L'Annonciation, par Martin Schœngauer
l'éloquence 177
entraîné par la pieuse violence de l'évêque Valérieu vers les hauteurs du sacerdoce. Devenu évêque d'Hippone, il se sacrifie tout entier à son peuple ; il s'attache volontairement à cet humble
ge : et c'est du haut de cette chaire qu'il laissera tomber, jusqu'à la lin de sa vie, les paroles qui devront remuer le monde et les siècles.
Le génie de saint Augustin se distingue par un privilège que nous avons déjà admiré chez saint Jean Chrysostome : l'universalité : philosophie, théologie (1), antiquité, science des mœurs, connaissance des arts, il a tout embrassé. Il écrit sur la musique comme sur le libre arbitre ; il explique le phénomène intellectuel de la mémoire, comme il raisonne sur la décadence de l'empire romain. Si, dans le domaine de la foi, il s'est frayé routes que le génie de saint Thomas d'Aquin n'aura plus qu'à élargir et à prolonger, sa Cité de Dieu et ses Confessions lui assignent incontestablement un rang d'honneur parmi les historiens et les poètes. Nous aurons donc à revenir sur les diverses créations de cette prodigieuse intelligence. Signalons, avant tout, les mérites de l'orateur.
Saint Augustin nous a laissé jusqu'à trois cent quatre-vingtdix-huit sermons, sans compter plusieurs traités prêches avant d'être écrits. La parole divine, en passant par ses lèvres, revient à la simplicité apostolique. Il n'a plus, comme saint Grégoire de Nazianze ou saint Jean Chrysostome, à convaincre les intelligences orgueilleuses d'un auditoire de lettrés ; il parle devant une assemblée de matelots et de pêcheurs, et il adopte ce familier abandon, ce style ingénu, qui conviennent aux simples, et dont on se lasse le moins.
: philosophe et théologien, voir pp. 20 et 50. Civius. ciibét. — * 12
178 L'ÉGLISE ET LE PROCxRKS littéraire
Sa langue porte les traces de la décadence latine ; il est parfois entaché d'affectation et de subtilité ; mais comme on est indulgent pour les défauts de l'époque, lorsqu'on envisage les qualités maîtresses de l'écrivain ! Il n'ignore point les secrets de la grande éloquence : on trouve dans ses sermons des morceaux entiers comparables aux meilleurs endroits de saint Basile. Son âme est inépuisable en émotions neuves et pénétrantes. C'est par là qu'il ravissait les coeurs, qu'il faisait tomber les armes des mains à des hommes féroces, accoutumés à s'entre-déchirer dans une fête annuelle. Quels que soient les auditeurs, il a un moyen infaillible de les émouvoir, le don des larmes. Cette tendre vivacité d'âme qui met tant de charmes dans ses Confessions revit jusqu'au milieu des épines de sa théologie. Moins élevé, moins brillant que les grands évêques de l'Asie chrétienne, il a quelque chose de plus profond. Il est moins éloquent, mais plus évangélique, car il parle davantage au cœur de l'homme : « Qu'il ait ses défauts, comme le soleil a ses taches, dit Bossuet, je ne daignerais ni les avouer, ni les nier, ni les excuser ou les défendre. Tout ce que je sais certainement, c'est que quiconque saura pénétrer sa théologie aussi solide que la vérité, n'aura que du mépris ou de la pitié pour les critiques. »
Dans cette liste glorieuse des grands orateurs du ive siècle, nous ne devons pas oublier saint Jérôme. Sans doute, c'est principalement par ses immenses travaux d'exégèse que le solitaire de Bethléem a bien mérité de l'Eglise ; mais on ne saurait méconnaître la vigueur d'argumention qu'il déploie dans ses traités contre les hérétiques, ni la puissance des cris de terreur qu'inspire à ce terrible ennemi de la chair la pensée des jugements de Dieu.
l'éloquence 179
Simple prêtre, saint Jérôme ne prêchait pas; il ne tenait point d'école ; il n'exerçait guère, que l'on sache, les fonctions du sainl ministère; on a même mis en doute, quoique sans vraisemblance, qu'il ait use du droit sacré de célébrer les saints mystères. Mais, sentinelle vigilante de la chrétienté, au moindre bruit d'une atteinte portée à la foi de ses pères, il saisissait armes redoutées, et combattait à outrance jusqu'à ce qu'il eût vaincu les ennemis de la vérité.
Pelage, Vigilance, Jovinien éprouvèrent tour à tour la puissance de sa véhémente logique. La rigidité de son caractère, augmentée encore par l'austérité de sa vie, donnait quelquefois à son zèle une âpreté qui influait sur son éloquence. Il exagère quelquefois l'énergie, et mêle des paroles dures à des paroles sublimes. Son style est inégal et irrégulier ; toutefois, malgré la précipitation dont il s'accuse et la négligence de ses rapides dictées, il a conservé, en grande partie, la belle diction romaine ; c'est avec des facultés plus riches, plus brillantes, et un langage plus châtié, malgré tout, et plus élégant, l'âme altière et indomptable de Tertullien.
Tels étaient les grands astres qui, à cet âge d'or, illuminaient l'Eglise des splendeurs de l'éloquence chrétienne. Il nous resterait à étudier beaucoup d'autres orateurs formés à l'école -aint Ambroise et de saint Augustin. Ils sont nombreux au ivp et au vc siècles. Citons seulement saint Grégoire le Grand, théologien, philosophe, orateur^et l'un des quatre grands docteurs de l'Eglise d'Occident ; saint Léon, si magnifique lorsqu'il dévoile les destinées de Rome chrétienne et qu'il invite saint Pierre à venir prendre possession de cette capitale de tous les mismes ; saint Zenon de Vérone, dont les discours, adressés les catéchumènes avant le baptême, sont fort instructifs, et
180 l'église et LE progrès littéraire
surtout très curieux; saint Gaudence, évêque de Brescia, qu< Rufin ne craint pas d'appeler la gloire de son époque ; Salvien, qu'on a surnommé le Maître des évêques, et le Jérémie di ve siècle. Mais il faut convenir que nul d'entre eux n'égala en influence saint Augustin, dont les discours resteront le modèle principal et favori de la prédication chrétienne pendant tout le Moyen Age.
Les Pères du ive siècle ne sont pas seulement des maîtres inimitables dans l'art de bien dire. Leur éloquence est toujours agissante et bienfaisante ; on admire en chacun d'eux le type achevé du courage religieux et patriotique qui ne connaît point d'obstacles lorsqu'il s'agit du salut éternel des âmes, ou mêmede leur bonheur présent. Rien n'égale l'énergie de leur langage; lorsque, rappelant aux grands et aux riches leurs devoirs de charité, ils traitent, avec une liberté dont ils ne semblent .mêmepas soupçonner l'audace, les fondamentales questions, que nos contemporains croient si nouvelles, de fraternité et d'égalité devant Dieu; lorsque, du haut de la chaire chrétienne, ils font descendre sur l'injustice, la dureté avide, l'indifférence meurtrière, les malédictions prononcées contre elles et l'anathème du souverain Juge. Puis, à leurs menaces prophétiques, à leuréloquente douleur, viennent bientôt se mêler des sentiments plus doux. Ils consolent ceux qui souffrent, relèvent les délaissés, leur montrant au delà de cette vie si courte la réparation due à leurs tribulations passagères, la récompense certaine de leur patience à les supporter, de leurs victoires contre les tentations de révolte ou de vengeance, de leur fidélité enfin à la loi du devoir, qui oblige tous les hommes également.
