RUE BONAPARTE
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Premiers témoignages des Pères. — Le christianisme à la suite des armées romaines. — Les évoques de Germanie aux conciles — L'Eglise germanique au quatrième siècle. — Trêves. — Nombre des évêchés. — Discipline. — Théologie. — Inscriptions chrétiennes. — Traditions et légendes.
Les commencements du christianisme en Germanie sont couverts d'une obscurité au milieu de laquelle on voit poindre, vers la fin du second siècle, une faible lumière. On a cru reconnaître les tribus nomades du Rhin et du Danube dans un passage de la dispute de saint Justin contre le Juif Tryphon, oîi Tapologiste, faisant appel atout l'univers, déclare « qu'il n'est pas une race de Grecs, * de barbares, ou quel que soit le nom qu'on
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< puisse leur donner, qu'ils vivent sur des cha- «riots, qu'ils habitent des tentes, qu'ils dorment « sans toit sous les cieux, chez qui des supplica- « tions ne s'élèvent vers le Père de toutes choses € au nom du Seigneur Jésus. » Toutefois une telle désignation serait bien incertaine, si TertuUien ne prenait soin de la préciser, quand, revenant sur cette universalité dont le christianisme faisait gloire, il s'écriait: « Et en qui donc ont cru tant « de peuples, Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui « habitent l'Egypte et l'Afrique au delà de « Cyrène, Romains et étrangers; ceux qui vivent « sur les vastes frontières de la Mauritanie, en € Espagne, dans les cités des ^Gaules, au fond de « la Bretagne où les armes romaines ne pénale trent pas; Sarmates et Daces, Scythes et « Germains * ? »
S'il faut encore se défier de l'exagération oratoire de l'apologiste africain, tous les doutes se dissipent devant le témoignage de saint Irénée, qui écrivait à Lyon dans le voisinage des chrétientés germaniques, et qui n'hésitait pas à recueillir
1. s. Just. Dialog, cum Tryph, § 117 : OuSé ev yotp ôXco; ècrr't to ylvoç àvOpwTcwv, eyte papêapwv zixe *EXXt^vci)v, eiie àTcXû; wtivc oyv ôv6(jLaTi Tcpoo-ayopeuofxévwv, T^ à(jLaÇo6ca)v tJ àotxcov xaXoufxèvwv, y) èv
(nCY^VaïÇ XTYlV0Tp6(pCi)V DÎXOUVTWV èv OÏÇ (J.YJ 6ià TOO Ôv6(J.aT0Ç TOO
(XToypwôévTOç 'lYjffoO e\ixcà v.cà eO^aptortai xô IlaTpi v.cà tcocy^ttj TÔ)v ÔXwv yivovrai.
Tertullian., adv. Judœs^ 7 : « Etiam Gaetulorum varletates et Maurorum multi Ones, Hlspaniarum omnes termini, et Galliarum diversae nationes, et Britannorum inaccessa Romanis loca, Ghrlsto vero subdita, et Sarmatarum, et Dacorum, et Germanorum, et Scy- Ihapum... in quibus omnibus locis Christi nomen, qui jam venit, regnet. »
leur suiSrage avec celui des plus illustres Églises de la terre. € Si les langues diffèrent, dit-il, la tradi- € tien ne varie point, et les Églises fondées en < Germanie n'ont pas d'autre loi ni d'autre ensei- € gnement que celles des Ibères et des Celtes, € celles d'Orient et d'Asie, et les autres qui ont été « établies au centre du monde. Mais comme le € soleil, créature de Dieu, est le même pour tout « l'univers, ainsi le flambeau de la prédication luit € pour tous les hommes qui veulent arriver à la € connaissance de la vérité. > Ce texte est considérable: il donne au christianisme des Germains ime date certaine, antérieure à Tan 200. Il lui donne aussi le caractère, non d'une croyance sans règle et flottante dans les esprits, mais d'un dogme immuable, d'un enseignement discipliné, d'une Eglise enfin qui a ses évoques, puisque ses traditions font autorité : c'est plus qu'une doctrine, c'est une société qui commence *•
1. Irenaeus, adv. Har.y i, 10 : Kai ox>Te «t h Fepiiavtaiç tSpu- {Kvai éxxXtio'sai aXXcoc ucTctatevxao'iVt tj «XXcdç icapaStd^aatv, ovtc Èv Taîç 'l6r\ptaXi o(jxe âv ReXtotç, oute xatot totç àvatoXotç, ouxe iv AIyvictci), o^ts êv Atê'jT), ovre al xaroc (tè<ra roO x6<rpLou tSpupiévat.
Arnob., adv. Geni \ lib. I : « Si Âlamannos, Persas, Scythas idcirco voluerunt devînci quod habitarent in eorum finibus Christiaai. » S. Chrysostome semble compter les GermaiDs sous le nom de Scythes, parmi les barbares convertis à la foi : Quod Chris tus sit Deus, serm. 7! ; et Théodoret nomme les Germains avec les peuples que les apôtres rangèrent sous la loi du Christ. Grxcar affect. curai., disput. IX. Sur l'introduction du christianisme en Allemagne, Binterim, Geschichte derdeulschen Concilient Ueféie, Geschichle rfer Einfiihining des Christenthums im sùdwestlichen Deutschlande ; Rudhart, Mlteste Geschichle Bayems ; Werner, der Dom zu Mainz. Nous avons contrôlé ces écrivains catholiques par la critique d'an savant professeur protestant, Retlberg, Kirchengetekichte Deutschlands.
Il reste à savoir d'où vint pour les peuples du Nord cette prédication dont saint Irénée constate Torthodoxie et Tuniformité. En présence du grand spectacle de la conquête qui porta, non-seulement les armes des Romains, mais leurs lois, leurs mœurs et leurs écoles, sur les bords du Rhin et du Danube, on ne s'étonne pas que ces cohtrées aient reçu du même lieu la foi et la civilisation, et que les évêques de Rome y aient envoyé des missionnaires, quand les légions mêlées de chrétiens y amenaient des croyants et des martyrs. Dès le commencement du v® siècle, dans un temps où les souvenirs étaient encore si récents et si sacrés, le pape Innocent I" affirmait « qu'il n'y avait pas d'Eglise, en Italie et dans les Gaules, qui n'eût pour fondateur un évêque institué par saint Pierre ou par ses successeurs » : on comprenait alors dans les provinces d'Italie la Rhétie et le Norique, et dans celle de la Gaule les deux Germanies. Mais l'épiscopat, qui imitait les circonscriptions de l'empire, qui en emprunta les divisions par provinces et par dioc^.ses, en franchit bienlôtles frontières. L'historien Sozomène, frappé de la prompte conversion de plusieurs peuples germaniques, l'explique par le sort de la guerre, qui fit tomber dans leurs mains des évêques, deâ prêtres captifs. Il montre ces serviteurs de Dieu étonnant leurs maîtres par une vie sainte, guérissant les malades, enchaînant à leurs discours les tribus entières, qui venaient leur demander ce qu'il fallait croire et comment il fallait vivre. On
Là GERMANIE CHRÉTIENNE SOUS LES ROMAINS. 5
aimerait à suivre de près les premiers pas d^un apostolat si beau, à se représenter les hymnes de la Rédemption troublant le silence des forêts païennes, et les barbares baptisés aux fontaines qu'adoraient leurs pères. Mais ces temps, plus occupés de faire de grandes choses que de les écrire, n'ont pas même sauvé les noms de ceux qui fondèrent les premières chrétientés *.
