CHAPITRE II
Les sciences divines.
Le monde laïque ne s'occupe guère, de nos jours, de ce qu'il appelle dédaigneusement les « querelles dogmatiques. » Le temps n'est plus où les Domat et les d'Aguesseau, après avoir siégé sur les fleurs de lys, se délassaient, le soir, en expliquant la Bible à leurs enfants. Ces grands chrétiens, ces éminents jurisconsultes, qui appuyaient la science du droit sur la théologie, et pouvaient ainsi traiter avec compétence les questions si délicates qui intéressent à la fois l'Eglise et l'Etat, ont fait place à une génération indifférente ou railleuse, incapable d'énoncer une opinion sur les vérités révélées sans trahir son ignorance.
Les savants, même les plus.recommandables, s'interdisent de parti pris toute investigation dans le domaine religieux, sous prétexte que les dogmes doivent être « relégués au delà des limites de la science. » Ils se privent ainsi de lumières précieuses, et se condamnent à des vues incomplètes, sinon erronées, sur les objets qui les intéressent le plus.
Prenons un exemple. Aucun siècle n'a plus fait peut-être que le nôtre pour le progrès des études historiques ; et cependant peut-on dire qu'avec tant de matériaux amassés, les érudits de
nos jours aient créé une véritable science? Non, et pourquoi? parée qu'ils se sont contentés de réunir des faits sans en rechercher la loi, ou du moins, parce que, dans l' explication de ces faits, ils se sont arrêtés aux causes secondes, quand ils auraient du remonter à la cause suprême. On aura beau faire, si Ton veut présenter au lecteur autre chose qu'une nomenclature aride ou un roman descriptif, il faudra bien en revenir aux théories aussi simples que grandes de Bossuet, il faudra bien, en fin de compte, reconnaître et adorer cette éternelle Providence « de qui relèvent tous les empires. »
« Les grandes époques de l'histoire du monde, dit M. Mùller, ne se déterminent point par la ruine ou la fondation des empires, ni par les migrations des peuples, ni par la révolution française. Ce n'est là que l'écorce de l'histoire, écorce formée d'événements qui ne paraissent gigantesques et prédominants qu'à ceux dont le regard n'a ni portée ni profondeur. La véritable histoire de Vhumanitê, c'est l'histoire de la religion, l'histoire des voies admirables par lesquelles les différentes familles humaines tendirent à connaître Dieu et à s'approcher de lui par la connaissance et l'amour. Voilà le fondement sur lequel repose toute l'histoire profane ; voilà la lumière, voilà l'esprit, voilà la vie propre de l'histoire (1). »
« L'histoire, ajoute M. Léon Gautier, est le récit des efforts de Dieu pour sauver tous les hommes ; c'est le tableau, à travers tous les temps, de la lutte engagée entre la puissance de Dieu qui veut nous sauver et notre misérable liberté qui ne veut pas se laisser sauver ; entre le sang divin qui coule toujours, et notre âme qui ne veut pas y être lavée; c'est le récit éternellement attachant de la lutte du Saint-Esprit contre le mauvais Esprit, du
Essais ; édition 18G7, p. 17.
ClVILIS. CHRÉT. — T. I. 9
Bien contre le Mal, du Christianisme contre' le Paganisme, de la lumière contre la nuit. L'histoire, comprise de la sorte, est un grand drame dont la création est le premier acte, la chute le second, la réparation le troisième, et dont le dénouement sera l'éternelle douleur des réprouvés dans l'enfer ou l'éternelle félicité des élus dans le ciel (1). »
Envisagée de ces hauteurs, est-ce que l'histoire ne gagne pas en étendue et en grandeur, aussi bien qu'en utilité? Voilà pourtant jusqu'où l'on pourrait élever cette science en ne fermant pas volontairement les yeux à la lumière d'en haut. Et ce que nous venons de dire de l'histoire, on peut l'affirmer sans crainte de toutes les sciences humaines : elles ont tout à gagner à faire alliance avec la théologie, soit pour éclaircir leurs doutes, soit pour compléter leurs découvertes, soit pour contrôler leurs résultats.
Mais qu'est-ce donc que cette science privilégiée qui couronne toutes les autres, et les dépasse toutes par la certitude de ses informations et l'autorité de ses enseignements?
Dans son sens général, la théologie n'est autre chose que la connaissance raisonnée de la religion, spécialement de la religion révélée. Son histoire commence avec celle du genre humain, à la première parole adressée par Dieu à nos premiers parents.
Elle embrasse à son origine une longue période, que l'on peut appeler la phase des révélations : « Autrefois, dit saint Paul, Dieu a parlé à nos pères en divers temps et de diverses manières, par les prophètes; il vient, en ces derniers jours, de nous parler par son Fils, l'héritier de toutes choses, l'auteur même des siècles (2). » Afin de nous transmettre sa parole, Dieu a choisi et suscité de grands hommes, des « voyants » sublimes
(1) La littérature catholique et nationale.
