‹ La civilisation au cinquième siècle: Introduction à une histoire de la civilisation aux tempsChapitre 6 sur 29 · U OY. 4U V* SIÈCLE. H · texte numérisé non relu

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qu'à un moment, par un effort du cœur, ils y touchèrent. Monique conclut l'entretien en déclarant qu'elle n'avait plus rien à faire sur la terre. Elle mourut* en effet bientôt, mais son œuvre est accomplie; elle a fait de son fils tout ce que Dieu l'avait chargée d*en faire (1). Augustin reprendra plus d'une fois ce chemin de l'éternité qu'il avait suivi un soir avec sa mère dans cette dernière conversation : il retournera à Dieu, il arrivera très-avant dans la science de Dieu; mais toujours il y retournera par la même route, repassant par les mêmes lieux, où pour la première fois, encore inex^ périmenté, il ne s'était aventuré que sous l'aile de sai' mère.

Saint Augustin est un tendre génie qui a pu être un jour saisi par la main d'une mère. Mais il doit en être autrement, ce semble^ 'de saint Jérôme; et le plus merveilleux, c'est que cet homme fougueux, à l'esprit indompté, à l'imagination ardente et indisciplinée, qiie le christianisme a conquis, ne s'est développé que souft ces mêmes inspirations des femmes chrétiennes. Nous, avons déjà vu saint Jérôme à Rome; ce qui est nloins connu, c'est qu'il avait alors cinquante-deuiç ans, eï que, jusque-là, il avait très-peu écrit, deux ou trois lettres seulement, quelques traités d'une mëdioc^re im^^ portance. C'était là tout le produit de cette longue vîe^^' mûrie au déserta Sur ^$a réputation, il ne tarda pai à^ être entouré d'un grand nombre de matrones chté^^

(1) Confessiorm, 1. IX, c. ix.

tiennes' des plus illustres de Rome, Paula et ses deux filles, Eustocbie et Blesilla; Félicitas, Albina, Marcellina, Loèa, veuve, et Âsella, viefge. Marcella, chez laquelle toiltes les autres se rassemblaient pour entendre le girand docteur, dévorée de la passion des Écritures, ne voyait saint Jérôme que pour lui poser des questions, multipliant les objections autour de lui, ne l'abandon^ nant que lorsque la lumière était complète. Et quand il eut'iîuitté Rome, Marcella devint l'âme de cette petite société de femiûes chrétiennes; elle répondait à leuï^ difficultés! avec ce tact et cette délicatesse qui n'appartienhent qu'aux fetiinfies, leur disant toujours : c'est la doctrine dîé'îérôflié ou de quelque autre, mais ne parlant jamais en son nom.

Revenu dans sa solitude de Bethléem, saint Jérôme contiilua à être poursuivi des questions de ces illustres matrohes. Ce n'est pas tout, plusieurs d'entre elles illèrëttt le t'ejèindre, et chercher encore cette lumière dentelles ne savaient plus se passer. Elles le poursuivent dans son désert. 'C'est ainsi que Fabioîa traversa les mers, pour voir les saints lieux sans doute, mais anssi pour rtelire avec saint Jérôme le livre des Nombres, et se' faire expliquer deis cK^itres qu'elle n'avait jamais bien compris. Paula, dévenue veuve, et sa fille Eusto- <5Me renoncèrent aussi â' la gloire et à la fortune qui les entouraient, franchirent la Méditerranée, arrivèrent àÂntioche,'et ceà femmeiâ, qui' autrefois pour aller dans Rome avaient beéôih dfes bras de leurs eunuques, montées sur des âties, traversèrent les âpres chemins du

