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CHAPITRE II

Les anciens avaient aimé avec excès le plaisir de la parole. Mais, pour ces peuples délicats et raffinés dans leur matérialisme, le premier but de l'éloquence n'était point de satisfaire l'esprit, encore moins d'émouvoir le cœur : c'était de charmer les sens. Jamais peut-être la Grèce ancienne ne rendit à la puissance de la parole un plus éclatant hommage, que le jour où elle chargea Démosthène de défendre la liberté de la nation. Néanmoins, à l'heure même où Philippe était aux frontières, l'orateur devait, pour dominer un auditoire inattentif, assurer à ses phrases une cadence harmonieuse, et à songeste une grâce empruntée aux personnages de théâtre. Il nous donne lui-même le secret de son succès auprès de ce peuple frivole et sensuel. Toutes les parties de la rhétorique sont, selon lui, renfermées dans l'action ; le peuple est vaincu quand il est captivé par la vue et par l'oreille, c'est-à-dire par les sens.

Si tel était le principal ressort des orateurs païens, alors que les grands intérêts politiques étaient en jeu, on peut présumer ce que devint l'éloquence lorsque les élans du patriotisme firent défaut, et que les grands sujets fournis par les siècles de liberté

disparurent. Après que l'empire romain, vainqueur de la Grèce, eut imposé silence à toutes les voix inspirées parles antiques souvenirs, il ne resta plus à l'éloquence que trois emplois, tous inférieurs, sinon indignes d'elle: le barreau, qui dut même attendre le règne des empereurs chrétiens pour reconquérir la liberté de la plaidoirie ; le panégyrique, qui avilissait la parole en la mettant aux pieds des grandeurs dégénérées et méprisables de ce temps-là; et la déclamation, dernier abus de l'éloquence, condamnée à propager Terreur ou la vérité, selon l'intérêt ou la fantaisie d'un rhéteur.

Le Christianisme, cependant, ne pouvait pas laisser périr la parole : il devait, au contraire, l'honorer, la répandre, la semer à profusion, selon la lettre du testament suprême laissé par son Fondateur : « Allez et enseignez toutes les nations. » — « Aussi, dit Lacordaire, quelque temps après que ces paroles eurent été prononcées, il se passait dans le monde un phénomène singulier. L'univers, ce quelque chose qui fuit et qui demeure, qui souffre et qui rit, fait la paix et la guerre, qui renverse et qui sacre les rois, qui s'agite sans savoir d'où il vient ni où il va, ce chaos enfin, écoute avec stupeur un bruit dont il n'avait pas l'idée, et qu'il ne se représente pas bien. Comme dans la nuit, quand tout est tranquille, et qu'on entend autour de soi je ne sais quel être qui marche, l'univers, pour la première fois, entend une parole qui vit, qui se meut, qui est à Jérusalem, à Antioche, à Corinthe, à Ephèse, à Athènes, à Alexandrie, à Rome, dans les Gaules, du Danube à l'Euphrate et par delà; une parole qui a été plus loin que Crassus et ses bataillons, plus loin que César; qui ^adresse aux Scythes comme aux Grecs ; qui ne connaît pas d'étrangers ni d'ennemis, une parole qui ne se vend pas, qui ne diète pas; qui n'a ni crainte ni orgueil; une parole toute

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simple qui dit : Je suis la vérité, et il n'y a que moi. Saint Paul a déjà paru devant l'Aréopage, et étonné par sa nouveauté ces chercheurs séculaires de nouveautés ; ils ont créé un mot pour peindre leur surprise, mot heureux et qui caractérise le phénomène dont l'univers commence à soupçonner la puissance : Que nous veut, disent-ils, ce semeur de paroles ? Ces philosophes avaient vu disserter, diviser, analyser, démontrer, faire sa fortune et sa gloire avec la rhétorique et la philosophie, ils n'avaient pas encore vu semer la vérité dans le genre humain comme un grain efficace qui germe en son temps, et qui n'a besoin que de sa propre nature pour fleurir et porter des fruits (1). »

Le premier caractère qui sépare l'éloquence chrétienne des déclamations du forum et des exercices académiques, est le mépris des artifices oratoires. Qui ne se rappelle saint Paul apportant l'Evangile aux Grecs de la décadence? Comme il fait peu de cas des sublimités du langage ! Comme son style irrégulier ménage peu les oreilles de ces délicats ! Comme il foule aux pieds les misérables ressources de la rhétorique païenne !

Est-ce à dire que les chrétiens ont moins de respect pour la parole de Dieu, que les païens n'en avaient pour la langue nationale ?

Non certes ! Les anciens avaient fait à l'éloquence humaine beaucoup d'honneur ; ils lui avaient élevé, sur la place publique, un piédestal magnifique, la tribune, d'où elle dominait ces villes intelligentes et passionnées et pouvait les diriger à son gré.

Il était difficile de faire davantage. Le Christianisme cependant prépara à la parole divine un sanctuaire plus auguste, sinon

(1) R. P. Lacordaire, xxive conférence. De la charité d'apostolat produite dans Vâme par la doctrine catholique.

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plus magnifique : il la plaça dans le temple, à côté de l'autel. Au lieu d'une tribune, il lui éleva une chaire, un second autel, tout près du premier, et Ton vit alors un spectacle que les païens n'avaient jamais contemplé ; on vit, au fond des basiliques, un orateur assis et presque immobile sur son trône pontifical, distribuer à une multitude composée de pauvres, de femmes et d'esclaves, une parole simple et dépourvue d'ornements ; et, chose plus étonnante, après ces discours que nul auditeur n'avait applaudis, on vit des pécheurs publics se condamner aux plus rudes pénitences, des enfants et des vierges dire adieu aux promesses de la vie, pour aller au-devant du martyre.

Quel était donc le secret de cette puissance nouvelle que nul rhéteur païen n'avait su donner à la parole humaine? Saint Augustin, écrivant à un de ses disciples, lui indique les deux ressorts qui devront donner à son enseignement une incontestable efficacité : c'est, en premier lieu, l'amour des hommes, la pitié pour la foule ignorante, dont le Maître avait dit : « Misereor super turbatn»; c'est, d'autre part, l'amour de la vérité, qui n'est autre que Dieu même.

Amour des hommes, amour du vrai, choses absolument nouvelles dans le monde, et qui devaient apporter à l'éloquence chrétienne le don des miracles ! Quelle puissance de conviction, en effet, dans ce besoin que nous avons de communiquer à autrui les croyances dont nous sommes pénétrés, dans cette ardeur qui nous porte à ouvrir la main, lorsque nous la croyons pleine des vérités qui régénèrent et qui délivrent !

u De même, dit saint Augustin, qu'un père se plaît à se faire petit avec son enfant, à bégayer avec lui les premiers mots, non qu'il y ait rien de bien attrayant à murmurer ainsi des mots confus, et cependant c'est là le bonheur rêvé par

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tous les jeunes pères, de même, pour nous, pères des âmes, ce doit être un bonheur de nous faire petits avec les petits, de murmurer avec eux les premières paroles de la vérité, et d'imiter l'oiseau de l'Evangile, qui réunit ses petits sous ses ailes, et n'est heureux qu'autant qu'il est échauffé de leur chaleur (1). »

Ce beau programme nous allons le voir réalisé dans toute la suite des âges chrétiens. Pendant dix-huit siècles, des voix innombrables répéteront une même parole, une parole d'amour; partout on s'efforcera de guérir la grande misère de l'homme, l'ignorance ; et lorsque les pouvoirs humains seront rebelles à la voix de la charité, partout, du sein même des ruines et du fond des prisons, s'élèvera une protestation saintement inflexible contre l'abus de la puissance, contre la brutalité de la force égoïste, une solennelle réclamation en faveur des faibles, des pauvres, des opprimés, des déshérités de la famille universelle, au nom du Père qui est dans les cieux.