(2) Epître aux Hébreux, i, 1 et 2.
dont la mémoire vivra et sera honorée, alors que les générations futures auront oublié le nom de nos savants et fouleront la poussière de leur tombe avec indifférence. Ces élus de Dieu nous dépassent de m liant, qu'on s'est pris à douter de leur existence et qu'une école allemande en a rangé plusieurs au nombre des personnages fabuleux (1). Au premier rang figurent Moïse, David et Salomon, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel, saint Paul et >aint Jean, c'est-à-dire des législateurs, des rois, des prophètes et des apôtres, écrivant, sous l'inspiration de l'Esprit- Saint, les Livres que nous appelons les Testaments de Dieu.
Reflets vivants de la sagesse éternelle et de la science infinie, ils manifestent aux hommes, suivant les temps et les circonstances, soit les principaux événements de l'histoire des peuples, soit les desseins de Dieu sur la nation privilégiée d'Israël, soit les vérités que la raison humaine est incapable de découvrir ou dont elle ne peut démontrer la certitude sans un travail long et difficile, soit les préceptes qui règlent les mœurs, soit l'avènement du Messie et la marche de l'Eglise à travers les âges, soit enfin les scènes émouvantes qui doivent accompagner la crise finale de l'humanité.
Les Livres inspirés, joints à la Tradition divine, renferment l'objet des sciences théologiques, dans sa substance parfaite, sinon dans sa forme rigoureuse. Prenons pour exemple Moïse et saint Jean, le premier des législateurs et le dernier des Apôtres, dans l'ordre des temps.
Moïse parle en termes précis de nos célestes origines et de la belle économie de la Providence; mais,] il laisse à peine entrevoir, comme à travers un voile, les mystères de la Trinité et de la Rédemption. En tête de la Genèse, nous lisons que
(1) Syllabus, vu : « Ipse Jésus Christus est mythica iictio. »
20 l'église et LE PROGRES scientifique
Dieu, au commencement, créa le ciel et la terre, c'est-à-dire, selon l'interprétation de quelques exégètes, les esprits et les corps. Ce dogme de la création est affirmé en plusieurs passages de la sainte Ecriture, et la mère des Machabées le rappelle au plus jeune de ses fils, quand elle veut l'exhorter au martyre. L'univers, qui procède de Dieu par voie de création, est organisé en toutes ses parties avec une sagesse admirable ; dans ses évolutions, il obéit à des lois générales, dont la marche constante et uniforme ne saurait être modifiée sans la volonté expresse du souverain Législateur ; chacun des êtres qui le composent a sa destinée spéciale, mais tous, de concert, doivent publier la gloire, la puissance et la bonté de Dieu.
Ce concept de l'univers ne résout pas tous les problèmes que la raison a soulevés sur l'origine du monde et la nature des corps ; mais il contient en germe les premiers éléments de cosmologie chrétienne. Moïse trace la voie aux géologues modernes ; il fait passer devant nos regards toutes les créatures dans l'ordre où elles sont sorties des mains de Dieu, et il affirme l'existence de ces types primitifs qui se reproduiront dans la suite « selon leur genre et leur espèce. » La grande erreur de Darwin se trouve ainsi réfutée dès la première page de la Genèse (1).
Saint Jean, le disciple vierge, l'apôtre initié à tous les secrets du maître, l'évangéliste au sublime génie, dont l'aigle est le symbole, « le voyant » inspiré, pénètre au sein de la Divinité ; il nous révèle, sur la nature et la vie divines, des mystères que la philosophie n'a pas soupçonnés, mais qui, présentés au regard de la raison humaine, l'inondent de clartés radieuses.
(1) Cf. P. M. Brin, Histoire générale de la philosophie, tome II, a. 15 et 16.
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu.
« Il était au commencement avec Dieu.
« Toutes choses ont été laites par lui, et rien de ce qui a été fait, n'a été t'ait sans lui.
« En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
« Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise.
« Il y eut un homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean.
« Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui.
« Il n'était pas lui-même la lumière, mais il vint pour rendre témoignage à la lumière.
« Celui-là était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde.
« Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne Ta point connu.
« Il est venu dans son propre héritage, et les siens ne l'ont point reçu.
Mais il a donné à tous ceux qui l'ont reçu, le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom,
« Qui ne sont point nés du sang, ni de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu.
« Et le Verbe s'est fait chair, et il a demeuré parmi nous; et nous avons vu sa gloire : la gloire du Fils unique du Père, plein le grâce ot de vérité (1). »
Quand la série des révélations fut close, et que Dieu eut manifesté à la terre la somme de vérités qu'il avait résolu de
<1) S. Jean, i, 1-14.
22 l'église et le progrès scientifique
nous découvrir dans la vie présente, une nouvelle phase commença. On est convenu de l'appeler l'ère patristique.