« De là, dit Lamennais, un genre de pathétique plein de chaleur et de vives émotions, mais qui jamais ne remue les passions
lï:i .o«)i i:nck 181
violentes et curieuses cachées dans les basses régions de l'âme. Dérivé de l'amour divin, il en a la pureté, et, comme l'huile s'imbibe dans les plis d'un vêtement, il s'ouvre jusqu'au fond du cœur de secrètes voies, par cette sorte de douceur pénétrante qu'on a nommée onction et qui distingue la parole chrétienne de toute autre parole (1). »
Ce dernier caractère se retrouve, malgré la rudesse d'une langue barbare, dans l'éloquence des premiers apôtres de la Gaule. Ici, plus de dissertations savantes ; plus de recherche du nombre on de l'harmonie des phrases : tous les artifices de la rhétorique seraient demeurés sans effet auprès des barbares. Les conquérants venus de Germanie sont de vrais enfants par l'intelligence, des esprits sans culture, incapables de saisir les habiletés du raisonnement, insensibles aux délicatesses de la forme. Il faut émouvoir leurs sentiments naïfs, et, en employant l'idiome le plus simple, convaincre leurs humbles entendements : l'Eglise y excellera.
L'époque mérovingienne, si longtemps regardée comme stérile par les critiques superficiels, a produit un nombre prodigieux d'écrits, la plupart peu étendus, et de valeur très inégale, mais qui, par leur quantité et le ton de conviction qui règne dans presque tous, attestent un mouvement d'esprit et une fécondité remarquables. Ce sont des sermons, des exhortations, des homélies sur l'Ecriture sainte, des conférences sur les matières religieuses. L'étude de ces diverses compositions présente, d'ordinaire, un sérieux intérêt, non pas à cause du style, trop vent incorrect, mais à cause de la puissance oratoire qui éclate à chaque page, malgré les entraves de la langue et la
(lj Lamennais, Esquisse d'une philosophie, t. III.
182 l'église et le progrès littéraire
rudesse de l'auditoire. L'orateur, on le sent, ne songe pas àbien dire ; il va au fait, il veut agir, toucher, convertir ; il ne craint pas la répétition, la familiarité ; il parle brièvement, mais il recommence tous les jours, et, le plus souvent, il réussit.
Oserait-on mettre en doute, par exemple, l'éloquence du grand évêque qui, après un sermon, entendait toute une armée de Francs s'écrier, en frappant ses boucliers : « Nous voulons adorer le Dieu qu'adore Rémi? »
D'autres zélés missionnaires se chargèrent de prouver que la parole de Dieu n'a pas besoin des habiletés du langage humain pour convertir les nations, et, si l'on mesure la reconnaissance aux bienfaits, les noms de saint Césaire, de saint Eloi, de saint Colomban seront toujours comptés parmi les plus glorieux de notre histoire.
Pendant cette transformation douloureuse de la vieille société gallo-romaine en un monde nouveau^ la France, conduite par la main de ses évêques, s'achemine lentement, à travers bien des crises sanglantes, vers la civilisation chrétienne.
L'Angleterre, tranquille sous le sceptre de son roi Ethelbert, accueille avec joie la bonne nouvelle apportée par le grand missionnaire Augustin ; elle se montre docile au joug du Seigneur, et sa conversion s'opère sans secousses, sans persécutions, sans effusion de sang.
Il n'en est pas de même des autres contrées de l'Europe, ni surtout des provinces situées au delà du Rhin-
C'était un lugubre séjour que celui de la Germanie. Là, sous un ciel sombre, des vents froids et humides roulaient éternellement de gros nuages qui se résolvaient en flots de pluie ou en avalanches de neige. Une mer orageuse et perfide, qui ne respectait pas ses propres rivages, disputait aux habitants jusqu'au sol qu'ils fou-
laient sous leurs pieds, et opposait comme une zone de tempêtes aux flottes qui voulaient aborder ces tristes contrées. Des forêts impénétrables, s'étendant à perte de vue, donnaient à l'horizon un aspect terrible et mystérieux, qui jetait répouvante dans l'âme du voyageur. La terre, rebelle à la culture, ne produisait que des récoltes maigres et des fruits acides ; le printemps avec ses sourires , l'automne avec ses richesses y étaient également ignorés ; on y comptait les jours par nuits et les années par hivers. Les habitants étaient dignes d'un pareil séjour. Lorsque les premiers officiers romains assez hardis pour franchir le Rhin avaient vu apparaître ces géants demi-nus, aux cheveux roux et aux yeux bleus, dont la fabuleuse intrépidité se jouait des périls et déliait la mort, ils avaient conçu pour les guerriers germains une épouvante dont Rome ne s'était jamais affranchie.
Tels ils étaient au temps de Marius, tels nous les retrouvons au vine siècle, lorsque l'Eglise entreprend de les gagner à l'Evangile. Leur vie religieuse est encore tout entière sous le charme des vieux mythes, ou dominée par la crainte des dieux du Walhalla.
Attirés par l'horreur mystérieuse des bosquets sacrés, ils se réunissent, pour offrir des sacrifices, ou célébrer des fêtes, devant les dolmens, au pied des arbres, au bord des fontaines ; ils y chantent leurs hymnes traditionnels, tout imprégnés de la rude et sanguinaire poésie du Nord ; ils s'y assoient à des repas où l'on mange la viande des chevaux immolés aux dieux, où Ton boit parfois le sang des victimes humaines; ils se retrouvent enfin avec délices dans l'atmosphère d'un passé qui a conservé pour eux tous ses attraits.
C'est parmi ces âmes à moitié sauvages que s'aventure un homme dont le nom se trouve mêlé à tout ce qui s'est fait
184 l'église et le PROGRÈS LITTERAIRE
de grand au vnr siècle, saint Boniface. Sa biographie, c'est Fhistoire de son temps ; il n'a gardé pour lui que sa mort, dont un récent historien, M. Godefroid Kurth, nous trace un saisissant tableau :
« Après avoir renouvelé la civilisation franque et doublé son domaine par la conversion d'une grande partie de l'Allemagne, il ne croit avoir rien fait pour la cause de Dieu, tant qu'il ne lui a pas donné son sang. Se dépouillant des hautes dignités ecclésiastiques dont il s'est laissé investir à regret, il part, à l'âge de soixante-douze ans, à la conquête du martyre, n'emportant avec lui, outre sa croix, que son linceul et l'Evangile. Un attrait mystérieux le rappelle vers la Frise, cette région sauvage qui a été le premier théâtre de ses travaux évangéliques, et dont on dirait qu'il a voulu prendre la responsabilité vis-à-vis de Dieu et du genre humain. Il descend le Rhin, accompagné, comme un triomphateur, d'un cortège de prêtres qui veulent avoir leur part des épreuves de sa dernière mission.
« Arrivé aux confins du pays prédestiné, il met pied à terre, et, comme aux jours de son héroïque jeunesse, il s'enfonce de nouveau dans les redoutables profondeurs de cette contrée, qui semblait l'asile suprême de la barbarie. Pendant bien des jours, le saint vieillard parcourut tout le pays, à la fois en missionnaire et en évêque. Il dormait sous la tente comme un soldat, et il n'avait pour instrument que le feu de sa parole et l'ardeur de son zèle sacré ; mais son action sur les masses était irrésistible, et des multitudes de fidèles se convertissaient à sa voix. Il touchait au terme de ses courses, et il venait d'arriver à Dockum, non loin de la mer, où il avait donné rendez-vous aux nouveaux convertis qui devaient recevoir de sa main le sacrement de Confirmation. A l'aurore du 5 juin 754, au lieu des néophytes
l'éloquence L85
qu'il attendait, il vit apparaître une troupe de barbares armés qui en voulaient à sa vie. L'apôtre, déconseilla aux siens toute résistance inutile, les exhorta à mourir avec résignation, et lui-même, ne voulant d'autre bouclier que le livre des Evangiles, qu'il plaça sur sa tête, il se porta au-devant des meurtriers, et reçut debout le coup fatal (1). » Saint Boniface était Anglais de naissance ; il payait ainsi à Dieu sa dette de reconnaissance pour la conversion de sa patrie.
