcn sis nalum carminc tristi
. Si . Il reste à considérer si la civilisation romaine s'arrêla
ciTilisaiion
t%riï?sur ^"^ colons italiens ou gaulois qu'elle établissait dans i GTeraiains. |^g provincos du Nord, ou si elle eut prise enûn sur les peuples germaniques; si elle ne fut pour eux qu'un spectacle, ou si elle devint un bienfait.
On a déjà vu comment les Germains conservaient, au milieu de tous les désordres de la barbarie, tous les instincts de la civilisation : l'attachement à la terre, aux coutumes, aux traditions antiques. U semblait qu'ils se souvinssent d'une société plus parfaite dont ils auraient été séparés pour un temps, et qu'ils devaient retrouver un jour. Il ne faut donc pas s'étonner de l'attrait qui poussait plusieurs peuples de cette race vers le monde romain, vers le Midi, où ils croyaient voir le séjour de leurs dieux. Ainsi les Cimbres et les Teutons, en pénétrant dans les Gaules, avaient envoyé à Rome une ambassade pour obtenir c< que le peuple de c( Mars leur accordât des terres à titre de solde, et les <c prît à son service. » Après leur défaite, leurs femmes, retranchées derrière les chariots du camp, offraient encore de se rendre, si Ton consentait à les admettre au nombre des prêtresses romaines. Ce n'était donc pas seulement la fécondité des champs qui frappait les
Nomen dulce suis et lamentabile semper, Optatus genitur («ic] et mater Nemesia deflet...
Bonn, Inscription 4' :
BtvaxXovttxvi iaoi nax^lç ftrXrro. OtSvcpL* "TXyj {xst.
Cf. Jaumann, Colonia Sumlocenef planches 7 et 8, bas-relief représentant les deux muses de la tragédie et de la comédie.
barbares, c'était aussi la majesté des institutions. Gomment les adorateurs d'Odin et de Thor n'auraient* ils pas été tentés de reconnaître leurs divinités belliqueuses dans ces empereurs qu'ils voyaient entourés d'une pompe religieuse et militaire, recevant les honneurs divins, traînant à leur suite tout ce que les fables du Nord promettaient aux habitants de la Yalhalla : le vin, Tor, les combats de gladiateurs? Quand Tibère traversa la Germanie et campa au bord de l'Elbe, on raconte que, du milieu des bandes ennemies qui couvraient l'autre rive, un vieux chef se détacha; il se jeta seul dans un canot d'écorce, passa le fleuve et demanda à voir de près celui qu'on nommait César. Puis, l'ayant contemplé en silence, il se retira en déclarant que ce jour était le plus glorieux de sa vie; « car jusqu'ici, disait-il, j'avais entendu parler des dieux ; aujourd'hui je les ai vus! » L'admiration qui avait saisi ces hommes impétueux les entraînait à la suite des armées, elle les conduisait à visiter la ville impériale, elle les poussait à l'imitation des mœurs romaines. Un noble marcoman appelé Marobaud, après avoir passé plusieurs années auprè» d'Auguste, retourna chez son peuple, s'en rendit maître jusqu'au point de le transplanter dans le bassin de la Bohême, dont les montagnes devaient lui servir de remparts, se bâtit un palais et une ville, où il attira par ses bienfaits les marchands et les ouvriers des provinces limitrophes, se forma une armée de soixante et quatorze mille hommes qu'il soumit à la discipline des légions; et, s'attachant par des alliances les nations
voisines, il avoua le dessein de fonder un empire germanique. Ses sujets le détrônèrent, mais sa pensée lui survécut. Ce fut celle de Théodoric et de Gharlemagne (1).
Les Germains Si Ics hommcs du Nord se sentaient attirés vers Rome,
esclaves.
il semble d'abord qu'ils y trouvaient peu d'accueil. Les premiers Germains qu'on y vit furent probablement ceux que Marcellus traînait à sa suite chargés de fers, lorsque, en Tan 188 avant J. C, il triompha des Insu- ^riens et de plusieurs tribus germaniques. Après la victoire de Marins, des troupeaux de prisonniers teutons furent vendus à Tencan sur le Forum. Mais il était dans les destinées de Rome que ses institutions les plus malfaisantes tournassent au bien futur du genre humain. Aucune nation ne fit plus d'esclaves, mais aucune ne donna plus d'étendue au bienfait de l'affranchissement. Longtemps il dépendit du père de famille, dans sa toutepuissance domestique, non-seulement de rendre libres ceux qui l'avaient servi, mais de les rendre en même temps citoyens. Ces vaincus d'hier, initiés par la senitude aux mœurs des Romains, entraient tout à coup en possession de la liberté, de l'égalité, de la sg^ter raineté. Us avaient leur banc au théâtre, où souvent leurs exclamations barbares offensèrent les oreilles délicates des hommes lettrés ; ils portaient leurs suffrages
(i) Velléius PatercuL, II, 106, 107 : • Sed egobeneficîo acpennissH tuo, Cœsar, quos ante audiebam, hodie vidi deos ; nec fcUciorem ullum vitac meae, autoptavi aut scnsi diem. » Idem, ibid., 108, 409, 110. Tacite, Annal, II, 26, 46, 62, 63.
aux comices, et formaient cette multitude orageuse qui «disposait des destinées du monde. C'est ce que Scipion savait bien, lorsque, interpellant du haut de la tribune la plèbe ameutée : ce Je vous ai amenés ici les mains a liées derrière le dos, s'écriait-il; vous ne me ferez a pas peur, parce qu'on vous a déchaînés. » Auguste s'effraya de cette invasion d'esclaves; il mit à leur lii)erté des restrictions et des obstacles. Cependant il n'empêcha pas l'empire d'être gouverné par des affranchis, c'est-à-dire par des barbares. En même temps les guerres de Germanie jetaient chaque année des milliers de prisonniers sur les marchés de la Gaule. Les panégyristes des empereurs ne se lassent pas de vanter ces expéditions, à la suite desquelles les places publiques de Trêves et de Cologne étaient encombrées de captifs à vil prix. Ils aiment à montrer ces troupes de Francs, d'Àlemans, de Saxons, entassés sous les portiques, les hommes frémissant de leur impuissance; les femmes reprochant à leurs époux et à leurs fils les ch^es qu'elles portent; les familles entières adjugées au Gaulois désœuvré, qui les envoie cultiver ses champs jm friche. Ils ne prévoient pas que ces esclaves auxquels on livre les terres en deviendront un jour les maîtres p«r l'affranchissement ou par la révolte, et que tôt ou tard la puissance finira par se ranger du côté du travail (1).
(1) Le plus ancien monument où paraisse le nom des Germains est le texte suivant, tiré des fastes capitolins, ad annum 551 : « M. Glaudius, H. F. M. N. Marcellus, cos. de Galleis Insubribus et Germaneis. K. Mart.
SSa CHAPITREVI.
i^ Germains La servitude fut donc le premier noviciat des Ger- ^dlr^pfre.* mains. Mais Rome devait les élever jusqu'à elle pa# une aulre voie moins humiliante et plus sûre. La ville éternelle avait commencé par être un asile : selon une ancienne tradition, chacun des nouveaux sujets de Romulus avait dû apporter avec lui une poignée de sa terre natale, pour la déposer dans une fosse qu'on appela le Monde. Ce rit exprime bien la politique romaine, qui s'emparait du monde en l'incorporant à l'empire. Comme à l'époque des rois la cité s'était agrandie pour recevoir dans ses murs les Sabins, les Albains, les Étrusques; ainsi les premiers empereurs reculèrent la frontière pour y envelopper les nations mêmes qui la menaçaient. Ils ne se bornèrent pas à tolérer sur le territoire conquis ce que César y avait trouvé de peuplades germaniques; ils reçurent celles qui, pressées par leurs ennemis ou séduites par un climat plus doux, sollicitaient l'hospitalité de Rome en offrant d'obéir à ses lois. Dès le temps d'Auguste, de Tibère et de Claude, les Ubiens, les Sicambres, au nombre de quarante mille, les Bataves, les Frisons, furent étaUis sur les bords du Rhin, dont ils formèrent la garde. Ces transfuges de la barbarie ne la regrettaient pas. Quand
isque spolia op. rettulit duce hostium Vir. Clastid. » — Qaud. Mamertiii., Panegyric. Maximian, : « Totis porticibus civitatum sedere captiva agmina barbarorum, yiros attonita feritate trépidantes, respicientes anus ignaviam filiorum, nuptas maritonim copulatas yinculis, pueros ac pudlas farniliari murraure blandientes, atque hos omnes prorincialibus Tcstris ad obsequium distributos, donec ad destinâtes sibi cultus solitudinom ducerentur. »
la révolte de Cmlis mit en feu les bords du Rhin, les Germains du territoire de Cologne repoussèrent les trois propositions qu'on leur lit de raser les murs de la ville, d'égorger les habitants romains et de retourner à la vie errante de leurs aïeux. Marc-Aurèle poursuivit le dessein de ses prédécesseurs, et plus tard Claude II, Âurélien, Probus, le complétèrent en transportant sur la rive droite du Danube une multitude innombrable de Marcomans, de Goths, de Vandales, et en une seule fois cent mille Bastarnes. Bientôt les provinces du Nord furent couvertes de Germains. Ils devinrent assez nombreux pour occuper l'attention du législateur. Les constitutions impériales les désignent par le nom de Lœtiy où je reconnais Tallemand Leute^ c'est-à-dire gens de guerre : elles en font les colons militaires, qui n'occupent le sol qu'à charge de le défendre. C'est à ce titre que Maximilien, Constance Chlore et Julien introdnisent de nouvelles colonies d'Âlemans et de Francs, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à ses sources. On voit bientôt les Lœti fixés au cœur même de la Gaule, à Paris, à Bayeux, à Coutances, à Poitiers. Valentinien leur ouvre l'Italie et leur donne des champs fertiles au bord du Pô. Rien ne semblait plus sage que de repeupler ainsi des contrées épuisées, de donner des bras à la terre, et à l'empire des soldats qui lui coûtaient peu. Mais le. résultat principal et probablement le moins calculé, ce fut que les barbares trouvèrent sur la frontière romaine un point d'appui pour résister à l'entraînement des peuples nomades dont ils se détachaient.
Ils y trouvèrent des postes qu'on ne désertait pas impunément, des demeures fixes, des populations sédentaires, et enfin toutes les habitudes de stabilité qui sont les commencements de la civilisation (1).
Les Germains II fallait déjà bcaucouD d'cfTorl pour fixer les bardans l'année '' * * .
bares; Rome fit plus : elle les disciplina. Ce ne fat point, comme on l'a souvent dit, un signe de décadence, une nécessité de l'empire en détresse : c'était une tradition des plus glorieux sièles de la république, de se faire servir par ses ennemis, et d'enrôler sous les aigles romaines un grand nombre d'auxiliaires étrangers. César, qui reconnut de bonne heure les qua* lités militaires des Germains, avait levé parmi eux des
(i) Plutarqae, in Romulo. Tacite, Annal, XI, i9 : s Natio Frisionmi datis obsidibus consedit apud agros a CorbuloDe descriptot. Idem aeoitum, magistratus, leges imposuit. » On reconnaît bien ici un commencement de ciyiHsation romaine. Idem, Und., XII, 27, 30 ; GermmiUi, 38; Histor., IV. 64, 65. Suétone, in Tiberio, 9. Eutrope. VII, 5. TrebdKiii PoIIio, in Claudio, Il ; Vopiscus, in Aureliano, in Probo : s Centom mflfia Bastamaram in solo romano constituit. • Ammieii Mwodlin, XX¥III : c Alcmannofi..., Tbeodosius... pluribus cœsis quoscumque cœpiti adltaliam jttôsu principis misit, ubi, infertilibus agris acceptis, jam trîbntarii circanKsoiunt Padum. i — Sur les Ueti : Emnène, Panegyr. ComkaU. Chlor. : • Nerrionim et Treyirorum arra jacentia Lsetus postliminio restitntus et receptus in leges Francns excoluit. » Cf. Zosime, II, 54. Ammien, X, 8, Notitia dignitattim imperii. Code Théodosien^ lib. XUI, 2, 9 ; 4, 9. Les Laeti sont les mêmes que les Gentiles. Code Théodosien, lib. VU, i5, i : c Terramm spatia qu» gentilibnspropterimrMtmaHtionemqae limitis atque fossati bumana fucnnt provisione concessa... • Voyez sur ce point Pardessus, Quatrième dissertation sur la loi sdlique, Guérard, Polyptique d'irminon. Je me range à l'opinion de M. Guérad, en m'écartant à regret de celle de J. Grimm, qui fait venir le mot Lattus de la racine teutonique Laz, désignant le serf attacbé à la glèbe {Deustche Reehts-Alterthilmer, p. 305). Il ne me semble point naturel que des gens de guerre aient été nommés d'un nom déshonorant, et qui ne convenait qn*à une classe d'honunes désarmés.
cohortes d'élite : leur charge impétueuse décida la victoire de Pharisale. Dès lors Thistoire de l'empire n'a pas de scènes où ils ne trouvent leur rôle. Es combattent à Philippes : ils forment la garde favorite d'Auguste et de ses successeurs. Ils suivent Drusus et Tibère dans la haute Germanie, Claude en Bretagne. Quand Yitellius^ proclamé à Cologne, descendit en Italie, on rapporte qu'il traînait après lui une nuée de barbares. Une prêtresse de leur pays les excitait par ses prédictions. Leurs habits de peau, leurs lances gigantesques, effrayèrent les Romains, qui se crurent livrés au pillage. Cependant tous les empereurs, bons et mauvais, estimèrent les services de ces hommes farouches^ mais simples, qui résistaient à la corruption. Je retrouve les Germains à la*solde de|Marc-Àurèle, de Caracalla, de Valérien, de Gallien, d'Aurélien, de Probus, de Dioclétien. Quarante mille Goths suivaient Constantin aux batailles d'Ândrinople et de Ghalcédoirie, où il renversa éa la personne de Licinius les dernières espérances de l'idolâtrie : le règne des barbares commence avec celui da christianisme. En effet, à partir de cette époque, les troupes germaniques font toute la force de l'empire; par conséquent elles décident de ses destinées. Mais on n'a pas assez remarqué par quels degrés elles arrivent à cette puissance. 11 y a d'abord les alliés {fœderattjy les rois et les peuples qui prennent le titre d'amis des Romains, qui se mettent au service des empereurs, mais pour un temps et sous des réserves où éclate encore le vieil instinct de l'indépendance. Ainsi les auxiliaires
recrutes en Germanie par Julien avaient stipulé qu'ils ne passeraient point les Alpes. 11 y a les colons militaires {lœtij attachés à la défense du sol qu'ils occupent; mais le lien qui les assujettit les protège en même temps; et leur engagement a les mêmes limites que leur territoire. Enfin l'élite des alliés et des colons passe dans les cadres de l'armée régulière. La Notice de$ di* gnité$ de V empire nomme des légions de Germains^ des cohortes de Bataves et de Francs Saliens^ des escadrons de Goths et de Marcomans. On les trouve à tous les avant-postes, en Afrique, en Phénicie, en Arabie, et jusque sur la frontière de Perse. Sans doute les légions n'avaient plus rien de leur ancienne constitution, qui en faisait autant de cités belliqueuses, avec leurs lois, leurs magistrats, leurs sacrifices : de six mille hommes elles étaient réduites à quinze cents. La discipline ; avait diminué comme le nombre. Elles conservaient cependant tout ce qui restait de cet art de la guerre, dont les Romains avaient été les maîtres. La régularité de leurs exercices faisait l'admiration et le désespoir de leurs ennemis; et les camps, si relâchés qu'ils parussent, étaient encore des écoles où les recrues barbares apprenaient à connaître l'union. Tordre, Fobéissance, c'est-à-dire toutes les conditions de la société policée (1).