Elle embrasse onze siècles de luttes continuelles, de labeurs persévérants et de progrès tantôt lents, tantôt rapides, toujours glorieux pour l'Eglise, toujours utiles à la civilisation. Pendant cette longue période, la théologie ne revêt pas encore sa forme rigoureuse et définitive, du moins en toutes ses parties; mais elle reçoit de merveilleux accroissements ; de hardis penseurs appliquent à chacun de ses dogmes, pour les préciser, toutes les ressources et toutes les habiletés du raisonnement humain.
Le chaos universel règne au sein du paganisme et de l'hérésie, toutes les fausses religions s'entrechoquent pour se détruire, ou se liguent pour anéantir le christianisme, tous les traits de la sophistique sont lancés contre les dogmes révélés, en particulier contre la divinité de Jésus-Christ ; et l'Eglise, au milieu de cette mêlée, tantôt appuyée sur la parole révélée, tantôt éclairée par les lumières de la philosophie, combat sans trêve ni merci. Elle a recours à toutes les ressources de la polémique, excepté aux armes déloyales de la raillerie et du persiflage. L'éloquence exalte la vertu et foudroie le vice, glorifie les martyrs et confond les tyrans ; la glose et la simple homélie vulgarisent la connaissance de la religion et mettent l'Evangile à la portée de toutes les intelligences ; le grand commentaire développe avec ampleur le texte des Livres saints ; les lettres renferment des documents précieux sur le mouvement doctrinal des différentes époques ; les vastes traités d'apologétique exposent les principales vérités du christianisme et réfutent les blasphèmes des païens et des hérétiques ; les définitions et les symboles contiennent la formule précise et abrégée de notre foi.
Dans les douze premiers siècles de notre ère, les dogmes
fondamentaux du catholicisme turent tous attaqués, depuis la divinité de Jésus-Christ jusqu'à l'auguste sacrement de l'Eucharistie, depuis la chute originelle au paradis terrestre jusqu'à la rédemption sur le Calvaire, depuis la régénération par la grâce du baptême jusqu'à la glorification dans la vie future. Jamais lutte ne fut à la fois et plus universelle et plus acharnée.
Les ennemis comptaient à leur tête des lettrés revêtus de la pourpre impériale, comme Marc-Aurèle et Julien l'Apostat ; des philosophes de renom, comme Celse, Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus ; des hérésiarques fameux, comme Simon le magicien, Ebion, Valentin, Montan, Sabellius, Manès, Donat, Arius, Macédonius, Pelage, Nestorius, Eutychès, Sergius, Photius, Bérenger et Waldo.
Les champions de la vérité formaient une armée innombrable dont il est impossible de mentionner tous les chefs ; les noms des principaux forment déjà une bien longue liste ; toutefois nous ne saurions passer sous silence saint Clément de Rome, saint Ignace d'Antioche et saint Denys l'Aréopagite ; le martyr saint Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, saint Cyprien et saint Irénée, saint Athanase, saint Ephrem, saint Cyrille de Jérusalem, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Epiphane, saint Jean Chrysostome, saint Hilaire de Poitiers, saint Arnbroise, saint Jérôme et saint Augustin, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Léon, saint Pierre Chrysologue et saint Grégoire le Grand ; saint Jean Damascène, saint Anselme et saint Bernard.
Ces écrivains, vrais conquérants, défendent nos dogmes comme autant de forteresses en usant toutefois des armes qui conviennent le mieux à leur génie propre. Les uns, surtout parmi les Grecs, préfèrent les hautes spéculations de la pensée
et empruntent souvent leurs armes à la philosophie ; les autres, en particulier chez les Latins, dominent par un esprit éminemment pratique et cherchent ordinairement un appui dans le droit; tous puisent largement aux sources vives de la sainte Ecriture et de la Tradition divine ; plusieurs signent de leur sang le témoignage qu'ils rendent à la vérité.
L'autorité doctrinale de l'Eglise est un des points les plus audacieusement contestés et les plus vigoureusement défendus.
Le pape saint Clément, exerçant son autorité suprême, écrit aux Corinthiens, pour leur exposer, en termes simples et fermes, la divine constitution de l'Eglise, les prérogatives du Siège apostolique et les degrés de la hiérarchie sacerdotale ; il est suivi dans cette voie par un grand nombre de Papes, cl'évêques et de docteurs (1).
La théologie tire de ces controverses d'immenses avantages ; en effet, la mission surnaturelle de l'Eglise une fois établie sur des fondements solides, les catholiques possèdent une règle infaillible de foi, un interprète autorisé de la parole divine, un juge sans appel dont les décisions s'imposent à tout vrai fidèle. Et maintenant, que les génies les plus puissants et les plus hardis prennent un libre essor sous l'œil vigilant du Pontife romain ! que les Athanase, les Basile, les Grégoire et les Cyrille, les Hilaire, les Ambroise, les Augustin, les Anselme et les Bernard appliquent aux mystères le regard perçant de leur intelligence ! qu'ils se plongent dans l'étude approfondie des dogmes et en recherchent les merveilleuses convenances ! qu'ils se mesurent avec les précurseurs des protestants et des rationalistes modernes !
