LA CIT. AV V* SIÈCLE. II
c< de cet âge accordé aux mortels^ tant que je serai rec< tenu dans ce corps, quelle que soit la distance qui « nous sépare, je te porterai dans le fond de mon cœur. « Partout présent pour moi, je te verrai par la pensée, «je t'embrasserai par l'âme; et, lorsque^ délivré de a cette prison du corps, je m'envolerai de la terre, dans a quelque astre du ciel que me place le Père commun, a là je te porterai en esprit, et le dernier moment qui « m'affranchira de la terre ne m'ôtera pas la tendresse « que j'ai pour toi; car cette âme, qui, survivante nos c< organes détruits, se soutient par sa céleste origine, a il faut bien qu'elle conserve ses affections, comme « elle garde son existence. Pleine de vie et de méc< moire, elle ne peut oublier, non plus que mourir (1)! » Voilà des accents qu'Àusone, avec tout son esprit et toute son érudition, ne trouva jamais! Son esprit lui avait enseigné les artifices d'une poésie de décadence, ^ d'une poésie qui excellait dans les acrostiches, dans les ,^ jeux d'esprit, dans les subtilités de toute espèce, mais -e^s jamais il ne lui avait enseigné les secrets de cette ;^^<
poésie du cœur dont Paulin fait jaillir la source, dé é
passant son maître de si loin. En effet, il répudie l'in .md
spiration des Muses païennes, mais il en connaît une^ .on plus puissante. Il n'abjupe pas la poésie au fond de sai^*^ solitude de Nôle, il se mêle encore à toutes les joies de^ JEd ses amis, à toutes leurs douleurs, et partout où il y ^ < une larme à essuyer, ou bien un bonheur à partager *im:-t,
(i) s. Paulin, Carm. X, v. 18 cl sc(i.
les vers de Paulin arriveront. C'est ainsi, par exemple, que nous trouvons dans ses écrits un épithalame pour les noces de Julien et d'Ya, couple chrétien; et on ne saurait dire avec quel charme il salue ces deux époux vierges, que le Christ va unir, comme deux colombes pareilles, au joug léger de son char. Il écarte bien loin ces divinités profanatrices des noces, Junon et Vénus, mais il rappelle les justes, les vraies et touchantes maximes du mariage chrétien, l'égalité nécessaire et féconde des époux devant Dieu, l'affrarjchissement de la femme, jadis esclave, et c'est à ces conditions qu'il promet à leurs noces la présence du Sauveur.
Tali conjugio cessavit servitus Evae,
Jlquavitque suum libéra Sara virum ; Tali legc suis nubentibus adstat lesus
PronubuSy et vini nectarc mulat aquam(i).
Voilà assurément des pensées qui n'ont rien de classique et dans lesquelles respire déjà un esprit tout nouveau.
Vous retrouverez le même caractère dans les consolations qu'il adresse à des parents chrétiens sur la mort d'un enfant. Empruntant les images les plus charmantes de la foi chrétienne, il représente ce même enfant se jouant dans les cieux avec celui qu'il a lui-même perdu et dont la mémoire ne s'efface pas de son cœur, quoique pénitent il soit assis depuis tant d'années au tombeau de Nôle : ce Vivez, jeunes frères, vivez dans
(1) S, Paulin, Carm. XXlï, Epithalam. Juliani et Jae., v. 150.
c( cet éternel partage; couple charmant, habitez ces «joyeuses demeures; et tous deux prévalez-vous de « votre innocence, enfants, et que vos prières soient c< plus fortes que les péchés de vos parents. »
Vivite participes, aeternum vivite, fratres.
Et lœtos dignum par habitate locos; Innocuisque pares meritis peccata parentum,
Infantes, castis vincite sufTragiis (1).
C'est charmant! c'est bien supérieur à toutes les idylles d'Ausone, à tous les panégyriques de Claudien; nulle part encore nous n'avons trouvé ces larmes, cette vie et cette inspiration. Je pourrais parler encore de plusieurs autres compositions religieuses, car les œuvres de Paulin sont abondantes, mais celles où se retrouve surtout l'inépuisable épanchement de cette âme si tendre, ce sont les dix-huit poëmes composés pour l'anniversaire de la fête de saint Félix. Ce martyr, au service duquel Paulin s'était consacré, avait fini par attacher son âme parce lien, dont parle l'Écriture, qui avait attaché l'âme de David à l'âme de Jonathas; il ne saurait s'épuiser quand il s'agit de raconter la vie, les miracles, la fête, les honneurs de saint Félix, les pèlerinages qui se font a son tombeau, l'église élevée auprès, les hommages qui lui viennent de toute l'Italie, et surtout, car ceci revient à chaque instant sous sa plume, la description de la fête populaire destinée à célébrer la mémoire de saint Félix : « Le peuple
(1) S. Paul., Carm. XXXIII, de ObUu Celsi puen, v. 613.
c< remplit les chemins de ses essaims bigarrés. On voit
ce arriver les pèlerins de la Lucanie, de TÂpulie, de la
« Calabre, tous ceux du Latium enfermés entre deux
c< ixâers. Les Samnites mêmes descendent de leurs
c< iicàontagnes. La piété a vaincu Tâpreté des chemins
« Q^yicit iterdurum pietas) ; ils n'ont point de cesse, et,
<^<^ incapables d'attendre le jour, ils cheminent à la
c<^ Ivieurdes torches. Non-seulement ils portent leurs
c-^ ^mfants dans leurs sacs, souvent aussi ils amènent
«^ leurs botes malades. Cependant les murs de Nôle
«^ semblent s'étendre et égaler la cité reine qui garde
c< l^s tombeaux de Pierre et de Paul. L'église resplea-
^< dit du feu des lampes et des cierges. Les voiles blancs
« sont suspendus aux portes dorées, on sème de fleurs
^^ 1^ parvis, le portail est couronné de fraîches guir-
« Ismdes, et le printemps est éclos au milieu de Thi-
¥uis, revenant sur lui-même, le poëte adresse cette
pi^ière au martyr : « Laisse-moi me tenir assis à tes
^^ portes, souffre que chaque matin je balaye tes parvis,
^< <3ue chaque soir je veille à leur garde. Laisse-moi
^^ tînir mes jours dans ces emplois que j'aime. Nous
^^ t^ious réfugions dans ton giron sacré. Notre nid est
^ cîans ton sein. C'est là que, réchauffés, nous croissons
^^ jour une meilleure vie, et, nous dépouillant du far-
^^ cieau terrestre, nous sentons germer en nous quelque
^^ chose de divin, et naître les ailes qui nous égaleront
^^ aux anges. »
246 DIX-IIUITIÈMB LEÇON.
Et luus est nobis nido sinus. Hoc bene foti Grcsciraus, inque aliam mutantes corpora formam Terrena exuimur sordc, et subeuntibus alis Verliraur in volucrcs divino semhie verbi (1).
Ce sont encore de beaux vers, mais il y a plus : ils sont comme la chrysalide d'où sortiront ces deux autres vers de Dante, plus admirables encore :
Non vaccorgete voi chc noi siam vernii Nati a foriuar Tangelica Parfalla.
C'est la même pensée; el cette comparaison de Dante, si souvent citée, a, comme vous le voyez, sa première ébauche dans un poète qui le précédait de bien loin.
Voilà déjà longtemps que, de concert avec vous, j'étudie les poètes et que je cherche, à travers l'histoire, ce que c'est que la poésie. Après tant d'années, je connais la poésie, mais je ne la définis pas, il m'est impossible d'arriver à saisir, à considérer, pour ainsi dire, face à face, cette inconnue voilée à nos yeux, comparable à l'Amour dans Thistoire de Psyché, qui ne demeure qu'autant qu'il est invisible, dont la présence s'annonce par sa voix, par son acQent, parles charnies mêmes dont il est entouré, mais qui s'échappe dès qu'on Taperçoit. Ainsi la poésie existe pour moi : je reconnais sa présence. Et, quand je rencontre quelque part cette grâce charmante de l'imagination, cette tendresse infinie du cœur, ce charme insaisissable et que l'art ne
(i) S. PauUn, Nalalis IIL
donne pas, cette alternative d'un divin sourire et de larmes divines, je déclare que la poésie est là, et je n'en doute pas un moment.
