La civilisation chrâetienne
Deux grands esprits de notre siècle, Ampère et Ozanam, conversaient un jour sur les merveilles de Tunivers et sur la puissance du Créateur. Ampère ne pouvait maîtriser son enthousiasme ; et, appuyant sa tête dans ses mains, il répétait : « Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ! » C'est le cri du savant chrétien dont Tintelligence ne se confine pas dans l'étude des phénomènes matériels.
L'artiste chrétien est ravi d'admiration, à son tour, quand les grâces et les harmonies de la nature captivent son regard et frappent son^oreille, surtout quand la foi lui laisse entrevoir, au delà des horizons terrestres, le type parfait, le modèle achevé de toutes les grâces, de toutes les harmonies ; il s'écrie alors
CiVILIS. CHHIiT. — ** 1
2 l'église et le progrès artistique
dans l'élan d'une admiration sans bornes : « Que Dieu est beau, que Dieu est beau ! »
Dieu est, en effet, la source de toute beauté créée ; c'est là une doctrine que le Christianisme seul paraît avoir entièrement comprise ; voilà pourquoi nous avons une esthétique chrétienne, un art chrétien (1).
Le beau, dans son acception la plus générale, est la perfection de l'être, en tant qu'elle produit la complaisance (2).
Le vrai, le beau et le bien, qui sont comme la trinité de l'être, s'identifient dans une complète unité de nature ; ils représentent à ce point de vue le Père ou l'Intelligence absolue, le Verbe ou l'image de la substance infinie, l'Esprit-Saint ou le terme de l'amour incréé, formant un seul et même Dieu.
Dans ses relations avec nos facultés, l'être s'adapte à notre entendement et devient l'objet de la science ; il produit ensuite cette jouissance déUcate qu'on appelle la complaisance ; il sollicite enfin notre volonté et l'attire par des attraits plus ou moins puissants : envisagé sous ce triple point de vue, il est à la fois vrai, beau et bon.
Cette complaisance délicieuse dont nul autre plaisir sensible ne peut donner l'idée est intimement liée à la connaissance et à l'amour : elle naît toujours de la connaissance et souvent elle donne naissance à l'amour; elle se distingue cependant de l'un et de l'autre. Connaître, admirer, aimer ne sont synonymes dans aucune langue et dans aucune philosophie.
Quelle est donc, en elle-même, cette perfection qui nous offre des attraits si puissants et si mystérieux? Saint Thomas en indique la nature avec la lucidité et la pénétration qui le caractérisent.
(1) Voir rintroduclion.
(2) S. Thomas, Somme théologique, p. I, q. v, a. 4.
l'art chrétien 3
Le beau, malgTé ses rapports avec le bien, se rattache principalement au vrai, et toutes nosfacultés esthétiques, l'intelligence, l'imagination, la vue et l'ouïe, appartiennent à l'ordre de la connaissance (1) ; or, toute connaissance se fait par « assimilation », et les objets se présentent toujours à nos facultés sous des formes soit sensibles soit spirituelles, qui les définissent et les diversifient. Le beau consiste, avant tout, dans la perfection de ces formes, ou dans leur degré de conformité avec les essences mêmes, avec les types primordiaux des choses.
Dans ses relations avec nos puissances, le beau se manifeste sous des aspects infiniment variés qui éveillent en nous la complaisance, l'admiration l'étonnement (2). L'intégrité et la vigueur des membres, la proportion des traits et la régularité des hgnes unies à la majesté du visage, chez l'homme fait; les grâces naïves et la charmante simplicité de l'enfant ; l'éclat tout céleste qui rehausse dans les saints les physionomies les plus vulgaires et fait resplendir sur leurs traits la beauté de leur âme ; l'immensité des mers avec le soulèvement des flots qui viennent expirer sur le rivage et se briser contre le grain de sable ; la vivacité du coloris et la finesse des contours, dans la fleur cachée discrètement au fond de nos vallées ; la douceur, la force, l'harmonie des sons qui frappent l'oreille et pénétrent jusqu'à l'âme ; les harmonies et les rythmes de la nature, depuis le bourdonnement de l'insecte, le murmure du ruisseau et le bruissement de la feuille, jusqu'aux modulations de la voix humaine, au mugissement de la tempête et au fracas du tonnerre ; la variété et l'unité des êtres innombrables dont l'ensemble compose le sys-
(1 s. Thomas, Ibidem, p. I, q. v, a. 4 ad 1""!.
(2) Pulchrum fundatur « super formam n... Pulchrum proprie pertinet ad causam formalem »... Pulchra dicuntur, qute a visa placent n... S. Thomas, Ibidem.
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tème de Tunivers; dans un monde invisible, les formes spirituelles, l'âme, l'ange et Dieu avec leur nature individuelle ou physique, dégagée de toute imperfection matérielle, enrichie de toutes les perfections de l'ordre intellectuel et moral : voilà autant de nuances, de degrés de la beauté dont le foyer est dans la Trinité, et le rayonnement dans la création.
L'Homme-Dieu nous présente à la fois le type le plus parfait et la plus haute manifestation du beau. Il est, en effet, comme nous l'avons dit ailleurs, « l'image » de son Père, « la splendeur » de la gloire infinie, « la forme » de la substance divine (1). Dans l'Homme-Dieu, le beau absolu devient sensible et offre à l'artiste une source d'inspiration inconnue du monde antique.
L'éloquence parfaite a coulé de ses lèvres, et il nous a laissé par les évangéhstes un livre où le vrai, le beau et le bien se montrent dans toute leur splendeur. En formant l'Eglise, il a fourni au monde le plan nouveau du temple que l'homme doit élever au Créateur, et sa figure, imitée par tous les saints, sera l'éternel chef-d'œuvre de l'art chrétien.
Une ère nouvelle s'ouvre pour les beaux-arts avec l'Incarnation. Depuis dix-huit siècles, l'Eglise continue l'art du Christ; elle parle, elle écrit, elle bâtit des monuments qu'elle orne de sculptures et de peintures ; elle prend tous les moyens de manifester le Dieu caché sur ses autels. C'est là son inspiration, son principe, son but ; c'est pour faire connaître et aimer le divin Emmanuel qu'elle déploie toute les magnificences de son culte. Le Fils de Dieu qui était venu parmi nous avec « la plénitude de la grâce » descendit un jour dans les eaux du Jourdain pour se soumettre à la cérémonie du baptême. Son Père choisit cette circonstance pour affirmer lui-même son incomparable beauté.
(1) Voir S. Luc, m, 21, 22.