Désonnais l'Eglise a pénétré chez tous les peuples du vieux monde. Elle a commencé la conquête des intelligences ; mais elle est loin encore d'exercer sur les volontés une domination incontestée. Après la mort de Charlemagne et le démembrement de son empire, la force brutale, longtemps comprimée par la main de fer du puissant empereur, aspire de nouveau à étendre son règne sur l'Europe féodale. Le xe siècle, époque de guerres fratricides, de meurtres impunis, de brigandages, de rapines, de superstitions et de ténèbres, est resté un des plus tristes et des plus douloureux de nos annales. Nulle institution humaine n'a résisté à cette tempête de la violence déchaînée. Le pouvoir royal, amoindri, désarmé, souvent contesté, n'est plus guère qu'un vain nom. Une seule autorité, celle de l'Eglise, est restée debout; une seule voix, celle du prêtre, s'élève au pied de l'autel, pour apprendre à ces fiers barons qu'au-dessus d'eux existe un maître plus puissant, juge sévère de leurs actes, pour leur rappeler des devoirs dont l'idée disparaît, pour menacer le crime, flétrir le vice, défendre, au nom de Dieu, le juste persécuté.
Ainsi se conserva, quoique souvent violée, la loi morale ; ainsi se perpétuèrent les saintes maximes destinées à devenir, dans
(1) Godefroid Kurth, les Origines de la Civilisation moderne, t. II, p. 23.
186 l'église et le progrès littéraire
des temps meilleurs, la base du droit public. Otez la chaire chrétienne et ses enseignements et ses protestations incessantes, que devenait la société dans cette tourmente furieuse ? Elle marchait vers la ruine et l'Europe entière reculait vers la barbarie.
La prédication catholique sauva la société d'une catastrophe imminente. De plus, elle déposa dans son sein le germe des sentiments de justice, de dévouement, d'honneur, qui, après avoir rendu possible la trêve de Dieu, produiront la chevalerie, et s'épanouiront en vertus héroïques sous le règne de saint Louis.
Jamais la parole fit-elle rien de plus grand? Elle vainquit à la fois l'ignorance et la tyrannie et fut vraiment pour nos pères, selon le mot de saint Paul, la vérité qui délivre et qui fortifie. Avec son instinct infaillible, le peuple ne s'y trompa point. Dans sa misère et son abaissement, il la sentit passer sur lui comme la brise qui ranime le voyageur épuisé, comme le souffle même de la vie. Jamais l'éloquence ne remua plus profondément les masses ; nulle part elle ne produisit de plus merveilleux effets.
Dès le xie siècle, l'Europe entière se lève: monarques, princes, suzerains et vassaux, entraînés par la même force, et comme possédés du même esprit, s'arrachent tout à coup au sol natal, et se précipitent vers l'Orient, en poussant le cri : « Dieu le veut!» D'où part cette impulsion puissante? Delà chaire chrétienne. Qui a suscité cet élan prodigieux ? un simple ermite et un moine de Glairvaux. Arrêtons-nous devant ce spectacle et saluons cette victoire de l'éloquence, unique peut-être dans les annales du monde.
Un pèlerin obscur, d'abord soldat, puis moine et voué à la solitude, Pierre l'Ermite, s'était rendu, comme tant d'autres, à Jérusalem, pour visiter les lieux saints. Il avait la ferveur d'un
l'bloqi bngb 187
apôtre et le courage d'un martyr. Tout ce qu'il désirait lui semblait facile, et il communiquait son ardeur à ceux qui l'approchaient. A la vue des souffrances qu'enduraient les chrétiens d'Asie sous la farouche tyrannie des musulmans, son âme fut attendrie et son zèle ne recula pas devant la pensée d'arracher le Saint Sépulcre à cette domination sacrilège. Le Saint-Siège était alors occupé par Urbain II, une àme héroïque formée à l'école du saint pape Grégoire VII. Urbain partagea l'enthousiasme de Pierre l'Ermite et le chargea de prêcher la guerre sainte pour la délivrance de Jérusalem.
Pierre traversa les Alpes, parcourut la France et la plus grande partie de l'Europe; réveillant partout la foi et excitant les courages. Il voyageait monté sur une mule, un crucifix à la main, le corps ceint d'une grosse corde, couvert d'un long froc et d'un manteau d'ermite de l'étoffe la plus grossière. Il ne mangeait que du pain ; à grand'peine on le forçait quelquefois d'accepter un peu de poisson ; il ne buvait jamais de vin ; aussi l'austérité de ses mœurs, sa charité, la morale qu'il prêchait le faisaientelles révérer comme un saint.
Lorsque les esprits furent préparés par la parole ardente de Pierre l'Ermite, Urbain II convoqua un grand Concile à Clermont, en Auvergne. Treize archevêques, deux cent vingt-cinq évêques, une multitude infinie d'abbés, de princes, de chevaliers, de personnages du plus haut rang, répondirent à l'appel du Pontife. La suite de chacun d'eux, la population flottante qu'un tel concours avait attirée, portaient à plus de deux cent mille âmes cette rnblée synodale. La ville de Clermont et les villages d'alentour ne purent suffire à cette affluence énorme d'étrangers. La plupart des pèlerins furent forcés, malgré la rigueur de la saison et l'àpreté du froid, de camper dans les plaines et sur les collines
188 l'église et le progrès littéraire
du voisinage. On ne s'entretenait que des maux des chrétiens de Palestine, et des moyens de reconquérir le tombeau du Christ.
Au jour fixé pour délibérer sur la Croisade, le Pape se rendit, entouré de sa suite, sur la grande place de Clermont, où s'était répandue l'innombrable assistance. On avait dressé sur une éminence une vaste estrade pour le Pape, les cardinaux, les évêques, les abbés, les princes et autres puissants seigneurs. Une tribune élevée, ou pulpitum, ainsi que l'appelle Guibert de Nogent, dominait tout l'auditoire. Aucune voix humaine n'aurait pu se faire entendre d'une telle multitude ; aussi des porte-voix avaient-ils été échelonnés de distance en distance, pour répéter de rang en rang chacune des paroles que le Pape avait articulées lentement, phrase à phrase, du haut du pulpitum.
Urbain II y prit place ; Pierre l'Ermite était à ses côtés. Celuici prit le premier la parole, rappelant les sacrilèges et les profanations dont il avait été témoin, et les persécutions infligées aux fidèles. Le solitaire avait le visage abattu et consterné; sa voix entre-coupée de sanglots fit passer dans l'âme de l'auditoire toutes les passions qui agitaient la sienne. Urbain se leva ensuite : « Un peuple sans Dieu, s'écria-t-il, fils de l'Egypte esclave, occupe le berceau de notre salut, la patrie de Notre Sauveur. Ce tombeau, sur lequel s'est levé le salut de la résurrection, est souillé par ceux qui doivent servir de paille au feu éternel. Les chrétiens de Jérusalem, les héritiers du peuple d'Israël « que le Seigneur des armées a bénis », sont courbés sous le poids de la misère et d'un ignominieux esclavage.