Voilà donc un poëte chrétien, un poëte incontestable : mais il n'est pas seul. A côté de lui nous en trouvons un moins tendre peut-être, dans lequel respire moins cette âme de Pétrarque, mais plus poëte encore par l'abondance et la richesse de ses compositions: je veux dire Prudence. En effet, Paulin était surtout évéque, Père deTÉglise; la poésie et la grâce lui étaient données par surcroît, mais le ministère, la fonction principale. Tunique vocation et la gloire de Prudence fut d'être le poëte des chrétiens. Né en Espagne, à peu près au temps où Paulin naissait en Gaule, c'est-à-dire en 348, il avait passé par les écoles, où il avait appris l'art de l'éloquence, l'art, dit-il, de tromper en paroles sonores. x\près d'éclatants succès de barreau, après avoir gouverné successivement deux villes dans sa patrie, enfin, après avoir été élevé à une dignité supérieure de la hiérarchie impériale tju'il ne définit pas, arrivé ainsi au comble des honneurs auxquels pouvait aspirer un avocat dans les provinces, Prudence, alors âgé de cinquante-sept ans, las des dignités et des affaires, résolut de retourner à Dieu : la neige qui blanchissait déjà sa tête l'avertissait, ainsi qu'il nous le dit dans une sorte de petite préface, qu'il était temps de consacrer à Dieu ce qui lui restait de voix. Des diverses compositions qui devaient sortir de sa plume, les unes appartiennent à la théologie, à la polémique; les autres ap-
partiennent à rinspiration lyrique. Cependant, malgré son intention de servir la foi catholique par la discussion, remarquez bien la hardiesse de cette expression, il ne s'exagère pas la puissance de ces armes qu'il va porter au service d'une cause sainte, et il en parle avec une humilité qui a aussi sa grâce : « 11 est temps « de consacrer à Dieu le reste de sa voix ; que les hymnes « accompagnent les heures du jour, et que la nuit ne c< se taise point; que les hérésies soient combattues, la c< foi catliolique discutée, l'insulte prodiguée aux idoles, a les vers glorieux aux martyrs, la louange aux apô- « très... Dans la maison d'un riche on étale partout une c< opulente vaisselle; la coupe d'or y étincelle, la chau- <c dière d'airain n'y manque pas.. On y voit le vaisseau « d'argile, et le plat d'argent large et lourd; plusieurs « vases y sont d'ivoire, d'autres sont taillés dans Forme « ou le chêne. Pour moi, le Christ m'emploie comme ce un vase sans valeur à d'humbles usages, et souffre c< que je reste dans un coin du palais de son père. »
Me paterno in atrio
Ut obsoletum yasculum caducis
Ghristus aptat usibus,
Sinitque parte in anguli manere (I).
Vous voyez que Prudence s'annonce d'abord comme poète, théologien et controversiste, armé pour le combat. Mais il ne s'y engagera pas, comme saint Prosper et plusieurs autres, pour se borner à mettre en vers les
(1) Prudence, Peiistephan, préface.
traités Ihéologiques, et pour exprimer, avec une fidélité souvent servile, des pensées qui ne lui appartiendraient pas. Au contraire, Prudence ne cherche qu'en lui-naême son inspiration et sa verve, et, dans les accents du poëte, plus d'une fois vous retrouverez les anciennes habitudes de l'orateur, surtout dans les deux livres composés contre Symmaque. Vous vous rappelez comment Symmaque avait adressé à Yalentinien une requête pour le rétablissement de l'autel de la Victoire, et comment, après une réponse éloquente de saint Ambroise, il s'était vu refuser par l'empereur. Mais sa requête subsistait néanmoins, et passait de main en main, comme l'éloquente protestation du paganisme contre ceux qui renversaient ses derniers autels. C'est à cause de cette puissance qu'elle avait conservée sur les esprits, que Prudence croit devoir y répondre dans deux livres en. vers.
Dans le premier, il s'attache d'abord à combattre par les arguments ordinaires le culte des faux dieux, puis à célébrer, avec des accents de triomphe, la défection de la noblesse et du peuple de Rome, qui, peu à peu, abandonnaient ces divinités mensongères pour passer au service du Christ. Il se plaît à compter toutes ces familles, ces descendants des Manlius et des Brutus, qui viennent se ranger, un à un, autour du Labarum. Les idoles demeurent dans l'abandon : mais ne craignez pas que le poëte demande de les renverser; au contraire, il demande que, ces dieux ayant disparu, leurs statues soient sauvées et restent debout comme autant
de monuments immortels, témoins du passée et voici en quels termes il s'exprime, termes curieux pour nous montrer quelques-uns des usages du paganisme, et surtout celui-ci, dont l'arcbéologie ne s'était jamais rendu parfaitement compte : on trouve très-souvent les statues anciennes couvertes d'un enduit dont on n'a pas toujours pu déterminer la qualité; cet enduit en change la couleur. Prudence dit, en s'adressant aux sénateurs romains :
Marmora tabenti respcrgine tincta lavate, Oproceres! liceat statuas consistere puras, Artificum magnorum opéra ; haec pulcherrima nostrœ Ornamcnta fuant patria), ncc decolor usus la vitium \evsse monumenta coinquinet artis (1).
On frottait les statues des dieux avec le sang des vie times : c'était une manière d'abreuver Jupiter du sang dont il avait soif. Ces vers, que je n'ai pas vu citer sou vent, sont très-considérables, et j'y remarque surtout pour moi, cbez ce poète, cette passion de Fart qui fai qu'un esprit, grand ennemi du paganisme, le paganismi une fois renversé, demande la conservation des statuess ^tleur ouvre, à deux battants, ces asiles que Roihepro* longera et bâtira, de siècle en siècle, sous le nom d» musées, pour y recevoir tous les trophées du paganismt vaincu.
Dans le second livre, il répond à ceux qui ont trouvé dans la piété de Rome pour les faux dieux, la cause d
(i) Prudence, Contra Symmach., I, 5(12.
ses victoires. Il la cherche, lui, et la trouve dans ce dessein de la Providence, se servant des Romains pour réconcilier, discipliner, civiliser toutes les nations de i 'Occident, préparer enfin les voies au christianisme, dont la tâche devait être plus facile, tout l'univers étant soumis à la même loi. C'est là que son patriotisme Relate, et qu'au nom de la grandeur de Rome il triomphe du refus de Yalentinien de relever l'autel de la Victoire, renversée à jamais pour être remplacée par une pi*otection plus haute, et il conclut par cette requête, à J^naais mémorable, où il demande à Honorius, au fils ^^ Théodose, l'abolition des combats de gladiateurs. Il "^lentde peindre l'amphithéâtre retentissant des cris des Combattants : a Que Rome, la ville d'or, ne connaisse ^^ plus ce genre de crimes. C'est toi que j'en conjure, ^'^ ehef très-auguste de l'empire d'Ausonie : ordonne
-ce «
c|u'un si odieux sacrifice disparaisse comme le^ autres. C'est le mérite que te voulut laisser la tendresse de ton père : c< Mon fils^ a-t-il dit, je te fais ta part;» et il t'abandonna Thonneur de ce dessein. Empare-toi donc, ô prince! d'une gloire réservée à ton siècle. Ion père défendit que la ville maîtresse fût souillée du sang des taureaux ; toi, ne permets plus qu'on y ofire en hécatombes les morts des hommes. Que nul ^e meure plus pour que son supplice devienne une joie 1 Que l'odieuse arène, contente de ses bêtes féroces, ne donne plus l'homicide en spectacle sanglant I Ht que Rome, vouée à Dieu, digne de son prince, puissante par son courage, le soit aussi par son inno-
« cence (1)! » Ceci, c'est la poésie mise au service, non du chrislianisme, mais de l'humanité qu'elle avait si souvent trahie.
Il serait peut-être plus instructif d'examiner les poèmes théologiques de Prudence, qui pénètrent jusque dans les dernières difficultés du dogme; de chercher dans son poëme intitulé Hamartigeniay où il discute les objections élevées contre la divinité du Christ; dans cet autre intitulé Psychomachiay où il s'occupe de l'origine du mal; de chercher avec quelle hardiesse cet homme, voué jusque-là aux affaires, aux disputes du barreau, aborde les plus hautes questions de métaphysique, discute l'existence de deux principes, l'un du bien, l'autre du mal ; explique comment l'âme est capable de voir sans le secours des sens, retrace la lutte intérieure de la chair et de l'esprit. Ces vérités sont saisies et rendues avec une force qui paraît empruntée de Lucrèce, et qui rappelle le langage de l'ancien poëte philosophe de Rome ; d'autre part, à cause de la pensée chrétienne qui domine, on se croit déjà transporté dans ce paradis de Dante, où le poëte, enhardi par la présence de Béatrix, osera remuer les plus for midables questions de la théologie.
Mais Prudence est peut-être encore plus grand comme poëte lyrique. C'est dans ses deux recueils, intitulés Fur Cathemerinon, l'autre PeristephanoUy qu'il faut chercher ces hymnes, dont douze sont consacrés à célébrei
(i) Prudence, Contra Symmachum, II, 1114 etseq.
LA POÉSIE. ^ i53
OU les différentes heures du jour, ou les différentes solennités de Tannée chrétienne, et quatorze à celé) fer l'anniversaire de martyrs : c'est là surtout qu'il montre avec quelle érudition, avec quelle persévérance il avait pénétré dans toutes les formes de la versification des anciens. Ainsi tous les mètres pratiqués par Horace se retrouveront dans ces hymnes, non avec la même pureté, mais avec la même variété, et souvent avec une régularité qui étonne pour un siècle de décadence: des passages entiers pourraient être cités comme des modèles d'une latinité supérieure à celle des poètes latins le la fin du second siècle et môme de la fin du premier. Les deux caractères de sa poésie sont la grâce et la force : la grâce paraît surtout lorsqu'il fait voir la terre prodiguant ses fleurs pour entourer et voiler le berceau du Sauveur; ou bien quand il décrit les saints innocents, ces fleurs du martyre que l'épée a moissonnées comme le tourbillon moissonne les roses naissantes, et qui, au ciel, sous l'autel même de Dieu, jouent, comme des enfants, avec leur palme et leur couronne. Et alors arrive une description du ciel qui, avec sa naïveté et son charme, nous fait assister d'avance aux plus admirables tableaux du pinceau de Pra Angelico da Fiesole, et je crois considérer déjà ces peintures angéliques, quand je vois Prudence représen- ^^ avec tant de grâce les âmes des bienheureux, qui ^'«U vont chantant en chœur et foulant à peine les lis de ^ prairie qui ne plient point sous leurs pieds.
