‹ La civilisation chrâetienne (volume 2)Chapitre 46 sur 49 · L ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

L ENSEIGNEMENT

Enfin l'Italie, héritière des vieilles civilisations, avait des Universités nombreuses et florissantes, grâce au séjour des Papes et à leur constante sollicitude. Nous avons vu qu'à Rome, la tradition littéraire n'avait jamais été interrompue, et que cette reine des nations avait toujours entretenu des académies et des écoles, alors même que le reste de l'Europe était plongé dans la barbarie. Les études eurent néanmoins, môme dans ce centre privilégié, leurs alternatives de prospérité et de décadence, et nous ne voyons l'Université romaine définitivement établie qu'au temps du pape Urbain IV.

Ce pontife appela auprès de lui le grand docteur du Moyen Age, saint Thomas d'Aquin, qui réforma les écoles, et composa, pour l'usage des étudiants, cette Somme de Théologie dont la vaste et profonde doctrine effraye parfois les savants de nos jours. Dès lors, tous les Papes qui se succédèrent jusqu'à Léon X : Innocent IV, Eugène IV, Nicolas V, comblèrent de libéralités l'Université, les collèges et les bibliothèques de la Ville éternelle.

Tout le reste de l'Italie ressentit cette action bienfaisante de la Papauté. Venise, Padoue, Ferrare, Milan, Pavie eurent de bonne heure des Universités. Celle de Pavie se glorifiait d'avoir été fondée par Charlemagne. Celle de Bologne remontait à une époque encore plus reculée, s'il faut en croire une ancienne chronique, et elle était célèbre entre toutes par l'éclat qu'elle avait su donner à l'enseignement du droit.

C'est ainsi que, du xir au xvic siècle, sur toute la surface de l'Europe, l'Eglise avait ouvert à l'élite des intelligences des asiles studieux, où toutes les branches du savoir humain, théologie, jurisprudence, médecine, littérature, étaient cultivées avec une égale ardeur.

346 l'église et le progrès littéraire

Mais revenons à la France ; c'est là surtout que le zèle pour la diffusion du haut enseignement accomplissait des prodiges. Autour de l'Université de Paris, la mère et la maîtresse de toutes les écoles françaises, rayonnaient vingt-trois universités provinciales , parmi lesquelles se distinguaient spécialement celles d'Orléans et de Toulouse.

Au-dessous de ces grands établissements, cinq cent soixantedeux collèges, fondés par des cardinaux, des évêques, de simples prêtres, quelquefois par des familles seigneuriales, donnaient l'enseignement secondaire à plus de soixante-douze mille élèves ; trente-six de ces collèges étaient établis dans l'enceinte même de la capitale.

Ces chiffres confondent assez éloquemment les prétentions de ceux qui font dater de la Révolution française l'organisation de l'enseignement dans notre pays. Si, à ces établissements déjà si nombreux, nous ajoutons les écoles qui subsistaient toujours dans les monastères, et les collèges florissants dirigés, depuis la Réforme, par la Compagnie de Jésus, nous reconnaîtrons que la vieille France, terre du dévouement, de l'honneur et de la foi, fut en même temps, pour l'ancienne Europe, le premier et le plus puissant agent de civilisation.

On a dit que l'Eglise, tout en développant l'intelligence des classes supérieures de la société, avait oublié les besoins du pauvre et négligé l'enseignement primaire. Nous savons déjà avec quelle autorité l'histoire impartiale des premiers siècles dément de telles insinuations. Les annales du Moyen Age nous montrent que l'Eglise a toujours compris de la même manière la mission qu'elle a reçue d'enseigner les peuples.

En 1179, le troisième Concile de Latran prescrit qu'un maître sera établi dans toutes les cathédrales pour les écoliers pauvres.

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Que rot te règle ait été suivie depuis cette époque jusqu'à la Révolution française, nous n'en pouvons pas douter, quand nous voyons les contrats d'apprentissage et de tutelle demander pour le pupille ou l'apprenti la fréquentation des écoles et les moyens de s'instruire selon sa condition, et surtout quand nous voyons cette clause stipulée pour de simples domestiques ou pour de simples valets de ferme. L'article 220 de la Coutume de Normandie porte même que, si le maître ou le tuteur ne s'acquitte pas de cette charge, les parents pourront se pourvoir en justice pour l'y contraindre.

Les statistiques les plus autorisées nous apprennent qu'au xviuc siècle, il eût été difficile de trouver en France une paroisse un peu populeuse sans maison et sans fondation d'école (1). Or, quand on songe que le nombre des paroisses, avant la Révolution, était beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui, et que presque partout il y avait un maître d'école, malgré l'exiguïté des ressources, n'est-il pas permis de dénoncer l'effronterie des menteurs qui osent affirmer qu'avant 1789, l'instruction était réservée à quelques privilégiés de la naissance ou de la fortune?

Qui ne sait, d'ailleurs, que les Congrégations enseignantes, et particulièrement les Frères de la Doctrine chrétienne, qui déploient, de nos jours, un si admirable dévouement au service des pauvres, ont commencé, longtemps avant la Révolution, leur humble et bienfaisant apostolat ?