Les progrès du prosélytisme étaient favorisés par les mouvements des armées romaines à une époque où les chrétiens remplissaient déjà les camps. Si l'histoire de la légion Fulminante ne résiste pas à la critique dans tous ses détails, elle atteste du moins le grand nombre des néophytes parmi les combattants que Marc-Aurèle conduisit en Germanie. Plus tard et sous Maximien, la légion Thébéenne meurt au pied des Alpes, et donne à la Suisse ses premiers patrons. Grégoire de Tours ajoute qu'un détachement de ce corps^ composé de cinquante hommes, souffrit le martyre à Cologne.
.1. Innocent. I. Ep. ad Decentium Eugubinum, apud Mansi,!!!, p. 1028 : « In omncm Italiam, Gallias, Hispaniam, Africara atque Siciliaro, et insnlas interjacentesy nullum iDstituisse ecclesias, nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores consUtuerint sacerdotes. »
Sozomène, Hist, eccles. lib., II, cap. vi ;*H8ti yctp fà Te à[i.^\ tov Trjvov 90).a èxpt<TTtdivi^ov... izàvi Sa papSapot; a^eSbv icpôfao-t; aM\é6y\ icpec6e0eiv t6 B6y\kOL tûv xp«7Tiav(ov o\ Yev6(uvoi xarà xaipbv icoXspiot... 7coXXo\ TÛv iepétt>v toO XpivroO alxc><xX(i>Tot Yev6|iEvot, aùv avToTç Y](rav ù)ç tk xo\jç aOT60i voo-oOvrac {(ovxo, ... npoaixi 5à xa\ icoXiTeiav api€(ATCTOv kç(Xoo'69Ouv...0au(id((ravTe; ol ^apéapot toÙ; àv- 6pac ToO Ptou xa\ xiùw icapa86^tt>v ëpycov eùçpoveTv ouveiBov... ?cpo- 6<x».6(ievo( o^v aÙToùc toO icpaxTéou xaOT|YT)Tac, iSiSdiaxovTO xa\ iSaTCTiCovTO, xa\ dxoXovOwç ikxXir^aiocCov.
11 cite la basilique élevée en leur honneur, et qui témoignait déjà de l'antiquité de leur culte: tel était l'éclat des mosaïques à fond d'or qui en revêtaient les murailles, que le peuple l'appelait € l'église des Saints dorés». L'Allemagne chevaleresque aima ces premières gloires militaires du christianisme; et l'église des Saints dorés, aujourd'hui Saint-Géréon, plusieurs fois reconstruite, porte encore sa coupole byzantine au-dessus des innombrables clochers qui firent nommer Cologne la Rome du Nord. A l'autre frontière de la Germanie romaine, à Lauriacum sur le Danube, un officier appelé Florianus, apprenant que le gouverneur de la province venait de mettre en vigueur les édits de Dioctétien par le supplice de quarante fidèles, se rendit au tribunal, se déclara chrétien, refusa de brûler l'encens devant les idoles, et fut précipité dans l'Enns. Les actes de ce martyre ajoutent que le fleuve rejeta le corps sur un rocher, et qu'un aigle le couvrit de ses ailes étendues jusqu'à ce qu'une femme chrétienne vint lui donner la sépulture. Le temps approchait, en effet, où les aigles de l'empire devaient' étendre leur protection sur la foi persécutée *.
1. Sur la légion Fulminaote, TerlulUen, Apologetic. Pour la légion Thébéenne, los premiers témoignages sont : i° une vie de saint Romain, abbé/rédigée avant la fln du cinquième siècle (Bolland. Aeta SS., Febr, 28); 2« une homélie de S. Avilus de Vienne (Sirmond, 0pp. 11, p. 93) ; 3® los actes rédigés par saint Eucher, et qu'il faut attribuer ou à sairtt Eucher, premier évoque de Lyon, mort en 454, ou à saint Eucher, deuxième du nom, qui se trouva au second concile d'Orange en 529. — Grégor.Turonensis, Miraculor. I, 62 : « Est apud Agrippiaeosem urbem basilica
Constantin rendit la paix à l'Église en 312, et. Tannée suivante, il introduisait Tépiscopat ger* manique dans les conciles en appelant à Rome Maternus, évoque de Cologne, pour y siéger, sou« la présidence du pape Melchiade, au tribunal qui devait juger la cause des donatistes. Les dona* listes condamnés réclament un concile plus nombreux; trente évoques se réunissent dans la ville
in qua dicuntur l viri ex illa legrione sacra Thebaeorum pro Christ! Domine martyrium consummasse. Et quia admirabili opère ex musivo qaodammodo deaurata resplendet, Sanctos aureos ipsam basilicam incolse vocitare voluerunt. » Saint Géréon est nommé pour la première fois dans un martyrologe germanique de la seconde moitié du huitième siècle. V. Rettberg, t. 1,103. Depuis cette époque, on le trouve toujours nommé avec les martyrs de la légion Thébéenne qui souffrirent à Cologne. Adon, Martyrol: « Apud Coloniam Agrippinam natale S S. martyrum Gereonis et aiiorum GGGXYin quos ferunt Thebaeos fuisse. » — Trêves comptait aussi parmi ses patrons saint Tyrsus et ses compagnons, martyrs de la même légion : mais on ne connaît pas de preuve plus ancienne de leur existence que leurs noms gravés sur une plaque de plomb découverte avec leurs reliques en 1071 . Bolland. Acta SS. , Sept. 14.
Augsbourg honorait sainte Afrà, martyre, dont les actes, publiés par Huinart {Acta martyrum sincera, p. 400), présentent bien des caractères d'authenticité. Cependant Rettberg, Kirchengeschichte p. 146, leur oppose deux vers de Porlunat, qui représentent Afra comme une vierge, au lieu d'une courtisane pénitente et martyre, telle qu'elle parait dans ses actes. Ces vers prouvent au moins l'antiquité de son culte :
Pergis ad Augustam quam Vlrdo Lycusque fluentant : niic ossa sacrs venerabere virginis Afrse.
Venant. Fortunatus, de Vita sancti Martini, lib. IV.
Les actes de saint Florianus sont absolument incontestés. Pez, Script, rer AustriM, I, p. 1, 36. Bolland. Acta SS., Maii d. 4. Rettberg, 157. Muchar, Noricvm, Rudhart, atteste Geschichte Bayers, p. 207. Si l'on n'a point parlé ici du martyre de Quirinus, évêquede Sciscia, célébré par Prudence (Pem^e/î/ia won, VIT) e*est que Sciscia, ville de la Pannonie, ne se trouvait pas sur le territoire dé FAilemagne moderne.
« CBAPITRE I.