Mais la force du poète éclate bien davantage lorsqu'il
rv
lôï DIX-HUITIÈME LEÇON.
décrit les combats des martyrs et s'anime, pour ainsi dire, de tout leur feu; lorsqu'il représente saint Fructueux sur le bûcher, saint Hippolyte entraîné par des chevaux indomptés, ou bien saint Laurent sur le gril. Saint Laurent était une des mémoires les plus chères au peuple romain, parce que cet apôtre, ce martyr d la foi, était aussi martyr de la charité, et qu'il étai j mort, non pas seulement pour ne pas livrer le Chris.^^ qu'il portait en son cœur, mais ces trésors de l'Église^ qui étaient conservés pour la nourriture des pauvres^ et Rome lui en a su gré, car encore aujourd'hui, aprè^5 la Vierge, il n'est pas de saint, pas même saint Pierr(==
qui ait autant d'églises à Rome que saint Laurent, tai
le souvenir de ce diacre, serviteur des pauvres, e^ss resté populaire! Prudence l'a chanté, et, dans l'enthoi— :3 siasme que lui inspirait la figure de ce jeune saint, ^ a voulu, au moment où il va rendre le dernier soupirer mettre dans sa bouche une prière où vous retrouvere:^' l'inspiration des chrétiens, qui voyaient d'un <Bil assu^r"^ la destinée romaine : ce Christ, nom unique sous le sdz^' « leil, splendeur et vertu du Père, auteur du monde ^^ « du ciel, et véritable fondateur de ces murs, vous qv-^ « plaçâtes Rome souveraine au sommet des chos& ^ « voulant que tout Tunivers servît le peuple qui por ^* a la toge et le fer, aQn de dompter ainsi sous les mém^^^ « lois les coutumes, le génie, les langues et les cult^ic^ « des nations ennemies. Voici que le genre humaS- - « tout entier a passé sous la loi de Rémus; les mœu^^^ « contraires se rapprochent en une même parole, c:^ ^
iA POÉSIK. 255
c< une même pensée. Christ ! accordez à vos Romains
c< que leur cité soit chrétienne, elle par qui vous avez
ce donné une même foi à toutes les cités de la terre*
c< Que tous les membres de l'empire s'unissent dans un
ce nnême symbole. Le monde a fléchi, que la ville maî-
c< tresse fléchisse à son tour; que Romulus devienne
c< fidèle, et que Numa croie en vous. »
• Mansuescit orbis subditus,
Mansucscat et summum caput
Fiat fidelis Romulus, *
Et ipse jam credat Numa (i)!
Mais les pensées élevées, les expressions fortes, appartiennent à tous les hommes éloquents. Selon moi, ^© qui fait le caractère distinctif et inimitable des poètes, c'est la grâce, et c'est pourquoi elle marque, d'un premier sceau, toutes les compositions de Prudence; elles finissent toujours par un retour plein de charme sur lui-même, par ces pensées qui laissent une douceur infinie dans l'esprit, soit quand il montre la colombe blanche s' échappant du bûcher de sainte Eu- '^He, ou quand il invite les jeunes filles à porter au •*ouabeau de la vierge martyre les violettes à pleines cor- *^oîlles, se réservant, lui, de tresser des guirlandes de ^^ï*s pâles et fanés, c< mais qui cependant ont un air de *^te; » ou encore lorsque, achevant le récit du martyre ^^ saint Romain, le poète pense à lui-même et conclut P^rcevœu touchant : « Je voudrais, rangé comme je le
(•I) Peristeph,, II, 412 et seq.
« serai, à gauche, parmi les boucs, du moins je voudrais c< être reconnu de loin ; et qu'aux prières du martyr le « juge miséricordieux se retournât en disant : Romain c< m'a prié, qu'on m'apporte ce bouc, qu'il soit à ma « droite, qu'il soit agneau et qu'il en revête la toison ! »
Vellem siiiister inter ha^dorum grèges.
Ut sum fulurus, eminus dignoscerer, Atque hoc precante diceret rex optimus : Romaïius orat : trausfer hune hsedura mihi :
Sit dexter agnus, induatur vellere (i).
Cet homme, dont j'admire les vers, ne restera jamair sans admirateurs. Le moyen âge lui rendra un cuit» égal à celui que reçoivent les plus illustres docteurs Boèce, Bède, saint Boniface. Tous les écrivains du septième siècle se plaisent à emprunter ses vers pour ser vir d'exemples à côté des plus beaux de l'antiquité Plus tard, il est cité comme le premier et comme le pin illustre parmi les poètes chrétiens. On voit enfin sain Brunon, archevêque de Cologne, au onzième siècle, udes hommes les plus savants de cette Germanie ss vante d'une époque mal connue, Tun des hommes â cette renaissance allemande que nous n'avons pas en: core étudiée, et que nous étudierons peut-être un jo«ensemble, mettre dans la bibliothèque de son église U3 exemplaire de Prudence; et ce livre ne sortait pas ^ ses mains. Prudence fut en possession de cet honne'fl jusqu'à la Renaissance. La Renaissance entra da,a
(i) Prudence, Peristeph., X, 1136 et seq.
l'école chrétienne; elle y trouva des poètes chrétiens audessous des poëtes païens auxquels on avait accordé, eoinme aux plus éloquents, la première place. Assurément Virgile et Horace y étaient restés dans cet honneu r que l'antiquité leur avait fait, mais enfin on y trouvait des chrétiens, et comme leur langage n'avait pas toute la pureté cicéronienne, comme Prudence était oonTaincu d'avoir employé soixante-quinze mots qui n'avaient pas d'exemple dans les écrivains antérieurs, i^Xâmédiatement toute cette foule de barbares qui, sous prétexte de christianisme , s'étaient introduits dans l'éoole, furent balayés, chassés, pour que les païens res- ^ssent maîtres du lieu.
D y avait aussi quelques raisons accessoires. Prudence avait quelques inconvénients avec son culte passionné pour les martyrs; ces hommages sans noml>i*e rendus aux saints, c'étaient là pour le protestantisme des témoins incommodes qu'il fallait faire disparaître ^t réduire au silence. Vainement quelques hommes de goiût et de savoir, Louis Vives, par exemple, un des plus illustres et des plus zélés sectateurs de la Renaissance, réclamèrent courageusement et demandèrent ^li'une place fût faite à ces instituteurs de nos pères: *1 fallut qu'ils disparussent.
Soyons plus équitables; que notre admiration soit ^^sez large pour pouvoir rendre aux poëtes des pre- ^^îers siècles chrétiens la justice qui pendant si long- ^^mps ne leur fut pas refusée, et puisque Prudence, ^ut fervent, tout converti, tout pénitent qu'il était,
LA av. AU T* 8IÊCI.E. U. 17
258 DIX-HUITIÈAIE LEÇON.
avait la tolérance de vouloir que les statues mômes des faux'dieux restassent debout sur le forum, demandons, nous, que les images des premiers poètes chrétiens soient replacées, elles aussi, debout devant l'école. II n'y aurait là rien de téméraire : cependant, malgré tout ce que je me suis efforcé de vous montrer de poésie dans ces écrivains, dont je viens de vous tracer l'analyse, trop longue peut-être, selon moi, la véritable poésie chrétienne, le fond même de cette poésie chrétienne, n'était pas là : il était ailleurs ; où cela? c'est ce que nous verrons dans notre prochaine leçon.
(DIX-NBliVIÈME LEÇOW)
Messieurs,
as devions achever l'histoire des lettres chrétien- 1 cinquième siècle par la poésie, et quand nous cherché cette inspiration poétique qui semblait p sortir si vive et si abondante des grands specdu christianisme, nous ne l'avons pas trouvée ment. Elle n'était pas dans ces nombreuses cornons épiques et didactiques où plusieurs écrivains rcent, avec plus d'exactitude que de verve, d^'exar les récits de l'Écriture sainte ou les difficultés oigme, en les pliant aux mètres de Virgile et ie. Il est vrai que nous avons reconnu le rayon jue sur le front de deux hommes, saint Paulin et ence, différents de génie et de destinée : Paulin
renonçant aux honneurs, à la fortune, au monde entier, pour aller consumer ses jours au tombeau de saint Félix de Noie, mais ne renonçant pas à ces vers si doux qui coulaient naturellement comme des larmes, et servaient comme elles à répandre le trop plein de son âme; Prudence mettant la fin de ses jours au service d^^ la foij et s'employant à défendre ses doctrines et sfe ,^ gloire. Nous avons vu la force et la grâce s'accordant^i-i pour tresser ses vers, comme autant de couronnes qu*r : vient suspendre, dit-il lui-même, au milieu des fra^ 3 ches guirlandes dont les fidèles entourent le tombea^^ i des saints. Assurément la poésie est là, mais elle n "* est pas tout entière, elle n y est pas surtout telle qu'cz:z>i doit l'attendre après trois siècles de persécution, apr-^^^- Constantin et le conseil de Nicée, au temps des Pèr^r ^s au temps où fleurissent, comme des plantes du dései:"^*j ces héroïques anachorètes. Si là nous n'avons pas trou^^fc^^^ complètement la poésie, il faut qu'elle soit ailleur^^^ -> il faut qu'il y ait quelque part une source abondan "«-^ d'où elle jaillisse, d'où elle déborde et se répande smj:^ ^ les siècles qui suivront.