(1) Dès Tan de Rome 698, on voit une garnison de Gaulois et de G^ mains dans la yille égyptienne d'Alexandrie, Gsesar, Bell, civ,, IH, 7. — Sur les services rendus par les Germains à César dans ses guerres des Gaules, voyez tout le livre VH, de Belle Gallico. Suétone, in Au-
D ne restait plus que de leur en ouvrir les portes, Les Germains .et, après les avoir exercés à tous les devoirs, de les ^^^Jlf^^ admettre à tous les droits. Cicéron soutenait déjà cette belle doctrine : « qu'il n'y avait pas de nation si éloi- « gnée, si étrangère, si ennemie, chez laquelle Rome ne « pût recruter des citoyens. » César avait fait asseoir des Gaulois dans le sénat, Claude y introduisit des Bretons et des Espagnols; chaque nation arrivait à son tour au gouvernement de T empire; les Germains eurent aussi leur avènement. Dès le premier siècle, on voit Ârminius recevant l'anneau de chevalier; des Frisons, des Chérusques admis au droit de cité, aux commande-
gusto, 35, 49 ; in Nerone, 34. Tacite, Annales, I, 50 ; Hist., II, 88. Le grand historien peint d'une manière admirable les barbares de Tarmée de Yitellius : c Ncc minus sœTum spectaculum erant ipaf, tergis ferarum et ingentibus teb's horrcntes, cum turbam populi propter inscitiam parum TÎtarent. » La garde germaine subsistait encore au temps de Caracalla, qui affectait d'en porter le costume. — Vopiscus, tnProfro ; « Accepit praîterca XVI millia tironum quos omnes per diversas provincias sparsil, ita ut mimeris Tel limitaneis militibus L aut LX insereret, dicens : Sentiendum esse, non videndum quum auxiliaribus barbaris Romanus juvatur. » Âmmîen Marcellin (Hist., XX) donne un remarquable exemple de rengagement eonditionnel des Fûsderati : a Qui relictis laribus transrhenanis, sub hoc Tenerant pacte, ne ducerentur ad partes unquam transalpinas. » La Noiiiia dignitatum montre les Laeti déjà établis à Bayeux, à Rennes, et dans toute i'Ârmorique, à Poitiers, à Langres, à Autun. Dès ce moment, et un demi-siècle avant Clovis, on peut dire que la conquête de la Gaule par les Germains est achevée. Végècc atteste que les barbares s'efTorçaient d'imiter la discipline romaine, 111, 10 : « Artcm bcUicam solam hodiequc barbari putant esse servandam, cœtera aut in bac arte consistare, aut per hanc assequi se posse contidunt. » Voyez, dans la Notitia dignitatum, la nomenclature des légions germaniques. Cf. Lchuerou, Histoire des Institutions mérovingiennes, t. I ; de Petigny, Étude sur Vépoque mérovingienne, t. I ; Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. I ; Naudel, des Changements opérés dam F administration romaine,
ments militaires^ aux sacerdoces publics. Désormais rien n'est fermé aux hommes du Nord : ils parviendront jusqu'à la dignité impériale en la personne du Goth Maximin. Â sa suite^ les marches du trône se couvrent de barbares. Sous Valérien^ on trouve dans les premiè*res charges de l'armée quatre officiers, Hartmund, flaldegast, Hildemund etCariovisc, qu'on prendrait à leurs noms pour des soldats de Clovis. Gallien engage à son service le chef des Hérules, Naulobat, et le crée consul» Constance Chlore n'a pas de compagnon d'armes plus fidèle que le roi des Âlemans, Éroch, qui assure- plus tard r empire au jeune Constantin en faisant déclarer pour lui les logions de Bretagne. Au quatrième siècle, on ne peut plus compter tous les Francs, les Alemans, les Goths, les Burgondes, qui occupent les offices de la cour ou de l'armée impériale, comtes des domestiques, ducs des frontières, maîtres de la milice. Quelques-uns, comme Sylvanus et Magnence, se font décerner la pourpre; d'autres, comme Arbogaste et Ricimer, aiment mieux la jeter sur les épaules d'un prince de leur choix et régner en son nom. Le Vandale Stilicon, tuteur et beau-père d'Honorius, gouverne l'Occident pendant quatorze ans; et s'il laisse éclater de temps en temps la cruauté d'un barbare, on reconnaît le génie romain à l'éclat de ses victoires et à T habileté de ses négociations. Les contemporains y furent trompés. Le poète Claudien célèbre le rajeunissement de l'empire sous un ministre qui rappelle les temps de Brutus, de Camille et de Scipion. Il représente les bandes d'Alaric exterminées,
les Alemans soumis, les rois des Francs jetés dans les fers; les peuples du Rhin changeant le glaive en fau* cille; et le voyageur, à la vue des riches cultures qui couvrent les deux rives, demandant laquelle des deux est romaine. Si les succès militaires l'émeuvent, c'est qu'il y voit le triomphe de cette domination pacifique et bienfaisante que Rome étend sur le monde, c< à la « foveur de laquelle les vaincus deviennent citoyens, ce l'étranger retrouve partout la patrie, et tous les a hommes ne forment plus qu'une même nation. Les « arts de l'antiquité revivent avec les mêmes mœurs; a le génie voit s'ouvrir devant lui des routes glorieuses, a et les muses relèvent leurs têtes humiliées. » Assurément il faut beaucoup retrancher de ces louanges : mais c'était beaucoup pour un Vandale de les écouter, de les aimer, de les payer, et de mettre sa gloire à continuer la politique de César et d'Auguste. Même dans ces jours de décadence, on ne touchait pas impunément au gouvernement d'un grand empire, on ne pouvait en appliquer les lois sans être frappé de leur sagesse. Les barbares ne siégeaient pas au consistoire des princes, aux assemblées du sénat, dans les tribunaux, sans être à la fin convaincus, subjugués par le spectacle d'une société qui avait tant de souvenirs et tant d'espérances, et qui ne se crut jamais si près de devenir maîtresse du monde qu'au moment même où elle allait périr (1).
(1) Gicéron, pro Balbo, XIII : « Defendo enim rem uniTersam, nullam essegentem ex omnî rcgione tcrrarum, neque tam dissidentem a populo romano odio quodam atque dissidio, neque tam fide benevolentiaque
Les Germains Pendant Quc les GermaiDs faisaient leur éducation
inities ^
'"îatiSïr* politique dans les nombreux emplois de la hiérarchie impériale, comment auraient-ils échappé à renseignement littéraire qu'ils trouvaient partout constitué, honoré, applaudi? Stilicon n'était pas le seul qui goûtât Tencens des poètes ; au contraire, je remarque Tempressement des principaux chefs barbares à s'entourer de rhéteurs et de grammairiens. Quand Ârbogaste voulut créer un empereur, il choisit un ancien maître d'éloquence nommé Eugène, encore tout pénétré de souvenirs mythologiques, dont le premier acte fut de rétablir Faulel de la Victoire dans le sénat, et les images des dieux sur les drapeaux de l'armée. Le roi des Yisi-
co:::ji]nctani, ex qua nobis interdic'um sit, ut ne quem adsciscere mein aut civitate donare possimus. » Velléius, II, 128 : » Armlnius... assiduus tnilitiaî nostroî prions cornes, etiam civitalis romanœ jus equcstremque ccnsccutusgradum. » Il faut voir dans Tacite Thistoire de ces députés fri- S( ns qui visitèrent Rome au temps de Néron, qui se conduisirent si fièrement au théâtre, et qui revinrent avec le droit de cité. Annales fX\ï[,b^. — Vopiscus, in Aureliano, Fragment d'une lettre de Valérien à Aui*clien: « Tecum erit Ilartmudus, Haldegastes, Hilderaundus, Carioviscus, » Pour les chefs germains qui jouent un rôle dans 1 histoire romaine depuis Constance jusqu'à la fin de Valentinicr», voyez Ammien Marcellin, passim. Je remarque surtout {lib. XXXI) Mellohaudes, à la fois roi des Francs et comte des domestiques sous Gialien. Cf. de Feligny, t. I ; Glau^icD, de quarto Consulatu Uonorii. DeLaudibusStiliconis, lib.I.
\}i Salius jam rura colat, flcxosquc Sicambri Tn falcem curvent gladios, geminasque viator Cum videaC ripas, quse sit romana requiral; Ut jam trans fluvium non indignante Chaûco T'ascat Belga pecus, mediumquc ingrcssa per Albin Gallica Francorum moules armcnla pererrent.
IbicL, lib. III. Dans la préface de ce Hvre, Claudien compare la Ésiveur que Stilicon lui accorda à celle de Scipion pour Ennius : « Nostcr Scipia* à'. s Stilito. » Voyez aussi tout le livre de Belle Getico.
gdths, Théodoric, fit donner la pourpre au vieil Âvilus, son précepteur : il ne trouvait pas que ce fût trop pour payer les leçons de droit et de poésie qu'il en avait reçues. Il se vantait d'avoir lu Virgile, et d'avoir senti son humeur s'adoucir sous le charme des beaux vers (1). Les barbares lisaient donc; ils écrivirent, ils eurent des poètes et des orateurs. Tel fut le Franc Merobaudes, qu'on trouve, sous Valentinien III, chargé d'un commandement en Espagne, élevé au consulat, écrivain célèbre, dont nous n'avons qu'un petit nombre de pages mutilées, mais qu'il faudrait étudier de près pour voir ce que la civilisation latine pouvait faire d'un Germain. lies contemporains eux-mêmes en furent si frappés, qu'ils élevèrent à cet homme extraordinaire une statue d'airain sur le forum de Trajan. L'inscription annonçait qu'on avait voulu récompenser de la sorte « un homme « d'une ancienne noblesse et d'une nouvelle gloire, « aussi habile à manier la plume que l'épée, dont les « armes et les vers avaient ajouté à la splendeur de « Tempire. » En parcourant le peu qui reste de lui, on trouve d'abord tout ce qu'il pouvait apprendre des
(1) Sidoine ApoUinaire, lib. I, epist. 8 : • Student armis eunuchi, litteris fœderati. » Idem, Panegyricus Avito dictus, v. 497. C'est le roi Théodoric qui parle à Avitus :
.... MihiRomula dudum Per te jura placent : parvumque ediscere jussit Ad tua verba paler, docili que prisca Maronis Carminé molUret Scythicos mibi pagina mores.
Ajoutez à ce tableau le Franc Baudo, élevé au consulat en 385, et S. Augustin, alors rhéteur à Milan, lui récitant un panégyrique. Augustinus, Contra Priêcillianum^ 111, 50.
meilleurs maîtres de son temps. Ses yers, d'une latinité correcte, ont la coupe, Téclat, l'harmonie, en un mot tout l'artifice du style de Claudien. Les thèmes de ses petites compositions rappellent cette poésie de cour où triomphait Ausone. S'il assiste au repas de Yalentinien, il épuise toute la Fable pour relever la pompe impériale. Quand l'empereur fait asseoir sa sœur à ses côtés, c'est Apollon avec Diane dans l'assemblée des dieux. Quand il paraît accompagné de l'impératrice, c'est Pelée et Thétis : l'univers ne peut attendre de leur union qu'un autre Achille. Ou bien le poète décrit les vergers de Faustus, les longues murailles de buis taillées comme le marbre, et le bois au frais ombrage, « qui recèle, a pour le plaisir du maître, un hiver domestique au c( plus fort de Tété. » Mais heureusement pour sa gloire, Merobaudes, dans son panégyrique d'Aétius, s'attaque à un sujet plus digne d'occuper les esprits t il célèbre la lutte de Rome contre la barbarie. Dans ce combat qui partageait le monde, le poète franc n'hésite point; il prend parti contre les barbares. Le pan^yrique s'ouvre par le tableau de la paix universelle. c< Da Caucase et du Tanaïs jusqu'aux sources du Danube, les rois ennemis ont désarmé. Le Rhin coule sous les lois de l'Italie; la Gaule respire, arrachée aux fureurs des Goths; et les Vandales, maîtres de l'Afrique, sollicitent l'alliance des Césars. Ce calme du monde irrite une divinité malveillante, que le poète ne nomme pas ; elle va chercher Bellone dans les montagnes de la Tbrace : elle l'y trouve, confinée dans une caverne loin du regard
LA CIVILISx\TION ROMAINE CHEZ LES GERMAINS. 343
des hommes^ appuyée sur sa lance rouillée et sur son bouclier lerni, et pleurant de ce que depuis tant d'années les peuples ne versent plus de pleurs. Elle l'excite à soulever de nouveau les nations du Nord pour les précipiter sur l'empire. « Renverse, dit-elle, ces maisons « de marbre aux toits d'airain... Qu'il n'y ait pas de « murailles assez fortes pour arrêter tes emportements. c< Que Rome soit dans l'effroi, et que ses empereurs « mém^s tremblent au briiit de tes fureurs. Chasse dé' « la terre les dieux qui voulurent y recevoir l'hospita- « lité; porte la désolation dans les temples des divinités « romaines, et que je ne voie plus attiser sur les autels « le feu qui fléchit Vesta. Pour moi, je pénétrerai « secrètement dans les palais superbes ; je ferai dis- «c paraître les vieilles mœurs et les vieux courages; je c< veux que les forts soient méprisés et qu'il n'y ait plus' « de respect pour les justes. Que l'éloquence périsse a avec le culte délaissé d'Apollon; que les honneurs « soient déférés aux indignes; qu'au lieu de la vertu, « le hasard tienne la balance des affaires; que la soif « de l'or fasse délirer tous les esprits, et que, dans le « désordre universel, on ne reconnaisse plus la pensée « souveraine de Jupiter. » — Ces menaces ont leur effet; l'empire touche à sa dernière heure, quand les vœux réunis du sénat et du peuple forcent Aétius à sauver le monde. Le poëte décrit avec admiration les victoires de ce grand homme sur les peuples teu toniques. La vue des champs de bataille llinime, et lui rappelle les combats de César, le dévouement des
Fabius, clDécius qui abrégea glorieusement ses jours. Et lorsque^ las de ces peintures sanglantes, il veut louer les trailés conclus par son héros, il retrouve toutes les images de l'antiquité pour célébrer les bienfaits de la paix, qui fait le salut de l'univers et le nœud des éléments, qui fonde les cités, donne des lois aux nations, et qui a porté le nom de Numa aussi haut que celui de Romulus. » Rien n'est plus instructif que rerreur de ce Franc, de ce contemporain de Mérovée, qui, au moment du triomphe de ses frères barbares, s'attache avec tant d'illusion, avec tant d* opiniâtreté, aux dieux, aux institutions, aux souvenirs héroïques du monde romain. Quel travail prodigieux ne fallait-il pas pour remuer de la sorte les cœurs et les esprits, et pour y enraciner en quelques années toutes les opinions, toutes les passions, toutes les délicatesses d'un vieux peuple qui avait douze cents ans de culture (1)1
(1) Merobaudis Reliquise edidit Niebuhr (Bomiap, 18^4). Tout îndiqae le personnage désigné dans Finscription trouvée au forum de Trajan : c FI. Merobaudi VS corn. Se. — FI. Merobaudi, aeque forti et docto tîto, tam facere laudanda quam aliorum facta laudare praecipuo. » Cf. Sidoine Apollinaire, ad Felicem, IX, 278, 302. Voici quelques Ters de Merobaudes. In viridarium Fausii :
Piivatamqae biemem frondea tecla tenent.
Panegyricus Aetio dictus. Ce fragment compte 197 vers.
Addidit hiberni famalantia fœdera Rbenos Orbis, et hespcriis flecli coiUenlus habenb, Gaudet ab alterna Thylirim sibi crcsccre ripa.
Diâcours de la déesse qui exhorte Bellone :
Romanes populare deos, et nullas in aris Vests exorat» fotus strue palleat igois...
Majonim mores et pectora prisca fugabo...
Atiici neglecto pereat facundia l'hœbo,
LA CIVILISATION ROMAINE CUhZ LES GERMAINS. 545
C'est ainsi que Rome achevait ses conquêtes en Ger- Linmion
* * pacifique.
manie, et c'est ainsi qu'elle préparait les conquêtes des Germains clans l'empire. Ceux qui ont écrit l'histoire des grandes invasions se sont portés, avec la curiosité de la foule, du côté où ils entendaient le bruit des batailles ; ils n'ont vu que les irruptions violentes qui, au bout de deux siècles, finirent par renverser la monarchie romaine. Us n'ont pas assez étudié cette autre invasion pacifique et régulière qui dura sept cents ans et qui poussait peu à peu les hommes du Nord jusqu'au cœur même de la civilisation. Elle se fit, pour ainsi dire, par deux portes que les lois avaient ouvertes, par l'esclavage et par le service militaire. Si les barbares entrent, ce sont les généraux victorieux, ce sont les empereurs qui les conduisent comme par la main, qui leur donnent des terres, des institutions, des droits. Dès lors ils pénètrent de tous côtés dans la vie publique. Ils peuvent dire, comme les premiers chrétiens, qu'ils ne sont que d'hier, et que déjà ils remplissent non-seulement les cadres des légions, les colonies des vétérans, mais les cités, les écoles, le sénat, le palais; ils ne s'abstiennent pas même des temples ; et eux aussi, s'ils se retiraient, ils laisseraient le peu qui reste de vieux Romains effrayés de leur solitude. Leur présence
Pectoribus sœvi démens furor œstuet auri, Omniaquc hœc sine mente Jovis, sine numine summo.
