L ENSEIGNEMENT
de concéder la licence d'enseigner, le pape Innocent III promulgua en sa laveur deux Bulles, l'une en 1208, l'autorisant à se faire représenter par un syndic; l'autre, en 1209, lui permettant de s'imposer des règlements et de les faire jurer. Les professeurs et leurs disciples étaient reconnus, dans ces deux actes fondamentaux, comme formant une véritable corporation, et leur communauté s'appela désormais régulièrement l'université des maîtres et des étudiants de Paris, ou simplement Y université des études; plus tard, Y Université tout court.
La voilà tout à fait constituée de par l'autorité compétente, qui est celle de l'Eglise. Son organisation se complète rapidement; elle devient le type sur lequel se formeront toutes les grandes Universités du Moyen Age.
Bientôt elle comprend quatre Facultés, embrassant le vaste cycle des connaissances humaines : la Faculté des arts, correspondant à notre Faculté des lettres et à une partie de notre Faculté des sciences, et seule divisée, à cause de son droit d'ancienneté ou de l'étendue de son domaine, en quatre nations (France, Picardie, Normandie, Angleterre) ; la Faculté de théologie, des maîtres en divinité, terme opposé à celui d'humanités, qui est resté seul dans notre langue scolaire ; puis les Facultés de droit et de médecine, qui apparaissent en plein exercice un peu après les autres.
Chacune de ces Facultés a des officiers nommés par elle : la Faculté des arts élit tous les ans quatre procureurs, un par nation ; les trois autres élisent chacune un doyen. Ces magistrats constituent un tribunal de sept membres, appelé à décider sur les affaires de la corporation. Au-dessus d'eux est un recteur ou chef commun, pris exclusivement parmi les nations, c'est-à-dire dans la Faculté des arts. Ce recteur exerce une
340 l'église et le progrès littéraire
juridiction souveraine sur tout le territoire de l'Université, qui comprend près de la moitié de la ville. C'était réellement un grand personnage; on le voit souvent appelé, dans le cours du Moyen Age, à siéger au conseil royal, et il marchait de pair avec l'évêque de Paris, tant on attachait d'honneur à cette suprême magistrature de la science. Le jour de son installation était célébré par une procession solennelle, dont la pompe était royale, et dont la tradition est venue se perdre, à la fin du dernier siècle, avec toutes les pompes du temps passé.
Le Saint-Siège entourait de faveurs l'Université, et souvent il la protégea contre les évêques mêmes. Les hommes ne s'étaient pas accoutumés encore à regarder la science comme un instrument de ruine pour la foi, et l'Eglise continuait à remplir, avec confiance et sécurité, son rôle d'institutrice des nations. Dans tous les règlements universitaires, on trouve l'action et la pensée des Papes; ce .sont les Papes qui ont fait l'enseignement de l'Europe depuis neuf cents ans.
« L'organisation de la puissante compagnie et les prérogatives qui lui étaient octroyées redoublèrent tout naturellement l'empressement de la jeunesse du dedans et du dehors. L'affluence des étudiants, déjà si grande, prit des proportions encore inconnues. On vit les monastères envoyer à Paris leurs plus brillants élèves, renonçant par là à l'honneur de demeurer les écoles supérieures de la chrétienté ; on vit les derniers venus et les plus populaires des Ordres religieux, comme les Jacobins, grossir ce tribut de toute la multitude qui entourait leurs propres chaires; on vit des collèges spéciaux fondés dans la capitale pour les jeunes gens de certains diocèses ou de certaines régions, pour les étudiants pauvres, pour les clercs nécessiteux; on vit les terres les plus lointaines représentées dans cet autre pandé-
l'enseignement 341
monium dos nations, par quelques-uns de leurs enfants, jusqu'aux royaumes de l'Orient, qui wnaient demander à la France un peu de ce savoir et de cette philosophie dont eux-mêmes avaient été si fiers jadis.
« Combien les différentes Facultés de notre grande cité comptent-elles d'auditeurs actuellement? Quelques milliers à peine. Or, Jean Jouvenel des Ursins affirmait, en 1435, qu'on avait vu à Paris, dans les temps qui l'avaient précédé, de seize à vingt mille écoliers. Et parmi cette jeunesse ardente qui venait tremper ses lèvres aux ruisseaux dont parle saint Bonaventure, se trouvaient, aux xmc et xive siècles, toutes les illustrations de l'avenir, les Roger Bacon, les Albert le Grand, les Thomas d'Aquin, les Etienne de Langton, les Pierre d'Espagne, les Dante, les Pétrarque, tous ceux enfin dont la science et les travaux ont honoré l'Europe chrétienne.
« Ces chiffres et ces noms nous en disent assez sur la prospérité de l'Université-mère. Qu'elle ait vu des désordres éclater dans son sein ; qu'elle ait, par moments, porté le trouble dans les esprits ou dans la rue, cela ne détruit point la grandeur de ses services. Aucun tort, aucune tache ultérieure ne sauront effacer l'éclat jeté à son origine par l'institution féconde à laquelle Paris doit, sans contredit, d'être devenu la capitale intellectuelle de l'univers, et dont Paris est redevable, en premier lieu, à la Papauté (1). »
Malgré la supériorité de son enseignement et sa célébrité toujours croissante, l'Université de Paris ne pouvait réunir dans son sein toute la jeunesse studieuse de l'Europe ; et, d'autre part, de tels efforts entrepris pour la diffusion de la science devaient
(1) Lecoy de la Marche, Le Treizième siècle littéraire et scientifique, p. 39.
342 l'église et le progrès littéraire
exciter l'ambition des nations voisines. Aussi voyons-nous, dès le xivc siècle, des Universités se fonder dans tous les royaumes, à l'imitation de celle de Paris.