Avec l'amour des hommes, l'évêque d'Hippone veut voir dans l'âme de l'orateur chrétien un amour plus noble encore et plus sacré, l'amour du vrai. Il y a une vertu cachée dans la poursuite de cet idéal souverain, que le prédicateur voudrait contempler sans cesse, dont il n'atteint jamais toute la beauté, qu'il perd par moments, mais dont la vue, de temps à autre, le soutient, le réveille et lui rend toute son ardeur.

La parole chrétienne, dépouillée, à l'origine, de toutes les formes de Félocution, de tous les ornements du style, n'est donc pas, par là même, privée de toute ressource : l'inspiration lui reste ; et cette flamme sacrée, qu'on peut appeler l'âme de l'éloquence, attirera bientôt à elle les splendeurs et les magni-

(1) Saint Augustin, De catechizandis rudibus, cap. n.

flcences de l'art, comme le soleil, en se levant, appelle tontes les voix harmonieuses de la création pour le saluer.

l'n écrivain catholique a dit : « La Providence place des poètes au sein des sociétés qui tombent, comme des nids d'oiseaux dons les; ruines pour les consoler (1). »

On pourrait dire, ce semble, avec la même vérité, que la Providence suscite des orateurs au sein des sociétés qui naissent, pour proclamer, contre les abus de la force, les droits sacrés de la civilisation et de la justice.

Cette gloire n'a pas été refusée au Christianisme naissant. Avant d'être des confesseurs et des martyrs, les Pères de l'Eglise ont été de grands hommes; avant d'être des saints, ils ont été des orateurs puissants et applaudis.

Dès l'âge apostolique, la parole divine avait opéré des prodiges. L'Eglise avait compté des adhérents parmi les dignitaires de la sjmagogue, parmi les soldats des légions, parmi les fonctionnaires des villes, parmi les gouverneurs des provinces, parmi les ministres des rois. Elle avait conquis des âmes dans l'Aréopage d'Athènes, et sur les bancs du sénat romain ; elle avait trouvé des fidèles jusque sur les marches du trône impérial.

Nulle violence n'avait pu empêcher sa victoire. Lorsque les maîtres du monde avaient voulu arrêter par le glaive cette parole envahissante, Tertullien avait élevé la voix du fond de l'Afrique ; il avait confronté hardiment les chrétiens avec leurs persécuteurs, et le monde s'était ému à ses accents indignés et superbes, semblables aux rugissements d'un lion blessé.

A peine sortie des catacombes, l'Eglise, armée d'une parole libre, admise au grand jour de la discussion, va se mesurer avec

Ozannm.

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toute la force intellectuelle du paganisme et de l'hérésie, et dans cette lutte, elle va cueillir la palme de l'éloquence. Après les combats obscurs, mais féconds, des premiers apologistes, nous pouvons saluer les grands triomphes oratoires de l'Evangile. Nous sommes au ive siècle.

A cette époque de troubles politiques et de dissolution sociale, le vieux monde hellénique n'a pas encore renié ses traditions d'élégance et de délicatesse. Il ne subit volontiers d'autre ascendant que celui d'une parole ornée, chaleureuse, entraînante. C'est alors que l'Eglise produit d'un seul jet, presque sans préparation humaine, une pléiade de grands esprits, dont la réunion, en un même siècle, est un des faits étonnants de l'histoire.

En combattant les passions les plus chères au cœur humain, les Pères de l'Eglise d'Orient soutiendront la comparaison avec ce que l'antiquité vante de plus illustre, et laisseront bien loin derrière eux leurs contemporains. Ils sauront faire plier, non seulement l'art, mais aussi la langue des Grecs, aux inspirations sacrées, pour exprimer les idées neuves de la foi ; et pourtant cette langue, comme une mélodie ancienne à laquelle on aurait adapté de nouvelles paroles, restera ce qu'elle était, quand elle tonnait avec Démosthène, ou charmait avec Isocrate.

En Occident, au contraire, les Barbares ont fait passer sur les provinces de l'empire un fleuve de sang et de boue : monuments artistiques, richesses littéraires, presque tout a péri ; et c'est au milieu de l'abaissement des esprits et des courages, qu'un Ambroise ou un Augustin enseignera la plus pure morale dans un langage de la plus haute éloquence.

On a souvent comparé les Pères du ive siècle à nos orateurs sacrés du siècle de Louis XIV, et de bons juges ont accordé

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aux premiers un génie plus étonnant, tout en admirant dans les œuvres de nos grands classiques une perfection plus soutenue.

Au xv iT siècle, en effet, le Christianisme était, en quelque sorte, aidé, à son tour, par la civilisation qu'il avait fondée; il s'épurait avec elle et brillait de la même splendeur que les arts ; tandis qu'au milieu de la décadence de l'empire romain, les champions de la foi nouvelle restent seuls debout ; « ils ont l'air de fondateurs au milieu des ruines (1). »

Nous nous proposons de recueillir quelques traits du génie de ces grands hommes; mais, pour donner une juste idée de leur action civilisatrice, il est bon de les confronter avec leur temps, deJes replacer au milieu des passions et des idées du ive siècle, en un mot, de faire revivre un instant ces peuples disparus, qui recueillirent les fruits de leur apostolat.

La Grèce, nous l'avons vu, reste attachée aux souvenirs glorieux de son histoire. Athènes surtout, l'antique patrie des arts et des lettres, s'efforce de maintenir ses traditions séculaires de science, de sagesse et de beau langage. Pleine de monuments et d'écoles, elle attire toute la jeunesse studieuse de l'Europe et de l'Asie. Elle est peuplée de ces rêveurs enthousiastes, adeptes des doctrines néo-platoniciennes, qui cherchent dans la science un aliment à l'orgueil, et de ces rhéteurs, alors si nombreux en Orient, qui prostituent à la flatterie une éloquence vénale. Bruyante et agitée, cette ville paraît vivante; on la dirait favorisée d'une jeunesse éternelle ; mais, sous ces dehors séduisants, un observateur attentif découvrirait les principes d'une profonde décadence. Elle n'a plus ni les croyances, ni les institutions, ni les mœurs, qui font les nations grandes et prospères : c'est un

(li Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au Vf* siècle.

peuple qui achève de mourir, en dissimulant sous un langage harmonieux le délire de ses pensées. Toutefois, au milieu de cette décomposition qui l'envahit, un germe de vie nouvelle, faible encore et inaperçu, croît et se développe dans son sein. Athènes donne l'hospitalité de ses écoles aux représentants de tous les cultes, aux partisans de toutes les religions. Or, parmi la foule studieuse qui suit les leçons de l'Académie, on distingue deux jeunes hommes, graves et doux, admirés de leurs condisciples, dont ils évitent les folies. Ces deux inséparables, qui, au milieu des séductions d'Athènes, ne connaissent que le chemin de l'église chrétienne et celui des écoles, sont Grégoire de Nazianze et Basile. On les cite déjà dans toute la Grèce ; ils excellent dans les lettres et l'éloquence profane ; bientôt, en retour des leçons de la sagesse humaine, ils apporteront à Athènes la parole toute -puissante qui ranimera, pour des siècles, sa vie prête à s'éteindre.