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Liban pour se rendre à Jérusalem. Arrivées à Bethléem ^ elles y fondèrent un monastère d'hommes et trois monastères de femmes; et dans les règles de ces monastères de femmes, aucune religieuse ne pouvait se dispenser d'étudier l'Écrilure sainte. C'était une école de théologie et une école de langues, puisque l'interprétation de l'Ëcriture sainte est fondée sur l'étude des langues, et que ces femmes illustres parlaient latin, grec, hébreu; Paula, en effet, chantait les psaumes en hébreu, et saint Jérôme, lorsqu'elle touchait à ses derniers moments, s'étant approché d'elle pour lui demander si elle souffrait, elle lui répondit en grec. Aussi ces deux femmes ne lui laissaient pas de repos ; elles le pressaient de relire avec elles la Bible tout entière, d'un bout à l'autre, en leur en expliquant tous les détails. Longtemps il se refusa à leurs instances; mais enGn, ne pouvant plus résister, il y consentit, et éprouva bientôt à quelles difficultés il s'était exposé : elles ne souffraient pas qu'il ignorât quelque chose, il ne lui était pas permis de déclarer qu'il ne savait pas, et il devait dire au moins quelle était l'opinion la plus probable. Ce fut pour elles qu'il entreprit ce grand ouvrage qui fit sa gloire et sa puissance, qui, après tout, a fait de lui le maître de la prose chrétienne pour tous les siècles suivants : la traduction de l'Écriture sainte. La Vulgate fut entreprise pour satisfaire aux impatiences et aux ardeurs de ces deux femmes : c'est à Paula et à Eustochie qu'il dédie les livrçs de Jomé, les Juges, les RoiSy Ruth,' E$ther. les Psaumes, haie, les

douze petits prophètes, et dans sa dédicace il déclare qu'elles seules ont eu le pouvoir de le décider à reprendre la charrue pour tracer ce laborieux sillon et écarter les broussailles qui germent sans cesse dans le chanoip de TÉcriture sainte. C'est à elles qu'il en appelle de ceux qui pourraient douter de l'exactitude de sa version : <c Vous êtes, leur dit-il, juges compétents des « controverses de textes, ouvrez les originaux hébreux, « comparez-les avec ma traduction pour savoir si j'ai « hasardé un seul mot (1). » Et comme il est en butte à des accusations de toute espèce, comme on s'afflige de sa traduction ainsi que d'une nouveauté, et qu'il réduit au désespoir tous ces prêtres possesseurs d'exemplaires magnifiques, d'admirables parchemins, ornés de lettres d'or, auxquels il vient dire qu'il en faut d'autres, ceux-ci, plutôt que d'admettre une vérité si affligeante, aimant mieux révoquer en doute Texactitude de la nouvelle traduction, il ne trouve contre eux d'autre ressource, d'autre appui que les prières de Paula et d'Eustochie. Il les conjure de prendre sa défense contre la langue des médisants.

Ces grandes dames chrétiennes semblent jouer le rôle des femmes germaines : elles aussi assistent aux combats, mais aux combats de l'esprit, elles en présagent la fin, en assurent l'heureuse 4ssue, et pansent les blessures de la controverse. Ainsi se constituait une école chrétienne de femmes illustres qui se perpétuera

(l) Voir la lettn^ XCIl* à Paula et à Eiistochic.

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pendant plusieui*s siècles, et qui sera le modèle surl^ quel le dix-septième siècle devait voir tant d'incomparables et illustres personnes ne pas dédaigner de pâlir^ elles aussi, sur les livres saints et les grands docteurs de rËglise. Les femmes chrétiennes sont donc déjà en possession de ces deux grands rôles qu'elles conserveront jusqu'à la fin : le rôle d'inspirer et celui de concilier.