« Chevaliers chrétiens ! ce sont vos frères et les nôtres, des Chrétiens comme vous, des membres du Christ, fils de Dieu et cohéritiers de son royaume, qui subissent cette tyrannie et souffrent ces outrages ! Ils se voient chassés de leurs domaines héré-
LE1 OQUENGB 189
ditaires, ils viennent mendier parmi nous la paix et la pauvreté de l'exil. C'est du sang chrétien, racheté parle sang du Christ, qui coule par torrents sous le glaive des infidèles ;"c'est la chair des chrétiens, unie par les sacrements à la chair du Christ, qui sert de jouet pour de monstrueuses infamies. Des Turcs, race immonde, font courber sous la verge le front de nos frères! Et vous, cependant, vous portez le ceinturon de la chevalerie ! Etesvous vraiment les chevaliers du Christ, vous, oppresseurs des orphelins, vous, ravisseurs du bien des veuves, vous, homicides, vous, sacrilèges, vous, violateurs du droit d'àutrui, vous stipendies à la solde de brigands qui font couler à flots dans notre Europe le sang chrétien, qui flairent leur proie comme le vautour un cadavre ! Cessez donc d'être les soldats du crime pour devenir les chevaliers de Jésus-Christ ! La sainte Eglise vous appelle à sa défense; c'est elle qui vous parle aujourd'hui par ma voix. Iv'jouissez-vous, car voici une guerre légitime ! Si vous triomphez, les bénédictions du ciel et le royaume d'Asie seront votre partage; si vous succombez, vous aurez la gloire de mourir au même lieu que Jésus-Christ ! »
A ces mots, l'assemblée répond par des acclamations formidables ; un des cardinaux prononce à haute voix une formule de confession générale; tous les assistants tombent à genoux, se frappent la poitrine et reçoivent l'absolution de leurs péchés ; puis la plupart des seigneurs et la masse du peuple prennent la Croix e.
Au printemps suivant, la fleur de la chevalerie européenne
était sur les routes de la Palestine ; l'ardeur belliqueuse des
barons chrétiens avait trouvé un objet digne d'elle. Le ven-
dredi lô juillet 1099, Godefroy de Bouillon entrait dans Jéru-
11 ; le christianisme reprenait possession des lieux arrosés
490 l'église ET LE PROGRES LITTERAIRE
par le sang du Sauveur; des voies nouvelles étaient ouvertes au •commerce et à la civilisation.
Cependant le royaume de Jérusalem ne devait avoir qu'une durée éphémère. Quelques années après sa fondation, les infidèles avaient vengé par une nouvelle invasion la honte de leur défaite ; il était dans les desseins de la Providence que les nations de l'Europe, redevenues coupables, iraient de nouveau chercher aux lieux saints le pardon de leurs crimes avec la gloire des combats. Le roi de France, Louis VII, sentit le premier le besoin d'expier une grande faute : l'incendie de Vitry. Mais, pour ébranler tout un monde, son exemple ne suffisait pas. Il fallait une parole enflammée, capable d'allumer dans toutes les âmes l'enthousiasme de la pénitence et de la douleur : saint Bernard se présenta.
Ce n'était pas, comme Pierre l'Ermite, un inconnu. Déjà il; avait rempli l'Europe de son nom ; il l'avait soulevée par sa parole, dominée par son ascendant, éclairée de sa lumière. Après avoir consulté le Souverain Pontife, le prédicateur de la Croisade s'adressa à l'assemblée de Vézelay, convoquée par ordre du roi.
« Si l'on vous annonçait, dit-il, que l'ennemi est entré dans vos cités, qu'il a ravi vos épouses et vos filles, profané vos temples, qui de vous ne volerait aux armes ? Eh bien, tous ces malheurs et des malheurs plus grands encore sont arrivés ! la famille de Jésus-Christ, qui est la vôtre, a été dispersée par le glaive des païens ; des barbares ont envahi la demeure de Dieu et se sont partagé son héritage. Volez donc aux armes ! qu'une sainte ardeur vous anime au combat, et que le nom chrétien retentisse de ces paroles du prophète : « Malheur à celui qui n'ensanglante pas son èpée! » A ces mots, l'assemblée tout entière interrompit l'orateur par ces cris mille fois répétés : « Dieu le
vont! La croix! » Le roi prit le premier le signe de la croisade, et avec lui sa femme, Eléonore d'Aquitaine, une foule de barons, d'évêques, de chevaliers et de gens du peuple. Les croix que l'abbé de Clairvaux avait apportées ne purent suffire ; il dut déchirer ses vêtements pour en faire de nouvelles.
Ce grand triomphe de la parole n'est qu'un épisode de la carrière oratoire de saint Bernard; nous sommes en présence d'un des plus grands hommes du Moyen Age, et d'un des plus éloquents prédicateurs du christianisme. Entre l'époque de saint Augustin et celle de Bossuet et de Bourdaloue, saint Bernard forme un lien mystérieux.
Environné de corruption, obligé de faire la guerre à tous les vices, il commande le respect par la plus délicate pureté de mœurs et combat le relâchement par l'observance la plus rigide. L'ignorance a pénétré partout, même dans le sanctuaire; nuit et jour, il travaille à éclairer les esprits. Une philosophie dangereuse et superbe prétend usurper la place de la saine théologie ; il connaît cette vaine science , il confond solennellement ses adeptes, dans la personne d'Abailard. Formé à l'école de la Bible et des saints Pères, il demande des inspirations au silence du cloître, à l'auguste majesté des temples; s'il en sort, c'est pour contempler le grand livre de la nature, pour étudier les vérités éternelles dans la solitude, et, comme il nous le dit lui-même, dans les forêts de chênes et de hêtres.
Lisez les ouvrages du saint abbé de Clairvaux : vous remarquerez que toutes les facultés, chez lui, sont développées au même degré et agissent de concert. Vous trouverez dans ses discours des peintures d'une vérité surprenante et d'un intérêt qui n'a pas vieilli. Habile à manier les sentiments, saint Bernard s'insinue dans le cœur, l'enchante, le subjugue. Il frappe d'une terreur
192 l'église et le progrès littéraire
salutaire le pécheur obstiné; il console et soutient l'homme de bonne volonté battu par la tempête des passions. Sa tendre piété communique à son éloquence une onction et une suavité infinies. S'il parle de la Vierge Marie, c'est avec une douceur enchanteresse; il semble épuiser, sur ce sujet de prédilection, tout ce que l'espérance et l'amour peuvent suggérer de plus aimable et de plus délicat. Malgré l'entraînement du pathétique, son esprit reste constamment clair et précis. Il explique la doctrine avec liberté et lucidité, et, sans avoir été formé par la sévère discipline de la scolastique, il argumente avec une logique toujours vigoureuse, et se défend avec une agilité surprenante.
Cet homme extraordinaire se trouve partout, se fait entendre partout. Exempt d'ambition, il exerce cependant sur les grandes affaires politiques une influence considérable. Amant de la solitude et du silence, il se voit obligé, à chaque instant, de quitter le cloître, pour assister aux conseils du prince, ou prendre part aux assemblées des conciles. Plein d'horreur pour la flatterie, jamais il ne dissimule le zèle qui le transporte ; et cependant il est écouté avec une profonde déférence. Sa voix sévère résonne dans la chaumière et dans le palais; elle avertit, avec la même autorité, le moine obscur et le Souverain Pontife; elle remplit, en un mot, tout son siècle.
Mais l'éloquence, elle aussi, a ses alternatives de progrès et de décadence ; elle ne saurait se maintenir longtemps au degré de perfection où l'ont portée quelques maîtres privilégiés. Vers la fin du xiie siècle, l'écho de la grande voix de saint Bernard s'affaiblissait déjà, et, avec lui, la force extérieure de la pensée catholique.