(l'Arles en 314^ et Maternus de Cologne y reparaît avec Agritius de Trêves, le diacre Macrinus et l'exorciste Félix. Les Pères de cette assemblée déclarent qu'ils ont été convoqués par la volonté de l'empereur. Et, en effet, quand on considère le fréquent séjour de Constantin à Trêves, et ses campagnes au bord du Rhin, on a lieu de croire qu'il avait éprouvé la sagesse des évoques de cette province, qu'il choisissait pour juges des querelles religieuses de son temps : peut-être leurs entretiens, fixant ses doutes, décidèrent la détermination qui tira le christianisme des catacombes *. La querelle desdonatistesn'étaitquele prélude de cette fameuse controverse de l'arianisme qui allait mettre en feu le monde chrétien. Toute la question se réduisait 'k un mot: € Le Fils est-il consubstantiel au Père, ou n'est-il que semblable? » Mais ce mot contenait toute une théologie, et la théologie toute Téconomie de la société nouvelle. Les contemporains ne s'y trompèrent pas, et la grandeur des intérêts qu'ils voyaient engagés ne leur laissa plus de repos. L'esprit humain, qu'on pouvait croire épuisé, retrouva ses forces dans les disputes du quatrième siècle, qui donnèrent à la littérature sacrée ses plus beaux génies et ses plus grands caractères. Les conciles où s'agitèrent tant
1. Eusèbe, Hist. eccles., 1. X, cap. y. Optât. Mllevit. lib. I, contr, Parmenion,f cap. xxiii : « Dati sunt judices Maternus ex Agrippina civltate, Retlcius ab Augustoduno civîtate, Marinus Arelatensis. »Hontheim, Historia Trevirénsis diplomatica, t. I. BIdterim, Geschûchte d, d. Concilien, 1. 1, p. 345. Mansi, ConctZ., H, p. 436-476.
LA GERMANIE CHRtTIENME SOUS LES ROMAINS. 9
de questions de métaphysique, d'exégèse, de droit canonique, furent autant d^écoles destinées à commencer Téducation publique des peuples modernes. Les Églises de Germanie n'y manquèrent point. Théophile, métropolitain des Goths, siégeait à Nicée. Plus tard, quand la foi de Nicée sembla périr par une conjuration d'eunuques et de sophistes, Maximin de Trêves pressa la convocation du concile de Sardiques (347), qui la sauva: plusieurs évêques des provinces du Danube y parurent, et Ëuphratas de Cologne fut Tun des deux députés chargés de porter à l'empereur Constance les décrets de l'assemblée. Servatius de Tongres soutint le courage des orthodoxes à Bimini (359). Maxime de Laybach (^Emona) et Marcus de Pettau souscrivirent aux actes d'Âquilée (381). Un peu auparavant, Paulin de Trêves, successeur de Maximin, refusait de signer la condamnation de saint Athanase au conciliabule d'Arles (353), et allait mourir banni au fond de la Phrygie. Mais ces glorieux exils trompaient les espérances de Thérésie et la politique des empereurs; les plus lointaines chrétientés se visitaient par leurs confesseurs, et s'animaient à persévérer jusqu'au moment oii, les empereurs finissant, la vérité restait *.
i. Athanas, BiêL Arianor, ad monachos, p. 329, 360, 363. Id., Ad episc. MgypL, p. 278. lA.yApolog, ad imp. Constint.j ad Benedict., t. I, p. 297. Théodoret, Uist, Ecoles., lib. II, cap. viii. Nicephor. Callist., Hist. ecêles., lib. ix, cap. xxiii. Mansi, IIJ, p. 51, 38; ibid., 600, 617. Sulpic. Sever.', Sacr, hist.. II. — On n'a point tenu comple ici du prétendu concile de Cologne (346), cité
Ons*étonne moins, en effet, de trouver ces évoques du Nord si éclairés et si fermes dans des questions qui troublaient les flambeaux mêmes dé rÉglise, quand on voit saint Athanase exilé dans Trêves pendant deux ans, et embrasant de son feu tout le clergé des Gaules. Lui-même fait gloire des amitiés qu'il y forma; il rend témoignage à la piété de cette grande ville : il y avait vu, dit-il, construire les premières basiliques, et la foulé impatiente se presser sous leurs voûtes avant que les ouvriers en eussent posé la dernière pierre. Ses écrits y avaient popularisé la vie monastique, comme on s'en assure par un récit que saint Augustin tenait de la bouche d'un officier du palais impérial. Pendant que la cour séjournait à Trêves, et un jour que l'empereur y assistait aux jeux publics, cet officier visitait avec trois amis les jardins qui entouraient la ville. Deux d'entre eux, se détachant des autres, arrivèrent à une masure habitée par des cénobites; et, s'y étant arrêtés, ils y trouvèrent une copie de Thistoire de saint Antoine par Athanase. La première lecture de cet écrit les toucha si fort, qu'ils renoncèrent à la cour et se vouèrent à la profession monastique en ce même lieu : leurs fiancées prirent le voile des vierges. Ainsi cette cité impériale, dont Aiisone célébrait les larges remparts et les écoles florissantes, voyait se multiplier les sanctuaires dans ses murs
dans la vie de saint Servatins de Tongres, mais dont lauthenticité est universellement re jetée. Voy. Binterim et Rettberg.
LA GERMANIE CHRÉTIENNE SOUS LES* ROMAINS, fi
et à ses portes, et commençait à compter parmi les métropoles religieuses de TOccident. Trêves avait donné asile à saint Athanase ; saint Jér6me y vint chercher la science, et y fit un séjour assez long pour transcrire de sa main les écrits de saint Hilaire. Saint Ambroise y naquit; et c'est là qu'il dormait enfant dans la cour du prétoire, quand un essaim d'abeilles, renouvelant ce qu'on raconte du berceau de Platon, vint se poser sur ses lèvres. C'est là qu'enfin saint Martin de Tours protesta contre le supplice de l'hérétique Priscillien et de ses corn* plices. L'erreur des priscillianistes était condamnable ; elle renouvelait l'enseignement des manichéens, avec tous les périls qu'il fit courir encoie moins à la foi qu'aux mœurs des peuples. Mais quand les coupables, amenés à Trêves, traduits par deux évéques au tribunal de l'usurpateur Maxime, eurent subi la peine capitale, l'Église apprit avec horreur une nouveauté si contraire à la douceur de ses doctrines, et saint Martin refusa de communiquer avec ceux qui avaient mis le dogme sous la protection des bourreaux. Ce n'était pas trop de ces grands exemples et de ces grands hommes pour fonder Torlhodoxie dans les provinces destinées à devenir le royaume des Francs, et pour les sauver de l'arianisme, qui devait faire la perte des Goths et des Vandales ^
1. Théodoret, Hiat. écoles., 1, 32. Athanas, ad ep. ^gypi» ; Apo~ log., 1. 1, p. 682. \ugus\jn. Confess., VIII, 6. Hleronym., EpUt. vi ad Florenlium : Proœmdibri II commentar. in ËpUt. ad Galatai, où l'on voit qu'il connaissait la langue celtique, encore parlée à
It CHAPITRE I.
Au cinquième siècle, la foi semble maîtresse des provinces germaniques. En même temps que le paganisme se retire et que chaque année voit fermer quelque temple, les sièges épiscopaux se multiplient et fixent autour d'eux le réseau mobile des communautés chrétiennes. En s'attachant aux seuls témoignages que la critique ne conteste pas, on trouve au nord les Eglises dô Trêves, de Cologne, de Tongres, de Metz et de Toul; au midi, celles de Goire, de Laybach et de Pettau, de Lauriacum et de Tiburnia; on connaît enfin des évèquesde Rhétie et de Norique, sans désignation de siège. Saint Valentin, Tun d'eux, avait sa sépulture à Maïs, au bord de Tlnn, où de nombreux pèlerins venaient vénérer en lui le père des pauvres et le rédempteur des captifs. La discipline de ces Eglises est écrite dans les actes des conciles où parurent leurs représentants, surtout dans les canons d'Arles et de Sardiques, qui pourvoient à la police du clergé, qui distinguent les fonctions des diacres et des prêtres, règlent l'élection, la résidence et la juridiction des évêques, et couronnent toute la hiérarchie sacrée par l'autorité du pontife romain. Les Pères du concile d^Arles adressent leurs décisions à saint Sylvestre, € croyant que c'est à lui de les notifier « aux autres, puisqu'il a plus grande part dans le « gouvernement de l'Église. > Et l'assemblée de Sardiques se propose « d'honorer la mémoire de
Trêves pendant le séjour qu'il y fît. Epist. m. Paulin., de Vilà Ambrosii, Sulpic. Serrer., Dialog, III, cap. xv. Âmbros., Epist. aà VaUntin., Ub. V, ep. 27.