En Asie, sur les bords de l'Oronte, dans une plaine enchanteresse, que couronnent d'âpres sommets, s'élève Antioche, la ville orientale par excellence, où s'étalent aux regards de l'étranger les plus étonnants contrastes. C'est là que les disciples du Crucifié ont reçu, pour la première fois, le nom de chrétiens; c'est là que le premier pape a établi pour un moment sa chaire infaillible ; c'est là que le rhéteur Libanius a ouvert cette école célèbre où l'on glorifie Homère jusqu'à l'apothéose ; c'est là aussi que le sophiste Julien, devenu maître du monde, écrira des satires contre les chrétiens, ses sujets.

Eprise, avant tout, de science et de plaisir, cette ville reniera volontiers les superstitions démodées du paganisme, pourvu que les apôtres du culte nouveau flattent la délicatesse de son goût par des discours ingénieux. Elle consentirai bâtir des églises,

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pourvu qu'on laisse debout ses théâtres. Ou verra parfois des foules enthousiastes se presser dans ses sanctuaires autour d'une chaire éloquente ; et, à certains jours, les temples du vrai Dieu seront déserts, parce que des courses de chars auront attiré sur la place publique un peuple toujours avide d'émotions oouvelli

Comment ûxer dans la stabilité de la foi et l'intégrité des mœurs des multitudes aussi mobiles et aussi voluptueuses?

Ce sera l'œuvre d'un prêtre jeune encore, auquel l'avenir réserve un nom glorieux, saint Jean Chrysostome ; il donnera à son peuple les prémices de son zèle, avant d'aller porter sur le siège de Constantinople le flambeau de son éloquence et le parfum de ses vertus.

Dans cette métropole du monde, il retrouvera les mêmes désordres, les mêmes ressources pour le bien. Là se montrent, dans toute leur laideur, les misères de l'empire d'Occident : le despotisme cupide des princes, les intrigues du palais, le scandale d'un luxe effréné, la corruption d'une grande ville, qui, à peine bâtie, est en proie à tous les vices des civilisations vieillies. Mais Constantinople, par sa nouveauté même, n'a rien dans ses monuments, dans ses fêtes, dans ses usages, qui rappelle l'idolâtrie. Là, du moins, l'apôtre du Christianisme ne sera pas gêné par le culte des souvenirs; heureux s'il peut courber sous la loi de l'Evangile un peuple chrétien par le baptême, mais païen encore par les mœurs et le tempérament.

En même temps que l'Europe et l'Asie, le nord de l'Afrique doit tressaillir aux accents de l'éloquence des Pères. Alexandrie sera le théâtre des luttes de saint Athanase, et la vie du grand iiivhevêque reflétera, pour ainsi dire, les tumultes et les orages de la cité confiée à sa sollicitude.

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Mais la prédication évangélique ne s'adresse pas seulement à ces nations ingénieuses et polies, restes brillants des civilisations orientales. Rome a entendu la parole de vie ; elle a reçu dans ses murs l'Apôtre des Gentils. Un jour même, selon le langage de Bossuet, « cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Gicéron (1). »

Mais, à l'époque où nous sommes parvenus, cette victoire du Christianisme est loin d'être complète. Les deux sociétés, les deux religions, le Dieu du Calvaire et les dieux du Capitole, sont en présence et en guerre. Les temples, les cirques, les rues mêmes 'de Rome, toutes pleines de monuments païens, entretiennent chez une partie des habitants le zèle pour la religion des ancêtres. Les sénateurs et les nobles tiennent pour l'ancien culte, qui doit perpétuer leurs privilèges. Au contraire, les pauvres et les esclaves embrassent avec ardeur la foi nouvelle, qui leur promet secours, consolation, délivrance.

Le spectacle est le même dans toutes les villes d'Italie. Partout, le messager de l'Evangile, avant d'affermir dans la foi les âmes des fidèles, doit renverser les idoles encore debout ; partout aussi, il doit relever les ruines matérielles accumulées par la barbarie.

Plus loin, de l'autre côté des Alpes, les obstacles grandissent et se multiplient. Les légions de César ont apporté dans les villes gauloises tous les vices de la Rome impériale, et, d'autre part, les rares missionnaires qui ont pénétré au sein des forêts druidiques n'ont pu y tarir le sang des sacrifices humains.

Quelle force, encore une fois, pourra briser tant d'obstacles?

(1) Bossuet, Panégyrique de saint Paul.

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quelle parole domptera, à la fois, le Grec, philosophe disert, critique délicat, amateur passionné de nouvelles, qui trafique depuis longtemps de la poésie et de l'éloquence ; le Romain, qui achète et paie toutes les intelligences de la terre pour célébrer sa propre gloire ; le Germain qui médite des projets d'invasion et de rapine; le Gaulois qui excelle à bien parler comme à bien se battre, et les habitants de la Grande-Bretagne ,. ces derniers tenants de la liberté humaine, qui se soulèvent à la voix de Galgacus, pour revendiquer, à l'extrémité du monde, le droit de n'être pas Romains? Quelle autorité courbera sous le même joug ces races si diverses, jalouses et ennemies les unes des autres, celles-ci déjà vieillies et tombant en ruines, celles-là jeunes, rapides, indomptables, capables de toutes les audaces et de toutes les résistances ? Quel gouvernement saura rapprocher tant de castes séparées par la politique, et chez qui la religion diffère, comme la noblesse et la condition?

Un seul mot donne aux apôtres de la foi nouvelle le courage d'affronter tant d'impossibilités; c'est la promesse du Sauveur à ses disciples choisis : « Je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles. »

Parmi les grandes figures de ces temps héroïques, une des plus imposantes et des plus fières est celle de saint Athanase. La Providence, qui le destinait à être le docteur et le martyr du dogme de la Trinité, cette pierre angulaire de la foi chrétienne, le jeta, pour ainsi dire, seul et sans appui au milieu de l'Orient coalisé contre lui. Proscrit par quatre empereurs, condamné par plusieurs conciliabules, obligé de disputer tour à tour sa tête et sa renommée à une tourbe d'assassins et de calomniateurs, il passa la plus grande partie de sa vie en exil, au milieu du désert, au fond des tombeaux, sans qu'un seul instant la vigueur de son

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âme fléchît sous le poids de tant d'épreuves, ou que sa voix cessât de se faire entendre à travers le monde pour confondre l'hérésie et protester contre l'iniquité.

Adoré de son troupeau, qu'il gouvernait du fond de ses retraites inconnues, fermement appuyé sur la communion de la chaire romaine, et puisant dans une piété ardente une vigueur et un courage indomptables, il vit enfin périr tous ses ennemis, et il lui fut donné d'achever sur son siège patriarcal une carrière dans laquelle il avait résumé tous les triomphes et toutes les épreuves de l'Eglise.

Les persécutions incessantes qui agitèrent la vie de saint Athanase n'ont laissé subsister aucun de ses discours. On sait seulement, par les témoignages contemporains, que jamais Socrate ne déploya, dans sa lutte contre les sophistes, une dialectique plus puissante que ce lion de la controverse, dont l'irrésistible argumentation donna le coup de mort à la pensée arienne dans son berceau.

Du reste, ses œuvres apologétiques, qui nous sont parvenues, révèlent suffisamment cette doctrine sûre d'elle-même et cet ascendant dominateur, qui firent de lui, selon l'expression de Villemain, « un des fondateurs de la tradition. »

Dans ces traités, composés pour les besoins du moment, et en pleine lutte contre l'hérésie, il dédaigne les ornements, ainsi que les formes de la rhétorique et de la philosophie grecques ; il touche rarement la corde pathétique ; mais la gravité de sa parole, la clarté de son exposé, la vigueur de sa logique, font reculer l'erreur, et mettent en pleine lumière la vérité qu'il défend.