Nous ne retrouverons plus, pendant tout le Moyen Age, cette variété des mouvements de l'esprit et du cœur, cette marche
l'éloquence 193
libre de la pensée et de l'expression, qui, dirigées par le bon goût et contenues par les règles bien comprises de la composition, avaient donné à la prédication des premiers siècles son charme et sa puissance. La scolastique est venue, apportant à la philosophie une méthode précieuse, et à l'éloquence de fâcheuses entraves. Le xme siècle, si riche d'ailleurs en monuments littéraires, ne nous a pas laissé de discours qui puissent, en tout, servir de modèle à l'orateur sacré. La plupart des compositions de cette époque sont surchargées de divisions, remplies d'interprétations subtiles et de distinctions savantes. Toutefois, n'exagérons rien ; gardons-nous, surtout, d'imiter les préventions des auteurs de la France littéraire, qui ne veulent voir dans les sermons de saint Thomas et d'Albert le Grand que « des monuments d'une scolastique barbare et d'une crédulité grossière. »
Tout en subissant l'influence de leur temps, de tels hommes ont certainement laissé, même dans leurs sermons, l'empreinte de leur génie. Du reste, nous donnerons la parole, sur cette question délicate, à un érudit très versé dans la connaissance du xm° siècle, M. Lecoy de la Marche ; son jugement nous paraît sans appel.
«Assurément, dit-il, la grande éloquence, l'éloquence de longue haleine, n'est pas la qualité dominante des auteurs sacrés de ce temps, et l'on se tromperait fort si l'on pensait retrouver dans leur bouche les accents de saint Jérôme ou de Bossuet. Mais, dans le dédale de leurs commentaires allégoriques ou de leurs interprétations savantes, que d'échappées de vue éblouissantes, que de saillies originales ! Ils ne songent point à être éloquents, et c'est précisément pour cela qu'ils le sont bien davantage quand ils le sont. Leurs idées sur
ClVILlS. CHRLT. — * |2
194 l'église et le progrès littéraire
l'essence de Fart oratoire se résument dans cette maxime d'un biographe de saint Bonaventure : « Non facundia verMs, sed sententiis, metienda est. Ce ne sont pas les mots qui donnent la mesure du talent d'un orateur, ce sont les pensées. » Partant de ce principe, ils cherchent moins à émotionner qu'à instruire, et le peuple, de son côté, correspond si bien à leur sentiment, qu'il se laisse initier volontiers aux vérités abstraites, aux raisonnements et aux distinctions théologiques ; il croit trop profondément pour avoir besoin d'être converti à la foi, mais il a besoin d'être instruit.
« De tels auditoires sont devenus rares ; nous sommes satisfaits d'un sermon quand la fibre sentimentale a été touchée, ou même lorsque l'oreille a été charmée. Il fallait à ces chrétiens quelque chose de plus substantiel et de plus pratique. Voilà pourquoi la recherche et l'élégance du langage préoccupent médiocrement et les enseignants et les enseignés (1). »
D'ailleurs, si la valeur littéraire des sermons du xtne siècle est contestable, ce qui ne Test pas, c'est le zèle infatigable des prédicateurs et le succès merveilleux de leur parole. L'éloquence chrétienne est redevenue, comme au temps des Apôtres, simple et rude ; mais il est évident que la vertu divine l'accompagne, si l'on en juge par les conquêtes qu'elle opère au sein de l'Europe et de l'Asie, et qu'elle étendra bientôt jusqu'aux rivages du Nouveau-Monde. C'est au xnie siècle que prennent naissance ces Ordres, fraternellement unis, de Saint-Dominique et de Saint-François d'Assise, qui, pendant trois siècles, répandront à profusion, sur tous les continents, la bonne semence de l'Evangile.
(1) Lecoy de la Marche, Le xiii" siècle littéraire et scientifique, p. 130.
l'éloquence 195
Si l'on voulait citer les noms de ces ouvriers apostoliques, il faudrait fouiller le sépulcre des Chroniques, où ils dorment oubliés ; chacun de ces humbles frères a eu le sort habituel de l'orateur : après avoir ravi les multitudes, il est descendu avec elles dans un même silence. Nous citerons au moins quelquesuns de ceux que l'Eglise a placés sur les autels.
Dans l'Ordre des Dominicains, après saint Dominique luimême et saint Thomas, puissants, l'un et l'autre, par la parole et par les œuvres, c'est saint Hyacinthe, l'apôtre du Nord au xmc siècle, qui prêcha Jésus-Christ dans la Pologne, la Bohême, la grande et la petite Russie, la Livonie, la Suède, le Danemark, sur les rivages de la mer Noire, dans les îles de l'Archipel grec, le long des côtes de l'Asie Mineure, et dont on pouvait suivre la marche aux monastères qu'il semait sur sa route. C'est saint Pierre de Vérone, tombé sous le fer des assassins après une longue carrière apostolique, et écrivant sur le sable, avec le sang de ses blessures, les premières paroles du Symbole des Apôtres : « Je crois en Dieu. » C'est Henri Suzon, l'apôtre de la Souabe et de l'Alsace au xive siècle, dont la prédication avait un tel succès que sa tête fut mise à prix par les hérétiques. C'est saint Vincent Ferrier, qui, au xve siècle, évangélisa l'Espagne, la France, l'Italie, l'Allemagne, les royaumes d'Anuleterre, d'Ecosse et d'Irlande, et parvint à un si haut degré time qu'il fut choisi comme arbitre pour régler la succession au trône d'Aragon. Nommons aussi, parmi les Dominicains qui ont bien mérité de l'humanité et de l'Eglise, Jérôme Savonarole, 'idole de Florence dont il défendit les libertés et voulut réformer les mœurs, vainement brûlé vif au milieu d'un peuple ingrat, puisque sa vertu et sa gloire s'élevèrent plus haut que les flammes de son bûcher ; enfin l'illustre Barthélémy de Las Casas,
T apôtre et le défenseur des Américains opprimés, au xvie siècle, par la tyrannie espagnole.
L'Ordre de Saint-François n'est pas moins fécond. Le Bienheureux Bernard, le Bienheureux Egidius, d'une piété si douce et si ingénue, le Bienheureux Gui de Tortone et tant d'autres marchent sur les traces du Patriarche séraphique. Comme lui, ils sont détachés de toute chose en ce monde ; comme lui, ils sont embrasés du zèle des âmes, et Dieu semble leur avoir rendu le doux empire qu'Adam exerçait au paradis terrestre sur toute la nature. Mais deux noms brillent au milieu de ceux-là d'un éclat incomparable : saint Antoine de Padoue, le grand prédicateur et le thaumaturge, et le Docteur séraphique, saint Bonaventure, l'émule et l'ami de saint Thomas d'Aquin.
Malgré tant de travaux apostoliques et de si admirables vertus, l'Europe va devenir le théâtre d'une grande et douloureuse apostasie. L'hérésie protestante est sur le point d'envahir l'Allemagne, l'Angleterre et une partie de la France. Mais pendant que des moines renégats et des princes débauchés s'appliquent à détruire, pour un temps, l'œuvre de saint Boniface et de saint Augustin, un autre monde accueille les vrais apôtres de l'Evangile ; les horizons de la Chine, de l'Inde et du Japon s'illuminent au flambeau de la vraie foi ; en dix ans et demi, saint François-Xavier évangélise cinquante-deux royaumes, parcourt en missionnaire trois mille lieues de pays, baptise plus d'un million d'infidèles, et rend, lui seul, plus d'enfants à l'Eglise que le protestantisme ne lui en a ravi.