(1) Saint Clément, Première épitre aux Corinthiens. — Saint Denys l'Aréopayite, La Hiérarchie ecclésiastique. — Saint Ambroise, Devoirs des Prêtres. — Saint Léon. — Saint Grégoire le Grand. — Saint Anselme.
l'Eglise, gardienne de l'orthodoxie, surveille le débat, pèse les arguments, et quand l'heure opportune est venue, elle élève la voix, «lit anathème à l'erreur et proclame la vérité cpii s'impose à la croyance de ses enfants.
A Nicée, à Constantinople, à Ephèse, à Ghalcédoine, elle frappe Arius, Macédonius, Nestorius, Eutychès et leurs disciples ; elle définit solennellement la divinité du Verbe et de l'Esprit-Saint, l'unité de personne et la dualité de natures en Jésus-Christ, le privilège auguste de la maternité divine accordé à Marie, à cette Vierge incomparable que la tradition constante des siècles appelle la Fille du Père éternel, la Mère du Verbe incarné, l'Epouse du Saint-Esprit : « Si quelqu'un, dit saint Cyrille, ne confesse pas qu'Emmanuel est vrai Dieu, et par conséquent la sainte Vierge Mère de Dieu, puisqu'elle a engendré selon la chair le Verbe de Dieu fait chair, qu'il soit auathème (1). » En même temps, la chute originelle et la nécessité de la grâce sont nettement définies contre les Pélagiens.
L'univers catholique recevait ces proclamations solennelles avec un pieux enthousiasme et une religieuse docilité. Les vérités révélées, sans croître dans leur substance, devenaient cependant plus précises, et les sciences divines faisaient de nouveaux progrès. Ainsi la découverte d'un continent ne change point la surface du globe, mais elle complète la carte géographique.
Comme c'est une des conditions de notre existence actuelle, que notre esprit se développe dans la lutte, c'est surtout dans les oppositions soulevées contre lui que se développa l'intelligence du dogme chrétien. Plus attentifs à la vérité contestée, on en acquit une intuition plus profonde; on la plaça dans un meil-
(1) Anathematismes de saint Cyrille approuvés par le Pape et par les Pères du Concile d'Ephèse, n° i.
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leur jour ; on la défendit avec plus de solidité ; on l'assit sur des bases mieux affermies. Les luttes, les discussions, qui si souvent n'aboutissent à rien dans les écoles philosophiques, ne furent jamais stériles dans les Eglises. Des décisions prises en furent le résultat. La vérité divine prit des formes mieux arrêtées; elle se déclara d'une manière plus explicite ; les simples euxmêmes la connurent distinctement ; les savants la possédèrent avec plus de certitude ; et l'erreur, qui semblait destinée à l'obscurcir, servit, en définitive à en augmenter l'éclat. Mais le progrès lui-même, il faut bien le remarquer, est d'une tout autre nature que les progrès qui s'accomplissent dans les opinions ou dans les sciences humaines. Saint Augustin, qui a le plus expressément signalé ce progrès, en a marqué aussi les vrais caractères. « On défend, dit-il, les Ecritures, avec plus de soin et d'exactitude, mais on ne les entend pas autrement qu'elles avaient été entendues ; seulement ceux qui les entendaient les ont traitées plus à fond, et ceux qui ne les pénétraient pas bien ont compris ce qu'ils croyaient avec piété (1). »
En d'autres termes, parles écrits de ses docteurs et par l'autorité de ses décrets, la vérité dogmatique se manifeste dans l'Eglise avec plus d'éclat ; elle y est défendue avec plus de solidité ; elle y est exprimée avec plus de précision ; elle y est connue en plusieurs points, comme révélée de Dieu, avec plus de certitude ; mais elle y demeure toujours la même dans sa substance. Le progrès dogmatique qui s'accomplit dans l'Eglise est donc un progrès extérieur, relatif, dans la forme, et non un progrès substantiel et dans le fond de la doctrine. Ces luttes des premiers siècles servirent de pierre de touche pour éprouver la vérité du catholicisme. Un système religieux, basé sur l'impos-
(1) S. August., De dono Persev.
tare, n'aurait pas résisté à des attaques si longues et si habilement calculées. Le contrôle s'est exercé avec une rigueur impitoyable, et cependant la religion catholique est restée invulnérable ; il faut en conclure qu'elle est divine : « La science, dit Joseph de Maistre, est une espèce d'acide qui dissout tous les métaux, excepté For (1). »
Quand le Moyen Age atteignit son apogée, non seulement Tépreuve était faite ; mais le génie des Pères avait projeté une vive lumière sur la plupart de nos dogmes, et la période lente et pénible de l'élaboration touchait à son terme. C'est alors que la théologie, revêtant sa forme définitive, entra dans sa troisième et dernière phase.