€ l'apôtre Pierre, en déclarant que si un évèque € déposé par ceux de sa province veut en appeler « de leur sentence, Févéque de Rome sera prié de € lui donner des juges. > Tels étaient les étroits liens qui rattachaient au saint-siège les provinces du Nord, longtemps avant les ponti Beats de saint Léon et de saint Grégoire le Grand. Si l'on veut achever de connaître les mœurs religieuses de ces contrées par un document sur lequel nous aurons lieu de revenir, la Vie de saint Severin^ apôtre du Norique, on y voit figurer tous les ordres du clergé, jusqu'aux portiers et aux chantres, les ermites, les moines et les vierges sacrées ; on y trouve le culte des reliques, les dîmes levées pour les pauvres, le rituel des funérailles, les prêtres veillant auprès de la dépouille des morts ; et enfin, avant les barbares, toutes les formes liturgiques, toutes les observances qu'on avait voulu faire dater de la barbarie *.
i. Sur le nombre des évoques authentiques de l'ancienne Germanie, voy. Retlberg, I, 238. Binterim, I, 8 et sqq. Sur saint Valentin, Fortunat, de Vita S. Martini, lib. IV. «
Ingrediens rapido quo gurgite volvitur JSnus, Inde Valentini benedicti templa requlre.
Cf. rinscription donnée dans le Corpus poeiarum de Pesaro, t. VI, p. 280 :
Hic jacet in tumulo quem flevit Rhetica tellus,
Maxima summorum gloria ponti ficum :
Abjectis qui fudit opes nudataque texit
Agmina, captivis prsemia larga ferens.
Est pietas vicina polo, nec funeris ictum
Sentit ovans, meritis qui petit astra bonis. His pollens titulis Valentiniane sacerdos
Grederis a cunctis non potuisse mori.
Mais Fesprit vivait sous les formes : il éclate dans le petit nombre de monuments littéraires, d'inspirations poétiques qui nous restent de ces chrétientés mal connues. L'Église de Germanie avait eu de bonne heure son premier docteur en la personne de saint Victorin, évêque de Pettau, sur les frontières du Norique et de la Pannonie^ mis à mort pour la foi au temps de Dioclétien. Rhéteur avant sa conversion, et versé dans les lettres grecques plus que dans la langue latine, il s'était attaché à traduire ou plutôt à s'approprier les commentaires d'Origène sur TÉcriture sainte, et à combattre les hérétiques de toutes les sectes. Saint Jérôme, qui le compte parmi les colonnes de rEglise,loue la grandeur de ses pensées, malheureusement trahie par l'incorrection de son langage. C'est en effet le caractère d'un fragment sur la création, conservé sous le nom de Victorin, où l'on reconnaît aussi cette théologie symbolique dont l'école d'Origène poussa trop loin la subtilité. Tout s'y réduit aux harmonies des nombres sacrés : on y voit tous les rapprochements auxquels les mystiques se sont attachés : les quatre Qeuves du paradis terrestre et les quatre animaux, symboles des évangiles; les sept
— Sur les concilos d'Arles et de Sardiques, Mansi, Concil.j t. II, t. III, Fleury, Hist. eccles., t. III.— Vita S. Severinij ap. Bolland, Acta SS., Jantiarii 8. Aucun doute ne s*élève sur l'authenticité de cette vie de saint Severin, écrite à la fin du cinquième siècle par son disciple Egippius. — Si je n'ai pas tenu compte de la suscription souvent citée d une lettre de saint Hilaire de Poitiers : « Episcopis Germanise primae et GermanisB secundœ, » etc. {Opéra S-Hilarii, t. II, p. 457), c'est que cette suscription manque dans plusieurs manuscrits.
chandeliers devant le trône de l'Agneau et les sept dons de l'Esprit ; les vingt-quatre vieillards qui se tiennent eh présence de Dieu, considérés comme les anges des douze heures du jour et des douze heures de la nuit, comme autant de figures du temps rendant hommage à l'immobile éternité. Il y a quelque intérêt à trouver ainsi dans les écrits d'unévêque du troisième siècle, perdu sur les bords de la Drave, la clef des allégories qui remplissent les éclatantes mosaïques des églises de Rome et de Ravenne. Et si Yictorin a multiplié jusqu'à l'excès les explications mystiques, si sa doctrine des nombres rappelle trop souvent les vaines spéculations des néopythagoriciens, s'il finit par tomber dans l'erreur de ceux qui attendaient l'avènement temporel du Christ et le règne de mille ans, on l'excuse d'une illusion qui fut celle de plusieurs grands esprits, et on aime à reconnaître je ne sais quoi d'oriental, de hardi, de grandiose chez ce théologien, dont la pensée a déjà Tessor de l'esprit allemand, en même temps qu'elle en a les dangers ^ Nous trouverions sans doute une doctrine plus
1. Hieronym,, Catalog,, cap. xxiv : « Victorinus PitabioaenBls episcopus, non aeqpie latine ut graBce noverat, unde ejus opéra, grandia sensibus, viliora videntur compositione verborum. «1d., ad Pammachiumld, Epist. lxxv, advers, Vigilanlium. Id. ad Paulin. de Institut, monach, Cassiodor., de Instit divin, liU.t eap. vu. TQlemont, Mémoires, V, p. 133. Le traite de Fabrica mundi a été donné par Cave, Script, eccles., I, p. i48. Le commentaire sur rApocaiypje, attribué à Victorin (Biblioth. Pair, maxim., t. III, p. 414), ne peut pas être de lui, mais d'un écrivrain du cinquième siècle. On croit reconnaître plus sûrement son style et ses opinions dans des scolies sur l'Apocalypse, publiées par Millani, Bologne, 1558, et par GalUnd.