D'ailleurs, malgré le zèle impie des novateurs et la complicité des pouvoirs politiques, les provinces du vieux monde ne se laissaient pas envahir sans résistance par le venin de l'hérésie. Le Concile de Trente ralluma au coeur du clergé la flamme du
l'éloquence 197
zèle, un instant obscurcie par de longues prospérités temporelles, et bientôt les travaux apostoliques de saint Charles Borromée, de Barthélémy des Martyrs, du Bienheureux Louis de Grenade, de saint Vincent de Paul et de saint François de Sales consolèrent l'Eglise de tant de défections douloureuses.
Saint François de Sales n'est pas seulement une des gloires de la théologie, son nom appartient à l'histoire de l'éloquence et des lettres françaises. Nos critiques contemporains les plus éclairés et les plus judicieux ont rendu hommage à la richesse de son imagination, à l'onction douce et pénétrante de sa parole, aux grâces inimitables de son style.
De telles qualités sont nécessaires pour expliquer les succès rapides et éclatants de son apostolat. A peine ordonné prêtre, nous le trouvons, intrépide missionnaire, au milieu des populations protestantes qu'il veut arracher à Terreur. Tantôt il confond les ministres par sa science, tantôt il les gagne par sa douceur; ses efforts entament profondément l'hérésie dans le pays où elle se croyait à jamais invincible, et ramènent soixantedix mille calvinistes à la foi. Devenu évêque de Genève, toutes les œuvres de zèle l'absorbent à la fois : gouvernement de son diocèse, direction d'une multitude d'âmes, fondation d'un Ordre célèbre, rien ne l'effraye, il suffît à tout, et, chose étonnante, la multiplicité de ses occupations n'arrête pas sa plume aussi savante qu'harmonieuse ; c'est pendant cette période qu'il composa ces ouvrages, d'une théologie si aimable et pourtant si sûre, qui lui ont valu, de nos jours, l'auréole de docteur de l'Eglise.
La langue de saint François de Sales n'a pas encore cette pureté et cette noblesse que l'on admire dans les écrits du xvnc siècle. La prédication de la Renaissance, surchargée de citations profanes et d'un vain étalage scientifique, n'a pas
198 l'église et le PROGRÈS LITTERAIRE
perdu, en passant par ses lèvres, toute trace de mauvais goût. Mais le mouvement de rénovation religieuse qui suit partout le Concile de Trente promet de faire rentrer l'éloquence dans sa véritable voie. Des maisons nouvelles sont ouvertes ; les Ordres se réforment, et il s'établit entre eux une émulation de piété qui va contribuer au progrès de la prédication.
Il fallait, avant tout, créer une école de controversistes capables de tenir tête aux protestants. C'est dans cette pensée que le cardinal de Bérulle fonda, en 1612, la Congrégation de l'Oratoire qui devait produire, au xvne siècle, tant de prêtres éloquents et vertueux.
Dès les premières années, on compte parmi les membres de cette maison des sermonnaires remarquables. Le P. Bourgoing, l'un des premiers supérieurs de l'Oratoire, apporte à la prédication, à défaut des qualités impétueuses que lui prête Bossuet, un fond solide de connaissances théologiques, une méthode sérieuse et simple.
Mais le plus célèbre oratorien avant Massillon est le P. Lejeune, dont les œuvres forment encore, pour les prédicateurs, un arsenal d'une richesse incomparable. Missionnaire intrépide, en dépit d'une cécité qui le frappa pendant qu'il prêchait, et le rendit populaire sous le nom de Père aveugle, il a pour principe de conformer toujours son éloquence à la nature de son auditoire. Une familiarité qui aujourd'hui nous semble excessive, assure à sa parole une efficacité immédiate et une action profonde sur toutes les âmes. Chez les Jésuites, le P. Claude de Lingendes mit au service de l'éloquence sacrée un langage plus correct, plus pur, mais non moins doctrinal. Orateur vigoureux, il a, pour l'exactitude de sa logique comme pour la fermeté de sa morale, servi de modèle à Bourdaloue.
l'éloquence 199
Ainsi, en 1660, c'est-à-dire au moment où Bossuet entre en scène, L'éloquence française est déjà florissante ; elle se dégage peu à peu des défauts qu'elle avait au xvie siècle : les élégances de mauvais goût, l'abus de l'érudition profane. Le moment est venu où la chaire va mêler ses chefs-d'œuvre à ceux qui honorent déjà la littérature du grand siècle» A cette époque privilégiée, un Bossuet et un Bourdaloue ne seront que les premiers dans le nombre des prédicateurs éminents.
Bossuet est la personnification la plus élevée du génie oratoire dans les temps modernes. Nul homme n'a parlé de plus haut que lui, et son éloquence a un caractère d'empire que l'on ne rencontre chez aucun autre. On a parlé de la foudre de Démosthène : l'image est juste autant que brillante ; car sa véhémence, toujours soutenue par la dialectique, est irrésistible ; mais cette véhémence participe de l'âcreté et de la colère ; ce n'est point la force d'un Dieu, mais celle d'un vainqueur furieux, ou, si l'on veut, d'un lutteur indomptable. La véhémence de Gicéron, quelquefois presque égale à celle-là, a souvent un caractère inférieur, parce qu'elle est mêlée de malice et descend jusqu'à la facétie. La majesté de Bossuet ne se dément jamais, ni dans les mouvements, ni dans le calme ; si le lecteur est terrassé par la force de Démosthène et vaincu par l'habileté de Gicéron, il est subjugué par l'autorité de Bossuet.
Formé par la méditation des Saintes Ecritures, l'évêque de Meaux a, d'ordinaire, le geste et le ton d'un Moyse ; mais, s'inspirant parfois des accents du Prophète-Roi, il s'élève à des mouvements d'un pathétique ardent et sublime. Aucun moyen d'action ne lui demeure étranger : c'est la voix la plus simple, la plus forte, la plus familière, la plus soudainement tonnante. Là môme où il a son cours rigide et son flot impérieux, il y roule
des trésors d'éternelle morale humaine. Et c'est par tous ces caractères qu'il est unique dans notre littérature, et que, quel que soit l'emploi de sa parole, il reste le modèle de l'éloquence la plus haute et de la langue la plus parfaite.
On avait prononcé, avant lui, des oraisons funèbres ; mais on n'était pas sorti du genre froid et compassé qu'impose à l'orateur la préoccupation d'exalter officiellement des vertus vulgaires. Personne n'avait su, comme lui, instruire les vivants à l'école de la mort ; personne, depuis Jérémie, n'avait pleuré, comme luir sur les majestés éteintes ; personne n'avait dépeint, comme lui, l'horreur de ce silence éternel qui vient s'asseoir jusque sur la tombe des rois.
En racontant les vertus de la reine d'Angleterre, en déplorant la mort de la duchesse d'Orléans, en célébrant les exploits de Gondé, Bossuet ne prétend pas accomplir un devoir de bienséance, bien moins encore décerner une louange de convention ; il parle, il se trouble, il éclate sous l'empire de l'émotion la plus profonde et la plus vraie ; son sujet le tourmente, l'échauffé et l'entraîne : c'est l'enthousiasme de la douleur. On compte, chez les autres orateurs, les moments d'heureuse inspiration ; chez Bossuet, l'inspiration est continue. Les élans de sa verve oratoire semblent naître les uns des autres ; tout est mouvement, tout est chaleur, tout est vie. Lorsque son ardeur redouble ; lorsque cet aigle déploie ses ailes avec plus de vigueur, les limites de l'éloquence deviennent pour lui trop étroites ; alors il les franchit, il entre dans la sphère de la poésie, il monte jusqu'aux régions les plus élevées de cette sphère, il s'y soutient au niveau des poètes les plus audacieux : ce n'est plus le rival de Démosthène, c'est celui de Pindare.
