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CHAPITRE PREMIER

La vérité et la science.

La fleur naît et grandit, étale sa corolle et répand ses parfums sous l'action bienfaisante de la lumière matérielle; de même, l'âme s'épanouit à la lumière céleste de la vérité « qui éclaire tout homme venant en ce monde (1). » La vérité, fille de Dieu, nous « délivre » de toute entrave, de toute servitude ; elle nous fait marcher sûrement et joyeusement vers nos destinées futures. C'est, suivant la pensée de Bossuet, « une reine » qui habite en elle-même, qui est elle-même son trône, sa grandeur, sa félicité ; toutefois, « pour le bien des hommes, elle a voulu régner sur eux (2). » Quand les nations se soumettent à

(1) S. Jean, i, 3.

(2) Sermons de Bossuet. Deuxième sermon pour le second dimanche de l'Avent.

ClVJLIS. CilRÉT. — T. I. \

son empire et reconnaissent sa .puissance, elles peuvent se promettre de brillantes destinées ; quand elles la bannissent ou la renient, la décadence se précipite et la ruine n'est pas loin.

Considérée dans ses rapports avec l'intelligence qui la reçoit, la vérité a été comparée à un aliment. L'esprit, en effet, s'assimile son objet et le transforme autant que sa nature le comporte. Cette assimilation ou « adéquation », comme parle saint Thomas, constitue l'essence même du vrai, et l'acte de l'entendement qui parfait une union si intime et si élevée, se nomme « la connaissance (1). »

Envisagée dans sa source, c'est-à-dire en Dieu même, la vérité n'est point soumise aux vicissitudes du progrès et de la décadence. En Dieu, tout est parfait, infini et immuable; l'essence ou l'unité suprême est tout entière saisie par l'acte très pur et très simple de l'entendement; l'assimilation de l'une et de l'autre est si complète que l'essence est l'entendement et que l'entendement est l'essence. Cependant l'acte divin de la contemplation, c'est-à-dire l'acte spontané et immanent par excellence, ne s'effectue pas sans une double relation : Dieu, en se considérant, s'exprime dans un Verbe (2), qui est son image substantielle et adéquate. Le vrai engendre le vrai en le formant de sa substance, le vrai est engendré du vrai sans sortir de sa substance : « Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, qui n'a point été fait, mais engendré. »

Il est impossible de monter plus haut; nous sommes à la source même de toute vérité et de toute science. « Cette vérité, si nous l'entendons, c'est Dieu même. 0 vérité, ô lumière, ô vie! quand vous verrai-je, quand vous connaîtrai-je? Connaissons-nous

(1) Qq. disp., De veritate, q. i, a. 1.

(2) S. Thomas, Ibidem, q. iv, a. 1.

la vérité parmi les ténèbres qui nous environnent? Hélas ! durant ces jours de ténèbres, nous en voyons luire de temps en temps quelque rayon imparfait. Aussi notre raison incertaine ne sait à quoi s'attacher, ni à quoi se prendre parmi ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens, elle n'aperçoit que l'écorce; si elle s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond. Les plus doctes, à chaque pas, ne sont-ils pas contraints de demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien entendre, ou ils se trompent visiblement et succombent sous le faix (1). »

Cette étonnante faiblesse de l'esprit humain tire sa principale origine de nos passions et de nos préjugés. Cependant Dieu nous a dispensé, dans sa sagesse, assez de vérité pour alimenter notre intelligence et lui permettre, si elle est sagement dirigée, de se développer et d'atteindre à des hauteurs sublimes.

L'âme humaine n'apparaît nulle part plus grande que dans cette conquête laborieuse du vrai. En participant à la vérité, n'importe sous quelle forme, elle communie au Verbe de Dieu et par là même à sa vie, à ses perfections ; car tout a été fait « par le Verbe », et dans le Verbe est « la vie », et la vie est « la lumière des hommes (2). » Progresser dans la science, c'est pénétrer de plus en plus le mystère de la pensée divine, c'est découvrir graduellement le plan divin et en contempler, partiellement du moins, les magnificences et les harmonies. Quelle perspective ouverte devant la faible raison humaine !