M. Beugnot, Histoire de la chute du paganisme, a reconnu avec raison, dans ces vers, l*écho des plaintes du parti païen, qui accusait le christianisme de la ruine de lempire.
n'a rien de menaçant : les uns se déclarent les amis, les hôtes de l'empire; les autres en sont devenus les sujets et les soldais. Ils commencent à comprendre la cause qu'ils servent. Ils admirent, plus que personne, la grandeur de cette cité hospitalière où ils sont accueillis; et la majesté de l'État en impose peut-être moins aux derniers descendants des familles sénatoriales qu'aux nouveaux dignitaires qui dépouillent la saie germanique pour prendre le latîclave et la robe prétexte. Cependant Rome avait cette sagesse de respecter les usages et les traditions des peuples qu'elle naturalisait ; et comme elle avait laissé aux villes grecques leurs lois civiles, elle ménageait les habitudes militaires des Germains. Ces populations transportées sur le territoire romain, qui menaient avec elles leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, n'abandonnaient pas en un jour les mœurs de leur première patrie : elles en conservaient des traits qui ne devaient pas s'effacer. Ainsi les conditions que les auxiliaires alemans faisaient à Julien rappellent les vassaux des empereurs d'Allemagne, tirant l'épée au besoin pour défendre leur prince, mais refusant de le suivre au delà des Alpes ou de la mer. Les colonies des bords du Rhin vivaient sous un régime où toute la féodalité était en germe. Si des troupes barbares s'engageaient sans réserve à la solde des Césars et prenaient rang dans eurs armées, cette coutume était si nationale, qu'elle traversa tout le moyen âge, et qu'on voit un corps d'aventuriers Scandinaves, sous le nom de Varègues, former la garde
des dentiers empereurs de Constanlinople, coinme plus tard il n*y aura pas de prince en Europe qui n'ait ses lansquenets allemands ou ses régimaits suisses. Les Germains établis dans l'empire formaient donc comme une seconde race romaine, assez rapprochée de la première pour en hériter, pour en conserver la langue, les lois, les arts; assez peu séparée des autres nations du Nord pour être en mesure de les policer à leur tour. En effet, la civilisation romaine ne parut jamais plus puissante qu'au moment où, l'empire étant vaincu, elle subjugua les vainqueurs. Le roi des Yisigoths Âthanaric avait fait trembler Valens; mais plus tqrd, venu à Gonstantinople, il admirait la magnificence de la ville, et déclarait qu'à son avis le maître de tant de ti*ésors et de tant d'hommes était un dieu. Alaric s'honora du titre de préfet du prétoire, et, arrivé aux portes de Rome, il s'arrêta frappé de respect, ne pouvant se résoudre à livrer aux flammes la capitale de Tunivers. Âstaulfe reconnaissait qu'il s'était trompé en rêvant un empire gothique, et ne voulait plus d'autre gloire que d'épouser une fille de Théodose et de mettre les forces des Goths au service du nom romain. Le dernier empereur d'Occident abdique, et rien ne semble changé : je considère les chefs des nations germaniques qui se disputent les provinces de la monarchie, et je trouve qu'ils s'en déclarent les serviteurs et les sujets. Odoacre prend le titre de patrice; Théodoric, qui le détrône, se présente en Italie comme le fils adoptif ,et le délégué de l'empereur Zenon; sa mission est de rebâtir les villes
détruites, de relever l'autorité du sénat et des magistratures, de ramener le règne des lois et des lettres. D'un autre coté, je vois les rois burgondes adresser aux Césars de Byzance des protestations d'obéissance et de fidélité. Glovis reçoit d'Anastase les insignes du consulat, et longtemps ses successeurs se cx)nsidéreront comme des magistrats romains ; ils en auront le costume et le cortège; ils construiront des cirques, et finiront, comme Chilpéric, par dicter des vers dans la langue de Virgile(l).
Il y a là autre chose qu'un caprice de barbares : il y a une admiration du passé, inintelligente peut-être, mais bienfaisante, qui voudrait en imiter toutes les institutions, et qui en conservera beaucoup. Avec les
(1) Jornandcs, de Rébus geticis, 28 : « Deus, inquit (Athanaricus), sine dobio terrenus iinperator est ; et quisquis adyersus eum manam moTerit, ipse sui sanguinis reus exisiit. 9 Zozime, lib. V, VI. Orose, HisL VU, 43, (ait parler Astaulfc en ces termes : • Cum esset animo ingenioque nimius se imprimis ardenter inhiasse, ut obliterato roraano nomine romanum oinne solura et imperium Gothorum faceret et Tocaret, fieretque nune Astaulfus quod quondam Ca^sar Augustus. At nbi roulta expcrientia probavisset, neque Gotbos ullo modo parère legibus posse, propter effra»natam barbariem... Elegisse se saltem ut gloriam de rcstituendo in integrum augendoque romano nomine Gothorum yinbus compararet. » — Idatius, Chronic. Olymp., 299 : • Waliia, rex Gothorum, romani nominis causa csedes magnas efticit Barbarorum. » — Sur le titre de Patrice conféré à Odoacre par Zenon, Toyrz Malchus Pbiladelpbitanus, cité par Photiu8, Bihlioih, Cassiodor. Eyist, senatui urbis romanx. Voyez aussi les lettres adressées à Fempcreur d'Orient par S. Avitus de Vienne, au nom de Gondebaut et de Sigismond, Episl. 25 : « Gumque gentem nostram yideamur regere non aliud nos quam milites yestros credimus ordinari. » Grcgorius Turonensis, II, 58 : • Igitur ab Anastasio imperatore codicilles de consulatu accepit, et in basilica B. Martini tonica blatea indutus est et cblamyde, imponens capiti diadema ; tune ascenso equo, aurum argentunique... spargens voluntate benignissima erogavit, et ab ea die bnquam consul et Augustus est Yocitatus. »
charges du palais, les règles de Tadministration impériale se perpétuent. Avec la langue latine, le droit romain pénètre dans les codes des Visigoths, des Burgondes, des Âlemans, des Bavarois, des Lombards; et l'historien des Goths, Jornandes, semble exprimer le sentiment commun de tout l'Occident lorsqu'il reconnaît encore à la fin du sixième siècle l'autorité de cette Rome qui a conquis la terre par les armes, « et qui n'a « pas cessé, dit-il, de régner sur les imaginations (1). » Ce mot éclaire et justifie la politique romaine. On l'a vue travailler avec persévérance contre son intérêt en introduisant dans l'empire ceux qui devaient le renverser. Mais elle travaillait pour un intérêt plus grand que le sien; elle servait un dessein qu'elle ne cojtinaissait pas en poliçant les hommes du Nord. Par un juste retour, elle y trouva une autre gloire qu'elle n'avait pas cherchée. Elle perdit le pouvoir temporel, qui s'exerçait par l'épée; mais elle conserva T autorité morale des lois, des lettres, des souvenirs. Au milieu de ses ruines, sans armes, sans trésors, Rome n'était plus qu'une puissance spirituelle. Mais c'était précisément en cette qualité que, devenue chétienne, elle devait recommencer la conquête du monde.
(1) Jornandes, de Heb. geL, prœ&t. : a Quomodo respublica cœpit et tenuit, tutumque pcne mundum subegit, et hactenus vel imaginarie teneat.»
350 CHAPITRE Vil.
RÉSISTAACK DES GERMAINS A LA CIVIUSATIOK BOMAIHE.
Vices Nous n'avons point cherché à rabaisser la civilisation dTflLiUon latine; nous n'en avons dissimulé ni la puissance ni les bienfaits. Mais on ne peut pas non plus méconnaître les vices qui la compromirent; et, tandis qu'elle subjuguait la moitié des peuples germaniques, il reste à voir comment elle provoqua d'abord la résistance des autres, et ensuite leurs représailles.
! paganisme Ou uc civiHsc Vraiment les hommes qu'^a s'assurant
romain ,
mpuissant dc Icurs conscicnces. C'est là, dans ce fond de la nature
chez ^
s barbares, humaine, qu'il faut vaincre le premier de tous les désordres, qui est celui des passions. Les anciens le savaient si bien, que toutes leurs histoires faisaient intervenir des personnages divins, des prêtres, des religions, pour policer les peuples. Rome elle-même ne donnait pas d'autres fondements à ses institutions : elle n'aurait pas cru ses colonies solidement établies, si elle ne leur avait communiqué ses auspices, ses rites, son droit sacre. Ainsi les principales cités du Nord, Augsbourg, Cologne, Trêves, avaient leur Capitole, où Ton
RÉSIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE, r.51
sacrifiait aux trois grandes divinités de la roche Tarpéienne : Jupiter, Junon et Mercure. 11 paraît, par les inscriptions recueillies sur les bords du Rhin, qu'on y adorait aussi Mercure, Apollon et les Muses; Diane, Sylvain, et les Nymphes, dieux secourables, représentants d'une domination pacifique; et en même temps Mars, Pluton et Proserpine, Hercule, Castor et PoUux, la Victoire et la Fortune, la Gloire et la Valeur, qui consacraient la guerre et la conquête. Les temples dont on découvre les ruines, les sacerdoces et les corporations religieuses qui ont laissé leurs traces, les pierres votives élevées au départ et au retour des expéditions militaires, font assez voir avec quelle ténacité les Romains des provinces s'attachaient aux croyances de leurs ancêtres, et combien la chute du paganisme fut moins naturelle qu'on ne pepse. Mais le paganisme latin n'avait pas d'orthodoxie : ses dogmes ne formaient pas un corps impénétrable aux superstitions étrangères. Les esprits inquiets, que le vieux culte de Numa ne satisfaisait point, cherchaient le repos dans les mystères de rOrient; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner de trouver à Cologne et en Souabe des monuments en l'honneur de Sérapis et de Mithra. D'autres fois les colons romains se tournaient vers les dieux du Nord, qu'ils regardaient comme les anciens maîtres du sol, dont ils redoutaient la jalousie et la vengeance. C'est ainsi que dans le pays de Bade on rencontre des inscriptions hérissées de noms barbares, qui appartiennent à la mythologie des Gaulois. Ailleurs on voit des autels
élevés aux nymphes du Rhin, «lux génies du Danube, des Vosges, de la forêt Noire. Toutes les villes, et jusqu'aux moindres bourgades, avaient leurs déesses locales qu'elles nommaient leurs mères (Matronœ), et qu'on représentait ordinairement au nombre de trois, avec une quenouille, des fruits et des fleurs. Ces personnages mystérieux présidaient à la destinée des peuples, et rappelaient à la fois les trois Parques de l'Italie, les trois fées des Celtes, et les trois nornes de l'Edda. En même temps donc que le sénat admettait dans ses rangs les chefs des nations vaincues, l'Olympe classique s'ouvrait à leurs divinités. J'en remarque deux qui reçurent un culte public dans les colonies romaines des Pays-Bas. L'une est Hludana, la Vesta des Scandinaves, la déesse du foyer domestique; l'autre, Nehallenia, une de ces fileuses divines que les Germains se figuraient parcourant les campagnes et répandant les émanations salutaires qui font croître la laine des brebis et le blé des sillons (1).
(1) Welser, Bertnn augustanar, et Acta S" Afrx martyris. L'église de Sainte-Marie, bâtie à Cologne au septième siècle, fut appelée « Sancta Maria in Capitolio. » Fiedler, Rœmische Denkmxler ; Mone, UrgeschichU des bddischen Landes ; Rudhart, jElteste Geschiclite Bayems ; Hefele, Geschichte der Einfûhrung, etc.; Jaumann, Colonia Sumlocene, ont éuuméré les monuments religieux trouvés en Allemagne. En Souabc, un monument et deux inscriptions mitbriaques (v. Hefele, p. 39). Lersdi (Central Muséum Rheinlœndischer Inschriften) donne un grand nombre d'inscriptions religieuses, parmi lesquelles je relève celles-ci : « Soli Serapi. — Ilonori et vavori (sic). — Matribus Treveris. — Matronis Axsinginehis. — Matronis Ruinanebabus. — Deic liludanœ sacrum. C. Tiberius Vcrus. » Sur les doux déesses Illudana et Neballenia, cf. Grimm, Mythologie^ 235, 590, etc.
RÉSIST. DES CEUMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. 353
Ainsi les superstitions germaniques gagnaient les Romains : mais on ne trouve pas que la théologie romaine pénétrât profondément chez les barbares. Sans doute ceux d'entre eux qui se trouvaient mêlés aux populations latines devaient en adopter les fêtes publiques et les pratiques journalières : mais les cœurs n'étaient pas changés. En effet, les Romains n'avaient rien à enseigner aux hommes du Nord en matière de religion. Le fond des deux paganismes était le même. Sous des noms divers ils adoraient des divinités pareilles, et nous avons reconnu avec surprise les ressemblances qui éclatent dans la constitution des sacerdoces, dans la discipline des augures, dans tous les détails des pompes sacrées. S'il reste cependant des différences incontestables, elles paraissent à l'avantage des Germains. On reconnaît chez eux un culte moins corrompu : ils versaient le sang humain sur leurs autels, mais leurs orgies n'approchèrent jamais des impuretés par lesquelles Rome honorait Vénus et Priape. La crainte dès dieux semble mieux établie chez un peuple qui hésitait à les enfermer dans des temples, à leur prêter la figure de l'homme, que dans la ville impériale qui décernait les honneurs divins à tous ses tyrans, et qui adora la Fièvre et la Peur. Mais surtout la croyance à la vie future faisait la supériorité des barbares sur les Romains. Qu'était-ce que les champs Élysées des poètes classiques, avec leurs pâles ombres et leurs vagues plaisirs, auxquels même le peuple ne croyait plusj en comparaison des fêtes immortelles de la Valhalla promises aux
sectateurs d'Odin? Les Latins, aussi bien que les Grecs, ne pouvaient s'empêcher d'admirer une foi si ferme. Lucain célèbre avec un sentiment d'envie « ces peuples Ci heureux de leurs illusions, délivrés de la plus terrice ble des craintes humaines, qui est celle de la mort; « toujours prêts à se précipiter dans les dangers parce a qu'ils avaient des âmes plus grandes que le trépas, « et qu'ils dédaignaient de ménager une vie qui leur « serait rendue (1). » Rome n'avait pas de prise sur des consciences ainsi trempées : elle n'atteignait pour ainsi dire les esprits que par le dehors, par les arts et par les lois; elle ne pouvait entreprendre de convertir les Germains : il ne lui restait que de les polir et de les gouverner.
Décadence ^^^ ^^^ ^^^ assurémcnt un pouvoir civilisateur; ''dînl''"er mais ce pouvoir leur vient de l'idée qui les remplit, impériales, qu'ils s'cfforceut de reproduire, et qui, en se manifestant sous des formes dignes d'elle, finit toujours par toucher les hommes. Si donc l'idée se corrompt ou se relire, si elle ne trouve plus de foi dans le cœur de l'orateur et du poète, si elle les laisse s'engager au service de la vaine gloire ou de la cupidité, l'impuissance se fait sentir dans leurs œuvres, punies par TindifTé-
(1) Lucain, Pharsale, I :
Gerte populi quos dcspicit Ârctos
Fclices errore suo, quos ille timonim Maximus haud urget lelbi metus : inde niendi In ferrum mens prona Tiris, animœque capaces Mortis, et ignayum reditur» parcero TÎtsD.