Quelques passages des oraisons funèbres sont de véritables
l'éloquence 201
morceaux lyriques. Le clou de l'inspiration, ou peut l'affirmer,. ne fut accordé à aucun orateur aussi pleinement qu'à Bossuet ; et quand on songe que son enthousiasme, dans des ouvrages d'une / grande étendue, ne connaît ni langueur ni repos, on est frappé de ce privilège extraordinaire, comme d'un de ces phénomènes qui étonnent la nature et déconcertent ses lois.
Parvenue à ces hauteurs, la pensée ne saurait s'accommoder des expressions communes : aussi Bossuet ne se sert-il pas de la langue des autres hommes ; il fait la sienne ; il la fait telle qu'il la lui faut pour la manière de penser et de sentir qui est à lui : expressions, tournures, mouvements, construction, harmonie,, tout lui appartient.
Un autre mérite de ces compositions, c'est l'art infini avec lequel Bossuet mêle l'enseignement à l'histoire, les figures les plus vives à la logique la plus sévère, et l'énergie des grandes leçons aux formes les plus convenables pour les faire accepter. Les oraisons funèbres se refusent à l'analyse, et si l'on veut en relever les beautés, il faut les transcrire d'un bout à l'autre. Le grand siècle vit encore tout entier dans les éloquentes funérailles de ses princes, et quand Bossuet en termine la série par « les derniers accents d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint», on croit entendre le chant suprême du génie, prêt à rejoindre au tombeau les majestés glorieusement ensevelies.
Bossuet n'est pas tout entier dans ses oraisons funèbres : après le panégyriste, il faut admirer en lui le docteur et le pasteur des peuples.
Les contemporains, séduits par la clarté et la méthode vigoureuse de Bourdaloue, ne reconnurent pas, dit-on, tout le mérite des sermons de l'évêque de Meaux ; mais la postérité a fait bonne
202 LECxLISE ET LE PROGRÈS LITTERAIRE
justice de cette erreur de goût. Si ses discours ne présentent ni les grâces de style, ni l'enchaînement, ni l'art qui font le charme et la puissance de ses rivaux, on y trouve, en revanche, des pensées vives et fortes, des tournures originales, d'impétueux mouvements, des réflexions profondes qui évoquent tout un monde d'idées et de souvenirs, des images sublimes qui souvent valent des discours entiers.
L'âge mûr est l'époque de la vie où il faut lire Bossuet. Pendant les années de collège, et même à vingt ans, on est trop jeune pour en sentir les profondes beautés ; et, dans la vieillesse, l'imagination est trop refroidie pour que l'on se prête volontiers à ses élans et à son audace. On peut dire de lui ce que lui-même disait de ce héros, dont il s'est montré l'émule, en le célébrant si dignement : « Qu'il s'avance par vives et impétueuses saillies. »
Madame de Sévigné , un des rares esprits capables d'apprécier tout le génie de Bossuet, disait : « qu'il se battait à outrance avec son auditoire, et que chacun de ses sermons était un combat à mort. » Il est, en effet, des moments où l'on croit voir Porateur poursuivre le vice, l'atteindre, le terrasser et le forcer d'avouer sa défaite. Voici, en particulier, dans quels termes il s'attaque à cette contrefaçon de la vertu qui s'appelle l'honneur mondain : « Je ne me contente pas de lui refuser l'encens, je veux faire tomber sur cette idole la foudre de la vérité évangélique ; je veux l'abattre tout de son long devant la croix de mon Sauveur, je veux la briser et la mettre en pièces. Parais donc ici, honneur du monde ! Vain fantôme des ambitieux et chimère des esprits superbes, je t'appelle au tribunal où ta condamnation est inévitable (1). »
(1) Sermon sur V Honneur du monde.
l'éloquence 203
Vue parole aussi vigoureuse, des mouvements si vifs, si hardis, si populaires, n'appartiennent qu'à Bossuet, et lui assurent un rang- d'honneur, même dans un genre où d'autres ont excellé.
Nous n'avons pas épuisé les titres littéraires de l'évêque de Meaux. Comme tant de grands esprits, comme saint Augustin, son maître, il a voulu explorer le domaine ouvert aux investigations humaines, et nulle part, nous le verrons plus loin, il ne s'est montré inférieur à lui-même. Rappelons seulement cet éloquent hommage que lui décernait La Bruyère : « Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une envieuse critique, et qui l'a fait taire, qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents ; orateur, historien, théologien, philosophe ; d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire ; un défenseur de la religion, une lumière de l'Eglise : que n'est-il point ? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne (1). »
Si l'imagination a ses plaisirs, si le sentiment a ses délices, la raison a aussi ses jouissances. Bourdaloue n'a pas, comme Bossuet, la foudre à son commandement, ni la main pleine d'éclairs, pas plus qu'il ne possède, comme Massillon, Turne de parfums qui s'épanche ; mais il a, au plus haut degré, cette puissance dominatrice dont parle Quintilien, cette éloquence continue du raisonnement, qui fait taire toutes les passions, courbe les intelligences rebelles et affermit la vérité sur les ruines de tous les sophismes. Les plans de ses discours sont les plus solidement conçus et les plus rigoureusement tracés que Ton connaisse. Toutes ses constructions oratoires s'appuient et reposent sur les bases les plus
(1) Discours de réception à l'Académie française.
204 l'église et le progrès littéraire
fermes. Les détails de l'édifice, liés entre eux par les rapports les plus exacts, concourent tous à l'harmonie et à la perfection de l'ensemble. Nulle faiblesse, nul écart;, tout est nerveux, tout est plein, tout marche au but. Ainsi, le tissu le plus complet et le plus serré se forme et se déploie progressivement ; les passions de l'auditeur, assiégées et battues en brèche, résistent vainement, et le prince de Gondé, vainqueur en tant de batailles, ne peut s'empêcher, voyant paraître l'orateur, de s'écrier en pleine église : « Silence, voici l'ennemi! »
Bourdaloue s'occupe des choses, et non des mots ; il n'a pas la splendeur naturelle de l'élocution, et il ne la cherche pas ; il s'en tient à ce style d'honnête homme qui ne veut que donner à la vérité un corps, sans lui imposer de couronne. On a dit de lui que, « des trois choses proposées à l'orateur ancien, instruire, plaire, émouvoir, il ne songe qu'à la première, méprise la seconde et est bien sûr d'arriver à la troisième par la force même de l'enseignement et la nature pénétrante de la vérité (1). » Pour nous, qui n'avons pas entendu sa voix «pleine, résonnante, douce et harmonieuse », Bourdaloue reste simplement un bon écrivain; mais ses contemporains l'ont proclamé grand orateur, et, si l'on en juge par les résultats de sa parole, il faut croire qu'ils avaient raison.
Ce fils de saint Ignace n'a point et ne peut avoir de biographie. Qu'a-t-il fait pendant sa vie? Il a prêché la parole sainte, il a été l'homme du Verbe évangélique; il a été une grande et puissante voix ; mais cette voix même emprunte une autorité nouvelle à la sainte obscurité de sa vie. Son exemple a prêché le mépris du monde, aussi bien que ses discours; et plus d'un pécheur s'age-
(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, A. IX, p. 270.
l'éloquence 205
nouilla sans doute aux pieds de l'humble religieux, qui eût refusé d'abaisser son orgueil devant un prélat comblé des distinctions de la cour.