La source commune de toute la poésie chrétienn ^^ 3 c'est le symbolisme. Le symbolisme est à la fois une l -^^^^ de la nature et une loi de l'esprit humain. C'est ui*^»- ^ loi de la nature : après tout, qu'est-ce que la créatîo:^^^ » si ce n'est un langage magnifique qui nous entrelie :»^^ ^ nuit et jour? Les cieux racontent leur auteur; les êijr^ ^ créés ne parlent pas seulement de celui qui les a faî« ^j mais ils nous entretiennent les uns des autres, et 1^^
plus petits, les plus obscurs, nous font l'histoire des plus lumineux et des plus éclatants. Cet oiseau de passage qui revient, qu'est-ce, sinon le signe du printemps qti'il ramène avec lui et des astres qui ont marché des lïiois entiers? Et ce chétif roseau qui jette son ombre sur le sable, ne sert-il pas à marquer l'élévation du so- ^^îl sur riiorizon? C'est ainsi que tous les êtres se rendant témoignage, se provoquent, s'interpellent d'un t^out à l'autre de Timmensité, et ce sont ces continuels ^^pprochements, ces innombrables symboles, ces har- ^^^onies, qui font la poésie du monde que nous habitons. Ainsi Dieu parle par des signes, et l'homme, à son *-our, quand il parle à Dieu, épuise toute la série des lignes dont son intelligence dispose. Quel autre langage pourrait parler l'intelligence humaine que celui qu'elle ^ reçu, dans lequel elle a été formée? Et voilà pour- ^Uoi^ lorsque, à son tour, l'homme veut parler à Dieu, ^*est peu de la prière, il lui faut le chant, il lui faut les cérémonies sacrées qui expriment aussi, à leur manière, par leur développement et par les chœurs ^U*elles mènent, par leurs repos et par leurs marches, les ^^ouvements de l'âme, ses élancements pour arriver à ' infini, et son impuissance qui la {orce à s'arrêter en d^emin. Il faut aussi un sacrifice qui sera le symbole ^^ l'adoration et de l'impuissance humaine en présence ^^ la puissance divine. Ainsi apparaît, comme un ma- S^ifîque et permanent témoignage, le temple posé ^^r la face de la terre, afin de marquer que là il y a eu ^^s intelligences qui voulurent, à leur manière, attes-
262 DIXNEUVIÈME LEÇON.
ter leurs efforts pour atteindre au Créateur. Ainsi toute la nature instruit Thomme par symboles, et c'est par symboles que Fhomme répond à TÀuteur de la nature. 11 en est de même du christianisme : Dieu aussi, dans rÉcriture sainte, ne parlait qu'un langage symbolique. Tout r Ancien Testament est plein de réalités; il a sa valeur historique, sans doute; mais, en même temps, toutes ces réalités sont des figures, tous ces pa--
triarches, tous ces prophètes, représentent celui qui doit venir. Joseph et Moïse ne sont que les précurseur et en même temps les signes de celui qui accomplira un jour la loi, et en qui toute figure trouvera sa réalités ==
Le Nouveau Testament, à son tour, ne nous entre
tient que par paraboles, et le Christ lui-même, em —
ployant ce langage familier de la vie des champs, de 1e vie la plus naturelle et la plus douce à l'homme, nouas dira un jour : « Je suis la vigne, » et un autre jour ce Je suis le bon pasteur. » Il en sera de même dans tou le développement ultérieur du Nouveau Testament saint Paul interprétera l'Écriture par voie d'allusions et d'allégories : deux montagnes lui représenteront le deux alliances ; et la mer Rouge, que traversèrent k Hébreux, sera pour lui le symbole du baptême, même, dans V Apocalypse^ ce livre symbolique par excellence, toutes les figures se produiront avec un sen^^^ mystérieux, et, quand saint Jean représente la nouvell^^ Jérusalem resplendissante d'or et de pierreries, avec^
des murailles de pierres précieuses et des portes char
géesde perles, ce n'est pas cet éclat matériel, cette flat^^ —
terîe des sens, qu'il offre, comme but suprême de leurs efforts, à des chrétiens, à ces hommes qui, tous les jours, mouraient, bravaient le martyre et renonçaient à tous les trésors. Évidemment non; car, dans le langage de l'Orient, chaque pierre précieuse avait une valeur symbolique, admise, selon des règles, dans toutes les anciennes écoles, et représentant d'une manière mystique certaines vertus vagues de l'âme et certaines forces de Inintelligence humaine ou de la grâce divine*
Ainsi, lorsque les chrétiens durent se faire une langue, je ne m'étonne pas qu'à l'imitation de la Bible, ils se fissent une langue figurée, toute pleine de types ^t de symboles; et, quand les premiers Pères ajwstoli- ^Ues, saint Clément, saint Barnabe, interprètent les Eoritures, l'allégorie surabonde dans leurs œuvres et ^^ns leurs interprétations.
Vers le même temps, un écrivain chrétien, dont
* histoire est restée inconnue, mais dont le livre a con-
^^rvé un singulier caractère d'antiquité et de beauté,
fermas, veut instruire les fidèles, et il le fait, à la
'^çon des anciens, par des similitudes. Son livre es*
^ÎTisé en trois parties (1) : les visions, les préceptes et
*^s similitudes. Ses visions lui représentent, par exem-
Ï^Xe, l'Église sous la figure d'une jeune fille, d'une
^^^ine ou d'une mère que l'âge a déjà marquée de son
"^^^ractôre, et à laquelle il a ajouté aussi un signe
"^^autorité. C'est toujours sous cette figure vivante et
(i) Voir les notes à la fin de la leçon I.
sensible que lui apparaissent les institutions, les vocations auxquelles Dieu a donné l'appui de sa volonté. Ainsi encore, lorsqu'il veut représenter les diverses conditions humaines, il emploie la comparaison suivante. Hermas se promenant un jour dans la campagne vit une vigne et un orme, et il s'arrêta pour les considérer. Le Pasteur lui apparut : « Cette vigne, c< dit-il, porte beaucoup de fruits et Forme n'en a pas. « Mais, si elle n'était appuyée sur lui, la vigne rampante « en produirait peu et de moindre valeur. Ainsi, comme « elle ne peut avoir du fruit en abondance et de bonne « qualité qu'avec Terme qui l'appuie, l'orme n'est pas— « moins fécond que la vigne. Celui qui est dans l'opu- « lence est ordinairement pauvre aux yeux du Sei^ « gneur, car ses trésors le détournent de Dieu, et sa^ c< prière est faible. Mais, s'il donne au pauvre, le pau— « vre qui est riche aux yeux du Seigneur, et dont la Cl prière est puissante, le pauvre prie pour lui, et Dieu « l'exauce. Ainsi le riche s'appuyant sur le pauvre « comme la vigne sur l'orme, ils deviennent tous deux ce féconds, l'un par l'aumône,, l'autre par la prière (1). » Vous voyez que ce langage symbolique pénètre ainsi dans les mœurs chrétiennes; je dis plus : il y devient nécessaire. Après la liberté dont le christianisme jouit jusqu'aux premières persécutions, les chefs de l'Église reconnurent la nécessité d'envelopper les mystères dans la discipline du secret : ils n'étaient communiqués que
(1) Hermsa. Pastor,\. III, Similitudo secunda.
L'ART CHRÉTIEIN. 265
peu à peu, el ne devaient pas être livrés et abandonnés immédiatement à la profanation des infidèles. Cette nécessité de tenir les mystères secrets, et cependant de se reconnaître entre chrétiens, devait donner lieu à des signes de ralliement qui ne pussent être intelligibles que pour ceux qui en avaient appris le sens, par conséquent à un système de symboles par lesquels les chrétiens pussent échanger leurs pensées sans les livrer à des esprits sacrilèges. Aussi le nombre des symboles s'augmente à l'infini, et^ dès le troisième siècle, il est devenu tel, qu'un Père de l'Église grecque, Meliton de Sardes, écrit un livre intitulé la Clef, desliift à donner déjà, à cette époque si reculée, le sens mystérieux de ces symboles, multipliés au point de rendre nécessaire cette interprétation scientifique.
Au cinquième siècle, saint Eucher écrira le Livre de$ formules pour rintelligence spirituelle des Écritures^ Liber formularum spiritualis inlelligentixy dans lequel il donne précisément le sens mystique des nombres, des fleurs, des figures d'animaux, des plantes, des métaux précieux, qui tous avaient une signification, et dont la valeur et le rapport avaient préoccupé la philosophie ancienne. Ainsi, comme dans un grand dictionnaire symbolique, seront expliqués les signes employés alors dans le langage théologique, les figures du lion, du cerf, de l'agneau, de la colombe, du palmier, de Tolivier, de la grenade et tant d'autres. C'est, en quelque sorte, le secret des hiéroglyphes chrétiens, mais dévoilé volontairement par le prêtre dès que le
danger des persécutions est passé, dès que la nécessité de la discipline du secret s'est évanouie, et que l'Église peut satisfaire à ce besoin, qui est en elle, de tout communiquer, bien différente en cela des sacerdoces anciens, dont la règle et la discipline étaient de tout cacher et de tout ensevelir.