A côté de ce gardien austère de l'orthodoxie, le ive siècle nous présente deux moralistes, aussi ingénieux et aimables que

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profonds et éloquents, deux hommes qu'une affection sainte avait unis pendant leur vie, et que la postérité n'a point séparés dans son admiration : saint Basile et saint Grégoire de Nazianze.

Dépositaire impassible de la vérité, saint Athanase avait négligé les ornements du langage; il avait presque dédaigné la littérature mythologique.

Au contraire, saint Basile et saint Grégoire, anciens élèves de Libanius, appellent à leur secours toutes les inspirations et toutes les ressources du talent oratoire. Ils ne s'appliquent pas, comme le primat d'Egypte, à retrancher d'un corps vigoureux les membres infectés, mais à réconcilier par l'amour. Ils discutent moins sur la pureté du dogme, qu'ils ne cherchent à améliorer les mœurs, et leurs exhortations, relevées par l'élégance d'un langage châtié, respirent l'enthousiasme de la conviction.

Saint Basile de Gésarée ne fut pas seulement une des lumières de son époque; on admire en lui un des plus beaux caractères qui aient honoré l'Eglise. Sorti des écoles d'Athènes, où il avait appris l'art de bien dire, sans pouvoir toutefois satisfaire suu intelligence avide de vérité, il rechercha d'abord la solitude, mère des grandes pensées, et, comme tant de nobles âmes de cette époque tourmentée, s'ensevelit au désert. Mais la situation de l'Eglise, déjà déchirée par l'hérésie et troublée par la persécution hypocrite de Julien l'Apostat, l'attira sur le théâtre de la lutte; il voulut partager les dangers de ses frères.

I u-donné prêtre par Eusèbe, évêque de Césarée, il mit au ice de ce prélat tous les trésors de son zèle et de son éloquence. Pendant plusieurs années, il répandit autour de lui le pain de la parole avec Torde la charité, et conquit si entièrement la reconnaissance des fidèles, qu'à la mort d'Eusèbe, ils le choisirent pour lui succéder.

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Saint Basile fut le véritable évêque de l'Evangile, le père du peuple, l'ami des malheureux, aussi infatigable dans son zèle qu'inflexible dans sa foi.

Placé à la tête d'un modeste diocèse de Cappadoce, il n'ambitionna jamais de dignités plus éclatantes. Observateur rigoureux de la pauvreté évangélique, il ne possédait qu'une seule tunique ; il ne vivait que de pain et dé grossiers légumes ; mais il employait des trésors à embellir Césarée. Il fit construire, pour les étrangers et pour les indigents, un hospice que saint Grégoire de Nazianze appelle une seconde ville ; il établit de nombreux ateliers ; il bâtit des écoles, et, en répandant la lumière de l'Evangile, assura à son peuple toute la sécurité et tout le bien-être compatibles avec les misères de la vie présente.

Du reste son génie et sa charité franchirent les limites de sa province. Arraché, par les circonstances, à la solitude qui avait eu les prémices de sa vie, il résolut de découvrir aux âmes d'élite la source des joies saintes qu'il avait goûtées, et il traça une règle de la vie religieuse, qui a fait de lui le législateur monastique de l'Orient.

Deux empereurs, Julien, son ancien condisciple, et Valens, s'attaquèrent successivement à ce pasteur aimable et bon, qu'ils croyaient facile d'intimider : ils reculèrent interdits et déconcertés. Son dialogue avec Modestus, préfet du prétoire de Valens, rappelle les interrogatoires des premiers martyrs ; l'âme intrépide du prélat s'y révèle tout entière.

« — De quel droit, lui dit Modestus, rejettes-tu la religion de l'empereur ?

— L'empereur est une créature de Dieu comme moi, et je n'adore pas une créature.

— Grains les châtiments d'une telle insolence.

— Lesquels ?

— La confiscation, l'exil, la mort...

— Menace-moi d'autre chose, je n'ai rien à perdre, ne possédant que mon manteau et quelques livres. Pour ce qui est de L'exil, je suis un voyageur ici-bas ; dans tous les lieux de la terre, je serai l'hôte de Dieu. Quant aux tortures, mon pauvre corps exténué n'en saurait supporter la rigueur. La mort ! Ah ! la mort

une délivrance, elle me réunit au Créateur par qui seul j'ai la vie.

— On ne m'a jamais tenu pareil langage, à moi, préfet.

— C'est qu'apparemment tu n'as jamais rencontré un évêque. » Tel fut l'homme, tel fut le pontife, vaillant et doux, ami de tous

les vrais progrès, qui, à une époque de troubles religieux et de dissensions civiles, assura au peuple de Césarée vingt ans de paix et de prospérité.

Esquissons les principaux traits de sa physionomie oratoire. Tout en cherchant dans les saintes Ecritures les sujets et les modèles de son éloquence, saint Basile [ne repousse pas entièrement l'inspiration des muses païennes. Il avait composé, nous l'avons vu, un traité sur la manière de lire les auteurs profanes, et ce commerce avec les vieux maîtres donne à son style une grâce et une fraîcheur dignes des meilleures époques. Qu'on en juge par la lettre suivante, dans laquelle il invite saint Grégoire de Nazianze à venir partager la retraite qu'il s'est choisie ; c'est une œuvre de jeune homme, qui décèle déjà une exquise sensibilité, jointe à une grande richesse d'imagination.

« Mon frère m'avait écrit que tu souhaitais depuis longtemps te réunir à nous, et que ta résolution était prise ; mais j'y crois difficilement, après tant de fausses promesses. D'ailleurs, pressé de mille soins, je ne pouvais attendre. Il me fallait retourner

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dans la province du Pont, et là peut-être, si Dieu le veut, je terminerai mes courses. Ayant une fois perdu les vaines espérances, ou plutôt les songes que je me faisais sur toi, car j'approuve celui qui dit que l'espérance est le songe d'un homme éveillé, je suis allé dans le Pont, pour chercher la vie qu'il me faut. Ce que nous avons souvent pris plaisir à nous figurer en imagination, il m'est donné de le voir dans la réalité. C'est une haute montagne enveloppée d'une épaisse forêt, arrosée, du côté du nord, par des sources fraîches et limpides. Au pied s'étend une plaine incessamment fertilisée par les eaux qui tomhent des hauteurs : la forêt qui jette alentour ses arbres de toute espèce et plantés au hasard, lui sert pour ainsi dire de mur de défense. L'île de Calypso serait peu de chose auprès, quoique Homère Tait admirée plus que toutes les autres pour sa beauté.

« Ce lieu se partage en deux vallées profondes. D'un côté, le fleuve, qui se précipite de la crête du mont, forme par son cours une barrière continue et difficile à franchir ; de l'autre, une large croupe de montagnes, qui communique à la vallée par quelque chemin tortueux, ferme tout passage. Il n'y a qu'une seule entrée, dont nous sommes les maîtres. Ma demeure est bâtie sur la pointe la plus avancée d'un autre sommet, de sorte que la vallée se découvre et s'étend sous mes yeux, et que je puis regarder d'en haut le cours du fleuve, plus agréable pour moi que le Strymon ne l'est aux habitants d'Amphipolis. Les eaux tranquilles et dormantes du Strymon méritent à peine le nom de fleuve; mais le mien, le plus rapide fleuve que je connaisse, se heurte contre une roche voisine, et, repoussé par elle, retombe en torrent, qui me donne à la fois le plus ravissant spectacle et la plus abondante nourriture, car il y a dans ses eaux un nombre prodigieux de poissons. Parlerai-je des douces

vapeurs de la terre et île la fraîcheur qui s'exhale du fleuve? Un autre admirerait la variété des fleurs et le chant des oiseaux, mais je n'ai pas le loisir d'y faire attention.