Mais si elles ont l'avantage dans la science, il est à craindre qu'elles ne le perdent dans l'art çt da^s la poésie. En effet, les femmes ont si souvent et si dangereusement inspiré les sculpteurs et les poètes païena, que le christianisme semble devoir chercher à effacer pour toujours ces images qui parlent trop à l'imagina-r tion, aux sens émus; et pourtant il n'en, fut pasi ainsi; si nous pénétrons dans les catacombes, c'est-à-dire dans les lieux les plus austères que le christianisme ait habités^ au milieu de tous ces souvenirs de la persécution et des menaces des satellites qui sont déjà peut-être à l'entrée, et qui, tout à l'heure, vont mettre la main sur lei prêtre à l'autel et sur les fidèles qui l'entourent, nous verrons, à la clarté des flambeaux et des lampes, un certain nombre de peintures qui décorent le sanctuaire et se. développent en guirlandes autour des autels. Le siyet de ces peintures nous le dirons une autre fois; mai^ j'en remarque une qui est la plus fréquente, avec cqIIç: du bon Pasteur, c'est celle qu'ils appelaient l'Orante : c'est une femme en prière, seule, les bras en croix, quelquefois la tête voilée, vêtue avec cette simplicité

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que Tertullien et saint Gyprien prêchèrent. D'autres fois elle parait, comme les martyrs, au lieu du supplice, comme parurent dans l'arène Félicité et Perpétue^ sans voile, sans ornements, sans ces colliers et ces émeraudes qui n'auraient pas laissé de place h l'épée du bourreau; elle est couverte de la stola, robe simple, blanche^ garnie seulement d'une bande de pourpre qui retombe jusqu'à ses pieds; elle porte les yeux levés au ciel, les mmks étendues. . . C'est donc sous les traits d'une femme qiie les chrétiens représentent la prière, se persuadant qu'avec l'humilité et la douceur de cette sainte créature, la prière fléchirait Dieu plus facilement. D*autres fois, elle est représentée avec deux vieillards qui lui sotitiennent les bras à droite et à gauche. Quel* quQfois deux noms sonTecrits aux pieds de l'image : lés deux vieillards s'appellent Pierre et Paul, et la femme qui est m milieu tl'eù«, qui prie, qui étend les brab, s'appelle Mairie. Cette figure, qui paraît à côté du Christ, ne serait donc autre chose que la première image delà Vièi^é,' de la madone, de cette longue famille de vierges 'byzantines qui inspireront les peintres dû moyen âge : la femme régénérée régénérera les arts modernes. *

Ce n'est pas assez que la femme chrétienne ait pris possession de la peinture et des arts plastiques pour les réformer ; il faut qu'elle entre dans la poésie, il faut qae cette poésie, tout inondée des ardeurs de Sapho et d'Alcée, toute brûlante des passions que les femmes de Tantiquité inspirent, se purifie en se lavant dans le sdng

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des vierges martyres, qui deviennent les héroïnes, les inspiratrices des poètes chrétiens.

Ce qui est singulièrement touchant dans la poésie chrétienne, c'est que la première femme qui l'a inspirée, qui lui a arraché des accents nouveaux, c'est une jeune fille, sainte Agnès, qui mourut martyre à Rome, en 510, à la fin de la persécution de Dioctétien. Une sorte de prédilection s'atlacha à elle, comme à la plus jeune, à la dernière née de cette nombreuse famille des martyrs ; toutes les complaisances de l'imagination contemporaine se rassemblèrent sur elle, et l'amour, le respect et l'enthousiasme s'unirent, pour composer sa couronne. En effet, peu de temps après sa mort, on raconte déjà une des plus charmantes légendes chrétiennes : Ses parents veillaient, quelques jours après son supplice, et priaient à son tombeau, lorsque la vierge Agnès leur apparut au milieu d'une grande lumière, entourée d'une multitude de vierges, vêtues comme elle de longues robes d'or; elle avait un agneau blanc comme la neige à ses côtés, et, s'adressant à ses parents qui pleuraient, elle leur dit : « Ne pleurez pas, « car vous voyez que j'ai été reçue avec les compa- « gnes que voici, dans les demeures de lumière, et « que je suis unie à celui que j'avais aimé. »

Cette vie parait avoir captivé les regards et l'admiration de tous les hommes de ce siècle, et il n'est pas de sainte qui ait été célébrée davantage dans les disr cours des hommes éloquents et les vers des poètes. Saint Âmbroise y revient à trois fois, et, au commen-

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cernent de son livre ds Virginitat€y il se plaît à célébrer cette jeune fille qui avait bravé les bourreaux , qui s'était avancée au lieu du sacrifice plus triomphante que si elle était allée donner sa main au plus illustre descendant des consuls.