C'est parce que les religions sont nécessairement symboliques qu'elles deviennent le principe et le berceau des arts : tous les arts sont nés à l'ombre d'une religion. Et je ne m'en étonne pas; car, si l'homme, pour— dire quoi que ce soit, a besoin d'employer des signesisqui, préci^ment parce qu'ils sont matériels, restent^ toujours inférieurs à sa pensée, à plus forte raison il doit en êlre de même quand on entreprend de parler-* à Dieu, de Dieu, des choses invisibles, de toutes cessconceptions infinies que l'intelligence n'atteint qu'à, peine, qu'elle entrevoit un moment, qui passent comme des éclairs qu'elle voudrait fixer, mais qui ont disparu avant qu'elle ait pu comparer son expression imparfaite avec ridée même qu'elle voulait rendre. C'est pourquoi, quand l'homme essaye de parler de ces choses élernelles, aucun signe ne lui suffit, ne le satisfait; tous les moyens sont employés et viennent, pour ainsi dire, à la fois sous sa main. Mais tout ce que peuvent et le ciseau, et le pinceau, et les pierres élevées les unes sur les autres jusqu'à des hauteurs inaccessibles et jusque vers le ciel, tout ce que peut produire la parole d'illusion et d'harmonie quand elle est soutenue par le chant^ tout est employé par Thomme, et rien n'arrive à côn-
lenter les justes exigences de son esprit dès qu'il s'agit de ces grandes et immortelles idées. Cependant, malgré cette impuissance, Tidcal qu'il a poursuivi apparaît, se laisse entrevoir avec une sorte de transparence, et c'est cette transparence de l'idéal à travers les formes dont il est revêtu qui constitue véritablement la poésie; car la poésie primitive n'est pas seulement dans les vers, dans la parole rhythmiîe, mais dans tout effort de la volonté humaine pour saisir l'idéal et le rendre, que ce soit par la couleur, que ce soit par des pierres ou par tous les moyens qui lui ont été donnés de frapper les sens et de communiquer à Tintelligence d'autrui ce que son intelligence a conçu.
Vous comprenez que l'art chrétien aura son berceau au berceau même de la religion chrétienne, c'est-à-dire aux Catacombes. C'est là qu'il faut descendre pour voir les origines de cette poésie que nous avons cherchée ? dans les livres. Mais le peuple qui se rassemble là est trop fervent, trop ému, pour qu'un seul ou deux de ces moyens par lesquels l'homme peut traduire sa pensée lui suffisent; il est d'ailleurs trop pauvre, trop ignorant, il se compose trop des dernières classes de la société romaine pour pouvoir porter bien loin la perfection dans • l'emploi des arts : il faudra donc qu'il essaye à la fois de tous les arts, de tous les moyens par lesquels l'idée peut se traduire pour rendre, d'une manière bien imparfaite, les émotions dont la bonne nouvelle du christianisme vient de remplir son cœur.
Il faut se représenter les Catacombes comme un la-
byrinlhe de galeries souterraines qui s'étendent à des distances considérables sous les faubourgs et sous la campagne de Rome. On n'a pas compté moins de soixante de ces cimetières chrétiens, et les circonvallations qu'ils forment autour de l'ancienne Rome, à encroire la tradition populaire, ce que répèlent les pâtres de la campagne, s'étendraient jusqu'à la mer.
Mais, quand on descend dans ces lieux sans lumière, on est encore plus frappé de leur profondeur que de l'étendue sur laquelle ils se développent. On entre communément par d'anciennes carrières de pouzzolane qui ont servi, sans doute, à la construction des monuments de Rome et qui furent l'ouvrage des anciens. Mais, au-dessous ou à côté de ces carrières, les chrétiens ont eux-mêmes creusé, dans le tuf granulé, d'autres galeries d'une forme tout à fait différente qui ne pouvaient plus servir à l'extraction de la pierre, mais au seul but qu'ils se proposaient. Toutes ces galeries descendent à deux, trois, quatre étages, au-dessous de la surface du sol, c'est-à-dire à quatre-vingts, à cent pieds et plus encore; elles serpentent en détours infinis, tantôt montent, tantôt descendent, comme pour fuir les pas des persécuteurs qui y sont engagés, qui pressent la foule des fidèles et qu'on entend déjà venir. A droite et à gauche, les parois de la muraille sont percées de niches oblongues, horia^ontales, comme les rayons d'une bibliothèque, car je ne trouve pas de comparaison plus juste : chaque rayon forme une sépulture qui sert, suivant sa profondeur, pour un ou plusieurs
eorps. Une fois la sépulture remplie, on fermait le rayon avec des blocs de marbre, des briques, avec tout oe que le hasard mettait sous la main de ces ouvriers persécutés. De distance en distance, ces longs corridors s'ouvrent sur des chapelles où pouvaient se célétrer les mystères, et sur des salles dans lesquelles l'enseignement se donnait aux catéchumènes et où s'accomplissaient les expiations des pénitents.
J'ai besoin de vous fournir immédiatement la preuve que ces grands ouvrages sont bien des premiers siècles chrétiens, des siècles persécutés. Nous en avons le témoignage dans Prudence et dans saint Jérôme, qui tous deux y étaient allés, plus d'une fois, vénérer les sépultvires des martyrs, et qui en pari entnvec autant d'épouvante que d'admiration. Saint Jérôme, jeune étudiant à Rome, avec toute l'ardeur de son âme, descendait ohaque dimanche dans ces entrailles de la terre, et nous dit qu'alors revenait sans cesse à son esprit la parole ciu Prophète : « Descendunt ad infemum viventeSy » et Cie vers de Virgile :
Horror ubique animos, siraul ipsa silentia terrent,
^mêlant ainsi les grandes traditions sacrées aux (radiions profanes, image de la double éducation de Jérôme ^t de ses contemporains (1).
En effet, on aperçoit d'abord dans les catacombes Touvrage de la terreur et de la nécessité. Mais, si l'on
(1) S. Hieronymus, m Exechielem, c. 40.
y prend garde, c'est un ouvrage bien éloquent, et si les monuments, si T architecture même n'a pas d'autre but que d'instruire les hommes et de les émouvoir, jamais aucune construction au monde n'a donné de si grandes et si terribles leçong. En effet, lorsque vous avez pénétcé dans ces profondeurs de la terre, vous apprenez par force ce qui est la grande leçon de la vie, à vous détacher de ce qui est visible, à vous détacher même de ce par quoi tout est visible, c'est-à-dire de la lumière. Le cimetière enveloppe tout, comme la mort enveloppe la vie, et ces oratoires mêmes ouverts à droite et à gauche, par intervalles,, sont comme autant de jours ouverts, sur l'immortalité, pour consoler un peu l'homme de la nuit - dans laquelle il vit ici-bas. Ainsi tout ce que l'architecture doit faire plus tard, elle le fait déjà; elle instruit^ elle émeut, elle pénètre.
Essayez quelque jour, dans vos pèlerinages de jeunes gens, de descendre dans ces vastes souterrain3, et, quand vous en remonterez, vous me direz si vous n'y avez pas trouvé des émotions qu'aucune des grandes constructions antiques, aucun des restes ni du Golisée, ni du Parthénon, ni de ces autres édifices qui se croyaient bâtis pour l'immortalité, n'auraient jamais pu produire dans votre âme. :,
Ce n'est pas tout : ces oratoires et ces tombeaux sont couverts de peintures souvent sans doute très-grossîèrés. Parmi les chrétiens des premiers siècles, parmi ces plébéiens, ces pauvres, que le christianisme avait préférés à tous, il y avait peu de grands artistes. Les
Apelle et les Parrhasius de ce temps restaient au service de Néron et décoraient pour lui la Maison Dorée. C'étaient des artistes de rebut, des misérables qui descendaient là : cependant je ne sais quoi de plus qu'humain se trahit au milieu de toutes les faiblesses et de toute l'impuissance d'un art dégradé. En remontant surtout aux catacombes qui paraissent avoir été creusées dans les siècles les plus anciens, on reconnaît la tradition fidèle et très-bien observée des arts de l'antiquité. On trouve des peintures desquelles on peut dire, sans exagération, qu elles ont quelque chose de la beauté antique et qu'elles ne témoignent pas encore de cette décadence de l'art romain qui ne se prononce d'une ^manière bien déclarée qu'au second siècle.