RÉSIST. DES GERMAINS À LA GIVILIS. ROMAINE. 555
rence publique. Les arts ne mettent alors dans la société qu'un désordre de plus; et, s'ils conservent sur elle quelque ascendant, c'est pour la reconduire par la corruption à la barbarie. Toute l'éducation littéraire de Néron, par exemple, n'aboutit qu'à lui donner l'envie de voir brûler Rome du haut d'une tour en chantant l'embrasement de Troie : ce caprice valait bien ceux d'Âttila et de Genseric. C'est l'état des lettres latines au moment ou l'enseignement les popularise dans le nord de la Gaule et jusque sur la frontière de Germanie. Si la décadence de l'art oratoire était déclarée au temps de Tacite, de Pline le jeune et de Quintilien; si dès lors l'éloquence exilée de la tribune s'éteignait dans l'obscurité de l'école et du barreau, comment deux autres siècles de servitude n'auraient-ils pas réduit la parole publique aux derniers abaissements? Alors fleurissent dans les murs de Trêves, à l'ombre du palais impérial, ces panégyristes qui s'emparent de la langue latine, la plus fière qui fut jamais et la mieux faite pour sei'vir la liberté, et la plient à tous les genres de bassesses. Alors le rhéteur Mamertin, louant les deux empereurs Dîoclétien et Maximien, leur compare les héros et les dieux : « il cherche, dit-il, à travers les siècles, et ne trouve rien d'égal à ses maîtres. Cet Alexandre qu'on a appelé Grand lui semble bien petit auprès d'eux. Tout en leurs personnes sacrées rappelle Hercule et Jupiter. Mais ce qui est fable chez ces dieux est devenu vérité dans l'histoire des deux princes : ce sont eux qui terrassent les monstres, qui purgent la terre et dispo-
sent du ciel. » La poésie n'était pas descendue moins bas. Après avoir épuisé tous les genres consacrés par l'exemple des Grecs^ elle avait fini par s'attacher à l'imitation des derniers poètes d'Alexandrie, qui, désespérant de trouver la nouveauté dans la pensée, la cherchaient dans les raffinements de la vei*sification. IjCs Latins apprirent d'eux tout ce qu'on voit en faveur au quatrième siècle : les énigmes, les acrostiches, les composilions en vers inégaux, disposés de manière à figurer un autel, un étendard, une flûte de Pan. Ces jeux de mots tentèrent le poète Ausone. Le chantre de la Moselle arrachait ainsi les applaudissements d'une cour où les esprits blasés n'étaient plus sensibles qu'au prestige de la difficulté vaincue. Voilà l'école à laquelle les Germains firent leur premier apprentissage; et je m'assure qu'ils n'échappaient pas à l'exemple de leurs maîtres, en voyant un esprit aussi vigoureux que celui de Mérobaudes se prêter à toutes les lâchetés de la flair terie oratoire. Nous avons à peine quatre pages de sa prose : c'est une préface de son panégyrique d'Âélius. Dans ce court fragment, l'écrivain franc a trouvé le moyen de se déshonorer. S'il faut l'en croire, ce n'est point à ses. services mililaircs, ce n'est point à ses lalents poétiques, c'est à ses éloges du ministre en faveur qu'il doit la statue érigée en son honneur sur le forum de Trajan. Il est vrai de dire qu'on ne peut mettre plus de hardiesse dans la louange. 11 se lasse de comparer Actius avec Aristide, avec Caton, avec César : il le met au-dessus de la condition humaine, au-dessus
de celte incertitude de la fortune qui a trahi tant de héros. S'il apprend qu'Aétius a combattu, il ne doute pas de la victoire. « Je ne demande point, s'écrie-t-il, « quelle a été l'issue du combat, mais en quel lieu, « de quelle manière et de combien d'ennemis tu as « triomphé (1). »
Je ne vois pas non plus d'exercices poétiques si épineux, si ingrats, où les Romains n'aient été égalés par leurs disciples barbares. A peine les Germains ont-ils goûté aux fruits de la civilisation, que le démon des vers latins semble s'emparer d'eux. Chilpéric, ce digne époux de Frédégonde, se piquait de construire des hexamètres loués par ses courtisans, mais qui boitaient, dit-on, de plus d'un pied. Un peu plus tard, l'Anglo- Saxon Adhelm adresse au roi de Wessex un savant Iraité de prosodie, où, remontrant au prince la nécessité de s'appliquer à une lecture si profitable, il lui expose les règles de la quantité jusque dans le plus minutieux détail, et sans lui faire grâce d'aucune espèce de vers catalectique, acalalectique, hypercatalectique. Fort de son savoir, il entreprend, dit-il, de ramener dans son pays les muses de l'antiquité. Mais, au lieu de les chercher sur les libres montagnes de la Grèce ou à la cour
(i)Claiid. Mamertinus, Panegyric.Maœimian. August.i: • Fingimtur hsec de JoTe, sed de te vera sunt, imperator. » Cf. Ond, , 1 : i Nam ille qnidem Hagnus Alexander jaui mihi humilis yidetur. » Ausone, Idyll. 12, eclogarium i » etc. Porphyrius Optaiianus, Panegyric. Symposius, JETÙg* mata. — Merobaudes, prsefatio in Panegyric. : • Pro his me laudibus tais Roma cum principe TÎctaro sBrc formaTÎt; pro his denique nuper ad honoris nmimi ttomea ille naseenti soli proximus impwator eTexit, » etc«
élégante d'Auguste, ii va les prendre dans les démises écoles de l'empire. Ses prédilections sont pour les énigmes, dont il a composé cent quinze, et pour les acrostiches, où il a poussé l'art jusqu'à faire des acrostiches carrés, c'est-à-dire construits de telle sorte que le même hexamètre se retrouve quatre fois : au commencement de la pièce, à la fin, et en rassemblant soit les lettres initiales, soit les finales de chaque vers. Ces sortes de compositions eurent une longue popularité dans les monastères savants de France et d'Angleterre. Je me l'explique, en y reconnaissant un de ces points curieux où les littératures qui finissent se rencontrent avec celles qui commencent. En effet, rien n'est plus naturel aux hommes du Nord que le goût des jeux d'esprit. Il faut se rappeler ici les assauts de parole si fréquents dans l'Edda, quand les dieux et les géants se défi€4it à pénétrer des questions obscures, à réciter des nomenclatures sans fin. On ne peut ouvrir un recueil de poésies anglosaxonnes sans y trouver un grand nombre d'énigmes, d'anagrammes et de fragments, où l'auteur cherche et réussit à devenir inintelligible. Les poètes barbares aiment tant Tobscurité, qu'ils la portent jusque dans les chants les plus inspirés, et que leurs récits héroïques, leurs improvisations funèbres, sont encore chargés d'hyperboles, de métaphores, de périphrases, d'ellipses, et de toutes les figures qui remplissent les catalogues des grammairiens classiques. Telle est, en effet, la faiblesse de l'homme, qu'il n'y a pas pour lui d'effort plus grand que d'exprimer clairement sa pensée. La
puissance de la parole ne va pas plus loin, et cette puissance ne dure qu'un moment : c'est le temps de la plus haute perfection littéraire. Avant et après, la parole est impuissante à dégager la pensée, à la préciser, à l'éclairer. Elle se résout alors à la voiler, elle s'en fait un mérite, elle s'en fait une joie. Chez les barbares, ce sont les prêtres païens qui se réservent ainsi le secret d'une science sacrée dérobée au peuple. Dans les sociétés vieillies, ce sont les écrivains qui déguisent sous des dehors pédantesques la nullité d'une littérature sans inspiration. La barbarie a du moins cet avantage, que i'idëe palpite et frémit sous l'enveloppe dont elle parviendra plus tard à se défaire , tandis que les ouvrages de la décadence ressemblent à ces momies dont les bandelettes, peintes et entrelacées avec un art infini, ne cachent plus qu'une dépouille sans âme. En cet état, si les lettres latines rendaient aux Germains le service d'orner leur mémoire, assurément elles risquaient de gâter pour toujours leur goût et leur raison (1).
(1) Gregorius Turonens., IIÏ, IV. Grégoire de Tours a le courage de blâmer les YersdeChilpéric; mais Fortunat, moins éclairé ou plus timide, je complimente en ces termes, PoemaL, lib. VIII, 1 :
Regibus œqualis, de carminé major haberis...
Admirande mifai nimium rex, cujus opime Pnelià robur agit, carmina lima polit.
Aldhelm, de Seplenario et de Ile gratnmaticay ap. Mai, auctores classicif t. V, ad Acircium regem : a PatcmasoUicitudinccoactus... commoneo ut qu2e diffidlliraa Budoris et laboris industria, ac si gravi sarcina oppressus, dictando descripseram, sine sudoris et laboris contritione rinianda et re* ccnsenda nulla tenus rccusando contemnas, ac solertis ingenii gratiam... iibi coUatam torpcnlis otii segnitie squalerc patiaris. » Aldhelm, ^niQ"
SGO CHAPITRE VIL
Ararice Au fond , Roiiie se souciait moins d'cîclairer les hommes
cruauté du . i . , •
B®^«- que de les assujettir. L'art où elle mettait sa gloire était '^^"'' celui de régner. Elle ne se méprenait pas quand elle remerciait le ciel de lui avoir donne le génie du gouvernement. Mais elle porta dans ce gouvernement deux vices par où il devait périr quand il cesserait d'être nécessaire au monde, je veux dire l'avarice et la cruauté. I^e caractère de Rome est marqué de ces deux traits ineffaçables. On les reconnaît dans ses lois, depuis le temps où les Douze Tables permettaient aux créanciers de tailler en pièces le débiteur insolvable et de s'en . partager les membres, jusqu'au siècle des Antonins, où les jurisconsultes examinent froidement s'il faut appeler vente ou louage rengagement d'une troupe de gladiateurs, et décident qu il y a contrat légitime, louage de sueur et vente de sang (1). La conquête ne pouvait pas être moins impitoyable que la législation. Quand Rome se donnait pour emblèmes les aigles, ces bêtes de proie, elle annonçait aux peuples ce qu'ils devaient attendre. Us eurent lieu de reconnaître qu'elle ne les avait pas trompés.
Les Romains avaient eu le mérite de reconnaître, à côté du droit civil qu'ils se réservaient, un droit des gens commun à tous les peuples; mais ils rangeaient
matOy apiul Bibliolh, Patrum maxima, sxcuL yii. Cf. Ilrabanus Maunis, de Laudihus sanctss crucis, lib. If.
(1) Gaius, Institut. Comment,, Ul, 146 : « Item si gladiatores ea lege tibi tradiderim ut in singulos qui integri cxierint, pro sudore denarii XX mihi darentur; in cosvero singulos qui occisi aut debilitati fuerint, denarii mille^ quseritur utrum emptio et Tenditio, an locatio et conductio contrahatur. »
dans le droit civil, et par conséquent ils refusaient aux étrangers, les justes noces, la puissance paternelle et la propriété régulière du soK L'Etat seul, c'est-à-dire le peuple ou l'empereur, était propriétaire du territoire des provinces, dont il laissait la possession aux habitants, en percevant une partie du revenu à titre d'impôt en argent ou en nature (1). C'est le principe légal de toutes les exactions, de tous les abus financiers, qui, s'attachant aux plus belles institutions, ruinèrent l'autorité en la rendant insupportable, et la liberté en la rendant illusoire.
Nous avons admiré les puissants moyens par lesquels l'administration romaine portait jusqu'aux extrémités du monde l'autorité des empereurs. Mais elle y portait aussi leurs passions et leurs mauvais exemples. Le génie fiscal des anciens proconsuls avait passé avec leur pouvoir aux Césars, qui le communiquaient aux officiers chargés de les représenter dans chaque province. Pendant que le lieutenant impérial épuisait le pays par des levées d'hommes, le procureur l'écrasait d'impôts ; et les peuples se plaignaient d'avoir à nourrir deux tyrans, l'un altéré de sang, l'autre affamé d'or. Il n'y avait pas cinquante ans que les légions s'étaient montrées sur les bords du Rhin, et déjà on voit le commandant romain Lollius envoyer ses centurions dans les bourgades des Sicambres pour y lever une contribu-
(i) Garas, Institut. Comment, , II, 21 : t In eadcm causa sont provincialia pnedia, quorum alia stipendiaria, alia tributaria Tocamus. Stipendiaria sunt ca qu» in proTinciis quae propriae Caesaris esse credontur. »
lion de guerre. Les Sicambres se jetèrent sur eux, les condamnèrenl à périr par le feu, dans un sacrifice solennel auquel ils invitèrent les GhérusquesetlesSuèves, elles trois peuples ensemble jurèrent, sur les cendres des victimes, de réunir leurs forces contre les Romains et de partager le pillage. Les Sicambres s'adjugeaient d'avance les captifs, les Chérusques les chevaux, les Suèves l'or et l'argent. C'était quatre siècles trop tôt pour se partager les dépouilles de Rome. Mais il semble que le souvenir de ces serments ne se perdit pas ; et les Germains, qui dans la suite rançonnèrent tant d*empereurs, se firent chèrement payer les tributs levés sur leurs aïeux. On sait en effet de quels excès étaient capables des magistrats accoutumés à tous les débordements du luxe, à toutes les ressources de l'usure et de la concussion, chez des nations ignorantes, où l'usage même de la monnaie était à peine connu, qui n*estimaient pas plus les vases d'argent que ceux d'argile. Tantôt, après leur avoir imposé une redevance en peaux de bœufs, les agents du fisc l'exigeaient en peaux de bufQes, et, en cas de refus, faisaient vendre les champs, les troupeaux, les familles entières. Tantôt les officiers chargés du recrutement enrôlaient des enfants, des vieillards, des invalides, et ne les relâchaient que moyennant rançon (1).
(1) Tacite, Agricola, 15. Sur la défaite de Lollius,VclleiusPaterculus, II, 97. Suétone, m Octaviano, 23. Tacite, Annal.,\, 10. Florus, IV, 12 : « Viirinti centurionibus incrcinatis hoc velut sacrainento sumpserant bcllum, adeo certa victoriaî spe, ut praxlam in antecessum portionc diviserint. Che-
La réforme administrative de Dioctétien n'atteignit pas ces désordres; au contraire, en multipliant les fonctions; elle multiplia les abus. Les provinces eurent à entretenir tout un peuple de dignitaires et d'employés : préfets, vicaires, présidents, intendants, maîtres des ofQces, tout ce qui remplissait leurs bureaux, tout ce qui grossissait leur cortège. Il fallut de nouveaux noms pour des impôts sans exemple. 11 y en eut qui frappèrent les classes privilégiées et jusqu'aux sénateurs, d'autres qui pesèrent sur les ouvriers et jusque sur les mendiants. U n'y avait pas de violences auxquelles les exacteurs ne se portassent, forçant les maisons, mettant à la torture les vieillards et les femmes, et, sur les déclarations arrachées par la douleur, taxant des biens qui n'existaient pas. La possession du sol n'étant plus qu'un titre aux persécutions fiscales, on vit, s'il en faut croire Lactance, les terres abandonnées et les plus riches cultures changées en déserts. Quand on traitait ainsi les anciens habitants, il ne faut pas croire qu'on épargnât les barbares nouvellement admis sur la frontière, ces hôtes, ces amis des Romains. Aucun peuple n'avait payé plus cher cette amitié que les Visigoths, lorsque, écrasés par les Huns, ils demandèrent à Yalens un asile sur la rive droite du Danube. En passant le fleuve, ils avaient livré leurs armes et promis leurs fils pour
nisci eqno$, SucTi aurum et argentura, Sicambri captivos degerant. » Sur les exactions d'Olennius et des autres ofticiers romains, Tacite, Annales , IV, 72 ; Eistor.f IV, 15. — Germania, 5 : • Videre est apud eos argentea TBsa legatis et principibus eonim muneri data, non in alia TÎlitate quam quae humo finguntur. »
recruter les légions. Bientôt une famine cruelle se déclara au milieu de cette multitude transplantée sans ordre et sans prévoyance. IjCS officiers romains élevèrent le prix des vivres à un taux si exorbitant, que les émigrants se virent forcés de vendre leurs esclaves et leurs enfants mêmes, en retour des viandes immondes qu'on leur distribuait; jusqu'à ce que, leurs chefs ayant été attirés dans un banquet où on se proposait de les égorger, la découverte de cette perfidie les souleva et les poussa à la ruine de l'empire (1).