Ce qu'il y a de mieux à dire de ce lieu, c'est qu'avec l'abondance de toutes choses, il me donne le plus doux des biens pour moi, la tranquillité. Non seulement il est affranchi du bruit des villes, mais il ne reçoit pas même de voyageurs, excepté parfois quelques chasseurs qui viennent se mêler à nous, car nous avons aussi des bêtes fauves, non pas les ours et les loups de vos montagnes, mais des troupes de cerfs et de chèvres sauvages, des lièvres et d'autres animaux semblables. Pardonnez-moi donc de fuir vers cet asile. Alcméon lui-même B'arrêta, quand il eut rencontré les îles Echinades (1). »

Plus tard, lorsque Basile a été sacré évêque, le ton s'élève, la pensée devient austère et grave, et le style, toujours pittoresque, acquiert une majesté et une ampleur inconnues aux poètes païens : c'est qu'alors il emprunte ses couleurs à la Bible, et renouvelle les fortes images de la muse hébraïque.

Nul orateur n'a dépeint en traits plus saisissants la brièveté de la vie, le néant des biens terrestres, le mensonge des promesses et des joies d'ici-bas. Le passage qu'on va lire a inspiré à Bossuet une de ses pages les plus admirées (2). L'imitation, quel que soit le génie qu'elle atteste, ne saurait faire oublier les beautés de premier ordre qui brillent dans l'original. Saint Basile s'adresse au peuple de Césarée, trop esclave, à son gré, des intérêts de la vie présente.

« De même, dit-il, que ceux qui dorment dans un navire sont

(1) Sancti Basilii Opéra,, t. III, p. 82.

(2) Voir le pa-sage célèbre qui commence par ces mots : « La vie est semblable à temin dont l'i.-sue est un précipice affreux. Je voudrais retourner sur mes pas :

Marche : Marcbe !... etc. » {Sermon prêché à Meaux, le jour de Pâques, 2e point.)

ClVILIS. CHRÉT. — * jl

162 l'église et le progrès littéraire

poussés vers le port, et, sans le savoir, emportés vers le terme de leur course, dans la rapidité de notre vie qui s'écoule, nous sommes entraînés, par un mouvement insensible et continu, vers notre dernier terme. Tu dors, le temps t'échappe ; tu veilles et tu médites, la vie ne t'échappe pas moins. Nous sommes comme des coureurs, obligés de fournir une carrière. Tu passes devant tout, tu laisses tout derrière toi. Tu as vu sur la route, des arbres, des prés, des eaux, et tout ce qui peut se rencontrer d'agréable aux regards : tu as été un moment charmé, et tu as passé outre. Mais tu es tombé sur des pierres, des précipices, des rochers, parmi les bêtes féroces, des reptiles venimeux et autres fléaux : après avoir un peu souffert, tu les as laissés derrière toi. Telle est la vie ; ni ses plaisirs ni ses peines ne sont durables (1). »

Saint Basile tempère ordinairement la gravité de tels enseignements par l'onction évangélique de sa parole ; il y mêle ce sentiment tendre pour l'humanité, cette douceur pénétrante et suave, qui console et soulage, afin de mieux convertir. 11 a compris, mieux que personne, l'excellence de l'aumône, qui ramène l'égalité sociale par la charité religieuse ; aussi en fait-il l'objet de ses prédications incessantes.

La misère était parfois excessive, les mœurs dures, les lois toujours impuissantes. Le Saint lui-même avait vu un père contraint de vendre un de ses fils pour se procurer le pain nécessaire à la nourriture des autres. N'était-ce pas alors une Providence que la voix de l'évêque qui s'élevait pour flétrir ce commerce inhumain, pour encourager le pauvre, pour émouvoir le riche? C'est à saint Basile qu'appartient cette belle pensée, si

(1) Sancti Basilii Opéra, t. III, p. 532.

souvent développée par Massillon, que le riche doit être, sur la terre, le dispensateur des dons de la Providence, et, pour ainsi dire, l'intendant des pauvres.

Saint Grégoire de Nazianze n'eut pas, comme son ami, la joie de mourir au sein du diocèse qu'il avait évangélisé. Sa vie, remplie de vicissitudes et d'orages, rappelle l'existence tourmentée de saint Athanase. Resté dans les écoles d'Athènes après la mort de son compagnon d'études, il y donna des leçons d'éloquence ; mais, après quelques retards, il alla rejoindre saint Basile dans la solitude dont nous avons vu, plus haut, la riante description. Afin de fournir aux chrétiens des livres capables de remplacer les poètes profanes que Julien leur avait interdits, il composa des poèmes religieux, qui sont restés comme un modèle de grâce naturelle et de suave mélancolie : nous ferons connaître, au chapitre suivant, quelques fragments de son œuvre poétique.

Elevé sur le siège de Sasime, grâce à l'intervention de saint Basile, il quitta bientôt cette bourgade pauvre et triste, afin de venir soulager son père dans l'administration de l'Eglise de Nazianze. Là, il ne se contentait pas d'instruire le peuple, il le protégeait contre les vexations des gouverneurs romains, et il exerçait, par l'éloquence et la charité, cette fonction de défenseur de la cité, qui, dans les premiers siècles, donna à l'épiscopat une si haute et si utile influence.

Dès lors, on retrouve dans la plupart de ses discours une préoccupation que nous avons déjà signalée chez saint Basile, celle de faire rendre justice aux faibles et aux opprimés. Partout il se montre favorable aux intérêts du peuple ; toujours il réclame pour lui l'indulgence et la bonté.

Après la mort de son père, Grégoire quitta le diocèse de Nazianze, et se retira dans l'Isaurie. C'était sous le règne de

164 l'église et LE PROGRES littéraire

Valens, et la persécution arienne sévissait contre les catholiques avec la plus extrême violence : toutes les églises de Gonstantinople leur avaient été enlevées pour être consacrées à l'hérésie.

Malgré les menaces et les périls, Grégoire résolut de ramener le Dieu de l'Eucharistie au sein de la ville qui l'avait chassé, et il vint avec quelques fidèles célébrer les saints mystères dans une chapelle privée qui prit le nom ftAnastasie, en témoignage de la renaissance du culte opprimé. Bientôt son éloquence attira la foule, et la religion catholique reprit ses droits, malgré les résistances du pouvoir.

A quelque temps de là, Théodose réunissait sous son sceptre les deux empires d'Orient et d'Occident ; il arrachait, par la force des armes, l'église de Sainte-Sophie aux ariens, et plaçait sur le siège de Constantinople l'intrépide gardien de l'orthodoxie.

L'archevêque n'abusa ni de cette victoire, ni de la puissance du nouvel empereur. Il fut doux envers ses anciens ennemis et humble au milieu des pompes de la cour. Cette mansuétude évangélique, jointe à la rigoureuse pauvreté qu'il pratiquait à l'exemple de son frère de Césarée, lui attira l'antipathie de certains courtisans hypocrites. Quelques évêques de la province, animés d'un zèle indiscret pour la répression de l'hérésie, traitèrent même sa charité de tiédeur pour la foi.