• Ainsi les peintures elles-mêmes rendent témoignage - de Tantiquité des murs sur lesquels elles ont été tracées et des croyances qu'elles expriment. En effet, il '^taît impossible que l'art chrétien naissant ne repro- ' duisit pas, à beaucoup d'égards, les traditions de l'art * flans l'antiquité* Les païens avaient aussi des sépultures ^ feintes, souterraines même, comme les Scipions, qui '^^>aient coutume d'ensevelir à la façon des chrétiens les ^^^orts de leur famille. Dans les tombeaux des Scipions, '^es Nasons, et ailleurs, on a trouvé aussi des pein- "^ ^^res^ dtô images agréables semées sur les murs pour ^ '^i^onsoleE la tristesse de la mort: par exemple, des fleurs, "^ïes animaux, des victoires, des génies. Quoi d'éton- ^^:iant si les humbles fossoyeurs, les fossoreSy comme on Xes appelait, qui les premiers commencèrent à décorer
272 DÏX-NEUVIÈME LEÇON.
les sépultures des chrétiens et les oratoires, reproduisirent à beaucoup d'égards les procédés, les images, les sujets des artistes anciens? Ainsi les mêmes figure . allégoriques et souvent des figures qui sembleraiena ne devoir appartenir qu'au paganisme, comme des vie toires, des génies ailés, décorent plusieurs tombeais chrétiens, et dans trois peintures du cimetière de Sain— Callixte, on trouve la figure d'Orphée représentée à manière des anciens. Jkfais la science de l'Église, q-veillait derrière l'ignorance et la simplicité de ces pa i vres ouvriers, avait soin d'éclairer le symbole, de . purifier, de l'élargir, de lui donner une significalia nouvelle. Elle faisait pour l'art ce qu'elle avait faitpoiiJ la langue : il avait bien fallu qu'elle adoptât la langue ancienne, mais elle l'avait fait en donnant aux termes anciens un sens nouveau qui devait fournir une nouvelle fécondité à la parole. Orphée figurait parmi œs types chrétiens : mais, selon saint Clément d'Alexandrie, il ^ figurait comme l'image du Christ, qui, lui aussi, attire les cœurs, ébranle jusqu'aux rochers les plus froids du désert et les bêtes les plus féroces des forêts, coname il a figuré plus tard dans l'art chrélîen de tous les siècles, jusqu'à Caldéron, qui a composé lU de ses plus admirables Autos sacrafneîitales sous le titn du Divin Orphée. De même, lorsque les peintures des catacombes représentent, à la clef de voûte de leurs oratoires, l'image du bon Pasteur, les archéologues, avec beaucoup de raison, disent : Cette image du bon Pasteur est imitée des anciens.
Les anciens avaient plus d'une fois représenté, même dans les sépultures et ailleurs, les jeux des bergers, et, parmi ces images gracieuses où se complaisaient la peinture et la sculpture antiques, aucune n'était plus agréable que celle d'un jeune pasteur chargeant un chevreau sur ses épaules. Les chrétiens ont pris à côté d'eux, dans des sépultures, F image de ce berger avec sa chlamyde et tous les détails de son costume, ont mis sur ses épaules le chevreau traditionnel, infidèles en cela au texte évangélique, qui parle de brebis : mais l'artiste ignorant a, la plupart du temps, copié le chevreau sur l'image ancienne sans s'inquiéter de la conformité au texte de l'Évangile. Voilà ce qu'ont dit tous les archéologues; mais cette interprétation est un peu exagérée, et je vais vous faire voir comment une critique plus profonde et plus éclairée peut, tout à coup, illuminer un point mal compris et faire apparaître toute la profondeur, toute la beauté d'un symbole.
En effet, au moment où les chrétiens creusaient les catacombes de Saint-Callixte à Rome, à la fin du deuxième siècle, il s'agitait dans l'Église une des questions les plus terribles qu'elle ait remuées : à savoir si le pardon promis au pécheur ne lui était promis que pour une ou pour plusieurs fois, si le pécheur relaps pouvait être admis à la pénitence. Une secte considérable, les môntanistes, ^yantà sa tête un des plus illustres déserteurs de l'or- *l^odoxie, TertuUien, soutenait que le pardon s'étend à ^^lui qui a péché une fois, mais non à celui qui re- *^iiibe; que le bon pasteur rapporte bien sur ses épau-
U CIT. AV ▼* SliGLE. II. iS
^74 DIX-NF.UVIÈMB LEÇON.
les la brebis égarée, mais non le bouc, le chevreau qui, au jour du jugement, sera mis à la gauche du juge, tandis qu'à sa droite on verra seulement la brebis. Et, comme les chrétiens lui objectaient la parabole du bon pasteur, il répondait avec amertume que le bon pasteur s'était mis en quête de la brebis, mais que nulle part on ne voyait qu'il eût couru après le bouc. Et, dans son livre de Pudicitia^ il reprochait à Tévêque de Rome d'aller à la poursuite des boucs, au lieu de ne courir qu'après les brebis égarées. C'est alors que l'Église, dans sa mansuétude, fit cette réponse à la fcns aimable et sublime à ces hommes impitoyables qui ne voulaient pas de pardon à la faiblesse retombée, en faisant peindre dans les catacombes le bon pasteur, non plus seulement avec une brebis sur ses épaules, mais arec un bouc, avec celte figure du pécheur, qui semblait condamné à jamais, et que le bon pasteur, cepen^ dant, rapporte en triomphe sur ses épaules.
Voilà comment, où l'on n'avait vu qu'une erreur d'un ouvrier, copiste malhabile des anciens, se àécmr vre un mystère charmant de grâce et de misériborde;^'
Autour de cette image du bon pasteur, qui forme or^ dinairement la clef de voûte des catacombes, se dessi^ nent quatre compartiments, séparés les uns des autres par des arceaux de fleurs. Dans ces compartiments sont ordinairement peints quatre sujets pieux : deux de l'Ancien Testament et deux du Nouveau, opposés 'les uns aux autres pour se servir de confrontation et de parallèle. Ces sujets ne varient guère : on évalue à uneving-
laine ceux qui sont représentés le plus habituellement, et on a dit : Ceci tient à l'extrême pauvreté de génie des artistes de ce temps ; ils ne pouvaient guère sortir d'un petit nombre de modèles donnés. Cependant ces sujets, si Ton y prend garde, ne sont pas toujours iden- , tiques, ils sont traités avec une certaine liberté; il n'y a pas de type absolu. Quelques images, celles, par exemple, de la chute originelle, varient singulière-^ ment suivant les ouvriers et suivant les époques, et on s'aperçoit que le nombre des sujets est restreint précisément parce qu'il ne s'agit que d'exprimer un certain aombre de dogmes, parce que tous ces sujets sont symboliques et ont un sens au delà de celui qu'ils expri-^ ment. C'est ainsi que le serpent, entre nos deux premiers parents, exprime- le péché, et que Teau sortant du rocher nous représente le baptême ; c'est ainsi que Moïse, faisant tomber la manne du ciel, est le symbole de l'eucharistie, tandis que le paralytique guéri et emportant son grabat sur le dos est le symbole de la pénitence ; tc^est ainsi que Lazare exprime l'idée de la résurrection; que les trois enfants dans la fournaise, Jo- 'ï^geité à la mer, Daniel dans la fosse aux lions, sont 'g symbole du martyre, sous ces trois formes principa- '^, du martyre par le feu, par l'eau, par les bêtes. Mais remarquez qu'il s'agit toujours de martyrs triomphants, couronnés de Dieu, et jamais, excepté saint "ippolyte, de martyrs contemporains. Plusieurs siècles ^près seulement, les chrétiens ont tracé dans les catacombes quelques images des martyrs; mais jamais les
chrétiens des persécutions, ces hoinnoes déclarés par Tacite l'horreur et l'opprobre du genre humain, n'ont voulu peindre ce qu'ils avaient souffert, ce qu'ils avaient vu souffrir à leurs pères, à leurs enfants, à leurs épouses. Selon moi, ceci est admirable: tandis que Tart païen s'enfonçait dans le réalisme le plus odieux et le plus grossier, et que, pour réveiller les sens de ces hommes blasés, il fallait leur brûler un esclave à la fin de la tragédie d'Hercule au mont OEta, et outrager une femme sur la scène lorsqu'on jouait je ne sais quelle pièce d'Euripide; pendant que ce réalisme grossier s'emparaiftles théâtres romains, dans cette ville triomphante et maîtresse du monde, voici des hommes détestés, pauvres, impuissants, cachés sous la terre, dans un lieu où ils peuvent, à la rigueur, entendre les trépignements de la foule qui crie: a Les chrétiens aux lions! » eh bien , ces hommes n'auront à nous donner que le type du martyre dans l'antiquité, jamais de celui qu'ils ont souffert, que les images de la résurrection, que des symboles gracieux, aimablçs et touchants; nous laissant à la fois le plus bel exemple et de l'art qui n'aime pas le matérialisme, et de la charité qui pardonne et oublie-
Les Catacombes n'avaient pas donné seulement asile à l'architecture et à la peinture; la sculpture, sans doute, devait y tenir moins de place, car cet art était l'art païen par excellence. Les images des dieux étaient plus rarement en tableaux qu'en statues : voilà pourquoi la sculpture ne devait pas jouir d'une faveur
aussi grande que la peinture. Sans doute, dès les premiers temps, on la voit employée pour aider la parole dans le travail des inscriptions; car les tombeaux devaient en porter. Souvent un sigle, un hiéroglyphe, un symbole, légèrement tracés à la pointe seulement du ciseau, disaient plus que plusieurs lignes sorties de la main du poëte le plus savant, qui aurait cherché à y exprimer toute la douleur des vivants ou toute la foi des morts. Ainsi, déjà chez les anciens, une fleur sur un tombeau exprime admirablement la fragilité de la vie humaine; un vaisseau à la voile, la rapidité de nos jours. Les chrétiens adoptèrent tous ces signes avec cet excellent esprit et ce bon sens admirable du christianisme naissant qui prenait de l'antiquité tout ce qui était beau, tout ce qui était bon, comme nous Ta montré déjà T histoire des lettres et de la philosophie chrétienne.
Tout en adoptant ces signes, il en ajoutait de nouveaux et consolait la mort à sa manière en mettant sur les tombeaux la colombe avec le rameau, signe d'espérance et d'immortalité; l'arche de Noé au lieu de la tarque vulgaire, l'arche qui recueille les hommes pour ies sauver et leur faire traverser l'abîme; enfin le poisson, signe mystique du Christ, parce que le mot grec ^X^^5 (poisson) réunissait les cinq initiales des noms par lesquels on désignait le Christ (1).