Un jour, la Lombardie envoya aux écoles de Paris un jeune homme très pauvre des biens de la terre, mais très riche des dons de l'intelligence. On l'appelait Pierre Lombard, du nom de son pays. Quand, timide et inquiet, il s'acheminait vers la France, il ne soupçonnait pas le brillant avenir qui l'y attendait. Après de fortes études, il professa la théologie avec distinction, et fut élevé aux honneurs de l'épiscopat en 1159; mais il dut avant tout sa renommée à l'ouvrage élémentaire qu'il composa sous le titre de Livre des Sentences.
Cet essai, qui unissait à l'abondance et à la pureté de la doctrine toutes les qualités d'un excellent enseignement, provoqua un véritable enthousiasme. Tous les maîtres, depuis Pierre de Poitiers jusqu'à Guillaume Estius, prirent pour texte de leurs leçons le Livre des Sentences, et plus de cent soixante en firent des commentaires dans les seules écoles de la Grande-Bretagne.
Pierre Lombard ne se contente pas d'exposer, à la manière des Pères, la doctrine renfermée dans les Ecritures et dans la Tra-
(1) Joseph de Maistre, Di< Pape, liv. IV, chap. h.
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dition, il applique à la démonstration du dogme les règles de la dialectique. Position des thèses, emploi judicieux du syllogisme, réponse en forme aux objections, tout l'arsenal du raisonnement scolastique est déjà entre ses mains, et il en use avec autant d'aisance que de pureté.
Alain de Lille emploie le même procédé, et lui donne une forme presque géométrique. Non seulement il regarde la doctrine religieuse comme susceptible de démonstration, mais il pense que le meilleur moyen de réfuter les hérétiques est de recourir au « armes de la logique. » Ainsi ces vieux docteurs, qu'il était de mode, il y a cinquante ans, de tourner en dérision, ne prennent point l'autorité pour unique critérium ; et les accuser de servilisme, c'est répéter un mensonge historique dont les travaux récents ont fait bonne justice.
La théologie, une fois en possession d'une méthode vraiment scientifique, fit de rapides progrès, et, un siècle après la mort de Pierre Lombard, elle était arrivée à sa perfection, du moins comme analyse du dogme, dans la Somme thèologique de saint Thomas.
Ce chef-d'œuvre, qui résume le mouvement intellectuel des âges précédents, n'est pas moins remarquable par l'unité du cadre et la clarté de la méthode que par la vigueur de la pensée ; l'illustre docteur y aborde toutes les questions de la métaphysique, de la psychologie et de la morale, tous les problèmes les plus élevés et les plus difficiles de la grâce, et les discute avec une profondeur qui n'a pas été dépassée.
Le plan général porte le cachet de toutes les grandes oeuvres ; il est simple et majestueux ; les détails en sont groupés avec une harmonie, les conclusions déduites avec une rigueur qui attestent un esprit aussi un et délié que solide.
Donnons une idée de cette vaste synthèse.
Dieu est placé au sommet de l'échelle des êtres. Nous ne pouvons pas le contempler face à face ; mais, à l'aide de la raison et de la foi, il nous est donné de saisir son existence, et même de soulever un coin du voile qui nous cache l'infinie perfection de son essence, l'unité de sa nature et la trinité de ses personnes (1). Au-dessous de lui sont les créatures sorties de ses mains. Toutes portent en elles-mêmes une image ou, pour parler le langage de l'Ecole, un vestige des attributs divins : elles sont bonnes, mais à des degrés différents (2). L'ange, par sa nature, est de tous les êtres le plus voisin de Dieu (3). Puis c'est le monde visible, avec l'homme qui en est le roi et en même temps le chef-d'œuvre (4). Dieu n'abandonne point sa créature après lui avoir donné l'existence, il gouverne toutes choses avec sagesse, et les lois de sa Providence sont infaillibles ; il se réserve toutefois de suspendre leur action et d'agir en dehors de leur cours habituel ; il se sert aussi du ministère des anges pour accomplir auprès des hommes les desseins de sa miséricorde (5). Il veut être lui-même notre fin : il a créé notre intelligence pour l<i connaître, notre volonté pour l'aimer; mais cette félicité suprême doit être une récompense, il faut la mériter (G). Or ce mérite est attaché à Pacte humain (7). De nos actes naissent des vertus et des vices, c'est-à-dire des habitudes, des dispositions qui nous portent au bien ou au mal (8). Aux vertus s'ajoutent encore les dons du Saint-Esprit (9). Si nous abusons de tous ces moyens et cédons à l'appât du vice, nous désobéissons à Dieu ; c'est le péché (10). Il existe une règle qui nous sert à discerner le bien du mal et nous dirige dans nos actions : c'est la loi (11).
(1) Somme théologique, P. I", q. n-XLiii.
(2) Q. xliv-xlix. — (3) Q. l-lxiv. — (4) Q. lxv-cii. — (5) Q. cm-cxvii. — (6) P. II3. J 2«, q. i-v. — Çt) Q. vi-xx. — (S) Q. xxi-lxvii. — (9) Q. lxviii-lxx. — (10) Q. lxxilxxxix. — (11) Q. xc-cvm.
