LES VILLES
L La terre achève de se transformer par la fondation des villes. — Les villes abritent la vie sociale et la développent. — Rome était une cité qui avait conquis le monde, elle ne se crut assurée de le garder qu'après l'avoir couvert de cités semblables à elle. Ses légions portent avec elles quasi muratam ciintatem. La cité militaire, c'est le camp ; le camp immobile devient unie ville romaine : enceinte carrée, quatre portes, deux rues qui se coupent, au milieu le pnetorium^ qui deviendra le palais. Gomment prendre possession du sol d'une manière plus forte qu'en emprisonnant l'espace, en forçant les eaux à couler sur les aqueducs, la pierre à monter en portiques pour former des temples, des thermes, des amphithéâtres?
II. Villes romaines de la Germanie : les itinéraires en comptent cent seize. — Dans la Bretagne, vingt-huit villes; Bath et Caer-Léon avaient des théâtres, des palais, des bains magnifiques. A Dorchester, amphithéâtre; à Londres, Westminster, fondé sur un temple d'ÂpoUon, et Saint-Paul sur un temple de Diane.
III. L'invasion. — Elle est d* abord furieuse, implacable. Gildas décrit l'incendie ravageant l'île de Bretagne tout entière, les édifices croulant sous les coups des béliers. — Dans les Gaules, l'invasion des Suèves, des Âlains et des Vandales. — Ruine de Spire, Strasbourg, Reims, Mayence et Trêves, qui n'est plus qu'un sépulcre. En Italie, les soldats d'Alaric mettent le feu aux jardins de Salluste. — Trois jours de pillage. — On arrache les tuiles d'or du Capitole, le bronze du Panthéon.
lY. Mais, après ces premières fureurs, les barbares sont touchés de la majesté romaine; ils s'appliquent conserver les édifices. — Cassiodore : sur Farchiteci des édifices publics, au préfet de Rome : a D convien « que la beauté des monuments romains ait un gardii
« habile, afin que cette admirable épaisseur de nos mu
« railles soit conservée par une diligence admirable « Que ta grandeur sache donc que nous avoi^ donn^a^ a un architecte aux édifices de Rome. 11 verra des œi^ - « vres plus belles qu il n'en trouva jamais dans les livre» ^ « qu'il n'en conçut dans sa pensée, des statues qui perce tent encore tout vivants les traits des grands hommes. « Il verra les veines courir sur le bronze, les muscles « gonflés, les nerfs tendus... Il admirera les chevaux « d'airain bouillonnant d'ardeur sous le métal immoa bile. Que dire des colonnes élancées comnie des roor seaux, de ces hautes constructions soutenues par des « tiges légères, de ces marbres si habilement joints » c( que la nature semble les avoir jetés d'une seule pièce?
ce Les historiens des siècles passés ne comptent que les c< sept merveilles du monde; mais qui les tiendra désce ormais pour des merveilles quand il aura vu dans « une seule ville tant de choses surprenantes? On dira « vrai, si Ton déclare que Rome entière est un miracc cle (1)... » Les rois francs adoptent la même politique réparatrice. Us habitent le palais de Julien; Chilpéric rebâtit un cirque à Soissons.
V. D'ailleurs les villes ne peuvent pas périr; elles sont défen.dues non-seulement par leurs évêques, mais par le saint qui repose dans leur cathédrale. Saint Martin, à Tours; à Orléans, saint Aignan; ,à Poitiers, saint Hilaire. — L'Église, comme toutes les puissances nvilisatrices, ne conserve pas seulement les villes^ elle in bâtit. — Les abbayes deviennent le noyau des cités nouvelles : Fulde et Saint-Gall.
VI. Les villes, berceaux de l'industrie. — Rome : les cieuf corporations de Numa. Collèges d'ouvriers sous les empereurs. — Traces aux temps barbares. - Transformation. — L'ouvrier chrétien. — Saint Éloi : contié à Abbon, orfèvre et chargé des monnaies royales à Limoges. — Il vient à Paris. — La chaise de Dagobert. — Les châsses. Les livres sur un rayon; il travaille un livre sur les genoux. — Ouvriers sacrés. Francs,Saxons chantant des psaumes. Le travail sanctifié. — Commencement des confréries. L'atelier chrétien et les établissements de saint Louis. — Au moyen âge, les
(1) Cassiod. Variorum, VII, 15, Formula adprœfectum urbis de architecio fmbUcoytim.
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corporations ouvrières fonl rémancipation des communes en France, la force des républiques lombardes en Italie. — Nul n'est citoyen de Florence s'il n'est enrôlé dans un des douze arts. Ne craignez pas que cet empire de Tindustrie étouffe le sentiment du beau. Ce sont ces compagnies d'ouvriers qui font bâtir Sainte-Mariede-la-Fleur, Or-San-Michele; et c'est pour elles que* Giotto couvre le palais vieux de ses fresques. '
Différence entre les villes païennes et les villes chrétiennes. — Le christianisme a retrouvé, pour ainsi dire, la vie humaine et les affections de l'homme. Tout l'homme était tourné vers le dehors ; il vivait sur la place publique, ou, dans Tatrium richement décoré, il recevait ses amis et ses clients ; les petites chambres étroites, qui donnaient sur le portique, étaient bonnes pour les femmes, les enfants, les esclaves. Mais le christianisme tourne le cœur de l'homme vers les joies de l'intérieur, il lui rend la vie de la famille, il lui fait trouver son bonheur au dedans de sa maison ; l'homme en sort le moins possible; et c'est pourquoi il embellit le lieu où il passe ses jours avec sa femme et ses enfants : boiseries, tapisseries, riches mobiliers, argenterie habilement ciselée. — Le christianisme conserve cependant la maison antique, mais dans les monastères, où le temps se passe à l'église ou au travail, où il ne faut point que la cellule soit commode. — Cependant les villes modernes, au premier abord, semblent bien inférieures aux cités antiques : voyez Pompei, uni ville de troisième ordre, que de colonnades ! portiques,
LA CIVILISATION MATÉR1RLLË DE L'EMPIRIi:. S13
thermes, théâtres, cirque. — La ville païenne a ses temples petits, ses amphithéâtres immenses. La ville chrétienne se groupe au pied de sa cathédrale, elle a l'hôpital et Técole. — Les anciens sauront toujours mieux que nous Tart de jouir. Leurs villes bâties pour le plaisir; il faut désespérer de les égaler jamais. — Les nôtres sont bâties pour le travail, la souffrance et la prière; c'est notre grandeur.
Le lecteur reconnaitra ici un ensemble d'idées déjà exposées à la lin de TuDedes leçons sur le Progrès dans les siècles de décadence. Lo morceau qu'on vient de lire renferme cependant quelques détails qui n'ont pas été reproduits ailleurs ; de plus, il est intéressant d'observer à quel point des notes, même soignées, gagnaient à être développées par Ozanam, et à recevoir de lui le dernier poli de la rédaction définitive.