sûre dans les écrits de Maximin de Trêves, dont la parole puissante allait troubler jusqu'au fond de rOrient les conciliabules des ariens, et rétablir sur le siège de Gonstantinople le patriarche Paul, dépossédé par leurs violences. Mais le temps n'a épargné de ces anciennes Églises de Trêves et de Cologne, ni les écrits de leurs évêques, ni les murs de leurs basiliques, mais seulement un petit nombre d'inscriptions sépulcrales, où l'on surprend la foi du peuple sous la forme la plus naïve et la plus touchante. Rien n'est plus instructif, rien ne fait mieux ressortir l'unité du monde chrétien, que ces pierres tumulaires trouvées au bord de la Moselle ou du Rhin, avec tous les symboles des catacombes romaines : la colombe portant le rameau d'olivier, le labarum, le monogramme du Christ entre l'alpha et l'oméga. Quelquefois une inscription grecque marque la sépulture d*un chrétiçn d'Orient, mort sous un ciel si différent du sien. Ailleurs, c'est. un enfant enseveli dans les blancs vêtements du baptême, un centurion des colonies militaires, qui, après vingt-cinq ans de combats, a voulu qu'on mit sur sa tombe le signe pacifique du Christ. Ces inscriptions prodiguent déjà les termes les plus tendres de la langue religieuse, mais dans un latin dégénéré, où l'on n'entend que le cri d'une douleur plébéienne, trop pauvre pour acheter de quelque rhéteur une épîtaphe correcte. C'est là qu'on voit des barbarismes, des solécismes opiniâtres^ qui attestent la décomposition de la langue classique, et des vers étranges qui violent
toutes les lois du rythme, mais qui donnent l'exemple d'une prosodie nouvelle. Les lettrés païens devaient fouler aux pieds avec bien du mépris ces premières fleurs de poésie que nous aimons à cueillir parmi les tombeaux de nos pères. Tels sont ces quatre vers qu'on lit sur un marbre enchâssé dans le mur du vestibule de Saint-Géréon : < Ci-gît Artémia, doux et bel € enfant, — charmante à voir, et très-aimable en « toutes ses paroles. — La mort, à cinq ans, Tem- « porta vers le Christ. — Innocente, elle a passé < tout d'un coup aux célestes royaumes ^ »
Maïs la véritable poésie de cet âge n'est pas encore celle qui se laisse emprisonner sous la règle et graver sur la pierre : on la trouve bien plus libre et plus inspirée dans les traditions qui s'attachent dès lors comme une auréole à la
1. Saint Athanase fait allusion aux écrits de saint .Maximin contre les ariens, Adepiscop. JEgypt. contr. Arian.f p. 278. Sozomène, Hist. eccUs.f II, c. xi. Lersch, Central- Muséum rheinlûndiacher Inschriften^ III, 29 :EvOà5e xeirac âCiCoc 'Ayptna Supoc KcdxaicpoCa 6aSat6i>v épûv AicatJ.gcov.Id., I, 67 : Hic jacet puer nomene Valenli' niano qui vixlt anno m et meses et dies xvi, et in albis cum pace recessit. » Ibid., 66 : « Hic facit Ëmeterius en t. (cenlurio) ex numer. Gentil., qui vixit ann. quinquagiuta, militavit p. m. xxv, d. d. d. » Suit le monogramme du Christ. Lersch et Rettberg, après lui, ont le tort de traduire numerus Gentilium^ par une cohorte de païens. Les Genliles étaient les mêmes que les Lœti, c'est-à-dire les colons militaires de^ frontières de l'empire. V. Cod. Theodos,, VII, 15, 1. — Lersch. Central-Muséum^ III, 31; I, 65, inscription de Saint-Géréon :
Hic jacit Artemia, dulcis aptissimus infans, Et visu gP&ta, et verbis dulcissima cunctis.
in quinto ad Christam deiulit anno.
Innocens subito ad coelestia régna transi?it.
mémoire des saints du pays. La vénération du peuple pour ces évêques dont ils avaient re^u la foi les accompagnait dans la mort. Peu à peu la postérité, qui aime à reculer les figures héroïques pour leur ajouter le prestige du temps, transporta ces pontifes du quatrième siècle au premier ; on en fit les disciples des apôtres; et la légende, remplissant les lacunes de l'hisloire, rattacha les Églises germaniques aux origines du christianisme. C'est ainsi que la tradition populaire s'est emparée de Maternus de Cologne, le même que nous avons vu siéger aux conciles de Rome et d'Arles, et qu'elle Ta pris pour le fils ressuscité de la veuve de Naïm, que saint Pierre aurait envoyé avec deux autres, Ëucharius et Valérius, porter la foi aux peuples du Nord. Les trois missionnaires avaient descendu le Rhin jusqu'à une bourgade d'Alsace, quand Maternus mourut. Ses compagnons reprirent tristement le chemin de Rome ; ils en revinrent quarante jours après avec le bâton de saint Pierre; et, lorsqu'ils l'eurent posé sur le tombeau du mort, le mort se leva. Ce miracle commença la conversion des peuples : les trois saints l'achevèrent en bâtissant plusieurs églises, et continuèrent d'évangéliser la contrée jusqu'à Trêves, où ils arrivèrent l'an 54 de l'Incarnation. Ils y occupèrent l'un après l'autre le siège épiscopal. Maternus poussa plus loin ses prédications, et fut le premier évêque de Cologne et de Tongres. Après autant d'années de pontificat qu'il avait passé de jours dans le tombeau, comme il lisait
Tévangile du fils de la veuve de Naïm, c'est-à-dire celui de sa propre résurrection, il mourut une troisième fois, pour ne plus ressusciter qu'au dernier jour. Il y avait assurément une poésie singulière dans ce récit, selon lequel toutes les nations germaniques devaient la foi aux larmes d'une veuve. Mais j'y trouve aussi une lumière historique et une preuve de plus de l'antique attachement des Églises du Nord au siège de saint Pierre» puisqu'elles veulent tenir de lui le bâton pastoral, ce bâton du pêcheur qui deviendra plus tard une crosse d'or redoutée des rois ^
Ainsi tout est plein du souvenir de Rome dans ces commencements. Il avait fallu les légions pour construire les voies qui percèrent les forêts germaniques, et pour y amener, caché dans leurs rangs, les premiers propagateurs de l'Évangile. Il avait fallu les colonies, les municipes, les métropoles, pour mettre toutes les ressources de la civilisation
1 . Mayence nomme pour premier évéque Grescens, disciple de saint Paul ; Metz, saint Clément, disciple de saint Pierre, et saint Patient, disciple de saint Jean ; Toul, saint Mansuetus, disciple de saint Pierre : la Rhétie croyaU avoir été évangélisée par saint Pierre, saint Paul et saint Barnabe. Cf. Tillemont, Mémoires^ I ; Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine; Murerus, Eelvetia sancta. Sur la légende de saint Maternus : Gesla Trevirorum^ apud d'Achery, Spicilegium, II, 207 ; Jacques de Konigshoyen, Cronik, c. v, ap. Schilter, Supplément, p. 431 ; Reins, Chronik der Sladt CÔln :
Das wart sente Maternus zo Agrippinam gesant, Die nannte sy Cœlne algehant, etc.
Cf. TQlemont, Mémoires, IV, p. 499; VI, p. 26. SchOpOin, Alsacia Ulustrata, I, 333, Hootheim, Historia Trevirensis diplomaticaf I, p. xxzin.
au service de ces Églises conquérantes qui se formaient sur les confins de la barbarie. 11 avait fallu que le génie latin, exercé depuis quatre cents ans au gouvernement du monde, respirât dans les sénats d^évêques qui constituèrent Tunité de croyance et de discipline. On reconnaît, dans tout ce qu'ils fondèrent, la main d'un peuple accoutumé à ne pas bâtir pour un jour. Cette première période est comme ces ruines romaines sur lesquelles les siècles suivants ont construit, sans crainte pour les monuments qu'on leur faisait porter.
LE CHRISTIANlSBfB DEVAIT LES INVASIONS. 21
Espérances et dangers du cbristiaDisme. •— Le christianisme ches les Germains orientaux. — Les Goths. — Ulphilas. — Les martyrs des Goths et leur Église. — Les Goths passent à Tarianisme. — Le christianisme au midi de la Germanie. — Les Alemans et les Hérules. - Saint Sevcrin, apôtre du Norique. — L'arianisme chez les Lombards. — Le christianisme chez les Germains d'Occident; — Ravages de l'invasion. — Légende de sainte Ursule. — L*arianisme des Visigotbs ot des Vandales. — Les Bourguignons. — Impuissance appareole du christianisme. — Pressentiments de Salvien et de Paul Orose. — Vocation des Francs, — Baptôme de Clovls.