Les êtres inanimés eux-mêmes sont vivants dans l'idée divine ou la pensée éternelle : « Ainsi un temple, un palais, qui n'est qu'un amas de bois et de pierres où rien n'est vivant, est quelque

(1) Sermons de Bossuet. Deuxième serm. pour la fête de tous les Saints.

(2) S. Jean, i, 3 et 4.

i- L EGLISE ET LE PROGRES SCIENTIFIQUE

chose de vivant dans ridée et le dessein de son architecte. Tout est donc vie dans le Verbe qui est l'idée sur laquelle le grand architecte a fait le monde. Tout y est vie parce que tout y est sagesse : tout y est sagesse, parce que tout y est ordonné et mis en son rang. L'ordre est une espèce de vie de l'univers : cette vie est répandue sur toutes ses parties ; et leur correspondance mutuelle entre elles et dans tout leur tout est comme l'âme et la vie du monde matériel, qui porte l'empreinte de la vie et de la sagesse de Dieu'(l). »

Ces paroles de Bossuet résument la belle théorie de saint Thomas sur 1' « exemplarisme » divin. D'après l'Ange de l'Ecole, l'intelligence absolue, unie à la volonté souveraine et servie par ia puissance infinie, est la vertu créatrice qui a produit toutes choses; en même temps, comme rien n'est sans elle, c'est dans son essence qu'elle a choisi le type principal, l'exemplaire ou l'idée des êtres contingents. En d'autres termes, l'idée divine ne diffère pas de l'essence du Verbe, envisagé comme le modèle des créatures (2). Dieu est donc à la fois et la cause efficiente, et la cause exemplaire, et la cause finale de toutes choses,; tout vient de Dieu, non pas en vertu d'une ^émanation ou d'une évolution de son être, au sens des panthéistes, mais par un acte créateur et libre ; l'univers entier porte l'empreinte des attributs divins, ou, pour parler avec saint Thomas, toute créature est — suivant son degré de perfection — soit une image, soit un vestige de la divinité (3).

Tout être fournit sa note dans le concert des mondes et tient sa place dans les modulations du rhythme universel, depuis

(1) Bossuet, Elévations sur les mystères; xne semaine, x° élévation.

(2) S. Thomas, Summa theol., pars Ia, q. xiv, a. S ; q. xv, a. 3 ; De veritate, q. m.

(3) Ibid., p. Ia, q. xlv, a. 7.

fange prosterne devant le tronc du Très-Haul jusqu'à L'insecte abrite sous la feuille; depuis l'homme, le roi de la création visible, jusqu'au grain de sable perdu sur le rivage. Partout, dans l'unité des substances simples ou composées, dans les purs esprits et dans les êtres matériels, se révèlent les trois modes de l'activité divine : l'intelligence, l'amour et la puissance L'ordre qui rogne dans les célestes hiérarchies et se prolonge à travers tous les degrés de la création, en descendant de l'homme à la brute, à la plante, au minéral; l'harmonie des corps s'unissant sans se confondre et s'échelonnant dans le temps et dans l'espace, sont autant de reflets de l'intellect divin dont le Verbe est l'image substantielle ; les formes gracieuses et variées qui captivent nos regards, les inclinations natives qui s'éveillent graduellement et portent les créatures à s'aimer, les attractions aveugles ou raisonnées qui rapprochent les êtres, depuis le simple minéral jusqu'au pur esprit, proclament la bonté du Créateur ; l'expansion de la vie à tous les degrés, la force qui agite les flots de l'océan, imprime le mouvement aux astres et produit tant de phénomènes merveilleux, nous annoncent l'existence d'un Etre dont la puissance ne connaît point de bornes.