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Réduits à nos seules forces, nous sommes incapables d'en remplir les préceptes ; mais la grâce de Dieu nous prête son secours et devient la source du mérite surnaturel (1). Sous son influence, toutes les vertus germent et grandissent en nos âmes : au premier rang figurent la foi, l'espérance et la charité ; viennent ensuite la prudence, la justice, la force et la tempérance avec le brillant cortège qui les accompagne (2). L'âme, ainsi purifiée et transformée, est favorisée parfois des privilèges les plus extraordinaires, et elle s'élève aux degrés les plus sublimes de la perfection chrétienne (3). Pour nous délivrer du péché et nous guider dans cette ascension, le Fils de Dieu s'est fait homme, il s'est constitué notre rançon et il a établi les sacrements ou les canaux de la grâce (4). Si nous prenons notre croix et marchons à sa suite, nous arriverons sûrement à l'éternelle félicité.
Avec ce seul livre, l'humble religieux qu'on appelait « Frère Thomas » a fait plus d'honneur à l'esprit humain que bien des générations de savants dont les volumineux écrits, édités à grands frais, peuplent nos bibliothèques.
Toutefois, l'intelligence, même la plus puissante, a des bornes ; l'Ange de l'Ecole n'a pas dit le dernier mot de toutes choses, et la théologie, malgré des temps d'arrêt et des époques de décadence, a progressé depuis le xme siècle. Elle s'est même enrichie des beaux traités de la Révélation et de l'Eglise que les deux erreurs capitales des temps modernes, le rationalisme et le protestantisme, ont rendus nécessaires.
Grâce à la sage liberté dont l'Eglise est jalouse, les partisans de saint Thomas, de Scot, de Molina, les Gajetan, les
(1) Q. cix-cxiv. — (2) 2a 2«, q. i-clxx. — (3) Q. clxxi-clxxxix. — (4) P. IIIa, q. i-xc. - Histoire générale de la philosophie, tome II, p. 79, 80.
Frassen, les Suarez se sont livrés à dos luttes savantes dont L'écho s'est prolongé jusqu'en nos modernes écoles de théologie.
La science de la religion, étudiée, défendue et vulgarisée par de tels maîtres, a rendu au développement de l'esprit européen des services incontestés. « L'Eglise, dit M. Guizot, a exercé une très grande influence sur Tordre moral et intellectuel dans l'Europe moderne, sur les idées, les sentiments et les mœurs publiques. Le fait est évident; le développement moral et intellectuel de l'Europe a été essentiellement théologique. Parcourez l'histoire du x° au xvc siècle ; c'est la théologie qui possède et dirige l'esprit humain ; toutes les opinions sont empreintes de théologie; les questions philosophiques, politiques, historiques, sont toujours considérées sous un point de vue théologique (1). » « A tout prendre, ajoute-t-il ailleurs, cette influence a été salutaire ; non seulement elle a entretenu et fécondé le mouvement intellectuel en Europe, mais le système de doctrines et de préceptes au nom desquels elle imprimait le mouvement, était très supérieur à tout ce que le monde ancien avait jamais connu (2). »
De fait, si cet esprit théologique, circulant dans le monde européen comme un sang nouveau dans des veines appauvries, n'avait ni rajeuni la société romaine, ni purifié les races barbares, quelles nations seraient sorties du mélange de deux éléments dont l'un était épuisé par la corruption, et l'autre perverti par la cruauté? Dans cette Europe du Moyen Age, où, malgré bien des vices, régnaient la justice et la loyauté, où l'oppresseur trouvait un juge et le faible un appui, où les horizons terrestres ne faisaient point
(1) M. Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, leçon VI0.
(2) M. Guizot, ibid.
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perdre de vue les perspectives du ciel, nous aurions vu s'étaler au grand jour et se perpétuer sans résistance à travers les siècles, ce je ne sais quoi de monstrueux qui naît de la débauche éhontée alliée à la force brutale.
Il fallait une religion divine, incarnée, pour ainsi dire, dans un langage scientifique, net et rigoureux; il fallait des dogmes indiscutables, rendus accessibles aux plus humbles esprits, pour réprimer, par la crainte, les saillies effrénées de l'âme populaire, ou la relever, par l'espérance, de ses accablements.
L'influence salutaire de la théologie s'est étendue, d'ailleurs, à toutes les productions de l'esprit humain et ne s'est point épuisée pendant les siècles du Moyen Age.