Mais les poètes surtout s'attachent à cette image : et d'abord le pape saint Damase, qui vivait à la fin du quatrième siècle, a chanté, dans un poëme très-court, mais d'une rare énergie, le supplice d'Agnès et sa gloire, u comment, au signal lugubre de la trompette, (( elle s'échappa des bras de sa nourrice, foula Îuî « pieds les menaces du tyran, et, quand son noble (( corps fut livré aux flammes, comment sa jeune âme « vainquit l'épouvante immense, comment elle se cou- « vrit de ses longs cheveux, de peur que des yeux pé- « rissables ne vissent le temple de Dieu. »

Viribus iinincnsum parvis superassc tiraorem, Nudaiu profusuni crinem pcr membra dédisse, Ne domiiii teraplum faciès peritura videret (i).

Ces vers sont très-beaux, mais ils sont égalés par l'hymne que Prudence, poëte du commencement du cinquième siècle, a composé en l'honneur de sainte Agnès : il fait une longue histoire du martyre et il la couronne par cette invocation :

« vierge heureuse ! ô nouvelle gloire ! noble habi- « tante du palais du ciel, abaissez vers notre fange « votre front ceint d'une double couronne. L'éclair de

(1) Biblioth. Patrum, tom. IV, p. 543.

c< votre visage favorable, s'il pénètre jusqu*à mon cœur^ (c le purifiera. Tout devient pur là où daignent tom* (c ber vos regards, là où se pose votre pied éclatant de a blancheur. »

Nil non pudicum est quod pia visere Dignaris, albo vel pede tangere (1).

Je ne sais, mais voilà une poésie qui me semble avoir retrouvé Télan des anciens, seulement la trace cfu'elje suit, c'est la trace qui mène au ciel.

Ce n'est pas tout, un autre souffle, un souille nouveau, qui vient aussi des lèvres des femmes, va pénétrer dans la poésie chrétienne et y révéler une fécondité dont les autres âges recueilleront les fruits; l'amour platonique. Ce sentiment commence seulement dans Platon à se dégager des obscénités et des ignominies de l'amour grec; au contraire, lorsque, pour la première fois, un chrétien que le soufQe inspirateur a touché, écrit en prose, mais dans un langage bien poétique, lorsque Hermas compose son livre étonnant du Pasteury l'amour platonique s'y fait place, mais ne souffre autour de lui rien que de chaste. Il raconte que dans sa jeunesse il avait aimé, pour sa beauté et &sa vertu, une jeune esclave chrétienne, dont son tutëat était le maître; et souvent il se disait : « Heureuxâi c< j'avais une telle épouse ! » Quelque temps après, Hermas errait avec ses pensées dans la campagne, honorant les créatures de Dieu qu'il trouvait belles; et^

(1) Prud., PerisUphanon, XIV, v. 155.

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s'étant endormi, il songea qu'il était dans un lieu sauvage œi il se mit à genqux pour prier; et le ciel s'ouvrit, et il vit la jeune fille qu'il avait aimée, et elle lui disait :

« Salut, Hermas! — Ma Dame, que faites-vous là? — « f ai été appelée ici pour t' accuser devant Dieu. — a Ma Dame, sij'ai péché contre vous, quand est-ce et «en quel lieu? Ne vous ai-jepas toujours tenue pour « ma dame et respectée comme ma sœur? — Un maua vais désir est monté dans ton cœur; prie Dieu et-il (( te pardonnera ton péché. » Et le ciel se referma (1).