L'homme, nous le savons, n'est pas comme un étranger ou comme un aveugle au milieu de ces immensités et de ces magnificences. Dieu veut qu'il naisse faible et ignorant, mais il lui donne le moyen de grandir, de progresser, de monter d'échelon en échelon jusqu'aux contemplations les plus hautes. Dans ce but, il lui donne d'abord la lumière des sens et la lumière de la raison ; puis il y ajoute, dans sa munificence, la lumière surnaturelle de la foi.

La science humaine est très modeste à son origine : elle débute

6 l'église et le progrès scientifique

par une simple perception des sens (1). La vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le tact, la conscience et la mémoire nous mettent en rapport avec le monde matériel et nous apportent les premiers éléments de nos connaissances. Les objets qui se meuvent dans l'espace et se succèdent dans le temps, les flots de la mer qui s'avancent et reculent tantôt avec calme, tantôt avec furie, les couleurs nuancées qui parent la nature et en font ressortir les formes capricieuses, la masse imposante des montagnes, la saveur des fruits, l'odeur des parfums, le froid et la chaleur, les êtres nombreux et variés qui peuplent l'océan et la terre, les phénomènes intimes qui se passent en nous, viennent tour à tour solliciter notre intelligence et lui fournissent des germes précieux dont son activité propre doit favoriser le développement.

L'animal dépourvu de raison perçoit aussi les choses sensibles, et, guidé par son instinct, il les utilise à son profit; mais il reste confiné dans le monde matériel. La faculté maîtresse et directrice lui faisant défaut, il est incapable de progresser. Il bâtit sa demeure, cherche sa nourriture et se met en garde contre les pièges de l'ennemi comme l'ont toujours fait ceux de son espèce. L'homme, grâce aux lumières de la raison, aspire sans cesse au progrès. Il voit, il compare, il juge, il raisonne ; il profite de son expérience et de celle de ses devanciers ; et, une fois arrivé à la connaissance des lois du monde, il se meut avec aisance au sein de la création, comme un roi dans son empire.

Un savant moderne, J.-B. Dumas, trace la marche de ce progrès dans une page remarquable que nous lui empruntons : « Il y a quelques milliers d'années, arrêté sur les bords de la mer, nu, armé de sa seule pensée, l'homme contemplait avec une curieuse

(1) C'est ainsi, du moins, que l'expliquent les docteurs scolastiques, dont Léon XIII a maintes fois recommandé les théories.

l A VÉRITÉ ET LA SCIENCE /

audace cette immensité qui l'attirait, et ce globe ardent de feu qui sortait des flots le matin pour s'y replonger le soir, après avoir décrit sa courbe dans les cieux ; cependant le ver à soie dans son cocon et l'abeille dans sa niche procédaient déjà machinalement à leurs monotones travaux. Aujourd'hui, vainqueur de l'océan, l'homme, en se jouant, fait le tour de la terre en quelques semaines, et le cours du soleil dévoilé obéit aux calculs de l'astronomie, tandis que le ver à soie construit encore son étroite prison en balançant sa tête d'un mouvement automatique et que l'abeille façonne de la même cire la même cellule, en la même forme géométrique dont notre raison connaît la loi et dont son instinct ignorera toujours le secret (1). »

Ce progrès intellectuel qui commence par un mouvement de

la sensibilité et se consomme dans l'épanouissement du verbe

mental, c'est-à-dire dans le dernier terme, dans la forme parfaite

de la connaissance humaine (2), nécessite un travail long et

pénible, une ascension difficile, à travers mille écueils ; aussi

recourons-nous à tous les moyens d'information que Dieu nous

a donnés, à tous les procédés dont l'ensemble et l'agencement

constituent les méthodes scientifiques. Nous interrogeons nos

sens extérieurs et intérieurs, nous écoutons la voix du genre

humain, nous invoquons le témoignage de l'historien et l'autorité

du savant ; tantôt nous partons des faits pour découvrir les lois,

tantôt nous descendons des principes aux conclusions. Il" nous

reste encore après cela bien des ténèbres et des incertitudes ;

mais pour les dissiper, du moins en partie, Dieu nous offre deux

moyens de l'ordre surnaturel : l'enseignement extérieur de la

(1) J.-B. Dumas, Discours prononcé à l'Académie, 1880.