Les invasions pouvaient venir : i'Ëgiise était en mesure de les recevoir. Elle avait des évêques à toutes les portes de l'empire, et des prêtres sur le chemin de tous les barbares. Ses basiliques étaient ouvertes, ses baptistères préparés ; elle n'avait plus qu'à attendre que les chefs lui amenassent leurs peuples. Il semble que les plus farouches devaient se rendre à la majesté de ses institutions ; et c'est l'opinion commune, que la conversion des feermains fut prompte et facile. Elle coûta cependant plus qu'on ne pense. L'Église allait être en pré« sencé d'une nouvelle race: elle y trouvait deux périls. D'un côté c'était la barbarie, le goût du
sang et de la destruction^ la haine du nom romain et en même temps un paganisme nouveau, fort de sa grossièreté môme, qui semblait ne pas laisser de jour à la raison ni d'ouverture à la controverse. D'un autre côté, et surtout parmi les chefs, parmi les mercenaires engagés à la solde des Césars, il y avait Tattrait prématuré d'une civilisation trop savante pour eux, et dont ils comprenaient les désordres mieux que les bienfaits : il était aisé de prévoir qu'ils partageraient les vices et les erreurs de la société ancienne aussi bien que ses dépouilles ; en sorte qu'on avait autant à craindre de leur corruption que de leur violence.
Il y avait longtemps que ces deux passions con* traires, celle de jouir et celle de détruire, poussaient les peuples du Nord vers les provinces romaines, quand, la garde des frontières fléchissant, trois routes s'ouvrirent devant eux. A l'orient, les Goths trouvaient la vallée du Danube, par où ils se jetèrent sur la Thrace et l'Asie Mineure. Au midi, la vallée de Tlnn livrait aux Hérules et aux Lombards les gorges des Alpes et l'entrée de l'Italie. A l'occident, la vallée du Rhin frayait aux Bourguignons, aux Alemans, aux Francs, le chemin des Gaules. Il faut voir comment le christianisme pénétra chez les barbares par tous les passages qui les vomissaient sur l'empire.
Les Goths étaient les plus puissants des Germains par l'autorité de leurs traditions, par la vigueur de leur constitution civile, religieuse, militaire, par l'étendue de leur territoire et le grand nombre
de peuples qu'ils avaient rangés sous leurs lois. Des rivages de la Scandinavie, où les navigateurs grecs les trouvaient quatre siècles avant notre ère, ils s'étaient avancés jusqu'au Danube, soumettant les Vandales, les Marcomans et les Quades, et réduisant Tempire à les traiter comme les nations qu'il craignait, c'est-à-dire à les prendre à son service. Ils avaient le titre et la solde d'alliés lorsque, Tempereur Philippe ayant refusé de subir plus longtemps l'affront du tribut annuel qu'ils exigeaient sous ce nom, ils forcèrent la ligne romaine et envahirent la Mésie. Bientôt après, on voit leurs bandes couvrir les plaines de la Thrace : les cent mille habitants de Philippopolis meurent sous les ruines de leur ville. Dèce périt en voulant les venger (252). Durant vingt ans les Goths ravagèrent la Grèce, Tlllyrie, la Troade, la Gappadoce; ils brûlèrent le temple d'Éphèse, saccagèrent Trébisonde, Nicée, Athènes, ramenant leurs chariots chargés de butin, et laissant derrière eux la peste et la famine. Rien n'égale l'horreur de ces temps désastreux : les lettres mêmes semblent s'éteindre, et il y a une interruption de vingt années dans les historiographes des empereurs ^ Mais, parmi les captifs que les vainqueurs chassaient devant eux, plu&ieurs portèrent le christianisme aux foyers de leurs maîtres. D'ailleurs, comment les Goths, enrôlés sous les aigles de l'empire, auraient-ils résisté aux progrès d'une
i. Jornandès, de Rébus Geticis, 16, 17, 18, 20.
doctrine qui avait gagné les légions, surtout quand ils virent la croix sur les drapeaux, quand enfin quarante mille d'entre eux combattirent pour Constantin dans la fameuse journée qui renversa tout ensemble la fortune de Licinius et le
règne du paganisme? L'Eglise des Goths grandit dans l'ombre; on Ta vue déjà représentée par Tévêque Théophile au concile de Nicée. Bientôt après paraît Ulphilas, qui tient un moment dans ses mains toutes les destinées religieuses de son peuple. On ne sait rien des commencements de cet homme extraordinaire, sinon qu'il descendait d'une, famille chrétienne enlevée de la petite ville de Sadagolthina en Cappadoce par les Goths, qui la saccagèrent en 266, et que ce fils adoptif des barbares, le fils de la louve (Wulfilas), comme ils rappelaient, était compatriote et peut-être parent de rhistorien grec Philostorge. Il évangélisait les Visigoths de la Mésie, de la Dacie et de la Thrace, quand il devint leur évêque, vers 348, et se rendit en cette qualité au concile tenu en 360 à Constantinople par les ariens, qui surprirent son adhésion, sans le détacher néanmoins de Torthodoxie *. C'est alors que, frappé do la majesté des Césars, il put concevoir le dessein de donner à son apostolat le dangereux appui de leur épée. Deux partis divisaient les Visigoths. L'un obéissait à Athanaric, l'autre à Fritigern. Après une
1. Sozomène, VI 37 : *A7repto"X£irTa)ç oifiat {isTac^wv xoTç à(i9i Ey86Çiov xa\ *Axàxtov t^; èv Ko)V(yTavTivouu6).ei*o'uv/>8ou, 8ig(i.stve xoivcovcov toi; UpeOai twv âv Ntxàîa (xuveXôôvTtov.
LE CHRISTIÂNISBfE DEVANT LES INVASIONS. 25
lutte inégale. Fritigern invoqua l'intervention de Tempire ; Ulphilas semble en avoir négocié les conditions. Les tribus menacées se soumirent au baptême, reçurent des secours, marchèrent contre Athanaric et furent victorieuses. Depuis ce jour, rien ne résista plus à la prédication d'Ulphilas. Il acheva son œuvre par la tradiiction des saintes Écritures, monument célèbre et resté jusqu'à nous. C'était fixer le christianisme dans la nation, que de le fixer dans la langue. L'évèque s'en rendit maître, et la força d'obéir à la pensée chrétienne ; il contraignit cette parole sanguinaire à répéter les psaumes de David, les paraboles évangéliques, la théologie de saint Paul. Mais il ne traduisit point les livres des Rois, de peur que, la let're tuant l'esprit, les récits sacrés ne servissent qu'à réveiller les passions guerrières de ses barbares. L'alphabet runique^ usité chez les Goths, avait suffi à tracer des présages sur des baguettes superstitieuses ou des inscriptions sur les sépultures : il fallut le compléter pour un usage plus savant, et le nombre de lettres fut porté de seize à vingt-quatre. La langue gothique, façonnée de la sorte, prit un singulier caractère de douceur et de majesté. On put voir que les grandes qualités des idiomes classiques ne périraient pas avec eux; et la traduction de la Bible, ce livre éternel, commença la première des littératures modernes. Quand Ulphilas parut, peut-être après une longue retraite, radieux de sainteté, apportant l'Ancien et le Nouveau Testament au peuple campé dans
2 6 GHAPITRB II.
les plaines de la Mésie, on crut qu'il descendait du Sinaï ; les Grecs l'appelèrent le Moïse de son temps, et c'était l'opinion des barbares « que le fils de la louve ne pouvait faire mal » *.