Vous voyez là commencer cet amour quiise reproche jusqu'à la pensée légitime du mariage, cet amour qui ne veut rien d'intéressé, qui est tout entier dans le sacrifice, dans le dévouement, qui devient coupable au moment où il cesse de s'oublier lui-même. <

C est là le prinpipe de toutes les lettres chrétiennes pendant les âges qui vont suivre, et nous en aurons bientôt le spectacle. En effet, les barbares viennent, mais le christianisme a pris soin de s'assurer de leurs filles : les vierges franques et anglo-saxonnes remplissent les monastères, et les saints écrivent pour elles, comme les Pères pour les vierges des premiers siècles. Ainsi Fortunat. passera de longues. années là Poitiers^ composant des vers pour sainte Radegonde, épouse du roi Clotaire; saint Boniface, au milieu des travaux im^ Penses de son apostolat, adresse des vers à la belle

(1) Hermas, PasloVy visio prima.

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Liobâ, abbesse d'un des monastères d'Angleterre^ qui, plus tard, suivit la trace de Boniface, continua ses travaux apostoliques et éleva des couvents dans les forêts de la Germanie pour faire l'éducation des jeunes barbares. Ainsi Âlcuin comptera parmi ses disciples les filles et les nièces de Charlemagne; elles lui demanderont des commentaires sur saint Jean, et elles ne manqueront pas de lui rappeler que saint Jérôme ne méprisait point les prières des nobles femmes, et qu'il leur écrivait de longues lettres pour dissiper les obscurités des^ prophéties, et il y a moins loin, ajoutent-elles, de Tours à Paris que de Bethléem à Rome. Comment aurait-il pu résister? Aussi désormais on voit son exemple entraîner la postérité : les femmes chrétiennes prennent peu à peu rang dans la théologie et dans les lettres : c'est au dixième siècle, Hroswitha; au douzième, sainte Hildegarde ; plus tard, c'est sainte Catherine de Sienne, qui partage la gloire des plus grands écrivains; c'est enfin, au seuil des temps modernes, cette grande sainte Thérèse, qui étonne encore le monde de son génie.

Cette influence se continuera plus tard, lorsqu'au milieu de toutes les lumières du dix-septième siècle les plus grands esprits brigueront les suffrages d'un certain nombre d'incomparables femmes; Jacqueline Pascal, qui partagera les travaux de son frère et s'associera à sa gloire par ses efforts ; madame de Longueville, qui prêta des auspices si favorables au génie de Nicole; madame de Sévigné, madame de la Fayette, madame de Maintenon, et toutes ces autres femmes illustres qui

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achevèrent Téducadon intellectuelle du peuple le plus poli de la terre.

Voilà pour la prose, pour la science ; mais pour la poésie, le respect des femmes ne sera-t-il pas le prin* cipe générateur, l'âme de toute la chevalerie? Sans l'idée de sacrifice, toute cette poésie disparaissait : il faut que le chevalier serve sa dame sans intérêt, et c'est à la même condition qu'il est permis au poète chevaleresque de la chanter. C'est désormais ce culte destiné à épurer l'âme des adorateurs qui doit devenir l'inspiration dominante de toute la poésie des douzième et treizième siècles; c'est lui qui suscite les premiers troubadours, les premiers Minnesinger, les premiers poètes italiens, et qui fera le génie de Dante et de Pétrarque? Qu'est-ce, en effet, que Béatrix, si ce n'est une personnification vivante de l'intelligence divine, une représentation symbolique, en même temps qu'une réalité souveraine et charmante? Qu'est-ce que Béatrix, si ce n'est celle qui est destinée à purifier l'âme de Dante, à la dégager de tout ce qui lui restait de terrestre? Le seul sourire de cette jeune fille qui passait suffisait pour inonder de joie le cœur de Dante, pour donner la paix, pour humilier l'orgueil, pour effacer 'es offenses et pour induire à bien faire. Dante supposait sans doute à Béatrix trop d'empire, mais du moins il a ressenti cet empire. Lorsqu'il la retrouve, lorsqu elle 'ni apparaît au sommet du purgatoire, dans ce paradis terrestre qu'il reconstruit, Béatrix se montre non pour le flatter, pour lui accorder de vains éloges, mais

pour l'accuser de ne pas lui avoir voué un amour assez pur, de laisser son âme s'appesantir à l'atmosphère dangereuse de la terre ; elle accuse Dante comme la belle esclave accusait Hermas : cette esclave inconnue qu'Hermas avait un jour aimi^e se trouve, en quelque sorte, la sœur aînée de Béatrix, de Laure, de toutes èes femmes illustres destinées à susciter les plus beaux génies de la poésie moderne.