(2) S. Thomas, Opuscules, De natura verbi intellect. — Summa theol., p. Ia, q. i.xxw, a. 2.

8 l'église et le PROGRÈS SCIENTIFIQUE

révélation et le flambeau intérieur de la foi, secours précieux qui ne vont jamais l'un sans l'autre, double lumière partant d'un même foyer (1). L'un nous montre la vérité, l'autre nous y fait adhérer. Le premier élargit nos horizons ; le second fortifie nos puissances. Dieu vient à nous dans la révélation ; par la foi, il nous soulève et nous attire à lui.

Quelle ampleur dans cette théorie ! et comme elle domine de haut les conceptions étroites du positivisme contemporain !

C'est par son Verbe que Dieu a fait toutes choses ; c'est en son Verbe qu'il a parlé au monde. Un jour le Verbe se fit chair, et il habita parmi nous (2). C'est le grand événement de l'histoire du monde. Le « Soleil de Justice », dont les rayons illuminent les cieux, s'est levé sur notre globe, afin d1en dissiper les ombres ; la « forme » de la substance infinie a montré à la terre l'éclat de sa beauté ; la « splendeur » éternelle de Dieu a pénétré juotre nature pour la purifier ; le « Fils » unique du Père nous est apparu « plein de grâce et de vérité » ; il est venu nous transporter du séjour des ténèbres dans le « royaume » de la lumière ; nous entrons, à sa suite, dans l'élément surnaturel et nous devenons les fils adoptifs, les héritiers de Dieu.

Jésus-Christ, la plus haute manifestation du vrai, du beau et du bien, est le centre de la civilisation. Aller à lui, c'est s'élever dans la lumière ; s'éloigner de lui, c'est se plonger dans l'aveuglement. Il réunit les deux conditions requises pour nous instruire : il] est Dieu et Homme : « Nous avons besoin, dit un apologiste, d'un docteur envoyé du ciel, à qui la divinité communique la science, l'immortalité, la vertu, et qui puisse ainsi nous procurer une instruction accomplie et parfaite. Mais une autre

(1) S. Thomas, Qq. disp., De veritate, q. xi, xiv, xxvii, xxix.

(2) S. Jean, i, 14.

condition indispensable, c'est qu'il ait revêtu notre humanité et notre corps mortel ; car s'il venait comme Dieu, nos yeux ne pourraient supporter l'éclat de sa majesté (1). »

La parole de ce maître incomparable, consignée dans les Livres Saints el dans la Tradition divine, interprétée et enseignée par l'autorité infaillible de l'Eglise, retentira dans le monde entier jusqu'à la fin des siècles, et fournira aux esprits dociles el attentifs la solution des grands problèmes qui passionnent l'âme humaine ; cependant le progrès intellectuel aura toujours ici-bas des limites, le monde restera une énigme par plusieurs de ses côtés et sera perpétuellement livré aux disputes des savants ; la possession de la vérité totale est un beau rêve dont la réalisation n'appartient pas à notre monde terrestre.

Il est bon de relever ici un des préjugés les plus étranges de l'école rationaliste. Deux écrivains de mérite, M. Barthélémy Saint-Hilaire et M. Hauréau, s'obstinent malgré l'évidence à voir dans la révélation un obstacle au libre épanouissement de la civilisation, et ils tombent en extase devant la Grèce, parce que cette nation n'avait pas de livres sacrés : « Dans la Grèce, la pensée a joui d'une liberté absolue, parce qu'elle n'a pas connu de livres sacrés, gardiens du dogme national (2). » — « De là, noble Grèce, l'incomparable majesté de toutes les oeuvres que tu as transmises. Tu n'avais pas de livres sacrés (3) ! »

Autant vaudrait crier au pilote : Jetez vite cette boussole, elle entrave vos mouvements ; autant vaudrait crier à l'astronome : A quoi bon ce télescope? il gêne votre vue; autant vaudrait crier à l'artiste : De grâce, détruisez ce modèle, il paralyse votre inspiration.