Un pouvoir qui se ménageait si peu ne pouvait pas respecter la liberté, ou du moins cette image qui s'en conservait encore dans les institutions municipales. Le régime municipal, destiné à perpétuer dans les villes l'exercice de tous les droits publics, devint, par une révolution bien connue, l'instrument de toutes les oppressions. Les curies furent chargées, comme on sait,
(1)En ce qui touche la fiscalité romaine sous Diocléticn ci après loi, Lactance^ de Mortibus perscctUorum, 7 : « Adco major esse cœpcrat numcrus acx^ipientiuui quara dantium, ut enormitate indicttonum consumptis Yiribus colononim desererentur agri, et culturae verterentur in silvam... provincin; quoque in frusta concisae, multi présides et plura officia singulis regionibus ac pêne jam ciTitatibus incubare, item rationales multi et magistri et viciirii praefectorum... exactiones rerum innumerahilium, non dicam crebra; , scd perpétua?, et in exactionibus injurise non fereudaE». » Idem, ibid., 25 : « Agri glebatim metiebantur, viteset arbcres numerabantur... Tormentaac verbera personabant, filii adrersus parentes jwspendebantur, fidelissimi quique servi contra dominos Toxabantur, uxores adversus maritos. » Cf. Zosine, II, Code Théodosien, XI, 7, 3, loi de Constantin portant peine infamante cotre les gouverneurs qui emploieraient la torture pour contraindre les débiteurs du fisc. — ?iaudet, des Changements opérés dans l'administration romaine, t. II, p. 200 et SUIT. — Sur le massacre des Goths aJmis dans Tempire, Jornandes, de Mbus Geticis, 26.
nÉSIST. DES GERMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. 565
de la perception de l'impôt, et ceux qui les composaient durent suppléer de leurs deniers à l'insolvabilité des contribuables. La dureté d'une telle condition flt déserter les sénats municipaux. Ce fut un privilège d'en sortir, une disgrâce d'y entrer. Il fallut les repeupler de force en y jetant des hommes mal famés, des bâtards, des clercs dégradés, des repris de justice. Assurément des corporations composées de la sorte devaient porter peu de délicatesse dans la répartition des charges publiques. Il ne faut plus s'étonner si un prêtre éloquent du quatrième siècle, Salvien, accuse hautement ceux qui devraient êlre les tuteurs des cités et qui en sont devenus les tyrans, qui surchargent d'impôts les petits patrimoines pour dégrever de riches domaines, qui n'oublient jamais le pauvre quand il s'agit d'augmenter les contributions, et qui l'oublient toujours quand il y a lieu de les réduire. «Car, s'écrie-t-il, un petit nom- « bre décrète, et tous payent ; et à qui est-il permis de c< discuter ce qu'il débourse et de vérifier ce qu'il « doit? » Ces maux désolèrent tout l'empire, mais ils ruinèrent surtout les cités des Gaules. Les habitants désespérés s'enfuyaient dans les forêts et les montagnes pour y vivre de brigandage, en déclarant la guerre à une société corrompue; ou bien ils passaient sur le territoire des Germains, où ils trouvaient du moins cette vertu de la barbarie, Thospitalité. On n'a pas assez remarqué un fait qui jette tant de jour sur les derniers temps de l'empire, je veux dire l'émigration des Romains chez les barbares, et les intelligences qui se
306 CHAPITRE YII.
nouèrent ainsi entre les opprimés et leurs voisins, qu'ils s'accoutumaient à regarder comme des libérateurs. L'entraînement devint si général, que pour l'arrêter ce ne fut pas assez des supplices ordinaires : il fallut qu'une loi de Constantin prononçât la peine du feu contre ceux qui, par des communications coupables, ouvriraient la frontière aux ennemis, ou partageraient avec eux le butin. Ainsi, pendant que le^ empereurs prenaient des barbares à leur solde, les provinces en appelaient d'autres à leur secours. Le vœu des peuples acheva de donner à la conquête germanique le caractère d'un établissement régulier, et de ce côté aussi l'invasion fut consentie (1).
En même temps que les Romains fatiguaient le monde par leur avarice, ils le poussaient à bout par leur cruauté. 11 avait fallu un fratricide pour consacrer la première enceinte de la ville : quel crime pouvait leur coûter pour étendre leur empire? Us faisaient gloire d'être sans pitié envers ceux qui leur résistaient,
(1) Sur la décadence du régime municipal, yoyez Guizot, Essais; Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. I; Code Théodosien, lib. Xll, tit. i, 5, 18 ; Digeste, ad municipalem, de Decurionilms, etc.; Cod, Justinian^f de Decurionibtis eL filiis eorum; Salyien, de Gubernatione Dei, le livre V tout entier : f Quid enim iniquius esse aut îndignius potest, quam ut soli sitis imraunes a debito qui cunctos Êicitis debitores?... Cui enim licet discutere cur solvatur, aut^cui permittitur eiplorare quod debeat?... Duo aut très statuunt quod "multos necei.. proculcantur in tantum, ut multi eorum, et non obscurit natalibas editi, et liberalitcr instituti ad hostes fugiunt... Itaque passim Tel ad Gothos, Tel ad Burgundos, Tel ad alios ubique dominantes barbares migrant, et commigrasse non poenitet. • Cf. Code Théodosienf lib. VII, 1, i. Loi de Constantin portant peine du feu contre ceux qui introduisent les barbares dans Teropire.
et de répandre Tépouvante, qu'ils prenaient trop souvent pour du respect. Rien ne fut plus inhumain que ces conquêtes destinées à servir plus tard les intérêts généraux de Thumanité. On sait avec quel artifice la politique romaine entretenait les divisions intestines chez les peuples qu'elle voulait affaiblir d'abord, pour les écraser ensuite. Nulle part ces odieuses manœuvres ne furent conduites avec plus de persévérance qu'en Germanie. Déjà Tibère, en ordonnant aux légions de se replier sur le Rhin, avait déclaré qu'on pouvait abandonner l'ennemi à ses discordes intestines. On travailla cependant à les attiser. Il n'y eut bientôt plus un peuple où Rome n'eût son parti, où elle ne parvînt à placer un roi de sa façon, dévoué à ses intérêts, pénétré de ses vices. C'est ainsi que chez les Suèves on voit une suite de princes imposés, soutenus par l'autorité des empereurs; c'est ainsi qu'on trouve un neveu d'Arminius, élevé en Italie, devenu roi des Chérusques, et introduisant parmi eux l'usage du vin, dangereux présent dont on avait calculé les effets. C'est la remarque de Tacite, qu'il « suffit de favoriser chez les Germains a la passion des liqueurs fortes pour les réduire par la « débauche plus facilement que par les armes. » Voilà les leçons qu'un grand esprit, un disciple du stoïcisme, donne aux hommes d'État de son temps, et voici les vœux qu'il y ajoute. Il vient de rapporter l'extermination des Bructères par leurs voisins, et il en remercie les dieux : « car, dit-il, plus de soixante mille hommes <c sont tombés, non pas sous nos coups, mais, ce qui
« csl plus magnifique, pour noire passe-temps et pour a le plaisir de nos yeux. Puissent ces nations» sinon nous « aimer, du moins se haïr toujours ! » Les vœux et les conseils de Tacite furent écoutés, mais ils ne sauvèrent pas l'empire. Toute l'habileté des Césars et de leurs minisires, jusqu'aux derniers, fut d'opposer aux barbares d'autres barbares. Marc-Âurèle conduisit les Germains du Rhin contre ceux du Danube. Plus tard, le rhéteur qui prononça le panégyrique de Maximien se réjouissait de voir les Burgondes aux prises avec les Golhs, les Thuringiens avec les Vandales. Car, sous d'aulres princes, ta félicité publique était au comble quand on apprenait que les ennemis se tenaient en repos. « Mais, dil-il, combien est-il plus joyeux d'enten- « dre répéter autour de soi : Les barbares courent aux « armes, mais pour s'égorger! Us ont vaincu, mais ce vaincu leurs frères! » Et il finit par cette prière, bien digne d'un païen : « Jupiter très-saint, et vous Her- « cule très-bon, soyez loués d'avoir enfin porté la guerre c< civile chez des nations qui en étaient dignes, et, dé- « livrant l'empire des discordes qui l'afQigèrent si « longtemps, de les avoir renvoyées à nos ennemis! ce Par vous, les peuples qui n'ont pas le bonheur d'être ce Romains s'infligent la peine de leur barbarie obstic< née, et courent verser un sang qui est le leur (1)1 »
(1) Tacite, Annales, II, 10, 2G, 65; XI, Id; XIII, 20. Germania, 'i-2, 25 : « Si indulscris cbrietaii, suggcrcndo quantum concupiscunt, haud minus facile vitiis quain annis vincentur. » 55 : « Super XL uûllia, non aniiis telisquc romanis, sed, quod magnificentius est, obleclationi
BÉSIST DES GERyAI!(S A LA GITILIS. R0MA15E. 309
La Germanie était donc comme une arène, où des nations dressées à combattre s'enlre-tnaient afin de récréer le peuple-roi. Mais comment fût-il resté spectateur pacifique de ces jeux qui l'enivraient? U finissait tôt ou tard par se jeter dans la mêlée, prenant parti tantôt contre le plus faible pour Tacheyer, tantôt contre le plus fort pour l'éloufTer avant qu'il ne devint dangereux. Assurément on ne peut blâmer des guerres nécessaires à la conservation du territoire romain : mais il faut détester Thorreur de ces guerres païennes, sans droit des gens, sans honneur militaire, sans respect pour la vie humaine. Les barbares eux-mêmes s'étonnaient de tant de férocité chez un ennemi dont ils avaient entendu vanter la sagesse. «Toilàdonc, disaient- « ils, ces Romains législateurs du monde ! tuer, piller, « voilà ce quils appellent régner; et là où ils ont fait ce le désert, ils se glorifient d'avoir mis la paix ! » C'est ce qu'on vit surtout dans les expéditions de Maximin et de Probus, dont tout l'effort fut non pas de soumettre les Germains, mais de les décimer. I^s soldats des frontières chassaient les barbares comme des bêtes
oculisqae, ceâdemnt Maneat, quaeso, duretqne gentibus, a non amor nostri, at oerte odiom soi ; quando, nrgentilNis imperii fatis, nihfl jam pnestare fortnna majos potest quam hostiiini dîscordiam ! i — Claud. Mamertm., Gtnethliacus Maximian. Àug., 16 : c Sancte Jupiter et flercoles boœ, tandem bella dnlia ad gentes iila Tesania dignas transtidistis... Ruant oomes in sanguinem suuni popoli quibus nonqoam cont^ esBeEoiiianis ! » 18 : « At enim qoanto hoc est laetabilios ac melios qpoà de praqperitate secoli Testri certatim omnium hominnm ore dreumiertiir : Barbari ad arma coDcurrunt, sed invicem dimicaturi ; ?icere barbarie sed coosanguineos snos ! »
sauvages et recevaient une pièce d'or par chaque tête. Les mêmes excès déshonorèrent les armes de Constantin, lorsque, avant sa conversion, il guerroyait sur les bords du Rhin : c'était peu d'avoir brûlé les villages, égorgé les troupeaux qu il ne pouvait enlever; tout ce qu'il ramena de prisonniers en état de porter les armes fut jeté aux bêtes dans les amphithéâtres de la Gaule. Deux chefs des Francs, Ascaric et Radagaise, périrent ainsi ; et le nombre des malheureux livrés au supplice fatigua la dent des lions. La même foule qui demandait la mort des chrétiens applaudissait à celle des barbares; •elle ne prévoyait pas que ces deux sortes de proscrits allaient devenir les maîtres du monde. L'orateur £umène félicitait publiquement Constantin de renouveler l'ancienne et courageuse coutume qui voulait que les rois vaincus, après avoir servi d'ornement au char du triomphateur, fussent conduits à la mort pour servir d'exemple aux ennemis du peuple romain. c< Que nos « ennemis te détestent, s'écrie-t-il, pourvu qu'ils trem- « blenti Car c'est ta gloire qu'ils t'abhorrent et que a néanmoins ils se contiennent : et quand un prince « compte sur son courage et sur sa fortune, il est digne de a lui, non d'acheter la paix par des ménagements, mais c( d'aller au-devant de la victoire par des provocations. » Il se peut que je me trompe, mais dans l'atrocité même de ces paroles je trouve quelque chose d'antique et d'éloquent. J'y reconnais le vieil accent païen et comme le dernier hurlement de la louve de Romulus (1). (4) Tacite, Agricola, 50. Vcpiscus, in Probo : t Quum quotidie ad
Voilà les enseignements que les peuples germaniques ^^f^ trouTaient dans la société romaine au moment d'y faire i^uSÏÏJi. leur entrée. Ils apprirent à cette école la politique qui ruine les empires : on s'en aperçoit à la courte durée des premières monarchies fondées par les Bourguignons, les Goths, les Vandales. Ils reçurent des leçons de rapacité et de violence, et l'on peut croire qu'ils en profitèrent, lorsqu'on voit, d'un côté, l'application des rois' mérovingiens à conserver les cadastres, les impôts établis, toutes les traditions fiscales ; et, d'un autre côté, les raffinements de cruauté qui firent comparer Chilpéric à Néron, qui se reproduisirent chez tant d'autres rois barbares, et qui furent poussés jusqu'à ce point, qu'au onzième siècle l'empereur d'Allemagne Henri IV condamnait encore le fils d'un de ses ennemis à combattre dans l'arène avec un lion (1). Mais il est vrai de
eum barbaronim capita dcferreiitur, jam ad singulos aureos singula. » Trebell. PoUio, Maximini duo, lettre de Maximin au sénat : « Non possamus tantuniyP.C., loqui, quantum fecimus. Par cccc miUia Gennanorum vicos incendlinuSy grcges abduximus, captivos abstraxrmus, armâtes occîdimus. » — Eumenes, Panegyric. Constantin, 12 : a Cxsi igiiur innum^^ileSy capti plurimi. Quidquid fuit pecoris captum, aud tnicidatum est, Yicî omnes igné consumpti. Pubères, quorum née perfîdia crat apta militisey nec ferocia servituti, ssevientes bestias multitudine Satigarunt. Hoc est, imperator, fretum esse virtute sua ^tque fortuna, hoc est non pàcem emere parcendo, sed victoriam qua'rere provocando ! » 10 : « RcnoTaflti, imperator, Teterem illam Romani imperii fîduciam qax de captis liostium ducibus vindictam morte sumebat. Tune enim captiTÎ reges, cum a portb usque ad forum triumphantium currus honestassent, simul atqae in CapHoUorn currum flcctere cœperat imperator, abrcpti in carcerem necabantur. » Cf. Eutrope, Histor. X. Symmaque, lib. lï, Epist, 46, rapporte que vingt-neuf Saxons destinés à combattre dans l'arène se Inèrent pour échapper à cette honte.
(1 ) Sur Ghilpéric, voyez Grégoire de Tours, lib. IV. — En ce qui touche flenri IV, voyez la chronique de Rastcdt : Apud Heinecci scriptores
dire que la barbarie n'eut jamais besoin d'apprendre à aimer l'or et à verser le sang. Seulement ces deux mauvais instincts de la nature humaine, déjà si puissants chez les hommes du Nord, étaient irrités par quatre siècles de provocations. Comment oublier l'injuste invasion de la Germanie, les exactions des commandants romains, tant de guerres d'extermination, tant d'hommes jetés dans les fers et dans les amphithéâtres? Les Germains avaient leurs injures à venger; mais en même temps, quand on considère ces peuples implacables, chez qui les ressentiments étaient héréditaires, chez qui la passion de la vengeance éclatait si fortement dans les lois, dans la religion, dans les traditions poétiques, on les trouve bien choisis pour exercer contre Rome les représailles de l'univers.
Haine delà Si Romc cut dcux politiqucs à l'égard des Germains,
civilisation
chez
les Germains.
*^^ch«s ^^ l'une civilisatrice, l'autre malfaisante, on trouve aussi
chez les Germains, en présence de la domination romaine, deux dispositions contraires. Pendant qu'elle subjuguait les uns en satisfaisant ce besoin d'ordre qui tourmente les sociétés même les plus déréglées, elle irritait chez les autres l'esprit d'indépendance que nous avons reconnu comme le propre de la barbarie. Des nomades, accoutumés à mettre leur gloire dans leur isolement et leur droit dans leurs armes, ne pouvaient
rei^um germon,, p. 88, et Tannaliste saxon, ad ann. 1068 : « Quia oefanda stupra nefandiora générant homicidia, erat omnibus horribiliter crudelis, sed maxime familiarissimis suis. »
subir volontairement une civilisation dont tout Teffort était de désarmer les hommes pour les rapprocher. Aussi, à côté des nations sujettes ou alliées de l'empire et jusque dans leur sein, on voit des peuples, des partis, des chefs, ennemis du nom romain, repoussant avec horreur, bien moins les violences inséparables de la conquête, que le régime légal qu'elle menait à sa suite. Ce qu'ils détestaient, ce n'étaient pas seulement les abus, c'était la loi même, c'était cette règle inflexible qui prévoyait tout et qui ne laissait pas de place à l'impunité. J'en trouve la preuve dans le soulèvement de la Germanie contre Varus, événement célèbre, mais dont il faut considérer de plus près les causes.