Cette puissante parole allait s'éteindre, lorsque Dieu donna au siècle de Louis XIV son dernier oracle, Massillon, qui devait faire refleurir l'éloquence française sur le tombeau de tant de grands hommes. Entré tout jeune à l'Oratoire, et appelé, sous la Régence, à l'évêché de Clermont, il couronna par vingt années d'un laborieux épiscopat une carrière apostolique pleine d'oeuvres et de mérites. Ces trois lumières de l'Eglise de France au xvne siècle, Bossuet, Bourdaloue, Massillon, n'eurent pointa se combattre et à s'éclipser l'un l'autre ; elles se succédèrent paisiblement et glorieusement, comme une suite de riches saisons, ou comme les heures d'une journée splendide.
L'innovation de Massillon, venant après Bourdaloue, fut d'introduire le pathétique et un sentiment plus vif et plus présent des passions humaines dans l'économie du discours religieux. Moins grand peintre que Bossuet, moins vigoureux que Bourdaloue, il mit au service de la parole sainte plus d'art, de douceur, d'harmonie. Des juges sévères lui ont reproché d'affaiblir, par l'abondance des développements et la profusion des images, la mâle et simple énergie de l'Evangile. Cette critique vise apparemment son Petit Carême, plus admiré des humanistes que des orateurs ; mais il serait injuste de l'appliquer à tous ses discours. Du reste, on juge de la puissance et de l'habileté d'une parole par l'impression qu'elle produit sur l'auditoire, et nous connaissons l'appréciation des contemporains sur l'éloquence de Massillon : « Ne vous semble-t-il pas, dit l'un d'entre eux, le voir encore dans nos chaires, avec cet air simple, ce maintien modeste, ces yeux humblement baissés, ce geste négligé, ce ton affectueux, cette conte-
206 l'église et le progrès littéraire
nance d'un homme pénétré, portant dans les esprits les plus brillantes lumières, et dans les cœurs les mouvements les plus tendres? Il ne tonnait pas dans la chaire; il n'épouvantait pas l'auditoire par la force de ses mouvements et l'éclat de sa voix, non : mais, par sa douce persuasion, il versait en eux, comme naturellement, ces sentiments qui attendrissent, et qui se manifestent par les larmes et le silence. Ce n'étaient pas des fleurs étudiées, recherchées, affectées, non : les fleurs naissaient sous ses pas sans qu'il les cherchât, presque sans qu'il les aperçût ; elles étaient si simples, si naturelles, qu'elles semblaient lui échapper contre son gré, et n'entrer pour rien dans son action. L'auditeur ne s'en apercevait que par cet enchantement qui le ravissait à lui-même (1). »
Du reste, ce prédicateur si insinuant et si onctueux n'était pas incapable de ces mouvements qui étonnent et qui renversent. Qui ne connaît l'impression extraordinaire produite sur la cour de Louis XIV par le Sermon sur le petit nombre des élus ? Après avoir fait du camp des réprouvés une peinture saisissante, dans laquelle se reconnaissait sans doute une grande partie de l'auditoire, Massillon s'écria tout à coup : « Paraissez maintenant,
justes! Où êtes-vous? Restes d'Israël, passez à la droite!
Froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu î 0 Dieu, où sont vos élus ! Et que reste-t-il pour votre partage? » Aces mots, l'assemblée tout entière se leva, haletante et saisie d'effroi. Louis XIV, visiblement troublé, baissa la tête, et l'orateur lui-même, gagné par l'émotion, couvrit son visage de ses mains, et s'associa, par un silence de quelques instants, à la terreur de l'auditoire.
(1) Réponse de M. Languet, archevêque de Sens, au discours prononcé par le duc de Nivernois pour sa réception à l'Académie française.
Certes, un homme capahle de remuer à ce point les imaginations et les consciences était autre chose qu'un habile rhéteur; il avait au cœur la flamme sacrée, qui, jaillissant avec la parole en traits victorieux, assure la conquête des âmes.
A côté de ces gloires de l'éloquence sacrée, le siècle de Louis XIV nous présente d'autres noms, moins illustres peut-être, et un peu effacés par l'éclat d'un tel voisinage, mais dignes néanmoins d'attention et d'estime. C'est Fénelon, le philosophe ingénieux, le suave moraliste, le prédicateur ému et pathétique, dont le sermon sur l'Epiphanie nous fait regretter qu'il ait écrit si peu de ses compositions oratoires ; c'est Fléchier, dont l'élégance parfois raffinée se retrouve, noble et simple, dans l'oraison funèbre de Turenne; c'est Mascaron, qui, en traitant le même sujet, évite son emphase ordinaire et atteint parfois à la véritable grandeur.
Quelle influence la prédication du grand siècle a-t-elle exercée sur la cour de Louis XIV, sur cette société si éclairée, si polie, si délicate, mais aussi parfois si rebelle à l'austérité de la morale chrétienne ? 11 est certain que le roi ne perdit pas le fruit des leçons recueillies dans sa chapelle de Versailles. Ce sont les exhortations de Bossuet, qui, au milieu de ses désordres domestiques, lui dictaient des résolutions, trop fugitives, il est vrai, mais toujours sincères. C'est lui qui, après un sermon de Bourdaloue contre l'adultère, disait à ses courtisans scandalisés de la hardiesse du religieux : « Messieurs, le prédicateur a fait son devoir; faisons le nôtre. » C'est lui qui, averti par Massillon des grandes fautes de son gouvernement, et, en particulier, des suites funestes de ses guerres, lui disait ces belles paroles qui font honneur au monarque aussi bien qu'au prédicateur : « Mon père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle,
208 l'église et le progrès littéraire
et j'en ai été fort content; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très mécontent de moi-même. »
Il n'est pas douteux que ces enseignements si graves, si autorisés, si multipliés, joints aux leçons des événements et aux avertissements de la Providence, n'aient préparé les dernières années, sérieuses et pénitentes, par lesquelles le grand roi voulut racheter les fautes de sa vie. Si telle était la puissance de la parole évangélique sur l'âme du monarque, quelle impression ne dut-elle pas produire sur les courtisans, toujours prêts à copier, même au spirituel, l'attitude du maître? Nous ne parlons pas ici des dévotions hypocrites : il y en eut alors comme toujours ; mais, à côté des pratiques imposées par la mode ou par la bienséance, que de sacrifices généreux acceptés pour Dieu! Que •de retours sincères et éclatants, parmi lesquels la conversion de Turenne et celle de Condé ne sont que les plus illustres ! À côté des égoïstes et des indifférents, que de grands saints, que de héros de la charité suscités par la parole évangélique, pendant la seconde moitié du siècle ! Et n'est-ce pas là, pour les prédicateurs de l'époque, une assez belle moisson?
Après la mort de Louis XIV, la grande voix de l'Eglise semble un instant défaillir. « Bossuetne rend plus d'oracles; Fénelon dort dans sa mémoire harmonieuse » ; Bourdaloue a emporté au tombeau le secret d'émouvoir le cœur des rois ; seul, au milieu d'un siècle railleur, Massillon laisse tomber les derniers sons d'une éloquence qui va s'éteindre. C'est l'heure où les puissances des ténèbres, conjurées contre Dieu et contre son Christ, s'apprêtent à célébrer leur victoire finale sur le christianisme humilié et déchu.
Dans toute l'Europe pas une voix puissante ne répond aux gémissements de l'Eglise outragée ; les maîtres du monde se partagent d'avance ses dépouilles, avec des propos obscènes et