(1) Lactance, Instit. div., iv, 23, etc.

(2) Barthélémy Saint-Hilaire. Métaphysique d'Aristote, p. 14.

(3) B. Hauréau, Hist. de la philosophie scolast., IIe partie, p. 5-6.

10 l'église et le progrès scientifique

Du reste les faits suffisent pour juger de telles assertions : depuis dix-neuf siècles, l'Eglise, dépositaire de la révélation, provoque l'esprit humain à marcher de clartés en clartés, sans renier jamais les lumières naturelles, vers des vérités plus hautes et des beautés plus ravissantes. Elle est, suivant l'expression d'Hettinger, le chef-lieu et le sanctuaire intellectuel du monde. « La révélation de Dieu en Jésus-Christ, dit cet apologiste, est la pleine manifestation de la raison divine, s'introduisant par la parole et l'action dans la vie et l'histoire de notre race, non de manière à gêner la raison de l'homme, mais de façon à l'élever ; non pour la contrarier, mais pour la transporter, en lui faisant franchir ses propres limites, dans une sphère où elle ne parviendrait point si elle était réduite à voler de ses propres ailes. Aussi l'Eglise, à laquelle Jésus-Christ a légué le dépôt de la vérité, est-elle le chef-lieu et le sanctuaire intellectuel du monde. Elle est l'école du genre humain. Le vrai savoir est nécessairement d'accord avec elle, et tout progrès véritable rapproche d'elle. Nulle contradiction, de quelque lumière menteuse qu'elle puisse un instant briller, ne tient devant elle. Ainsi l'Eglise est le plus haut principe d'intelligence qui soit dans le monde et pour tous les temps (1). »

La révélation extérieure de la vérité ne suffit pas pour le complet développement de l'intelligence dans l'ordre surnaturel ; Dieu y ajoute le secours intérieur de la foi, nécessaire pour nous faire saisir l'objet même de la révélation. Cette grâce élève et fortifie la puissance naturelle de connaître, elle lui donne plus de capacité et plus d'étendue, elle fait participer l'âme d'une manière spéciale à la vie intime du Verbe incarné. De là cette conséquence rigoureuse qui fait sourire les incrédules : de deux intel-

(1) F. Hettinger, Apologie du Christian. ; les Dogmes, t. III, p» 89-90.

LA VKUI ré ET LA SCIENCE 1 I

Hgences également bien «louées de la nature, celle-là acquiert plus de portée, qui est éclairée des lumières de la foi.

La loi est comme un œil nouveau s'ouvrant sur des horizons que la raison humaine, à l'aide de ses forces natives, est incapable de découvrir. L'origine céleste de la vérité surnaturelle donne à celui qui est chargé de la garder et de la transmettre un caractère à part qui le place bien au-dessus du maître profane ; chez lui, l'autorité garde ses droits, mais elle se plie de bonne grâce à la faiblesse de l'enfance, et volontiers elle accepte les tempéraments que l'affection sait imposer à la sévérité.

L'amour de la vérité, exempt d'ambition, de cupidité, de jalousie ou de préjugé, suscite ces apôtres généreux qui précèdent nos voyageurs sur toutes les plages. L'apôtre de la doctrine catholique, qu'il s'appelle Ambroise, Augustin, Anselme ou François de Sales, rehausse l'éclat de son savoir par la modestie de son langage, et s'il n'épargne jamais l'erreur, il se montre plein de charité pour celui qui la professe.

Saint Thomas d'Aquin a tracé un saisissant portrait du maître chrétien, dans son commentaire sur le Cantique des cantiques. Son style y revêt les formes les plus poétiques, et, pour traduire sa pensée, il a recours aux symboles les plus gracieux. On sent qu'un tel sujet l'attire ; il le traite avec une complaisance visible.