Les premiers lieutenants d'Auguste avaient fasciné les barbares par l'éclat de leur puissance militaire et de leurs victoires. Varus, qui leur succéda, n'avait aucune des passions sanguinaires qui font les tyrans. Les contemporains ne lui reprochent qu'un seul tort, d'avoir pris ces barbares pour des hommes, d'avoir transporté au milieu d'eux les institutions de la paix. Il osa évoquer leurs querelles à son tribunal, rendre des jugements comme un préteur en plein forum ; il crut faire plier sous la verge des licteurs ceux qui avaient fatigué les légions. Ces Germains, arrachés à leurs belliqueuses coutumes, à leurs combats en champ clos, n'assistaient qu'avec mépris aux solennités verbeuses de la procédure romaine. La toge leur était plus odieuse que les armes, et le droit plus insupportable que la guerre. Ils avaient obéi à des généraux victorieux ; ils se soulevèrent en
374 CIJAPITRE VII.
haine des gens de loi Les Chérusques les premiers reprirent leurs épées rouillées, ils écrasèrent dans la forêt de Teutoburg les trois légions de Yarus. Hais, dans la chaleur du carnage, ils s'acharnaient avec la dernière cruauté sur les légistes qu'ils reconnurent : il y en eut un auquel ils arrachèrent la langue, et, la prenant dans leurs mains : « Enfin, disaient-ils, vipère, «tu ne siffleras plus. » Le chef de la révolte, Ârminius, était lui-même un déserteur de la cause romaine, à laquelle la moitié de sa famille resta fidèle. Il parlait la langue latine, il avait porté le titre de citoyen et l'anneau de chevalier; mais rien ne pouvait séduire ce cœur indomptable. Ârminius était retourné dans ses forêts et n'avait plus nourri d'autre pensée que de soulever premièrement les Chérusques ses frères, ensuite les nations voisines. Pendant douze ans il tint en échec les forces et la science militaire des Romains; il eut la gloire de les décourager, et d'arracher une province aux vainqueurs du monde. Mais les Allemands ont trop honoré ce barbare, en le célébrant comme le héros national, le bienfaiteur de la Germanie. Je ne retrouve pas en lui les traits des héros civilisateurs de la Grèce et de Rome ; je ne vois pas qu'il ait rien fait pour éclairer, pour policer les peuples. J'admire chez Arminius le grand homme de guerre ; mais, dans cette haine de l'étranger qui fait sa grandeur, je reconnais par-dessus tout la haine de la civilisation (1).
(i) Velleius Palcrculus, II, 117 : «Varus Quinctilius, iliustri magi» quamnobili ortus fainilia, vir ingcnio mitîs, inoribus quietus, ut corporo
Arminius périt assassiné par les siens. Mais l'esprit qui l'animait ne périt pas : il passa des Chérusques aux Marcomans; il ne cessa de soulever des résistances, de former des factions, de susciter aux Romains des ennemis d'un bout à l'autre de la Germanie. Enfin il éclata avec plus de force dans les quatre grandes confédérations des Saxons, des Francs, des Âlemans et des Goths, qui, au troisième siècle, rassemblèrent les restes des anciens peuples pour les précipiter sur l'empire. Les Saxons n'avaient jamais subi la souveraineté des Césars. Libres comme la mer qu'ils couvraient de leurs vaisseaux, ils menaçaient les côtes de la Gaule, paraissant tout à coup sur les points mal gardés, se félicitant des tempêtes parce qu'elles servaient à cacher leurs manœuvres, laissant partout le meurtre et l'incendie, et retournant dans leur sauvage patrie pour y sacrifier aux dieux la dîme de leurs captifs. La terreur qu'ils inspiraient fut si grande, qu'elle força l'empereur Maximien à créer un nouveau commandement
et animo immobilîor, otio magis castrorum quam bellicae assuetus militiae ; peconise T^no quam non contemptor, Syria cui praefuerat dedaraTit... • Idem, ibid,, 120 : f Yarum sanc gravem et bonx volunUtis virum. • Idem, ibid., 117 : a Concepit esse homines qui nihil praeter vocem membraque haberent hominum, quique gladiis domari non poterant posse jure mulceri... » Florns, IV, 12 : « Ausus ille agere conventum ; et în castris jus dicebat, quasi yiolentiam barbarorum et lidoris yirgis et prseconis Toce posset inhibere... Nihil iUa cœde per paludes perque silYas cruentius, nihil insultatione barbarorum intolerantius, praecipue t»nen in causarum patronos. Aliis oculos, aliis manus amputabant : imiuft os sutum, rccisa prius lingua, quam in manu tenons barbams : Tandem, inquit, ripera, sibilare desine. » Cf. Tacite, Annales, I, 55 et SUT.; Dion, LVI, 18 et soiy.
militaire pour la défense du littoral {cornes saxania liUoris). Mais cette mesure eut si peu d'effet, et les Saxons s'établirent sur les deux bords de la Manche en si grand nombre, qu'ils préparèrent les voies à la conquête de la Grande-Bretagne, achevée par leurs compatriotes cent cinquante ans plus tard. La même fureur poussait les Âlemans vers le point le plus faible de la frontière, entre le Rhin et le Danube. Depuis Alexandre Sévère, on les voit s'attacher au retranchement romain qui lie les deux fleuves; ils le forcent, enfin, et il ne faut pas moins que l'épée de Probus pour leur enlever le territoire de soixante cités gauloises. Mais ni ce revers, ni la sanglante défaite que Julien leur fît essuyer sous les murs de Strasbourg, ni les victoires remportées sur eux par Yalentinien, ne découragent leur opiniâtreté. Us paraîtront encore comme les champions de la barbarie à Tolbiac, où Clovis invoquera contre eux le Dieu de Clotilde. Les Francs eux-mêmes, ces fidèles auxiliaires de Rome, s'en étaient d'abord montrés les ennemis implacables. Ils avaient tant d'horreur de cette société policée, dont ils devaient un jour devenir les gardiens et les continuateurs, qu'une troupe des leurs, transplantée par la politique impériale dans une des plus belles provinces de l'Asie, au lieu de se rendre au charme d'un ciel si doux et d'une terre si féconde, se jeta sur quelques navires à l'ancre dans un port, traversa les mers en les écumant, ravagea les côtes de l'Asie Mineure, de la Grèce et de la Libye, saccagea Syracuse, passa les colonnes d'Hercule, et, chargée de
dépouilles, rentra en Germanie par l'Océan. Enfin, toute l'histoire des Goths les fait voir partagés entre ces deux instincts qui se disputent les nations barbares^ celui de l'ordre et celui de Tinsubordination. Si on les trouve engagés sous les drapeaux de Constantin et de Théodose, on ne peut pas oublier la violence de leurs premiers débordements, lorsqu'ils inondèrent la Thrace, la Macédoine, la Troade et la Cappadoce, pillèrent le temple d'Éphèse, et livrèrent la terrible bataille de Philippopolis, qui coûta la vie à l'empereur Dèce (1).
Ainsi, en même temps qu'on assiste à l'établisse- violence ment pacifique des barbares, qui est le fondement irropUoDs. légitime des États modernes, on voit commencer les irruptions violentes qui firent la ruine du monde ancien. D faut assurément suivre les progrès de cette infiltration lente qui introduisait les Germains en qualité d'alliés, de colons, de mercenaires, sur tous les points de l'empire ; mais il ne faut pas méconnaître, comme un grand publiciste a semblé le faire (2), cette marche précipitée des peuples du Nord, échelonnés du fond de l'Asie jusqu'au Rhin, se poussant les uns les autres vers la limite romaine, et jetant, par les brèches qu'ils
(1) Sur les Saxons, Sidoine Apollinaire, lib. Vlll, epist. 6. SaWicn, de Gubematione Dei, lib. IV. Zosime, lib. 111. Amniicn Marcellin, XX Vil, 8; XXX Vin, 3. — Pour les Alemans, Vopiscus, in Probo : « Septuaginta urbes nobilissimx capti vitale hostium Tindicate. » — En ce qui touche les Francs, Vopiscus, in Attreliano : c Francos imientes, quum vagarentur per totam Galliam, sic adflixit... » Eumenes, Panegyric. Constantin., etc. — Sur les irruptions des Goths, Jomandes, de Hebus getids, 18, 26.
(2) Goizot, Histoire de la civilisation en France, 1. 1, p. S31 et suit.
y faisaient, des flots d'hommes qui ne respiraient que le carnage et la destruction. Il ne faut pas dire^ même avec un écrivain de tant d'autorité, que les contemporains s'abusent et nous trompent, lorsqu'ils comparent les catastrophes dont ils sont témoins à des inondations, à des incendies, à des tremblements de terre. Les bar* bares eux-mêmes savaient bien ce qu'il y avait de terrible dans leur mission. Ils s'annonçaient comme les fléaux de Dieu. Âlaric, troublé par la vieille majesté de Rome, et craignant d*cn forcer les portes, déclarait qu'une voix intérieure et puissante le pressait de renverser cette ville; et Genseric, mettant à la voile pour aller ravager l'Italie, ordonnait au pilote de se diriger a là où était la colère du ciel. » Si les chefs de l'invasion se jugeaient ainsi, on doit voir autre chose que le langage de la prévention et de Tégoîsme dans les récits des spectateurs et des victimes. Renfermons-nous dans le cinquième siècle, parcourons l'Occident, et nous ne trouverons pas de provinces qui n'aient été ravagées, non sur quelques points, mais d'un bout à l'autre ; non par des bandes peu nombreuses, mais par des nations entières, animées d'une fureur qui n'épargnait ni les villes, ni les campagnes, ni les populations désarmées» La question vaut la peine de recueillir les témoignages^ et de les donner avec tous leurs détails, qui font leur force, avec toutes leurs répétitions, qui font la marque de leur unanimité.
Au nord, c'est l'invasion anglo-saxonne qui dure cent quarante ans, qui couvre d'un peuple nouveau les
Irois quarts de la Grande-Bretagne, et menace d'y effacer jusqu'aux derniers vestiges de civilisation. L'historien Gildas, témoin de ces désastres, représente « l'incetidie balayant de sa langue rouge la surface de l'île d'une mer à l'autre; les colonnes des églises tombant sous les coups des béliers, les prêtres et le peuple pressés de tous les côtés par le fer et les flammes. On voyait pêle-mêle sur les places publiques les décombres des tours et des murailles, les pierres des autels, les cadavreg ensanglantés, tous ces débris confondus comme le raisin sous le pressoir, sans que les morts eussent d'autre sépulture que les ruines des maisons ou le ventre des bêtes fauves et des oiseaux de proie. Parmi ceux qui avaient échappé au glaive, les uns, surpris dans leurs retraites, étaient égorgés par troupeaux; les autres, vaincus par la faim, oiïraient leurs mains aux chaînes d'un esclavage éternel, regardé comme la plus rare des faveurs. D'autres allaient chercher un asile au delà des mers; en tendant les voiles de leurs navires, ils chantaient avec de grands cris, au lieu des refrains accoutumés des matelots, ce psaume de David : « Mon Dieu, vous nous avez livrés comme des brebis au boucher; vous nous avez dispersés parmi les nations (1). » La Gaule était plus heureuse. Aucun pays n'avait un plus grand nombre de ces colonies, de ces garnisons
(i) Gildas, de Eacidîo Britannise, U : « Confovebalur ultionis jusl», -pnecedentinm scelerum causa, de mari usque ad mare ignis orientalis, sacrilegorum manu exaggeratus et finitimas quasque civitates populosque populans, donec cunctam pêne exurens insute superficiem, rubra occijAentalem tnicique oceanum lingua delamber^, » etc.
germaniques, destinées d'abord à contenir les irmptions, ensuite à briser le choc en s'interposant entre les envahisseurs et les anciens habitants du pays. Cependant, dès le commencement du cinquième siècle, les Ripuaires avaient occupé Cologne et toutes les villes situées entre le Rhin et la Meuse. On peut juger de leurs ravages par le tableau que fait Salvien de la mine de Trêves, prise alors pour la troisième fois : « La première cité des Gaules n'était plus qu'un sépulcre. Ceux que Tennemi avait épargnés n'échappèrent pas aux calamités qui suivirent. Les uns mouraient lentement de leurs blessures, les autres périssaient de faim et de froid ; et ainsi par divers chemins tous arrivaient ensemble au tombeau. J'ai vu et mes yeux en ont soutenu le spectacle, j'ai vu des corps d'hommes et de femmes, nus, déchirés par les chiens et les oiseaux de proie, étendus dans les rues qu'ils profanaient. L'infection des cadavres tuait les vivants, et la mort, pour ainsi dire, s'exhalait de la mort. » En même temps le reste de la Gaule était dévasté par la grande invasion des Suèves, des Alains et des Vandales, qui, franchissant le Rhin près de Mayence, détruisirent cette ville, passèrent au fil de l'épée plusieurs milliers d'habitants réfugiés dans l'église, ruinèrent Worms, prirent Spire, Strasbourg, Reims, Tournay, Arras, Amiens, et traversèrent le pays dans toute sa longueur pour se jeter sur la Narbonnaise et l'Aquitaine. Si quelques places réussissaient à fermer leurs portes, elles voyaient le carnage au pied de leurs murs et la famine au dedans.
Les moissons, les vignes, les oliviers, avaient péri par les flammes; les bêtes mêmes s* effrayaient de leur solitude, les oiseaux fuyaient ces lieux désolés; les ronces et les épines eflacèrent la trace de tout ce qui avait vécu (1).
Le bruit de tant de ruines avait déjà porté l'épouvante en Espagne, quand les barbares passèrent les Pyrénées. Les Suèves occupèrent le nord de la Péninsule, les Âlains Touest et les Vandales le midi. Les habitants effrayés leur livraient les villes; les terres étaient divisées et tirées au sort. La guerre menait à sa suite toutes les horreurs de la peste et de la faim. Telle fut la détresse publique, s'il en faut croire la chronique de révêque Idace, que les hommes se nourrirent de
(I) SalTÎca, de Gubematwm ùti, 11b. VI : c Excita ter continoatis eYersîonibiis sninma nrbe GalloniiD, cum omnis cÎTitas biutaui esset, maJis per exâdia cresc^ntibas. Nam qiios bostis in esddio noo occident, per «râ^inin caiimitas obrucbat... Alii interibant iame, alii miditaie, alii tabesoeDtes, alii rig€nte>, ac sic in uDum exituin mortÎB per direrf^a itiiiera comiebant... Jaœbant siqniJein passim, qiiod ipse Tidi et sustimd, utnnsqae sexus cadarera Duda, lacera, miiis oôiios incestantia, aTÎbss caiiibasqoe laniata : lues erat TÎTeotiam fœior funereus mortuonm, moK de morte exbalabaftur. > — S. Jérôme, EpùL ad Oeruniiam : c Morgontiacum quondam nobilis ciritas ca[itai atque subrersa est, et m eode>b mnlta homionm millia tmddata , Vangiooes longa obsidiooe ddelî; Bemonmi urbs pneputeos, Ambiani, Atrebatae, extremique bominum MoriaJ, Tomacum, Nemetae, Argentoratus translata in Gêrma- ■ûbh. Aquitanîzp, noTemfiie populonun, IjiigduiieDsis el Karbooensis pronncûe pncter paocas urbes popnlata sunt cuncta, qnas et ipsas fonb gbdÎQB, intos Tastat famés. » CL S. iérôme ùi soph. Festus Anennus, Orm mmritUM, t. 589 à 595 :
Benram fletiiae fama caaa tradîdit.
At mot Uelednft, onne et Orabus TaoBOf per agn» et miiunua aggeres ( indices pfiacB flKn^ «
chair humaine, et qu'il y eut des enfants mangés par leurs mères : en même temps les bêtes, accoutumées à dévorer les morts, commençaient à se jeter sur les vivants. Toutefois il semble que les Vandales eussent jusque-là contenu leurs fureurs pour les décharger sur la dernière province où ils s'abattirent, je veux dire TAfrique. Leur apparition sous les murs d'Hippone désola les derniers jours de saint Augustin. Ce grand cœur ne tint pas à un spectacle si terrible, et il pria Dieu de le retirer d'ici-bas plutôt que de le laisser témoin des maux de son peuple. « En effet, continue son biographe, il voyait les villes ruinées, les villages détruits, les habitants massacrés ou mis en faite. Les uns avaient expiré dans les tourments, les autres avaient péri par le glaive; d'autres, réduits en esclavage, servaient des maîtres impitoyables. Ceux qui, échappant aux vainqueurs, s'étaient réfugiés dans les bois et dans les trous des rochers, mouraient de faim et de misère. » De tant de cités puissantes qui faisaient la force de l'Afrique, Carthage, Hippone et Cirtha opposèrent seules quelque résistance. Les Vandales, furieux de rencontrer un obstacle, égorgeaient chaque jour, au pied des murailles, des milliers de captifs, afin d'empoisonner l'air et de vaincre les assiégés par la contagion (1).