A Cologne, c'est le pape Urbain VI qui, en 1388, érige l'Université, à la demande du Sénat et du peuple. Le même Pape confirme l'Université de Heidelberg, déjà instituée en 1346, sous les auspices de l'Eglise, et celle de Vienne, qui fait remonter son origine à l'an 1239, au règne de Frédéric II. L'Université de Bâle doit son érection au pape Pie II (1459) ; celle de Mayence est fondée par deux de ses évêques (1482) ; deux évêques de Wurtzbourg instituent de même l'Université de cette ville, et le pape Boniface IX l'enrichit de privilèges. Pie II fait revivre l'Université d'Ingolstadt, avec un grand nombre d'autres (1471) ; Boniface IX protège celle d'Erfurt ; Alexandre V favorise de nombreuses dotations celle de Leipsick.
Il est remarquable que l'Eglise fut étrangère à l'érection de l'Université de Wittemberg, d'où sortirent, pour se répandre dans toute l'Allemagne, les fatales doctrines de Luther. Celle de Francfort-sur-1'Oder fut établie par Joachim, marquis de Brandebourg, et confirmée par les papes Alexandre VI et Jules IL
Dans les Pays-Bas, nous trouvons deux Universités principales, celle de Louvain et celle de Liège. La première, instituée par Jean, duc de Brabant, et approuvée par le pape Martin V (1426), fut longtemps célèbre. Les Papes, les empereurs, les rois, les cardinaux, les évêques, rivalisèrent de zèle et de faveurs pour cet établissement. Si l'on excepte l'Université de Paris, aucune renommée n'égala la sienne. Le pape Adrien VI, qui avait été chancelier et recteur de l'Université de Louvain, lui bâtit un beau collège , pour les étudiants et les professeurs de théologie ; Charles-Quint et Philippe II l'enrichirent de leurs largesses.
l'enseignement 343
Néanmoins, cette illustre école ne fut pas toujours fidèle à l'Eglise qui l'avait fondée. Elle s'écarta, pendant quelque temps, des règles de l'orthodoxie ; mais elle est revenue, de nos jours, à la pureté de la foi, et a reconquis son ancienne gloire. L'Université de Liège avait eu aussi son éclat. On y voyait à la fois les fils de neuf rois, de vingt-quatre ducs, de vingt-deux comtes, d'une multitude de barons et de gentilshommes.
Cette prospérité, comme celle de tous les établissements analogues, était due à l'action de l'Eglise.
En Poloque, en Prusse, en Lithuanie, en Bohême, l'action des Papes était la même ; toutefois, nous trouvons les Universités plus rares dans ces pays que dans le reste de l'Europe. Il semble que la distance affaiblisse l'ardeur de l'imitation, car c'est toujours Paris qui sert de modèle. Les Universités de Cracovie et de Prague brillent entre les autres ; elles remontent au xiv° siècle.
L'Espagne fut, de bonne heure, la terre classique des Universités. Toutes jetèrent un certain éclat, et toutes aussi durent leur existence à la munificence de l'Eglise.
A Tolède, on enseignait toutes les sciences au xve siècle. L'Université de Séville remontait à une époque très reculée. Elle avait eu pour auditeurs le pape Sylvestre II et d'autres grands personnages. Celle de Valence brillait également dès le xve siècle. Elle avait alors pour professeur de philosophie saint Dominique, le fondateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs ; saint Vincent, religieux du même Ordre, y fut instruit dans sa jeunesse, et y devint plus tard professeur de théologie. Valladolid se vantait de l'antiquité de son Université. Celle de Alcala de Hénarès remontait à l'an 1317 ; elle avait été fondée par un archevêque de Tolède, de l'Ordre des Franciscains. L'Université de Salamanque comptait parmi les plus anciennes de
344 l'église et le progrès littéraire
l'Europe, puisqu'elle faisait remonter son histoire jusqu'à l'année 1104. Elle avait joui longtemps d'une immense renommée dans le monde savant, et plusieurs papes l'avaient dotée de glorieux privilèges. Clément V, entre autres, avait ordonné que l'hébreu, l'arabe et le chaldéen y fussent continuellement enseignés. Toutes les études y étaient florissantes ; ses collèges étaient nombreux et splendides. Le pape Adrien YI la visitait souvent avant de porter la tiare, et lorsqu'il occupa le Saint-Siège, il l'enrichit de prérogatives nouvelles. C'est le pape Jean XII qui fonda l'Université de Saragosse. Celle de Lérida est obscure ; mais on sait que le pape Calixte II y reçut le grade de docteur en droit civil et en droit canonique, et que même il y professa le droit civil. Les Universités de Coïmbre et d'Evora se faisaient gloire d'avoir été fondées par Jean II et par le cardinal Henri de Portugal.
Nous avons déjà vu avec quel soin les anciens rois anglais, stimulés par le zèle des missionnaires, avaient propagé l'instruction dans leurs Etats. Les premiers collèges d'Oxford s'élevèvent, en 873, par les soins d'Alfred, le saint roi des Saxons. Toutefois, l'Université de cette ville ne reçut une existence véritable qu'au xiie siècle. Depuis cette époque, les princes et les évêques rivalisèrent de générosité pour la doter et l'enrichir. Seize collèges y furent successivement fondés, tous au moyen de largesses fournies par l'Eglise. Au xme siècle, on y comptait trois mille étudiants. Partout, le clergé saisissait les populations de deux côtés à la fois, par l'intelligence et par le cœur, par la science et par la piété. L'Université de Cambridge s'offre avec le même caractère de splendeur antique et chrétienne. Quinze collèges restaient debout dans cette ville au xvie siècle : monuments vénérables de la ferveur catholique des âges précédents.