« Ne veillait pas qui voulait, dit-il, autour du lit de Salomon : cet honneur était accordé à soixante des plus forts en Israël. De même, un appel, une vocation spéciale est nécessaire au maître qui doit faire la garde auprès de ce jeune roi marqué au caractère de Jésus-Christ, élevé à la dignité de fils de Dieu, destiné à l'héritage céleste. Le maître se prépare à sa mission par la prière, le travail, la réflexion, les Saintes pensées, les chastes affections. Sa conversation est dans les deux. Telle la colombe

12 l'église et le progrès scientifique

au blanc plumage cherche les lieux solitaires, évite de poser le pied dans la boue du chemin et choisit un refuge dans les grands arbres, à côté de la clairière, ou sur les bords des ruisseaux. Quoi de plus doux aux regards et de plus brillant que les belles colonnes d'argent poli? Quoi de plus incorruptible que le cèdre, de plus modeste que le cyprès ? Quoi de plus odoriférant que le nard et le cinnamone, de plus suave que le rayon de miel, de plus élevé que la tour de David, de plus vermeil que la bandelette d'écarlate? Ce sont autant de figures qui représentent les vertus et la science du maître : sa douceur et sa force, la pureté de ses mœurs et l'étendue de son savoir, les bons exemples qu'il doit donner à ses disciples, sa vigilance et sa réserve. Le maître est armé de toutes pièces : il tient un glaive à la main, il en porte un autre au côté ; un casque orne sa tête, sa poitrine est couverte d'un bouclier. En effet, il est le gardien de la discipline et il corrige le vice ; il est le vengeur de la vérité, et il poursuit l'erreur sans trêve et sans merci. Et ces murailles qui entourent la cité de l'époux, ne sont-elles pas encore l'image du maître qui remplace le père et la mère auprès de l'enfant et éloigne de lui les dangers sans nombre dont sa candeur est environnée? Que deviendrait ce jeune infortuné, si la muraille s'écroulait et donnait passage à tous les animaux malfaisants? Ces dents qui broient, ces lèvres qui ruminent, cette bouche qui parle, cet œil qui discerne, ce nez qui flaire représentent aussi les qualités du maître. Celui-ci doit broyer et digérer la nourriture qu'il sert à Festomac si faible de son disciple ; il doit distinguer les mets en rapport avec son tempérament ; il doit éviter de produire le dégoût par une trop grande abondance, ou d'engendrer la maladie ou la mort (1). »

(1) S. Thomas, in Canticum Canticorum, passim.

LA VÉRITÉ ET LA SCIENCE i : >

Seules, les sociétés chrétiennes ont eu de tels maîtres.

La vérité, concentrée dans le Verbe divin de toute éternité, communiquée avec profusion et magnificence à nos premiers parents, puis obscurcie parla chute originelle, s'est enfin amassée peu à peu et coordonnée dans l'esprit du savant; puis, du verbe mental, elle est passée dans le langage et s'est fixée dans ces ouvrages immortels où les générations chercheront des leçons jusqu'à la fin <l«is siècles : travaux de géants qui surpassent en puissance et en grandeur les produits les plus étonnants de l'industrie moderne. Bien plus, les produits de l'industrie eux-mêmes ne sont que les résultats de la science ; car s'il est faux de dire d'une manière absolue que « savoir, c'est pouvoir », il est toujours vrai d'affirmer que le savoir est la mesure du pouvoir. En d'autres termes, la raison est la faculté directrice, et le libre exercice de la volonté lui-même a sa règle immédiate dans le jugement pratique de l'intelligence. La culture de l'esprit, produite à la fois par l'exercice régulier de la raison et par la docilité respectueuse aux enseignements de la foi, élève donc le savant à des hauteurs prodigieuses : d'une part, elle forme en lui une ressemblance avec le Verbe ou le terme de l'entendement divin ; d'autre part, elle le fait communier à l'action de Dieu, en lui permettant d'imiter ses œuvres.

Ici se place une observation très importante, parce qu'elle répond à une des objections les plus spécieuses du rationalisme.