1. Philostorge, II, 5. Socrate, lib. II, cap. xli. Sozomène, lib. VI. Metaphraste, ad diem 15 Sept. Jorn.indès, de Rébus Geticis, cap. Li. Cf. Bapouius, ad ann. 370. BoUand., Act. SS. Septembr. 15. Ulphilas. herausgegeben von J. Ch. Zuhn (Weissenfels, 1805), M. Waitz ifieber das Leben und die Lehre des Ulfila) a publié les fragments inédits d'un discours prononcé au concile d'Aquilée, en 381, par Auxentius, arien, et disciple d' Ulphilas. Auxentius y loue son maître dans les termes les plus magnifiques, le comparant à tout ce que FAncien Testament a de plus grand, à Josepti, à IMolsc, à David, au prophète Elisée. Il le vante d'avoir prêché la doctrine d'Anus dans toute sa rigueur, en repoussant également ceux qui font le Fils cousubstantiel au Père, et ceux qui le font semblable. Selon lui, Ulphilas, après être resté lecteur jusqu'à l'âge de trente ans, aurait été ordonné évêque en 348 ; sept ans après, une persécution violente Taurait contraint de se réfugier avec son peuple sur le territoire de l'empire, où l'empereur Constance leur assigna des terres. Il y serait demeuré trente-trois ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort. Auxentius ajoute qu' Ulphilas écrivit et prêcha dans les trois langues des Goths, des Grecs et des Latins — M. Waitz, dans la savante dissertation qui accompagne ces fragments, ne peut dissimuler combien le témoignage d'Auxentius est suspect en ce qui touche aux intérêts de l'arianlsme. Sozomène et Théodoret s'accordent complètement à représenter Ulphilas attaché premièrement à la foi de Nicée, et plus tard entraîné h l'hérésie par les évêques ariens. La* difficulté est plus grande en ce qui touche l'époque de sa chute. Si l'on s'attache à Auxentius, il semble qu'Ulphilas dut embrasser la communion de Constance en 355, quand il se serait ré* fugié sur les terres de l'empire ; mais aucun autre historien n'a mentionné un établissement des Goths dans l'empire d'Orient à cette époque. Selon Socraie, les Goths de Fritigern seraient devenus ariens quand ils reçurent los secours de Valens; et Tillemond, VI, 798, démontre que cette guerre civile des Goths et l'intervention des Romains précédèrent l'invasion des Huns, qui rejeta définitivement une partie de la nation gothique au delà du Danube, en 376. Enfin, c'est à cette dernière époque que Sozomène et Théodore placent l'apostasie d'Ulphilas, avec les circonstances qu'on verra plus bas, et qui prêtent une extrême vraisemblance à leurs récils. Du reste, M. Waitz reconnaît avec nous que les Goths professèrent d'abord l'orthodoxie.
Cependant Athanaric vaincu a'était vengé sur ceux de ses sujets qui faisaient profession de christianisme. L'idole nationale fut conduite sur un char de triomphe parmi les tribus établies au bord du Dniester ; des sacrifices et des banquets célébrèrent son passage, et Ton ordonna que tous participassent aux viandes immolées. Ceux qui s'y refusèrent furent brûlés dans leurs tentes. Plusieurs, dont on a conservé les noms, périrent par les flammes, avec le pavillon qui leur servait d'oratoire. Toute la foi et toute la magnanimité des anciens martyrs revivaient chez ces barbares, qui commençaient à fixer sur eux l'attention du monde. L'Église des Goths adressa à celle de Cappadoce, qu'elle honorait comme sa métropole, une lettre comparable à celle des chrétiens de Lyon aux chrétiens de Smyrne : « L'Église de Dieu qui est chez les € Goths, à l'Eglise de Dieu qui est en Cappadoce, <i et à tous les chrétiens en quelque lieu qu'ils <(. habiteat. Que la paix, la miséricorde et la cha-
< rite de Dieu le Père et de Jésus-Christ Notre- € Seigneur abondent en vous ! — Cette parole du
< bienheureux Pierre n'a pas cessé d'être vraie, « que dans toute nation Dieu a pour agréables « ceux qui le craignent et qui pratiquent la jus-
< tice. C'est ce qui vient d'éclater en la personne « du bienheureux Sabas, martyr de Dieu, qui, € étant Goth de naissance et vivant au milieu « d'une race perverse, a imité les saints de telle € sorte qu'il a brillé comme une étoile nouvelle € levée sur le monde. » Sabas avait soutenu de sa
parole et de ses exemples les chrétiens persécutés. Il venait de célébrer la fête de Pâques auprès du prêtre Sansaia, quand les hommes d'un chef de guerre nommé Atharid l'arrêtèrent pendant la/ nuit; et, lui présentant des viandes immolées : € Voici, lui dirent-ils, ce que vous envoie Atharid « votre seigneur. » Sabas répondit : « Il n'y a « qu'un Seigneur, qui est au ciel. » Et comme il refusait de toucher aux viandes idolâtriques, après qu'on l'eut traîné sur les pierres et les épines, on le conduisit sur le bord du fleuve pour y être précipité. Mais lui, levant les yeux, déclarait qu'il voyait sur l'autre bord les anges venus pour le recevoir. Le récit de cette mort héroïque a toute la simplicité des actes authentiques des martyrs, et la lettre s'achève par ces courts et fraternels adieux qui terminent les épttres des premiers chrétiens : « Saluez tous les isaints. Ceux qui € souffrent la persécution avec nous vous saluent € encore. » Les Grecs inscrivent dans leurs ménologes les noms de Sabas et de ses compagnons. L'Asie admira que le Christ se fût choisi des confesseurs parmi ces peuples dont elle avait éprouvé la férocité. L'Occident les connut, et des témoins oculaires de leur supplice en firent le récit aux chrétiens de Carthage ^ .