Ce signe convenu entre les chrétiens leur avait servi
218 DIX-NEOVIÈME LEÇON.
de ralliement, de moyen de se reconnaître entre eux, et, d'autre part, le poisson exprimait le chrétien trempé dans les eaux du baptême. Ainsi une sépulture, dont on a recueilli Tinscription, ne portait pas un vers, pas un mot en prose, qui servît à désigner le mort; on n'y voyait qu'un poisson et les cinq pains de la multiplication; eh bien, cette inscription disait beaucoup, elle disait : Ici repose un homme baptisé (le poisson), et cet homme baptisé a goûté du pain miraculeux de TËucharistie. C'était là un énergique et admirable langage! La parole venait aussi lui aider, quelquefois avec une simplicité qui avait sa grâce, comme dans cette inscription si simple : Tottoç ^Mi^ovoç. D'autres fois c'était un mot plein de tendresse et de douceur sur le tombeau d'un enfant : Florentiu$ felix agnellus Dei. D'autres fois, la terreur des jugements de Dieu s'exprime par une cxelamation terrible, comme dans l'inscription du père de Benirosus : Domine^ ne quando adumbratur spiritus veneris.
Enfin Tinscription en vers éclate et se répaiïd sur les tombeaux, et déjà la poésie véritable, celle qui emploie le rhythme, met son empreinte sur les pierres des catacombes. Voici quelques vers d'une grande barbarie, mais étonnants par le souvenir classique qu'ils éternisent; il s'agit d'un enfant de quatre ans :
Hic jacet infelix proprio Cicercula nomen, Innocens qui vix semper in pace quiescat, Gui cum bis binos natura ut compleret annos, Abstulit atra dies et funere mersit acerbo.
Assurément^ à la fin de ces vers barbares et chrétiens, on ne s'attendait pas à trouver un vers de Virgile. Mais, à part ces souvenirs de Tantiquité qui arrivent ainsi par lambeaux, tout ici est populaire, tout doit être grossier. Il ne faut donc pas s'étonner de la multitude de fautes d'orthographe et de grammaire, ni de ce grand nombre de mots latins écrits en lettres grecques, ni de tous ces solécismes et de tous ces barbarismes dont ces inscriptions sont' pleines. C'est précisément leur gloire, la gloire de ce peuple ignorant, grossier et pauvre, qui devait cependant triompher de la nation riche, puissante, qui était sur sa tête, et qui habitait les palais dorés au-dessous desquels il creusait ces sépultures. Certainement les rhéteurs romains auxquels on aurait porté ces pierres chrétieijines avec ces vers auraient haussé les épaules et demandé comment ces misérables Galiléens, qui écrivaient si mal, pouvaient songer à réformer le genre humain. C'était cependant du fond de ces cimetières, de la poésie de ces tombeaux, que devait sortir tout l'art nouveau destiné à changer la £ace intellectuelle du monde.
Il me resterait à vous montrer la destinée de Tart chrétien à l'époque précise où nous nous sommes placés, c'est-à-dire après les catacombes ; mais il fallait auparavant vous faire connaître où il avait ses racines. C'est qu'en effet, quand l'art chrétien sort des calacombes, quand l'ère des persécutions est finie pour lui, on le voit se développer avec plus de liberté, dé variété, et ses branches se détachent, quoique cependant tou-
jours nourries de la même sève el chargées des mêmes fleurs.
La sculpture est encore surveillée, contenue ; on doit se défier du statuaire à une époque où l'on a tant de peine à le défendre des périls et de la séduction qu'exercent sur lui les vieux simulacres de Jupiter. Cependant gardons-nous de croire que la sculpture ait été proscrite dans ces premiers siècles du christianisme. Nous trouvons, même du temps des persécutions, une statue desaintHippoIyte, d*une authenticité incontestée, qui remonte au troisième siècle et qui est encore aujourd'hui dans la salle de la bibliothèque du Vatican. Il y a aussi des statues de saint Pierre et du bon Pasteur, qui datent des premiers âges chrétiens. Mais c'est surtout dans les bas-reliefs, dans la décoration des sarcophages, que la sculpture prend son essor et trouve sa liberté. Elle y reproduit, en général, lesr mêmes sujets des deux Testaments, que nous avons remarqués dans les Catacombes; son but est de rendre aussi par des symboles, par des figures, les principaux mystères du christianisme. Cependant elle y ajoute quelques sujets nouveaux, comme l'ont montré d'admirables études, non encore achevées, sur les sarcophages chrétiens des quatrième et cinquième siècles. On en trouve un grand nombre au Vatican, mais il faudrait leur comparer ceux de Ravenne et ceux dont nous avons encore à Arles une admirable collection : Rome, Ravenne et Arles, trois grandes villes impériales au cinquième siècle; Arles, pendant quelque temps la capitale des
Gaules, succédant à Trêves dans cette dignité. Dans chacune de ces trois villes se forme, pour ainsi dire, une école différente de statuaire chrétienne : toutes ont des règles communes, mais chacune aussi a son originalité propre. Les mêmes sujets ne sont pas également en faveur partout : à Arles, par exemple, on trouve traité jusqu'à trois fois, dans les sarcophages de saint Trophime, le passage de la mer Rouge. A la largeur, à rétendue, au mouvement, on y reconnaît l'habitude d'un ciseau très-exercé et une imitation des plus belles batailles représentées sur les bas-reliefs des anciens. A Arles encore, on a trouvé des sujets historiques qui ne se rencontrent nulle part ailleurs : ainsi deuj: guerriers, agenouillés devant le Christ, comme Constantin devant le labarum : c'est-à-dire reconnaissance de la vérité religieuse par le pouvoir temporel, soumission à la vérité de celui qui porte le glaive; image expressive et simple de ce qui se produit à cette époque où, en effet, le pouvoir temporel s'agenouillait devant cette vérité souvent persécutée. Il me suffit d'avoir signalé la présence de ces trois grandes écoles de sculpture, qui eurent des disciples dans les autres grandes villes de l'Italie et de la Gaule; car à Vérone, à Milan et sur les bords du Rhin, on rencontre des sarcophages chrétiens Çui n'ont pas le même mérite, mais qui n'en témoignent pas moins d'un état de l'art digne d'être étudié. Il ne faut donc pas se hâter, comme on Ta trop fait, de J^ger la sculpture de ces temps par Tare de triomphe ^^ Constantin, élevé à Rome, et de dire que, comme
on n'y trouve que quatre ou cinq bas-rdiefs de mérite enlevés à des monuments antérieurs, c'est là une preuve de l'impuissance des artistes contemporains, incapables de produire par eux-mêmes quelque chose de digne des regards ; ils ont placé sur la frise les figures les plus disproportionnées qu'on puisse imaginer, et c'est sur celte frise qu'on juge de toute la sculpture du quatrième et du cinquième siècle. Mais est-il donc un temps où les artistes de cour ne puissent, à la faveur d'un caprice de prince, faire parvenir des œuvres malheureuses, grossières, à la place que devraient occuper les ouvrages des hommes d'un véritable mérite? Est-ce que tous les temps n'ont pas les mêmes inégalités dans le talent? Est-ce que le temple de Phigalie, dont les sculptures sont si rudes, n'est pas précisément contemporain du Parthénon, où se déroulent les admirables compositions de Phidias? Mais à côté de ces compositions triviales, qui déshonorent le monument qui les porte, nous avons des sarcophages ^ d'une incontestable beauté, et, parmi ceux de Ravenne, ^ il en est plusieurs qui attestent une grande pureté de ^^ ciseau.
Ainsi n'en doutons pas : la sculpture n'a pas péri; ^ elle se défendra; elle traversera les siècles barbares eLM ^] difficiles, et, quand vous lui livrerez les chapiteaux de^ J( nos piliers, la façade et les portails de nos cathédrales^ «^, vous verrez ce qu'elle saura faire.
Après la sculpture, et avec plus de faveur, venait fe JÊa peinture; et si quelques-uns se scandalisaient du gran^ ^^md
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nombre de figures, non-seulement sacrées, mais profanes, dont elle se plaisait à embellir les églises, elle était défendue par les plus grands esprits de ce temps. On ne conçoit en aucune manière comment on a pu dire que remploi des images était nouveau dans l'Église, quand tous les Pères des quatrième et cinquième siècles sont remplis de témoignages du culte des images et de remploi qu'on en faisait dans la décoration de toutes les bar siliques, soit en Orient, soit en Occident, à F exception d'un certain nombre de provinces, comme la Judée, où l'on craignait d'offenser les susceptibilités des Juifs. Mais, à part cela, tous les témoignages sont unanimes, et nous avons du cinquième siècle des lettres de Tanachorète saint Nil à Olympiodore, préfet du prétoire, pour le louer de l'intention où il était de décorer de peintures la basilique qu'il venait de fonder. Nous avons aussi des lettres en vers, une sorte de poëme de saint Paulin, où il explique les ornements dont il a enrichi l'église de Nôle, et s'attache à décrire les peintures qu'il a fait tracer sur les portiques (1). - Voilà donc la preuve et, en même temps, la justification de l'emploi de la peinture dans les basiliques chrétiennes. Aussi la peinture se perpétuera même dans les temps qui paraissent les plus mauvais. J'en donne pour exemple les innombrables vierges byzantines qu'on trouve dans toute l'Italie, ces peintures très-anciennes et souvent très-effacées, mais que Ton reconnaît encore
(1) Voir les noies à la fin de la leçon, II.
près de Rome, à Saint-Urbain délia Cafarella, dansFancienne église souterraine de Saint-Pierre, à Sainte-Cécile, aux quatre Saints Couronnés^ à Saint-Laurent, où il y a une suite de peintures du huitième jusqu'au treizième siècle, c'est-à-dire de Tépoque où Ton suppose Tart entièrement éteint.