En présence de ces oppositions et de ces jalousies, Grégoire ne crut pas devoir conserver une dignité plus redoutable au sein du triomphe que sous les étreintes de la persécution. Il offrit sa démission à l'empereur et aux évêques réunis en concile, puis il s'achemina vers le bourg d'Arianze, où le culte de la poésie devait consoler ses derniers jours, comme il avait enchanté sa jeunesse.

l'éloquence 165

Mais, avant de quitter pour toujours cette chrétienté relevée et transformée par son /Me, il voulut saluer une dernière fois la ville dont il était le père et appeler une bénédiction suprême sur le peuple qu'il avait tant aimé. Jamais peut-être il n'avait tiré de son finie des accents plus émus :

w Adieu, s'écria-t-il, église d'Anastasie, dont le nom proclamait notre pieuse confiance ; adieu, monument de notre commune victoire, nouvelle Siloé où nous avons pour la première fois planté l'Arche sainte, depuis quarante ans agitée et errante dans le désert ; adieu aussi, grand et célèbre temple, notre nouvelle conquête, qui dois à la parole sainte ta grandeur présente, bourgade de Jébus, dont nous avons fait une nouvelle Jérusalem; adieu, vous toutes, demeures sacrées de la foi, les secondes en dignité, qui embrassez les diverses parties de cette ville et qui en êtes comme le lien et la réunion ; adieu, saints apôtres, céleste colonie, qui m'avez servi de modèle dans mes combats ; adieu, chaire pontificale, honneur envié et plein de périls ; conseil des pontifes, orné par la vertu et par l'âge des prêtres ; vous tous, ministres du Seigneur à la Table sainte, qui approchez de Dieu quand il descend vers nous; adieu, choeur des Nazaréens, harmonie des psaumes, veilles pieuses, sainteté des vierges, modestie des femmes, assemblée des orphelins et des veuves, regards des pauvres tournés vers Dieu et vers moi ; adieu, maisons hospitalières, amies du Christ et secourables à mon infirmité I

« Adieu, vous qui aimiez mes discours, foule empressée où je voyais briller les poinçons furtifs qui gravaient mes paroles ! Adieu, barreaux de cette tribune sainte, forcés tant de fois par le nombre de ceux qui se précipitaient pour entendre la parole ! Adieu, ô rois de la terre, palais des rois, serviteurs et courtisans

466 l'église et le progrès littéraire

des rois, fidèles à votre maître, je veux le croire, mais certainement la plupart infidèles à Dieu ! Applaudissez, élevez jusqu'au ciel votre nouvel orateur : elle s'est tue la voix incommode qui vous déplaisait.

« Adieu, Cité souveraine et amie du Christ (car je lui rends ce témoignage, quoique son zèle ne soit pas selon la science ; et le moment de la séparation adoucit mes paroles) ; approchez-vous de la vérité, corrigez-vous, quoique bien tard.

« Adieu, Orient et Occident, pour lesquels j'ai combattu et par qui je suis accablé ! J'en atteste Celui qui pourra vous pacifier, si quelques autres évêques savent imiter ma retraite. Mais je m'écrierai surtout : Adieu, anges gardiens de cette église, qui protégiez ma présence, et qui protégerez mon exil ; et toi, Trinité sainte, ma pensée et ma gloire ! Puissent-ils te conserver, et puisses-tu les sauver, sauver mon peuple ! et que j'apprenne chaque jour qu'il s'est élevé en sagesse et en vertu 1 Enfants, gardez-moi le dépôt sacré ; souvenez-vous de ma lapidation]! Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous (1). »

Ces paroles, d'une tendresse et d'une grâce infinies dans l'original, nous révèlent l'âme ardente et sensible de saint Grégoire. Ses autres discours, et en particulier ses panégyriques, portent l'empreinte d'une riche imagination, nourrie de méditation et de poésie. L'atticisme s'associe, chez lui, à la hardiesse orientale; la délicatesse d'un langage plein d'élégance aux élans désordonnés de l'enthousiasme, l'austérité de Papôtre aux raffinements du rhéteur. Pleure-t-il sur les tombeaux, c'est un autre Jérémie ; lance-t-il l'invective contre Julien, on croit lire une page inspirée par la verve railleuse de Théophraste.

(1) Sancti Gregorii Nazianzeni Opéra, t. I, | . 166.

l'éloquence 107

Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, élevés dans les mêmes écoles, unis par les liens de l'affection, rapprochés par une commune destinée, devaient être, et sont en effet deux ;its de même famille. Toutefois, le premier est plus docteur; te second, plus orateur; l'un, moine austère, évêque intrépide, administrateur aussi judicieux qu'actif et puissant, joint aux labeurs du pontife les préoccupations du fondateur d'ordre ; l'autre, moins organisateur, moins homme d'action, âme douce et méditative, est, en revanche, plus passionné pour les lettres et les sciences, et s'applique davantage à l'art de bien dire. Saint Basile a une gravité qui ne se dément jamais ; c'est le philosophe, mais c'est, avant tout, l'évêque. Il possède le vrai ton de la prédication évangélique ; c'est la grande éloquence de la chaire, noble, large, abondante ; nul ne ressemble plus à Bossuet. Saint Grégoire, doué d'une imagination brillante et gracieuse, revêt ses discours de couleurs plus éclatantes ; mais, malgré l'énergie de ses expressions, l'ardeur de son enthousiasme, l'impétuosité de sa parole qui éclate et qui foudroie, il n'est pas moins sûr de doctrine que saint Basile ; on l'appelait le théologien. C'est lui qui a énoncé cette belle et profonde pensée : « Il n'y a que les esprits purs, exempts des souillures du vice, qui puissent voir un pur esprit. »

Au-dessus de ces deux noms, illustrés par tant de vertus et de génie, se place un nom plus glorieux encore, parce qu'il rappelle à la fois les dons de l'éloquence et les miracles de la sainteté, l'habileté consommée de l'administrateur unie à l'activité dévorante de l'apôtre, l'auréole du docteur associée à la couronne du martyr.

Saint Basile et saint Grégoire nous offrent des effets oratoires d'un éclat et d'une beauté incomparables ; saint Jean Chrysos-

168 l'église et le progrès littéraire *

tome possède une paisible élévation de génie qui touche presque toujours au sublime. La pensée reste d'abord confondue devant les prodigieux travaux de cet homme, devant l'étendue et la facilité de son intelligence.

Il était né vers l'an 344, dans la ville d'Antioche. Austère, dès sa jeunesse, comme les anachorètes les plus mortifiés, mai& humain comme le Sauveur lorsqu'il s'attendrissait devant les larmes de la veuve de Naïm, il sut concilier le sacrifice absolu des joies terrestres avec les devoirs de la piété filiale. Comme il voulait fuir dans la solitude, Anthuse, sa mère, le prit par la main, le conduisit dans sa chambre « autrefois nuptiale, maintenant solitaire », et, le faisant asseoir près du lit où elle lui avait donné naissance, elle le conjura avec larmes de ne pas la laisser seule au monde. Cette scène touchante, que saint Chrysostome raconte lui-même au commencement de son livre sur le Sacerdoce, a un caractère tout à fait antique ; c'est la simplicité d'Homère, ou plutôt celle de la nature. Saint Jean pleura avec sa mère et ne la quitta pas ; mais il se fit une Thébaïde dans la maison de sa famille, et sut ainsi accorder la voix de la nature avec l'appel de Dieu.

A la mort de sa mère, il se retira au désert, et vécut de la vie des anges, méditant les années éternelles dans la profondeur des cavernes ou dans le silence des forêts. Ses austérités et ses extases avaient détruit sa santé et presque anéanti son corps, lorsqu'il revint à Antioche, et fut ordonné diacre par saint Mélèce, puis prêtre cinq ans plus tard par le vénérable pontife Flavien.