Nous avons aussi un spectacle bien rare dans Thistoire littéraire. 11 y a des siècles qui sont comnie de véritables printemps, où tout fleurit dans l'esprit humain ; mais c'est une jouissance rarement permise que d'atteindre jusqu'aux dernières racines et aux premiers germes de ces fleurs, de savoir d'où elles ont reçu la sève et la vie. C'est là ce que nous venons de voir, ei nous ne nous arrêtons plus désormais à ces fleurs de poésie des temps chevaleresques, dont la racine est cachée dans les dernières profondeurs des temps chrétiens.

En étudiant les mœurs chrétiennes du cinquième siècle, nous venons d'assister à la plus grande révolution intellectuelle qui ait jamais été. Les lettres sont gouvernées par les intelligences, oui, mais par leâ intelligences qu'elles ont pour mission d'instruire bii de charmer. C'est l'auditoire qui fait l'orateur ; c'est lafoule pour laquelle ils ctiantent qui inspire et suscite les poètes : dans l'antiquité, les philosophes ne parlent que pour un bien petit nombre d'esprits d'élite, que pour le cortège peu nombreux dés ibitiés et des adeptes; les orateurs s'adressent à la foufe qui

couvre les places publiques^ mais cette foule ne se compose que des citoyens: les poètes, à Athènes, produisait pour le théâtre, mais au théâtre n'entrent que les hommes libres^.. K Roufie, les femmes vont au théâ** tre^maisla poésie- iatine^ si peu intelligible pour le vulgaire, ne s'adressait encore qu'à un petit nombre d'espritsrSorace s'en plaint, il savait que, ainsi que Ylrgiley il n'était goûlé tout au plus que par des chevaliers^ et t|ue jamais sbn génie ne descendrait jusqu'aux derniers rangs du peuple roi. Les lettres antiques n'avaieaa^t jamais parlé qu'au petit nombre: il en fut autrement des lettres chrétiennes qui s'adressent à tous. LesPères écrivent pourles esclaves et composent pour les femmes, et saint Jean Chrysostome se félicite, dans ces termes énergiques que vous lui connaissez, de ce que le christianisme apprend à philosopher aux cordonniers et aux foulons. Les Pères montent en chaire non plus pour parler seulement à ceux qui ont le droit de cité, mais à tous les hommes libres, à tous les esclaves, aux femmes, aux enfants réunis dans la même basilique.

On a considéré comme un événement grave, dans Thistoire de l'esprit humain, l'invasion et l'arrivée des barbares : on a eu raison, car enfin les barbares venaient renouveler l'intelligence humaine en donnant à tous ceux qui étaient capables de parler et d'écrire des auditeurs nouveaux, une foule neuve, qui n'apportait pas des oreilles blasées, un esprit flétri, qui venait leur ouvrir, au contraire, un cœur jusque-là libre et osé à frémir, à tressaillir de tout ce qui serait vé-

ritablement digne d'admiration. On a eu raison : Tarrivée de ce flot d'esprits nouveaux devait changer les conditions littéraires du monde; maison n'a pas pris assez garde à cette invasion plus grande, plus considérable, accomplie avant celle des barbares : je veux dire l'invasion des esclaves, des ouvriei's, des pauvres, des femmes, dans le monde intellectuel, c'est-à-dire l'invasion de la plus grande partie de l'humanité qui venait demander, non pas des empires, des biens, des terres, comme les barbares le demandèrent plus tard, mais une part légitime dans cette jouissance promise à tous, qui est due à tous, du vrai, du bien, du beau.

KXTIUIT DES NOTES DE Î,A LEÇON

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