Le génie de la peinture ne se montre guère dans ces essais souvent très-grossiers, mais il n'est pas tout à fait éclipsé; il reparaît sous une autre forme dans les mosaïques qui commencent à décorer les églises dès le cinquième siècle et se continuent jusqu'au treizième; car déjà en 424 le pape Gélestin P' orne de mosaïques l'église de Sainte-Sabine. Sixte III fait exécuter en 433 celles qui subsistent encore aujourd'hui, après mille quatre cents ans, à Sainte-Marie-Majeure : ainsi cette image de la Croix non ensanglantée, couverte de pierreries, sur un trône avec les saints évangiles, et audessous de T image delà Vierge; tout autour Phistoire de l'enfance du Christ, et, sur les deux côtés, vingt tableaux tirés de l'Ancien Testament : tout cela date du pape Sixte III. Peu à peu la mosaïque envahit les grandes basiliques romaines, comme Saint-Pierre et Saint- Paul. Dans la capitale du monde chrétien et dans les grandes cités d'Italie, à Milan, à Ravenne, à Vérone, à Venise, partout enfin l'abside des églises se remplira de cette grande et resplendissante image du Christ et de la Jérusalem céleste, qui rayonne, pour ranimer l'espérance des fidèles, au milieu des périls de ces siècles sanglants.
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La mosaïque remplit toute la période romane, arrive jusqu'à la période gothique, où elle s'empare bientôt des arcades ogivales des églises bâties en Sicile par les Normands. C'est ainsi qu'à Montréal et à la chapelle palatine de Palerme resplendissent encore les figures traditionnelles du Christ, de la Vierge et des saints, telles que les avaient composées les artistes contemporains de Constantin et de Théodose. La fidélité aux types anciens est tellement opiniâtre, qu'elle s'étend même à ces images empruntées de l'antiquité, et je cite ceci comme un des nœuds qui rattachent le temps dont je m'occupe au moyen âge dont nous nous occuperons bientôt. À Ravenne^ par exemple, dans le baptistère, on a représenté le Jourdain à la manière des païens, sous la figure d'un dieu-fleuve, couronné d'algues marines, appuyé sur son urne, dont les flots se répandent et forment Tonde sacrée dans laquelle se plonge le Rédempteur. Cette imitation est si obstinée, qu'elle se reproduit sans cesse : à Venise, par exemple, les quatre évangélistes sont accompagnés des quatre fleuves du paradis terrestre, auxquels ils correspondent dans le langage symbolique de TÉglise; les fleuves sont couronnéi d'algues marines et appuyés sur leurs urnes. Charlemagne s'en scandalisait, et, dans les livres carolins, il se plaint de ce qu'au milieu des peintures sacrées on représente les fleuves sous des figures païennes. Charlemagne ne put les faire disparaître, et, dans la cathédrale d'Autun, dans l'église de Vezelay, vous pouvez voir les fleuves du paradis terrestre repré-
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sentes toujours sous la figure des anciens dieux, appuyés sur leurs urnes penchantes.
Mais la peinture et la sculpture ne sont encore que des dépendances de rarchitccture, qui, dans les siècles pri- mitifs, est toujours la science maîtresse. Et en effet, à vrai dire, les bas-reliefs, les fresques, les mosaïques,^ ne pouvaient être que des dépendances monumentales d'un édifice capable de les soutenir et de les rassembler, d'en former un système qui eût un sens précis^ étendu, qui leur donnât le moyen d'instruire véritablement et de toucher les hommes.
Ce n'est ici ni le lieu ni le temps de vous faire l'histoire de l'architecture chrétienne depuis les catacombes, ni de remonter complètement à l'origine première des basiliques. Je dirai cependant, en deux mots, que cette origine me paraît double. D'une part, les premières églises ne semblent être autre chose qu'un développe* ment, et, si je pouvais m'exprimer ainsi, qu'une germination des chapelles sépulcrales des catacombes. ! Ces chapelles sont carrées, ou rondes, ou polygonales^ presque toujours terminées par une voûte couronnée d'un dôme. Peu à peu elles se divisent en quatre comi partiments. Lorsque ces glorieux membres de l'Église, ces chrétiens persécutés sortent de leur obscurité, s'échappent des catacombes, il semble, pour ainsi dire, que leurs tombeaux, faisant effort et soulevant la terre^ • Il au-dessus d'elle et la couronnent : car les pr8-i ^chapelles, les premiers tombeaux chrétiens, les^qui se construisent sur la face du sol, au'
lieu (Têtre cachés dans ses profondeurs, afîectent cette forme. Les baptistères sont ronds^ les premiers tom- ]3eaux chrétiens le sont aussi : je citerai, comme exem* pie, le baptistère de Saint-Jean-de-Latran à Rome; à Home aussi, le tombeau de sainte Constance, bâti par Constantin pour sa sœur et d'autres personnes illustres de sa famille; je pourrais citer encore la cathédrale de Srescis^, qui est une rotonde. En Orient, cette forme triomphera et formera la coupole; déjà l'église des Saints-Apôtres, construite par Constantin, n'étaitqu'une coupole couronnant le milieu d'une croix grecque. Bans Sainte-Sophie, la coupole se développe encore da- Arantage, et, s' étendant de tous côtés, absorbera, en cjuelque sorte, les bras de la croix. Ce sera là le type du Cîaractère byzantin qui demeurera en Orient.
Mais une autre origine, non moins incontestable, ^'est l'emploi que feront les chrétiens des anciennes basiliques romaines. Vous savez qu'il y avait à Athènes un jortique, nommé le Portique-Royal, qui servait aux audiences de l'archonte-roi. Rome avait imité cette architecture. Dans les portiques où se rendait la juslice, elle enferma ce qu'elle appelait une basilique. C'était un grand et vaste palais divisé en trois nefs par deux colonnades formant différents étages. Au fond était le tribunal sur lequel prenaient place le juge et ses assesseurs. Lorsque le christianisme eut grandi, qu'il fut devenu puissant, il ne voulut pas emprunter à l'antiquité ses temples, qui eussent été trop petits, il lui emprunta les basiliques. C'est ainsi que furent con-
struites les églises de Tyr et de Jérusalem do avons la desciiption; ainsi Saint-Pierre et Sai de-Latran, bâtis par Constantin; ainsi Saint-Ppar Théodose; ainsi la basilique de Nôle^ Paulin nous a donné la description.
Mais nous ne savons pas assez ce qu'él dans ces premiers siècles chrétiens. Ce î.
lieu où Ton allait seulement une den^ -*■ maine pour accomplir à la bâte un L'Ëglise devait embrasser toutes les p:
chrétienne; il fallait qu'elle en fût présentât l'Église universelle de In hiérarchie, depuis T évoque jusq*j tents- C'est pourquoi le trône dans Fabsidcj ayant autour ' clergé; puis, à droite et à ^; deux nefs du Nord cl du Sud.
admis à la participation d« grande nef se trouvaieal h' des pénitents; puis, dan^ dans la cour entourée %U de la rue, stalionnaîmil !■ rieurs et une autre fv des divisions marqn vaisseau sacré nm
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un lieu où ils avaient trouvé la vérité^ le bien, la beauté. Yoilà pourquoi l'Église était toute couverte de peintures symboliques et de ces leçons qu'on écrivait en vers au-dessous; tous les murs parlaient, comme dans les belles fresques que nous avons vu peindre à Saint-Germain-des-Prés, et il n'était pas une pierre qui n'eût quelque chose à enseigner aux hommes. Ainsi, avec cet ensemble d'architecture, de peintures, d'inscriptions, quelquefois multipliées au point qu'à Saint- Marc de Yenise il y a tout un poëme de deux cent cinquante vers sur les murs, l'église contenait une théologie, une discipline, un poëme sacré. Voilà comment se concevait la basilique des premiers siècles chrétiens, et, ainsi répétée, reproduite, elle est devenue le système dominant de l'Occident.
Néanmoins l'Orient et TOccident ne sont pas sans t*apports, et, pendant toute la période qui sépare Con- 3^tantin de Gharlemagne, ces deux parties rivales et souvent jalouses de l'Ëglise n'ont pas rompu. De là bien ies échanges et des communications : la coupole byzantine fait invasion en Occident et se superpose dans 'Italie septentrionale au type habituel des basiliques ro- :iDiaines. Ce style, qu'on a appelé roman, lombard, im- ;iroprement byzantin, se continue sur les bords du Elhin, et il y en a des types admirables à Spire, à ^orms, à Mayence, à Cologne. Ces belles églises des tjixième et onzième siècles nous confondent par leur candeur et leur solennité. C'est toujours la basilique iromaine avec son vaisseau divisé en trois nefs, mais la