i. Métaphraste, ad d. 15 Sept. BoUand., Acta SS. Martii 26. Parmi les noms des martyrs de ce jour que les menées grecques ont conservés et défigurés, il en est plusieurs dont il est facile de reconnaître Tétymologie toute germanique : Bathusis, Verkas, Sigitzat, Sverilas, Svîmblas. — Acta S. NicetXy ap. Bolland., Septembr, 15. Acta S.Saba, Bolland., April, 12. Sozomène, lib. VI,
Une chrétienté fondée sur de si glorieux souvenirs ne pouvait tomber. Tandis que plus tard les Goths de l'invasion se laissaient gagner par Tarianisme, on voit une autre partie de ce peuple, restée sédentaire au nord de la mer Noire, persévérer dans rorihodoxie. Deux de ses prêtres, Sounia et Fretila, écrivent à saint Jérôme, et le consultent sur les variantes de la Vulgate et de la version alexandrine. Le solitaire de Bethléem admire ce zèle des Ecritures ; il ne voit pas sans émotion les blondes armées des Gètes portant avec elles leurs sanctuaires mobiles, et les dressant comme le tabernacle au milieu du camp d'Israël. Saint Jean Chrysostome pressait de ses efforts le grand ouvrage de la conversion des barbares, dont le spectacle le ravissait : il y voyait les prophéties accomplies, et, selon la parole dlsaïe, les loups devenus dociles et les lions domptés. Par ses soins, les Goths eurent à Coustantinople leur Église nationale, et les saints mystères y furent célébrés en leur langue. Ceux qui campaient au nord de Tempire lui envoyaient un diacre chargé des lettres de leur chef, et voulaient recevoir un évoque de ses mains. C'est vers le même temps qu'il faut placer l'apostolat de saint Nicétas. 11 était venu du fond de la Dacie visiter à Noie le tombeau de saint Félix ; il
cap. XXXVII. Saint Épiphane, Hœres , 70. S. Ambroise, tw Lucam, 2. Saint AngusUn, deCivitate Oet, lib. XVIII, 52. « RexGothonim in ipsa Gothia pericculus est Cbristianos crudelitatemirabili, cufn ibi non essent nisi catholici, quorum plurimi martyrio coronati sunt, sicut a quibusdam fratribus qui bine ibi fuerant et se vidisse incunctanter recordabantur, audivimus. »
avait trouvé Thospitalité auprès de saint Paulin, autrefois sénateur et poète, maintenant retiré dans la solitude et voué au service de Dieu. Au moment du départ, Paulin adresse à son hôte des adieux poétiques, où Ton voit retracée avec complaisance l'image des Églises naissantes du Nord. « Tu « traverseras sans effort les mers soumises : la « croix du salut armant Tantenne de ton navire, « tu défieras les vents et les flots. — Les joyeux € matelots changeront en hymnes leurs chants « accoutumés, et leurs voix pieuses entraîneront « les brises favorables à leur suite. — Avant tous, « Nicétas entonnera le cantique du Christ avec « Téclat de la trompette, et David, psalmodié à « deux chœurs, retentira d'un bout à l'autre des « mers. — Les bêtes des eaux tressailleront à « Vamen des chrétiens, et les monstres, attentifs 4( au chant du prêtre, se joueront autour du navire. « — Oh ! qui me donnera les ailes de la colombe « pour me mêler aux chœurs que tu formes à « célébrer mon Dieu d'une voix qui va jusqu'au « ciel? — Les plages hyperboréennes te nomment « leur père, le Scythe s'apaise à tes accents, et, « infidèle à lui-même, il apprend de toi à « dépouiller son humeur farouche. — Les G êtes « accourent, et avec eux les deux peuples des « Daces, celui qui habite l'intérieur des terres, et € celui des frontières, fier de se montrer couvert «• du cuir de ses nombreux troupeaux. — Dans ces € contrées silencieuses de Tunivers, les barbares € ont appris à louer le Christ avec la fidélité d'un
< cœur romain, et à mener en paix une chaste € vie *. »
Ainsi le christianisme aima de bonne heure les barbares, et les servit avant qu'ils fussent devenus maîtres du monde. Ils s'en souvinrent dans leur victoire. Quand Alaric, en 410, saccagea Rome, un de ses guerriers qui avait forcé la demeure d'une vierge avancée en âge y trouva des vases d*or et d'argent. Mais la chrétienne lui déclara qu'ils appartenaient au trésor de l'apôtre saint Pierre; et le barbare^ retirant la main, envoya demander au roi ce qu'il devait faire de cet argent et de cet or. Alaric commanda que les vases fussent reconduits avec respect dans la basilique du Vatican. Les barbares les portèrent un à un sur leur tètes, tandis que d'autres les environnaient l'épée nue. La trompette pacifique retentit ; les Romains sortirent rassurés des retraites où ils n'attendaient plus que la mort ou la servitude ; les vainqueurs et les vaincus se mêlèrent, et leurs voix se confondirent dans les mêmes cantiques. C'est alors que saint Augustin croyait voir les barbares entrer h flots
i. s. Hieronym., Quaest. hebraic. in Gènes., et Episl. 3: « Getanim rutilus et iïavus exercitus ecclesiarum circumfert tentoria. » S. J. Ghrysost., Epist. 69. Saint Paulin, earmen 30:
Ibis illabens pelago jacenti, Et rate arrnatatilulo salutis, Victor aQtenna crucis ibis, undis
Tutus et austris.
Navitse Isti solitum celeusma Goncinent versismoduiisinhymnos, Et piis ducent comités in aequor
Vocibus auras, etc..
précipités dans cette cité mystique de TEglise dont il traçait le dessin, et qu'il s'écriait: « La der- € nière table de la proscription de Sylla fit périr « plus de sénateurs que les Goths n'en dépouille lèrent. Tout ce qui s'est vu de meurtres, d'in- « cendies et de pillage dans ce récent désastre de <c Rome est arrivé selon la loi ordinaire des cornac bats. Mais ce qui est nouveau et sans exemple, 4c c'est que la férocité barbare se soit adoucie « jusqu'à ce point, que nos basiliques soient « devenues des asiles où nul n'a été frappé, d'où <c nul n'a été enlevé^ où l'on a conduit tout ce <c qu'épargnait la fureur de l'ennemi... Celui-là « est aveugle qui ne reconnaît point ici la puisse sance du Christ et le bienfait des temps « chrétiens * ! »
Mais déjà la mobilité des barbares avait détruit ces espérances. Parmi le grand nombre d'aventuriers, de transfuges et de proscrits que le hasard des événements poussait chez les peuples du Nord, les hérésies dont le christianisme était déchiré trouvaient des propagateurs. Dès le règne de Constantin, un évêque Syrien nommé Audseus, qui enseignait les erreurs des quatuordécimans et» des anthropomorphites, exilé pour sa résistance au
1. Paul Orose, VII, 28... « Hymniis Romanis barbarisque codcinentibuB publiée canitur. Personal late, in excidio urbis, salutis tnba, omnesque etiam in abdltis latentes invitât ac puisât. Goncurrunt ad vasa Pétri vasa Christi.Plurimi paganl christianis, professio le, si non fide, admiscentur, etpnr hoctamenad tcmpus, quo magis confundantur, cvadunt. » Cf. saint Augustin, de Civit, Dei, I, 7 ; IV, 29.
concile de Nicée, s'était enfoncé dans le pays des Goths, où il avait fondé des églises et des monastères. On louait la piété et Tinnocence de ses disciples ; mais, en prêchant un Dieu corporel et semblable à l'homme, il flattait la grossièreté des barbares ; et si son enseignement se perpétua, il ne faut pas s'étonner de voir plus tard des prêtres qui sacrifient à Odin et baptisent au nom du Christ. Toutefois les erreurs d'Audaeus ne firent que des prosélytes obscurs : une chute plus éclatante devait entraîner toute la nation \
En 376, les Huns, traversant les Palus-Méotides, s'étaient précipités sur l'empire, et refoulaient devant eux les flols pressés des peuples germaniques. Les Visigoths de Fritigern, qui avaient éprouvé la puissance de l'empire d'Orient, lui demandèrent un asile. Ulphilasfut leur médiateur, et, accompagné des principaux d'entre eux, se rendit à Constantinople. Il y trouva les ariens tout-puissants, et leur évêque Eudoxius d'Antioche gouvernant le faible esprit de l'empereur Valens. Valens accorda aux Goths une avare hospitalité sur la rive romaine du Danube, à condition de livrer leurs armes en gage de paix éternelle, et leurs enfants pour recruter les légions. Eudoxius proposa d'ajouter qu'ils embrasseraient la communion de l'empereur. Les députés barbares répondaient que rien ne les détacherait de la foi qu'ils avaient reçue. Mais Ulphilas, circonvenu