A l'époque de la Renaissance, d'après un écrivain peu suspect, « la théologie était, comme par le passé, le principal objet de l'activité littéraire en Occident ; ses productions furent extrêmement nombreuses, circonstance qui les rend difficiles à énumérer, d'autant plus que la plupart n'ont pas été imprimées ; chaque monastère apportait son contingent, et il y en avait un certain nombre pour lesquels écrire était une affaire de vocation, notamment les Dominicains et les Franciscains. Les hommes qui, au temps de la Réforme, figuraient dans les assemblées, dans les colloques et au Concile de Trente, comme défenseurs de la doctrine catholique, firent paraître une érudition vraiment digne d'être admirée et estimée. La science par-dessus tout était alors aimée et considérée (1). »
Cette vertu civilisatrice, la théologie la possède-t-elle encore? trouverait-elle à l'exercer dans notre monde moderne, ou bien n'a-t-elle pas été avantageusement remplacée par le merveilleux essor, donné, de nos jours, aux sciences de la nature? La
(1) Wachler, Manuel de l'histoire de la littérature, IIe partie, 1823, p. 200.
réponse est facile ; elle s'impose même à quiconque étudie l'état d'esprit de l'Europe actuelle avec clairvoyance et bonne foi.
De nos jours, autant qu'à la Renaissance et beaucoup plus qu'au Moyen Age, l'amour déréglé de l'indépendance et la soif des jouissances matérielles affaiblissent le sentiment religieux dans l'âme populaire aussi bien que chez les esprits cultivés; l'indifférence, la plus dangereuse des maladies morales, détourne les hommes des graves pensées de l'autre vie et les porte à renfermer leurs destinées dans les étroites limites de la vie présente. La raison de nos contemporains refuse, par orgueil, d'admettre les mystères, et, par légèreté, d'approfondir les dogmes ; la parole du Maître est dure à leurs oreilles, les rigueurs de la pénitence les rebutent; en un mot, l'austère visage du Dieu crucifié n'attire plus des cœurs tournés vers la terre et absorbés par la jouissance.
Comment tourner de nouveau vers le ciel des âmes qui ont perdu la notion du divin, et dont le sentiment religieux ne se traduit plus que par de vagues aspirations vers « l'au delà? »
En distribuant dans toutes les chaires et en propageant par la presse un enseignement nourri d'une forte sève théologique. La science sacrée doit projeter plus de lumière afin de montrer aux savants incrédules combien notre foi est raisonnable ; à elle de saisir les intelligences absorbées dans l'étude de la nature et de les tourner vers les réalités splendides du monde de la grâce ; à elle de réveiller les consciences assoupies, d'orienter les volontés vers les biens éternels et d'aider les nobles inclinations à se faire jour au milieu des passions vulgaires.
Le théologien ne peut amoindrir la vérité; mais son devoir est de l'entourer de toutes les preuves qui entraînent l'assentiment des hommes non prévenus. « Il est vrai, dit Hettinger, que l'Eglise
Civil», chrkt. — * o
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professe des dogmes que la raison ne peut approfondir, que l'esprit de l'homme ne comprend point, sur lesquels s'étend un voile que nulle intelligence créée ne lèvera jamais. Mais avant d'introduire le fidèle dans le mystérieux sanctuaire de ses dogmes, elle lui montre ses droits et ses titres, elle étale ses motifs de crédibilité, motifs qui, étant empruntés à la sphère des connaissances naturelles et rationnelles, doivent, avec le secours de la grâce, conduire à la foi la raison qui voudra rester fidèle à ses propres lois. Et après avoir parcouru jusqu'à ses limites extrêmes le domaine de la vérité naturelle, l'esprit prête volontiers l'oreille à la foi, seule capable de lui résoudre l'énigme de l'existence ; il trouve même dans Tordre naturel des images et des analogies qui l'initient à l'ordre surnaturel ; il y a d'ailleurs l'attrait de l'infini et le pressentiment du divin qui le poussent dans la même direction (1). »
Pour accomplir sa mission, le théologien de nos jours doit, il est vrai, faire de nombreuses excursions dans le domaine des sciences expérimentales. Une des ruses de l'impiété moderne consiste à usurper à son profit et à tourner contre Dieu les bienfaits d'une civilisation essentiellement imprégnée de christianisme ; elle s'efforce de jeter le discrédit sur l'enseignement de l'Eglise au nom des sciences humaines, ou, comme elle dit pompeusement, « au nom de la science. » Elle emprunte à la géologie, à l'astronomie, à la physique, à l'histoire, des sophismes pour attaquer les dogmes de la création, de la Providence, de la divinité de Jésus-Christ, de la présence réelle de Dieu dans l'Eucharistie.
Le théologien, sous peine de condamner son enseignement à la stérilité, doit suivre son adversaire sur son propre terrain, discuter l'authenticité ou la valeur des faits qu'il allègue, et le
(1) Hettinger, Apologie du Christianisme, les Dogmes, ch. xix.
forcer de s'en tenir à des conclusions proportionnées à ses découvertes. Il est obligé, par là même, d'être constamment au courant du mouvement scientifique moderne, et Ton peut dire que, de la sorte, aucun progrès ne lui est étranger. Ce travail, d'ailleurs, n'est pas perdu, même pour la science qu'il cultive de préférence : aux arguments qu'il a utilisés jusque-là pour la démonstration de ses thèses, il ajoutera une preuve indirecte tirée de la solution même des objections.