(1) Idacc, Chronic, : « DebacchantibusperHLspaniambarbaris... famés dira grassatur, adeo ut humanaî carnes ab humano génère vi famis fuerint devoratae ; maires quoque necatis vel coctis prai se natorum suoinim pastaî sint corporibus. Bestiae cadaveribus assuetai, passim in gcneris humani efferantur interitum. «Possidius, Vit. Augustin,, cap.xxviii, xxx. S. Augustin, Epist, 228. Dans cette lettre, il donne d'admirables con-
Lorsque les barbares s'acharnaient ainsi sur toutes les provinces, comment eussent-ils épargné l'Italie, le plus riche pays de la terre s'ils cherchaient le pillage, le plus coupable envers leurs aïeux s'ils cherchaient la vengeance? Dans l'espace de cinquante ans, l'Italie essuya quatre invasions : celles de Radagaise et d'Attila, qui précipitèrent sur le nord de la Péninsule des hordes de deux cent mille hommes; celles d'Alaric et de Genseric, qui désolèrent le Midi et saccagèrent Rome, l'un pendant trois jours, l'autre pendant deux semaines. Sans doute c'était trop peu de temps pour détruire la ville étemelle. Il y eut des quartiers livrés aux flammes, des égorgements, des viols, des spoliations ; on enleva jusqu'au plomb des toitures; mais les monuments restèrent debout. Je ne sais quelle terreur religieuse mit un frein au meurtre et au pillage. Toutefois, les contemporains ne se firent pas d^illusion sur la grandeur de l'événement. Les idolâtres comprirent que toute la puissance temporelle de la cité de Romulus et de Numa avait péri, et ils s'en prirent au christianisme. Les chrétiens eux-mêmes furent étonnés. Saint Jérôme, au fond de sa solitude de Bethléem, écrivit cette lettre fameuse, où l'on sent bouillonner encore le vieux sang romain : « Un brait terrible est venu d'occident : c'est « Rome assiégée, les citoyens rachetant leur vie au « poids de l'or, et ensuite pressés par un ennemi qui « après leurs biens veut leurs vies. Ma voix s'arrête et
seils aux érèquea des diocèses enfahis* Victor Vitcn^iff» llUtOria peru* cutianis YandaUcx.
384 GIIAPITUE VII.
c< les sanglots ctoulTent les paroles que je dicte. Elle « est prise la ville qui prit tout l'univers ! Que dis-je? a Elle meurt de faim avant de mourir par le glaive : à « peine s'est-il trouvé un petit nombre d'hommes ré- « serves à la captivité. La rage de la faim les a fait se « jeter sur des viandes détestables, ils se sont déchirés (( les uns les autres; on a vu la mère ne pas épargner c( l'enfant à la mamelle et engloutir dans ses entrailles « le fruit qui venait d'en sortir. » Saint Jérôme continue, et, dans l'égarement de ses douleurs, il épuise toutes les images, il confond toutes les réminiscences pour retracer une scène si lugubre ; il emprunte à Isaïe la peinlure de Jérusalem profanée par les infidèles, et à Virgile le tableau de la ruine de Troie. Son patriotisme ne s'explique pas la ruine de cette ville, aussi sainte que celle de David, plus glorieuse que celle de Priam. Plus tard seulement, et dans un autre endroit, on voil que le mystère se dévoile aux yeux du saint docteur. 11 comprend que toutes les expiations se soient réunies où s'étaient rassemblés tous les crimes, et que le monde ancien tout entier ait été châtié dans la cité même qui en était la tête. Mais cette vérité était dure pour les esprits effrayés ; et il fallut que saint Augustin, Paul Orose, Salvien, écrivissent afin de justifier la Providence (<).
(1) Hicronym., Epist. ad Principiam : « Tenribilis de occidente nimor aiïertur obsideri Romam, et auro salutem civium redimi, spoliatosque rursum circumdari, ut post substantiam, vitam quoque perderent. Haeret Tox, et singultus intercipiunt vcrba dictantis. Gapitur urbs qiue totum
11 est vrai qu'on a plus d'une fois accusé d'hyperbole le langage des Pères de l'Église, et c'est en effet le défaut de leur époque, d'avoir perdu cette sobriété d'expressions qui marque l'âge d'or des littératures. Mais on ne peut accuser ces grands hommes ni de dureté, ni de faiblesse, ni de vouloir épouvanter les peuples pour les pousser à la pénitence. Au contraire, on les voit pressés d'étouffer leurs douleurs personnelles et . de ressaisir, au milieu du désordre de leur temps, la trace rassurante du plan divin qui embrasse et explique tous les siècles. Gildas et Salvien, malgré toute leur fougue, sont si loin de calomnier les Germains, qu'ils les comparent, qu'ils les préfèrent aux Romains dégénérés. Saint Jérôme, en décrivant le sac de Rome, relève un trait d'humanité et de continence qui honore les vainqueurs. Saint Augustin n'a pas d'autre pensée, en écrivant la Cité de DieUj que de rassurer les cœurs troublés; et rien n'est touchant, par exemple, comme les raisons qu'il trouve pour consoler les vierges chrétiennes déshonorées par les barbares. Paul Orose va plus loin, il démêle déjà parmi les ravageurs de l'em-
oepit orbem... Deus, Tenerunt gentes in haereditatem tuam, pollueninl templum sanctum tuum. Posuenint Jérusalem in pomorum custodiam : posaernnt cadayera sanctorum tuorum escas volatilibus cœli...
Quis dadem illius noctis, quis lalia fando Ëxplicei aut possit lacrymis square dolorem?
Urbs antiqua mit, maltos domioata perannos... p
Idem, Prxfatio in E%echiel : « Postquam clarissimum omnium lumen exstinctnm est, imo imperii romani tnmcatum caput, et ut Terius dicam, in una urbe totus orbis interiit. »
,180 CHAPITRE YII.
pire les fondateurs d'une société nouvelle (1). Quand donc des esprits si fermes sont ébranlés, quand ils ont besoin de toute leur foi, de toute leur sagesse, pour soutenir l'épreuve, on a lieu de croire qu'elle fui terrible. Et si l'on veut justifier la Providence, il faut s'y prendre comme eux, non pas en niant les horreurs de rinvasion, mais en les reconnaissant nécessaires, c'est^ à-dire méritées; en montrant dans les destructeurs de la puissance romaine les instruments d'un châtiment exemplaire, mais non pas en les dépouillant de leur caractère odieux, comme on l'a essayé en Allemagne pour ranger Âlaric, Radagaise, Genséric, parmi les bienfaiteurs du genre humain. Le gouvernement de Uieu fait comme tous les gouvernements sages : il a des exécuteurs de ses justices, mais il ne les honore pas.
u barbarie La barbarie des Germains était si violente au moment i^puo^s. des irruptions, qu'elle résista longtemps encore au - spectacle de la société policée, à ses lumières, à ses douceurs. Ne croyez pas le combat terminé quand les légions eurent abandonné le champ de bataille; jamais au contraire, la lutte ne fut plus opiniâtre; elle divisa les vainqueurs et mit la guerre dans leur camp. Si les Francs, les Burgondes et les Goths se considèrent comme les héritiers de l'empire, s ils en défendent le territoire
(1) Augustin, de CivUate Dei, lib. i. Orose, de Miseria hominum, lib. m, VII.
RÉSIST. DliS GERMAINS A LA CIVILIS. ROMAINE. 587
et en conservent les institutions, d'autres obéissent encore à r impulsion qui les a précipités sur TOccident pour en être les fléaux. Au Nord paraissent les Anglo- Sàxons et les Scandinaves, destinés à porter pendant cinq cents ans l'épouvante sur toutes les mers. Au centre on voit les Saxons, les Alemans, les Bavarois, qui ne laissèrent pas de repos aux rois mérovingiens^ On peut se représenter la férocité de ces peuples par l'exemple d'une bande de Thuringiens, qui, après avoir ravagé TOstrasie, se retirait emmenant en captivité deux cents jeunes filles. Poursuivis de près et désespérant sans doute de garder leurs prisonnières, ils écartelèrent les unes, ils clouèrent les autres à terre avec des pieux, et firent passer sur elles des chariots pesamment chargés. Enfin, au Midi, viennent les Lombards, c< cette « cruelle nation, sortie de ses déserts comme le glaive « sort du fourreau, pour faucher encore une fois la c< moisson de l'espèce humaine. » Ainsi les jugeait saint Grégoire le Grand, témoin de leur invasion ; et plus tard, lorsqu'il voyait les bandes d'Agilulfe menacer Rome, il interrompait le cours de ses homélies $ur Éaéchiel; « car, disait-il, les cités sont détruites, les campagnes dévastées; la terre n'est plus qu'un désert; les champs n'ont plus de cultivateurs, et les villes n'auront bientôt plus d'habitants... Que personne donc ne me blâme si je mets fin à ces discours, puisque nos tribulations se sont accrues sans mesure. De toutes parts nous sommes entourés d'épées, de toutes parts nous ne voyons que péril de mort. Les uns nous re-
viennenl les mains coupées; des autres nous entendons dire qu'ils ont été mis à mort ou emmenés en esclavage. Je suis contraint de suspendre l'exposition de la divine Écriture, parce que désormais la vie m'est à charge. » Ne nous alarmons pourtant pas de ces paroles de découragement. C'est précisément saint Grégoire, ce prêtre effrayé, qui entreprendra la conversion des Lombards et des Ânglo-Saxons, et qui décidera, par un coup si hardi, la soumission du monde barbare (1).
Cependant les peuples mêmes qui avaient pris le parti de la civilisation, qui s'étaient établis avec respect dans ses ruines, y avaient apporté les passions et les habitudes de leur première patrie. Les rois des Francs portaient la pourpre et parlaient latin ; mais on retrouve en eux les deux mauvais instincts des hommes du Nord, la soif de Tor et la soif de la vengeance. Quand Grégoire de Tours raconte les fureurs de Frédégonde, quand il rap* porte comment Clovis, après avoir fait assassiner le roi des Ripuaires par son fils, fit tuer le meurtrier à coups de hache, au moment où celui-ci se baissait pour considérer de près ses trésors, on croirait lire les plus tragiques récits de l'Edda. Chez les Yisigoths, nous avons vu Âstaulfe, séduit par la douceur des mœurs romaines, embrasser le service des Césars en même temps qu'il épouse leur sœur Placidie. Il aime à se montrer vêtu de la toge, traîné avec sa noble épouse
(1) Gregor. Turon., HisL Franc, lib. m. Greg. Magn., Dialog., m, 38. In E%echieL, bomcl. 18, homel. ult.
sur un char à quatre chevaux. Mais ses compagnons d'armes s'indignent de ce changement comme d'une trahison ; ils égorgent Âstaulfe à Barcelone et se donnent pour chef Sigeric, qui inaugure son règne en poignardant de sa main les six enfants de son prédécesseur. Les Goths d'Italie n'opposèrent pas la même résistance à la politique réparatrice de Théodoric. Cependant ce grand homme ne signait ses édits qu'à l'aide d'une lame d'or découpée à jour. Il relevait les écoles, mais seulement pour ses sujets romains; « il craignait, disait-il, que la main accoutumée à trembler sous la férule ne tînt pas le glaive avec fermeté. » Aussi, au bout d'un règne glorieux, il fit éclater l'humeur sanguinaire de sa race par le supplice de Symmaque et de Boece. Nous avons trouvé des rhéteurs et des légistes latins dans toutes les cours ; mais, en y regardant de près, nous les verrons souvent humiliés et inquiets, comme Sidoine Apollinaire, « au milieu de ces guer- « riers hauts de sept pieds, frottant de beurre rance « leur longue chevelure, et chantant à tue-tête des re- « frains sauvages qu'il faut applaudir. » Si les villes avaient conservé leur sénat municipal et quelques restes de leur droit public, dans chacune d'elles siégeait un comte barbare, qui l'écrasait de ses exactions. Enfin, quand on considère la multitude des bandes conquérantes qui couvrirent les campagnes et qui formèrent le gros de la population dans les provinces du Rhin ou du Danube, on est surpris de reconnaître à peu près les Germains de Tacite. Au sixième siècle, Wodan avait
encore des adorateurs dans toute la Gaule orientale^ dans les vallées des Vosges, sur les bords des lacs de Zurich et de Constance, et jusqu'en Italie. Le culte des dieux du Nord était public; on leur sacrifiait impunément des victimes humaines. Les libations païennes se faisaient non en secret, mais jusqu'à la table des rois; sans parler des superstitions innombrables qui s'attachaient aux pierres sacrées, aux arbres, aux fontaines. Elles avaient jeté leurs racines dans la terre comme dans les âmes ; elles y tenaient si fort, qu'après âv^ir disparu pour un temps devant le z^e des prédicateurs et la sévérité des lois, elles n'attendaient pour reparaître qu'un nouveau flot de barbares qui vint raviver ces vieux germes. C'est ce qu'on vit lorsque, à la suite des premières descentes des Normands en Angleterre, il fallut renouveler les anciennes lois contre Tidolâtrie. Vers le commencement du onzième siècle, Burchard, évéque de Worms, dressant la liste des interrogations qu'il faut faire aux pénitents, y énumère encore toutes les pratiques du polythéisme (1). En même temps, les
(1) Gregor. Turon,, passim. Prosper, Chronicon, ad annum 415. — Sur les dernières année» de Théodoric et les cruautés qui les déshonorèrent» rien n'est plus instructif que le fragment de Tautenr anonyme publié par Valois. — Sidon. Âpollinar., ad Catullinum, — Sur la durée du paganisme après les invasions» Vita S. Remigii: c Multi deniqnede Francoruin exercitu , nccdum ad fidem conversi. b Procope, de Bello Gothico : Oî €ap€*pci •yào gutci, 'i^^ianoMCA 'Yi^ovcTec, ri ircXXà ttç woXaiî;
Uzvjc'i'i;... Vita S. Vedasti : « Doinum (régis Chlotarii) introiens conspicit, gcntili ritu, vîisa i)lena cervisia»... Alia christianis, alia vero paganis obposita» ac gcntili ritu sanctiiicata. jd Vita S» Ainandi; Vita S. Columbani; Sermo S. Eligii, Indicttlus superstit ad concilium Liptineme, Burchard Wormatiensis, Magnum i*olttmen canomim.
lois germaniques défendaient le terrain pied à pied contre le droit romain. Il y en eut, comme la loi salique, qu'il n'entama pas. S'il pénétra dans plusieurs codes, ce fut ordinairement pour y introduire un certain nombre de dispositions politiques, sans toucher au fond même des institutions civiles, ni surtout aux coutumes judiciaires, derrière lesquelles se retranchait l'antique indépendance. Partout on retrouve les causes débattues dans l'assemblée des hommes libres; partout la composition pécuniaire, le duel, le jugement de Dieu. Gharlemagne mit la main, la plus forte main qui fut jamais, à la réforme des lois et des mœurs. II corrigea plusieurs codes barbares ; il n'osa pas les abolir. Et quand leur autorité s'éteignit, leur esprit subsista dans cette insubordination, dans ces guerres privées et ces étemelles représailles, qui firent le malheur et souyent le crime du moyen âge.