Sans doute, on ne connaissait pas alors les grands mots d'enseignement obligatoire et gratuit, qui abusent si facilement les

(1) Cf. Ch. de Beaurepaire, Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de Rouen avant 1789; l'abbé A. Laveille, L'instruction primaire dans l'ancien diocèse d" Avranches avant la Révolution (Revue catholique de Normandie, année 1891) ; et, de plus, les travaux de M. Léon Maître pour la Bretagne, de M. de Jussieu pour la Savoie, de M. de Ribbe pour la Provence, de M. Sauzay pour la Franche-Comté, etc.

populations crédules ; on ne faisait pas montre de l'enseigne, mais on possédait la réalité. Sous l'ancien régime, l'Etat ne prétendait pas tout faire ; il ne s'était point fait maître d'école ni maître de pension ; il n'inscrivait pas à ses budgets, généralement du moins, d'allocation pour l'enseignement primaire, pour cette excellente raison qu'il y était pourvu par un vaste système de fondations et des impositions municipales autorisées par le pouvoir central.

Le résultat était-il moins bon? Nous n'avions, ni les gros budgets, ni cet enseignement primaire véritablement encyclopédique qui surcharge la mémoire des enfants sans développer leur intelligence; mais, en revanche, le pauvre recevait gratuitement une instruction dont les contribuables n'avaient pas à supporter les frais, et tous apprenaient sur les bancs de l'école les vérités et les vertus qui font les familles respectées et les nations prospères.

La Révolution, dont on a tant vanté les prétendues réformes, se borna à supprimer notre ancienne organisation scolaire, sans rien mettre à la place ; car, personne ne l'ignore, les décrets de la Convention établissant une nouvelle organisation et un personnel nouveau restèrent constamment à l'état de lettre morte.

L'Empire entreprit de reconstituer régulièrement l'enseignement public ; la Restauration le suivit dans cette voie, puis la Monarchie de Juillet, puis les divers gouvernements qui se succédèrent en France ; et, à mesure qu'ils rétablirent une des anciennes écoles, les courtisans du pouvoir ne manquèrent pas de se récrier sur le progrès de la civilisation et des lumières. Les uns ignoraient, les antres faisaient semblant d'ignorer qu'on ouvrait une école après en avoir fermé trois !

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Tous ces gouvernements désiraient confier au seul Etat laïque l'éducation de la jeunesse française; néanmoins, en présence des vœux unanimes et hautement exprimés des populations, ils n'avaient pas osé maintenir les lois d'exception dirigées contre l'Eglise, et, quoique à regret, ils lui avaient peu à peu rendu la liberté d'enseigner, brutalement supprimée par la Révolution.

Il était réservé à la fin du xixc siècle de voir se renouveler la persécution hypocrite de Julien l'Apostat.

Après plus de soixante ans d'une liberté relative, dont l'Eglise a usé pour répandre autour d'elle les lumières et les bienfaits, on a décidé de nouveau qu'elle n'aurait plus le droit d'instruire les petits enfants. Depuis quelques années (1), les derniers membres des Congrégations religieuses ont dû quitter la dernière école communale, emportant avec eux le crucifix et le catéchisme : l'image bien-aimée du « Dieu qui réjouit la jeunesse », et le livre admirable qui doit « éclairer tout homme venant en ce monde. » On se propose d'avancer l'œuvre de la civilisation en proscrivant ceux qui, depuis quinze siècles, en ont été les apôtres et les martyrs.

Mais si les hommes qui prétendent représenter la nation se plaisent à oublier la meilleure part de ses gloires, la vraie France n'oublie pas, et il est difficile de la tromper longtemps. A l'heure présente, elle contemple avec une émotion douloureuse ces hommes dévoués qui furent autrefois ses maîtres, que l'injustice a condamnés au silence, et qui, en se retirant devant la force, ont emporté avec eux toute son admiration et tous ses regrets.

En les quittant, d'ailleurs, elle conserve au fond du cœur, malgré les menaces de l'avenir, une invincible espérance*

(1) Depuis le mois d'octobre 1891.

Depuis qu'elle existe, l'Eglise s'est vouée à l'œuvre toujours pénible et trop souvent ingrate d'élever l'enfance. Elle a toujours fait cela, elle a toujours trouvé des hommes pour le faire ; jamais elle ne cesse, jamais elle ne cessera d'enseigner.

Reine, elle ne peut se laisser ravir le trône; mère, elle n'abandonnera jamais l'école. A travers tous les périls, sous tous les déguisements qu'on la forcera de revêtir, elle ira enseigner la connaissance de Dieu, l'art de l'aimer et de le servir, et par là elle ressaisira l'empire du monde.

Elle enseignera pendant les persécutions de la civilisation comme pendant les persécutions de la barbarie, qui souvent se ressemblent et s'accordent pour lui porter les mêmes coups. Elle enseignera dans la paix et dans la guerre. Elle aura toujours des religieux pour conserver, même au péril de leur liberté, la foi des ancêtres dans l'âme des enfants. Obligée de fuir les nations inhospitalières qui lui doivent l'instruction, la prospérité, la grandeur, elle trouvera toujours des missionnaires pour aller, pieds nus, dans tous les lointains, pour aborder toutes les peuplades sauvages, vivre au milieu d'elles, y souffrir un exil sans fin, et mourir en les illuminant du nom de Jésus-Christ.

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