C'est alors qu'il commence, dans sa ville natale, ce ministère de prédication dont Constantinople recevra bientôt la succession glorieuse, et qui ne se terminera qu'avec sa vie. Jean à la bouche d'or prêche pendant le calme, il redouble pendant

la tempête : chaque péripétie de son existence, chaque phase de la vie de ses concitoyens, chaque événement, chaque nouvel abus, chaque joie ou chaque détresse, ofl're à son infatigable parole une occasion nouvelle de retentir. Dans cette ville ingénieuse, où cent mille auditeurs admirent ses discours, l'éloquent apôtre se trouve à Taise ; il n'a qu'une ambition : terminer sa vie au milieu de ce troupeau fidèle. Mais l'éclat de son génie attire sur lui les regards de tout l'empire, et, malgré l'opposition formidable d'un parti effrayé par son austère vertu, il est placé sur le siège patriarcale Constantinople.

Le théâtre de l'action est plus étendu ; mais, en même tempsr les luttes deviennent plus violentes : « On veut me déposer, disait-il tout haut, parce que je ne suis pas vêtu de soie, parce que je n'ai pas de tapisseries et parce que je ne tiens pas table ouverte ! » Vains efforts ! on ne pouvait rien contre un homme qui dédaignait toutes les choses d'ici-bas ; on ne pouvait rien non plus contre un évêque épris de l'amour des souffrances, et exercé, dès sa jeunesse, au suprême combat du martyre. Aussi, ses adversaires n'osaient-ils pas l'attaquer en face, et l'impératrice Eudoxie, son ennemie personnelle, n'osait l'accabler de sa tyrannie, tant cet homme pauvre, mortifié et intrépide lui faisait peur.

Un jour, cependant, on l'avait condamné à l'exil. Le lendemain, la terre tremblait, et le peuple et les grands, consternés, rappelaient à grands cris le saint confesseur. Jamais de tels triomphes n'avaient récompensé une pareille confiance en Dieu. Toujours calomnié, toujours accusé, traîné devant les conciliabules, chargé de chaînes, et toujours libre, toujours souverain comme la vérité, d'un mot il terrassait la calomnie et faisait -saillir le monde chrétien. On osa, un jour, lui interdire l'entrée

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de son église : c'était la fête de Pâques. Cette fois, l'église resta déserte, et les calomniateurs purent s'y compter en dévorant leur confusion. Ce peuple croyait trouver Dieu partout où il rencontrait Chrysostome; il le suivait en pleurant et en priant dans ses retraites, et lorsqu'il sortait de Constantinople, on eût dit que la ville entière s'en allait en exil.

Le pouvoir jaloux ne trouvait pas de désert assez reculé pour le soustraire à l'enthousiasme des populations. A Cucuse, sur les confins de la Cilicie, on le trouve encore trop près ; c'est à Phtyonte, ville déserte et la dernière de l'empire, sur le bord oriental du Pont-Euxin, qu'on le relègue, et on tremble encore qu'il n'y arrive vivant ! On le livre à des gardes qui ont perdu tout sentiment d'humanité, et on leur promet une récompense s'il meurt entre leurs mains. On traîne le faible vieillard par des routes détournées, comme s'il était captif d'une bande de voleurs; on le fait marcher sous des pluies torrentielles et sous un soleil brûlant ; il arrive enfin à Comane, dans le Pont, et obtient comme une grâce de se reposer dans une chapelle consacrée à saint Basilisque. Là, une vision surnaturelle vient consoler son agonie. Ses yeux se ferment un instant, et il voit en songe saint Basilisque, évêque de Comane et martyr, qui lui dit : « Courage, mon frère ! demain nous serons ensemble. »

Le lendemain, les cris de ses gardes se font entendre ; il se lève encore et se met en route. Mais bientôt ses forces l'abandonnent ; il tombe, et on le rapporte dans la chapelle où il expire. Telle fut la glorieuse destinée de saint Jean Chrysostome.

Que dire maintenant de cette parole admirée depuis quinze siècles, aussi bien des lettrés profanes que des savants chrétiens? « On le peut opposer, dit La Harpe, à tout ce que l'antiquité a produit de plus grand. »

l'éloquence 171

De fait, saint Jean Chrysostome a réalisé plus complètement qu'aucun païen l'idéal rêvé par les maîtres antiques. Toujours orateur populaire, il ne tombe jamais dans les défauts du genre. 11 reste élevé, tout en s'abaissant ; il se fait entendre de la foule, sans cesser d'être magnifique ; toujours il instruit, toujours il entraîne. A la science divine, il joint une connaissance approfondie des hommes et des choses de son temps, ou plutôt de tous les temps, car, à le lire, on croirait qu'il .le son siècle et qu'il parle pour nous : marque de la supériorité du génie. Nulle part ailleurs, on ne trouve un pareil éclat soutenu par une telle énergie. Ses combats contre les vices sont des combats à mort; ses invectives sont des tonnerres, tout cède à l'impétuosité de ses ardentes saillies. On en jugera par ces reproches sévères adressés aux mauvais riches de Constantinople :

m Quand un pauvre, qui l'est réellement, vient se présenter à vous sous les plus pacifiques dehors, implorant votre miséricorde au nom du ciel, vous n'avez pas pour lui un regard favorable, pas un mot de consolation ! Qu'il vous sollicite, qu'il ait l'air d'être importun, ce sont alors des reproches et des menaces : de telles gens ne méritent pas de vivre, ils mériteraient bien plutôt d'être morts ! Contre qui prononcez-vous cet arrêt? Contre le pauvre que Dieu vous ordonne d'assister, ou plutôt contre vous-mêmes? Ce pauvre, vous le sacrifiez à qui ? Souvent à d'imfâmes imposteurs, dont vous vous rendez les complices, en récompensant, comme vous le faites, leur perfide industrie. C'est vous, bien plutôt, qui ne méritez pas de vivre, vous qui manquez à toutes les lois de la nature, vous qui outragez, dans la personne du pauvre, la majesté du Très-Haut, vous qui courez enrichir de misérables bateleurs, et suivez la voix du démon qui vous

appelle à ses infamies, quand vous êtes sourds à la voix de Dieu qui vous appelle à son royaume ! Et vous viendrez me demander pourquoi il y a un enfer ! Je vous demanderai, moi, pourquoi il n1y en a qu'un ! »

On a souvent comparé saint Jean Chrysostome à Cicéron. C'est, en effet, la même facilité, la même clarté, la même abondance, la même richesse d'expressions, la même hardiesse dans les figures, la même force dans les raisonnements ; mais quelle différence en faveur de l'orateur chrétien, dans la souplesse, la variété, l'élévation des pensées, et même la véhémence ! Bossuet dit hardiment du grand archevêque « qu'il est l'un des plus illustres prédicateurs, et, sans contredit, le plus éloquent qui ait enseigné l'Eglise. »

Nous pourrions ajouter de nombreux portraits à cette riche galerie des Pères de l'Eglise grecque. A la suite, et un peu audessous de ces imposantes figures, nous placerions saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile, continuateur de ses œuvres et héritier de son talent pour la parole ; saint Ephrem, orateur tout de feu, poète au coloris oriental, qui fait passer dans l'âme de ses lecteurs l'émotion dont ses auditoires étaient transportés ; saint Cyrille de Jérusalem, le théologien et l'apôtre de l'Eucharistie ; saint Epiphane, évêque de Salamine, qui se rendit célèbre par l'ardeur de son zèle dans les luttes de l'origénisme ; enfin, Didyme l'aveugle, dont l'érudition prodigieuse restera un exemple des victoires de la volonté sur les obstacles de la nature.