La lumière de la raison et la lumière de la foi dérivant du même principe, rayonnant dans la même faculté, et convergeant vers le même objet, non seulement ne peuvent jamais se trouver en opposition, mais elles s'unissent dans une parfaite harmonie et se prêtent un mutuel secours. La raison démontre les fondements de la foi; la foi empêche les écarts de la raison.

La foi révèle à la raison des vérités inconnues; la raison soumet ces vérités à une étude rigoureuse et leur assigne une place dans l'encyclopédie des sciences (1).

Et maintenant il est facile de comprendre combien l'encyclopédie chrétienne est étendue : elle comprend toutes les sciences théologiques, que dédaigne le philosophe incrédule, toutes les sciences rationnelles, dont le positiviste fait bon marché ; elle fait à chaque instant des emprunts aux sciences expérimentales elles-mêmes ; en un mot, l'Eglise cultive toutes les branches de la science, et favorise, non pas au même titre, mais sans exclusion, tout ce qui peut contribuer au développement de l'esprit humain.

La théologie est son domaine de prédilection ; elle s'y complaît, parce que là elle trouve la plus belle et la plus sublime expression de la vérité : la parole de Dieu avec sa pureté intégrale, ou plutôt le Verbe éternel revêtu de sa grâce et de sa beauté. Elle cherche dans la théologie les lumières qu'elle doit répandre dans le monde, la direction qu'il convient d'imprimer aux esprits, les secours nécessaires pour soulever les âmes et les porter à Dieu.

Elle aime aussi à explorer le champ si riche et si varié de la philosophie, parce qu'elle voit dans cette science une auxiliaire puissante de la religion. Tantôt elle lui demande des armes pour réduire à néant les sophismes de la demi-science, ou pour repousser les attaques de l'hérésie ; tantôt elle lui emprunte des arguments, soit à l'appui du fait même de la révélation, soit en faveur des miracles qui en démontrent la céleste origine. Elle scrute avec une ardeur sans pareille les profondeurs de la métaphysique, afin d'y trouver des lumières pour l'intelligence de ses

(1) Concile du Vatican, IV.

dogmes, de ceux au moins qui ne dépassent pas la portée de la raison humaine. Elle n'accorde pas moins d'attention aux diverses questions de la morale naturelle, parce qu'elle y voit le préambule obligé de tout commentaire théologique du Décalogue. Les sciences expérimentales la touchent de moins près, parce qu'elles n'ont souvent que des rapports indirects avec le dogme et la morale de l'Evangile. Toutefois, comme on attaque, de nos jours surtout, son enseignement au nom de la « science », c'est-à-dire au nom des découvertes réalisées dans le monde de la matière, elle invite ses enfants à entrer résolument dans ce domaine ; elle fait même donner à quelques-uns d'entre eux une culture scientifique aussi complète que possible, afin que jamais les difficultés qu'on lui suscite ne restent sans réponse.

Cette science que l'Eglise a conquise au prix d'incessants labeurs, elle n'en fait point le privilège exclusif de ses ministres. Elle ne la garde point avec jalousie comme un trésor caché. Son plus grand bonheur est, au contraire, de la répandre, et de la répandre à flots. Nous avons vu avec quel soin elle forme le maître auquel elle confie la tâche délicate d'instruire l'enfance. Nous pouvons ajouter que le haut enseignement n'a pas une moindre part dans ses sollicitudes. L'Eglise a couvert le monde d'asiles où toutes les sciences ont trouvé des interprètes autorisés. De 1200 à 1572, elle a fondé en France, avec le concours de l'autorité civile, dix-huit universités. Dans les autres contrées de l'Europe, elle n'en a pas créé moins de soixante-cinq, de 1206 à 1596. Quelle autre société peut se vanter d'avoir autant fait pour l'éducation du genre humain ? Mais cette question du rôle de l'Eglise dans l'enseignement demande des développements étendus à cause de son importance. Nous la traiterons à part dans un des chapitres suivants.

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