Cependant les Germains devaient se laisser arracher à la longue leurs dieux et leurs lois ; mais rien ne put les détacher de leurs habitudes poétiques. Nulle part leur caractère ne resta plus profondément empreint que dans les chants inspirés par les invasions.
n était impossible que des peuples passionnés pour la gloire fissent la conquête de la moitié de l'Europe et achevassent la guerre la plus épique qui fut jamais, sans que le souvenir s'en conservât dans les récits des poètes, sans que ce grand épisode vînt s'ajouter comme un anneau de plus à la chaîne des traditions nationales. Les rois et les chefs de chaque nation y devaient pa-
raitre, non plus sous les traits que leur prête l'histoire, mais avec une grandeur plus qu'humaine, avec tout le cortège des fables qui plaisaient aux hommes du Nord. Les débris de cette épopée de l'invasion nous sont parvenus dans la seconde partie du poème des Nibelungen, dans les fragments du Uvre des héros [Heldenbuch)^ dans les sagas Scandinaves. Attila y occupe pour ainsi dire le fond du théâlre, entouré d'un nombre iqfini de guerriers de toutes les langues et de toutes les religions. On voit entrer en scène les princes de Suède et de Danemark, ceux des Francs, des Burgondes, des Thuringiens, des Lombards; mais l'intérêt principal s'attache à la personne de Théodoric, devenu le type de l'héroïsme barbare. Issu d*une race divine, il en porte la marque dans ses cheveux dorés qui tombent sur ses épaules, et dans son grand cœur qui le fait chevaucher jour et nuit à travers les bois et les landes désertes, c< ne craignant ni les hommes ni les bêtes. » Ce caractère se développe dans une suite d'aventures, depuis le jour où le jeune héros, assisté de son compagnon Hildebrand, armé de l'épée magique qu'un nain lui a donnée, attaque deux géants dans leur caverne et ravît leurs trésors. Il continue d'errer, grossissant son cortège des guerriers qu'il combat et qu'il fait prisonniers jusqu'au nombre de douze, qui est un nombre mystérieux. On le voit ensuite, fuyant la colère d'Hermanaric, son oncle, chercher un asile à la cour d'Attila. Il sert le roi des Huns pendant vingt ans, et revient enfin, avec son vieil ami Hildebrand, gagner une bataille décisive à
Ravennc^ et prendre possession de son royaume d'Italie. C'est là qu'il trouve le repos et qu'il règne dans sa belle ville de Vérone pendant de longues années, dont on ne sait pas le compte. On dit seulement qu'un jour, à la chasse, le vieux roi, ne trouvant plus son cheval familier, s'élança sur un coursier noir qui passait et qui Tem porta avec la rapidité de l'éclair : ses compagnons l'entendirent pousser un cri de terreur, et les peuples le crurent mort. Cependant, en 1197, le bruit courait que Théodoric avait reparu sur les bords de la Moselle, et que, se nommant à quelques paysans effrayés, il leur avait annoncé le déclin de l'empire et l'abaissement de l'Allemagne (1). Mais ces récits, remaniés d'âge en âge, ne nous montreraient pas dans toute sa rudesse le génie des conquérants germains. Heureusement un manuscrit du neuvième siècle nous a conservé un chant teu tonique sur l'aventure de Hildebrand, ce fidèle ami de Théodoric, lorsque, revenant en Italie, il rencontra en chemin son fils Hadebrand, qui ne le reconnut point, et lui proposa le combat.
« J'ai ouï dire qu'un jour se provoquèrent au combat ^^^^ ^ Hildebrand et Hadebrand, le père et le fils. Les deuXetM^SS héros disposèrent leur vêtement de guerre : ils se couvrirent de leurs cuirasses, ils ceignirent leurs épées sur leurs cottes de mailles. Et comme ils s'élançaient à cheval pour en venir aux mains, Hildebrand fils de
(1) Dans ce court résumé, je me suis attaché surtout aux récits de la Vilkina saga, dont la rédaction remonte au trcixième siôde, et qui présente le cyde entier de Tépopée germanique.
rv
Herebrand parla. C'était un homme noble et d'un esprit sage. Et en peu de mots il demanda à son ennemi quel était son père dans la race des hommes, ou encore : c<J)e quelle famille es-iu? Si tu me le dis, je te donnerai c< un vêlement à triple fil; car, ô guerrier! toutes les a générations des hommes me sont connues. »
c( Hadebrand fils de Hildebrand parla : c< Des hommes c( de mon pays, des hommes qui maintenant sont morts, « m'ont dit que mon père s'appelait Hildebrand : je « m'appelle Hadebrand. Un jour il s'en alla vers l'Est, « il fuyait la haine d'Odoacre; il était avec Théodoric « et avec un grand nombre de héros. Il laissa dans son « pays sa jeune épouse, son fils tout enfant, et ses « armes sans maître, et il s'en alla du côté de TOrient. c< Les malheurs de mon père commencèrent avec ceux « de Théodoric : alors il devint un homme sans ami... « Mon père avait coutume de combattre à la tête de son « peuple; il aimait trop la guerre, et les hommes vail- « lants le connaissaient bien. Je ne pense pas qu'il vive c< encore. »
ce Dieu de tous les hommes, s'écria Hildebrand, toi « qui habites au haut du ciel, ne souffre pas un combat « semblable entre deux guerriers si rapprochés par le « sang. » Alors il ôla de son bra$ un anneau d'or fin que le roi des Huns lui avait donne : « Accepte-le, « dit-il, comme un présent pacifique. »
« Hadebrand fils de Hildebrand parla : « C'est avec la « lance et pointe contre pointe qu'on doit recevoir tes « présents. Vieux Hun, tu es rusé et habile; tu veux
BÉSIST. DlifS GERMAINS A LA CIVILIS ROMAINE. 395
« m'abuser par les paroles et me frapper de la lance. « Tu as tant vécu, et tu peux encore mentir ! Des hom- « mes de mer, qui avaient navigué vers l'Occident sur « la mer des Wendes, m'ont assuré qu'on avait ouï parce 1er d'une bataille où Hildebrand fils de flêrebrand « avait péri. »
« Hildebrand lils de Herebrand parla : c< Je vois bien « à ton armure que lu sers un bon maître, que jamais c< tu n'as erré comme un proscrit sur cette terre. Hélas! « Dieu puissant, quelle est ma destinée! J'ai vécu er- « rant soixante étés, soixante hivers; toujours on me « plaça au premier rang des combattants : jamais je ne c< portai les fers dans aucun donjon. Et maintenant il c< faut que l'épée de mon enfant m'abatte la tête, il faut « qu'il me terrasse avec sa lance ou que je devienne ce son meurtrier. Tu peux, si ton bras est fort, ra^ir les « armes d'un brave; tu peux dépouiller son cadavre, si c< tu crois y avoir quelque droiti Que celui-là soit re- « gardé comme le plus infâme des hommes de l'Est, « qui te détournerait d'un assaut qui te plaît tant. — « Bons compagnons, voyez qui de nous deux aujourc< d'hui pourra se vanter du butin qu'il aura fait et rester « maître de deux armures. »
« Alors ils dardèrent leurs lances aux pointes aiguës, si bien qu'elles restèrent fixées dans les boucliers. Puis ils se précipitèrent l'un sur l'autre... Us frappaient durement sur les boucliers blancs jusqu'à ce que ceux-ci tombassent en morceaux brisés par les coups (1). »
(1) Le chant de Hildebrand et de Hadebrand, découvert à Cassel par
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Ici le fragment s'interrompt; mais il y a bien assez de ce dialogue héroïque et de la fable où il trouve sa place pour faire voir comment le spectacle de l'invasion inspirait les chants populaires des Germains^ pendant qu'il touchait d'une manière si différente les esprits séduits par les mœurs romaines, et formés comme Mérobaudes à l'école des grammairiens et des rhéteurs. La tradition s'empare des personnages de l'hiskÂre : elle aime ces noms fameux d'Ermanaric, d'Attila, d'Odoacre, de Théodoric. Mais l'histoire les sépare, elle met un intervalle de cent cinquante ans entre le premier et le dernier de ces quatre princes. Au contraire, la tradition dispose souverainement du temps et de l'espace; elle se plaît à rapprocher, à mettre aux prises des héros qu'elle trouve de même taille. Sans doute on reconnaît les traits véritables de Théodoric, vainqueur d'Odoacre, qu'il défit en effet sous les murs de Ravenne, maître de l'Italie, et fixant sa résidence favorite à Vérone. Mais on ne voit rien qui rappelle son séjour auprès de l'empereur Zenon, la protection dont il couvrit les Romains, ses efforts pour discipliner son peu-
Crimniy a été public de nouveau par Lachmann, qui a proposé de nombreuses variantes. M. Ampère en a donné une excdlente traduction (Histoire littéraire de la France, t. II). Si je m'écarte en plusieurs points du sens qu'il a donné, c'est que je crois avoir sous les yeux un texte plus pur et plus complet. Voici les premiers vers :
IK gihôrta dhal seggen...
Dbat sih urbetlun — œnon muotia
Hiltibrabt enti Hadhubrant — untar herjun tuêm
Sunu, fatar ungôs. — Iro saro rihtun,
Garulun se iro gûdbamun, — gurtun si irô «vert ana,
lleltdos ubar bruiga, — dô sié tô dci^ biltju rilun...
pie. On ne trouve aucune trace de civilisation, aucun souvenir des monuments, des institutions qui devaient frapper les Goths à leur entrée en Italie. Au contraire, . les poètes du Nord ont prête au conquérant du sixième siècle les attributs , les aventures de leurs anciens dieux ; ils en ont fait un être mythologique, un pourfendeur de géants et de monstres. Ils l'ont conduit au camp d'Âttila comme à Fécole des vertus guerrières. Épris de ce personnage qu'ils avaient façonné à leur gré, ils ne pouvaient se résoudre à le laisser mourir comme le reste des hommes; il fallait qu'il disparût d'une façon mystérieuse et qui permît d'espérer son retour. Un cadre si merveilleux admettait facilement l'épisode qu'on vient de lire; récit d'une admirable simplicité, où l'art n'a rien mis, et qui remue si puissamment les deux passions auxquelles se rapportent tous les préceptes de l'art, la terreur et la pitié. Rien ne manque à l'horreur de ce combat parricide. On y reconnaît bien le même soufQe qui anime les tragiques figures de Sigurd, de Brunhilde et de Wéland : et il faut avouer qu'en poésie, comme dans tout le reste, longtemps après l'invasion, le génie barbare n'était pas étouffé.
Nous ne conclurons pas que la civilisation romaine condusîon. n'avait rien fait pour les Germains : nous savons quelle trace profonde elle laissa dans le sol, dans les institutions, dans les esprits. Mais nous ne dirons pas non plus qu'elle fût en mesure d'achever l'éducation de ces peuples, puisqu'elle les gâtait par ses exemples et les ré-
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vol tait par ses injustices. En montrant d'un côté la puissance de Rome, de l'autre son impuissance, nous n'avons pas voulu établir un parallèle inutile, mais poser sans ménagement les deui termes d'une question qu'il faut résoudre : Quelle fut la mission des Romains en Germanie?
Quand la Providence prend à son service des ouvriers comme les Romains, assurément elle ne se propose rien de médiocre. Quand elle permet qu'un pays soit labouré pendant plus de trois cents ans par les plus terribles guerres, c'est qu'elle se réserve de semer dans le sillon. Au moment où Drusus jetait des ponts sur le Rhin et perçait des routes à travers la forêt Noire, il était temps de se hâter, car dix ans après devait naître, dans une bourgade de la Judée, Celui dont les disciples passeraient par ces chemins pour achever la défaite de la barbarie. Ce n'était pas trop des bras des légions pour élever ces villes superbes de Mayence, de Cologne, de Trêves et de tant d'autres, qui devaient résister au fer et au feu des Vandales, et abriter les premiers développements de la société chrétienne. Les lois des empereurs, si savamment commentées par les jurisconsultes, introduisaient le règne de la justice, qui préparait celui de la charité. La langue latine donnait aux esprits ces habitudes de clarté, de précision, de fermeté, aussi nécessaires au progrès de la science qu'au maintien de la foi. Les vices mêmes de la conquête avaient leur utilité. 11 fallait peut-être toute la dureté des Césars et de leurs lieutenants pour faire la
police (lu monde païen, pour dompter les peuples violents et pour les rendre plus dociles à des leçons plus douces. Il fallait surtout que l'exemple de là civilisation romaine nous apprît à juger la raison humaine dans ce qu'elle a produit de plus grand, et à reconnaître, non pas qu'elle ne peut rien, mais qu'elle ne suffit pas. Ce que Rome païenne ne fit jamais, ce fut la conquête des consciences, et ce fut par là que lui échappa l'empire du monde. Jamais ses législateurs et ses philosophes s'inquiétèrent-ils des âmes immortelles de tant de millions de barbares ensevelis dans l'ignorance et dans le péché? Au contraire, c'était cette inquiétude qui poursuivait les missionnaires chrétiens, qui troublait leur sommeil, qui les entraînait jusqu'au delà des fleuves où s'étaient arrêtées les légions. Ils ne songeaient qu'à sauver les âmes; mais par elles ils sauvèrent tout le reste. De toutes les fondations romaines on n'en vpit point qui se fussent conservées, si le christianisme ne fût venu les puriOer et y mettre son signe. Les défrichemenls commencés par les colons militaires étaient perdus sans les colonies monastiques qui en héritèrent et qui les poussèrent plus loin. Les villes restèrent debout, mais parce qu ell^s eurent des saints, comme saint Aignan, saint Loup, saint Severin, pour relever le courage des habitants et pour fléchir la colère des barbares. Les institutions municipales ne périrent pas, mais parce que, au milieu de leur décadence, elles furent protégées par un pouvoir nouveau, celui de l'évêque devenu le défenseur de la cité. Les anciens
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municipes avaient coutume de mettre leur liberté sous la protection des dieux, et de dresser la statue de Silène^ en signe de franchise, sur leurs places publiques. De même, mais avec toute la supériorité du symbolisme chrétien, les villes qui jouissaient de l'immunité ecclésiastique érigèrent les statues de leurs saints patrons (Weichbild) sur les limites de leur territoire. Les violences des seigneurs voisins s'arrêtaient devant ces images pacifiques, qui n'étendaient la main que pour bénir. La monarchie impériale recommença avec Charlemagne. Mais les peuples, qui avaient droit de se défier d'un pouvoir si dangereux, voulurent que cette monarchie régénérée s'appelât le Saint-Empire; ils voulurent que la personne de l'empereur fût sacrée, non par une fiction de la loi, mais par l'onction du souverain pontife; qu'au jour de son couronnement il fût ordonné diacre, c'est-à-dire serviteur des pauvres; qu'il fît porter devant lui la croix, symbole d'humilité et de miséricorde. On est moins surpris de l'autorité des lois romaines au moyen âge, quand on les trouve déclarées saintes et vénérables par les canons de l'Église; quand on les voit corrigées, tempérées par le droit canonique, à travers lequel, pour ainsi dire, elles passèrent avant de descendre dans nos législations. Enfin, pendant que les lettres s'éteignaient à l'ombre des écoles dégénérées, l'éloquence se réfugiait dans la chaire évangélique, où elle retrouvait les grands intérêts et les grands auditoires qui l'inspirent. La poésie, cet art religieux et populaire, revivait dans les hymnes
RËSTST. DES GERMAINS A LA CIYILIS. ROMAINE. 401
sacrés, dans les légendes aimées des ignorants et des petits. Ne dédaignons pas ce latin d'église, dont on ne remarque pas assez la naïveté et la grâce : ce fut pendant plusieurs siècles le seul langage possible de l'enseignement et des affaires; c'est lui qui conserva tout ce qui resta de lumières aux temps barbares ; c'est lui, bien plus encore que la langue morte de Gicéron et de Sénèque, qui donna ses grandes qualités à nos langues modernes.
n y avait bien plus que du génie à recueillir ainsi l'héritage de l'antiquité, à le débrouiller sans rien laisser perdre de ses richesses légitimes, et à reconnaître en même temps chez les Germains, chez des peuples si désordonnés, les fondateurs d'un ordre nouveau. D fallait un amour inûni des hommes pour ne pas abandonner avec horreur les restes de cet empire romain qui avait fait tant de martyrs, et pour ne pas désespérer de ces conquérants du Nord qui avaient fait tant de ruines. L'histoire n'a peut-être pas de plus beau moment que celui ou le christianisme intervient de la sorte entre le monde civilisé et la barbarie, aGn d'achever un rapprochement préparé de loin, mais arrêté par des ressentiments terribles. L'Église, dont la mission est de réconcilier les ennemis, conclut cette pacification, elle en dicta les termes; elle resta gardienne du pacte sur la foi duquel la société européenne se constitua.
Voilà le spectacle qu'on aurait, si l'on poussait ces
recherches jusqu'à l'établissement du diristianisme chez les Germains. J'avais besoin de cette perspeetive pour m'engager dans un travail dont je ne me suis pas dissimulé les périls, mais par lequd il fsillait passer pour arriver à des études plus attrayantes et plus aimées. Une pensée m'a soutenu. Nous vivons dans un siècle de réparation. De toutes parts, dans nos basiliques, des manœuvres, suspendus aux échafaudages, travaillent à gratter la chaux sous laquelle le mauvais goût des derniers temps avait caché les vieilles fresques. Le dessin était trop terme et la couleur avait trbp profondément pénétré pour s'cflTacer à si peu de frais; et les saints de nos aïeux reparaissent avec leurs têtes inspirées et leurs auréoles d'or. En achevant cette pénible reconstruction des antiquités germaniques, je voudrais avoir porté mon échelle assez haut pour atteindre aux temps chrétiens, et pour être Tun des ouvriers qui dégageront de l'oubli les glorieuses figures de nos pkes dans la foi et dans la civilisation.
ET
JORNANDES