Tous ces hommes, illustres par leur éloquence, leur science de la religion, leurs vertus, leurs combats contre l'hérésie et leurs souffrances, continuent glorieusement la série des maîtres de la parole évangélique. Signalons rapidement des noms moins éclatants : Synésius, Macaire, Astérius, Némésius, pour nous

l'éloquence 173

arrêter, dans l'Eglise latine, à d'autres magnificences et à d'autres trésors.

Les Latins n'ont pas, comme les Grecs, cet art de la disposition et de l'harmonie, ni cette élocution gracieuse et charmante, ni cette pureté dans le choix des expressions, qui caractérisent la race hellénique. On remarque chez eux la subtilité, la recherche, les raffinements qu'entraîne le défaut de goût; mais, en revanche, ils ont plus d'onction, plus d'actualité, pour ainsi dire, et. s'ils savent moins plaire, ils émeuvent et touchent plus sûrement.

En Italie, et surtout dans les Gaules, les traditions littéraires n'ont jamais été aussi enracinées que dans la Grèce ; mais si les esprits sont moins cultivés, ils sont restés, en général, plus originaux. Ce qui manque aux écrivains en pureté et en correction est remplacé par l'énergie du sentiment, par la richesse des images, par l'élévation des vues, et surtout par la nouveauté du fond.

Une petite ville des Gaules eut, elle aussi, au ive siècle, son Athanase. Saint Hilaire, né à Poitiers, l'an 320, devenu, après une studieuse jeunesse, évêque de cette ville, se jeta avec une irrésistible ardeur et une science qu'aucune perfidie ne put déconcerter, dans la grande lutte de l'arianisme. Chassé de son siège, chassé de Milan, errant dans l'Asie Mineure, renvoyé dans son Eglise par la terreur qu'inspiraient aux évêques ariens sa présence et ses combats dans les réunions, les audiences, les conciles, Hilaire met partout au service de l'Evangile la parole vive et impétueuse qui l'a fait surnommer le Rhône de Vèloquence latine.

En Italie, la lutte pour le triomphe du vrai n'était ni moins ardente, ni moins périlleuse. Saint Ambroise, le proconsul

devenu évêque, a laissé, avec l'exemple du courage sacerdotal en face de la tyrannie, celui de la plus constante fidélité au souverain légitime. Transformant son église en citadelle, il en repoussa tour à tour une impératrice hérétique et un empereur orthodoxe. En même temps qu'il combat toutes les erreurs, il résiste aux caprices impériaux, il offre sa tête aux affranchis de la cour de Bysance, mais il leur impose sa volonté et sa foi. Théodose, souillé du sang des Thessaloniciens, recule devant lui et efface son crime par la magnanimité de sa soumission. L'usurpateur et le meurtrier de Gratien, Maxime, trouve en lui un inflexible accusateur.

Toujours doux et calme au plus fort de la tempête, père de son peuple, providence des faibles et des pauvres, Ambroise, avant d'être docteur de l'Eglise, s'offre à nous comme le modèle des évêques. Tel fut son prestige, qu'il vit à ses pieds les monarques chrétiens et les chefs barbares, subjugués également par la grandeur surhumaine de cette âme de pontife : « Nous savons maintenant pourquoi tu es invincible, disaient les Francs païens à leur compatriote Arbagaste, qui se vantait de son amitié avec saint Ambroise ; c'est parce que tu es l'ami de l'homme qui dit au soleil : « Arrête-toi », et le soleil s'arrête. »

A l'époque où écrivait saint Ambroise, la langue latine vieillie et profanée, elle aussi, par l'invasion des idiomes barbares, ne se prêtait plus que difficilement à l'expression des hautes pensées ; mais on sait que l'illustre docteur était familier avec les classiques, et l'on trouve fidèlement conservés dans ses écrits les restes et comme un parfum de l'art ancien. De même que, dans sa doctrine, il faisait une part plus large aux grâces de la forme, et même du costume, de même aussi, dans son langage, il y a je ne sais quel miel attique.

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On racontait que saint Ambroise, encore au berceau, dormant un jour dans la cour du prétoire, à Trêves, un essaim d'abeilles vint se poser sur ses lèvres, comme autrefois sur les lèvres de Platon.

Le genre d'éloquence du grand évêque devait plus tard accréditer un pareil récit. Saint Ambroise est, en effet, le Fénelon des Pères de l'Eglise : mélange de dignité, de gravité, d'onction affectueuse, de grâce et de poésie. Il aime à prendre comparaisons et ses rapprochements dans la nature ; sans cesse il transporte son lecteur parmi les arbres des forêts, les fleurs, les oiseaux ; s'il est recherché, cette recherche même amène des jugements aussi justes que spirituels. Ses lettres et ses discours ne se font remarquer ni par l'habileté de la composition, ni par les effets oratoires, mais on y trouve l'éloquence de l'âme, la meilleure et la plus puissante de toutes, ou plutôt la seule vraie.

Enfin, la tendresse de son cœur et l'effusion de l'amitié fraternelle se révèlent dans son délicieux traité De la mort d'un frère. La voix qui tant de fois s'est élevée pour confondre les tyrans et les sacrilèges pleure maintenant sur un cercueil. Au milieu des égoïsmes du vieux monde, on entend avec plaisir les accents sincères et profonds de la douleur chrétienne, mélange inimitable de cris déchirants et de plaintes apaisées par l'espoir.

A tant de travaux et de mérites, saint Ambroise ajoute une autre gloire, plus précieuse encore peut-être, celle d'avoir conquis à l'Eglise saint Augustin.

Nous arrivons à l'homme le plus étonnant de l'Eglise latine, au génie le plus universel peut-être, et aussi le plus profond, après saint Thomas, qu'aient produit les siècles chrétiens.

Il naquit à Tagaste, en Numidie, en l'an 354. Son père, nommé

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Patrice, était un homme assez vulgaire; sa mère, Monique, était une sainte. L'insouciance paternelle, d'accord avec la légèreté du premier âge, le perdit d'abord ; il était réservé à sa mère de le sauver, lorsqu'il serait digne de la comprendre. Une âme ardente, un cœur aimant, un esprit pénétrant et curieux, joints à de remarquables avantages physiques, faisaient du jeune Augustin un sujet, prédisposé à de grands vices ou à de grandes vertus. Entraîné vers le mal par la pente naturelle à tous les fils d'Adam, et par l'impétuosité du sang africain, il désira tomber, comme il le dit lui-même, et il tomba. Les entraînements du fol amour égarèrent son cœur, en même temps que les chimères de l'hérésie captivèrent son intelligence. Son âme entière fut ainsi livrée à l'infidélité ; et pourtant quelque chose en lui resta toujours pur : c'était un grand et sincère amour de la vérité qui ne devait pas le laisser en paix dans les ténèbres de l'hérésie. Les songes du manichéisme avaient d'abord séduit son imagination en flattant sa curiosité naturelle ; mais lorsque sa raison voulut découvrir les fondements de cette nouvelle croyance, elle ne trouva qu'un abîme de doutes et d'inconséquences ; il devint rêveur et triste ; cependant sainte Monique priait pour son fils et pleurait.

C'est alors qu'une voix du Ciel se fit entendre à l'âme agitée d'Augustin : « Prends et lis ! » disait cette voix. Il écoute, il réfléchit, il est frappé. Cette voix ressemblait à celle d'un enfant. Le rhéteur superbe est attendri. Un livre est sous sa main, il l'ouvre : ce sont les Epîtres de saint Paul. Il en lit quelques lignes et devient un homme nouveau. La pieuse Monique est deux fois mère. Son fils est chrétien, et il va devenir un apôtre. Déjà il prêche la parole sainte, il commente les Ecritures, il compose la Cité de Dieu. Régénéré par le baptême, il a été

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