Indiquons par un exemple comment pourra être conduite une discussion de ce genre.
Les astronomes, grâce aux puissants télescopes dont ils se sont armés, ont découvert des merveilles dans l'immensité de l'espace. Immédiatement l'impiété a poussé des cris de victoire. L'un de ses adeptes, l'auteur du Catéchisme positiviste, s'est hâté de conclure qu'il fallait déchirer la première page des saints Livres et nier le dogme de la création (1). Le théologien, partant des mêmes faits, en a déduit une conséquence diamétralement opposée, et il a trouvé dans les découvertes astronomiques la confirmation du récit mosaïque. Voici dans leur forme rigoureuse et l'objection et la réponse :
— Autrefois, dit le savant, on pensait que la terre était « plate » et que deux grands '< luminaires » suspendus au firmament nous éclairaient, « de jour et de nuit » ; maintenant la science a percé « d'un regard l'immensité des cieux », et posé, «d'une main non moins sûre », les grandes lois qui régissent l'univers; désormais « l'almanach » prédit à heure fixe le retour d'une marée, d'une éclipse ou d'une comète; la terre, nous le savons, n'est qu'un des moindres satellites du soleil, et chaque fois que l'on parvient à grossir la lentille du télescope, on découvre de
(1) L. Yiardot, Libre examen; II, la Création.
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nouveaux astres dans « l'incommensurable océan » des mondes.
— Le théologien répond qu'il se réjouit, de son côté, avec l'Eglise,' des progrès de l'astronomie, et qu'il admire la grandeur, l'harmonie et la beauté de l'univers. Il fait observer que des prêtres et des religieux, à Paris et à Rome, dans tous les centres importants, jusqu'à Pékin, ont puissamment contribué aux découvertes dont nous sommes si fiers.
— Mais, continue le savant, les croyances « surannées et enfantines » de la primitive humanité se trouvent forcément ébranlées, et il devient impossible d'admettre la création à l'exemple de Moïse et de ses contemporains : nous ne découvrons pas à l'aide du télescope les limites du monde; l'univers est donc infini, et par là même incréé. L'espace, le temps, la matière, « sans commencement et sans fin », composent par leur indissoluble union la « trinité de la nature. »
— Singulier raisonnement, ajoute le théologien; étrange conclusion ! Vous ne pouvez mesurer ni l'étendue de l'espace, ni les successions du temps, ni la durée de la matière; cela prouve l'impuissance de l'astronomie et non pas la réalité de trois infinis dont la raison proclame l'évidente absurdité. Notre Trinité est un mystère insondable ; la vôtre est une monstrueuse chimère. Bien plus, les découvertes modernes confirment le dogme fondamental de la création, au lieu de lui porter atteinte. Plus les lois de l'univers, l'harmonie des astres et l'étendue des cieux sont dignes de captiver notre attention et d'exciter notre ravissement, plus aussi la nécessité d'un Créateur sage et puissant s'impose à notre esprit; nous sommes donc plus en droit que jamais de dire avec Moïse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (1). »
(1) Moïse, Genèse, i, 1.
Nous pourrions poursuivre cette étude et montrer en détail que les sciences humaines, quelles qu'elles soient, ont tout à gagner en acceptant le concours de la théologie dont l'ignorance et la mauvaise foi méconnaissent les services pour n'en pas accepter la direction ; nous pourrions rappeler que les autres sciences sacrées, comme l'exégèse, l'herméneutique, l'histoire ecclésiastique, le droit canon, sont aussi éminemment utiles, soit à l'historien profane, soit au jurisconsulte ; il nous serait facile enfin de prouver que si la société chancelle sur ses bases et menace ruine, c'est parce qu'elle refuse obstinément, surtout depuis un siècle, d'accepter pour règle la parole de Dieu que la théologie interprète, défend et enseigne sous les regards vigilants de l'Eglise romaine. Mais nous aborderons ailleurs ces problèmes délicats ; qu'il nous suffise d'avoir démontré que la théologie s'impose au respect, sinon à l'attention, de tout esprit cultivé ou simplement sérieux.
Lorsque Dante résolut d'entreprendre un voyage à travers les mondes invisibles, il supplia « Béatrix » ou la théologie de lui servir de guide. Cette noble dame lui apparut dans tout l'éclat de sa jeunesse, vêtue d'une robe d'un rouge éclatant qui rehaussait encore la pudeur et la modestie de son visage. Dès lors, son « image chérie » ne quitta plus le poète, et, grâce à sa présence bienfaisante, ses passions n'étouffèrent plus jamais en lui la voix de la raison (1). Les savants de nos jours ont entrepris, à travers le monde visible, un voyage d'exploration, qui, pour être moins périlleux que celui de Dante, n'en est pas moins long et difficile. Qu'ils appellent Béatrix à leur aide ! Mais cette dame de haute lignée ne va pas seule ; elle veut être accompagnée de sa fidèle suivante, la philosophie.
(1) Dante, Divine comédie.